La Nouvelle Atala 

par Adrien-Emmanuel Rouquette

Chapitre 3 - Chapitre 4

 


CHAPITRE III

     Les arbres, qui avaient appris à St-Bernard plus de choses que les plus savants professeurs, lui disaient tous les secrets de leur grand souffle inspirateur. 
     Lorsque la jeune Atala sympathisait, ainsi que je l’ai dit, avec la nature sauvage, au point de ressentir toutes les blessures que lui faisaient les barbares de la civilisation, c’était la partie inférieure de son être qui était émue et troublée par l’émotion; mais les hauteurs de l’esprit restaient toujours calmes et gardaient l’inaltérable sérénité d’une abstraction suprême:  Ces hauteurs touchaient à l’infini.  Attentive et muette pendant des heures entières, immobile comme une extatique, elle écoutait avec ravissement les symphonies des innombrables musiciens de la nature.  Elle distinguait les moindres nuances des sons, et les moindres ombres de ces nuances.  Les couleurs aussi, par leur clair-obscur, leurs teintes graduées, si faibles et si vagues qu’elles semblaient se confondre, produisaient en elle des sensations analogues à celles des sons.  Et les lignes droites, les angles, les courbes, les figures variées, les formes diverses, avec leurs mille contours harmonieux, lui révélaient, pour ainsi dire, toutes les lois de la statuaire, de l’architecture et des autres Beaux Arts, qui, tous, reposent sur les mathématiques.  Dieu a tout fait avec nombre, avec poids et mesure.  Les mathématiques sont au fond de toutes les forces, de tous les mouvements, et de toutes les harmonies.  La poésie, pas plus que la musique et la peinture, ne peut échapper à ces lois; tout a sa base dans les secrets du calcul, et tout calcul transcendant remonte à l’unité, c’est l’infini:  Elle sentait, elle savait tout cela.  La femme est plus artiste, plus poète que l’homme; et tout artiste, tout poète est mathématicien par l’intuition du génie, par le sens intime et synthétique de l’universelle unité; il devine ce que les autres sont obligés d’apprendre; il possède ce que les autres cherchent; il naît ce que les autres voudraient devenir; il se place sur ces hauteurs et dans ces profondeurs, où toutes les sciences se rencontrent et s’embrassent dans l’unité de la Science; où tous les Beaux-Arts s’entendent et se répondent, dans l’unité du Beau :  Aux yeux du poète, toutes les sciences forment une épopée; aux yeux du savant, une encyclopédie; aux yeux du vulgaire, un Babel dans une solitude:  Sublime initiée de la nature et de la grâce, au regard illuminé d’Atala tout était type de tout, et tout était en tout, —immense unité diversifiée. 
     Les nombres contiennent toutes les harmonies, toutes les proportions; ils règlent les mouvements des astres, la circulation de la sève et du sang, les battements du cœur, les flots de la mer et les ondulations de l’air, les vibrations des sons, et les nuances des couleurs, et toutes les figures, et toutes les formes, dans leur variété infinie. 
     Dieu est le Grand Géomètre, il est le Grand Architecte, le Grand Mathématicien, le Grand Artiste; il est surtout le Grand Poète:  Après Dieu, le poète est le grand artiste mathématicien; il compte, il pèse,-il mesure, il dispose tout avec harmonie et proportion, avec unité et diversité, avec ordre et beauté; il équilibre et balance et harmonise tout. 
     Le grand malheur des sciences et des sociétés modernes, c’est de séparer, c’est d’isoler, c’est de regarder comme incompatibles les hommes et les choses, qui, loin de s’exclure, doivent s’embrasser; le vrai poète et le vrai mathématicien sont les sublimes glorificateurs de Dieu; et, loin de se repousser, ils doivent s’entendre et s’unir, dans un même élan d’enthousiasme et un même cri d’admiration!  On peut dire avec vérité, le poète-mathématicien, ou le mathématicien-poëte:  Pythagore, Platon, Keppler étaient poètes-mathématiciens; Newton, Leibnitz, Euler et Marie Aguési, mathématiciens-poètes  Mais des rimeurs ne sont pas des poètes ni des chiffreurs, des mathématiciens; et s’ils se battent dans un nuage de poussière, c’est parce qu’ils n’ont pu s’élever et planer au milieu des astres étincelants! 
     L’antiquité a personnifié la poésie dans Neuf Vierges; les Muses sont les formes les plus ravissantes de la beauté idéale; le vrai poète les invoque comme des divinités inspiratrices; elles sont les filles du ciel, les gardiennes du feu sacré, et les dépositaires de toutes les lois de l’unité, s’épanouissant dans l’universelle diversité, qui resplendit à tous les degrés de la création. 
 Atala était donc poète!  Parler correctement, parler éloquemment, ce n’est pas être poète; pour l’être, il faut parler divinement; il faut faire chanter le langage imagé; il faut y mettre le rythme de la musique; en un mot, il faut y infuser ce je ne sais quoi d’intuitif et d’idéal:  C’est d’en haut que le poète reçoit le mens divinior, le souffle inspirateur qui lui donne un caractère sacerdotal.  On devient écrivain, on devient orateur; on ne devient pas poète.  Tous les plus grands prosateurs,—Platon, Bossuet, Fénélon, Chateaubriand, Lacordaire, Balmès, et tous ceux que je m’abstiens de nommer,—avaient tenté de devenir poètes, avant de se résoudre à n’être que prosateurs. 
     On a abusé, dira-t-on, on abuse de la poésie; oui, mais l’abus d’un don divin n’en détruit pas l’excellence glorieuse.  On abuse des plus sublimes facultés, et on abuse des plus saints mystères de la Religion:  Faut-il pour cela éteindre ces facultés et retrancher ces mystères?  Comme la source divine dont elle découle, la poésie est éternelle.  A l’origine des temps, elle régna en souveraine; elle règne encore aujourd’hui; elle régnera jusqu’à la fin, ornant de fleurs la dernière tombe, comme elle en a couronné le premier berceau. 
     La poésie a civilisé les sociétés naissantes, et elle empêche les vieilles sociétés de retomber dans la barbarie.  Un signe certain de décadence et de ruine prochaine, c’est le débordement de la prose ergoteuse et marchande, impie et dévergondé, qui flatte tous les plus mauvais instincts de l’homme affranchi de Dieu et livré à lui-même.  Lorsque la Muse remonte au ciel, la société est abandonnée aux sophistes, aux romanciers et aux démagogues, en attendant l’invasion des hordes barbares, que Dieu envoie pour venger la nature outragée, et la Religion bannie de l’éducation de la jeunesse. 
     Quand je parle de poésie, je n’entends pas parler de celle qui est fêtée dans les salons et applaudie sur les théâtres, ou de celle qui descend dans les rues, les carrefours et tous ces bas lieux, où s’agitent les bacchantes échevelées et les rhapsodes en délire; non, les accords de la lyre seraient étouffés par les hurlements de l’orgie; et les fades compliments des salons, les tumultueux applaudissements des théâtres seraient une indigne profanation de la chose la plus sainte dont le ciel ait favorisé la terre, et que la terre honore à l’égal de la Religion. 
     Etre poète, c’est être inspiré, c’est être prophète, c’est être créateur.  « On a dit que le poète est celui qui ne fait rien, et cependant poète, dans l’unique signification du mot, veut dire celui qui agit, et ceux qui ne savent pas le grec pourraient peut-être deviner cela.»   Le poète met sur un nom la marque royale qui permet à ce nom de traverser les siècles, et qui lui sert de garantie auprès de la postérité la plus éloignée.  C’est le poète qui donne la gloire et l’immortalité, ou, si l’on aime mieux, la gloire de l’immortalité et l’immortalité de la gloire.  Oui, le poète perpétue, en la revêtant de splendeur, la mémoire des grands hommes et des grandes actions.  Il signale les sanguinaires égoïstes et désigne les héros bienfaiteurs.  C’est lui qui ouvre le temple de la renommée et y inscrit la liste de ceux qui ne doivent pas mourir dans la tradition des peuples. 
     Il y a de l’enfant et du prêtre dans le chantre inspiré.  Il parle des choses de la terre dans la langue du ciel, pour les diviniser.  Il idéalise le réel, et réalise l’idéal.  Les ombres du temps lui disent les saintes obscurités des mystères de l’éternité.  Derrière le voile obscur de la matière, brille pour lui la splendeur de l’Esprit.  Il est le sublime interprète, le traducteur illuminé du sens mystique des merveilles de la création.  Il raconte et prédit avec une égale certitude.  Il tient d’une main la harpe harmonieuse, et de l’autre les foudres de la parole vengeresse.  Et, qu’on l’écoute, ou qu’on ne l’écoute pas, il répand les flots de son harmonie, ou laisse éclater les foudres de ses saintes colères et de ses justes vengeances; il marque les fronts flétris du thêta de l’ignominie!  On peut essayer de le mettre au-dessous des hommes vulgaires, courbés sous le poids d’un grossier matérialisme, ou perdus dans la poussière de stériles subtilités;  mais ses pensées s’élèvent et planent, et dominent dans la région où  la foudre précipitent le vol de l’aigle: Les hommes de la matière passent, le siècle de ces hommes passe avec eux; mais les notes divines qui tombent de la lyre du poète ont des échos qui les répètent de siècle en siècle jusqu’à l’éternité. Le poète chante; et chanter, c’est animer la parole du souffle puissant de l’enthousiasme et de l’harmonie; c’est soulever le langage à la hauteur des espérances immortelles et des amours extatiques.  Trop simple pour être accepté, trop confiant en la Providence pour se plaindre du présent ou s’inquiéter de l’avenir, le poète vit comme les oiseaux du ciel qui chantent et s’endorment, balancés sur la branche aérienne.  Souvent, il n’a pour toute nourriture qu’un morceau de pain et pour seule boisson un peu d’eau de la source; mais le pain et l’eau lui suffisent; il n’envie ni la table des riches ni le banquet des grands:  Il a la liberté; et la liberté, c’est le plus grand trésor après l’amour de Dieu.  La terre n’est pas sa patrie; et il passe sur la terre comme un exilé qui hâte le pas et à qui il tarde de voir briller l’astre de la céleste patrie que Dieu lui a préparée, à lui pèlerin, étranger parmi des hommes qui ne l’ont ni connu, ni aimé, ni reçu sous un toit hospitalier. . . .  Plut au ciel qu’ils ne l’eussent jamais insulté, ni blessé dans leur prosaïque dureté! 
     Atala parlait à Dieu, elle se parlait à elle-même, mais elle parlait peu aux autres et oubliait ce qu’ils avaient dit; les autres ne l’auraient pas comprise; elle était pour eux un mystère et un scandale; en elle, l’intuition atteignait au plus haut sommet de l’idéal ravissant; identifiée avec la primitive et sauvage nature américaine, inspirée par les voix mystérieuses des forêts profondes, des vastes prairies, des fleuves impétueux et des mers orageuses, soulevée par les grands souffles qui remplissent et animent les solitudes où habitent seuls l’aigle souverain et l’ange enflammé de la prière, debout sur les hauteurs vertigineuses, ou penchée au-dessus des abîmes où tombent les grandes eaux mugissantes, l’espace illimité était ouvert à ses regards illuminés, et l’infini du ciel au vol mystique de ses pensées brûlantes:  On l’eut prise pour la vierge enthousiaste de l’inviolable liberté et de l’incorruptible poésie.  « O mon Dieu, disait-elle souvent avec ardeur, pourquoi m’as-tu donné une âme, si ce n’est pour t’aimer; pourquoi un esprit, si ce n’est pour m’élever vers toi; pourquoi une conscience, si ce n’est pour y entendre et écouter ta voix; et pourquoi un corps, si ce n’est pour t’en faire l’entière offrande sur l’autel de la virginité?  O mon Dieu, tu es, en toutes choses multiples et diverses, oui, tu es, seul, mon Tout Unique!» 
 
 

CHAPITRE IV

     Atala était poète!  Dire qu’elle était poète, c’est dire qu’elle aimait les fleurs, le étoiles, tout ce qui est gracieux, tout ce qui est beau, tout ce qui est sublime, tout ce qui reflète l’Idéal et touche aux voiles de l’Infini; c’est dire qu’elle était l’initiée de la grande nature primitive, l’initiée dans ses plus profonds enseignements et ses plus chastes mystères d’amour exalté. 
     Solitaire, elle avait interrogé la primitive nature, et la primitive nature lui avait répondu; elle lui parlait par toutes ses voix, et se dévoilait à elle d’autant plus qu’elle était plus unie à Dieu.  Autant par instinct que par étude, elle connaissait les propriétés des fleurs, des graines, des feuilles, des écorces et des racines; les vertus de tous les simples; celles des gommes, des baumes et des résines; celles des sources minérales, dont les eaux salutaires vont se mêler aux grandes eaux des rivières. 
     Elle distinguait à la première vue, et par une sorte d’intuition rapide, les fleurs qui sont plus immédiatement sous l’influence du soleil de celles que domine l’influence de la lune ou des étoiles; celles du jour de celles de la nuit et du crépuscule; celles qui aiment la lumière de celles qui se plaisent dans l’ombre; celles de la terre de celles de l’eau; elle nommait chacune d’un nom significatif,—la plante vénéneuse comme la plante salutaire, l’antidote comme le poison:  Et les fleurs et les plantes lui parlaient de Dieu seul. 
     Autant que les fleurs, les étoiles attiraient ses regards; elle observait le repos des unes et les mouvements des autres; elle pouvait dire l’heure de la nuit par la position de tel groupe d’étoiles mobiles:  Elle donnait à chacune un nom qui la désignait:  Et les étoiles lui parlaient de Dieu seul. 
     Ses yeux ravis se portaient des fleurs, étoiles colorées de la terre, aux étoiles, fleurs lumineuses du ciel, et embrassaient l’horizon de verdure se confondant avec l’horizon d’azur, dans ce lointain indéfini qui attire et recueille l’âme contemplative et oublieuse d’elle-même, l’âme abstraite et concentrée:  Et tout lui parlait de Dieu seul. 
     Isolée et libre, Atala avait souvent changé de demeure, selon la saison, ou selon l’avertissement secret d’une voix intérieure qui lui parlait souvent; mais sa demeure préférée était sur le bord d’une ravine profonde, alimentée par les eaux vives de mille sources intarissables.  Autour de cette demeure, croissaient des lataniers nombreux, dont les larges feuilles s’ouvraient en éventails.  Parmi les grands arbres toujours verts qui y poussaient, on distinguait le chêne antique, le cyprès chevelu, le cèdre, le mélèse, le magnolia et le pin,—et, sous ces grands arbres, le laurier, le houx, la cassine, et le galé cirier, qui donne une cire odorante, et dont les feuilles, comme celles de l’eucalyptus, purifient l’air des marécages, en absorbant une grande quantité d’hydrogène.  Et parmi les grands arbres qui perdent leurs feuilles au commencement de l’hiver, on remarquait le noyer, le platane, le tremble, le hêtre, et le copalme ou liquidambar, à la gomme suave; et, sous ces grands arbres, le cornouiller, l’airelle, le sumac et le sassafras, aux racines odoriférantes. 
     Des lianes entrelacées formaient au-dessus de cette demeure une voûte impénétrable aux rayons du soleil; et la mélodie des oiseaux enchantait cette retraite imposante et tranquille, ce sanctuaire consacré par la virginité:  Et elle appela cette solitude le Grand-Ermitage.  Là, elle trouvait du miel dans le creux des vieux arbres, où les abeilles mettent leurs ruches à l’abri de la voracité des ours, qui sont très-avides de ce nectar-ambroisie. 
     Partout où Atala portait ses pas, elle était suivie d’une gracieuse biche, qu’elle avait apprivoisée:  Elle lui donna le nom de Pâlki, Pieds-Rapides.  Cette biche, comme celle de St.-Gilles, lui prodiguait chaque jour son lait le plus pur. 
     Elle avait aussi un magnifique chien de race; et, voici comment elle eut ce chien:  Le chien poursuivait sa biche, qui accourut près d’elle pour lui demander protection.  Lorsque le chien aperçut Atala, immobile dans l’attitude de la prière, à genoux, au pied d’un arbre aux longs voiles de mousse, il s’arrêta soudain, en se tapissant dans les herbes:  Il était sous l’influence d’un charme irrésistible; il ne voulut plus quitter sa nouvelle maîtresse; et, comme il avait, au milieu du front, une tache en forme d’étoile, elle le nomma Etoile.  La biche dormait à côté du chien, et le chien et la biche aux pieds de leur maîtresse:  Quel peintre aurait pu rendre ce tableau primitif?  Atala, Pâlki et Etoile ne se séparaient jamais, ni pendant leurs courses, ni durant leur repos.  Plus d’une fois, Pâlki et Etoile, toujours ensemble, servirent leur extatique maîtresse, en l’avertissant de quelque grand danger prochain, ou en la protégeant contre la silencieuse approche du redoutable serpent à sonnettes; ils savaient comment combattre et chasser cet insidieux ennemi, qui a la puissance de fasciner la proie vivante qu’il convoite, en lançant de ses yeux et exhalant de son corps un fluide empoisonné:  Ces deux gardes fidèles défendaient les abords de sa sainte solitude avec une vigilance qui équivalait à une clôture et des grilles. 
     La jeune Indienne, qui était venue pour partager la solitude d’Atala, et qui se nommait Lossima, Fleur-du-Soir, demeurait à quelque distance du Grand-Ermitage, sur le bord d’un petit lac, le lac Okatta. 
     Sa cabane était bâtie avec des cannes liées ensemble, et elle était couverte de lataniers.  Deux chênes verts l’ombrageaient de leurs feuillages épais et de leur longue mousse.  Elle y vivait solitaire.  Elle y était occupée tout le jour à quelque travail des mains.  La nuit, elle interrompait son sommeil pour regarder les étoiles et écouter le chant plaintif, monotone et passionné du whip-poor-will, éveillant tous les échos d’alentour.  Elle faisait de chaudes couvertures avec des fourrures soyeuses; des mantelets, avec des plumes diverses, artistement mariées; avec les plumes de feu du cardinal et les plumes d’azur du geai, avec les plumes de neige du cygne et les plumes roses du flammant; elle faisait des colliers avec des perles et des coquillages nacrés:  Et, dans son riche costume, elle ressemblait elle-même à ces oiseaux éblouissants.  Pour qui se parait-elle ainsi?  Avait-elle le désir de plaire à quelqu’un?  Et, à qui rêvait-elle, lorsqu’elle dormait sur la peau de tigre que son frère lui avait donnée?  O femme! la coquetterie te suit jusqu’au fond du désert le plus reculé. 
     Atala avait trouvé une pirogue, que la haute marée avait portée jusqu’à la lisière de la forêt voisine de sa demeure.  Dans cette frêle et légère embarcation, elle descendait les torrents, s’aventurait sur les lacs, et pénétrait dans les lagunes.  Cette gracieuse nacelle, animée de l’esprit de celle qui la dirigeait, et la faisait glisser sur l’onde, tour à tour, paraissait, et disparaissait, dans les brumes du matin et les vapeurs du soir. . . .  Oh! comme elle aimait à voir ondoyer les roseaux, les joues et les grandes herbes qui croissent sur les rivages déserts des lacs!  Comme elle aimait à écouter le gémissement du vent dans les arbres, et des flots sur les grèves solitaires et sablonneuses!  Comme elle aimait à être seule, et à être libre, au milieu de l’immensité, au milieu des horizons infinis, derrière lesquels se cachent d’autres horizons, et d’autres infinis! . . . .  Et l’on aurait voulu que cette âme eût trouvé assez d’air pour respirer dans l’enceinte étouffante des villes populeuses! . . . .  Oh! comme elle s’enivrait, s’exaltait, et chantait, en se promenant au bord des vagues écumantes, sous les arbres géants que tourmente l’orage, et dans les vastes et verdoyantes savanes où errent les troupeaux d’innombrables bisons!  Comme elle s’y sentait vivre d’une vie surabondante et inépuisable! . . . .  Et l’on aurait voulu que ce chaste et fervent génie eût trouvé assez d’espace pour déployer ses ailes entre les barreaux d’une cage aussi étroite que basse, aussi obscure que malsaine!  L’aigle peut-il planer dans le froid séjour des ténèbres? 
     Mais, lorsqu’elle s’enivrait, s’exaltait et chantait ainsi, ce n’était pas la nature matérielle qui ravissait et transportait d’enthousiasme son âme; elle s’élançait du symbole à la Réalité Idéale, de la création visible à l’Invisible Créateur.  « O Unité de Dieu, au-dessus de toutes les multiplicités, s’écriait-elle; ô Unité Souveraine, laisse-moi me perdre, avec toutes mes pensées et toutes mes affections, dans l’abîme de ton Amour!  Laisse-moi me perdre avec mon néant dans le Tout de ton Etre Absolu!  O Vérité, ô Beauté, ô bonté, absorbe et transforme et déifie ta créature, annihilée devant ta Suprême Grandeur!» 
 Et tandis que la chaste fille de l’Esprit, la vierge des mystiques amours, employait ainsi toutes ses heures dans la solitude, que faisaient ses sœurs de la cité, ses urbaines condamnatrices?  Elles oubliaient Dieu et s’oubliaient elles-mêmes, dans l’ivresse des plaisirs qui les emportaient au milieu d’un tourbillon nuageux de parfums artificiels; elles se livraient au délire de la danse, au délire de toutes les passions qui brûlent l’âme et flétrissent la beauté; elles décevaient et étaient déçues; elles corrompaient et étaient corrompues; elles donnaient et recevaient la mort:  Ses sœurs!  elles étaient des femmes d’action; et, elle—ah ! elle,—elle n’était qu’une oisive rêveuse! 
     O Monde ! que tu sais dompter et avilir tous ceux qui t’obéissent!  Tu fais de tes sujets des esclaves; et de tes esclaves, des marche-pieds!  Tu dissous tous les liens les plus sacrés et tu pulvérises toutes les plus saintes résolutions!  Tu détrempes l’acier des âmes les plus fortes!  Tu démasculinises toutes les virilités! . . . .  Et cependant,tu as des adorateurs; la multitude accourt à tes fêtes; ton despotisme efféminant est populaire:  Ouvre tes théâtres, ouvre tes salles de bal, ouvre tes salons de réception; la foule s’y précipite; la foule les encombre; la foule s’y enivre, s’y exalte et palpite de joie et de démence; elle y est ensorcelée et subjuguée par tes pompeuses bagatelles, par tes éblouissantes vanités!  Hélas! à quoi servent tant de pompes, tant de vanités, puisque, toutes, elles doivent aboutir à un cercueil, à une fosse. . . .et à l’oubli! 
     « Eh quoi! se disait Atala avec douleur, il est permis de fuir, pour éviter la peste qu’engendrent les poisons de l’air, et qui n’atteignent que la vie du corps; et il ne serait pas permis de fuir, pour échapper aux poisons qu’engendre la fermentation des passions, accumulées dans un même foyer impur, et qui atteignent la vie de l’âme elle-même, incomparablement plus précieuse que celle du corps?  Et ce que conseille le médecin, pour sauver la vie du corps, on le défendrait, pour sauver la vie de l’âme!  On s’exile de la société pour sauver le corps; et on ne s’en exilerait pas pour sauver l’âme?  La contagion est à redouter pour le corps, mais elle n’est pas à craindre pour l’âme?  Tout pour le temps, et rien pour l’éternité!  Tout pour la matière, et rien pour l’esprit!  Tout pour les hommes, et rien pour Dieu!  Tout pour ce qui est rien, et rien pour ce qui est Tout!  L’image inanimée, est-elle donc plus que l’objet vivant; le portrait muet, plus que l’original qui parle; l’aurore douteuse ou le crépuscule indécis, plus que le lever flamboyant du soleil; et tout ce qui n’est pas Dieu, plus que Dieu seul?» 



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