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L'Héroïsme de Poucha-Houmma
Tragédie
Leblanc de Villeneufve
Acte Cinquième
Scène 1 - Scène
2 - Scène 3
Scène I
Tchilita-Bé Cala-Bé, Fouchi
Tchilita-Bé (paraissant au fond du théâtre.)
Que notre prompt retour va causer de surprise!
Cependant, Cala-Bé, dans ce moment de crise,
Nous n’aurions jamais dû nous éloigner d’ici,
Où règne avec raison le plus cuisant souci.
Il est de certains cas où le devoir sévère,
N’admet aucun égard aux volontés d’un père.
Le tien nous a séduits…maître de mon secret,
Il médite, crois-moi, le plus affreux projet.
(Arrivé sur le devant avec surprise.)
Quel bouleversement! Qu’a produit notre absence?
Que faut-il présumer de ce morne silence?
Personne dans ces lieux!… Les Tchactas sous leurs coups,
De notre nation n’ont-ils laissé que nous?
Ou le ciel courroucé, voulant notre ruine,
A-t-il anéanti notre race divine?
Ma raison en défaut, dans ce cas fortuit,
Ne saurait concevoir ce changement subit.
Mais je dois t’avouer, qu’enfin je désespère
De retrouver ici ton trop malheureux père.
Cala-Bé
Agité comme toi, comme toi confondu,
Je n’ai que trop compris que tout était perdu.
Absence d’un moment! Absence trop funeste!
Départ précipité! Retour que je déteste!
Mon père, mon pays, j’ai fait votre malheur,
Et je n’existe, hélas! que pour me faire horreur.
Fouchi
Quel est donc ce transport! quoi, mon époux se livre
A l’affreux désespoir dont son âme s’enivre?
J’avais cru jusqu’ici qu’un courage guerrier,
Avec les coups du sort se trouvait familier.
Oui, Cala-Bé, toujours ce fut là ma pensée,
Enfin de mon erreur tu m’as désabusée.
(avec dédain.)
Fantôme de l’orgueil, ô stérile vertu,
Dans nos calamités à quoi donc nous sers-tu?
On te voit nous trahir quand le malheur nous presse
Pour laisser triompher toute notre faiblesse.
Tu n’es plus à mes yeux qu’un mensonge brillant,
Qui pour s’évanouir n’exige qu’un moment.
Cala-Bé
Tes paroles, Fouchi, comme un rayon de flamme,
De mes sens éperdus ont passé dans mon âme.
J’étais anéanti, je renais à ta voix,
Et je revois le jour une seconde fois.
Ne crains plus de me voir errer dans la carrière,
Tu me rends pour jamais à ma vertu première.
Mais n’as-tu pas conçu qu’un zèle trop ardent,
À l’égard d’un époux devenait imprudent?
Tchilita-Bé
En faveur du motif; j’approuve sa franchise,
Un avis amical jamais ne se déguise.
Et qu’importe après tout, l’amertume du fruit,
Qui calme la douleur et qui l’anéantit.
Cala-Bé
Écoutons…un bruit sourd a frappé mes oreilles.
Tchilita-Bé (avec un ton ironique.)
Et ne sommes-nous pas au pays des merveilles!…
Il faut se méfier dans un pareil endroit,
De tout ce qu’on entend et de tout ce qu’on voit.
Cala-Bé
Je ne me trompe point. Et le bruit qui redouble,
Annonce près d’ici quelque sujet de trouble;
Mais enfin un vieillard que je vois accourir,
De ce qui s’est passé pourra nous éclaircir.
Ah! je le reconnais…hélas! avec tendresse,
C’est lui qui réprimait ma bouillante jeunesse.
Il paraît accablé d’une vive douleur,
Qui m’annonce déjà quelle est notre douleur.
(Quelques femmes et quelques enfans qui se lamentent arrivent
à la suite du vieillard.)
Scène II
Tchilita-Bé, Cala-Bé, Fouchi, Le Vieillard
Tchilita-Bé
Respectable vieillard, ami que je révère,
Parle-moi sans détour, qu’est devenu mon frère?
Absens de nos foyers, qu’on ne reconnaît plus,
Nos femmes, nos enfans, que sont-ils devenus?
Le Vieillard
Laisse-moi respirer… le bonheur est fragile!
Tchilita-Bé
Ah! je m’attends à tout, ta douleur te trahit.
Le Vieillard
Hélas! de nos malheurs tu n’es donc pas instruit?
Tchilita-Bé
D’après ce que je vois je pourrais les comprendre.
Jusqu’ici cependant je n’ai pu les apprendre.
Le Vieillard
Pourquoi ne puis-je donc te cacher à jamais,
La source de nos maux et de tous es regrets.
Tchilita-Bé
Fais taire pour l’instant ta douleur superflue.
Le Vieillard
À peine sur les eaux l’on te perdait de vue,
Que deux Tchactas ici se sont montrés soudain,
À ton frère d’abord ils ont donné la main:
Ensuite parcourant le lieu de l’assemblée,
Jusques à nos enfans ils l’ont à tous donnée.
De ce soin amical quoique l’on fut surpris,
Un accueil gracieux en a payé le prix.
On fume tour à tour. Un discours qui s’engage,
D’un accord imprévu nous paraît un présage;
On se flatte, l’on croit que nos riches présens,
Vont enfin terminer nos trop longs différends.
Vain espoir! les Tchactas, ainsi que nos caresses,
D’un geste menaçant repoussent nos largesses.
Transportés de fureur on les entend crier,
"Que le sang par le sang doit toujours se payer."
Ensuite l’un des deux, devenant moins sévère,
Adresse ce discours à ton malheureux frère:
"Infortuné vieillard, en déchirant ton coeur,
"Je partage tes maux, j’éprouve ta douleur:
" Député près de toi, j’ai dû te faire entendre,
"Ce que ma nation est en droit de prétendre,
"À son arrêt cruel je ne puis rien changer."
Alors Poucha-Houmma nous a fait retirer.
Son front était serin, et jamais sa belle âme,
N’avait paru briller d’une si belle flamme.
Ah! combien la vertu prend d’empire sur nous!
Un seul de ses regards nous en impose à tous.
Il semble dire: "Amis, que l’on me laisse faire.
"Je veux seul opérer un accord salutaire."
Sans le moindre soupçon, et sans prévoir nos maux,
Nous le livrons, hélas! à ses propres bourreaux.
Cala-Bé
O le remords dévorans du crime le partage!
Sur mon coeur déchiré redoublez votre rage.
Et du tems désormais abrégeant les lenteurs,
Tarissez pour toujours la source de mes pleurs.
Tchilita-Bé
D’un avenir heureux conservons l’espérance.
Surtout dans nos projets consultons la prudence.
Mais quand les coups du sort on ne peut éviter,
Avec courage au moins il les faut supporter.
On voit avec chagrin une âme chancelante,
Qui tantôt se roidit, et tantôt se lamente.
Dans le cours de nos ans rien ne doit étonner.
Ami, nous t’écoutons, tu peux continuer.
Le Vieillard
Dans la sécurité, sans nulle défiance,
Nous voyons prolonger le cours de la séance.
Soudain un cri de mort qui de loin retentit,
Vient dessiller nos yeux et troubler notre esprit.
On reconnaît bientôt le motif de l’alarme;
Tout est en action, tout s’anime, tout s’arme;
Sur les pas des guerriers, les vieillards languissants
Se trouvent réunis aux femmes, aux enfans.
Inutile transport! En vain, il nous entraîne,
Nachouba, qui soudain avait franchi la plaine
N’arrive qu’à l’instant où les cruels Tchactas
Sur ton frère à genoux vont porter le trépas.
Témoin du coup fatal, c’est à lui de t’instruire;
Il marche vers ces lieux… pour moi je me retire.
Scène III
Nachouba, Les Acteurs précédens
(Quelques femmes et quelques enfants arrivent à la suite des
uns des autres et paraissent consternés.)
Nachouba
O chef de nos guerriers, fatal à nos rivaux,
Que ton éloignement va nous causer des maux.
Le bonheur éclipsé fuit loin de cette terre,
Et nous sommes livrés aux horreurs de la guerre.
C’en est fait: désormais sur notre Nation
Le sort a répandu la désolation.
Connais-tu nos malheurs? Sais-tu ce qui se passe?
Tchilita-Bé
Le bonheur peut ici trouver encore sa place.
Et si rien à nos maux ne peut remédier,
La raison nous le dit, il faut les oublier.
C’est dans les grands malheurs qu’on montre son courage.
De nos vils ennemis, sans imiter la rage,
Je saurai, si le sort veut un peu nous servir,
De leur crime bientôt les faire repentir.
Nachouba, cependant sans perdre l’espérance
Il faut dans ses malheurs montrer plus de constance.
On peut être affecté d’un triste sentiment,
Et ne point se livrer au découragement;
Calme donc tes esprits, et trace-nous ensuite,
Des odieux Tchactas, l’odieuse conduite.
Cala-Bé
Ah! ne déguise rien: plus le malheur est grand,
Plus le moindre détail devient intéressant.
Ne crains point d’accabler un malheureux coupable:
La douleur maintenant me devient méprisable.
Nulle sensation ne pénètre mon coeur,
Et le destin m’a mis au-dessus du malheur.
Nachouba
Sur mes sens agités, aurai-je assez d’empire!
Que me demandez-vous, et que vais-je vous dire?
De blâmer ma douleur on se fait un devoir!
Ah! si vous aviez vu ce que je viens de voir!
O détestable jour! jour affreux, jour funeste!
Hélas! du meilleur chef voilà ce qui nous reste.
(Il jette sur la scène une chemise
ensanglantée.)
Il n’est plus, c’en est fait, il défia le sort;
Ses bourreaux hésitaient à lui donner la mort.
Le coup était levé, la hache suspendue,
J’arrive…quel objet!…Elle frappe ma vue.
Arrêtez, ô Tchactas, ai-je crié soudain;
Approche, me dit-il, et d’un sang froid extrême,
Il m’apprend qu’aux Tchactas il s’est livré lui-même;
Qu’il a dû respecter les lois de son pays,
Et qu’il meurt satisfait pour acquitter son fils.
"Retourne, poursuit-il, sans tarder davantage,
"Du bonheur des Hoummas ma mort devient le gage.
"Apprends à Cala-Bé qu’il n’a plus d’ennemis:
"Que mon sang de la paix est devenu le prix.
"Tu lui diras surtout, qu’il faut que toujours juste,
"Il fasse prospérer sa nation auguste.
"Adieu; retire-toi…ce trop long entretien,
"De mes derniers moments éloigne trop la fin."
Du Tchactas confondu, que ce langage touche,
On voit l’affreux regard devenir moins farouche,
Et la douce pitié qui charme la douleur,
Pour la première fois pénètre dans son coeur.
Tout le camp s’attendrit et chacun en lui-même,
Croit qu’il est subjugué par un pouvoir suprême.
Leur propre chef enfin, ce chef impétueux,
Paraît tout étonné de voir couler ses yeux.
Tchilita-Bé
Quoi! cet homme cruel sait répandre des larmes!
Nachouba
D’un tendre sentiment il éprouve les charmes.
Il semble réfléchir; il paraît indécis;
À ton frère bientôt on le croirait soumis.
Déjà sans hésiter d’une main bienfaisante,
Pour rompre ses liens, lui-même il se présente.
Alors je sens l’espoir renaître dans mon coeur.
Mais il a peu duré cet espoir séducteur!
"Quoi!" dit Poucha-Houmma, prenant un ton sévère,
A ton devoir ainsi penses-tu satisfaire?
"Et de quel droit, dis-tu, voudrais-tu disposer
"De ma tête qu’ici je suis venu livrer?
"En ton pouvoir enfin si j’ai dû la remettre,
"C’est un dépot sacré dont tu n’es pas le maître.
"Voudrais-tu résister aux voeux de ton pays,
"Et voir en le trompant ses intérêts trahis?
"Je ne puis le penser; tu lui seras fidèle.
"Terminons, il le faut, notre vieille querelle,,
"Un instant la finit; avare de mon sang,
"Ah! crains de voir couler celui de l’innocent!…
"Évite, tu le dois, tout motif de vengeance,
"La paix, n’en doute point, proscrit mon existence.
"Tchactas, approchez-vous; venez me voir fini,
"Vous apprendrez du moins, comment on doit mourir."
L’amour-propre blessé va réveiller leur rage,
Ainsi qu’un bruit confus anticipe l’orage,
Ainsi ce peuple vil, ce peuple ravisseur,
Par un rugissement annonce sa fureur.
Tous les bras sont levés…Je frémis, je soupire,
Ton frère souriant sous ses bourreaux expire.
Dans ce cruel moment, il me cherche des yeux,
Et semble me charger de ses tristes adieux.
Soudain un des bourreaux, à titre de conquête,
De son corps mutilé va séparer la tête.
Moi je me suis saisi de ce reste sanglant,
(Il indique la chemise qu’il a jetée sur la scène.)
Déchiré de douleur, j’ai déserté leur camp.
Tchilita-Bé.
Ce funeste récit, cet affreux sacrifice,
De ton coeur, Cala-bé, doit faire le supplice;
Dans ce jour cependant tu dois te souvenir,
Des importans devoirs que nous devons remplir.
FIN DU CINQUIEME ET DERNIER ACTE.
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