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LA NOUVELLE ATALA
Chapitre 1 - Chapitre 2
CHAPITRE I
Dieu a mis dans le cœur de l’homme l’amour
de la patrie. Il n’est pas d’homme civilisé qui ne préfère
son pays à tous les autres pays. Il n’est pas d’homme, même
sauvage, pour qui la terre natale ne soit la plus douce et la plus belle:
Mais il vient un moment où tout homme supérieur, malgré
cet amour inné, fatigué de l’isolement de sa grandeur, indigné
de l’injustice, et de l’ingratitude, sent le besoin de s’éloigner
de sa patrie et de sa famille: Nul n’est prophète dans son
pays, nul ne l’est surtout parmi les siens: L’exil a toujours été
la patrie de l’infortune délaissée et du génie méconnu;
l’exil a toujours donné l’hospitalité au malheureux, au persécuté,
au proscrit; l’étranger est pour l’exilé aussi sympathique
et impartial que la plus lointaine postérité: L’expatriation
devient donc un devoir, lorsque l’honneur n’est plus une gloire; ni l’humanité,
une vertu: Les ailes de la vapeur, alors, ne sont pas trop rapides
pour emporter la victime de l’ostracisme vers d’autres rivages plus hospitaliers,
fussent-ils placés au-delà du cap des Tempêtes.
Pendant la première moitié de
ce siècle, une famille d’origine française vivait dans le
Sud des Etats-Unis, non loin d’une grande ville, sur une habitation isolée,
à laquelle on arrivait par différentes allées ombragées
d’orangers, de pacaniers et de chênes-verts, revêtus de mousse
et de lianes enlacées: Cette famille se composait de trois
personnes, le père, la mère et une fille unique, sans cependant
y comprendre les esclaves qui étaient en assez grand nombre.
Cette jeune fille, que ses parents avaient
nommée Atala, à cause de leur grande admiration pour les
ouvrages de Chateaubriand, et surtout pour l’ouvrage où il parle
d’Atala et de Chactas, fut envoyée et élevée dans
un couvent établi depuis longtemps dans le pays. Après
avoir achevé son éducation, elle était revenue au
sein de sa famille. D’une nature sérieuse et réfléchie,
elle n’avait aucun goût pour les plaisirs ordinaires de son sexe
et de son âge; elle se plaisait dans la solitude la plus profonde;
elle recherchait les lieux les plus retirés, pour y contempler l’aspect
sauvage des grandes forêts primitives; une fleur l’attirait et la
charmait; le chant d’un oiseau la faisait tressaillir d’émotion;
la plainte du vent dans les arbres et le murmure des flots la plongeaient
dans une indéfinissable rêverie; ses narines et ses poumons
se dilataient, en aspirant les parfums exhalés des incultes savanes;
son imagination, son cœur, son esprit, tout son être était
attiré par le génie mystérieux qui habite l’immensité
des vierges solitudes; elle languissait de tristesse, au milieu des joies
du monde; elle enviait le sort des Indiennes, qui venaient souvent à
l’habitation de son père, pour vendre leurs paniers et des plantes
aromatiques; elle s’entretenait longuement avec ces chastes filles du désert;
et elle leur disait, avec un accent de mélancolie qui les étonnait:
« Vous autres, heureuses; moi, malheureuse; moi, pleurer beaucoup!
Pourquoi moi pas naître comme vous dans cabane-latanier? Moi
envie couri avec vous dans bois, bien loin, bien loin, là-bas, là-bas!
» Une de ces Indiennes lui répondit une fois:
« Moi pas comprendre toi; toi gagnin tout kichose; pourquoi pas content?
Pleurer, pas bon! » —L’enfant prétendue de la civilisation
ne put s’empêcher de sourire à ce langage de la fille du désert;
mais elle n’entreprit pas de lui donner une explication de l’état
de son âme, sachant bien qu’elle ne pourrait comprendre ni ses regrets
ni ses aspirations, elle qui ignorait la vague inquiétude des grandes
passions.
« Tout manque à l’âme,
qui n’a pas ce qu’elle désire le plus: Plaisirs, richesses,
honneurs, gloire et célébrité, qu’est-ce que tout
cela? L’âme est un océan, que tous les fleuves ne peuvent
remplir; ils s’y jettent et s’y engloutissent. Il y a une Réalité
par delà toutes les ombres; et l’âme veut saisir et étreindre
cette Réalité; oui, l’âme, dans son immense amour et
son insatiable besoin de bonheur, rêve l’Infini! »
Voilà ce que se disait tout bas, à elle-même, celle
qui possédait tout, excepté ce qu’elle désirait le
plus; et n’avoir pas cela, c’est n’avoir rien, c’est manquer de tout; l’âme
vide s’élance sans repos vers le je ne sais quoi, qu’elle ne peut
trouver ici-bas: « O Infini, que cachent tant d’ombres, ô
Idéal, qu’enveloppent tant de voiles, quand pourrai-je te posséder?
» s’écriait l’enfant pour qui rien de tout ce qui captive
le monde n’avait le moindre attrait, parce que son âme était
captivée par la splendeur d’une vision céleste.
Ses parents, comprenant aussi peu que la fille
du désert cette divine nostalgie qui la dévorait, consultèrent
plusieurs médecins, qui tous recommandèrent le changement
d’air, les distractions, et l’exercice modéré à pied
ou à cheval, dans un autre lieu que celui de son séjour habituel.
Dès le lendemain, ils partirent pour aller s’établir dans
une campagne, où tout serait nouveau pour l’œil, et rien n’éveillerait
dans l’âme aucune des impressions douloureuses du passé.
Atala n’oublia pas de prendre avec elle un cahier, où elle avait
transcrit les plus beaux passages des auteurs qu’elle avait lus:
Elle avait ainsi composé un choix, selon son goût, de morceaux
de prose et de poésie: C’était là le trésor
de son âme.
Mais voilà que, pendant une de leurs
promenades au milieu de la forêt, elle se sépara de ses parents,
sans s’en apercevoir, et sans qu’ils s’en fussent aperçus; elle
se sépara d’eux, en cherchant des fleurs, et en écoutant
le chant d’un moqueur, qui, volant d’arbre en arbre, l’attirait par la
magie de sa voix inépuisable en accords variés qui imitent
tout, et restent inimitables.
Lorsque les deux parents inconsolables s’aperçurent
qu’ils avaient perdu leur unique enfant, après de longues et vaines
recherches, ils s’en retournèrent à la maison déserte
et silencieuse. En moins d’une heure, tous les chasseurs de l’endroit
instruits de l’événement malheureux, étaient partis
avec leurs chiens pour battre le bois en tous sens, appelant de toute la
force de leur voix, et par leurs cris répétés, les
coups de fusil et les sons de la cloche éveillant tous les échos
d’alentour, et portant l’alarme au fond de toutes les retraites les plus
cachées; ce fut en vain; les échos répondirent à
leurs appels plaintifs, mais la voix d’Atala garda le silence; elle fut
effrayée de tout ce bruit confus, et s’enfonça dans une solitude
plus profonde et plus inaccessible. Enfin, la nuit vint; les cris
cessèrent; le silence et l’obscurité prirent possession de
l’immense désert: Atala était en sûreté.
Ces mêmes recherches, cependant, furent recommencées pendant
plusieurs jours; mais, chaque fois, avec le même insuccès:
On perdit enfin tout espoir, la croyant morte de faim ou dévorée
par les bêtes sauvages. Rien ne pouvait consoler les parents
de la perte de cette douce et mélancolique enfant, qui, de son côté,
pensait avec attendrissement à l’affliction de ses parents:
Mais un aimant mystérieux l’attachait au désert; elle s’y
sentait comme enchaînée; elle se trouvait enfin dans le sanctuaire
qu’il fallait à son cœur recueilli, et à son esprit méditatif;
il lui semblait qu’elle était plutôt faite pour vivre avec
les oiseaux qu’avec ses semblables; dès le premier soir, quoiqu’elle
éprouvât une étrange émotion, en se voyant perdue
dans cette affreuse solitude, elle se fit un abri avec des branches vertes,
et une couche avec des feuilles et de la mousse; et, le lendemain, elle
s’installa dans son inculte domaine, se nourrit de fruits cueillis ça
et là, et étancha sa soif à une source voisine.
Elle s’accoutuma, dès le premier jour, à cette vie nouvelle;
elle y trouva je ne sais quel charme austère; elle n’était
pas seule; elle s’entretenait avec les fleurs, les oiseaux, les arbres,
avec la terre et le ciel, avec toute la nature grandiose; et en elle se
développa un instinct, ou plutôt une intuition sympathique,
qui la mit en rapport avec toutes les choses inanimées et avec tous
les êtres vivants, dont elle était environnée; elle
les aimait, et elle semblait en être aimée: On eût
dit une reine au milieu de ses sujets. Elle donnait elle-même
des noms à tous les endroits, à tous les objets et à
tous les êtres qui attiraient son attention. Elle avait ainsi
composé un vocabulaire nouveau qui lui était propre.
Elle inventa un alphabet, où il y avait toutes les voyelles nécessaires
et pas une consonne inutile; et an moyen de cet alphabet phonétique
elle écrivait toutes ses sensations, tous ses sentiments et toutes
ses pensées; elle écrivait comme elle parlait, et elle parlait
comme elle sentait et pensait; son langage reproduisait les accords qu’elle
entendait,—le chant des oiseaux, le gémissement du vent, le murmure
des ondes;—et les fleurs et les étoiles s’épanouissaient
et rayonnaient dans ses brillantes et pittoresques onomatopées.
Elle avait pour ainsi dire cessé d’avoir la voix humaine, pour ce
faire l’écho de la voix multiple de la grande nature; sa voix était
devenue résonnante comme une harpe éolienne; sa parole se
modulait selon les notes qui jaillissaient de l’orchestre universel; et
son âme saisissait partout l’unité dans la variété:
Tout sort de l’unité, et tout y retourne; rien n’est isolé;
tout se tient, tout s’enchaîne, et tout forme un ensemble harmonieux;
il y a dans les œuvres de Dieu une gradation descendante et ascendante;
l’ordre inférieur réfléchit l’ordre supérieur,
selon son degré de rapprochement ou d’éloignement; et il
y a une intime analogie entre les sons, les couleurs et les figures; et
Dieu a été défini « une Sphère Infinie,
dont le centre est partout, et la circonférence nulle part. »
L’Archétype est en Dieu. Et de cet Archétype Unique rayonnent
tous les types divers et correspondants, qui composent l’univers:
L’étoile est reflétée dans la fleur; et la fleur,
dans la pierre précieuse; et chaque chose, en tout; et tout, en
chaque chose: Le visible symbolise l’invisible; le sensible, l’idéal;
l’intelligible, le divin: Atala voyait Dieu en tout, et tout en Dieu,
sans jamais rien confondre, et en mettant chaque être et chaque chose
à sa place marquée dans l’ordre universel; et l’ordre, c’est
la beauté, c’est l’harmonie, e’est l’unité, c’est l’infini,
c’est Dieu se manifestant dans ses œuvres: Toute la création
a un sens mystique, et parle une langue divine, qui se nomme poésie.
CHAPITRE II
Les parents et les amis d’Atala firent encore,
pendant quelques semaines, de journalières recherches pour trouver
au moins ses restes dispersés par les oiseaux de proie ou les animaux
carnivores: Tout fut inutile: Mais l’enfant n’était
pas mort de faim, elle n’était pas dévorée des bêtes
féroces; elle avait conquis toutes les difficultés et pris
possession de son nouvel empire comme si elle y était née
et y avait toujours vécu.
Dès son enfance, elle avait fait vœu
de virginité; et, à l’âge de raison, elle avait renouvelé
ce vœu; Mais elle gardait ce secret au fond de son âme, où
brûle la lampe mystique qui éclaire les hautes pensées
de l’éternité.
Elle avait beaucoup lu la Bible, l’Imitation
de Jésus-Christ, les Vies des Saints, et toutes ces pages ravissantes
que le génie a illuminées de ses splendeurs immortelles.
Son cœur était rayonnant de l’idéal de ces lectures poétiques,
idéal qui entretenait en elle le feu de son exaltation virginale.
Pendant quelque temps, elle regretta beaucoup
ses livres, et elle fut tentée de sortir de sa solitude pour s’en
emparer, sans être aperçue; mais elle ne céda pas à
cette tentation: Elle avait devant ses yeux le Grand Livre, où
Dieu se manifestait à elle avec tant d’éloquence et de poésie;
où il lui parlait dans les couleurs, les sons, les lignes, toutes
les figures, toutes les formes, dont la diversité, qui descend de
l’unité, y remonte, comme la fin répond au commencement dans
le cercle, qui résume toutes les figures, et dont la somme est la
sphère, emblème de Dieu.
Grande, fière et majestueuse, elle
était vraiment l’imposante personnification de la nature austère
et sauvage qui l’entourait. Sa longue chevelure noire ondoyait au
vent comme la mousse qui pend des sombres cyprès du Sud. Ses
yeux, aussi noirs que sa chevelure, avaient la profondeur mystérieuse
des forêts, et rayonnaient, tantôt de la douce lumière
de l’astre de la nuit: On eût dit, parfois, l’amazone guerrière,
et, d’autres fois, le chaste génie des rêveries mélancoliques,
la muse des tristesses du désert. On la comparait à
Jeanne Marguerite de Montmorency, la Solitaire des Pyrénées.
Les oiseaux et les animaux, guidés
par cet instinct qui ne les trompe pas, n’avaient aucune crainte d’elle;
car elle était imprégnée des mêmes parfums qu’eux,
elle respirait le même air, buvait aux mêmes sources et dormait
sur les mêmes herbes odoriférantes.
Elle rencontrait souvent des tribus errantes
de peaux rouges, des caravanes de chasseurs indiens, qui l’avaient surnommée,
« la Blanche Sauvagesse. » Une jeune Indienne, qui avait
été baptisée, se voyant sans cesse persécutée
à cause de sa religion par ses parents et par tous ceux de sa tribu,
et connaissant la retraite de la Blanche Sauvagesse, s’y était réfugiée
et y avait reçu l’hospitalité fraternelle: Atala avait
donc maintenant une compagne, une amie, une gardienne. Avec cette
enfant des bois, quelle inquiétude pouvant-elle avoir, elle qui
n’en avait aucune, avant de l’avoir connue? On distinguait à
peine l’une de l’autre, tant la fille de la civilisation était devenue
l’hôte des bois et de la nature. Sans parler le même
langage, elles se comprirent bientôt comme les oiseaux se comprennent:
D’abord, par des regards, par des gestes; ensuite, par des cris; et, enfin,
par une langue articulée qu’elles seules parlaient et entendaient:
Appuyant les voyelles sur les consonnes, elles trouvèrent dans l’organe
humain une touche pour rendre chaque bruit, chaque son de la nature; elles
traduisirent leurs pensées et leurs sentiments dans le langage,
comme on les traduit dans la peinture et la musique; et ce langage fut
à la fois figuré, plein de riche coloris et vibrant d’harmonie
imitative: C’était une explosion soudaine et spontanée
de l’âme et de l’esprit dans une combinaison intuitive de consonnes
vocalisées. Saint-Hildegarde s’était ainsi composé
une langue mystique qu’elle seule comprenait.
Atala avait conservé avec soin le costume
qu’elle portait, lorsqu’elle se perdit dans la forêt, et elle le
mettait, toutes les fois qu’elle en sortait pour s’approcher des habitations
humaines. On l’appelait « la femme mystérieuse; »
mais on ne savait, ni qui elle était, ni où elle demeurait.
Elle inspirait autant de doutes inquiets que de craintes superstitieuses.
On la regardait comme un personnage surnaturel, un être extraordinaire,
une sorte de magicienne sauvage. Elle se rendait souvent à
la chapelle du Bocage, pour y accomplir ses devoirs de chrétienne,
et son confesseur seul était initié aux secrets de son âme
et à une Religieuse qu’à une sibylle.
La jeune Indienne, qui partageait sa solitude,
avait un frère qui, dans ses courses lointaines à la chasse,
venait souvent visiter sa sœur et lui apporter des présents et du
gibier. Il allait quelquefois dans le Grand Village des Blancs.
La Solitaire inconnue se servait de lui pour faire parvenir des lettres
qu’elle écrivait à un Religieux qui autrefois l’avait dirigée
et lui avait inspiré ces grandes idées et ces grands sentiments
d’une Religion qui ne craint rien tant que les petitesses qui s’affublent
d’un air d’humilité pour se mettre au-dessus de toutes les grandeurs,
ou plutôt pour abaisser toutes les grandeurs au-dessous d’elles.
Dès sa plus tendre jeunesse, Atala
avait compris qu’elle n’était pas faite pour le monde, et que le
monde n’était pas fait pour elle. Son âme contemplative
se tournait instinctivement vers la Solitude, comme l’héliotrope
vers le soleil, l’aiguille aimantée vers le Nord, la flamme vers
son foyer céleste. Sensitive délicate, organisation
impressionnable, le contact du monde l’eût bientôt froissée,
son souffle l’eût flétrie et fait pencher vers la terre.
Dieu voulut la mettre à l’abri, en la transportant dans le désert.
Cette Fleur virginale ne pouvait prospérer et s’épanouir
que dans la solitude, où tombe la rosée du ciel sans avoir
traversé l’atmosphère impure qui enveloppe les cités
populeuses. En elle, le sentiment de la poésie était
aussi exalté que le sentiment de la musique et de la peinture.
Elle apercevait d’une manière merveilleuse les relations intimes
qui existent entre les différentes formes du beau, dont reluit et
resplendit l’univers visible, qui n’est qu’une harmonieuse manifestation
de l’invisible Idéal. Elle s’élevait de degré
en degré, montait de clarté en clarté, en s’efforçant
d’atteindre la Splendeur Incréée d’où rayonnent toutes
les autres splendeurs, depuis celle de l’étoile jusqu’à celle
du lys; elle s’abîmait avec extase dans l’Océan Infini de
l’Amour Essentiel: C’est alors qu’elle se transfigurait et semblait
toute rejaillissante de lumière et de flammes mystiques. . . .
O chaste et douce Atala, austère et naïve enfant de la prière,
vierge du sanctuaire, qu’aurais-tu fait au milieu du bruit et du tumulte
de tous ces hommes qui ne connaissent que les affaires; et qui, dans leur
aveuglement, oublient la seule grande affaire? Qu’aurais-tu fait
dans le grand marché public où tout s’expose, s’évalue
et se vend? Ah! tu n’étais pas fait pour y paraître
une seule fois, et Dieu t’a donné des ailes pour t’envoler
dans la solitude du désert!. . . O désert! tu es l’arche
sainte dans laquelle se sont sauvées du déluge des passions
orageuses toutes ces âmes qui aimaient Dieu, et que Dieu y a poussées
avec amour. Il est doux de naître, il est plus doux de vivre,
il est cent fois plus doux de mourir dans la solitude, où expirent
toutes les voix humaines, pour ne laisser entendre que la voix de Dieu!
Atala!—Ai-je besoin de dire qu’elle était
poète? Née sous le signe de la Vierge, son berceau
avait été ombragé par d’harmonieux pins, qui s’élevaient
tout près de la demeure de sa mère. On avait de bonne
heure compris qu’il fallait à cette organisation délicate
le grand air, l’espace et la lumière; qu’il lui fallait ce qu’il
faut aux oiseaux du ciel et aux fleurs des montagnes: Est-il étonnant
alors qu’elle ait toujours eu une particulière et inexplicable affection
pour les arbres, et surtout pour les hauts pins, les vieux chênes
et les cyprès chevelus? La vue de leurs troncs, de leurs branches,
de leurs feuilles et de leurs fleurs la ravissait, comme n’eût pas
fait le plus beau tableau d’un grand maître. Leurs murmures
mélodieux, leurs plaintes monotones, leurs longs gémissements
et leurs orageuses harmonies la jetaient dans une exaltation que n’eût
pas produite l’orgue d’une cathédrale ou l’archet de Paganini.
Les arbres lui parlaient, chantaient pour elle, et semblaient s’animer
et s’identifier avec elle, comme s’ils étaient devenus des créatures
intelligentes et sympathiques. Ils la couvraient de l’épaisseur
de leurs feuillages et l’inondaient de la fraîcheur de leurs ombres.
Le bruit de la hache qui les abattait, le mugissement de la flamme qui
les consumait et l’éclat de la foudre qui les frappait retentissaient
douloureusement au fond de son âme. L’ouragan qui les déracinait
semblait en même temps arracher ses entrailles. Elle sentait
en elle-même le contre-coup de toutes les atteintes qui les blessaient.
. . Ses arbres! Oh! ses arbres! ils avaient mis des siècles
à croître, et elle les voyait détruire en quelques
heures; elle les voyait couchés dans la poussière, informes
et vermoulus! Oui! oui! mais les ravages des épidémies
suivent de près la dévastation des forêts séculaires!
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