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Chapitre 13 - Chapitre 14
CHAPITRE XIII
Le vingt mars était le jour de naissance
de Mary, qui à cette date accomplissait sa douzième année.
Pour célébrer ce jour, la courtisane voulut donner une fête
d'enfants comme jamais encore on n'en avait vu à la Nouvelle-Orléans.
En imitation des bals des quarteronnes, il fut décidé que
les petites filles seraient toutes de couleur tandis que les petits garçons
seraient blancs.
Lorsque, pour la première fois, j'entendis parler de cette
fête par le journal que je venais de recevoir, je m'écriai:
—Cette Octavia est folle! quelle est la mère qui
permettra à son fils de se présenter chez elle?
Et cependant, quand, une semaine plus tard, je lus, dans le même
journal, une description de cette fête, je vis que les salons de
la belle courtisane étaient au complet et que pas une seule invitation
n'avait été refusée.
Du reste, ceci est facile à comprendre: Octavia
connaissait son monde et, malgré son audace, elle n'avait point
poussé l'insolence jusqu'à inviter les fils des vieilles
et aristocratiques familles; elle s'était contentée de distribuer
ses invitations parmi les enfants de ses fournisseurs, des boulangers,
des bouchers, des épiciers qui, quoiqu'un peu humiliés peut-être,
avaient craint d'exciter le courroux de la riche quarteronne, et, pour
ne pas perdre sa pratique, ils avaient permis à leurs fils d'entrer
dans ce repaire du vice et de l'indécence. Disons franchement
que beaucoup des fournisseurs d'Octavia appartenaient à de bonnes
vieilles familles d'artisans.
—Oh! mon Dieu! m'écrai-je en lisant le journal et la
liste des noms des convives juvéniles, est-il bien possible que
des mères, des chrétiennes aient eu le courage ou plutôt
la faiblesse de laisser leurs fils, des enfants, se mêler à
une semblable société! assister à des danses, écouter
des chants qui, quoique moins scandaleux chez ces filles que chez les mères,
ont déjà une certaine nuance de vice et de volupté,
effrayante dans des êtres aussi jeunes!
Mary avait raconté à Léonce toutes les merveilles
qui se préparaient. Elle lui parla des montagnes de gâteaux,
de fruits et de bonbons qu'elle avait aperçues par le trou de la
serrure de l'office et surtout de la croix en diamants que sa mère
lui destinait pour son cadeau.
—Car, ajouta-t-elle, ce jour-là, tout le monde doit me
faire un présent, c'est l'usage.
Et elle acheva en parlant de la toilette dont elle devait se
parer.
—C'est admirable d'élégance! dit-elle avec des
airs et un aplomb de grande dame; de la soie rose moirée et des
blondes, et des fleurs; du reste, tu verras, Léonce. . . et
je danserai mon pas de deux. . . puis la catchucha avec mes castagnettes.
. . et pour finir, le cancan! et après tout cela nous aurons de
la crème à la glace et ensuite le souper. . . depuis trois
jours on y travaille.
Léonce savait qu'il était inutile de chercher à
obtenir la permission de son père, pas même celle de son grand-père.
Il prit donc Noisette pour confidente; ce fut elle qui l'aida à
s'habiller et qui lui promit d'assurer au juge qu'il dormait tranquillement
dans son lit, bien entendu dans le cas où ce dernier s'informerait
de son fils, ce qui malheureusement, arrivait rarement.
Léonce consulta Noisette sur le cadeau qu'il lui faudrait
présenter à sa petite amie. Il voulait quelque chose
de beau et comme son grand-père venait de lui donner une voiture
et un cheval, il n'osait s'adresser à lui. Ce fut Noisette
qui le tira d'embarras en lui parlant d'un vieux juif qui bien certainement
lui avancerait tout l'argent dont il aurait besoin. Léonce
alla trouver le vieux coquin, et celui-ci, qui savait que le juge D…… était
trop honorable pour refuser de payer les dettes de son fils, avança
cent cinquante piastres à ce bambin de quatorze ans, à un
intérêt colossal. Que fit maître Léonce
de cet argent? Il se rendit chez un bijoutier et, pour cent vingt-cinq
piastres, acheta une forte jolie bague en diamants, qu'à son tour
Mary lui paya par le plus tendre des baisers.
Le juif avait dit à Léonce:
—Vous me paierez quand vous voudrez.
Et le petit garçon, enchanté de cette perspective,
trouvant fort agréable ce moyen de se procurer de l'argent, revint
à la charge et, en moins de trois mois, il devait deux mille piastres
au vieux Levy, et presque toute cette somme avait été employée
en cadeaux présentés à la future courtisane.
Le petit mauvais sujet ne se contenta pas de cela. Grâce
à Noisette, il trouva moyen de s'emparer du coffret qui contenait
les bijoux de sa mère et que le juge gardait dans le haut de son
armoire, et bientôt la montre d'Angèle, ses solitaires et
plusieurs de ses plus belles bagues furent en la possession de Mary, ou
plutôt Félicie, qui bien certainement était la personne
qui y avait le plus de droit.
Tel était l'état des choses, lorsqu'un soir (environ
six mois après le retour d'Octavia) on sonna à la porte de
la maison du juge D…… Depuis une semaine, le juge était fort
souffrant et n'était point sorti de chez lui.
Un des domestiques vint avertir son maître qu'un vieux
bonhomme demandait à lui parler immédiatement.
—L'heure est drôlement choisie, observa le juge; mais
n'importe, faites entrer.
Il supposait que ce devait être un des ses clients.
La porte de la bibliothèque s'ouvrit et le vieux juif
entra, courbé en deux et tenant son chapeau de ses deux mains.
—Comment! c'est vous, M. Levy? dit le juge; et quel bon vent
vous pousse ici à une pareille heure?
Le vieux bonhomme ne paraissait nullement à son aise;
sans lâcher son chapeau, il s'était assis au bord de sa chaise
et promenait son regard autour de lui sans fixer sur rien. L'œil
scrutateur que le juge attachait sur lui le gênait et l'effrayait.
—M. D….., dit-il enfin, je viens… pour cette petite dette…vous
savez.
—Ah! ça! que voulez-vous dire, Isaac? Demanda le
juge avec un commencement d'impatience et en le regardant avec étonnement;
de quelle dette parlez-vous? qui vous doit ici?
—Mais, dit le juif en se dandinant d'un côté et
d'un autre et en tirant une liasse de papiers de sa poche, votre petit
garçon. . . vous savez.
—Je ne sais rien, au contraire, dit le juge en maintenant sa
colère; parlez, et vite, si vous ne voulez pas que je vous jette
à la porte.
Alors le juif, plus mort que vif, raconta les différentes
visites qu'il avait reçues de Léonce, des sommes qu'il lui
avait avancées et, pour achever, il montra les billets qu'il avait
fait souscrire à l' enfant et qui étaient en sa possession.
Si la colère la plus violente se fit jour dans l'âme
d'Alfred D….., il eut la force de la dissimuler. Il fit comprendre
au juif qu'il était dans son droit de refuser le paiement des billets
qu'il lui présentait, ajouta qu'il lui défendait d'avancer
à l'avenir un sou à son fils et termina en lui jetant, d'un
travers de la table à l'autre, un ordre de deux mille piastres sur
la Banque des Citoyens.
—Et maintenant, dit-il en lui montrant la porte, sortez! et
ne reparaissez jamais ici.
Et lorsqu'il eut fermé sur le vieil usurier la porte de
la rue, le juge monta l'escalier et alla droit à la chambre de son
fils. Comme nous le pensons bien, cette chambre était vide.
Alfred D….. redescendit calme et froid en apparence et, le coude appuyé
à son bureau, le front sur sa main, attendit, dans sa bibliothèque,
le retour de son fils. A deux heures du matin, celui-ci fit son apparition
et, au premier coup d'œil, son père s'aperçut qu'il était
à demi ivre.
Mais les premières paroles qui lui furent adressées,
la vue des billets qu'il avait souscrits au juif le dégrisèrent
comme par enchantement. La scène qui se passa entre le père
et le fils fut terrible et, dans son épouvante, Léonce ne
cacha rien à son père. Il lui raconta tout ce qui s'était
passé entre Mary et lui, tout ce qu'avait fait Octavia pour l'attacher
à son char… tout, tout, il raconta tout et Alfred D…… trembla et
comprit que ce n'était pas une vaine menace que lui avait faite
la quarteronne; il se dit qu'elle avait voulu commencer sa vengeance en
perdant son enfant.
Le lendemain, de grand matin, il envoya chercher son beau-père
et, en présence des billets du juif, en présence du coffret
vide d'Angèle, en écoutant la confession de Léonce,
le docteur partagea l'opinion de son gendre et il fut décidé
que le juge partirait au plus tôt pour amener son fils à l'université
d'Allemagne où il avait reçu son éducation et l'y
laisserait pendant quatre ans.
—Eloigné de ces sirènes, il les oubliera, dit
le docteur.
Dans la crainte qu'Octavia ne cherchât à cacher
Léonce pour l'empêcher de partir, le juge le fit garder à
vue par un domestique de confiance, et juste une semaine après la
visite du juif Isaac Levy, le juge D….. quittait la Louisiane amenant son
fils avec lui. Ce dernier n'avait pas eu la chance d'aller dire adieu
à Mary, mais, au moment de partir, il avait glissé une lettre
dans la main de Noisette. C'étaient ses adieux à Mary,
ses promesses de ne jamais l'oublier, celle de lui écrire souvent.
Certes Octavia dut être désappointée en voyant
partir Léonce. On aurait cru que sa vengeance lui échappait;
mais elle se contenta de hausser les épaules en disant:
—Voilà près de treize ans que j'attends… quatre
ans de plus ne sont rien et donneront encore plus de force à ma
vengeance.
Et, pendant ces quatre années qui s'écoulèrent
jusqu'au retour de Léonce, quelle différence se montra entre
les deux existences du frère et de la sœur!
Léonce, nous le savons, n'avait jamais étudié;
il n'y avait eu personne près de lui pour lui inspirer le goût
de l'étude. Gâté par la sévérité
de son père et la trop grande indulgence de son grand-père,
abandonné le plus souvent aux domestiques, l'enfant avait grandi
sans personne à aimer. Il craignait trop son père pour
pouvoir l'aimer et s'il sentait une sorte d'affection pour son grand-père
et pour man Catherine, cette affection ne pouvait certes pas se comparer
à celle qu'il portait autrefois à la chère petite
mère qui dormait dans le cimetière. L'amour d'Angèle
aurait sauvé Léonce, mais, privé de son ange gardien,
il se laissa facilement prendre aux filets de la sirène qui avait
juré sa perte, et l'affection simulée qu'elle lui témoignait
fut certainement une des causes de la perte du jeune homme.
Léonce aimait Mary de toutes les forces de son âme
et n'était vraiment heureux que près d'elle; mais à
quatorze ans, peut-on ressentir de l'amour? N'était-ce pas
plutôt la nature qui élevait sa voix dans le cœur de l'enfant
et qui l'entraînait vers cette sœur dont il ne soupçonnait
pas l'existence?
Lorsque Léonce arriva en Allemagne, lorsqu'il se vit au
milieu de centaines d'étudiants dont le plus jeune en savait plus
que lui, il eut honte et se promit de réparer le temps perdu et
d'étudier de toutes ses forces. Il tint parole, mais en même
temps n'oublia pas la promesse qu'il avait faite à Mary et commença
une sorte de bulletin qu'il lui envoyait toutes les semaines; et en retour
Mary lui expédiait des lettres qu'elle copiait tout simplement dans
la Nouvelle Héloïse de Rousseau et qui transportaient le jeune
amoureux jusqu'au septième ciel.
Mais les lettres les plus dangereuses étaient celles que
lui écrivait Octavia. L'adroite sirène parlait du chagrin
qu'éprouvait Mary loin de celui qu'elle aimait tant et s'étendait
sur les progrès de la beauté merveilleuse de la jeune fille;
parlait des fêtes où, disait-elle, il fallait l'entraîner
de force, des conquêtes qu'elle faisait journellement, des présents
dont on l'accablait de tous côtés; et, sans honte, sans scrupules,
mettait sous les yeux du jeune amoureux les noms de ceux qui lui avaient
fait d'infâmes propositions qu'elle osait qualifier d'avantageuses.
Et, par ces lettres, l'infâme courtisane trouvait moyen d'activer
le feu de cet amour qui se serait sans nul doute éteint s'il avait
été abandonné à lui même.
Un jour, Octavia écrivit à Léonce qu'un
riche planteur était venu à la Nouvelle-Orléans, seulement
pour voir Mary, et qu'il lui avait offert vingt mille piastres (à
elle, Octavia) si elle consentait à lui donner pour maîtresse.
La misérable aurait dû dire vendre.
"Mais, ajoutait-elle, Mary vous aime, Léonce, et elle
a refusé une offre aussi avantageuse, car elle est bien décidée
à n'appartenir qu'à vous seul. Je vous la garde, mon
ami! elle deviendra votre maîtresse comme autrefois sa mère
fut celle de votre père."
Et cette femme impudique, cette moderne Messaline, allumait,
par ses paroles menteuses, le feu d'un amour incestueux dans l'âme
de ce jeune homme que sa faiblesse lui livrait sans défense.
Octavia, après tout, avait-elle dit la vérité?
Mary aimait-elle vraiment Léonce? Lui était-elle restée
fidèle? Jugeons-en.
CHAPITRE XIV
Mary avait près de treize ans lorsque Léonce
quitta la Louisiane: à cet âge où les petites
filles portent pantelettes, jouent à poupée et restent
assises sur les bancs de l'école, Mary s'habillait comme une
demoiselle de dix-huit ans, portait des diamants et suivait sa mère
partout. On la trouvait à la tête des bacchanales
et des petits soupers qui se donnaient chaque semaine au numéro
65. Certain vieillard caduc s'était vanté, en présence
du juge D….. d'avoir, pendant une de ces fêtes ignobles, tenu
l'enfant à demi nue sur ses genoux et de s'être permis
envers elle d'infâmes libertés.
J'ai entendu raconter, de cette petite fille,
des choses à faire dresser les cheveux sur la tête, des
choses que je rougirais de raconter ici. Lorsqu'elle avait à
peine atteint sa quatorzième année, déjà
son nom était à la tête des plus viles, des plus
dangereuses courtisanes de la Nouvelle-Orléans, et, lorsqu'elles
la recontraient dans la rue, les femmes honnêtes détournaient
la tête ou se couvraient le visage.
Et lorsqu'elle eut quinze ans, les journaux
racontérent que la belle quarteronne Octavia, dont on s'occupait
toujours beaucoup, il faut l'avouer, avait, pour la somme de douze mille
piastres, vendu sa fille à William Norton, le millionnaire.
Or, ce William Norton avait pour le moins quatre-vingts ans, était
borgne, chauve, et s'il avait beaucoup d'argent, en revanche il n'avait
pas une dent dans la bouche et pas un cheveu sur la tête.
Un jour en revenant de son office, le juge D……
avait rencontré l'équipage de William Norton et y avait
vu la petite courtisane assise à côté du vieillard
et remplissant l'air de ses éclats de rire.
—Cette enfant me fait horreur! avait-il dit
en détournant la tête.
Et Mary quittait un moment son vieil amant,
elle s'échappait pendant une minute des orgies dont elle était
la reine pour aller écrire à Léonce les protestations
menteuses d'un amour imaginaire.
Le douze octobre, quatre ans après son
départ, Léonce revint à la Nouvelle-Orléans.
Il avait été gradué avec honneur et il remit son
diplôme entre les mains de son grand-père qui le regardait
avec orgueil. A dix-huit ans, Léonce était grand
et fort et en repésentait bien vingt-deux. Une barbe noire
et épaisse encadrait son visage et lui donnait une expression
mâle adoucie par le rayon de gaîté qui s'échappait
de son œil bleu. Léonce était vraiment un fort
joli garçon. Il passa la première soirée
de son retour avec son père et son grand-père, mais écrivit
à Mary qu'il serait chez elle le lendemain.
La petite fille était prévenue
et se prépara à recevoir celui qu'elle tenait tout d'abord
à tromper. Sans avouer à sa fille ses véritables
raisons, Octavia lui avait raconté une longue histoire de torts
imaginaires qui, soi-disant, lui avait autrefois été faits
par le juge D….., et dont, disait-elle, elle avait juré de tirer
une vengeance éclatante.
—Oui, disait-elle, j'en ai fait le serment
sur les mânes de ma mère, je me vengerai d'une manière
terrible. Je le frapperai dans son fils. Tu m'aideras, avait-elle
dit, tu m'aideras à perdre ce fils que je déteste autant
que je hais son père.
Et Mary, qui adorait sa mère, qui croyait
aveuglément tout ce qu'elle lui disait et que surtout le jeu
amusait, promit tout ce que voulait Octavia.
Mary avait seize ans aujourd'hui et, sans être
aussi belle que sa mère, était vraiment fort jolie et
surtout fort gracieuse. Elle connaissait les goûts de Léonce
et prépara tout en conséquence pour sa réception.
Le petit boudoir rouge prit un aspect de décence et de fraîcheur
qu'il n'avait encore jamais connu. Le jeune homme avait souvent
parlé de sa passion pour les fleurs: des bouquets furent
placés partout: sur les tables, sur la cheminée,
sur les consoles, partout enfin. Jamais le numéro 65 n'avait
vu une telle profusion de fleurs; on en avait mis même sur les
escaliers et sur les fenêtres. Un piano fut porté
dans le boudoir. Mary avait une voix magnifique, admirablement
cultivée, et, connaissant l'amour exalté de Léonce
pour la musique, elle voulait joindre à ses autres enchantements
celui de son chant pour ainsi dire sans pareil. Elle s'habilla
tout de blanc, attacha ses beaux cheveux blonds d'un simple cordon de
perles, et lorsqu'elle parut ainsi vêtue devant Octavia, celle-ci
éclata de rire en disant:
—Ah! mon petit démon! on croirait voir
en toi une sainte madone!
Et il faut bien l'avouer: ce qui rendait
cette enfant irrésistible, c'était (quand elle voulait
bien s'en revêtir) son air modeste et l'innocence de ses yeux
bleus. On s'étonnait de rencontrer une quarteronne aussi
blanche, aussi blonde; on se rappelait le Cubain don Miguel Castellos,
qui était brun comme un mulâtre, et plus d'une personne
disait à l'oreille de son voisin:
—Le Cubain n'a jamais été le
père de Mary.
Il y en avait qui allaient jusqu'à trouver
qu'elle ressemblait au juge Alfred D……
Ce nom de Mary, si doux, si pur, si simple,
ce nom de la reine du Ciel, qu'Octavia avait donné à sa
fille, étonnait aussi et l'on se demandait quel avait été
son caprice et pourquoi elle ne l'avait pas plutôt nommée
Justinia, Melpoména ou la Esmeralda.
Et la courtisane avait répondu en haussant
ses belles épaules:
—Tout simplement pour ne pas faire comme tout
le monde.
Je me souviens d'avoir vu Mary une fois:
c'était chez une marchande de fleurs où j'étais
venue compléter ma collection d'œillets. L'enfant avait
seize ans et je la vois encore dans le miroir de mes souvenirs, si blanche,
si gaie, si pure en apparence. Elle tenait à la main une
touffe de roses moins fraîches que ses joues satinées.
Lorsqu'elle fut sortie, la marchande me la nomma et jamais surprise
n'égala la mienne.
Vers onze heures du matin, le lendemain de son
arrivée Léonce se présenta au numéro 65
et fut introduit dans le boudoir rouge où la petite sirène
l'attendait. Leur surprise, en se revoyant, fut certainement bien
grande; à peine s'ils purent se reconnaître. Je tire
le rideau sur cette première entrevue du frère et de la
sœur. Disons seulement que jamais courtisane ne sut mieux jouer
son jeu, alimenter la passion dans un cœur de dix-huit ans, et en même
temps arrêter les caresses un peu trop vives, les paroles trop
brûlantes. Avec un regard, un sourire, elle le rendait fou.
. . avec une grâce charmante, une émotion des mieux
jouées, elle se laissait aller dans ses bras, présentait
à ses baisers ses lèvres purpurines, rendait caresse pour
caresse, baiser pour baiser…puis tout à coup, comme si elle se
réveillait d'une hallucination, elle s'arrachait de ses bras,
et les yeux pleins de larmes menteuses, feignant l'indignation de la
pudeur outragée, la rougeur au front, elle lui reprochait sa
conduite imprudente en disant d'une voix tout émue:
—Ah! Léonce, tu me traites en courtisane!
Et tous les jours de semblables scènes
recommençaient. Quelquefois Octavia s'en mêlait,
traitait sa fille de petite prude, recommandait la patience au jeune
homme et, par ses paroles, par l'espérance qu'elle lui faisait
entrevoir, ajoutait un nouveau fluide à sa passion incestueuse.
Le juge D….. avait exigé que son fils
étudiât sa profession. Comme avocat, le juge s'était
acquis une grande réputation, et il aimait à voir Léonce
à ses côtés, penché sur un livre de loi,
recherchant les conseils qu'il ne lui épargnait pas. Depuis
le retour du jeune homme, le juge s'était départi de sa
sévérité et traitait son fils en camarade, en ami.
Il lui allouait aujourd'hui une forte pension, que le docteur doublait
bien certainement. Mais tout ce qu'avait Léonce, tout ce
qu'il recevait, prenait invariablement le chemin du numéro 65
et était employé en cadeaux pour la petite magicienne,
la moderne Circé qui le tenait enchaîné à
son char.
Six mois se passèrent, six mois de tortures
pour Léonce. Certes jamais l'idée d'épouser
Mary n'était venue à notre jeune amoureux; il savait la
chose impossible, il savait que la loi défendait toute alliance
avec les gens de couleur et que l'Eglise elle-même tolérait
difficilement ces mariages. Non, jamais il n'avait contemplé
une pareille monstruosité, mais, malgré tout, il y a cent
à parier que si Octavia avait exigé ce mariage et en avait
fait la condition de la possession de sa fille, il y a cent à
parier, dis-je, que Léonce eût accepté cette condition,
car cette passion qu'il éprouvait pour sa sœur l'aveuglait, parlait
en tyran dans son âme et le rendait l'esclave de ces deux courtisanes
qui avaient juré sa perte.
Mais était-il bien possible que Léonce
n'eût rien entendu dire de la conduite scandaleuse de la jeune
fille qu'il aimait? était-il possible qu'il ne l'eût
jamais rencontrée en compagnie de l'un de ses nombreux amants?
n'avait-il jamais lu les articles qui lui étaient consacrés
sur tous les journaux de la ville? Bien au contraire: pas un jour
ne se passait sans que quelques-unes des extravagances de la jeune Messaline
ne lui fussent rapportées. Ses amis ne lui épargnaient
aucun des épisodes indécents dont ils assuraient avoir
été les témoins. Un jour, lui-même
avait rencontré Mary chez Rache, le bijoutier à la mode,
et sans être vu d'elle, avait assisté aux doux sourires
avec lesquels elle payait les riches cadeaux dont l'accablait le vieux
William Norton.
Aveuglé par la passion, Léonce
refusait de croire ses amis; il traitait les rapports des journaux de
libelles infâmes qu'il se sentait tout prêt à faire
cesser à coups de bâton. Dans tout cela, il ne voulait
écouter que Mary qui, comme nous le pensons bien, traitait ces
propos de noires calomnies et riait aux larmes à la pensée
qu’on pût lui donner pour amant ce vieux singe édenté.
Et quant à la circonstance d'avoir été rencontrée
dans sa compagnie, elle répondait en ouvrant bien grand ses jolis
yeux bleus:
—Mais écoute donc, Léonce, nous
avions fait un pari… et il m'avait promis une croix en diamants:
n'aurais-je pas été bien bête de la refuser?
Et Léonce, qui savait que les quarteronnes
ne refusent jamais un cadeau, se taisait.
Enfin un matin, notre jeune homme, fatigué
d'attendre, le sang brûlé par la passion, demanda une entrevue
à Octavia, et là, sans préamble, la somma de tenir
la promesse qu'elle lui avait faite, celle de lui donner Mary pour maîtresse.
Octavia l'écouta en silence: enfin, relevant
la tête:
—Oui, dit-elle, je me souviens de vous avoir
fait cette promesse; mais vraiment, Léonce, je suis étonnée
que vous, qui avez vécu si longtemps parmi les quarteronnes,
connaissiez si peu de leurs moeurs et de leurs coutumes.
—Que voulez-vous dire? demanda-t-il un peu
surpris de ce préambule.
—Je veux dire qu'une quarteronne se vend mais
ne se donne pas.
Il fit un mouvement, elle lui posa une main
sur le bras.
—Ecoutez-moi, dit-elle; lorsque votre père
m'eut déclaré ses désirs, (je ne dirai pas son
amour) il me donna cette maison où je demeure aujourd'hui, il
la fit meubler, m'acheta une voiture, des esclaves et le tout ensemble
lui coûta quarante mille piastres de diamants et, pendant les
trois années que nous passâmes ensemble, il ne me refusa
jamais rien. Vous n'avez pas comme lui une fortune indépendante
et je ne vous en demanderai pas autant. Mais Mary m'a déjà
coûté les yeux de la tête, elle a reçu l'éducation
d'une princesse, s'habille comme une princesse, et c'est la moindre
des choses que mes avances me soient remboursées, du moins en
partie. Le jour où vous me porterez dix mille piastres,
Mary sera à vous.
Et voyant la stupéfaction du jeune homme,
elle reprit:
—Si j'ai un conseil à vous donner, c'est
de vous dépêcher, Léonce, car, je vous le dis, j'ai
reçu bien des propositions pour ma fille. Le juge Rollins
m'en offre quinze mille piastres; le capitaine espagnol Rodriguez Menzo
seize mille, et le vieux William Norton, dont vous vous moquez tant,
va plus loin encore; il me promet une rente de dix mille piastres, sans
compter les diamants, les voitures et le palais qu'il donnera à
Mary.
—Octavia! s'écria Léonce, oseriez-vous
sacrifier votre enfant en la donnant à ce vieillard décrépit?
—Avec nous autres quarteronnes, répondit
la courtisane, il n'y a point de sacrifices là où il y
a de l'argent. Ce n'est pas l'homme que nous considérons,
c'est sa bourse. Mais comme Mary a la faiblesse de croire qu'elle
vous aime, je veux bien satisfaire son caprice. Je vous la donnerai,
ou plutôt je vous la vendrai pour dix mille piastres. C'est
entendu.
Et elle sortit, laissant le malheureux Léonce
dans un étonnement qui touchait à la folie.
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