L'Héroïsme de Poucha-Houmma

Tragédie

Leblanc de Villeneufve

Acte Quatrième

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Scène I

Poucha-Houmma 

J’ai su les éloigner; ils sont enfin partis. 
Et je puis maintenant, sans mon frère et mon fils, 
Suivre les mouvemens que mon âme m’inspire. 
Du dessein des Tchactas, tâchons de nous instruire. 
Couvrons le sang du mort; étalons à leurs yeux 
Ce que ma nation a de plus précieux. 
Mettons fin, il est tems, à mon inquiétude; 
Le pire de nos maux naît de l’incertitude. 
Ce jour sans différer, libre dans mes desseins, 
Verra changer mon sort ou finir mes destins. 
Mais éloignons d’ici les fureurs de la guerre; 
Je ne dois point de sang inonder cette terre; 
Moi qui de mon pays dois être le soutien, 
Dois-je prodiquer pour épargner le mien? 
Aux Tchactas aujourd’hui, s’il faut un sacrifice, 
Il doit être du moins conforme à la justice. 
Malheureux Cala-Bé, que vas-tu devenir, 
Quand tu sauras, hélas!… 

Scène II

Poucha-Houmma, Nachouba

Nachouba

              Je viens te prévenir
Que les deux députés que nous devions attendre,
Mon chef, auprès de toi demandent à se rendre.
Quelle est ta volonté?…Veux-tu les recevoir,
Ou me dire l’instant où tu pourras les voir?
 


Poucha-Houmma

Ils ont beaucoup tardé pour mon désir extrême.
Je veux les voir soudain, et juger par moi-même,
De leur ressentiment ce qu’on peut espérer.
Le peuple, Nachouba, doit ici se trouver.
Tu pourras l’avertir. Je veux que sa présence,
Imprimant le respect, gagne la confiance.
Cependant nos guerriers, dans ce critique instant,
Doivent se préparer à tout événement.
Je te donne le soin de remplacer mon frère.
Il faut se méfier d’une caste légère,
Qui masque ses desseins et n’a point d’autre loi,
Que le droit odieux de la mauvaise foi.
Tu peux te retirer, et que ta diligence,
Réponde, s’il se peut, à mon impatience.

Scène III

Poucha-Houmma

Le voilà donc venu ce désiré moment,
Qui doit me délivrer de mon cruel tourment!…
Hélas! c’est bien à tort que l’on chérit la vie,
De peines, de soucis, d’amertume remplie,
Elle n’est plus pour moi qu’un abyme d’horreur,
Qui me fait détester son extrême lenteur.
La mort, dont le nom seul trouble notre existence,
N’est que l’azyle heureux de la paix, du silence,
Du calme, du repos; l’oubli de nos malheurs,
Et le terme prescrit qui finit nos erreurs.
Vivre n’est qu’un instant; la jeunesse s’envole;
L’âge mûr suit de près son ivresse frivole;
La vieillesse bientôt arrive sur ses pas,
Et traîne mille maux, pires que le trépas.
Triste caducité!… le souffle seul t’anime,
Du tems qui t’engourdit, trop hideuse victime,
Tu n’as plus qu’un instant à gémir sur ton sort;
Ton déplorable état vaut bien moins que la mort.
Pourquoi donc s’agiter au bout de sa carrière!
Faut-il absolument la fournir toute entière?
Et quand les coups du sort viennent fondre sur nous,
Devons-nous lâchement nous présenter dessous?
Mais lorsqu’on est privé de cette essence pure,
Qui fit penser, mouvoir,agir la créature,
D’où naquit ici bas la race des humains,
Qu’un être créateur façonna de ses mains,
Que devient cet esprit, source de la pensée,
Qui lui fait dominer la brute dégradée!
En s’échappant soudain aussi prompt que l’éclair,
Va-t-il s’évaporer dans le vague de l’air?
Que ce doute cruel, m’agite, me confond!…
O toi qui limita notre faible raison,
Qui montres à nos yeux ta puissance infinie,
Aux mortels ta bonté promet une autre vie;
Non: ton oeuvre jamais ne peut s’anéantir;
Une voix en secret nous le fait pressentir,
Cet espoir n’est point vain, il soutient mon courage,
Et je saurai mourir sans changer de visage.
De mon recueillement voilà le digne fruit.
Je me sens affermi, mon doute s’est détruit.
Essayons cependant ce que peut l’opulence;
Les bienfaits quelquefois étouffent la vengeance.
Mais s’ils ne peuvent rien, le dessein en est pris;
Tu vivras, Cala-Bé, je sais bien à quel prix.
 


(Le peuple paraît sur la scène; chacun ce qu’il a de plus précieux. Les Guerriers avec leur seul Tapina paraissent également.)

Scène IV

Poucha-Houmma, Le Peuple, Les Guerriers

Poucha-Houmma

Descendants du Soleil, enfans de sa tendresse,
Soutenez ma vertu dans ce jour de détresse.
Pardonnez, si mes yeux, dans ce cruel instant,
De mon coeur déchiré décèlent le tourment.
Cala-Bé, jusqu’ici ne connut point le crime,
Vous le savez, amis, digne de votre estime,
Ainsi que vos travaux, il partageait vos jeux,
Vous suivit aux combats et vainquit sous vos yeux;
Sans réserve, soumis à la foi de nos pères,
Il faisait mon bonheur dans des jours plus prospères.
Ils ne sont plus ces jours…il fuit loin de ces bords,
A sa douleur livré, bourrelé de remords.
Oui sans doute voilà du crime le salaire;
Mais celui de mon fils ne fut point volontaire;
Privé de sa raison, il devint assassin;
L’eau de Feu le trahit et dirigea sa main.
Le Tchactas, cependant, injuste dans sa haine,
Veut que d’un meurtrier il subisse la peine.
Et dans ce jour affreux, ah! trop lent à finir,
Je ne puis espérer de pouvoir le fléchir.
Quoiqu’il puisse arriver, comptez sur ma prudence,
De la guerre mon coeur abhorre la violence;
Et s’il lui faut du sang, hélas! pour l’apaiser,
Je sais, n’en doutez point, celui qu’il faut verser.
Pour la seconde fois, souffrons donc sa visite,
Sa fierté, son abord, dont l’aspect seul irrite,
Supportons sans aigreur son ton audacieux,
Et par nos seuls présents ne parlons qu’à ses yeux.
Il faut savoir céder suivant la circonstance,
Et permets que l’excès de mon cruel malheur,
Excitant leur pitié, puisse toucher leur coeur!
 


Scène V

 Les Acteurs Précédens, Tasca-au-Paye, Oulita-Houmma

 (Ils donnent la main à Poucha-Houmma, et ensuite à toute l’assemblée. Ils s’asseyent; on leur porte à fumer, cette cérémonie finie,

Tasca-au-Paye se lève et dit: )

Heureuse Nation, que le sort favorise,
D’un guerrier, d’un Tchactas, pardonne la franchise;
On sait que les Français, en polissant tes moeurs
Te comblent de bienfaits et sont tes protecteurs;
Mais ne te flatte point, qu’oubliant la justice,
Ce peuple généreux devienne ton complice.
Lui-même, tu le sais, par un sublime effort,
Punit les meurtriers d’infamie et de mort.
Sa sûreté le veut; et la nature-même
Grava dans tous les coeurs ce sentiment suprême.
Je ne viens point ici, d’un frivole discours,
Pour te persuader emprunter les détours.
A fortune, crois-moi, peut tromper ton attente;
De son faîte souvent on se trouve dessous,
Battu par ses revers, poursuivi de ses coups.
Tu connais ses faveurs, redoute ses outrages;
Un beau jour quelquefois précède les orages.
Il suffit, j'ai parlé, tu connais mon espoir;
Apprens que, s’il le faut, nous pourrons nous revoir;
Cependant, si tu veux, qu’ici rien ne m’arrête
Tu dois de Cala-Bé, me remettre la tête.
A ce prix tu pourras contenter nos souhaits,
Et parmi nous enfin entretenir la paix.

Nachouba

L’on te voit à regret, on frémit à t’entendre.
Quel espoir te séduit? et qu’oses-tu prétendre?
Cala-Bé n’a de tort, envers ta nation,
Que d’un excès commis, privé de sa raison.
À la loi, cependant, nous voulons nous soumettre;
De tout ce que tu vois nous te faisons le maître.
     (Il indique les effets qui sont sur la scène.)
Pour effacer ton sang, celui suffit, je crois;
Prends tout; et qu’on t’ait vu pour la dernière fois.
Adieu! de tes Tchactas va réjouir la vue.

Tasca-au-Paye, (à part.)

Je ne respire plus, tant mon âme est émue!...
     (haut.)
Au fougueux Talapouch, s’il m’eut fallu parler,
Les armes à la main j’aurais pu m’expliquer;
Mais devant le Houmma, j’ai cru devoir m’attendre
Qu’au moins, sans m’outrager, on voudrait bien m’entendre.
J’avais trop présumé des vertus de son coeur,
Je l’ai trop méconnu, j’apperçois mon erreur.
     (à Nachouba.)
Et toi, qui d’un guerrier démontres le courage,
Crois-tu m’intimider par ton brusque langage?
Sais-tu bien qui je suis? Connais-tu les Tchactas?
Va; garde ta fierté pour des jours de combats,
C’est là que tu pourras, au gré de ton envie,
Braver tes ennemis et servir ta patrie.
Je te conseille donc de mieux te maîtriser,
Car ton orgueil ici me fait te mépriser.

Poucha-Houmma

Estimable guerrier, témoin de mes allarmes,
Si l’excès de mes maux n’a point pour toi de charmes,
Si l’état où je suis, et ma vive douleur,
En ce cruel moment, peuvent toucher ton coeur,
Dans ce jeune guerrier à mes ordres rebelle,
Daigne n’envisager que l’excès de son zèle;
Je saurai réprimer par un juste couroux,
Un écart déplacé, qui nous afflige tous.
Mais toi, qui viens ici réclamer la justice,
Exiger sans délai l’horrible sacrifice
D’une tête, dis-tu, qu’il faut t’abandonner;
Crois-tu bien, en effet, qu’on doive la donner?
L’insensé parmi vous peut-il être coupable?
À ce point votre loi serait-elle exécrable?
Je ne le pense point…et n’es-tu pas instruit,
Qu’où la raison n’est pas il n’est point de délit.
De ton sang, néanmoins, je veux couvrir la tache,
À la vengeance enfin donne quelque relâche;
Accepte mes présents; faisons régner la paix,
Et que nos différends s’éteignent à jamais.

Oulita-Houmma.

A la loi constamment ma nation fidèle
N’eût jamais soupçonné que tu fusses rebelle.
Moi même en ce moment, je ne puis concevoir,
Que tu veuilles ici restreindre son pouvoir.
Le Houmma parmi nous passait pour être sage;
La justice aujourd’hui n’est donc plus son partage:
Quoi! tandis que sur nous un barbare assassin,
Enfonça le poignard de sa cruelle main,
Tu veux que notre sang, payé par l’opulence,
Soit vendu lâchement et reste sans vengeance.
Tu veux couvrir le mort, pour étouffer en nous
Sa voix qui de nos coeurs enflamme le courroux.
Ah! ne te flatte point: en vain avec adresse,
On étale à nos yeux l’éclat de la richesse;
En vain pour désarmer la justice et la loi,
Tu veux nous éblouir et tenter notre foi!
Et dans le fort accès de ton triste délire,
Tu nous crois assez vils pour pouvoir nous séduire,
Nous n’avons pas quitté nos femmes, nos enfans,
Pour rougir à leurs yeux, chargés de tes présens.
Vous donc qui m’écoutez…vous de la race divine,
N’allaient point dégrader votre illustre origine.
Soyez justes surtout, et le flambeau des cieux
Désormais sur vos jours luira plus radieux.
Toi, vénérable chef, que la mort désespère,
Infortuné mortel, et trop malheureux père,
Je partage tes maux, je ressens la douleur,
Mais un devoir sacré doit dominer mon coeur.
Pardonne, s’il est sourd aux accens de ton âme;
La nature frémit, que la vertu s’enflamme.
Écoute donc sa voix…qu’un généreux effort…

Poucha-Houmma (à part)

Je n’écoute rien et je cours à la mort.
     (au peuple.)
Retirez-vous, amis, finissons l’assemblée;
Je dois terminer cette triste journée.
     (après que tout le monde est sorti.)
Je subirai mon sort, je me rends, c’en est fait;
Tchactas trop rigoureux, tu seras satisfait.
Sans craindre le moment, ni tarder davantage,
De la paix entre nous mon sang sera le gage:
Oui, mon sang répandu satisfera le tien;
Ce pénible devoir ne me coûtera rien.
Vous paraissez surpris!… Veuillez encor m’entendre,
Je l’ai bien résolu…Je puis donc vous apprendre,
Que pour sauver mon fils, je me mets dans vos mains.
Ma tête sous vos coups, pourra tomber soudain.
Allons sans différer; le tems fuit et nous presse,
Arrachez mes vieux ans à l’affreuse vieillesse.
Un jour, un seul instant pourrait vous les ravir;
Sans changer de couleur vous me verrez mourir.
Pour mon fils, croyez-moi, perdez toute espérance,
De le sacrifier au dieu de la vengeance.
Il est loin de ces lieux…et sans doute jamias,
On ne verra sur lui triompher vos projets.
Dites-moi maintenant; si le sort vous fit père,
Vous avez des enfants… Eh bien, dans sa colère,
S’il voulait aujourd’hui soudain vous en priver,
Pour les voir sous vos yeux de sang froid égorger,
Vous-mêmes, secondant un arrêt si rigide,
Iriez-vous les livrer sous le fer homicide?
Consultez votre coeur, N’allez point le trahir;
Vous détournez les yeux!… Quoi, je vous vois frémir.
Votre vertu n’est plus…une simple figure,
A réveillé dans vous le cri de la nature.
Ma tête va tomber…. Vous l’acceptez, amis,
Je mourrai satisfait en acquittant mon fils.
Marchons vers votre camp, ma parole me lie.

Oulita-Houmma.

O père généreux, ta vertu m’humilie;
Et me fait détester dans ce moment affreux,
Mon indiscret serment à la face des Dieux.
J’ai juré; c’est assez, je leur serai fidèle;
Mais pour fléchir les miens compte sur tout mon zèle.

Poucha-Houmma

A ces lieux pour jamais, en faisant mes adieux,
Mourir, ami, mourir, est tout ce que je veux.

 

 Fin du quatrième acte. 


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