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La Nouvelle Atala
par Adrien-Emmanuel Rouquette
Chapitre 5 - Chapitre 6
CHAPITRE V
Il y avait longtemps qu’Atala vivait seule
avec Lossima, Pâlki et Etoile. Elle se demandait souvent, si
la maison où elle était née existait encore, si ses
parents y habitaient toujours, et si la jeune négresse Rosalie,
qui lui avait été donnée, qu’elle aimait tant et qui
la suivait partout, pensait quelquefois à celle qui n’a pu l’oublier,
malgré la distance et le temps, qui font oublier si vite ce que
l’on a aimé le plus fortement.
O amitiés de l’enfance, ô souvenirs
de l’adolescence, que vous attendrissez le cœur et adoucissez l’amertume
des tristesses de la vie! Les lianes ne s’attachent pas avec plus
de force au vieux chêne que vous ne vous attachez à l’objet
que la distance ne fait qu’embellir et le regret rendre plus cher!
Comme le père d’Atala était
d’un caractère froid, sec et dur, et sa mère follement éprise
des plaisirs, du bruit et de l’éclat, elle était obligée
de se replier sur elle-même, et de chercher autour d’elle des objets
plus en harmonie avec ses instincts, ses goûts et ses aspirations;
et elle trouvait dans la bonne et mélancolique Rosalie une compagne
qui la comprenait et une amie qui sympathisait avec elle. . . . «
O Rosalie, où es-tu? O ma compagne, ma confidente, ma gardienne,
pourquoi ne t’ai-je plus? Il me semble que ta place est auprès
de moi: Deux cœurs aussi unis, aussi semblables, doivent-ils, peuvent-ils
être séparés et vivre si loin l’un de l’autre? »
Il est des phénomènes d l’âme
et de l’organisation humaine que l’on ne peut nier, quoique l’on ne puisse
les expliquer: La seconde vue, le pressentiment, l’intuition sympathique:
Au même moment où Atala faisait ces réflexions sur
l’absence de Rosalie, et désirait si ardemment d’être réunie
à elle, Rosalie, sa bonne et mélancolique négresse,
dépérissait de ne plus voir, de ne plus entendre, de ne plus
rencontrer nulle part sa jeune et douce maîtresse; elle projetait
de s’enfoncer dans les bois à sa recherche, et de n’en sortir qu’après
l’avoir trouvée. « Oui, se disait-elle à elle-même,
je la trouverai dans la profondeur des bois, ou je m’y perdrai comme elle;
et, comme elle, j’y serai dévorée des oiseaux de proie ou
des bêtes féroces! »
Depuis plusieurs semaines, tous ceux de la
maison des parents d’Atala s’apercevaient que Rosalie était profondément
préoccupée: Elle répondait avec distraction;
elle regardait, sans voir; écoutait, sans entendre; s’agitait et
s’empressait, sans rien faire; ses doigts s’entr’ouvraient et laissaient
tomber les gobelets de cristal et les tasses de porcelaine; elle tremblait
d’être envoyée dans le champ, à cause de ses fautes
aussi fréquentes qu’involontaires; son esprit était loin,
bien loin!. . . . Aussi, elle disparut pendant une nuit, et s’enfonça
dans les bois, à l’aventure, guidée par je ne sais quel instinct
qui va droit à l’objet où l’amour le conduit: Et, cet
objet, elle le trouva!
Un soir, à l’heure où le whip-poor-will
commence son chant plaintif et monotone, Rosalie rencontra un sentier étroit;
elle suivit ce sentier, en hâtant le pas; elle arriva au Grand-Ermitage!
Pâlki ouvrit de grands yeux étonnés,
Etoile poussa un étrange aboiement, et Atala demeura muette et immobile;
mais son cœur battait, mais ses yeux disaient: « C’est elle!
c’est Rosalie! » Et elles se jetèrent dans les bras
l’une de l’autre! Leurs larmes parlaient plus haut que ne l’eussent
fait leurs paroles!
Lorsque se fut calmée la première émotion
de cette soudaine entrevue, après une si longue séparation,
Atala rompit le silence la première: « Dis-moi, Rosalie;
réponds vite: Mes parents sont-ils encore vivants? »
« Oui, maîtresse, répondit Rosalie, ils sont vivants,
et ils habitent la même maison. Permettez-moi de ne rien dire
de plus: Un jour, je vous raconterai tout ce qui vous intéresse;
oui, tout! »—Atala cessa de l’interroger.
Des semaines et des mois s’écoulèrent,
sans que la bonne négresse et la sublime Solitaire pussent se lasser
d’être ensemble et de s’entretenir des choses de leurs jeunes années;
elles se rappelaient chaque lieu, chaque incident, chaque confidence. .
. . Oh! qu’il est doux de tourner, une à une, toutes les pages
d’une vie aussi pure que la lumière qui l’éclaira et que
les lys qui en furent le mystique emblème!
Rosalie construisit sa hutte entre le Grande-Ermitage
et la cabane de Lossima. Elle cultivait un petit jardin de maïs,
de patates et de fèves. Elle chantait sans cesse ces naïves
chansons créoles qui inspirent à l’âme de si douces
tristesses, en lui rappelant des joies si pures, mais des joies qui ne
doivent plus jamais revenir. Ces chansons du foyer natal, elle les
soupirait, plutôt qu’elle ne les chantait; elle les fredonnait avec
une expression de mélancolie qui rendait la nuit plus rêveuse
et plus voilée de mystère: C’étaient des notes
mélodieuses qui tombaient comme des larmes dans le silence de la
solitude!
Rosalie était une jeune et belle négresse,—jeune
comme le printemps, et belle comme la nuit.
Le frère de Lossima, qui s’appelait
Issabé, Tueur-de-Chevreuil, fut soudainement frappé et profondément
ému par la jeunesse et la beauté de cette vierge au teint
d’ébène: Il en devint éperdument épris.
La belle Rosalie parlait la langue française
presque aussi bien que sa jeune maîtresse; elle en avait acquis la
connaissance et l’usage dans la fréquentation habituelle des personnes
de la plus haute distinction: C’était une domestique aristocrate.
Issabé, depuis quelque temps, venait
voir plus souvent sa sœur et lui apportait des chairs plus choisies, et
en plus grande abondance; et, chaque fois, il lui disait tout bas:
« Tu en donneras la moitié à Rosalie. »
Sa sœur, le regardant en souriant, lui demandait s’il avait vu en rêve
un berceau suspendu aux branches du chêne-vert.
Un soir que Rosalie était assise auprès
de son feu, qu’elle tisonnait, en fredonnant un air d’une voix aussi triste
que celle du whip-poor-will, l’âme plongée dans des rêveries
qui l’absorbaient,—Issabé s’approcha doucement d’elle, et lui dit,
avec timidité, et d’une voix tremblante: « O fille de
la nuit, je t’apporte de la chair d’ours et des châtaignes nouvelles;
j’ai rêvé que le spectre de la faim avait visité ta
cabane, et j’ai vu, dans mon sommeil, un berceau suspendu aux branches
du chêne-vert. » « O fils de l’aurore, répondit
la fille de la nuit, tu parles comme un infortuné qui a perdu la
raison, et tu dis des choses qui étonnent l’oreille. »
« O la plus belle des filles de la chair, reprit le frère
de Lossima, j’ai vu bien des fleurs dans la savane, j’ai regardé
toutes les étoiles du ciel, j’ai écouté le chant de
chaque oiseau, j’ai entendu les plus douces voix qui charment le silence
des nuits; mais je n’ai rien vu qui soit comparable à ta beauté,
rien entendu qui ait la douceur de ta voix; tu es plus belle que les plus
belles fleurs, plus splendide que les plus splendides étoiles, et
ta voix épanche une mélodie qui ne ressemble à aucune
mélodie de la terre: Quelle femme t’a créée,
dans une nuit d’été, pendant que l’atmosphère était
chargée des parfums enivrants de toutes les corolles entr’ouvertes
par le frémissement de la brise caressante? Parle, oui, parle,
ô fille du mystère, dont le berceau a été enveloppé
d’ombres, et à qui la nuit a prêté ses voiles, pour
ajouter à tes charmes le charme de la jalouse obscurité?
Oh! parle, et dis le secret qui est renfermé dans ton sein comme
le miel dans le calice d’une fleur; dis-moi, si tu m’aimes? »
La chaste fille de la nuit, levant les yeux, et le regardant avec étonnement,
répondit à l’enfant du désert: « Le mauvais
génie a troublé ta raison; la passion t’aveugle et t’égare;
tu es comme l’homme qui a trop bu de cette liqueur perfide qui cause tant
de maux; retourne dans la cabane de ta mère, et dis-lui que tu as
voulu rendre malheureuse une femme qui n’est pas de ta race, et qui n’est
pas de ta tribu; une femme qui aime trop sa liberté pour se laisser
enchaîner par l’amour; car l’amour est une fleur attrayante qui promet
beaucoup de miel, mais qui ne prodigue qu’une amertume dont s’abreuve notre
vie: Il vaut mieux s’appartenir qu’appartenir à un autre,
et se donner à Dieu que se donner à l’homme. . . .
Je ne t’aime que comme une sœur. » L’Indien alors répliqua
avec tristesse: « O fille aussi froide que belle, et aussi
cruelle que froide et belle, pourquoi as-tu parlé? Il fallait
me laisser dans l’illusion de l’incertitude; j’aurais rempli ma vie du
seul espoir d’être un jour aussi aimé de toi que je t’aime
moi-même. Ah! tout maintenant est évanoui pour moi!
La nuit me parlera encore de toi, mais sans me promettre la couche nuptiale
dans les grandes herbes de la vaste prairie, où nous aurions dormi
ensemble, ignorés du monde entier. . . Adieu tous les rêves!
Adieu toutes les réalités! La vie ne sera plus pour
moi qu’une marche funèbre vers la tombe! . . . Reste donc
seule, reste libre, reste inféconde, ô vierge, qu’une louve
ou une tigresse a allaitée dans la saison des glaces! O froide
fleur, ô fleur solitaire de la nuit, fleur que le soleil n’a jamais
brûlée des ses rayons, fleur des cimetières, fleur
des tombeaux, exhale ton parfum de mort! » « Illusion
des illusions, désespoir d’un moment, répondit Rosalie, avec
un accent et une expression qui transperçaient son âme:
Les passions sont semblables à ces grands orages qui dévastent
la terre; elles sont comme les eaux troublées des fleuves que les
pluies font gonfler, et qui s’écoulent aussi vite qu’elles se sont
enflées en écumant avec bruit dans leur fuite rapide.
Je ne changerai pas le connu pour l’inconnu. Je sais de quel poids
pèse sur l’âme l’asservissement du corps. Va combler
de tes dons, et surtout du don de ton amour, un autre que moi. J’ai
le nécessaire dans mon ajoupa. Je pourrais avoir le superflu.
J’ai la liberté, et que m’offres-tu en échange de cette liberté
qui m’est si chère? Va chercher une autre femme capable de
te comprendre et de partager ta passion exaltée; moi, je suis trop
simple pour être passionnée, trop ignorante et insensible
pour comprendre tes sublimes transports; laisse l’humble fleur dans un
coin obscur de la forêt; ne viens pas troubler sa paix profonde;
va porter loin d’elle les inquiétudes de te désirs orageux,
qui ne seront jamais satisfaits: Ecoute! n’entends-tu pas, dans son
lit de limon, le crocodile qui rugit, semblable à toi, dans les
fureurs de ses amours qui souillent les roseaux écrasés sous
son poids? » Plus prompt que la foudre, et avec un geste menaçant,
l’Indien fit un bond vers Rosalie, et éclata ainsi: «
O femme ! sombre abîme, mystère impénétrable,
énigme de la nature, à la dureté de ta froideur impitoyable
tu ajoutes la torture raffinée de ton ironie et l’accablante humiliation
de ton dédain! . . . . La corneille n’a pas craint d’insulter
l’aigle! » Rosalie, qui, jusqu’alors, était restée
assise, se levant soudain, et se dressant avec majesté, dans la
chaste indignation de son âme blessée, lui jeta ces paroles:
« Est-ce être froide, que de ne vouloir aimer que Celui qui
est un feu consumant, et qui a créé le soleil de la zone
torride? Est-ce être froide, que de concentrer sa vie dans
un foyer ardent, et de n’en rien laisser échapper par les sens dissolus?
Tu dis que je suis ironique: Est-ce être ironique, que d’éclairer
les ténèbres, dont s’enveloppe ta démence? Tu
dis que je suis dédaigneuse: Est-ce être dédaigneuse,
que d’opposer un bouclier de glace à tes flèches trempées
dans un poison brûlant?. . . . Insensé jeune homme!
ton amour n’est au fond qu’un sauvage égoïsme. Tu n’y
cherches que ta propre satisfaction. Tu n’y veux trouver que toi-même.
Tu es la chair, et tu ne poursuis que ce qui est de la chair. Ton
amour ne contient que le germe de la mort,—mon amour renferme l’espérance
de l’immortalité; tes appétits sensuels te font graviter
vers la terre, la flamme de mes aspirations m’élève vers
le ciel: Cesse donc de m’importuner des cris de ta passion délirante:
Ce qui est de la terre doit retourner à la terre; ce qui est du
ciel doit remonter au ciel! Prends ta part, et laisse-moi la mienne.
La lampe virginale jette un éclat mystique qui dissipe les illusions
des sens. Si tu avais consulté dans la prière le Grand
Esprit, le Maître de la vie et des âmes, il t’aurait dit de
ne pas venir m’entretenir des rêves extravagants de ton imagination
enflammée! » Elle se tut, et rentra dans sa cabane;
mais son agitation trahissait les combats intérieurs auxquels son
âme était livrée.
Sans rien répondre, la tête penchée
sous le poids du plus sombre désespoir, l’aigle blessé s’éloigna
et disparut dans l’épaisseur des bois.
CHAPITRE VI
Se promenant d’un pas fiévreux, sous
un chêne, dont la mousse, balancée par la brise gémissante,
ondoyait au-dessus de sa tête, Issabé se parlait ainsi à
lui-même; il déclamait à haute voix, comme s’il eût
été en présence d’un auditoire nombreux: Sa
parole n’était interrompue que par le cri lugubre du hibou solitaire:
« O infortuné que je suis!
O le plus infortuné de toute une race infortunée! Ce
n’était pas assez pour moi de voir ma race couverte de ridicule,
et accablée de calomnies par des persécuteurs au pâle
visage, qui ont transformé nos villages en cimetières et
nos forêts en plaines dénudées; non! mais il faut encore
que je sois méprisé et repoussé par une fille à
peau d’ébène! Quel mauvais manitou m’a fait naître
sous l’influence d’une lune de malheur? Pourquoi une femme m’a-t-elle
donné le jour? Pourquoi l’aigle ne m’a-t-il pas pris dans
mon berceau suspendu aux branches d’un chêne-vert? Pourquoi
quelque loup n’est-il pas venu à pas furtifs m’enlever de la cabane
de ma mère? Pourquoi les crocodiles ne m’ont-ils pas mangé,
quand je dormais la nuit au bord des marécages? Ma vie ne
sera-t-elle pas désormais une mort prolongée? La douleur
m’a ôté toute virilité. Je ne suis plus ce que
j’étais. Je suis devenu semblable à une femme.
Je pleure comme un enfant. Je ne me reconnais plus moi-même.
Mon âme est détrempée. Je ne suis plus que l’ombre
dégénéré du noble et fier guerrier de la tribu
de l’Aigle. L’amour a détendu mon arc et émoussé
la pointe de mes flèches. Ah! qu’est devenue la gloire dont
les rayons entouraient mon front de tant de prestige? Tout cela est
éteint, tout cela est évanoui, tout cela n’est plus qu’un
souvenir!. . . . Adieu tout; oui, tout! Il ne me reste plus
que le désespoir, qu’a laissé derrière elle la mortelle
froideur d’une fille de la nuit!
« O femme! n’es-tu pas semblable à
la fleur dans laquelle un serpent s’est caché? Tu fascines,
tu attires pour blesser; et tu blesses d’une blessure que, toi seule, tu
pourrais guérir, et que, seule, tu envenimes! Malheur à
l’insensé qui s’est approché de toi! Malheur à
celui à qui tu as souri une seule fois! Malheur, malheur!
Le désespoir l’accompagnera jusqu’au seuil du tombeau! Il
traversera la vie, en désirant la mort! Pour lui, toute fleur
sera flétrie; toute joie, empoisonnée; toute ivresse, inondée
d’amertume! Il connaîtra la mort dans la vie même!
Oui, malheur à celui auprès de qui la femme n’a fait que
passer: Chaque empreinte de ses pieds est suivie d’un grand deuil
sur la terre?
« Et cependant . . . . Oh! si
elle avait voulu; si ses yeux avaient répondu à mes yeux;
les battements de son cœur, aux battements de mon cœur; son amour, à
mon amour: Pour elle, j’aurais parcouru toutes les forêts et
toutes les prairies, en cherchant les plus rares aliments, les fruits les
plus exquis, les chairs les plus délicates; je lui aurais préparé
des peaux de chevreuil et de castor, pour lui servir de tapis dans sa cabane;
en m’oubliant moi-même, j’aurais tout fait pour elle seule; sa respiration
eût été ma respiration; son âme, mon âme;
sa vie, ma vie! . . . Mais, elle n’a pas voulu! elle m’a dit:
« Va-t-en; va conter ces extravagances à une autre qui saura
les comprendre et y répondra. » Oui, elle m’a repoussé
avec froideur, avec dureté, avec ironie et dédain. . . .
O fille de la nuit, ô vierge du mystère, ô sombre beauté,
fleur éclose sous le voile des ténèbres. Rosalie!
Pourquoi m’as-tu ainsi désenchanté? Pourquoi as-tu
ainsi attristé mon existence? Que t’avais-je donc fait?
Est-ce pour t’avoir trop aimée, pour te l’avoir dit avec trop de
naïveté, pour te l’avoir répété trop souvent?
Dis-moi, froide fille, née dans une froide nuit d’hiver, pourquoi
as-tu voilé de deuil mon âme, et arrosé de mes larmes
tous les sentiers par où je passe en ne pensant qu’à toi?
Pourquoi; oh! pourquoi? . . . . J’ai appris ton nom aux fleurs, aux
arbres, aux oiseaux et aux étoiles; je l’ai appris aux fleuves impétueux,
aux lacs d’azur et aux sources murmurantes: Pourrons-nous jamais
oublier ce nom? Oublie-t-on si vite ce qu’on a tant aimé?
Aimer une fois, n’est-ce pas aimer toujours? . . . . O grande nature,
ô ma mère! dis-lui, si le désespoir ne remplace pas
dans le cœur l’absence de celle qu’on a aimée; dis-lui, s’il reste
autre chose qu’un tombeau pour celui qui n’a plus l’espoir de dormir dans
la couche nuptiale avec celle qu’il avait choisie; dis-lui oui, dis-lui
les sanglots que tu as entendus, les larmes répandues dont tu as
été témoin!. . . . O nuages, vous n’avez pas
assez de larmes pour pleurer avec moi la perte de celle qui s’enveloppe
dans la nuit de sa beauté, et qui se couvre d’un manteau de glace,
pour éteindre les flammes de mon amour, et pour donner à
mon cœur brisé le frisson du sépulcre, et la dureté
de son cœur, plus glacé que la mort elle-même. . . .
O homme ! la femme ne t’enfante que pour que tu vives, abreuvé de
ses larmes brûlantes, et enveloppé des linceuls que tissent
ses mains habiles pour étouffer ta vie avant l’heure de la mort!.
. .
« Où irai-je pour cacher ma désolation?
Oh! qui m’emportera loin de ces lieux, qui ne sont remplis que de l’image
de celle qui n’a jamais senti, jamais aimé, jamais souffert et pleuré;
de celle qui ignore la douleur, comme elle ignore la joie; et qui vit solitaire,
comme elle vit inféconde? Qui m’emportera dans des lieux,
où les entrailles de la femme ne sont pas pétrifiées,
et où les larmes ne se glacent pas dans ses yeux? La tigresse
sent l’aiguillon de l’amour et se roule en rugissant sur le sable embrasé:
Mais cette vierge, qu’enfanta la nuit, et dont le jour fut ébloui,
cette fille du mystère est aussi froide et aussi dure que le marbre
des tombeaux! Je peux tirer des étincelles du silex, dont
j’arme le bout de mes flèches; mais je n’ai pu tirer une étincelle
du cœur frigide de cette fille de la nuit, de ce cœur qui est plus dur
que le silex!. . . . Mais peut-être ai-je tort de l’accuser
ainsi. N’est-elle pas plus heureuse comme elle est? Et le Grand-Esprit,
le Maître de la vie, ne me punirait-il pas d’avoir troublé
la paix de cette âme candide, et la solitude de cette vierge enfantine?
Elle a eu raison de me comparer au crocodile se roulant dans son lit de
noir limon. La passion est égoïste, elle est cruelle,
elle est sauvage! C’est assez que je sois malheureux: Pourquoi
faire le malheur de cette fleur de la nuit, qui répand dans le désert
son parfum, aussi suave que le parfum du lys?. . . . Brise-toi, toi-même,
ô mon cœur; mais ne brise pas le cœur de cette chaste et naïve
enfant! Oui, brise-toi, transperce-toi d’une flèche empoisonnée;
mais laisse vivre en paix cette innocente et mélancolique beauté!.
. . . Adieu, forêts, prairies, lacs, fleuves, nature sauvage,
ô ma mère! adieu!. . . . adieu!. . . . adieu pour
tour jours! »
Au moment où il saisit la flèche
empoisonnée et allait plonger dans son cœur, Rosalie lui apparut,
dans toute la virginale splendeur de sa beauté, éclairée
par la lune et les étoiles,—flambeaux mystérieux, lampes
mystiques du firmament.
« Arrête, dit-elle; écoute:
La fille de la nuit a entendu les paroles du fils de l’aurore; craignant
que tu ne commisses quelque acte insensé, elle t’avait suivi, et
s’était cachée derrière cette touffe de jeunes lauriers;
ses entrailles ont tressailli aux accents passionnés qu’elle a entendus
et recueillis dans son âme: Le remords l’a accablée;
ce remords s’est changé en repentir; ce repentir, en amour:
Je t’aime, ô Issabé, autant que tu m’aimes; je t’aime plus
que tu ne m’aimes; je t’aime plus qu’aucune femme n’a jamais aimé!
Le prêtre du Grand-Esprit, avant la fin de cette lune, bénira
l’alliance du fils de l’aurore et de la fille de la nuit. »
« Ah ! répondit le frère
de Lossima, je consens à vivre, puisque les cris de ma douleur ont
remué tes entrailles, et fait couler tes larmes!. . . . C’est
l’heure du crépuscule: Le jour, en rougissant, va bientôt
épouser la nuit, au voile d’azur parsemé d’étoiles:
Ton champ sera mon champ; ta cabane, ma cabane. »
Changement soudain, étrange retour,
inexplicable contradiction du cœur de la femme: Rosalie, qui, tout
à l’heure, était maîtresse d’elle-même, si fière
et froide, porte maintenant les chaînes d’une passion partagée,
et va bientôt subir toutes les pénibles servitudes qu’entraîne
l’indissoluble engagement qu’elle a pris d’appartenir à un autre,—elle
qui aimait tant la liberté. . .O femme! est-ce faiblesse, est-ce
compassion de ta part; ou bien est-ce dévouement, est-ce héroïsme?
Fleur-du-Soir, ou Lossima, la sœur d’Issabé,
continuait toujours d’habiter sa cabane, bâtie sur le bord du lac
Okatta. Elle aimait à être seule, à se parler
à elle-même, à parler aux fleurs, aux oiseaux et aux
étoiles: Mais cependant, elle venait souvent visiter Atala.
Si elle avait été instruite comme elle, dans une école
des Pâles-Visages, elle aurait lu de préférence et
avec enthousiasme les poèmes d’Ossian, les Nuits de Young, les Méditations
de Lamartine, les Prophètes et Job. Son esprit était
élevé, son cœur profond. Dans son regard scrutateur
il y avait quelque chose de sévère. Le coin de sa bouche
était marqué d’un pli moqueur. Son sourire avait la
froideur de la raison, mais de la raison la plus haute, de cette raison
qui est voisine de l’inspiration intuitive. On était tenté,
en la voyant, de la prendre pour une astrologue, au regard fatidique, qui
s’entretient la nuit avec un génie familier, dans le mystère
et le silence de la solitude. Et cependant, malgré toutes
ces apparences extérieures, elle était au fond la créature
la plus ingénue et la plus mélancolique du désert:
Les animaux sauvages s’approchaient d’elle pour respirer son souffle rempli
de parfums agrestes, et les oiseaux venaient se poser sur ses épaules,
recouvertes d’un mantelet fait avec leurs plumes les plus brillantes.
Son esprit et son cœur trouvaient une interprétation mystique pour
chaque événement et chaque phénomène.
Elle semblait lire dans le livre de la nature avec autant de pénétration
qu’Atala elle-même: Aussi, se comprenaient-elles sans se parler,
et comme par intuition.
Lorsqu’elle apprit que son frère et
Rosalie étaient fiancés, et devaient bientôt se marier,
un frisson parcourut tous ses membres, et son âme inquiète
s’émut et se troubla comme si le vent de la mort avait passé
dans sa noire et longue chevelure, en la soulevant de son souffle glacial:
C’est qu’elle savait à quoi l’homme et la femme s’engagent en prononçant
le oui sacramentel, qui les lie à jamais. Elle s’affligeait
du sort de son frère autant que de celui de Rosalie; et elle résolut
de nouveau, dans le fond de son cœur, de ne laisser aucun homme partager
avec elle dans sa cabane la peau de tigre, où, jusqu’alors, elle
avait dormi seule d’un sommeil si tranquille et si pur. Elle savait
que le mariage divise le cœur par un amour plein de sollicitudes, et abrège
la vie par des chagrins, des soucis et des travaux sans nombre. Elle
soupira profondément, et s’écria avec un accent prophétique:
« O mon pauvre frère! ô ma pauvre Rosalie!. . . .
Les cérémonies de noces, à mes yeux, ressemblent à
des cérémonies funèbres! La couche nuptiale
n’est, le plus souvent, qu’un froid tombeau! Heureuse la femme, qui
n’est pas appelée à concevoir dans la tristesse, et à
enfanter dans la douleur! Heureuse la vierge et solitaire Atala!
N’adorer que Dieu seul, c’est ressembler à l’ange. »
Pendant ce temps, la contemplative Atala,
agenouillée au bord d’un torrent, les yeux levés et les bras
étendus vers le ciel disait, dans un mystique élan:
« Oiseaux, taisez-vous, arbres, fleurs, étoiles, objets sensibles,
univers visible, monde intelligible,—disparaissez tous,—effacez-vous!
O sombres voiles, qui me cachez mon Dieu,—images, souvenirs, pensées,
multiplicités confuses et obscurcissantes,—écartez vos plis
épais; laissez-moi voir la Grande Unité; laissez-moi contempler
Dieu seul; laissez-moi m’unir au Tout Unique! O mon Dieu, que mon
âme, vide de toute image, vide de tout souvenir, vide de toute pensée,—temple
désert et silencieux,—ne se remplisse,—ainsi dénudée,
ainsi abstraite,—que de ta présence; ne s’illumine que de ta lumière;
ne s’enflamme que de ton amour: Et, toute à toi, partout et
toujours, qu’elle soit unie à toi seul, dans l’extatique abnégation
d’elle-même et dans l’oubli universel de tout ce qui n’est pas toi,—entière
abdication, immolation complète de toutes ses facultés et
de toutes ses puissances, dans un acte intense de suprême et déiforme
adoration! Et dans cette union anéantissante de mon âme
avec toi seul, ô mon Dieu, sans penser à aucun en particulier,
que je prie pour tous et embrasse tous dans mon amour,—le Pape, mon Evêque,
le Clergé, mes parents, mes amis, ma patrie, toute l’humanité,
qui ne forme qu’une même et grande famille solidaire! »
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