LA FAMILLE CREOLE
 
 

ACTE CINQUIEME.

Même décor qu’au premier acte ; au fond de l’appartement deux portails placés sur un drap noir.

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SCENE PREMIERE.
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ALPHONSE, ADOLPHE, (sortant de l’appartement de madame Clairville.)
 

ALPHONSE.

Eh ! bien ! que penses-tu de son état ?

ADOLPHE.

Arrivé depuis quelques jours seulement, il ne m’est pas encore possible d’assigner à la maladie son véritable caractère…. Mais je la crois dangereusement malade !…. et je crains bien une issue funeste !

ALPHONSE.

Oh ! le fatal voyage !…. Et pourquoi faut-il que mon frère l’ait entrepris !

ADOLPHE.

Voyons !…. répète-moi une fois encore comment cet accident est survenu !…. La circonstance la plus légère acquiert de l’importance dans ces occasions, et peut servir à guider le médecin !.. Je t’écoute !

ALPHONSE.

Après le départ de mon frère et de sa fille, Clémence demeura plongée dans une rêverie dont rien ne pouvait la distraire ! Je lui proposai vainement d’aller passer quelque tems sur l’habitation d’un de mes amis, espérant qu’un changement de lieu ferait diversion à sa douleur !…. Elle refusa !

ADOLPHE.

Rien n’annonçait alors un dérangement dans ses facultés ?

ALPHONSE.

Rien !…. Mais sa mélancolie augmentait visiblement de jour en jour !… Elle passait tous ses instants renfermés dans sa chambre, et c’est à peine si sa fille et moi la voyons à l’heure des repas !

ADOLPHE.

Combien reçutes-vous de lettres de Clairville ?

ALPHONSE.

Trois !

ADOLPHE.

Et quand elle recevait ces lettres !…. c’est, sans doute, en ta présence qu’elle les lisait !.. Te rappelles-tu quelles sensations son visage exprimait ?

ALPHONSE.

C’était d’abord un tremblement convulsif !…. et sa figure, pâle ordinairement, se couvrait d’un rouge foncé !

ADOLPHE.

Ensuite !

ALPHONSE.

Un jour je fus obligé d’entrer chez elle pour lui demander un renseignement don’t j’avais besoin en écrivant à Clairville ; je la trouvai assise en face du portrait de son mari !…. Sa rêverie était si profonde qu’elle ne s’apperçut pas de ma présence !…. Je la nommai !…. Se tournant alors vers moi !…. elle me regarda avec une expression qui m’épouvanta !

ADOLPHE, (désignant les portraits.)

Et qui a placé là ces objets ?

ALPHONSE.

Elle-même.

ADOLPHE.

Avant ou après sa folie ?

ALPHONSE.

Après !…. Craignant que cette vue n’augmentât encore son mal, je les enlevai !…. Mais il y avait tant de douleur et de résignation dans l’inquiétude qu’elle éprouvait en ne les voyant plus !…. que je les fis replacer.

ADOLPHE.

Et l’instant où vous reçutes la lettre que ce misérable Bernard lui envoya, et dans laquelle il lui annonçait la mort de son mari et de sa fille !…. rappelle bien ta mémoire !… c’est ici surtout qu’il ne faut rien oublier !

ALPHONSE.

Cette lettre !…. cette lettre !…. Ah ! j’ai un compte de sang à régler avec son auteur, si le ciel permet jamais que nous nous rencontrions face à face.

ADOLPHE.

Il règle maintenant le sien avec le Dieu.

ALPHONSE.

Ah ! l’infâme !…. C’est de ma main qu’il aurait dû mourir !

ADOLPHE.

Nous nous écartons de notre sujet !…. Je t’ai dit qu’il était important de ne rien oublier !

ALPHONSE.

La suscription de cette lettre : A la citoyenne Clairville, à la Nouvelle-Orléans, et l’écriture, qui nous était inconnue, parurent lui faire éprouver une sensation désagréable !…. A peine l’eût-elle parcourue, que sa tête se pencha sur sa poitrine, et elle s’évanouit !… Mes soins et ceux du docteur que j’avais fait appeler furent long-temps inutiles pour la rendre à la vie !…. Quand elle r’ouvrit les yeux !…. ma pauvre sœur était folle !

ADOLPHE.

Oui, je comprends !…. il avait déjà prédisposition !…. Elle n’a pu résister !… Il suffit !…. Marie, que j’ai laissée près d’elle, doit l’amener bientôt ici !… Encore quelques observations, et je pourrai prononcer !…. Si je suis obligé d’employer le terme moyen, Alphonse, je compte sur toi !…. Quand à Clairville, il est d’une extrême importance qu’il ne paraisse devant elle que lorsque je l’en ferai prier. (Remontant la scène.) Mais, la voici ! Laisse-nous et ne reviens que lorsque’elle sera rentrée chez elle !…. Je te dirai alors ce que nous avons à craindre ou à espérer, et ce que j’attends de toi ! (Alphonse sort.)


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SCENE DEUXIEME.
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ADOLPHE.

Je tremble, que le médecin ne fasse bientôt place à l’ami, pour offrir des consolations à cette infortunée famille !…. Il faudra sortir des voies ordinaires dans cette circonstance !…. Une réaction puissante, qu’il faut obliger la nature à nous accorder, peut seule la sauver !…. Reste encore le danger qu’elle y succombe !…. Nous verrons ! (Il remonte la scène, et ne doit pas être vu de Mme. Clairville.)


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SCENE TROISIEME.
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ADOLPHE, Mme. CLAIRVILLE, MARIE.

Mme. CLAIRVILLE.

Vous demandez Mr. Clairville, Mademoiselle ?…. Il n’est pas. (S’asseyant sur le canapé.) Venez vous placer auprès de moi !…. Nous parlerons de lui et de sa fille !

MARIE, (pleurant.)

Mon dieu !

Mme. CLAIRVILLE.

Vous pleurez ?…. pauvre jeune fille !…. Qui donc peut vous causer du chagrin ?…. Seriez-vous orpheline ?…. Oh ! rassurez-vous !…. Lorsque Mr. Clairville reviendra !…. S’il revient !…. je le prierai de vous adopter !…. Eh ! puis, voyez-vous !…. nous irons au-devant de lui, sur la mer !…. loin….bien loin !…. et quand nous apercevrons le vaisseau qui le ramènera à sa femme !…. (Mystérieusement.) Je ne vous ai peut-être pas dit qu’il avait sa femme ?…. une pauvre créature bien malheureuse !…. Il court des bruits !…. si horribles !…. sur la destinée de son mari et de sa fille !…. (pleurant) qu’elle pleure toujours !…. (portant la main à son front) et qu’elle a comme un bandeau de feu sur le front !…. eh ! puis, une lettre !…. (Se parlant à elle-même.) A St.-Domingue, vous avez dédaigné mon amour !… Je l’avais reporté sur votre fille !….. Elle et votre mari !…. m’ont accablé de leurs mépris !…. Quatre heures sonnent !…. Tous deux marchent à l’échafaud !…. C’est ainsi que se venge !…. Bernard !….

MARIE.

Oh !ma mère !…. ma mère !

Mme. CLAIRVILLE.

Ne pleurez donc plus, vous me faites mal !.. Puisque vous êtes bonne !… je vais tout vous dire !.. (Regardant avec inquiétude.) C’est moi qui suis Mme. Clairville !… Je ne vous l’ai pas dit de suite !… parce que Bernard !.. est-là !.. Il m’écoute !.. il me dit toujours !.. qu’il m’apporte leur corps !.. (Souriant.) Mais je ne le crois pas !… Il veut m’effrayer !.. Il ment !.. (Tristement.) Mais pourquoi m’ont-ils abandonnée pour aller à Paris !.. Que peuvent-ils donc y faire ?….. oh ! que c’est mal de me laisser ainsi !… seule !… dans les larmes et le désespoir !…. Vous me consolerez vous !…. Vous resterez auprès de moi !…. toujours !….. J’ai tant de plaisir à vous voir !…. Le voulez-vous ?

MARIE.

Oh ! oui, ma mère !…. toujours auprès de toi !

Mme. CLAIRVILLE, (cherchant).

Ma mère !…. ma mère !…. Que c’est bien à vous d’avoir pitié de moi !.. Oh ! que ce nom de mère a de douceur dans votre bouche !…. Regardez-moi !… Que vous êtes jolie !… et que vos yeux sont doux !.. Oh ! regardez-moi donc !….. plus tendrement encore !…. bien, comme ça !……. Vous m’aimerez donc ?

MARIE.

De toutes les forces de mon âme !

Mme. CLAIRVILLE.

Ce n’est point assez encore !…. Il faut m’aimer comme votre mère !…. Je la suis maintenant !… M’aimer de l’amour des anges !… comme on aime au ciel !…. Eh ! puis, quand je mourrai !… bientôt !…. je vous bénirai !…. Vous viendrez jeter des fleurs sur mon tombeau !…. et causer avec moi dans la terre !…. Me le promettez-vous ?

MARIE, (à Adolphe.)

Adolphe !…. mes forces m’abandonnent !

Mme. CLAIRVILLE, (voyant approcher Adolphe.)

C’est Bernard !…. Oh ! ne lui dites pas que je suis madame Clairville !….. Il me mentirait encore !

ADOLPHE.

Je désire parler à Monsieur Clairville, madame !

Mme. CLAIRVILLE.

Vous demandez Mr. Clairville, monsieur !……. (L’entraînant vers les portraits.—Avec un cri déchirant.) Voilà tout ce qui reste de lui sur la terre ! (Elle s’enfuit.)


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SCENE QUATRIEME.
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ADOLPHE, MARIE.
 

MARIE.

Oh ! mon ami !…. que j’ai souffert pendant ce cruel entretien !.. Entendre ma mère me parler comme à une étrangère… Adolphe, ne l’exige plus !

ADOLPHE.

Allons du courage !…. Aujourd’hui même notre sort sera décidé !

MARIE.

Je ne le puis !

ADOLPHE.

Seule elle te souffre près d’elle ; et si tu la quittes en ce moment !.. tu mets sa vie en danger !

MARIE.

Sa vie ! (Elle se précipite dans la chambre de sa mère.)

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SCENE CINQUIEME.
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ADOLPHE, ALPHONSE.

ADOLPHE, (appelant.)

Alphonse !

ALPHONSE, (paraissant.)

Me voici !.. Eh ! bien ?

ADOLPHE.

Mon ami !…. je ne puis te dissimuler que ta belle-sœur est dans le plus grand danger !… L’art est impuissant pour obtenir sa guérison !.. Nous n’avons plus qu’un moyen !…. moyen presqu’aussi dangereux, que la maladie elle-même !… C’est une réaction puissante qu’il nous faut !

ALPHONSE.

Mais je crois t’avoir entendu dire que le malade y succombe presque toujours ?

ADOLPHE.

Aussi, est-ce pour cela que j’ai voulu te consulter !… Dans l’état où elle est maintenant !… madame Clairville n’a pas huit jours à vivre !

ALPHONSE.

Grand Dieu !… Eh ! que puis-je te conseiller, moi ?

ADOLPHE.

Si nous laissons la maladie suivre son cours ordinaire !… il ne nous reste plus qu’à préparer nos vêtemens de deuil !… Dans cette première hypothèse !.. le sort de madame Clairville est irréfragable pour moi !… Dans la seconde !… elle peut succomber, sans doute !… mais nous avons une chance !… Que faut-il faire ?

ALPHONSE.

Eh ! le sais-je ?

ADOLPHE.

Il faut me le dire, cependant !…. Je ne puis assumer sue moi seul la responsabilité d’un pareil acte !…. Si le moyen que je vais employer était un traitement consacré par les grands maîtres !…. ou même une innovation qui rentrat dans le domaine du médecin, quel qu’en fût le résultat, fort de ma conscience et de mon dévouement, je marcherais seul !…. Il n’en est point ainsi !… J’ai observé !…. calculé religieusement toutes les chances !……. elles sont nulles !…. L’ami remplace alors le médecin !

ALPHONSE.

S’il en est ainsi !… je partage avec toi la responsabilité !…. Mais, es-tu bien sûr ?

ADOLPHE.

La première fois que j’observai madame Clairville !… je vis l’issue certaine de la maladie !…. Je ne voulus cependant rien précipiter !…. et continuai mes observations !…. Elles n’ont servi qu’à confirmer ma première opinion !…. Chaque jour, les spasmes prennent plus d’intensité !.. C’est la péripétie qui approche… Je veux donc aujourd’hui même mettre mon projet à exécution !… Demain, peut-être, il ne serait plus tems !

ALPHONSE.

Que faut-il faire ?

ADOLPHE.

Prévenir Clairville, Cécile et les deux hommes qui attendent dans la salle basse de paraître à mon premier signal !

ALPHONSE.

J’y vais !

ADOLPHE.

Hâte-toi ! (Alphonse sort.)


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SCENE DERNIERE.
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ADOLPHE, puis les autres Personnages.

ADOLPHE.

Voici l’instant. (Il prend sa trousse et prépare des linges et des bandes qu’il place sur une petite table.) Dionis, dans un cas semblable !…. l’essaya, et obtint un résultat complet !… Dans vingt autres circonstances, où les symptômes étaient les mêmes !…. tous les malades succombèrent !… Une chance sur vingt !… De l’autre côté la mort !… Allons du sang froid.

MARIE, (accourant.)

Adolphe, ma mère vient d’éprouver un accès violent !… Elle me suit ; elle est sur mes pas !

ADOLPHE.

C’est ce que j’attendais !… Rejoins promptement Cécile et ton père, dans l’appartement voisin !…. je vous appellerai quand il en sera tems. (Marie sort.)

Mme. CLAIRVILLE, (dans le plus grand désordre.)

Bernard !…. Bernard !…. fuis monstre ! fuis !…. Ah ! le sang coule autour de moi !…. Entendez-vous ces clameurs ?… Les voilà !…. les voilà !…. ils marchent à l’échafaud !…. Arrêtez, barbares !…. C’est une mère !…. une épouse au désespoir qui vous implore !…. Oh ! mon Dieu !…. mon Dieu !…. sauvez-les !… ils sont innocens !...Ils ne m’entendent pas…. (Un cri.) Ah ! la hâche se lève !…. Elle retombe !…. Plus rien !…. (Avec des pleurs.) Plus rien !…. que deux cadavres mutilés !.. et du sang. (Un cri.) Du sang. (Elle tombe dans les bras d'Adolphe, qui la place sur le canapé.)

ADOLPHE.

Venez…. Venez ! (Tous paraissent.) Reprenez tous les places que vous occupiez au moment du départ !… et le plus profond silence !… Il y va de sa vie ! (Tout le monde forme le même tableau qu’au premier acte.)

(Au premier coup de la cloche, madame Clairville fait un léger mouvement ; au second, elle ouvre les yeux ; au troisième, elle se retourne, et au quatrième, se précipite au fond du théâtre, considère un moment Clairville et Marie, les conduit vivement sur le devant de la scène.)

CLAIRVILLE.

Ma Clémence !

MARIE.

Ma mère !

ADOLPHE.

Sauvée !

Mme. CLAIRVILLE.

Plus un mot !… plus un mot. Je vous reconnais tous. (Tombant à genoux.) Merci !… merci, mon Dieu !…. Le rêve est fini.


FIN.

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