Chapitre 4 - Chapitre 5 - Chapitre 6


    
    

CHAPITRE IV

    Au lieu de ressentir l'insolence de la jeune fille, Charles rougit jusqu'aux oreilles et perdit toute contenance.
    Comme je l'ai dit, Adoréah ne s'était point encore choisi un entreteneur, et certes, comme pratique, elle ne pouvait entrer en lice avec quelques-unes des autres quarteronnes; mais M. Rache savait que le moment ne pouvait être éloigné où la jeune fille, par son luxe et son extravagance, laisserait ses compagnes loin derrière elle, et notre bijoutier agissait en conséquence.
    Adoréah ennuyée d'attendre, frappait le plancher de son petit pied en continuant d'appeler:  M. Rache! mais où donc êtes-vous, M. Rache?
    Enfin il parut et, avant qu'il eût pu formuler une excuse, elle s'écria:
    —C'est vraiment une honte de faire ainsi attendre vos pratiques?  J'ai en envie de m'en aller.
    —Mademoiselle…essaya de dire le bijoutier.
    —Assez! s'écria-t-elle; je n'ai rien à faire de vos excuses, gardez-les pour une autre.  Je suis venue voir le collier qui est exposé dans votre vitrière:  allez le chercher.
    —Ah! s'écria M. Rache en riant, le collier de Marie-Antoinette!  Depuis ce matin, ce collier a reçu pour le moins cinquante visites.
    —Eh bien! la mienne fera cinquante-et-une; mais dépêchez-vous, je vous en prie… je veux voir ce collier.
    Et, de nouveau, elle tapait du pied, peut-être avec l'intention de montrer à Charles cet admirable petit pied, chaussé d'un bas de soie couleur de chair et d'une pantoufle de satin qui rappelait celle de la fameuse Cendrillon.  Et elle répétait:
    —Dépêchez-vous donc!
    Pour obéir à des ordres articulés par une aussi jolie bouche, M. Rache s'empressa d'ouvrir la vitrine et en retira un magnifique collier de diamants étendu sur un coussin de velours violet.
    —Mon Dieu! s'écria la jeune quarteronne en extase, c'est splendide… admirable!
    Au même moment, l'horloger disait à Charles, en refermant la montre:
    —Il m'est impossible de vous promettre cette montre pour demain, monsieur… après-demain, peut-être.
    En toute autre circonstance, le jeune homme aurait tout simplement laissé la montre avec l'ordre de l'envoyer par une des pirogues de caboteurs qui, à cette époque, faisaient les voyages de la Nouvelle-Orléans à Plaquemine, vendant leurs différentes marchandises sur la route.  Mais, je l'ai dit, tout était changé dans la vie de notre héros.  Il répondit à l'horloger :
    —Ayez la bonté de faire un nouvel examen et de me dire le moment précis où vous pourrez me livrer cette montre.  Puisqu'il le faut, j'attendrai.
    Et pendant que l'horloger reprenait sa loupe et examinait la montre pour la seconde fois, Charles, mettant sa timidité de côté, regardait Adoréah et écoutait les paroles qu'elle échangeait avec sa sœur et avec le bijoutier.  En cet instant, elle exposait le collier aux rayons du soleil, le roulait sur ses doigts et semblait perdue dans une profonde admiration.
    —Et quel est le prix de cette merveille? demanda-t-elle.
    —Huit mille piastres, mademoiselle.
    —Vous devez être fou.  C'est trop, beaucoup trop.
    —Ah! mais, écoutez-moi, mademoiselle:  ce bijou m'a été vendu par une vieille dame, une Mme de LaMothe qui est positivement la nièce de la fameuse Mme de LaMothe qui eut tant à faire dans le procès du collier de la reine Marie-Antoinette.  Et elle m'a donné des preuves certaines que ce collier que vous tenez entre vos mains est le même que celui qui a causé tant de peines et d'humiliations à la pauvre reine, pour lequel le cardinal de Rohan a été emprisonné et Mme de LaMothe fouettée en place publique.
    —Voulez-vous vous taire?  s'écria Adoréah; est-ce que je crois à toutes vos histoires?  L'origine de ce bijou m'est tout à fait indifférente, et le fait qu'il a appartenu à une reine ne lui donne aucune valeur à mes yeux.  Quant au prix, je n'y prête aucune attention, vu que ce ne sera pas moi qui paierai.
    —Alors vous l'enverrez chercher? demanda M. Rache.
    —Tu tu, tu! comme vous y allez, mon garçon!  Avant d'envoyer chercher ce magnifique bijou, il me faut d'abord savoir qui paiera pour.  Mais ce ne sera pas long à trouver…prenez patience.
    Et, tout en parlant, la jeune quarteronne regardait Charles au travers de ses longs cils abaissés.  En cet instant, l'horloger parlait au jeune homme.
    —Votre montre sera prête vendredi, monsieur.
    Charles n'avait aucune raison de demeurer plus longtemps dans le magasin:  sa commission était faite, il ne lui restait qu'à se retirer; mais c'était justement ce qu'il ne voulait pas faire.  Aussi, tirant sa propre montre de son gousset, il la présenta à l'horloger en le priant de la nettoyer.  Il n'osait dire de la réparer.
    L'ouvrier, aussi bien qu'Adoréah, comprit parfaitement le motif de cette action; le premier reçut la montre avec un sourire un peu moqueur, tandis que la jeune quarteronne attachait un regard de convoitise sur le magnifique bijou.  Le possesseur d'une aussi belle montre devait bien certainement être riche.  Elle se retourna vers M. Rache:
    —Oui, dit-elle, je veux ce collier, et avec moi vouloir est toujours pouvoir.  Donc, gardez-le-moi.  Je jure de me parer de ce collier au bal militaire qui doit avoir lieu le 18.  C'est aujourd'hui le 9, comme vous le voyez, il n'y a pas de temps à perdre.  Mais je l'aurai… je l'aurai! car je promettrai à celui qui me l'offrira une récompense si splendide, si glorieuse que personne ne saura y résister…  Vous verrez! mais, en attendant, il faut que je me sauve, j'ai à préparer ma toilette pour le bal de demain.  Prenez bien soin de mon collier, M. Rache…  Allons, allons, Althéa!
    Tout en parlant, Adoréah attachait sur Charles ses grands yeux noirs remplis d'une audace qui, en toute autre circonstance, aurait appelé la rougeur au front du jeune homme.  Elle prononça le mot bal avec une certaine emphase que comprit notre héros, malgré sa modestie habituelle; et lui qui la veille parlait avec horreur des bals de quarteronnes n'avait plus qu'un désir:  celui d'assister au bal du lendemain.
    Charles quitta le magasin au moment où les deux dames se dirigeaient vers leur voiture; en cet instant, un mouvement du petit jockey effraya le cheval et probablement il se serait emporté et aurait entraîné la voiture, si Charles ne l'avait saisi par la bride et par ce mouvement permis aux deux sœurs de s'embarquer dans leur phaéton.  Adoréah, qui avait l'habitude de conduire elle-même, saisit les guides pendant qu'Althéa remerciait le jeune homme du plus doux de ses sourires.
    Lorsqu'Adoréah eut vu que tout était en ordre, elle se retourna vers Charles et, tout en lui faisant un charmant signe de sa main fine et blanche, elle lui dit:
    —Merci, monsieur! j'espère vous revoir bientôt.
    Et maintenant, à côté de l'image d'Adoréah la quarteronne, le cœur de Charley ne contenait qu'une idée, qu'un espoir:  le bal du lendemain.  Il dîna au restaurant afin d'éviter les questions de Mme St. Armant.  Après dîner, il se rendit chez son tailleur et acheta un habillement de bal à la dernière mode.  De là, il alla rendre visite à la célèbre fleuriste, Mme Hubert, et commanda le plus beau bouquet qu'il fût possible de confectionner.  Et quand, à neuf heures, il parut dans la salle de bal, habillé avec une exquise élégance, ganté de blanc et son bouquet à la main, il avait vraiment fort bonne mine.  Il alla droit à Adoréah:  elle le reçut comme s'il eût un ami de trente ans, l'enivra de ses regards et de ses sourires et le remercia avec une grâce charmante en recevant le bouquet qu'il lui présentait.  Elle ne fut pas longtemps à recommencer l'oeuvre de fascination qu'elle avait commencée la veille, et au bout de quelques minutes elle avait ensorcelé le malheureux jeune homme qui devait bientôt devenir la victime de ses cruelles machinations.
    Cette histoire n'est point celle d'Adoréah la quarteronne et je ne puis accorder que quelques feuillets de ce livre à la jeune courtisane.  Pour cette raison, je ne chercherai point à dépeindre la surprise radieuse de notre jeune campagnard en entrant dans la salle de bal, ni la violente passion que la vue d'Adoréah excita dans cette jeune âme qui, jusque-là, était restée étrangère au pouvoir de l'amour.  Cette passion, comme un philtre surhumain, courut dans ses veines, brûla son sang et eut le pouvoir de lui enlever tout ce qui lui restait de raison.
    Adoréah avait sa police, et à l'heure du bal elle savait de Charles Rennes tout ce qui était à son avantage personnel.  Elle savait que le jeune homme était le fils unique d'un riche habitant de la paroisse St. Jean-Baptiste, qu'il était venu à la Nouvelle-Orléans pour vendre les différentes récoltes de son père et que, le matin même, il avait déposé à la banque une forte somme d'argent.
    —Il me donnera ce collier! se dit la nouvelle Messaline en entourant sa victime de mille et une séductions dont le résultat fut de mettre le malheureux jeune homme entièrement au pouvoir de cette misérable.
    Pendant toute la nuit, elle ne dansa qu'avec lui, se promena avec lui autour de la salle, son bras sous le sien, et ne lui parlant de rien autre chose que du merveilleux collier qui, comme un revenant, semblait hanter toutes ses pensées.
    —Oh! s'écriait-elle, pour posséder ce bijou je suis prête à me soumettre à tous les sacrifices!
    —Que je serais heureux si je pouvais vous l'offrir! répondait modestement Charley.
    —Et qui vous en empêche? demanda-t-elle en accompagnant ses paroles d'un de ces sourires qui avaient sur le jeune homme l'effet d'une boisson enivrante.
    —Ah! répondit-il, malgré tout le désir que j'éprouve de vous faire hommage de ce collier, il m'est impossible de la faire. . .  mes moyens sont fort limités, et. . .
    Elle l'interrompit avec ces paroles:
    —Vrai, Charley! je commence à croire que vous êtes avare.
    Après le bal, Adoréah qui ne voulait point perdre de vue sa victime, l'invita à venir achever la soirée chez elle.
    —Nous souperons en tête-à-tête, avait-elle dit.
    Et c'était vrai; personne, pas même Althéa, n'était présent à ce petit souper où l'audacieuse courtisane, oubliant tout respect d'elle-même, toute modestie, accabla son compagnon de ses caresses les plus voluptueuses et l'enivra, non seulement en lui versant les vins les plus capiteux, mais en lui prodiguant à la fois ses sourires fascinateurs et ses regards remplis de passion brutale et d'une volupté à laquelle Charles n'était guère habitué.
    Dans toute autre circonstance, ce fils d'une mère aussi modeste que vertueuse, ce jeune homme qui n'avait jamais rencontré que des femmes dont la pudeur était le plus bel ornement, aurait eu horreur de la conduite de cette infâme courtisane et se serait empressé de fuir son ignoble présence; mais hélas! il était aveugle, ivre de passion autant que de liqueur et au bout de quelques minutes Charles Rennes était devenu l'esclave d'Adoréah la quarteronne.
    Pendant les deux journées qui suivirent la nuit du bal, elle continua son oeuvre de tentation:  mettant sous les yeux de sa victime des tableaux représentant des scènes d'amour et de volupté, l'enflammant par des récits indignes des lèvres d'une femme et achevant en lui détaillant toutes les récompenses qu'elle destinait à celui qui lui porterait le fameux collier.  On eut dit que ce collier ne quittait jamais la pensée de la jeune fille, il était le continuel sujet de ses conversations comme il était l'objet de tous ses désirs.
    —Je l'aurai. . . il me faut! répétait-elle à sa sœur qui essayait en vain de calmer son exaspération.


CHAPITRE V

    Elle avait donné à Charles pleine et entière permission de visiter sa maison aussi souvent qu'il pouvait le désirer et, comme nous devons le supposer, le jeune homme ne passait pas un seul jour sans se rendre près de celle qui aujourd'hui remplissait toute sa vie.  Tous les matins, il arrivait de bonne heure et passait des heures à ses côtés, dans son magnifique boudoir, et là, elle employait tout l'art d'une véritable sirène pour l'ensorceler de plus en plus.
    Elle trouvait toujours moyen de parler du collier et s'amusait à répéter la litanie de toutes les récompenses destinées à l'heureux mortel qui lui porterait le magnifique bijou pour lequel elle était prête, disait-elle, à sacrifier son salut éternel.
    —Oui, osait-elle, si Satan me présentait ce collier en échange de mon âme, je la lui donnerais sans hésiter.
    Un jour qu'elle s'amusait à caresser doucement les cheveux du jeune homme agenouillé à ses pieds, elle lui demanda, sur un ton d'indifférence:
    —Charley, est-ce vrai que vous avez à la banque une grosse somme d'argent?
    Un nuage de contrariété passa sur le front du jeune homme, pourtant il répondit:
    —On vous a trompée, Adoréah, si l'on vous a dit cela; cet argent dont vous parlez appartient à mon père.
    —Bah!  dit-elle avec un gracieux mouvement de ses épaules, ce qui est au père appartient au fils.  Il faut que vous me donniez cet argent, Charley.
    Il la regarda comme s'il avait mal entendu; il était pâle comme un mort.
    —Je voudrais pouvoir vous le donner, Adoréah, répondit-il; mais l'argent dont vous parlez est destiné à payer une dette sacrée, une hypothèque.
    —Eh bien, mon chéri, vous paierez vos dettes l'année prochaine…votre créancier attendra; tandis que, autrement, M. Rache vendrait le collier à une autre…et j'en mourrai!…je me teurai!  Charlie, mon bien-aimé! ne me refuse pas!  Ah! si tu savais combien je t'aime, tu me donnerais cet argent.
    Et la vile courtisane l'entourait de ses bras, présentait à ses baisers ses lèvres purpurines, lui prodiguait les noms les plus tendres, enfin mettait tout en oeuvre pour vaincre ses scrupules.
    Mais il la repoussait doucement; ce n'était pas en un instant que l'honneur pouvait être arraché d'une âme aussi loyale.
    —Oh! Adoréah! s'écria-t-il, ne me tentez pas…je vous en supplie!  Mon père en mourrait.
    Et elle se serrait encore plus près de lui et entre deux baisers répétait:
    —Charles, donne-moi cet argent.
    —Ecoutez-moi, Adoréah, dit-il; si j'étais assez vil pour vous donner cet argent qui ne m'appartient pas, cela ne suffirait point pour acheter ce bijou que vous désirez avec tant d'ardeur.  Je n'ai que cinq mille piastres à la banque et l'on demande huit mille pour le collier.
    —Bah! s'écria-t-elle, qu'est-ce que c'est que trois mille piastres pour un homme dans votre position?  Votre chargé d'affaires n'hésitera pas à vous les avancer avec la signature de votre père.
    —Mais comment me procurer cette signature?  demande-t-il effrayé malgré lui, ayant peur de la comprendre.
    Elle le regarda un moment en silence avec une expression de mépris et de moquerie qui l'effraya encore davantage.  Le pauvre jeune homme voyait enfin se lever le voile qui jusque-là avait couvert ses yeux:  il devinait l'infâmie qu'elle allait exiger de lui.
    Au bout de quelques instants, elle se leva vivement, et croisant ses mains au-dessus de sa tête, elle s'écria:
    Oh! je me tuerai si je vois ce collier au cou d'une autre femme!
    Après cinq jours d'absence, Charles reçut une lettre de son père.  M. Rennes se montrait très inquiet et ne pouvait deviner la cause qui avait empêché son fils de revenir au bout de trois jours, comme il l'avait promis à sa mère.  Il parla de l'inquiétude de sa femme et acheva en suppliant Charles de revenir immédiatement.
    Ce dernier lut cette lettre rapidement et, sans dire une parole, la jeta sur la table.
    Le lendemain, le sixième jour après son arrivée à la Nouvelle-Orléans, Charles, selon son habitude, se rendit à la demeure d'Adoréah la quarteronne; mais quelles furent sa surprise et son désappointement quand, en l'apercevant, une jeune soubrette accourut et lui remit un billet de sa maîtresse, puis, le repoussant doucement dans la rue, ferma la porte à double tour en disant:
    —Mademoiselle refuse de vous recevoir, monsieur.
    Debout, au milieu de la rue, en proie à une émotion qui tenait de la folie, Charles déchira l'enveloppe de la lettre qu'il venait de recevoir et lut:
    "Charley, vous ne pouvez me tromper, vous avez de l'argent, et je commence à croire que vous n'êtes rien qu'un misérable avare et que vous préférez votre argent à la femme que vous prétendez adorer.  Vous savez combien je désire posséder ce collier que vous pourriez avoir pour le faible montant de huit mille piastres!  Vous le savez et vous me le refusez!  C'est bien! agissez comme bon vous semblera… de mon côté, je sais ce qu'il me reste à faire.  Vous connaissez mes conditions, vous savez de quel prix je suis disposée à payer la possesion du collier qui hante mes jours et mes nuits.  Portez-moi le collier et vous serez reçu en amant… refusez-le-moi et ma porte vous sera à jamais fermée!  Choisissez!"
    Fou de désespoir après la lecture de ce billet, Charles, sans même savoir ce qu'il faisait, reprit le chemin de l'auberge, entra dans sa chambre et s'y enferma à double tour.  Dieu seul peut dire quelles étaient les pensées et les résolutions qui agitaient cette jeune âme en ce moment terrible!
    —Oh! se répétait-il en marchant à grands pas dans la chambre, il me faut ce collier, il me le faut, à n'importe quel prix!  Je le volerais si j'en avais la chance…  Mais où trouver ces maudit huit mille piastres?  Me faudra-t-il donc appeler Satan à mon aide?
    En ce moment, ses regards tombèrent sur la lettre qu'il avait reçue le matin et une sombre résolution parut tout à coup dans ses yeux qui restaient fixés sur cette lettre fatale comme s'ils n'eussent pu s'en détacher; la tentation était là…terrible, inexorable.
    Charles, poussé par cette tentation, prit la lettre entre ses mains et examina avec attention la signature de son père.  Cette signature était écrite d'une écriture grossière et tremblante; on eût dit que la main d'un enfant l'avait tracée.  Le jeune homme remit le papier sur la table et tirant de sa poche son livre de chèques il en déchira la première page.  Toute anxiété avait disparu de ses traits, sa résolution était prise, il ne lui restait plus qu'à l'exécuter.
    Il prit la page qu'il venait de déchirer et l'attacha au moyen d'une épingle sur la lettre de son père; après cela, il porta les deux papiers à la fenêtre, les appuya à une vitre et, d'une main ferme en apparence, calqua sur le chèque la signature de son père.
    Il revint à la table; en ce moment, il avait jeté de côté tout sentiment d'honneur et d'amour filial:  Charles Rennes, l'honnête jeune homme, n'existait plus ou plutôt n'était en ce moment que l'esclave d'Adoréah la quarteronne.
    Il tira une chaise près de la table et, exactement comme s'il se fut agi de la chose la plus simple du monde, il écrivait sur le chèque ce qu'il fallait y mettre, y ajoutant le montant de trois mille piastres.
    —Tout est fini! s'écria-t-il en pliant le papier et le mettant dans son portefeuille; il n'y a plus à reculer, encore quelques instants et le collier et Adoréah seront à moi!
    Maintenant que sa résolution était bien prise, il se sentait fort et hardi.  Il alla d'abord à la banque et sous le prétexte de son prochain départ en retira le dépot de cinq mille piastres.  De la banque, il se rendit chez l'agent d'affaires de son père et, lui remettant le chèque contrefait, il lui dit que son père venait de le lui envoyer en le chargeant de lui procurer ce montant de trois mille piastres, destiné à acheter quelques esclaves dont il avait absolument besoin.
    —J'ai pensé, ajouta Charles, sans la moindre émotion, j'ai pensé que, vous, monsieur, consentiriez à nous avancer ce montant.
    L'agent le crut implicitement, pas le moindre soupçon de la vérité ne lui vint; et sans aucune remarque il avança les trois mille piastres.
    Alors, avec les huit mille piastres dans sa poche, notre amoureux fit son apparition chez M. Rache et au bout de quelques minutes quittait le magasin avec le fameux collier en sa possession.
    A huit heures, il était à la porte d'Adoréah; cette fois, il fut reçu sans difficulté et Adoréah ne pouvait trouver assez de caresses et de paroles pour exprimer son bonheur et ses transports en recevant ce bijou si ardemment convoité.
    Oh! qu'elle était heureuse!  Plus belle que jamais, dans sa joie, elle apparaissait à Charles!  On eut dit qu'il lui était impossible d'exprimer son bonheur! aucune parole ne lui venait aux lèvres, seulement ses regards, ses sourires et ses caresses disaient au jeune homme l'immense joie qui remplissait ce coeur de femme.
    Comme d'habitude, il soupa avec elle et, jusqu'à la fin du repas, Charles se sentit parfaitement heureux.  Mais quand, après souper, il se trouva seul avec Adoréah, assis sur un sofa à ses côtés, il essaya quelques légères libertés.  Il entoura sa taille de l'un de ses bras et l'attirant à lui essaya de cueillir un baiser sur les belles lèvres de celle qui, la veille encore, les lui avait prodigués sans compter.
    Comme nous le savons, Adoréah, dans l'espoir d'obtenir le collier, avait accordé à Charles bien des faveurs, recevant ses caresses tout aussi bien que ses baisers.
    Mais maintenant qu'elle avait en sa possession ce bijou convoité, il ne lui restait qu'une chose à faire:  se débarrasser de celui qui le lui avait donné, car, comme elle le dit lendemain à sa sœur.
    —Ce garçon n'était certainement pas l'homme qui me convenait… il était trop honnête pour moi.
    A peine Charles eût-il touché des siennes les lèvres de la jeune courtisane, qu'elle se leva et, le repoussant avec colère, lui demanda de quel droit il osait la traiter avec une pareille familiarité.
    Le malheureux jeune homme crut qu'elle plaisantait et essaya de saisir la main avec laquelle elle le repoussait.
    —Adoréah! dit-il, avez-vous oublié ce que vous m'avez promis en échange de ce collier?
    Elle le regarda avec une expression de mépris et de colère qui fit chanceler le jeune homme.  On eût dit, en la voyant si hautaine, si belle, une jeune reine venant d'être insultée par l'un de ses sujets.
    —Savez-vous, monsieur, dit-elle, que vous êtes d'une audace que je ne puis comprendre?  Un pas de plus, j'appelle mes domestiques et je vous fais jeter à la porte.
    Charles était pâle comme un mort:  il regardait cette femme qui venait de le tromper si honteusement et il se demandait s'il n'était pas la proie d'un horrible cauchemar, s'il était bien possible qu'une créature aussi vile, aussi infâme pût exister.  Il voulait parler, l'écraser de son mépris et il lui semblait impossible d'articuler un seul mot.
    Ce fut elle qui rompit cet affreux silence.  Avec un rire moqueur et insolent, elle lui demanda:
    —Et, s'il vous plaît, que vous ai-je promis en échange de ce collier?
    Tout en parlant, elle faisait scintiller à la lueur des bougies qui couvraient la table du souper le magnifique bijou dont elle avait entouré ses doigts, concentrant toute son attention à ce jeu et ne regardant même pas le malheureux qui la contemplait avec stupeur.
    Mais les dernières paroles de la jeune fille le réveillèrent de cette stupeur; il la regarda bien en face et de ses lèvres serrées s'échappèrent ces mots:
    —Vous m'avez promis d'être à moi!
    Elle éclata de rire.
    —Oui, continua-t-il, pendant toute une semaine vous m'avez abusé par cette promesse; et ce matin même, vous me l'avez répétée dans ce billet.
    —Pauvre garçon! s'écria-t-il en haussant les épaules, vous avez positivement perdu la tête.  Avez-vous pu croire, même pendant une minute, qu'Adoréah la quarteronne, la belle Adoréah, dont les moindres faveurs valent des millions, consentirait à se donner à vous pour cette bagatelle?
    Et elle lui montrait le collier en l'élevant au-dessus de sa tête.
    —Oui, dit-il; et pour obtenir cette bagatelle, j'ai sacrifié mon honneur!
    Sa voix tremblait de désespoir.
    —Quant à cela, je n'ai rien à y faire, répondit-elle.  En même temps je suis prête à payer la récompense que je vous ai promise.
    Ces paroles firent naître en lui une nouvelle espérance; il fit quelques pas vers elle, les bras ouverts, le regard radieux.
    Elle la repoussa de ce rire moqueur qui avait toujours le pouvoir de glacer dans ses veines le sang du pauvre amoureux.
    —Voilà ce que je vous ai promis, dit-elle: de vous aimer! et en vérité, Charles, depuis que vous m'avez donné ce collier, je vous adore!
    —Misérable! s'écria le jeune homme en s'élançant vers elle avec l'intention de lui arracher le bijou qu'elle lui montrait avec un rire moqueur; vous êtes une infâme voleuse, mais je jure que vous ne garderez pas ce collier, devrait-je le pulvériser sous mon pied.
    Mais elle s'attendait à cette attaque, et avant qu'il eût pu la rejoindre, elle s'était élancée dans la chambre voisine et en avait fermé la porte derrière elle.
    Un rire moqueur fut l'adieu qu'elle adressa à sa malheureuse victime.


CHAPITRE VI

    Ce fut alors que Charles put réaliser qu'il était perdu à jamais! qu'il avait été la dupe d'une infernale coquine, de la créature la plus infâme, la plus audacieuse qui se pût imaginer!  Oh! comme en cet instant il se souvint des conseils d'Henri Laroque!  Henri l'avait prévenu, lui avait dit ce qu'était cette femme, et il avait refusé de le croire.
    Tremblant de la tête aux pieds, pâle de la pâleur de la mort, à demi fou, il quitta cet antre de perdition et marchant comme dans un rêve, il regagna son auberge sans même savoir où le désespoir guidait ses pas.  Tout le monde était couché et Charles ne rencontra personne sur la galerie de l'auberge.  Il marcha droit à sa chambre, s'y enferma et promena autour de lui son regard rempli de désespoir et d'une expression de folie qui faisait mal à voir.  Dans ce mouvement, il aperçut une nouvelle lettre qui était arrivée pendant la soirée et que la bonne Mme St. Armant avait soigneusement déposée sur sa table.
    Il la prit et la lut, toujours en proie à cette horrible sensation qui paralysait à la fois son âme et toutes ses facultés.
    "Mon fils, écrivait M. Rennes, toute une semaine s'est écoulée depuis ton départ et nous n'avons reçu aucune nouvelle de toi.  Ta mère s'affaiblit de plus en plus et le médecin attribue cette faiblesse à l'anxiété que lui inspire ton absence.  De plus, mon enfant, souviens-toi que notre hypothèque est due après-demain.  J'ai toujours payé ces hypothèques plusieurs jours d'avance; ah! ne me force pas à payer après date cette année:  ce serait presqu'un déshonneur.  Souviens-toi, mon enfant, que la vie de ta mère et l'honneur de ton père sont entre tes mains.  Au nom de l'amour que tu portes à l'une et du respect que tu dois à l'autre, reviens, mon fils!  Charles! c'est à genoux que je t'implore!"
    Le misérable jeune homme, après avoir lu cette lettre, regarda de nouveau autour de lui et, apercevant son pistolet qu'il avait posé sur la cheminée avant de sortir, il s'en saisit et en appuyant le canon sur sa tempe il tira la détente et tomba mort sur le plancher.
    Au bruit du coup de pistolet, M. et Mme St. Armant et tous les pensionnaires de l'auberge se précipitèrent dans la chambre du jeune homme.  Il fallut briser la porte pour pouvoir y entrer.
    Ne sachant où s'adresser, quelques-uns des pensionnaires fouillèrent les poches du pauvre mort et y trouvèrent l'adresse du chargé d'affaires de M. Rennes et la carte qu'Henri Laroque avait donnée à son ami à porte du théâtre.
    En envoyant chercher le coroner, M. St. Armant fit prévenir ces deux messieurs, qui s'empressèrent de se rendre à cet appel.  Henri, dans l'espoir de découvrir la cause de ce suicide, examina de nouveau les poches de son ami et, dans un petit portefeuille, il trouva le billet que Charles avait reçu d'Adoréah et le reçu des huit mille piastres payées à M. Rache en échange du collier.
    Il comprit tout.
    Pendant que Laroque s'occupait des dispositions à prendre pour conduire le corps de son ami à St. Jean-Baptiste, l'agent d'affaires quittait la Nouvelle-Orléans afin d'aller prévenir M. Rennes de l'horrible malheur qui venait de le frapper.
    Hélas! hélas! quand il arrive à l'habitation, le malheureux père le fit entrer dans une petite chambre du rez-de-chaussée où une jeune négresse était occupée à un ouvrage de couture.  Cette domestique entendit la triste relation que l'agent fit à M. Rennes et quand celui-ci, par amour pour sa vieille compagne, essayait de vaincre son désespoir, la négresse laissait la chambre de couture et se glissait doucement dans celle de sa maîtresse.
    M. Rennes m'avait envoyé chercher; c'était à mon amitié qu'il voulait confier la triste tâche de porter à la pauvre invalide l'affreuse nouvelle de la mort de son fils.  Mais, lorsque j'arrivai, il était trop tard.
    La négresse, avec de grandes exclamations et de grands gestes, s'était précipitée vers le lit de sa maîtresse, en s'écriant:
    —Oh! maîtresse! pauvre M. Charles. . .  li mouri. . . li tué li!
    Mme Rennes, se soulevant sur un bras, demanda d'une voix étranglée:
    —Mort!. . . mais qui est mort! est-ce mon fils?
    Oui, maîtresse, répéta l'esclave, c'est bien maître Charles. . .  li tiré li un coup de pistolet.
    Alors, avec un cri terrible, un cri qui retentit dans toute la maison, la malheureuse mère retomba sur ses oreillers:  elle était morte.
    Le double enterrement de la mère et du fils eut lieu le jour suivant en présence d'une foule immense.
    Chacun se demandait avec surprise quelle avait pu être la cause du suicide du jeune Rennes:  ceux qui le connaissaient s'étonnaient en se rappelant la douceur de son caractère, l'amour qu'il portait à ses parents et l'adoration dont ces derniers payaient sa tendresse.
    Mais les journaux, toujours avides de scandale, prirent grand soin de mettre la vérité sous les yeux du public et un cri général d'indignation s'éleva contre Adoréah la quarteronne; quelques personnes allèrent jusqu'à proposer de la lyncher publiquement.  Mais au bout d'une semaine, une autre quarteronne sut par ses excentricités appeler sur elle l'attention du public et Adoréah,—ou plutôt son crime,—fut oubliée.
    Quant au collier qui avait été la cause de tant de larmes et de tant de scandale, Adoréah le portait à son cou au bal militaire donné en l'honneur des quarteronnes le 18 du même mois qui avait vu le suicide du pauvre Charles.
    Les habitants de notre paroisse mirent tout en oeuvre pour adoucir par leur amitié et leur sympathie le désespoir du pauvre père.  Plusieurs de ses amis lui offrirent l'argent nécessaire pour payer l'hypothèque qui pesait sur sa propriété; il refusa tout.  Il abandonna son habitation à son créancier et alla demeurer chez l'une de ses nièces où il mourut trois mois après la double mort de sa femme et de son fils. 


Chapitres 7, 8, & 9

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