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CHAPITRE XXIV.

      On eut dit que les obstacles s’entassaient de plus en plus autour des deux nouveaux amants, Georges Ormsby et Violetta la quarteronne. Après la maladie de cette dernière, vint la mort de Louis, mort qui eut un si terrible écho dans le cœur de Georges et le tint volontairement éloigné de celle qu’il avait tant admirée et désirée quelques semaines auparavant. 
      —Elle me fait horreur! se disait-il; ah! ses baisers portent la mort avec eux. 
      Et Violetta, désespérée au fond du cœur de la mort de Louis, vexée contre Georges qu’elle avait fait prévenir plusieurs fois, faisait tout retomber sur Pierre: ennui, chagrin et mauvaise humeur. Elle avait les exigences les plus illimitées, elle rêvait des actions qui touchaient à la folie, et quand son amant, fatigué, ennuyé, dégoûté, rêvait aux moyens de se débarrasser de ce diablotin, la petite rusée le blessait de l’aiguillon de la jalousie et par ce moyen réussissait à la ramener à ses pieds. 
      Oui, Pierre aurait tout donné pour voir Violetta à cent lieues de lui, pour ne jamais entendre son nom; mais la céder à un autre, la savoir dans les bras de Georges, par exemple, ah! c’était autre chose! 
      Depuis quelques jours, on ne parlait à la Nouvelle-Orléans que d’un grand bal masqué que devait donner à l’Opéra l’élite de la jeunesse de la ville. Fatigués de toujours entendre parler des bals de quarteronnes, les jeunes gens avaient décidé de donner une fête à leurs sœurs et à leurs fiancées, et aucune dépense ne devait être épargnée pour faire de cette fête la plus belle de la saison. Une ou deux fois, en semblables circonstances, il avait été découvert que, profitant de l’incognito du masque, plusieurs quarteronnes avaient eu l’audace de s’introduire, sous le patronage d’individus soi-disant respectables, dans les bals où se trouvaient les femmes et les filles de ces hommes qui n’avaient pas rougi de mettre ces saintes du logis en contact avec les créatures vicieuses et dégradées qu’ils avaient choisies pour maîtresses. 
      Mais, pour cette fois, des mesures sérieuses avaient été prises pour empêcher ces abus de confiance de se renouveler. Chaque billet d’invitation portait, écrit de la main du président du club, le nom de la personne à qui il avait été envoyé et ce billet devait être présenté en entrant à un individu chargé de les recevoir tous. Une autre précaution, inspirée par l’impudence des quarteronnes, était celle-ci: toute personne portant un masque était obligée de se démasquer et de laisser examiner ses traits par la personne chargée de cette mesure. 
      Mais ne voilà-t-il pas que, malgré tout ce qu’elle entend raconter de ces précautions, malgré les menaces terribles adressées aux quarteronnes sur les différents journaux, ne voilà-t-il pas que Mlle Violetta se met dans la tête d’aller à ce bal de l’Opéra et avertit Pierre qu’il aura à l’y conduire. 
      Et vain la tante Aspasie s’oppose hautement à cet acte de folie: 
      —Ya trappé toi, Miette, dit-elle, et bon Dieu conin ça yé va fait toi… ya taillé toi, ya quié toi pétête bin… qui conin? Missiè Pierre, t’en prie, pas couté li, pas laissé li couri, li fou! 
      Mais que pouvait Pierre? Tante Pasie avait raison, La Miette était folle, et quand elle avait mis quelque chose dans sa jolie petite tête, il était difficile de l’en arracher. Elle mettait ses deux mains sur ses oreilles pour ne pas entendre. 
      —J’irai… j’irai… répétait-elle, et si tu ne viens pas avec moi… je chercherai un autre cavalier. 
      Pierre avait dans sa poche une invitation à ce bal: c’étaient trois cartes enfermées dans une même enveloppe; chacune de ces cartes portait le nom de la personne invitée et au-dessous de ce nom se trouvaient toutes les règles à suivre. Il lut ces règles à haute voix. 
      —Aceteur, aceteur, to oir! dit la vieille Aspasie; Miette, to pas capabe couri là-dans. To pas blanc, pitit… qui ça to oulé couri fait avec moune blanc la yo? 
      Mais violetta ne l’écoutait pas, elle tournait et retournait entre ses doigts le morceau de carton qui portait le nom de Marie Saulvé et son petit cerveau enfantait idées sur idées. 
      —Puisque ta fille est en deuil, dit-elle, elle n’ira pas à ce bal… pourquoi ne prendrais-je pas sa place? 
      —C’est impossible! s’écria Pierre. 
      —Ya conin toi tout suite, Miette, dit la vieille Aspasie; to si pitit! mamzelle Marie gaignin tout so la tête pli grande qué toi. 
      —Ça m’est égal, répondit-elle, je mettrai des souliers à haute talons et, sous mon domino, je garnirai ma tête d’une énorme coiffure, et bien certainement tout le monde me prendra pour Marie Saulvé. 
      Le croirait-on! Pierre, qui ne demandait qu’une occasion de rompre avec ce petit démon qui empoisonnait sa vie, eut la faiblesse de se soumettre à son impudente volonté et de la conduire à ce bal sous le nom de sa fille. Mais il lui en coûta cher, car il se trouva justement que ce fût Simons, l’ancien commis de Pierre, qui était chargé de recevoir les invités et du premier coup d’œil il reconnut Violetta sous son déguisement. Inutile donc de dire qu’elle fut mise à la porte avec son compagnon au milieu des rires et des insultes des personnes présentes. 
      Furieux de ce qui s’était passé et de la scène qu’il avait dû subir au retour aux Violettes, Pierre n’y avait pas mis les pieds depuis quinze jours. Un matin, il fut stupéfait d’apprendre, de la bouche de Nicolas, le cocher de La Miette, que Georges profitait de son absence pour faire de fréquentes visites aux Violettes et qu’on lui offrait des petits soupers fins que lui, Pierre Saulvé, avait à payer. Cela dépassait certainement toute mesure et il sentit gronder la révolte au fond de son cœur. Il apprit encore, en questionnant Nicolas, qu’un souper avait été commandé pour le soir même. 
      —Ah! s’écria-t-il, vous vous bafouez de moi… vous soupez à mes dépens… c’est bien: nous serons trois au rendez-vous… et je jure d’obtenir une vengeance éclatante. Il avait donc oublié la mort de Louis Pain?


CHAPITRE XXV.

      C’était un samedi et Georges savait que ce jour-là Pierre quittait le magasin de bonne heure pour se rendre aux Magnolias; La Miette aussi connaissait cette circonstance et avait formé mille sortes de projets. Pendant la journée du dimanche, elle et Georges iraient faire une longue promenade en voiture, dans les bois qui avoisinaient la ville (où sont-ils aujourd’hui, ces beaux bois du passé?) et ils iraient la nuit à l’Opéra… On devait y jouer La Dame Blanche
      Pierre, de son côté, mettait les instants à profit. Il écrivit un billet à Hermine, lui annonçant qu’il serait forcé de passer la nuit en ville, non au magasin, mais près d’un ami dont on venait de lui annoncer l’état inquiétant. Mais il était nécessaire que Georges le crût partir qu’il ne se doutât de rien; aussi comme il le faisait tous les samedis, il donna quelques ordres relatifs au magasin; ajouta qu’il n’était pas certain de revenir le lundi et s’embarqua dans sa voiture où il avait fait porter différents paquets. Mais, à quelque îlets plus loin, il fit arrêter la voiture devant une petite auberge et descendit après avoir remis à Josué le billet adressé à sa femme. Il entra dans l’auberge où il se fit donner une chambre. Il avait besoin d’être seul, de bien préparer son plan de vengeance; mais, malgré lui, il frémissait en pensant au sort de Louis Pain. 
      —Si Georges allait en faire autant, pourtant? se demande-t-il; si, pour sauver la femme qu’il aime, il allait se précipiter dans la rue? Mais non! ces choses-là ne se font pas deux fois pour la même femme… et Georges connaît si bien La Miette! 
      —Nous nous battrons… je l’espère du moins, dit-il; il est indigne de Marie. Et moi… moi, je serai débarrassé de Violetta… Qu’il la garde, s’il le veut… Et quant à la fenêtre je prendrai mes précautions… je ne veux pas qu’il se tue comme Louis. 
      Pauvre Pierre! 
      Mais comment se faisait-il que Georges, qui avait assisté aux derniers moments de Louis Pain, qui avait vu et entendu Violetta au bal masqué dont elle avait été chassée si honteusement, comment se faisait-il, dis-je, que nous le trouvions réuni à cette femme qu’il méprisait à cause de ses vices et de sa vulgarité? Ah! un seul moment de faiblesse suffit pour amener bien des malheurs. 
      Lorsque la nuit arriva, Pierre avait non seulement fait de mûres réflexions mais avait décidé le cours de conduite à tenir. Non; il ne tirera aucune vengeance éclatante de son rival comme il en avait d’abord eu l’intention. Il faut que tout s’accomplisse paisiblement, car si Georges a manqué d’égards envers sa fille, s’il a outragé cette douce fiancée, Pierre ne veut pas oublier que le père de ce jeune homme est un ami de plus de trente ans, un ami auquel il doit bien des obligations. Il n’y a plus de jalousie dans son cœur, il méprise trop Violetta pour en être jaloux et, à tout autre que Georges, il la céderait avec plaisir. Mais à Georges, c’est différent: et, en cherchant cette dernière entrevue avec sa maîtresse, il a deux objets en vue: premièrement, rompre le mariage de Marie avec celui qu’il trouve indigne d’elle, deuxièmement, se débarrasser à jamais de Violetta la quarteronne. 
      —Non! se dit-il, je ne veux pas que Marie souffre ce que sa mère a souffert. Une misérable a fait verser des larmes de sang à Hermine: elle ne fera pas pleurer ma fille si je puis l’empêcher. En même temps, si Georges a manqué à ses devoirs d’honnête homme, ce n’est pas une raison pour que son père souffre sa conduite; il n’en saura rien. En surprenant ensemble Georges et Violetta, je les démasquerai et je me débarrasserai des deux à la fois. Ce sera ma seule vengeance. 
      Lorsque l’horloge de la cathédrale eut sonné le dernier coup de huit heures, Pierre se dirigea vers les Violettes, mais n’y entra point. Il traversa la rue et pénétra dans un magasin de cigares qui se trouvait vis-à-vis de la maison de Violetta. Après avoir acheté quelques cigares, il demanda à la marchande la permission d’en fumer un dans le magasin: cette faveur, comme nous devons le supposer, lui fut facilement accordée, et il s’installa, son cigare à la bouche, à une fenêtre qui donnait sur la rue. 
      Au bout d’un moment, Pierre regarda à sa montre. 
      —Huit heures un quart, se dit-il; il faut leur donner le temps de souper. A dix heures, je reviendrai. 
      Et il sortit du magasin, tout étonné lui-même du calme qu’il éprouvait. 
      Il se promena d’un côté et d’un autre, s’arrêta quelques instants dans un café afin d’y entendre des chanteuses qui avaient attiré son attention de la rue; et, aussi froid, aussi calme que si rien ne devait arriver, il se dirigea vers les Violettes dès que l’horloge de la Cathédrale eût frappé le dernier coup des dix heures attendues. 
      En arrivant à l’escalier, il ouvrit la porte de la maison avec la clef qu’il s’était réservée. Une lampe brûlait dans le corridor et jetait sa pâle lumière sur l’escalier et sur tous les objets de luxe que renfermait ce corridor. Pierre n’y jeta pas un coup d’œil et marchant d’un pas rapide il atteignit l’escalier de service qui se trouvait sur la galerie de derrière et aboutissait à une porte étroite située entre le boudoir vert et la chambre de man Pasie. C’était exactement ce que Pierre avait fait, quelques mois auparavant, lorsque Louis Pain se trouvait dans la chambre de Violetta. Voilà pourquoi ses pas, alors comme aujourd’hui, n’avaient pas été entendus. Pendant une minute, il s’arrêta devant la porte entr’ouverte du boudoir où les restes de l’orgie se faisaient voir, et à cette vue un rire méprisant s’échappa de ses lèvres. Alors, comme pour lui répondre, un rire frais et gai se fit entendre dans le silence de la nuit. Ce rire, comme Pierre le connaissait bien! Bientôt, une autre voix s’y mêla, et tout devait faire supposer que ceux qui riaient ainsi devaient être suprêmement heureux. 
      —C’est singulier comme je me sens calme, se dit Pierre. 
      Et marchant vers la pièce d’où ces rires sortaient il frappa à la porte. 
      —C’est moi, Miette, dit-il; ouvre vite, car j’ai bien froid. 
      L’épée de Damoclès, tombée sur la tête des coupables, n’aurait pas produit un effet plus terrible. 
      —Cache-toi quelque part au plus vite, dit Violetta en collant ses lèvres à l’oreille de Georges, et dès que Croquemitaine sera couché, tu pourras descendre et t’esquiver. Il ne se doute de rien. 
      —Mais s’il entre ici? demanda le jeune homme. 
      —Alors, dit-elle avec un geste théâtral, voilà le balcon…suis l’exemple que Louis Pain t’a donné. 
      —Quant à cela, ma belle, répondit Georges, n’y comptez pas, je ne tiens nullement à me casser le cou. 
      —Lâche! lui dit Violetta. 
      Et Georges courut se réfugier dans un cabinet de toilette qui était placé au bout du corridor, vis-à-vis du boudoir vert et s’ouvrait sur un large balcon, faisant face à la rue. 
      Des paroles que les deux jeunes gens avaient échangées Pierre n’avait pu entendre que le murmure, mais cela lui aurait suffi s’il n’avait eu d’autres preuves. 
      —Miette, s’écria-t-il de nouveau, mais qu’attends-tu donc pour m’ouvrir la porte?… j’ai froid, te dis-je. 
      —Me voilà, répondit-elle en allant ouvrir. 
      Pierre entra et alla droit à la cheminée où brûlait un grand feu. Violetta l’y suivit et, jetant ses deux main autour du cou de son amant, s’élevant sur la pointe de ses pieds nus, elle chercha à l’embrasser. Il la repoussa doucement, sans colère, et, prenant un gant qu’il venait d’apercevoir sur la cheminée: 
      —A qui est ce gant? demanda-t-il. 
      Elle se sentit froid au cœur. 
      —Ne l’as-tu pas laissé là? demanda-t-elle en jouant l’étonnement. 
      —Mais non, dit-il en tournant et retournant le gant: ne vois-tu pas qu’il est trop petit pour moi? 
      Disons, avant d’aller plus loin, que Pierre se doutait où était Georges, et pour l’empêcher de s’évader il avait laissé la porte de la chambre ouverte. Pour sortir du cabinet, il aurait fallu passer devant cette porte. 
      —Alors, dit-elle en lui enlevant le gant accusateur, ce doit être pour l’une des dames qui ont soupé ici ce soir. 
      —Ce n’est pas un gant de femme, dit-il en le reprenant. 
      Ils restèrent un moment silencieux; puis tout à coup Pierre, se retournant vers Violetta et la regardant bien en face: 
      —Miette, dit-il, dans quel coin as-tu caché ton nouvel ami? 
      —Pierre, répondit-elle en feignant l’étonnement, que veux-tu dire?… je ne te comprends pas. 
      —Où as-tu caché Georges Ormsby? répéta-t-il. 
      —Georges?… Georges Ormsby? Mais tu es fou, Pierre! 
      —Oui, Georges, à qui ce gant appartient. 
      —Pierre, je te jure… 
      —Ne jurez pas…c’est inutile. J’en ai assez de vos mensonges et de vos turpitudes, dit-il avec mépris. La seule chose que je viens chercher ici est la preuve de votre infâme conduite, cette preuve qui me donnera le droit de vous jeter dehors comme la vile ordure que vous êtes. 
      Et marchant dans la chambre, il regarda partout… il leva les rideaux des fenêtres, jeta un coup d’œil au balcon, sans cependant s’y avancer. 
      —Il est inutile de regarder dans la rue, dit-il avec mépris. Ce n’est pas Georges Ormsby qui suivra l’exemple de Louis Pain. L’un était un gentilhomme plein de courage et d’héroïsme, qui n’a commis qu’une faute dans sa vie: celle de sacrifier sa précieuse existence à une misérable de votre espèce. Quant à l’autre... 
      Et il éclata de rire… 
      —L’autre n’est qu’un lâche. 
      Georges l’entendit et se mordit les lèvres pour ne pas répondre à cette insulte. C’était la seconde fois que, dans l’espace de quelques minutes, cette épithète de lâche venait de lui être lancée au visage. 
      Violetta, les yeux dilatés par l’épouvante, toute repliée sur elle-même, suivait avec terreur tous les mouvements de Pierre. 
      Tournant le dos au balcon, Saulvé, d’un pas lent, marcha vers le cabinet de toilette avec le même calme qu’il eût montré en allant y chercher un vêtement de nuit. Arrivé à la porte, il se retourna vers Violetta et étendant la main: 
      —Il est là, dit-il. 
      Et ouvrant toute grande la porte que la jeune fille n’avait pas eu le temps de fermer à clef il se trouva en face de Georges. 
      Sortez, monsieur! dit-il.


CHAPITRE XXVI.

      Violetta avait cherché un refuge sous la moustiquaire, dans sa chambre, et, la tête enfoncée dans les oreillers, remplissait l’air de ses cris. En deux fois, la tante Aspasie avait secoué la porte qui donnait dans la chambre de sa nièce en criant: 
      —Miette, qui ça to gaignin? 
      —Allez vous coucher, vieux crocodile, avait répondu Pierre, et que je n’entende plus vos cris de corneille. 
      Quant aux domestiques, il étaient habitués au tapage de leurs maîtres et se seraient bien gardés de s’en mêler. 
      Les bras croisés sur sa poitrine, les yeux remplis de hauteur et d’insolence, Georges entra dans l’appartement. 
      Pierre tenait comme lui ses deux bras étroitement croisés et, debout devant le jeune homme, le regarda un moment en silence. Puis tout à coup il éclata de rire. 
      Ah! ce rire cruel, méprisant, comme il excita encore davantage la colère de Georges! 
      —M. Saulvé, dit-il d’une voix qui essayait d’être calme, mais qui tremblait de fureur, M. Saulvé, permettez-moi de me retirer. Ce n’est pas en présence d’une femme, quelle que soit cette femme, que deux gentilshommes en viennent aux voies de fait. Vous connaissez mon adresse et si ce que j’ai fait mérite votre courroux, je serai à vos ordres quand vous le voudrez. 
      —Vraiment? s’écria Pierre; et l’injure faite à ma fille, comment la laverez-vous? 
      —M. Saulvé, reprit le jeune homme, je vous en supplie, ne discutons pas son nom ici… Je m’avoue coupable, bien coupable! mais Dieu sait si j’aime Marie!… Oh! je lui dirai tout… et elle me pardonnera, je l’espère, cet instant d’oubli et de curiosité. 
      —Mais moi, son père, s’écria Pierre avec véhémence, je m’opposerai toujours à ce pardon. Jamais je n’oublierai une action aussi insultante, aussi lâche! 
      —Ah! s’écria Georges, oubliant tout à coup les bonnes résolutions qu’il avait prises en oubliant que l’homme qu’il insultait était le père de sa fiancée, si j’ai agi comme je l’ai fait, c’est votre exemple que j’ai suivi… Si je suis dans cette maison, c’est vous qui m’en avez montré le chemin, et si je suis un lâche, qu’êtes-vous donc, vous? 
      Pour toute réponse à cette harangue, Pierre, qui avait encore à la main le gant qu’il avait trouvé sur la cheminée, en lança deux coups au travers du visage du jeune homme qui, à cette insulte, jeta un cri de hyène et d’un bond s’élança à la gorge de son antagoniste. Mais la partie n’était pas égale: la force de Pierre était pour le moins double de celle de Georges; aussi lui fut-il facile de se débarrasser de son faible adversaire, qu’il terrassa sans effort. 
      Aveuglé par la colère, par le ressentiment qui depuis des mois lui rongeait le cœur, Pierre oublia que le père de Georges était son ami, il oublia que le jeune homme était le fiancé de sa fille, il oublia qu’il n’était qu’un faible enfant à côté de lui, que, d’une pression de sa main musculeuse, il pouvait l’écraser; il jeta de côté le gant qu’il tenait encore et lança deux formidables soufflets à son jeune adversaire qu’il tenait à demi étouffé sous la pression de son genou. 
      —Tu dois en avoir assez à présent, dit-il en se relevant. 
      Mais, voyant que Georges, étourdi par les coups qu’il venait de recevoir, restait couché sur le tapis, sans faire un mouvement, Pierre le prit par les épaules et le traîna jusque dans le corridor. Il faut avouer qu’il eut une formidable envie de l’envoyer, d’un coup de pied, rouler jusqu’au bas de l’escalier, mais le calme recommençait à renaître en lui, il se contenta donc de pousser du pied le corps de Georges et rentra dans la chambre de Violetta dont il ferma la porte à double tour derrière lui. 
      Il prit bien dix minutes à Georges pour recouvrer ses sens. Quand il revint à lui, quand il se souvint des insultes qu’il avait reçues, il jeta un cri de rage et, fou, sans chapeau, se précipita dans les escaliers. 
      En entrant dans la chambre, Pierre marcha droit au lit où la petite quarteronne se cachait et continuait ses cris et ses attaques de nerfs. 
      Pierre, les bras croisés, l’œil étincelant, la regarda un moment en silence. 
      —Et, dit-il enfin, c’est pour une créature de cette espèce, pour une vile prostituée que deux hommes de cœur en viennent aux coups! C’est pour elle, l’ignoble courtisane, la libertine de bas étage, qu’un être aussi noble, aussi honorable que Louis Pain a sacrifié sa vie!… Ah! ah! ah! 
      —M’entendez-vous, Violetta? demanda-t-il. 
      Elle ne répondit rien, ne fit pas un mouvement, continuant seulement à remplir la chambre de ses cris. 
      —Si vous ne cessez ce tapage ridicule, continua-t-il, vous serez cause que, dans dix minutes, la police sera ici et alors notre conversation aura plus de témoins que vous le désirez, bien certainement. Du reste, cela m’est égal que vous m’entendiez ou non, je dirai ce que j’ai à dire, voilà tout. Ecoutez ou n’écoutez pas, comme vous voudrez. 
      En entrant dans cette maison, je savais parfaitement que j’y trouverais Georges Ormsby, et Georges Ormsby, pour moi, était la preuve de votre ignominie. Il y a longtemps que je me méfie de vous, Mlle Miette, et je n’ai jamais douté que c’est de votre balcon que Louis Pain s’est élancé dans la rue. Ah! c’est à en rougir quand on pense qu’une si belle vie, une vie remplie de si noble espérances, a été sacrifiée à une créature de votre espèce! J’ai été prévenu de vos rendez-vous avec Georges et je savais bien qu’un nouveau mensonge ne vous coûterait point, à vous qui protestiez de votre innocence lorsque le corps de votre amant gisait sanglant sous vos fenêtres… Je savais bien que vous ne manqueriez pas de crier que jamais, au grand jamais, Georges Ormsby n’avait mis le pied dans votre maison… Comme saint Thomas, j’ai voulu voir par mes yeux et, comme lui, j’ai vu. 
      Et maintenant, Violetta la quarteronne, écoutez-moi bien: pendant des années, mes yeux ont été couverts d’un voile que votre infâme conduite a enfin arraché. Je vous déteste, je vous méprise, plus encore que je vous ai aimée. Je pars, et jamais mes yeux ne seront volontairement souillés par votre odieuse présence. Mon cœur se soulève quand je songe à vos crimes, à votre libertinage, aux infâmes mensonges dont, à chaque instant, vous souillez vos lèvres impudiques, à ce sang de Louis Pain qui, comme une malédiction, pèsera éternellement sur votre tête. Il vous sera facile de vous procurer un nouvel entreteneur, cherchez-en donc un autre, car moi, je vous quitte pour toujours. 
      Cramponnée à ses oreillers, mais muette maintenant, Violetta écoutait, plus épouvantée de ce calme que de la plus violente colère. Il reprit: 
      —Je vous ai donné cette maison et quatre esclaves. Vous avez vingt mille piastres placées à la Banque des Citoyens et assez de bijoux et de soieries pour monter une boutique si le cœur vous en dit. Vous êtes donc riche et je n’ajouterai pas une seule piastre à votre fortune. Ne vous adressez jamais à moi, n’envoyez plus au magasin car votre crédit y est arrêté. Je pars avec la ferme espérance que jamais, en ce monde, vous ne croiserez mon chemin. 
      Et lui tournant le dos, il sortit de la chambre poursuivi par les cris que la petite quarteronne avait recommencés et auxquels se mêlaient maintenant les jurements et les imprécations de la vieille Aspasie qui, si elle n’avait pas assisté à la scène qui venait de se passer, n’en avait pas perdu un seul mot et s’était empressée de rejoindre sa nièce dès que Pierre eut quitté l’appartement. 
      Au jour, ce dernier envoya chercher une voiture à l’écurie et se fit conduire aux Magnolias. Il raconta à Hermine qu’il avait été forcé de passer la nuit près de l’un de ses amis excessivement malade. 
      Dans les notes trouvées dans son bureau et écrites immédiatement après son retour aux Magnolias, Pierre raconte la scène qui s’est passée entre lui et Georges et sa séparation définitive avec Violetta la quarteronne. Il regrette sincèrement, dit-il, ce qu’il a fait à Georges. 
      "Mais, ajoute-t-il, cette femme était là… sa présence m’exaspérait… et la misérable a toujours été le démon de ma vie." 
      Il parle ensuite de son intention de tout raconter à sa fille et de lui réjouir le cœur en lui apprenant qu’il s’est séparé pour toujours de Violetta la quarteronne et que cette infâme créature ne s’élèvera plus jamais entre eux. 
      "Et Hermine pardonnera, ajoute-t-il; elle m’aime tant! et moi, comme il me faudra l’aimer pour lui faire oublier le passé! Ce qui me tourmente, ce sont les suites de ma conduite envers Georges… Hélas! je crains qu’aucune excuse ne pourra la lui faire oublier… Et Marie, Marie, sa fiancée!… Sera-t-il dit que je porterai malheur à tous ceux que j’aime?… 
      Pierre demeura toute la journée aux Magnolias, y attendant des nouvelles de Georges. Leur rencontre avait eu lieu le samedi soir et Saulvé était résolu à ne pas quitter sa maison jusqu’à ce qu’il eût reçu un messager ou une lettre du jeune homme. Des visites chez lui n’avaient rien d’extraordinaire, elles se renouvelaient souvent et il était rare qu’elles attirassent l’attention d’Hermine. Au magasin, la chose eut été toute différente: déjà, sans le moindre doute (on était au lundi matin), l’absence de Georges a dû être remarquée; on en connaissait peut-être la cause, et l’arrivée d’étrangers, demandant à voir M. Saulvé, eut été remarquée et interprétée, Dieu sait comment, par les commis. 
      Georges avait passé la journée du dimanche à consulter ses amis et à se procurer des témoins, car il était bien décidé à envoyer un cartel à Pierre. En vain pensait-il à l’amitié qui les unissait autrefois, en vain la douce image de Marie s’élevait-elle entre eux et cherchait à calmer le ressentiment de son fiancé, il s’avouait que toute réconciliation était impossible. 
      —Il m’a insulté, frappé, se répétait-il; ma joue brûle encore sous le stigmate honteux qu’il y a infligé… Ah! il n’y a que le sang qui puisse laver de pareilles injures!… Il m’a appelé lâche… reculer maintenant serait reconnaître que je suis vraiment un lâche. 
      En vain ses amis, effrayés de la responsabilité qui allait peser sur eux, essayaient-ils de le calmer et de l’amener à consentir à une réconciliation, ils ne réussissaient qu’à l’exaspérer davantage. Enfin, vaincus par sa froide détermination, ils reçurent de ses mains le cartel qu’il venait d’écrire à celui que, jusque-là, Georges avait considéré comme son meilleur ami, et se rendirent aux Magnolias. Pierre les aperçut comme ils mettaient pied à terre et donna l’ordre de les faire entrer dans la bibliothèque. 
      L’un des témoins du jeune Ormsby, Lucien Forstall (je ne change rien à ce nom connu de tout le monde), appartenait à l’une de ces anciennes et aristocratiques familles louisianaises dont les membres n’ont jamais dévié du sentier de l’honneur et de la vertu, et qui, aujourd’hui comme autrefois, sont des modèles de courage, de droiture et de chevalerie. 
      M. Forstall était un homme d’un certain âge, et, comme Pierre, était l’ami du père de Georges. C’était vers cet ami que le jeune homme était allé le matin, et, sous l’impression de l’insulte qu’il venait de recevoir, avait tout raconté à celui qui l’avait toujours traité avec confiance et amitié. Son intrigue avec Violetta, les visites qu’il lui avait rendues en se cachant comme un voleur, la manière dont Pierre Saulvé avait découvert leurs rendez-vous, et ensuite la façon dont il l’avait traité, frappé, insulté, Georges ne cacha rien. Ce n’était point le moment des reproches: M. Forstall le comprit et se contenta d’écouter son jeune ami. 
      Le second témoin choisi par Georges et accepté par M. Forstall était Vincent Ducros, appartenant lui aussi à l’une des meilleures familles de la Nouvelle-Orléans. Il avait été, comme Louis Pain, camarade de collège de Georges et aimait ce dernier d’une bonne et solide amitié. 
      Après avoir écouté les récriminations du jeune homme, M. Forstall lui adressa cette question: 
      —Et si M. Saulvé se repent de ce qu’il a fait? s’il vous adresse des excuses? 
      —Ah! s’écria Georges en se levant et en marchant à grands pas dans la chambre, ses excuses laveront-elles la tache que sa lâcheté a imprimée à ma joue? Non, messieurs, pas d’excuses, je les refuse d’avance. 
      —Georges, dit à son tour Vincent d’une voix émue, Georges… et Marie?


CHAPITRE XXVII.

      —Tais-toi! répondit vivement le jeune homme; si tu m’aimes, Vincent, tais-toi! De toutes les manières, Marie est perdue pour moi. Pourrai-je jamais appeler mon père celui qui m’a traité comme l’a fait Pierre Saulvé?… Le rencontrer chaque jour, lui tendre la main en ami? Forcer ma vie à devenir un continuel mensonge? Oh! jamais! jamais! Et, puisque je suis condamné à perdre le seul bonheur que j’ambitionnais sur la terre, eh bien! je chercherai une compensation dans la vengeance. Je vous le répète, messieurs, soyez inflexibles et refusez toutes les excuses que cet homme pourrait offrir. 
      —Georges, dit M. Forstall, savez-vous, tout injuste que la chose puisse vous paraître, savez-vous que votre adversaire a le droit des armes? 
      —Je le sais, répondit le jeune homme, et peu m’importe! 
      —Savez-vous manier l’épée? demanda Vincent; êtes-vous bon tireur? 
      —Je n’ai jamais touché à une épée de ma vie, répondit Georges; et quant au pistolet, j’ai quelquefois tiré au blanc. Quant au fusil je passe pour être bon chasseur. 
      —Et l’on dit que M. Saulvé est de première force au pistolet, reprit Vincent avec un soupir. 
      —Dans ce cas, il me tuera, et voilà tout, répondit froidement Georges. 
      —Oh! tais-toi! tais-toi! dit Vincent en tressaillant. 
      —Eh, bien! dit M. Forstall, nous demanderons quelques jours de délai et, quelle que soit l’arme choisie, il faudra que Georges en pratique l’usage. 
      —Faites comme vous l’entendrez, messieurs, dit le jeune homme, mais n’oubliez pas que mon honneur est entre vos mains. 
      Maintenant retournons vers Pierre, qui venait de donner l’ordre de faire entrer les étrangers dans sa bibliothèque; il les y attendait. Il les connaissait tous les deux et il était même ami d’enfance, camarade d’école de M. Forstall. 
      Les deux arrivants saluèrent, un peu froidement, il est vrai, mais ne refusèrent point la main tendue vers eux. Vincent Ducros accepta le siège que Pierre lui désignait et s’y installa tandis que son compagnon, toujours debout, présentait à son hôte le papier qu’il tenait à la main. 
      —M. Saulvé, dit-il avec une certaine formalité, je suis chargé par M. Ormsby de vous remettre cette lettre. Veuillez en prendre connaissance. 
      Et il tendit à Pierre la large enveloppe sur laquelle on apercevait deux grands cachets de cire rouge. Pierre la décacheta d’une main tremblante. On devinait son émotion à sa pâleur. La lettre ne contenait que quelques lignes. 
      "Monsieur, écrivait Georges, la grossière insulte que j’ai reçue de vos mains, samedi dans la nuit, ne doit pas rester impunie. Veuillez donc vous entendre avec mes témoins au sujet des armes et de l’endroit où nous devons nous rencontrer. Je donne ma pleine approbation à tout ce qui sera fait par MM. Forstall et Ducros." 
      Et il terminait par la finale habituelle: 
      "J’ai bien l’honneur de vous saluer. 
           "GEORGES N. ORMSBY." 
      Pierre replia la lettre lentement et la posa sur le bureau devant lui. 
      —Je suis à vos ordres, messieurs, dit-il. 
      Et au bout d’un moment, il ajouta: 
      —Je vous écoute. 
      —Mais, monsieur, s’écria Vincent Ducros avec une certaine impétuosité, vous êtes l’agresseur et les lois du duel sont en votre faveur, c’est donc à vous de parler. 
      —Pardonnez-moi de l’avoir oublié, dit Pierre. Demain, je vous enverrai mes témoins avec mes instructions. 
      —Alors, monsieur, dit Lucien Forstall en se levant, veuillez recevoir nos adieux, nous n’avons plus rien à faire ici. 
      —Oh! si fait! s’écria Pierre en retenant M. Forstall par le bras; si fait, vous avez encore quelque chose à faire ici… Lucien, je t’en supplie! écoute moi!… mets de côté cet air froid et digne qui me fait comprendre combien tu blâmes ma conduite… Ah! tu ne la blâmes pas plus que je le fais moi-même… Oui, voilà cinq ans que je suis un misérable qui a mis la vie et le bonheur de sa famille dans la même balance que celle d’une vile débauchée, d’une scélérate de la plus noire espèce… En faisant ce qu’il a fait, c’est mon exemple que Georges à suivi… Et aveuglé par la colère, j’ai osé insulter, frapper cet enfant! Ah! Lucien, va lui dire que je m’agenouille devant lui, qu’au nom de ma fille j’implore son pardon… Marie ne sait rien de ce qui s’est passé: laissons-lui son ignorance et ne touchons point à son bonheur. 
      Lucien Forstall était vivement ému, il détourna la tête pour cacher les larmes qui, malgré lui, montaient à ses yeux. Ce fut son compagnon qui répondit: 
      —Il est trop tard, monsieur. Georges Ormsby nous a chargés tous deux de refuser toutes excuses que vous pourriez présenter. Une insulte comme celle qu’il a reçue de vos mains ne se lave qu’avec du sang. 
      En entendant ces cruelles paroles, Pierre, qui s’était levé, se laissa retomber dans son fauteuil à demi évanoui, murmurant seulement ces mots: 
      —Pauvre Marie! 
      Profitant de ce moment, les deux témoins, après avoir simplement salué leur hôte en portant la main à leurs chapeaux, se retirèrent de la chambre où ils laissaient Pierre en proie au plus profond désespoir et regagnèrent la voiture qui les avait conduits aux Magnolias. 
      —Cet homme est un lâche, dit Vincent Ducros. 
      —Cet homme est l’être le plus malheureux que je connaisse, répondit son compagnon. Il est digne de la plus profonde pitié. 
      Sous le prétexte qu’il avait reçu de mauvaises nouvelles de son ami malade, Pierre demanda sa voiture aussitôt après le départ des témoins de Georges, et, après avoir dit à Hermine de ne point l’attendre avant la nuit, il prit congé de sa famille et se fit conduire immédiatement à l’office d’Alcée Longer, qui était non seulement son ami d’enfance, son camarade de classes, mais aussi son avocat et son conseiller. Pierre avait dans M. Longer une profonde confiance. Après lui avoir serré la main, il lui raconta, dans tous ses honteux détails, son entrevue avec Georges, et en parlant son front se couvrait de rougeur. 
      L’avocat l’écouta en silence. 
      —C’est une vilaine affaire, dit-il enfin; espérons que les journaux ne s’en empareront pas pour en faire un scandale. Mais après tout, ce n’est pas ce qu’il y a de plus à craindre… Vraiment, Pierre, n’y a-t-il aucun espoir de réconciliation? Les torts viennent de vous… en les reconnaissant ouvertement, il me semble que Georges… 
      —Alcée, s’écria Pierre, tu ne m’as donc pas compris? J’ai tout essayé… pour l’amour de ma fille, j’ai demandé pardon à son fiancé. Je me suis abaissé, humilié… ses témoins n’ont voulu rien entendre… Ils ont été inflexibles. 
      —Ils ont peut-être abusé de leur pouvoir, observa Alcée Longer. Je verrai Georges moi-même, et, tout ce qu’un ami, tout ce qu’un homme de cœur peut faire, je le ferai. Mais en même temps, il faut tout prévoir: et si je dois me trouver en présence d’un nouveau refus, il faut être prêt. Avez-vous choisi un second témoin? 
      —Non, je te laisse ce choix. 
      —Alors, je verrai Charles Daunois: il a eu plusieurs duels et pourra nous aider de son expérience. Dis-moi, Pierre, as-tu de l’objection à ce choix? 
      —Aucune. Je connais Daunois et l’estime beaucoup. 
      —Et quelle arme avez-vous choisie? demanda M. Longer; vous le savez sans doute, Pierre, vous avez le choix des armes. 
      Il y avait quelque chose de grave et de solennel dans la voix de l’avocat; sans s’en apercevoir lui-même, il mettait de côté tout ce qui pouvait ressembler à la gaîté, tout, jusqu’à ce tutoiement auquel il avait été habitué depuis sa première enfance. 
      Ah! c’est qu’il y a quelque chose de si terrible à la pensée du duel! L’homme le plus fort, le plus brave sent son cœur défaillir en voyant devant lui l’ami qu’il aime et qui, demain, pour satisfaire à un vain préjugé, à un point d’honneur ridicule, ne sera peut-être qu’un cadavre. 
      A la question d’Alcée Pierre répondit: 
      —Je n’y ai même pas pensé. 
      —Savez-vous manier l’épée? 
      —Non, et Georges non plus. 
      —Alors ce serait un jeu dangereux. Ne sachant point éviter les coups, vous pourriez vous embrocher comme des papabotes. Et le pistolet? 
      —J’y suis de première force. Mais je suis bien décidé à tirer en l’air. 
      —Comme vous voudrez. Il serait peut-être plus prudent d’égratigner un peu ce petit entêté… ce serait un leçon bien méritée. Enfin, tout sera fait selon vos désirs. J’ose espérer qu’un seul coup de feu satisfera votre adversaire. Quant au lieu du combat, disons le bayou St. Jean, puisque c’est le lieu choisi pour tous les duels; et, pour cette raison sans doute, il s’y trouve certaines commodités en cas de blessures. Quant au jour, mon opinion est qu’on ne doit pas laisser traîner ces sortes d’affaires. Disons donc après-demain si cela ne vous contrarie pas. 
      —Je n’ai rien à dire contre ces arrangements, répondit Pierre. Voyez Daunois et n’oubliez pas de faire avertir le docteur Fortin; c’est le médecin de ma famille et je tiens à ce qu’il nous accompagne. Et maintenant, adieu, mon ami… Souvenez-vous que j’approuve d’avance tout ce que vous ferez. Adieu encore une fois. 
      Et Pierre serrait de nouveau la main d’Alcée entre les siennes. 
      —Il faut que je retourne chez moi: j’ai bien des choses à faire pendant la seule journée qui me reste peut-être à vivre. 
      M. Longer essaya de détourner les idées de son ami de cette lugubre perspective qui l’oppressait malgré lui, mais Alcée Longer était lui-même profondément ému. 
      Il est inutile d’ajouter que toute idée de réconciliation fut repoussée par Georges et par ses témoins. Ils acceptèrent le lieu et l’arme, ne demandant qu’une faveur: de remettre le duel au jeudi. Alcée Longer avait demandé qu’il eût lieu le mercredi. On était au mardi, cela donnerait donc deux jours à Georges pour pratiquer et étudier le tir au pistolet, et à Pierre le temps de mettre de l’ordre à ses affaires. Il employa la nuit du mardi et la journée du mercredi à écrire. Sa première lettre ou plutôt son testament fut adressée à Alcée Longer, son avocat et son ami. Il le nommait, de concert avec Hermine, tuteur de ses enfants. Il léguait à sa femme la moitié de sa fortune, et espérait, disait-il, qu’on trouverait toutes ses affaires en ordre. 
      La seconde lettre portait l’adresse de Marie. C’était avec tout l’élan d’un profond désespoir que le malheureux père suppliait sa fille de lui pardonner le mal qu’il lui avait fait: 
      "Oh! ma bien-aimée! écrivait-il, est-il bien possible que ce soit moi qui vienne briser ton bonheur? moi, ton père, qui t’aime assez pour te sacrifier sa vie! Mais s’il est une chose qui doive porter un adoucissement à ma peine, c’est la pensée que Georges est indigne de toi… S’il t’avait aimée, ma fille, il aurait accepté les excuses de ton père!" 
      Ensuite, il recommandait Hermine à ses filles; il leur disait: 
      "Aimez-la, chères enfants! aimez-la, cette pauvre mère si bonne, si dévouée… et qui a tant souffert!" 
      La troisième lettre, comme nous devons le deviner, était pour Hermine. Oh! cette lettre aurait arraché des larmes au cœur le plus endurci! 
      Après les avoir adressées toutes les trois, Saulvé les enferma dans son bureau, mais laissa la clef dans la serrure. 
      Le mercredi soir, Pierre, en recevant le bonsoir de ses enfants, les pressa plus tendrement sur sa poitrine. Ah! comme il se sentit faible en cet instant! que de peines il eut à maîtriser son émotion! 
      —Qui sait! se dit-il, c’est peut-être leur dernier baiser que je viens de recevoir! et jamais, peut-être, je ne les tiendrai encore pressés sur mon cœur! 
      Il avait averti Hermine qu’il serait forcé de partir au jour, le lendemain, pour se rendre au magasin afin d’y surveiller l’envoi de divers colis de marchandises destinés à la Rivière Rouge. Elle le crut comme elle le croyait toujours. Mais lui, en pressant un dernier baiser sur les lèvres de sa femme, s’écria en lui-même: 
      —Ah! je jure que ce sera le dernier mensonge que je lui dirai! 
      Il avait été convenu entre Saulvé et ses témoins qu’ils se rencontreraient à un certain détour de la route, et ces derniers étaient déjà au lieu de rendez-vous lorsque Pierre arriva. MM. Longer et Daunois, accompagnés du docteur Fortin, mirent pied à terre en apercevant la voiture de Pierre et renvoyèrent le cab de louage dans lequel ils étaient venus. Ils entrèrent tous les trois dans la coupé où Saulvé était seul. Daunois portait à la main une boîte de pistolets. 
      —J’ai porté les miens, dit Pierre. 
      —Tant mieux! dit Longer; nous leur en laisserons le choix. 
      En arrivant au bayou St. Jean, Pierre et ses témoins aperçurent sous les arbres une voiture qu’ils supposèrent devoir être celle de leurs adversaires, car ceux-ci se promenaient au bord du bayou. 
      Après avoir mis pied à terre, Pierre et ses compagnons s’avancèrent vers le bayou, et Daunois, adressant la parole aux témoins de Georges, qui, eux aussi, avaient amené un médecin, le docteur Lebeau, qui était bien certainement, comme le docteur Fortin, un des premiers médecins de la Nouvelle-Orléans: 
      —Messieurs, dit-il, ayez la bonté de me suivre: nous avons à choisir le lieu du combat. 
      —Un moment, s’il vous plaît, messieurs, dit Pierre en posant une main sur l’épaule de Daunois.
      Et, faisant trois pas vers son adversaire: 
      —Georges, dit-il, en présence de ces six messieurs dont l’honnêteté et le courage nous sont connus, je vous demande pardon de ce que j’ai fait… Je reconnais mes torts et suis prêt à tout pour vous les faire oublier. 
      —Il n’y a qu’une seule chose à faire, monsieur, répondit le jeune homme d’un ton sec. Nous sommes ici pour nous battre, et par le ciel nous nous battrons. 
      —Georges, reprit Pierre dont la pâleur seule dénotait l’émotion, Georges… au nom de Marie!… 
      —Marie est votre fille, monsieur, répondit Georges avec une sorte de férocité dans le regard et dans la voix, et je n’oublierai jamais l’insulte que j’ai reçue des mains de son père. 
      Et, se retournant vers ses témoins: 
      —Pressez vos arrangements, messieurs, dit-il. 
      —Alors, dit Pierre, que le sang qui coulera ici retombe sur votre tête! 
      Georges lui répondit par un rire de mépris. Ah! comme Pierre et Hermine avaient mal jugé ce jeune homme! Faible et libertin, il n’avait pas su résister aux avances d’une femme dont l’infamie lui était connue. Et, au lieu de laisser son âme se retourner vers le pardon que sollicitait Pierre au nom de Marie, de Marie qu’il aimait pourtant, il s’abandonnait à un besoin de vengeance qui neutralisait tout autre sentiment. 
      Les préliminaires du duel furent vite arrangés. A ce cri: Feu! poussé par Alcée Longer, les deux adversaires devaient tirer ensemble et recommencer une seconde fois si ni l’un ni l’autre n’était atteint. Cette dernière clause avait été exigée par Georges. 
      Derrière ce dernier, s’élevait un petit arbre dont les rares branches s’étendaient dans l’espace. C’était sur cet arbre que le regard de Pierre était fixé. Au mot: Feu! la balle de son pistolet abattait la branche la plus élevée de l’arbrisseau; mais, à peine l’eût-il touchée qu’il laissa échapper l’arme que retenait sa main, et, tournant sur lui-même, serait tombé de tout son long sur la terre si le bras de Charles Daunois ne l’avait retenu et soutenu. La balle de Georges s’était logée au milieu de la poitrine de son adversaire. 
      En un instant, le blessé, en proie à un profondévanouissement, fut étendu sur l’herbe avec les plus grandes précautions et les deux médecins s’agenouillèrent à ses côtés.


CHAPITRE XXVIII.

      Même en ce moment terrible, en face de ce mourant qui avait été un protecteur, un tendre ami pour lui, Georges ne montra aucune émotion. Jetant de côté le pistolet qu’il avait gardé la main et qui appartenait à Daunois, il se retourna vers ses témoins, qui eux, partageaient l’anxiété générale: 
      —Messieurs, leur dit-il, nous n’avons plus rien à faire ici et nous y perdons un temps précieux. Partons, je vous en prie, avant que la police soit à nos trousses. 
      Ils le suivirent vers la voiture qui les avait amenés; mais avouons que leur sympathie n’était plus avec celui qu’ils venaient d’assister et qui, en cet instant, leur montrait sans rougir sa froide cruauté et la joie qu’il éprouvait d’avoir pu assouvir sa vengeance. 
      Arrivé à la voiture, Lucien Forstall s’arrêta et le doigt étendu vers l’arbrisseau dont la branche à demi coupée par la balle de Pierre restait suspendue dans l’espace: 
      —Voilà où votre adversaire a tiré, dit-il. 
      Pour toute réponse, Georges haussa les épaules et entra dans la voiture. 
      —Docteur, demanda Alcée Longer au docteur Fortin, qu’allons-nous faire de ce malheureux? 
      Le médecin secoua la tête en silence. 
      —Ah! dit-il, il y a bien peu à faire pour lui… S’il vit jusqu’à ce soir, ce sera beaucoup. 
      —Pouvons-nous le transporter chez lui? 
      —Oh! non! la chose absolument impossible; mais là, à quatre pas, se trouve une petite auberge où il y a toujours une chambre prête à recevoir les blessés. Courez, Daunois, demandez un brancard ou quelqu’autre moyen de transport, et ordonnez la chambre en question. Surtout, dépêchez-vous! 
      En cet instant Pierre revenait à lui. 
      —Ma femme!… mes enfants!… s’écria-t-il; oh! je vous en supplie, menez-moi près d’elles! 
      —Ce que vous demandez est impossible, mon ami, répondit Alcée Longer, dont le désespoir pouvait à peine se contenir. On va vous porter tout près d’ici… dans cette petite maison… là, à quatre pas… Et moi, je prendrai votre voiture et j’irai chercher Mme Saulvé et vos filles. 
      —Hâtez-vous, Alcée! dit le mourant; je ne veux pas mourir avant leur arrivée. 
      —Du courage, Pierre, dit le médecin; je vous promets que vous les reverrez. 
      En cet instant le brancard arrivait et quatre hommes transportaient le blessé à la petite auberge où il fut installé dans le lit sur lequel bien d’autres avaient souffert et étaient morts avant lui. 
      Hermine, en voyant revenir la voiture de son mari et en en voyant descendre M. Longer, avait pressenti un malheur, et son premier mot en abordant l’avocat fut: Pierre? 
      —Pierre! Pierre! répéta-t-elle, où est-il? que venez-vous m’annoncer, M. Longer? Mon mari est-il mort? 
      —Rassurez-vous, madame, répondit Alcée; votre mari vit, mais il est dangereusement blessé… Il est au bayou St. Jean… Il vous appelle, vous et ses enfants… Pressez-vous, madame. 
      Ce mot, bayou St. Jean, avait dit à la pauvre femme qu’il s’agissait d’un duel, mais comme, en cet instant, elle était loin de soupçonner le nom de l’adversaire de son mari! 
      Les préparatifs furent promptement terminés et avant de monter avec ses filles dans la voiture dont Josué venait de changer les chevaux, Hermine eut la précaution d’envoyer un messager au bon abbé Mony, le même prêtre qui avait assisté Henri à ses derniers moments. Elle le faisait prier de venir les rejoindre au bayou St. Jean. 
      Ce fut pendant le trajet qui les séparait de celui dont la voix déchirante ne cessait de les appeler qu’Hermine et ses enfants apprirent le nom de l’adversaire de Pierre. 
      Pauvre Marie! ce coup, auquel elle s’attendait si peu, fut terrible pour elle! 
      Je ne m’appesantirai point sur cette dernière entrevue de ces époux qui, malgré tout ce qui était arrivé, s’aimaient tendrement et avaient toujours conservé l’un pour l’autre une profonde estime et une tendresse sans égale. 
      —Hermine, dit Pierre après avoir reçu les baisers de sa femme, Hermine, je n’ai pas la force de parler et de te répéter combien je regrette ma conduite passée… mais, ma bien-aimée, tu trouveras dans mon bureau mes derniers adieux, mes dernières volontés… Tout ce que je vous demande, à toi et à Marie, c’est de me répéter que vous me pardonnez tout le mal que je vous ai fait! 
      Oh! comme ce double pardon lui fut vite accordé! 
      Dès que le bon prêtre arriva Pierre lui-même demanda à être laissé seul avec lui, et au bout de quelques instants on l’entendit dire: 
      —Je puis mourir à présent… mon Dieu et Hermine m’ont pardonné! 
      Oh! comme il recommanda à ses filles d’aimer leur mère, de la rendre aussi heureuse qu’elle avait été jusqu’ici malheureuse! 
      Et au moment où les derniers rayons du soleil disparaissaient derrière les grands arbres qui bordaient le bayou St. Jean, Pierre, les yeux attachés au doux visage de sa femme, rendait le dernier soupir. 
      Il avait exigé qu’elle se plaçât bien en face de lui… 
      —De manière, avait-il dit, que je puisse te voir jusqu’à la fin. 
      Pendant la nuit qui suivit, le corps fut rapporté aux Magnolias et le lendemain un immense cortège le suivait au cimetière St. Louis. Il fut enseveli dans la voûte de famille, où dormaient déjà ses deux fils. 
      Oh! avec quelles malédictions la nouvelle de cette mort fut reçue par les habitants de la Nouvelle-Orléans! Comme celle de Louis Pain, elle fut imputée à Violetta la quarteronne et si, cette fois, elle ne se fût soustraite par la fuite à l’indignation générale, sans nul doute, on lui eut fait un mauvais parti, et je n’aurais pas été étonné, me dit le major, si la populace, dans sa rage, l’eût mise en pièces. 
      Une foule immense entoura les Violettes appelant, d’un cri formidable, Violetta la quarteronne. 
      Ce fut la tante Aspasie qui parut, mais c’était une femme de précautions, nous le savons; elle avait fait prévenir la police et c’est flanquée de deux agents qu’elle se montra sur la galerie. Elle prit à témoins tous les saints du Paradis que La Miette était partie pour les Natchitoches, qu’elle était chez une de ses tantes et que le bon Dieu seul savait quand elle reviendrait. 
      Beaucoup de personnes la soupçonnèrent d’être partie avec Georges Ormsby qui, lui aussi, s’était soustrait par la fuite à la punition que la loi réserve aux duellistes. Mais Violetta n’était ni aux Natchitoches, ni avec Georges. En apprenant la mort de Pierre, elle se dit que les conséquences de cette mort pourraient lui coûter cher, et elle courut s’embarquer, après avoir réalisé tout son argent, empaqueté tous ses bijoux, à bord d’un vaisseau en partance pour la Havane, où demeurait en ce moment Octavia la quarteronne. 
      Au bout de deux ans, lorsque la mort de Pierre Saulvé semblait être tout à fait oubliée, on vit, un beau matin, reparaître Mlle Miette, plus belle, plus séduisante que jamais. Elle n’était pas seule et, en reprenant possession de sa maison, elle y introduisit un beau et jeune hidalgo, don Cesario Robero, que l’on disait trois fois millionnaire et que Violetta présenta à ses amies comme son nouvel entreteneur, le successeur du pauvre Pierre Saulvé. 
      Les quarteronnes de la Nouvelle-Orléans avaient un grand faible pour la capitale de l’île de Cuba et elles trouvaient moyen d’en tirer non seulement des fruits de toutes sortes dont elles étaient fort friandes, mais encore de riches entreteneurs. 
      Ces deux années que Violetta avait passées à la Havane amenèrent peu de changements aux Magnolias. Hermine, comme par le passé, avait voué sa vie à ses enfants et aux bonnes œuvres que sa fortune lui permettait de continuer sur une plus grande échelle. Marie, toujours vêtue de deuil comme sa mère, avait, jusqu’ici, consacré sa vie à cette mère chérie, ainsi qu’elle l’avait promis à son père. Lorsqu’Hermine la suppliait de mettre ses vêtements noirs de côté: 
      —Oh! non, maman, répondait-elle, je porte deux deuils: celui de mon père et celui de mon amour. 
      Les sœurs de Marie, Cora et Rosa, avaient beaucoup grandi pendant ces deux années et étaient aujourd’hui deux adorables créatures de seize et de quatorze ans. 
      Une nouvelle année s’écoula et Hermine se vit obligée, malgré le profond chagrin qui remplissait toujours son cœur, de reparaître dans le monde et les fêtes afin d’y conduire Cora, qui était folle des plaisirs. 
      Lorsqu’Hermine supplia Marie de les accompagner, la jeune fille pria sa mère de l’écouter quelques instants et eut avec elle une longue conversation. Ce qu’elle lui demandait avec tant d’onction, c’était la permission de prendre le voile et de devenir une sœur de charité. 
      En vain Hermine s’opposa-t-elle à ce désir, en vain rappela-t-elle à sa fille le serment qu’elle avait fait à son père de lui consacrer sa vie, Marie trouvait réponse à tout. 
      —Oui, dit-elle, j’ai juré à papa de t’aimer, de te soigner… j’ai attendu avec patience pendant trois longues années que mes sœurs pussent prendre ma place près de toi… Elles seront trois à te soigner, car, quant à t’aimer, tu sais bien que, même sous l’habit de religieuse, mon cœur battra toujours à ton nom. Et, en choisissant l’ordre des Sœurs de la Charité, je pourrai venir te voir de temps en temps. Oh! maman, ne me refuse pas! 
      Et la conséquence de cette conversation fut, le mois suivant, au pied de l’autel de la vieille Cathédrale, la prise de voile de la Sœur Thérèse, Mlle Marie Saulvé dans le monde. 
      Les journaux, en racontant cette prise de voile, ajoutaient que Violetta la quarteronne avait eu l’impudence de vouloir y assister et avait réussi, même dans un moment aussi solennel, à attirer sur elle une partie de l’attention, par sa toilette excentrique, par la beauté et la quantité de ses diamants et surtout par le tapage qu’elle trouva moyen de faire dans le saint lieu. 
      "Nous sommes maintenant en 1870, acheva l’ami qui m’avait aidée à trouver une partie des faits relatifs à Violetta la quarteronne. J’ai trois années de plus que cette femme et l’ai connue pendant sa brillante et honteuse carrière. Aujourd’hui, La Miette a soixante-sept ans et n’a certainement rien conservé de son ancienne beauté. Après son retour à la Nouvelle-Orléans, sa vie devint une folie continuelle. Ce don Cesario Robaro n’était, à ce qu’il paraît, qu’un aventurier qui sut s’emparer, morceau par morceau, de tout la fortune de la jeune fille. Sa belle maison, ses chevaux, ses voitures, même ses bijoux, tout disparut graduellement, sous le marteau de l’encanteur, et, lorsqu’une dizaine d’années plus tard la tante Aspasi mourut, La Miette se considéra heureuse de pouvoir se réfugier dans la petite maison de la rue Dauphine que sa tante lui avait léguée avec une dizaine de mille piastres qu’elle sut conserver grâce à l’expérience qu’elle avait acquise. 
      "Comme toutes les vieilles quarteronnes qui ont été de fameuses coquines dans leur jeune temps, Violetta est devenue dévote. Elle a suivi en cela l’exemple de la tante Aspasie. Et lorsque, par hasard, vous entendez la messe, le dimanche, à l’église des Jésuites, si vous voyez apparaître une toute petite vieille, une véritable miette de l’humanité, coiffée d’un madras bien empesé (mais qu’a-t-elle donc fait de ses cheveux d’or?) et qui, en égrenant les grains de son chapelet de ses doigts tremblants, vient s’agenouiller devant la chaise qu’elle a portée dans l’allée de gauche, regardez-la bien et dites-vous que c’est tout ce qui reste de cette fameuse beauté qui s’appelait Violetta la quarteronne et qu’on désigne aujourd’hui sous le nom de la tante Miette. 
      "Les trois filles d’Hermine se sont toutes bien mariées. L’aînée, Cora, a épousé le fils aîné d’Alcée Longer; Rosa, la seconde, celle qui aujourd’hui habite les Magnolias, s’appelle la bonne vieille Mme Forstall, tandis que la petite Louise, sous le nom de Mme Thompson (elle a épousé un Américain), a célébré, il y a quinze jours, le vingt-cinquième anniversaire de son mariage. Ces deux sœurs, Rosa et Louise, sont les seules qui restent de toute la famille de Pierre Saulvé. Hermine a vécu assez longtemps pour assister au mariage de ses trois filles. Elle est morte, entourée de tous ses enfants, et, au chevet de la mourante, on voyait une sœur de charité agenouillée et répétant en pleurant la prière des agonisants. C’était la sœur Thérèse, ou plutôt Marie, qui n’avait point oublié la promesse fait à son père de toujours aimer sa mère. Pauvre Marie! elle ne survécut pas longtemps à cette chère mère. Deux années plus tard, d’après la prière de ses sœurs (ceci est contre les règles du couvent) on porta le modeste cercueil où dormait la sœur Thérèse dans le riche mausolée où reposaient son père, sa mère et ses frères, et où, quelques mois plus tard, Cora vint les rejoindre. 
      "Avant de terminer l’histoire de Violetta la quarteronne, il nous faudra dire quelque chose de Georges Ormsby. Craignant les suites de son duel, il avait quitté la Nouvelle-Orléans le même jour de la mort de Pierre, cachant sous l’apparence d’une froide indifférence le remords qui, bien certainement, devait lui dévorer le cœur. 
      "Comme beaucoup de personnes, Georges était vindicatif et, guidé par un faux point d’honneur, se serait cru déshonoré s’il n’avait obtenu vengeance de l’insulte qu’il avait reçue des mains de Pierre Saulvé. Les circonstances pénibles attachées à cette insulte n’en altéraient point la gravité et Georges devenait un héros à ses propres yeux en sacrifiant l’amour de Marie au bonheur d’humilier Pierre et au bonheur encore plus grand de tirer de lui, le pistolet à la main, une vengeance éclatante, une vengeance dont on parlerait partout et qu’on citerait sans le moindre doute comme un trait d’héroïsme. Mais, après avoir obtenu cette vengeance, après avoir vu son adversaire mourant, frappé par lui, son âme s’ouvrit au désespoir et au remords, et ce fut à grande peine qu’il força son visage à se revêtir de ce masque glacé qui attirait sur lui le mépris et l’indignation de ses compagnons. 
      "Ce fut donc en proie à un profond chagrin, à un remords cuisant que Georges revint chez ses parents qui habitaient la petite ville de St. Martin. Il se passa bien du temps avant qu’il réussît à oublier ce qui s’était passé. Plus d’une fois, il fut tenté d’écrire à Marie et de solliciter son pardon; mais il reconnaissait l’inutilité d’une semblable démarche; Marie, il ne le savait que trop bien, n’aurait jamais consenti à épouser le meurtrier de son père. 
      "Au bout de trois années, il lut sur un journal de la Nouvelle-Orléans le récit de la prise de voile de Marie Saulvé. Ce fut pour lui un nouveau sujet de désespoir. Mais tout s’affaiblit, tout passe avec le temps, et cinq ans après son duel, Georges était non seulement consolé, mais marié à une jeune et jolie personne qu’il sut rendre heureuse et dont il eut plusieurs enfants. Aujourd’hui, Georges Ormsby est riche et entouré d’une grande famille d’enfants et de petits-enfants. Mais, bien certainement, il a gardé au fond du cœur le souvenir de deux femmes, l’ange et le démon qui ont eu sur sa jeunesse une si terrible influence. Jamais il ne prononce leurs noms. Ni sa femme ni ses enfants ne les ont entendus. Mais lui? Ah! comme il se souvient bien des traits angéliques, de la douceur de Marie Saulvé! Comme il bénit son souvenir et les courts moments de bonheur qu’il a goûtés près d’elle! mais, à côté de ce visage si pur, si doux, s’élève celui d’une autre femme, d’une femme dont l’horrible souvenir lui fait détourner la tête avec horreur, dont il voudrait pouvoir chasser à jamais les traits de son souvenir, les traits abhorés aujourd’hui de Violetta la quarteronne."
 

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.


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