L'Héroïsme de Poucha-Houmma

Tragédie

Leblanc de Villeneufve

Acte Troisième

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Scène I

Tous les Acteurs sont sur la scène.

Poucha-Houmma, (assisté de deux vieillards.)

Peuple que je chéris, qu’en ce jour solennel,
Vos voeux les plus ardens s’élèvent jusqu’au ciel.
Le fruit de vos travaux, payés par l’abondance,
Doit ouvrir votre coeur à la reconnaissance.
Nous voilà délivrés du plus cruel souci:
Les horreurs de la faim vont s’éloigner d’ici:
Nos femmes, nos enfans, errant à l’aventure,
N’iront plus dans les bois chercher leur nourriture.
Pour un bienfait si grand, à l’être créateur,
Offrons nos premiers grains, redoublons de ferveur:
Femmes, sans différer, venez à ma demande,
Que chacune de vous apporte son offrande;
Que vos humbles regards, dans cette fonction,
Annoncent le respect et la soumission.

(Ici les femmes viennent à la file. La première porte une corbeille qu’elle vient déposer sur un autel qui est devant Poucha-Houmma. Celles qui suivent ont chacune un petit panier plein de farine de maïs qu’elles viennent verser dans cette corbeille. Elles se rangent ensuite sur le côté gauche du théâtre.)
 

Tchilita-Bé

Guerriers, approchez-vous et que votre présence,
Au Peuple en ce moment impose le silence.
Que vos soins vigilans reprimnt dans ces lieux,
Tout ce qui peut troubler l’acte religieux.

(Les guerriers viennent se ranger sur la droite du théâtre. Tchilita-Bé se met à leur tête. Ils ne sont armés que de leurs Tapinas, espèce de masue de bois.)

Poucha-Houmma, (adressant la parole aux femmes.)

O vous, par qui nos champs se parent de verdure,
Dont l’assidu travail seconde la nature,
Unissez à nos voix la douceur de vos chants;
Appelez près de vous vos plus jeunes enfans;
Que d’un common accord, vers le meilleur des pères,
Nos accens réunis élèvent nos prières.

(Il prend au même instant une poignée de farine qu’il jette du côté de l’Orient en soufflant dessus. Il répète par trois fois la même cérémonie, et entonne à chaque, un couplet de l’Hymne qui suit, dont on répète le refrain.)

Hymne au Soleil
Air: Quand le fier Baron d’Etange.

Être pur, inaltérable,
Seul principe créateur,
Source vive, délectable,
D’où découle le bonheur;
De nos champs que tu fécondes
Les prémices nous t’offrons;
O toi qui régis ce monde,
Daigne recevoir nos dons.

 Aussitôt que ta présence,
Vient chasser la sombre nuit,
Nous t’adorons en silence;
La nature te sourit.
De nos champs que tu fécondes,
Les prémices nous t’offrons;
O toi qui régis ce monde,
Daigne recevoir nos dons.

Soleil, dans cette journée,Tous nos voeux te sont soumis:
Comble notre destinée, Dissipe nos ennemis.
De no champs que tu fécondes
Les prémices nous t’offrons;
O toi qui régis ce monde,
Daigne recevoir nos dons.

Poucha-Houmma

Pour imprimer ce jour aux êtres innocens,
Qui croissent sous nos yeux, et charment nos vieux ans
Un acte rigoureux vous devez satisfaire;
Mères, acquittez-vous de ce devoir sévère;
Que vos jeunes enfans par vos mains soient punis,
D’un délit que jamais aucun d’eux n’a commis.
Hélas! tous nos ayeux ont suivi cet usage
Prescrit absolument par un affreux présage.
Dans ce fait important, qui va vous occuper,
Oubliez, s’il se peut, qui vous allez frapper.
Sans doute que du ciel la profonde sagesse,
Veut savoir si vos coeur sont exempts de faiblesse.

(Les femmes sortent et emmènent avec elles leurs plus petits enfans. Un instant après, on doit les entendre jeter des cris de douleur qui doivent imprimer à ceux qui sont sur la scène un sentiment de tristesse mêlé de crainte. Dans l’instruction que j’ai mise en tête de cet ouvrage, j’ai parlé de cette affreuse cérémonie.)

Le Soleil fuit au loin, et bientôt de ses traits,
Il dorera le vert de nos sombres forêts.
Nous pouvons maintenant, sans commettre d’offense,
De nos corps affaiblis réparer l’abstinence.
(s’adressant aux femmes.)
De notre grain nouveau, que l’on serve soudain,
Des vieillards, des enfans, qu’on appaise la faim.

(à Tchilita-Bé)

Mais que l’ordre surtout, dans ce jour d’allégresse,
Triomphe des écarts de la vive jeunesse.

Scène II

Les Acteurs Précédens, Nachouba

Poucha-Houmma

Quoi! sitôt de retour! Que viens-tu m’annoncer?
Nachouba, je languis; parle sans différer.
Je te vois interdit…Et mon coeur qui soupire,
Présage déjà ce que tu vas me dire.

Nachouba

Pour obéir, mon chef, à tes ordres secrets,
Depuis le jour naissant, j’ai couru les forêts,
Non loin du grand ruisseau, parmi la fougère;
J’ai remarqué d’abord une trace légère;
Je la suis inquiet, je marche lentement;
Mes regards attentifs se portent en avant.
Après mille détours, d’un endroit favorable,
J’apperçois de Tchactas un parti formidable,
J’approche cependant avec précaution,
Pour connaître leur chef et leur position.
Je reconnais enfin à son regard farouche
Oulitacha-Mingo…Pardonne si ma bouche
D’un récit douloureux n’ose t’entretenir;
Deux députés ici, sur mes pas vont venir.
 


Poucha-Houmma

Deux députés, dis-tu? Quel dessein les amène!
Je ne respire plus…Tu me mets à la gêne.
Achève; que sais-tu de leur prétention?

Nachouba

De ton fils, Cala-Bé l’on répétait le nom,
Et je crains qu’en ce lieu,témoin de cette fête,
On ne vienne bientôt te demander sa tête.

Poucha-Houmma

De ton zèle, guerrier, je suis reconnaissant:
Tu peux te retirer…Dans ce fâcheux instant,
J’ai des soins à donner, des ordres à prescrire,
Si j’ai besoin de toi, je te le ferai dire.

(à son frère)

Ils sont donc près d’ici, ces Tchactas odieux!
Et j’aurai la douleur de les voir en ces lieux.
Pour la seconde fois leur affreuse présence
Viendra nous étourdir du cri de la vengeance.
D’y penser seulement je frémis…et mon coeur
Se remplit de courroux, de rage et de fureur.
J’abjure pour jamais mes craintives alarmes.
Mon frère, le premier je vais courir aux armes.
Le ciel peut à son gré terminer mon destin:
Je veux périr du moins un poignard à la main.

Tchilita-Bé

Que j’aime ce transport, cette mâle colère!…
Mais je dois t’observer que le dépositaire
Des Dieux de mon pays ne doit point profaner
La main qui chaque jour se plaît à les orner.
Mon frère, c’est à moi de dissiper l’orage.
De nos braves guerriers tu connais le courage;
Repose-toi sur nous le soin d’humilier
Quiconque sur ces bords viendra nous défier.
Mon avis est pourtant que nous devons entendre
La députation qui doit ici se rendre.
D’Oulitacha-Mingo nous saurons les projets,
Et nous pouvons agir suivant nos intérêts.

Poucha-Houmma

Cédons, puisqu’il le faut, à mon impatience;
Le sort toujours, hélas! trompa mon espérance.
Je les reverrai donc, ces hommes inhumains,
Ces lâches, ces brigands, ces fameux assassins,
Qui ne savent agir que pendant la nuit sombre,
Dont l’affreuse fierté s’autorise du nombre;
Que le moindre succès éloigne de ses Dieux;
Et qu’un léger revers reconduit auprès d’eux.
Dissimulons pourtant…On peut, avec justice,
Recourir aux détours, tenter leur avarice;
On sait qu’il est des cas, où sans se dégrader,
Il est bien des moyens que l’on peut employer.
À leurs égards hideux, étalons mes largesses.
Je me dépouillerai de toutes mes richesses;
Le peuple peut encor, je l’espère du moins,
Fournir quelques secours à mes pressans besoins;
Mais je dois, avant tout, pressentir son suffrage.
Nature, prête-moi ton sublime langage!

(au peuple)

O toi, qui, constamment, partageas mes revers,
Peuple que j’ai régi pendant quarante hivers;
Qui soumets à mes soins ton bonheur et ta vie,
Tu peux servir ton chef en servant la patrie.
Sauver un citoyen, l’arracher à la mort,
Mérite de ta part un généreux effort.
Tu connais du Tchactas l’avarice sordide,
Pour prendre, recevoir, sa main toujours avide,
Sait effacer les lois, détruire les sermens:
Sa vengeance s’éteint à l’aspect des présents;
Mon fils est en danger, et c’est assez te dire,
Ce que mon coeur de toi dans ce moment désire.

Un Vieillard

O chef trop malheureux, réprime ton effroi;
Le peuple te chérit, compte donc sur sa foi.
Satisfait de son sort, heureux sous tes auspices,
Il fera sans regret les plus grands sacrifices.

Poucha-Houmma (se jetant à genoux.)

Notre père commun, que j’implore à genoux,
De mon peuple toujours détourne ton courroux.
Témoin de mon espoir, tu connais mes alarmes,
Daigne le délivrer de la fureur des armes.

(en se relevant.)

Mes chers concitoyens, mes enfans, mes amis,
Les plaisirs de ce jour doivent être remis.
Le ciel qui s’obscurcit peut encore nous sourire.
À mon frère, à mon fils, j’ai quelque chose à dire.
Laissez-nous un instant, je dois prévoir aux coups,
Que les traîtres Tchactas pourraient porter sur nous.

(Le peuple sort. Fouchi se retire dans une coulisse pour écouter.)
 

Scène III

Poucha-Houmma, Tchilita-Bé, Cala-Bé.

Poucha-Houmma

Toujours sur le passé nous devons nous conduire.
Ses exemples frappans servent à nous instruire,
Faut-il vous rappeler cette funeste nuit,
Dont l’affreux souvenir sans cesse me poursuit;
Où du fourbe Tchactas, la noire perfidie,
Sous l’ombre de la paix nous porta l’incendie.
Ce trait, qui fait frémir, nous démontre aisément
Ce qu’on doit redouter de son ressentiment.
Il le faut: je le veux, et quoiqu’il en arrive,
Cala-Bé dans l’instant doit quitter cette rive,
C’est l’unique moyen d’alléger mes soucis.
Mon frère, c’est à toi que je remets mon fils.
Passe sur l’autre bord sans tarder davantage,
Les moments nous sont chers, déjà gronde l’orage;
Vole dessus les eaux avec célérité,
Et lorsque tu croiras qu’il est en sûreté,
Ah! reviens au plus tôt calmer par ta présence,
De mes sens agités l’horrible violence.
Mon fils, sans différer, abandonne ces lieux;
D’un père désolé tu reçois les adieux!

(Il l’embrasse.)

Cala-Bé

Je ne saurai partir…Ah! de grâce, mon père,
Révoque cet arrêt, qui seul me désespère.
Tu veux que lâchement, dans ces cruels débats,
Je prive mon pays du secours de mon bras.
Ta gloire, dans ce jour, à ma fuite s’oppose,
Si le sang doit couler, c’est pour ma propre cause.
Ne suis-je pas l’objet qui comble le malheur
D’un peuple à qui mon nom doit inspirer l’horreur?
Mon père, c’est à moi de prodiguer ma vie;
Heureux qu’un f[i]er Tchactas me l’eût déjà ravie!

Scène IV

Les Acteurs Précédens, Fouchi

Fouchi (se jetant aux genoux de Poucha-Houmma.) 

Père de mon époux, si ma vive douleur
Dans ce cruel instant peut attendrir ton coeur,
Jette un oeil de pitié sur ta fille éplorée;
À l’affreux désespoir tu la verras livrée,
Si tu ne changes pas le décret trop cruel,
Que vient de te dicter ton amour paternel;
Je frémis de l’arrêt qu’a prononcé ta bouche,
La nature gémit; mais que l’honneur te touche!
Pour sauver Cala-Bé, voudrais-tu l’avilir?
Ah! si mes yeux ici doivent le voir périr,
Que sa gloire du moins lui reste en entière;
Qu’un trépas glorieux termine sa carrière;
La fille de Panchi, pleurant à tes genoux,
Espère de te voir exaucer son époux.
Qu’elle emporte plutôt, aux yeux de sa patrie,
La douleur de sa mort que de son infamie.

Tchilita-Bé

Ces nobles sentimens, cette aimable candeur;
Ces accens douloureux, l’excès de son malheur;
Le danger moins pressant que tu te l’imagines,
Les égards que tu dois à ta noble origine,
Tout t’engage à bannir ton timide dessein;
D’ailleurs peux-tu changer les ordres du destin?

Poucha-Houmma

Toujours de mes projets, ton sentiment diffère.
Si l’on ne peut du sort éviter la colère,
Par des soins vigilans on la peut adoucir:
Et quelquefois aussi on peut s’en affranchir.

(à Fouchi.)

Ma fille, je gémis de voir couler tes larmes.
Si l’honneur a ses lois, la prudence a ses charmes;
On peut concilier l’une et l’autre aujourd’hui.
Du véritable honneur la prudence est l’appui.
Elle pèse à loisir le risque, l’avantage:
On cède quelquefois sans manquer du courage.
La trahison ici menace ton époux;
Voudrais-tu l’exposer à ses perfides coups?
Partez et laissez-moi tout plein d’espérance
De pouvoir assouvir la soif de la vengeance…
Reposez-vous sur moi de ce pénible soin.
Parons le premier coup…et s’il en est besoin…

(à Cala-Bé.)

Tu reviendras, mon fils, montrer par ton audace,
Que ta valeur du moins est digne de ta race.
Puisses-tu mériter un prompt secours des Dieux!…
Pour la dernière fois tu reçois mes adieux.
(Il l’embrasse une seconde fois.)

Cala-Bé

Du ciel que j’ai trahi, méritant la colère,
Que je suive du moins la volonté d’un père.

(Ils sortent.)

Fin du troisième acte 


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