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La Nouvelle Atala
par Adrien-Emmanuel Rouquette
Chapitre 7 - Chapitre 8
CHAPITRE VII
Parmi des droits incontestables et imprescriptibles
de l’homme, il faut mettre en première ligne le droit d’émigrer;
le droit de changer de patrie, lorsque l’honneur le commande, ou qu’une
grande infortune en fait un devoir et une nécessité.
La patrie de l’apôtre est partout où il y a des âmes
à sauver.
C’est encore un des droits incontestables de l’homme,
de se détacher d’une société quelconque, où
il ne trouve plus que des sujets d’affliction, de dégoût et
de honte.
Il est aussi des circonstances où il peut
et doit s’éloigner de sa famille et de ses amis.
L’exil est souvent le seul refuge et la seule sauve-garde
du malheur et de la dignité, du génie et de la sainteté.
Atala ne s’est pas détachée
de la société, elle n’a pas fui la famille; mais elle en
a été détachée par un événement
providentiel, qu’elle a toujours regardé comme un bonheur, et qui
l’a placée en dehors des froides convenances, des humiliantes contraintes,
et des fastidieux détails d’une étiquette exigeante, qui
rapetisse les grands et qui grandit les petits. Dans le monde, on
donne la plus sérieuse attention aux choses les plus insignifiantes,
et aux choses les plus importantes on accorde à peine une attention
distraite. On y est ensorcelé par le prestige de la bagatelle.
Dans le monde, se taire, c’est presque toujours une impolitesse; et, le
plus souvent, parler, c’est une impertinence. On y est condamné
à entendre répéter mille fois les mêmes bons
mots, qui ont le triste avantage d’être beaucoup plus méchants
qu’ils ne sont spirituels. Moins on a de cœur, plus on a d’esprit.
Avoir et faire de l’esprit, c’est manquer de bon sens; c’est manquer surtout
du sens intérieur et mystique des choses élevées;
c’est manquer de charité. Faire de l’esprit, c’est fausser
les relations des choses. L’esprit n’est rien; les démons
ont beaucoup d’esprit. C’est l’amour qui est tout. Il y a un
esprit qui est aussi fin que charitable, c’est celui des saints.
St-François de Sales avait cet esprit. Dans le monde, il faut
faire de l’esprit; il faut rire et faire rire, s’amuser et amuser les autres.
Il faut y supporter la superbe outrecuidance, l’impertinente fatuité
et l’étourdissant bavardage de ces essaims parfumés d’imberbes
papillons, qui voltigent autour de leurs vaines idoles, dans les salons
lambrissés des vulgaires parvenus d’une aristocratie d’argent et
de serre-chaude.
Qu’aurait fait Atala, dans cette tiède
et fade atmosphère du bas-empire des médiocrités envieuses
et intolérantes qui y règlent la mode et y gouvernent l’opinion,
avec une imperturbable suffisance? Aurait-elle pu respirer dans cette
énervante atmosphère de luxe extravagant, d’affèterie
étudiée et d’indignes futilités, qui dénaturent
le cœur et suffoquent la pensée? Qu’aurait-elle fait dans
le monde?—Dans le monde, on se prive du nécessaire; et cela, pour
acheter les plus folles superfluités du caprice. L’artifice
y prend tous les masques de la séduction. Le monde, avec ses
modes indécentes et ridicules, ses bals délirants, ses cyniques
et sacrilèges théâtres, avec ses danses impures et
ses hideuses mascarades,—le monde est le vestibule du séjour de
l’éternel désespoir!. . . . Malheur au monde!
C’est le démon qui lui inspire sa froide malice, sa noire méchanceté
et ses impitoyables vengeances!
Entre sa sortie du Couvent et l’époque
où elle se perdit dans les bois, Atala passa plusieurs années
dans la maison paternelle; elle y éprouvait une gêne, un malaise,
une inquiétude indéfinissable, un vague besoin de quelque
chose d’inconnu, après lequel son âme soupirait sans cesse.
Pourquoi regardait-elle si souvent du côté de la forêt?
Pourquoi allait-elle, rêveuse, s’asseoir au bord du fleuve qui passait
devant l’habitation de son père? Pourquoi suivait-elle le
vol des oiseaux, en disant avec tristesse: « Oh! si j’avais
des ailes! » Pourquoi enviait-elle le sort de l’Indienne, lorsqu’elle
avait tout ce qu’elle pouvait désirer? Ah! ne me demandez
pas, pourquoi? Le cœur humain est un mystère; il a des élans
qui atteignent les hauteurs de l’infini; et on ne satisfait pas ce cœur
avec ce qui germe de la poussière et doit retourner à la
poussière? Plus l’âme d’Atala se rapprochait du Centre
Eternel de son amour, plus le mouvement qui l’y précipitait, plus
l’attraction qui la sollicitait devenait puissante et irrésistible:
Elle y gravitait de tout le poids de cet amour, toujours croissant, et
toujours plus violemment attiré par son Objet Divin.
Mais il est temps de parler d’un personnage,
qui, ne se plaisant plus dans la société des civilisés
de l’Europe, était venu demander aux Sauvages de l’Amérique
de le recevoir parmi eux. Au lieu de chercher à civiliser
les Sauvages, il avait cru plus sage et plus facile de se faire Sauvage.
Après s’être fait Sauvage, il avait conservé assez
du civilisé pour être distingué du Sauvage, et assez
pris du Sauvage pour n’être plus regardé comme civilisé:
C’est était le trait-d’union des deux extrêmes. Il appartenait
à une des grandes familles de la noblesse bretonne; il aurait pu
prétendre aux plus hautes charges; il en avait rempli de très-importantes;
il renonça à tout, et aima mieux descendre jusqu’à
se faire Sauvage: Selon lui, c’était monter. A ce demi-sauvage,
à ce demi-civilisé, à ce nouveau Daniel Boone, ses
frères du désert avaient donné le nom de Hopoyouksa,
l’Homme-Sage: C’était, en effet, un grand sage; c’était
un vrai philosophe; c’était Chateaubriand ne retournant plus en
Europe pour se mettre à la suite d’une royauté qui tombait,
et résister à un empire qui s’élevait; c’était
un héroïque transfuge de l’Ancien-Monde, et un sublime réfugié
dans le Monde-Nouveau. Il venait demander aux déserts incultes
ce que les sociétés dégénérées
ne pouvaient plus lui donner. Les grandes infortunes recherchent
la solitude. L’Exil est une solitude propice à la dignité
du malheur. La patrie est là où la vérité
est reconnue, la vertu honorée, la Religion mise au-dessus de tout.
Hopoyouksa était l’ami d’Issabé.
L’un ne quittait pas l’autre. Ils chassaient ensemble, allumaient
le même feu, dormaient sous le même arbre, et la maladie de
l’un entraînait presque toujours la maladie de l’autre. Les
populeuses cités de la civilisation n’ont jamais vu une amitié
plus sincère, une union plus fraternelle, un plus chevaleresque
échange de délicates courtoisies: C’était l’esprit
de la grande noblesse transporté dans le désert pour y faire
revivre les traditions d’honneur et inspirer l’héroïsme des
anciens jours. L’extrême aristocratie de la civilisation s’était
rencontrée avec l’extrême aristocratie de la nature.
Ce noble exilé de la Bretagne ne pouvait
entendre parler de l’ignoble démocratie, de la prosaïque bourgeoisie
marchande, et de cette vulgaire aristocratie qui s’appuie sur l’argent.
Dans son imposante indignation, il se promenait en tout sens, frappant
du talon le sol retentissant, les bras croisés sur la poitrine,
comme Napoléon à la veille d’une grande bataille. Parfois,
cette indignation éclatait aussi terrible que la foudre qui déchire
le nuage. Il aurait volontiers appelé un second déluge,
pour laver les souillures plébéiennes, et nettoyer les étables
des Augias de la démagogie. Il aimait Dieu d’un amour assez
intense, pour avoir la haine de l’erreur et du mal; la haine qui n’épargne
pas, mais qui foudroie et terrasse le vice audacieux et l’impiété
révolutionnaire: « Lorsque j’ai vu, disait-il, le noble
abandonner son grand domaine seigneurial de la campagne pour l’enceinte
étroite des villes bourgeoises; lorsque je l’ai vu abandonner l’épée,
la charrue et le fusil, pour la plume mercenaire du littérateur,
pour les tortueuses chicanes du barreau, la polémique furieuse de
la tribune, et l’agressive audace du journalisme; lorsque je l’ai vu abandonner
le sacerdoce et la haute magistrature pour embrasser des professions équivoques
et compromettantes: Ah! j’ai abandonné la noblesse qui dérogeait
de tant de manières, et je suis venu demander aux déserts
d’Amérique de cacher ma honte et de sauver ma dignité!
Je n’ai pu supporter le spectacle du trône des grands rois usurpé
par Louis-Philippe, la bourgeoisie et la marchandise! » D’autres
fois, et avec encore plus d’indignation, il s’écriait: «
Quoi! vous prétendez, ô hypocrites déclamateurs, ô
sophistes utilitaires, ô niveleurs impitoyables, ô hommes de
la vile prose et du froid calcul, économistes de la matière,
vous prétendez que la théorie ne domine pas la pratique;
la pensée, l’action; l’Idéal, le réel; l’Absolu, le
relatif; Dieu, toute la création et toutes les sociétés;
vous appelez rêveurs et idéologues ceux qui disent que l’ordre
supérieur doit gouverner l’ordre inférieur; la tête,
les bras et les pieds; l’unité, le nombre;—ceux qui disent qu’il
y a, dans toute société, une classe privilégiée;
une classe intelligente, honorable, formée par l’éducation,
et qui doit gouverner la multitude le peuple, les masses ignorantes et
marchandes, ouvrières et matérielles: Et cependant,
tous les astres tournent autour du soleil, leur centre commun; il n’y a
qu’un seul Pape dans l’Eglise; un seul général en chef dans
l’armée; un seul capitaine sur le navire; partout et toujours, le
nombre tumultueux est soumis à l’unité tranquille, qui concentre
les volontés et les forces diverses en elle seule, afin d’agir avec
une vigueur souveraine et une souveraine majesté; à la force
centrifuge et désordonnée, il faut opposer la force centralisante,
l’unité de volonté et d’action. Ah! que Fénélon,—ce
cygne en qui il y avait de l’aigle,—disait vrai, lorsqu’il disait:
« Quelle folie de mettre son bonheur à gouverner les autres
hommes, dont le gouvernement donne tant de peine, si on veut les gouverner
avec raison, et suivant la justice!. . . . Mais pourquoi prendre
plaisir à les gouverner malgré eux? Heureux celui qui
n’est pas obligé de commander! Heureux, qui n’étant
point l’esclave d’autrui, n’a point la folle ambition de faire d’autrui
son esclave! » Et qu’il avait raison aussi, le savant évêque
d’Avranches, lorsqu’il disait: « Pour les conquêtes et
le gouvernement des Etats, en bonne politique, la brutalité est
nécessaire. » Ce n’est pas par la douceur, ce n’est
pas par la bonté, ce n’est pas par l’amour que l’en obtient quelque
chose des hommes; non! C’est par la crainte qu’inspire la force;
l’autorité sans la force, et sans la force qui est aussi prompte
qu’irrésistible, n’est qu’un rêve d’utopiste. On ne
fait valoir la raison, on ne fait régner la justice, on ne maintient
l’ordre que par la force!. . . . La force du droit est dans le droit
de la force. La raison du glaive et du sabre, c’est la folie ingouvernable
des hommes. Régner, gouverner, c’est diviser, classifier,
ordonner, tout rapporter et soumettre à l’unité, qui se rapporte
elle-même et se soumet à Dieu. La révolution
appelle, nécessite, et justifie la dictature! Si les rois
ne s’entendent pas pour étouffer la révolution appelle, nécessite,
et justifie la dictature! Si les rois ne s’entendent pas pour étouffer
la révolution, nous aurons bientôt l’invasion des barbares,
le despotisme militaire, et la boue, et le sang, et l’anarchie, et le chaos;
nous aurons le désordre ténébreux et l’horrible confusion
de l’enfer! Les foudres du Vatican ne suffisent pas pour faire taire
et terrasser l’Esprit du mal, le monstre impie; il faut encore la voix
suprême et les fulminantes brutalités du canon: Il faut
l’invincible Hercule du Pouvoir pour assommer de sa massue les bêtes
féroces du Voltairianisme, et nettoyer les écuries infectes
des bandes noires de l’aveugle et sauvage révolution! Il faut
le boulet rouge pour crever la trombe qui obscurcit le ciel et menace la
terre. Ah! si je faisais partie du Conseil des rois, la société
serait bientôt purgée de cette monstrueuse engeance qui lui
rouge les entrailles!. . . . « Etre ou ne pas être, »
gouverner ou être gouverné, voilà la question!
Question de vie ou de mort! Vaincre ou être vaincu, régner
ou mourir, voilà l’alternative! Si le pouvoir n’use pas de
la force contre les révoltés abuseront de la force contre
le pouvoir! Il n’y a que la force de l’unité qui puisse contenir
dans l’ordre les turbulentes majorités! »
S’animant de plus en plus, et de plus en plus
indigné, il disait avec autant de tristesse que d’étonnement:
« On m’a blâmé de quitter la France; on aurait voulu
m’y retenir: Comment se soumettre à un gouvernement qui s’affranchit
de Dieu, et à une société qui contredit la nature?
Devais-je rester au milieu d’elle, pour faire naufrage avec elle?
Devais-je demeurer sur le navire qui allait sombrer? N’est-il pas
permis à celui qui voit le danger,—lorsqu’il est sans remède,—de
chercher un moyen de salut? Rester sur le navire qui va périr,
ce n’est pas montrer du courage; c’est partager l’aveugle obstination de
l’équipage insensé. Quand un édifice vermoulu
s’affaisse et s’écroule, l’oiseau prend son vol : Fuyons comme
l’oiseau, pour n’être pas ensevelis sous un amas de débris
et de poussière! Faut-il se croiser les bras, et contempler
l’incendie, qui avance et gronde; le torrent, qui déborde et menace
de tout ravager; la marée, qui monte avec ses flots mugissants?
Faut-il rester, pour être la victime insensée d’une mort inutile
et inglorieuse? Non! non! Tout homme a le droit d’abandonner
une société, qui tombe en dissolution; un cadavre, qui exhale
la peste; une sentine d’infection contagieuse! Il faut mettre entre
soi et cette société, qui tombe en dissolution; un cadavre,
qui exhale la peste; une sentine d’infection contagieuse! Il faut
mettre entre soi et cette société gangrenée un cordon
sanitaire; entre soi et ce cadavre, et cette sentine, la distance que commande
l’hygiène: Oui, fuyons assez loin de cette pourriture sociale,
pour que rien d’elle ne nous arrive et contamine! Dieu fit les déserts
pour nous servir d’asiles, quand tous les autres asiles ont été
détruits ou fermés: Allons là où se trouve
Dieu! A quoi sert de donner à ceux que l’on quitte l’explication
de sa résolution, quand cette résolution est une inspiration.
On ne discute point les grandes résolutions. . . . Il vaut
mieux ne pas chercher à définir l’indéfinissable.
Ce qui s’explique clairement n’est guère profond. L’inexplicable
touche au mystère et à l’infini!. . . . O ombrages
des grands arbres séculaires, sombres profondeurs des forêts
primitives, berceaux de lianes, sanctuaire de l’âme, solitude, silence,
tranquillité, ô vierge nature, que tu as de charmes pour celui
qui s’est séparé de cette prétendue civilisation,
qui n’est au fond qu’une barbarie raffinée, qu’un sauvage paganisme!
O vierge nature, que tu compenses magnifiquement tout ce qu’il a laissé
derrière lui; tout ce que les autres achètent au prix de
la simplicité, d l’honneur et de la dignité! Que tu
le dédommages de toutes les pertes qu’il a pu faire pour te posséder,
et s’enivrer de ta beauté!—O nature! tu m’as donné une cabane;
et cette cabane est plus qu’un château, plus qu’un palais!
Tu m’as donné la liberté; et la liberté est le suprême
objet de toutes les aspirations, qui tourmentent et bouleversent tant d’âmes
opprimées! Tu m’as donné Dieu; et, avec Dieu, tout
le reste par surcroît! Posséder Dieu seul, c’est tout
posséder, dans la joie la plus pure et la paix la plus profonde!
»
CHAPITRE VIII
Un jour, où la nature respirait à
peine; où tout était si calme et immobile, que le silence
enchanté dormait dans les bras de l’extatique solitude, un peu avant
le coucher du soleil, Rosalie s’éloigna de sa cabane, en effeuillant,
le long de la route, une branche de sumac, marquant ainsi la trace de ses
pas: Elle semblait pressentir quelque danger. Après
un quart d’heure de marche, elle s’arrêta sous un grand magnolia,
et s’assit sur une de ses racines qui sortait de terre. Elle remarqua
autour d’elle, que les feuilles de cet arbre, d’un tissu ferme et serré,
s’étaient repliées en séchant, de manière à
former des vases naturels capables de recueillir et de conserver l’eau
de la pluie, pendant des semaines. Les oiseaux, les lézards
et une foule d’insectes venaient se désaltérer dans ces petits
bassins préparés par la Providence.
Rosalie était triste et pensive.
Elle comprenait toute l’étendue de l’engagement qu’elle venait de
prendre. Il lui faudra désormais préparer les repas
d’Issabé, tenir toujours prêts ses accoutrements de chasse,
prévoir et prévenir tous ses besoins. Adieu la douce
liberté, qui lui permettait d’aller et venir, de veiller et de dormir,
au gré de sa fantaisie, aussi enfantine que changeante et irrégulière!
Adieu les promenades solitaires, les rêveries silencieuses et les
plaintives modulations de la vague mélancolie.
Dans cette veine de tristesse, qui ressemblait
à du regret, il s’échappait de son âme une mélodie
gracieuse et suave, tendre et mystérieuse, douce et voilée
comme la nuit tranquille. Elle modulait avec élan et précision;
les notes dolentes ruisselaient de son gosier, toutes chaudes de larmes,
et tombaient, goutte à goutte, comme une rosée de lumière
perlée, et elles scintillaient comme la chaste clarté des
étoiles sereines, sous le voile transparent des ombres fugitives
que chasse la brise gémissante. Il y avait, réunies
et fondues ensemble dans cette voix virginale, la voix élégiaque
du rossignol et la voix lyrique du moqueur. La nuit étoilée
l’écoutait, dans une muette ivresse, et un extatique enchantement!
Et le moqueur se taisait, pour admirer sa rivale victorieuse, en s’illuminant
des sonores éclats de sa mélodie improvisée.
Ce n’est pas la musique savante et correcte
qui nous touche et ravit le plus; mais c’est l’expression naturelle, c’est
l’accent de l’âme, c’est l’explosion des passions les plus intimes:
Toute l’âme passionnée de Rosalie était transmise et
vibrait dans sa voix émue.
De tous les animaux, le serpent est celui,
qui, par l’élasticité vibratile de son organisation, est
le plus sensible à la musique. Il recherche plutôt qu’il
ne fuit l’homme. Il est plutôt domestique que sauvage.
Il s’apprivoise facilement, et vit dans les maisons. Il a toujours
existé des psylles qui pouvaient manier impunément les serpents
et en faire ce qu’ils voulaient. Le serpent a joué un grand
rôle dans le drame de l’humanité naissante. C’est sa
forme que prit le démon, pour tenter et faire succomber la première
femme. Il tente encore, de nos jours, et séduit une grande
partie de la famille humaine; il en obtient un culte immonde, et des autels
souillés de larmes et de sang. Il est, aujourd’hui comme autrefois,
le même impressionnable et mystérieux amateur de musique:
Un instrument qui joue, une voix qui chante, la moindre note mélodieuse
le fait sortir de sa retraite, l’attire et le magnétise; il avance,
comme porté par les ondulations des vagues de l’harmonie:
C’est ainsi que le moqueur l’attire par sa voix magique, pour en être
bientôt la victime et la proie: Il étouffe dans ses
replis glacés l’harmonie du chantre merveilleux.
Mais, quel instrument, quelle voix est comparable
à la voix humaine, traduisant les émotions intimes de l’âme,
dans cette langue mystérieuse de l’infini; cette langue, qui commence
là où s’arrête la parole; cette langue qui exprime
l’ineffable par toutes les nuances idéales les plus délicates
du coloris des sons.
Rosalie continuait toujours de moduler son
chapelet de notes mélodiques, dans le silence de la solitude et
le repos du silence: Elle modulait en un demi-ton, avec une si vive
expression, un tel accent et une voix si émue, qu’elle eût
attendri des rochers et adouci la férocité du tigre!. . .
. La musique est un radieux écho du ciel sur la terre, de
l’éternité dans le temps, pour ravir l’âme dans les
splendeurs de l’Idéal, en dissipant les ténèbres de
la matière, et arrachant les voiles du mystère et de l’infini!
La musique, c’est le soulèvement de l’âme jusqu’à la
hauteur des célestes visions et des divines voluptés!
Le poète et le musicien sont les deux plus sublimes initiateurs
du sanctuaire des Beaux-Arts: Le Dante siège et domine à
côté de Palestrina et de Pergolèse.
Réveillé de son sommeil profond,
et attiré par la voix de la grande enchanteresse de ces bois, un
serpent sort de son repaire obscur; il avance avec lenteur, approche cauteleusement;
il ne suit pas la ligne droite; il louvoie et dévie en traçant
des courbes capricieuses et fuyantes. Pourquoi se presserait-il?
Il est sûr de sa victime? Ses yeux brillent comme l’étincelle
du diamant et la flamme du rubis. Il n’est pas en colère;
il n’est pas impatient; ses allures sont celles d’un vainqueur. Il
s’arrête, s’allonge, s’élève en spirale, se dresse
et balance avec grâce. Il glisse sur les flots de verdure,
en les effleurant à peine. Son cou se courbe comme celui du
cygne. Toutes les nuances du noir, du brun et du jaune s’harmonisent
en mosaïque à bordures blanches sur le fond cendré de
sa peau moirée et chatoyante; selon les reflets de la lumière
ou de l’ombre, ces nuances sont tantôt miroitantes. A le voir
se rouler et se dérouler, on dirait un collier vivant qui se ment
de lui-même, en se confondant avec les fleurs diaprées:
Le spectateur émerveillé se dit, en l’admirant: «
Non seulement le serpent est le plus fin des animaux, mais il est aussi
le plus beau! Semblable à un ressort animé, sans ailes,
sans pieds et sans nageoires, il glisse sur la terre, s’élance dans
l’air ou fend les flots, avec la promptitude et la vitesse de l’éclair
qui sillonne le ciel. »
Ce jour-là, le temps était orageux,
lourd et chaud; l’atmosphère, chargée d’électricité;
et le soleil brillait à travers les nuages: C’est le temps
où le serpent est le plus dangereux.
Rosalie, qui chantait toujours, dans sa rêveuse
mélancolie, et regardait vaguement de côté et d’autre,
aperçoit au loin l’animal tortueux qui s’avance vers elle; ses mouvements
gracieux captivent ses regards; elle les suit avec attention; ses yeux
rencontrent enfin les yeux du reptile ondoyant; elle est encore plus attentive
et se sent plus fortement captivée; un voile s’étend sur
sa vue troublée; un charme l’a pénétrée; elle
est comme enchaînée; elle veut crier, elle ne le peut; elle
fait un effort pour s’enfuir, c’est en vain: Elle est transformée
en statue muette et immobile.—Et le serpent avance toujours, sans détacher
ses yeux des yeux de sa victime convoitée. Ses mouvements
deviennent plus rapides; ses regards brillent d’un feu plus subtil; sa
gueule enflammée est béante d’avidité; il tressaille,
il s’élance, il est à ses pieds!. . . . Oh! pauvre
femme!. . . . Et il dresse sa tête, et il monte le long du
corps, il l’entoure de plusieurs replis; et il aspire le souffle de Rosalie!
. . . . Il ne veut pas mordre sa victime inoffensive; il ne veut
que la fasciner, l’enivrer, l’endormir; il ne veut que la faire défaillir
dans un paisible évanouissement; il ne veut que la tenir dans une
douce langueur, sous le charme vainqueur de sa puissance magnétique.
Issabé, qui avait été
à la cabane de sa fiancée, et ne l’y avait pas trouvée,
suit la trace marquée par les feuilles de sumac, et arrive au pied
du grand magnolia. . . . Quel spectacle frappe ses regards épouvantés!.
. . . Hélas! que Lossima avait raison, lorsqu’elle s’est écriée:
« Oh! mon pauvre frère! oh ma pauvre Rosalie! »
Elle était, en ce moment, douée de la seconde vue; elle avait
la clairvoyance du cœur.
A peine Issabé avait-il vu, en frissonnant,
le serpent qui enlaçait sa fiancée de ses plis amoureux,
qu’en levant les yeux il aperçoit, allongée et tapie sur
un rameau du magnolia, une panthère tremblante: Saisie d’effroi,
pétrifiée de terreur à l’aspect du serpent à
sonnettes, une sueur froide ruisselle des membres de cet animal si sauvage
et féroce: L’adroit chasseur repose le canon de sa carabine
sur la branche inférieure d’un arbrisseau, et l’ajustant d’un œil
sûr, appuie doucement le doigt sur la gâchette; la balle siffle;
la panthère bondit en l’air où elle expire, et tombe lourdement
sur le sol ensanglanté!. . . . Le serpent fait un mouvement
pour s’élancer sur la panthère expirée; mais il ne
peut se décider à quitter un instant sa victime enchanteresse:
Il semble plutôt charmé par elle, qu’elle n’est charmée
par lui: Est-ce la vertu secrète de la virginale chasteté
de cette fille de la nuit, qui paralyse ainsi les mouvements du reptile
immonde?. . . . Sans ce redoutable serpent à sonnettes, qui
lui-même menaçait sa vie, la panthère féroce
eut dévoré la pauvre Rosalie.
N’ayant plus rien à craindre du féroce
carnivore, Issabé, s’approchant de Rosalie, saisit de la main droite
le cou du serpent inattentif, et de la main gauche il eut déroule
les replis qui serraient la taille svelte de sa fiancée comme une
vivante ceinture: Il le tient fortement par le cou et par le milieu
du corps, pour l’empêcher de s’entortiller autour de son bras, et
de s’y appuyer, afin d’avoir la force de se dégager du double étau
où il est pris.
Tout à coup, une brise s’élève
et apporte sur ses ailes je ne sais quels parfums subtils, quelles essences
aromatiques, qui agissent sur Rosalie comme un puissant contre-poison:
Elle les respire; ses yeux s’ouvrent; elle peut parler; elle peut se mouvoir;
elle est entièrement revenue à elle-même.
« Je t’ai sauvé la vie, ô
Rosalie! dit alors le frère de Lossima; mais qui me sauvera de la
mort? » « C’est moi, » répond Rosalie.
« N’approche pas,—recule,—et tombe à genoux,—et prie pour
nous, » réplique le jeune guerrier. »
Et elle tombe à genoux,—et elle prie
ainsi: « O Marie! Mère de mon Dieu, Mère-Vierge,
Reine puissante, vous pouvez tout; mes larmes vous disent assez ce que
je demande: Intercédez pour nous après notre Fils,
qui ne peut rien vous refuser! »
En se relevant, elle dit à Issabé,
qui tenait toujours le serpent: « O noble enfant des
forêts, brave guerrier, habile chasseur, héroïque fiancé,
Issabé, Issabé! tu n’es pas chrétien! »
« Rosalie, répondit l’enfant des forêts, il y a longtemps
que je désire de l’être; l’exemple d’Atala et de ma sœur,
ton exemple, ô chaste fille de la nuit, tout me faisait comprendre
que votre Dieu est le vrai Dieu: Oui, je voudrais connaître,
aimer, adorer et servir le même Dieu que toi! » «
Ah! noble enfant du désert, malgré mon amour pour toi, je
sentais une froide barrière entre nous; cette barrière de
glace va tomber; hâtons-nous; le danger est imminent; le temps presse;
l’heure approche; nous sommes sur le seuil de l’éternité,.
. . . Ecoute et réponds:
« Issabé! crois-tu qu’il y a
un seul Dieu, et trois Personnes en ce seul Dieu,—le Père, le Fils
et le Saint-Esprit? »
—Je crois!—
« Crois-tu que la seconde Personne,
que le Verbe éternel s’est fait chair; qu’il a été
conçu par l’opération du Saint-Esprit dans le sein de la
Vierge Marie Immaculée; qu’il a souffert et est mort sur la Croix,
pour nous racheter et nous délivrer? »
—Je crois!—
« Crois-tu qu’il y a un enfer, où
le crime est puni éternellement; un purgatoire, où les âmes
sont purifiées dans les flammes; un paradis, où la vertu
est récompensée par la possession de Dieu et la vision béatifique?
»
—Je crois!—
« Crois-tu tout ce que croit et enseigne
la Sainte Eglise Catholique, Apostolique et Romaine? »
—Oui, je crois!—
« Que demandes-tu à l’Eglise?
»
—La foi!—
« Que te procure la foi? »
—La vie éternelle!—
« Veux-tu être baptisé?
»
—Je le veux!—
« Quel nom veux-tu prendre? »
—Léon!—
« Prosterne-toi et courbe la tête!
»
Rosalie prit alors d’une main une feuille
de magnolia remplie de l’eau de la pluie, et, de l’autre, écartant
les cheveux du noble guerrier de la Tribu de l’Aigle, en versant l’eau
sur sa tête, elle articula distinctement, elle prononça à
haute voix les paroles suivants: « Voulant faire ce qu’a fait
Jésus-Christ, et ce que fait le prêtre, lorsqu’il accomplit
cet acte solennel, Léon, je te baptiste au Nom du Père, et
du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. »
Le vaillant guerrier, tenant toujours le serpent,
demeura prosterné, et la tête courbée. Rosalie,
émue d’une joie profonde, lui dit alors:
« Issabé! tu t’es courbé,
esclave du démon; Léon! relève-toi, enfant de Dieu!
»
—Dieu soit loué!—
« O Rosalie! lui dit alors le guerrier
néophyte, sauve-toi! Je sens mes bras s’engourdir; mes doigts
n’ont plus de force; ils vont bientôt s’ouvrir et rendre la liberté
au monstre irrité. . . . Sauve-toi! »
« Non, s’écria sa fiancée,
non, je ne me sauverai pas; je reste auprès de toi; nous mourrons
ensemble: Et l’éternité ratifiera l’alliance conclue
dans le temps! »
Le monstre se débattait, dans sa colère
et son impuissance; il exhalait des émanations putrides, une odeur
nauséeuse, un fluide immonde: L’atmosphère environnante
en était empoisonnée. Issabé sentait qu’il allait
bientôt défaillir; mais, soudain, son ami, le noble chevalier
breton, arrive, et tranche la tête du hideux crotale avec son couteau
de chasse: Le sang du reptile convulsif se mêla au sang de
la bête fauve immobile.
Et Issabé, en écorchant la panthère,
se disait avec joie: « Quel cadeau de noces, que cette peau
de panthère! »
Une lune après le dramatique ondoiement
de l’héroïque fils de l’aurore par la courageuse fille de la
nuit, le Père Emmanuel, vénérable missionnaire parmi
les Indiens du Sud, bénit leur mariage avec la plus grande solennité.
Il vint à ce mariage des représentants de toutes les tribus
voisines et éloignées. Il y vint des Chérokis,
des Criks, des Seminoles, des Alibamons, des Apaches et des Apalaches;
il y vint des Chicassas, des Tonicas, des Shétimashas, des Attakapas,
des Opéloussas, des Tchoupitoulas et des Haklopissas; il y vingt
des Alatamahas, des Tapouchas, des Houmas et des Biloxis; et il en vint
d’autres, et d’autres encore; et ils ne cessaient de venir; et ils arrivaient
toujours en nombre innombrable: Ainsi arrivent les multitudes de
ramiers en la saison des glands.
Et il y eut des chants, des danses, des jeux,
des repas de viandes d’ours, de bison et de chevreuil. Et il y eut
une grande allégresse. Et cet événement fit
époque dans les annales du désert.
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