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L’Héroïsme de Poucha-Houmma
Tragédie
Leblanc de Villeneufve
A MADAME DE LAUSSAT
Madame,
J’ai vu en Europe, vers le milieu du siècle
dernier, qu’on n’accordait encore aux premiers habitans de l’Amérique
qu’un instinct féroce et une conformation monstrueuse: peu après,
on voulut bien leur admettre une âme, mais elle fut atroce; aujourd’hui
on a fait succéder le mépris à toutes ces étranges
chimères.
Attaché, Madame, à ces
victimes d’un préjugé bizarre, par un sentiment de gratitude,
j’avais entrepris de les faire paraître sous un jour moins défavorable;
mais ayant comparé mes faibles moyens à la grandeur de l’entreprise,
je m’étais décidé à garder le silence, lorsqu’un
souvenir précieux est venu se retracer à ma mémoire,
relever mon courage et me faire espérer votre puissant appui. Je
me suis rappelé ce temps heureux où la Louisiane eut le bonheur
de vous posséder: ce temps, Madame, où les qualités
de votre coeur, les agémens de votre personne et les charmes de
votre société subjuguèrent tout un peuple. Je me suis
repelé que je fesis nombre parmi la foule de vos admirateurs, quand
la voix du malheureux, en divulguant vos bienfaits, vint couronner votre
triomphe: que vous y ajoutâtes encore sous mes yeux, Madame, à
l’aspect affligeant d’une famille de ces êtres infortunés
qu’on qualifie de barbares, que le préjugé repousse, que
l’orgueil méprise, mais qu’une âme comme la vôtre sait
apprécier et plaindre. Je ne l’ai point oublié, Madame, que
son affreuse misère vous fit exhaler un soupir de douleur; la plus
tendre sollicitude précéda vos généreux secours
et lui fit oublier ses souffrances.
Sa joie, ses gestes vous expriment sa reconnaissance,
et en s’éloignant à regret, elle ne cesse de vous bénir
à sa manière. Je vous bénis moi-même en silence,
et mes yeux se confondirent avec les siens.
Je venais d’éprouver, Madame,
cette vive satisfaction qu’inspire le bien que l’on voit faire; J’avais
remarqué d’ailleurs, qu’exempte de préjugés, vous
n’aviez point trouvé à cette famille déplorable les
traits hideux et sinistres que leur prêtent les Européens;
mais seulement la triste empreinte de tous les maux qu’ils leur ont faits.
Voilà le titre sur lequel je me fonde, Madame, pour solliciter vos
bons offices envers ce bon peuple qu’on ne connaît pas encore et
que l’on calomnie sans cesse. Vous ne l’avez vu qu’en passant, Madame:
qu’il me soit permis de vous en donner une idée.
Soixante et deux ans se sont écoulés
depuis que je pénétrai pour la première fois chez
ces hommes de la Nature; le pavillon Français y flottait à
cette époque. Couvert de son ombre, j’y reçus l’accueil le
plus favorable et j’y trouvai l’hospitalité la plus généreuse;
adopté, chéri, j’ai passé sous le chaume de leurs
cabanes les sept plus belles années de ma jeunesse. Il m’était
prescrit de surveiller les démarches d’un voisin dangereux qui cherchait
à les séduire aux approches d’une rupture avec la France.
La guerre ne fut pas plutôt déclarée, qu’ils prirent
cette attitude qui caractérise la valeur et fait espérer
des succès. Ils prirent part à notre querelle, et je fus
témoin plus d’une fois, que s’ils sont implacables dans le combat,
il est rare du moins qu’ils abusent de la victoire. Ils me convainquirent
enfin, que non seulement ils étaient susceptibles des vertus les
plus recommandables, mais encore, vous le dirai-je, Madame? leur douceur,
leurs soins attentifs et leurs prévenances affectueuses, me firent
presque déprécier les avantages de la civilisation. Pourquoi
faut-il donc que le moeurs étrangères soient venues les corrompre
et leur faire perdre leur intégrité pimitive.
Quels qu’ils puissent être aujourd’hui,
Madame, je n’ai point dû perdre de vue ce qu’ils furent jadis, ni
ce qu’ils ont mérité de moi. Surchargé du poids de
soixante et dix-huit hivers, vieilli parmi le bruit des armes, n’ayant
d’autres connaissances que celles relatives à cet état, j’ai
voulu essayer néanmoins de diminuer la prévention qui les
opprime; mais que puis-je attendre de la tâche difficile et laborieuse
que je me suis imposée? Tous mes efforts deviendront sans doute
impuissans, et peut-être même ridicules, si vous ne daignez,
Madame, devenir vous-même leur avocate.
Parmi nombre de faits qui leur sont propres,
j’en ai pris un qui seul peut faire connaître la trempe vigoureuse
que leur âme avait reçue de la nature. Veuillez donc, Madame,
les prendre sous vos auspices, en protégeant un ouvrage qui ne peut
avoir d’autre prix que celui que votre indulgence voudra bien y mettre.
Puissiez-vous l’agréer comme l’hommage du profond respect, avec
lequel je suis, Madame, votre très-humble et très-obéissant
serviteur.
Leblanc de Villeneuve
AVIS AU LECTEUR
Je n’avais que treize ans lorsque je perdis
le meilleur des pères. Cette époque malheureuse fut suivie
de la perte de ma fortune. A peine sorti de l’enfance le sort me jeta en
Amérique. J’ai parcouru les forêts de ce vaste Continent;
j’ai été accueilli par des nations hospitalières;
j’ai vécu cordialement avec elles l’espace de sept années
consécutives. Ce tems qu n’est plus, que je me rappelle avec plaisir,
et que je regrette peut-être, est venu retracer à ma mémoire
un fait qui se passa presque sous mes yeux. La loi la plus respectée
chez les indigènes est celle qui veille à leur conservation
réciproque; tout meurtrier est puni de mort. Un père donna
sa tête pour racheter celle d’un fils coupable. Heureux Européens,
jouissez en paix des avantages qui vous furent répartis; mais ne
qualifiez point de barbares des hommes qui ont fait de pareils sacrifices.
J’ai lu tout ce qu’on a écrit anciennement sur ces indigènes,
et je n’ai guère vu que des mensonges. J’ai également lu
ce que depuis a écrit Le Bossu, dans son histoire de la Louisiane.
Il leur rend assez de justice. Mais pourquoi a-t-il imaginé des
fables qui peuvent faire douter de sa véracité? J’ai ri de
bon coeur de sa terrible aventure avec un Crocodile monstrueux qui le traînait
à la rivière, tandis qu’il dormait paisiblement sur sa peau
d’Ours. Je lui pardonne volontiers sa méprise sur le nom de la montagne
Tasca-Loussa, qui, dit-il, en langue du pays veut dire les Guerriers Noirs.
Je ne m’arrêterai point sur cette bagatelle qui ne tire pas à
conséquence. On peut bien, en pareil cas, sauter du noir au blanc.
Mais comment tolérer son nid d’Aigle, où il trouva des provisions
suffisantes pour rassasier son détachement, composé de vingt
hommes qui manquaient de vivres depuis plusieurs jours. Voyageurs, je vous
exhorte à ne pas trop compter sur une rencontre aussi heureuse.
Dénué de talens, privé
de ce génie qui entraîne et persuade, j’ai osé prendre
la plume et tracer la vérité. Je n’ai écrit que pour
ceux qui l’aiment sans ornement.
Acte
premier
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