Saint-Denis

par Charles Testut

Première partie: La Mission

Chapitre 1 - Chapitre 2 - Chapitre 3 - Chapitre 4 - Chapitre 5 - Chapitre 6


Chapitre premier

La Halte de Nuit

      Il est presque nuit. Dans le sentier humide d’une épaisse forêt s’avancent, un à un, forcés par le peu de largeur de cette sorte de chemin, cinquante à soixante hommes bizarrement accoutrés. Celui qui marche en tête de cette colonne a une allure décidée, des mouvements hardis…et cependant, la légère oscillation de ses épaules et son souffle parfois plus bruyant indiquent la fatigue. Il semble être le chef de cette petite troupe qui marche comme lui, silencieusement. Les premiers qui le suivent portent des habits communs que les pluies, la boue et la poussière ont recouverts de cette couleur grisâtre connue des chasseurs et des piétons, dans la saison mauvaise. Les autres sont à peine vêtus: ils portent sur les épaules une sorte de couverture de laine, tatouée comme leur visage. Leur chevelure pendante et raide comme ces chandelles de glace attachées à vos toits, dans les forts hivers, cache leurs yeux et une partie de leur visage. La fatigue ne semble pas les avoir atteints. Leurs pas cadencés s’élèvent et s’abaissent avec la raideur ployante des machines que fait mouvoir la vapeur.
      Soudain le cri d’un oiseau de nuit retentit dans le silence et l’écho le multiple dans la profondeur des bois. Aussitôt le dernier marcheur de la petite troupe que suit notre curiosité, frappe du doigt l’épaule de celui qui le précède, et le signal tacite répété de la queue à la tête, arrive au chef. Toute la colonne s’arrête puis se resserre en silence, enfermant le chef dans une espèce de cercle. Quelques minutes encore s’écoulent sans qu’une parole soit prononcée, même à voix basse.
      —As-tu entendu? dit un sauvage, en s’adressant au chef.
      —Oui, j’ai entendu le cri du hibou.
      —Non…tu vas voir.
      Et le sauvage s’étant éloigné de dix pas, les échos répétèrent le même cri, mais plus guttural, plus profond et semblant descendre du sommet des bois.
      Une minute après, le sauvage était de retour.
      —J’ai mieux imité que l’autre, dit-il; l’autre a crié de trop bas…il ne sait pas placer ses mains.
      Au même instant, comme pour servir de base à la comparaison, un troisième cri fut jeté dans l’espace, au milieu du silence de la nuit.
      —Maintenant, dit le chef, c’est un hibou ou le diable.
      —Pas encore, reprit l’Indien; perdons-nous de cent pas… et nous allons voir; c’est le signal d’un rendez-vous.
      A peine la petite troupe eut-elle suivi ce conseil et se fut-elle enfoncée dans un fourré épais, que des pas se firent entendre non loin de l’endroit qu’elle venait de quitter. Des torches furent allumées et jetèrent au milieu des ténèbres épaisses, un cercle de feux rouges et tremblans. Plusieurs troupes arrivèrent, l’une après l’autre, par différentes issues… et chaque troupe allait former dans le cercle précédent un autre cercle plus petit. Au bout d’une demi-heure, deux cents guerriers étaient réunis et semblaient attendre encore. Avec la patience qui caractérise les Indiens, tous ces hommes ramassèrent ça et là quelques branchages qu’ils amoncelèrent, chacun pour soi, et s’accroupirent, l’un près de l’autre, tenant chacun d’une main leur flambeau résineux d’où s’élevait une épaisse fumée et une flamme ardente. La petite troupe que nous savons cachée à cent pas de là pouvait tout voir sans crainte d’être vue, étant dans l’obscurité et ses regards plongeant dans un foyer de lumière.
      Le temps s’alourdissait; quelques éclairs sillonnaient les nues et un orage encore lointain commençait à gronder.
      Tout à coup la troupe des guerriers se penche vers le sol, et quelques secondes après se redresse d’un bond, comme mue par un ressort. Un sifflement aigu, bref, impératif, a retenti et quatre guerriers d’une stature athlétique s’avancent, conduisant, au contre du carré qu’ils forment, une jeune femme demi-vêtue, dont les longs et noirs cheveux tombant en cascades, cachent en partie les brunes épaules. Sa taille est moyenne mais souple, onduleuse comme la marche du tigre dont, en ce moment, elle a le regard ardent et enflammé. Ses jambes nues jusqu’aux genoux, coulées au moule de la statuaire, se terminent par deux pieds mignons et cambrés que chaussent des sortes de sandales coquettes, toutes bariolées de vives couleurs. Cette femme qui paraît avoir de dix-huit à vingt ans, s’avance calme et fière, les bras croisés sur la poitrine….. et, n’était ce regard allumé que nous avons dit, on croirait aussi bien qu’elle va chercher un époux et maître, qu’on voit, aux lugubres apprêts qui l’entourent, qu’elle marche courageuse au supplice.
      La grande voix de l’orage se rapprochait peu à peu.
      Les quatre guerriers occupent le centre du triple cercle de leurs compagnons, et, au milieu d’eux, se tient droite et fière, la jeune femme aux longs cheveux déroulés.
      A quelle race appartient-elle? Sa couleur n’est pas celle des races sauvages; ce n’est pas non plus celle des races européennes qui, depuis longtems déjà, ont exploré le pays. C’est un milieu entre ces deux origines, tenant de l’une et de l’autre. Forte et souple, gracieuse et bien prise, d’une peau légèrement bronzée comme celle des hommes que les voyages et les travaux de la mer ont brunis, si surtout ils ont vu le jour sous un soleil brûlant, elle promenait autour d’elle un regard fier et lent… parfois un frémissement nerveux parcourait son beau corps, comme la secousse du fil électrique: car peut-être, malgré le courage de sa fierté, elle sentait déjà la sifflante lanière cingler cette peau douce et moite, en y laissant des traces bleuâtres!
      Cependant la petite troupe s’était rapprochée, peu à peu et sans bruit, du lieu où devait se passer la triste scène dont nous avons vu quelques préliminaires. Des yeux ardens étaient braqués vers le centre du triple cercle lumineux. Le chef surtout, devançant de quelques pas tous les autres, plongeait un regard ardent et fixe, à travers les rangs des guerriers, vers la jeune victime. Son regard semblait appeler l’autre regard, comme le serpent magnétiseur appelle à lui l’oiseau qui veut en vain le fuir.
      Alors un chant commença, d’abord lent et monotone, puis ardent et précipité. Les guerriers s’étaient assis sur leurs fagots, faisant des gestes de la main droite et agitant leurs torches de la main gauche, et ils disaient:
      «La grande lumière du ciel s’est couchée trois fois depuis son crime…. Les juges ont pris la balance, et le plateau du mal a baissé…. Son père est un visage pâle et sa mère une femme du soleil…. Le visage pâle est parti sur une grande pirogue et la femme abandonnée a jeté son beau corps dans une rivière et les roches l’ont déchiré; son sang a rougi les pierres et les taches y sont encore, parce que l’eau du ciel n’efface pas le sang…. Et la jeune fille qui est là, est devenue la femme d’un grand de la tribu…. Le sang de l’homme pâle a crié pour le mal, et on l’a surprise la nuit avec un visage pâle comme son père….
      L’orage grondit plus rapproché, et la voix des guerriers continuait:
      «La femme coupable a mérité la mort: son crime est noir comme la nuit et le soleil ne doit pas voir son supplice…. Elle sera attachée à un poteau de bois maudit; la moitié de son corps sera mis à nu et frappé avec des cordes de peau de bœuf, pour faire sortir le mal…. Et, avant que le jour paraisse à travers les grands bois, elle sera brûlée avec le poteau maudit…. Et on creusera la terre pour y jeter les cendres, de peur qu’elles n’aillent dans les airs semer le poison du mal dans les tribus des hommes libres.
      Les éclairs brillaient l’un sur l’autre et le bruit du tonnerre hurlait furieux. Et les guerriers chantaient en agitant leurs torches en cercles précipités:
      «A mort! à mort la femme coupable! Le Grand-Esprit le veut et le plateau du mal a baissé quand les juges ont pris la balance! —A mort, à mort!
      Puis, à un signal, le silence le plus profond succéda au tumulte de cette scène. Les hurlemens du tonnerre frappaient seuls, à coups redoublés, les échos de la nuit.
      Un chef des guerriers se leva, jeta sur la foule qui l’entourait un regard circulaire et dit:
      «Le chant des guerriers est fini. Fata est promise à la mort, après que son corps aura été débarrassé du mal par le supplice. Plantez le poteau maudit, attachez-y la femme coupable et frappez!»
      Alors commencèrent les derniers apprêts. La victime, calme et fière, élevant ses deux mains au ciel, comme pour le prendre à témoin de ses paroles, répondit d’une voix claire, ferme et harmonieuse:
      «Non! la femme du chef de la tribu, la fille de l’homme pâle n’est pas coupable…. L’espion a menti! Ce n’était pas pour le crime de la chair que la fille de la tribu libre était avec le visage pâle.
      —Pourquoi, reprit le chef qui avait prononcé la sentence, pourquoi était-elle avec lui quand le soleil était parti depuis longtems?
      —Le Grand-Esprit le sait…
      —Parle devant les guerriers…
      —Non! Il vaut mieux une mort que cent morts!
      —Parle mieux, pour que la lumière se fasse dans l’esprit de la tribu…
      —Non! Celui qui frappera la fille de la tribu, sera frappé plus fort. Celui qui la brûlera sera brûlé avec tous les siens! —J’ai dit!
      —Tu mourras!
      La jeune femme n’ajouta pas un mot: elle croisa ses beaux bras sur sa poitrine, jeta autour d’elle un regard dédaigneux et attendit.
      Le poteau fatal était dressé et les guerriers divisés en plusieurs groupes, s’entretenaient à voix basse et par signes…tandis qu’à quelques toises de là notre troupe, cachée dans l’obscurité, suivait cette scène avec un palpitant intérêt. De tems à autre, le sauvage au cri de hibou glissait de l’un à l’autre, jetant quelques mots rapides à l’oreille de chacun. Le chef, dans une attitude de lion prêt à s’élancer, attendait, la main sur ses armes, tandis que le sauvage plus prudent cherchait à le contenir.
      —La mission, lui dit-il; la mission!
      —C’est vrai, répondit le chef…attendons.


II.

Le Double Coup.

      La jeune femme fut alors saisie par deux des guerriers qui l’avaient amenée; le vêtement qui la couvrait jusqu’au cou fut rabattu jusqu’à la ceinture; ses mains furent liées par derrière et attachées à l’extrémité du poteau maudit qui n’avait que trois pieds de hauteur, de manière à ce que le dos à nu de la victime pût recevoir, sans obstacle, les coups auxquels elle était condamnée. Quand tout fut prêt, le chef qui avait prononcé la sentence après le chant des guerriers, se leva de nouveau:
      —Fata, dit-il…pour la dernière fois, parle devant les guerriers de la tribu, pour leur faire comprendre ton innocence…ou bien jette au Grand-Esprit ton chant de mort.
      Les éclairs jetaient des langues de feu, coup sur coup, et les éclats furieux de la foudre criaient comme la voile du vaisseau que déchire la tempête.
      “—La fille de la tribu va mourir, commença la victime. Elle va mourir innocente; les hommes la croient coupable, mais le Grand-Esprit sait la vérité…et il frappera celui qui tue.
      “Ma vie a été heureuse…Mon père était un homme plus grand que les autres hommes…ma mère était une belle jeune fille qui se donna au visage pâle…et elle est morte parce qu’il l’a quittée?..mais il est revenu depuis…et il a pleuré la mort de celle qui n’a pas su attendre son retour.—Le père a embrassé sa fille…sa fille qui va mourir…et il lui a appris le bien…et sa fille a fait le bien: c’est pour le bien qu’elle va mourir!
A cet endroit de son chant, la jeune femme baissa la voix: ce fut comme un murmure plaintif, comme un entretien que le Grand-Esprit seul devait entendre:
      “Les guerriers voulaient égorger cent visages pâles…et mon père est un visage pâle!—Alors, la jeune femme de la tribu a déjoué le complot de la tribu…elle a eu des entretiens de nuit avec les frères de son père, pour les avertir de la mort.—Elle a été surprise…on s’est emparé d’elle…on l’a jugée et condamnée…. Son corps va être la chair du supplice, et le soleil ne verra que son cadavre, à travers la poussière où le gazon fleurira!
      Peu à peu, exaltée par la pensée de la mort, par la conscience d’une action généreuse, la pauvre victime sentit descendre en elle, comme une rosée d’en haut, la poésie qui n’est jamais sourde à la Foi, à l’Espérance, au Martyre. Elle continua d’une voix pleine de larmes, mais de ces larmes qui sont le charme de la douleur, le baume de la plaie, la clé d’une espérance inconnue:
      “Adieu, dit-elle,…adieu beau soleil qui mûrissais nos épis, vertes savanes où nous dansions après la pêche et les travaux du jour! Grand-Esprit que mon père m’a appris à connaître, toi qui as une palme pour le bien et un pardon pour le mal, oh! soutiens-moi dans l’épreuve…. Fais que je sois plus forte qu’ils ne sont barbares, et pardonne-leur, puisqu’ils ignorent!
Elle se tut. Un assez long silence succéda à ce chant qui finissait par une prière…mais l’orage grondait toujours plus rapproché…et les yeux cachés dans l’ombre suivaient cette scène avec une anxieuse terreur.
      —Frappe! dit le chef…
      Un bras nerveux s’éleva, fit siffler dans l’air une lanière aiguë et longue qui retomba avec un bruit sec et mat sur ces belles épaules où apparut un sillon bleuâtre. Le bras de l’exécuteur se releva une seconde après…mais les nuées se déchirèrent avec un fracas horrible, et un sillon de feu rapide comme la pensée, s’abattit au milieu des guerriers immobiles de terreur.
      Le bourreau était étendu à terre, sans mouvement, sans souffle, tenant encore à la main la corde du supplice.
      —Partons, dit le grand chef…. Nous consulterons les anciens.
      Et les guerriers se levèrent lentement et s’éloignèrent dans le bois, en laissant là la jeune femme attachée au poteau. Les lumières des torches s’éloignèrent peu à peu et la plus profonde obscurité succéda aux vives clartés du bois résineux.
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      Le soleil s’est levé, pourpre et or, et darde ses rayons ardens, tamisés et adoucis par les feuilles innombrables des bois. A l’orage de la nuit a succédé un calme plat, comme l’affaissement succède aux violentes colères, dans la nature humaine. Une vapeur blanchâtre et épaisse s’élève de la terre, attirée par l’astre réparateur et fécondant.
      Nos marcheurs de la nuit ont changé de rôle. Voyez-les, après quelques heures seulement d’un repos obligé; ceux-ci, la hache en main, font tomber le cypre et le chêne, le copal et le noyer, qu’ils ébranchent, équarrissent, coupent de longueur, roulent et disposent, sur un emplacement un peu élevé… ceux-là, de ces mêmes pieds vigoureux qui ont marché une partie de la nuit dans les grands bois, pétrissent une sorte de mortier rouge et vert: c’est la mousse des arbres mêlée à une terre rougeâtre, et qui forment ensemble le bousillage dont se construisent les murailles des cabanes. Le chef va et vient,, architecte apprenti, disposant, mesurant, calculant; il taille, il coupe, il perce… son activité n’a pas de halte. Le marteau, la hache, la scie, la bêche, les chants en mesure, apprennent aux échos surpris mille et mille cris jusqu’alors ignorés. Le voyageur qui, éloigné d’un quart de mille de cette agitation, serait tout à coup assiégé par ces mille bruits mille fois répétés par les échos, se demanderait, au milieu de ces solitudes sublimes, au milieu de ces bois majestueux, s’il ne fait pas un rêve de quelque nouvelle arche construite pour un nouveau déluge ou de quelque autre Babel orgueilleuse! —Le voyageur se tromperait. —Ces hommes ne sont ni les élus de l’arche ni les superbes atomes cherchant à atteindre le ciel par les degrés de l’échelle matérielle… ce ne sont pas non plus les sublimes penseurs qui veulent graviter vers Dieu sur l’échelle mystique de Jacob…ni si haut ni si bas: ce sont des hommes obscurs quant à la vanité humaine; des hommes utiles et courageux…quelqu’uns d’entre eux sont les pères des enfans actuels de la Louisiane si pauvre et si nue alors, si riche et si parée aujourd’hui. Ces cabanes qu’ils élèvent à l’heure de notre récit, sont les germes des belles habitations que nous voyons aujourd’hui aux Nachitoches! le riche négociant, le sucrier aux vastes possessions foulent aujourd’hui ce même sol, dorment à la même place, dans des lits somptueux, heureux héritiers du courageux labeur de leurs pères!
      Cependant l’heure du repas a sonné. Il n’y a ni la table somptueuse, ni nappe resplendissante de blancheur, ni porcelaines ni cristaux…. Quelques viandes salées, un peu de gibier et du biscuit qui n’est pas fait de la veille, pour sûr! Mais qu’importe…ce sont des hommes de courage, et le courage a sa gaîté même dans les misères matérielles! Aussi, ils chantent, sans remords comme sans soucis, ceux-ci quelque vieux refrain d’Europe, ceux-là, des strophes monotones et lentes comme les rythmes des peuplades nomades. Il y a parmi eux des enfans de la France, du Canada et des forêts du Nouveau-Monde… l’avenir et le passé de la Louisiane… Les pères des dominateurs futurs, et les possesseurs primitifs dont les races doivent s’éteindre, de jour en jour, sous la domination intelligente du génie et de la conquête.
      Plusieurs jours se passèrent ainsi, partagés entre les travaux de première nécessité: l’érection de quelques cabanes, la chasse, la pêche, les récits du soir et le repos de la nuit trop souvent interrompu par des alertes dont la vie des camps et des voyages de bohême est parsemée.
      Quand tout fut à peu près en bonne voie, le chef de nos courageux aventuriers assembla ses compagnons et leur dit: «Mes amis, je choisirai demain quelques-uns d’entre vous pour me suivre dans les hasards d’une marche longue et pénible; il est inutile que vous veniez tous. Vous êtes à peu près à l’abri des évènemens jusqu’à mon retour. Vous avez quelques vivres, la chasse, la pêche, des cabanes que vous achèverez facilement. Demain, au point du jour, ceux que j’aurai désignés se tiendront prêts. Nous nous éloignerons de la Rivière-Rouge, pour nous avancer dans l’ouest, au travers de pays inconnus.»
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      A peine les ténèbres de la nuit disparaissaient-elles peu à peu pour faire place à l’aube, que vingt hommes dont douze Canadiens et huit Indiens, ayant à leur tête le chef dont nous avons parlé, se mettaient en marche, portant, dans une sorte de bissac, quelques vivres, et, attachées diversement, les armes dont ils avaient besoin pour leur aventureux voyage. les adieux avaient été courts et expressifs…parce qu’à cette époque et aux lieux dont nous parlons, un pareil voyage était bien souvent sans retour. Des dangers de toutes sortes étaient suspendus sur la tête des hardis aventuriers que décimaient les maladies, les misères, des attaques partielles et renouvelées… Il n’y avait là ni routes tracées, ni jalons indicateurs: seulement, les étoiles du ciel pendant la nuit, la mousse des arbres, le vent, le soleil et ce quelque chose qu’on appelle instinct et dont les peuples sauvages sont si merveilleusement doués: les huit Indiens de la troupe étaient, la plupart du tems, les guides à l’aide desquels on s’avançait à peu près dans une direction connue.
      C’était en 1714, M. de Lamothe Cadillac, Gouverneur de la Louisiane depuis quatre ans, voulut envoyer, jusqu’au Nouveau-Mexique, un homme de capacité et d’énergie pour qu’il avisât aux moyens d’ouvrir un commerce, par terre, entre la Louisiane et les possessions d’Espagne. Il fallait, pour cette difficile et périlleuse mission, un cœur intrépide, un homme de fer que ni dangers, ni misères, ni offres ne pussent détourner de son chemin. Le Gouverneur de la Louisiane trouva tout cela dans la personne d’un officier français nommé St-Denis.
      Maintenant que nous connaissons le nom de notre héros, suivons-le, lui et les siens, au milieu des scènes dramatiques et chevaleresques, tristes et heureuses qu’il eut à traverser. Voyons à quel brûlant creuset passa son cœur intrépide. Peut-être aurons-nous à trembler quelquefois pour lui qui ne trembla jamais. Peut-être nous intéresserons-nous aux drames, aux élégies, aux épopées, aux jours sombres et aux jours lumineux de son histoire. Peut-être le bruit des chaînes de ses cachots et les chants de ses délivrances auront-ils un écho en nous…comme les craintes de sa mort et les joies de son hymen… Et si les hommes qui partagèrent si courageusement ses fatigues se trouvent forcément relégués dans la pénombre du tableau, payons au moins aux braves Canadiens et aux Indiens qui l’ont suivi, le tribut d’estime et d’admiration que mérite leur courage.
      Deux ans après l’époque dont nous parlons, trois Canadiens: Deléry, Lafrenière et Beaulieu furent chargés d’une mission semblable.


III.

Fata.

      Il y avait deux jours que notre petite troupe de vingt et un hommes était en marche. Le soleil dorait de ses dernières teintes la cime des grands bois et l’heure de la halte approchait. Le printems, de retour, attachait un nouveau feuillage aux squelettes des arbres; les oiseaux joyeux comme toute la nature, chantaient leurs hymnes au Créateur…l’air imprégné de suaves senteurs, était doux à respirer.
      Comme les dernières lueurs du soleil s’éteignaient à l’horizon, l’écho tranquille apporta à nos marcheurs fatigués les paroles assez distinctes d’un chant doux et joyeux:
      «Le juge qui sait tout est venu à mon secours. —Il a arrêté le bras du méchant et a frappé sa tête du coup mortel. —Et les guerriers de la tribu ont tremblé devant la colère du Grand-Esprit. — Ils ont fui et ont laissé là la fille de la tribu. Mais un visage pâle a été envoyé par mon père…il a coupé les liens qui m’attachaient et a fui sans me parler… j’ai suivi ses pas, de loin…j’irai où il ira et je m’arrêterai où il s’arrêtera!
      «Le juge qui sait tout est venu à mon secours. —Il a arrêté le bras du méchant et a frappé sa tête du coup mortel.»
      Lorsque le chant cessa, le soleil avait tout à fait disparu. St-Denis arrêta sa troupe, et l’on chercha un endroit commode pour y passer la nuit. Une sorte de cabane fut construite à la hâte. St-Denis assis sur un tronc d’arbre, plongeait les vers l’endroit d’où le chant de la jeune femme était venu—car chacun l’avait tout d’abord reconnue—il la vit venir à lui, calme, les bras en croix sur la poitrine, le visage rayonnant de reconnaissance et de joie. elle vint, par un mouvement plein de grâce et de naïveté, s’asseoir à ses pieds, éleva vers lui ses grands yeux noirs, veloutés et, dans le style imagé des enfans de sa race, elle lui dit, sans cesser de le regarder: c’est toi qui m’as sauvée!…
      «Tu es un frère de mon père, et tu es venu me détacher du poteau maudit…dis-moi ton nom, pour que je le mette dans tous mes chants, afin de ne jamais l’oublier!
      —Je m’appelle St-Denis; mais ce n’es pas moi qui t’ai sauvée: c’est Dieu que tu appelles le Grand-Esprit qui a foudroyé ton bourreau…moi je n’ai fait que couper tes liens.
      —Mes liens étaient solides: les guerriers de la tribu seraient revenus et m’auraient tuée: tu m’as donc sauvée après Dieu! Ecoute, je ne sais plus maintenant où reposer ma tête; si les miens me trouvent, je mourrai. Conduis-moi dans le pays des visages pâles où est mon père. Si le chemin est rude, j’aurai du courage; s’il est long, j’aurai de la patience; si tu me laisses seule sur la route, où porterai-je mes pas? je ne jetterai pas mon corps dans un précipice; je n’avalerai pas les herbes qui tuent, parce que mon père m’a appris que ma vie n’est pas à moi…alors, que ferai-je?
      —Viens si tu veux avec nous; puisque tu as sauvé les visages pâles du massacre, ils te sauveront aussi de la mort…mais tu auras de rudes fatigues à supporter, peut-être de grands dangers à courir. Comment s’appelle ton père?
      —Il m’a défendu de dire son nom. Quand je l’aurai retrouvé, je lui demanderai de me délier de mon serment pour que je puisse te le dire, car il m’a appris que le serment est une chose sacrée.
      St-Denis regardait avec étonnement et avec charme cette jeune femme à demi sauvage, que quelques leçons de saine morale avaient faite si grande et si naïve, si probe et si courageuse. Et puis, cette mystérieuse naissance, ce supplice arrêté par un caprice de l’orage, cette noble et franche gratitude, cette poésie innée et si touchante, jetaient dans tout son être des pensées confuses. C’était comme un commencement d’attachement presque paternel, et cependant…Fata était bien belle dans la naïve expression de ses sentiments!
      St-Denis annonça à ses compagnons que la jeune femme les accompagnerait jusqu’à ce qu’il pût la confier à la protection des blancs. Pour que rien n’éveillât la curiosité ou les soupçons des tribus qu’ils pourraient rencontrer, tous jugèrent qu’il était convenable que Fata prît des habits d’hommes. Le plus petit des Canadiens fournit à la jeune femme ce qui lui était nécessaire pour ce changement. Elle se retira à l’écart et reparut quelques instants après, méconnaissable. Ses longs cheveux étaient étroitement emprisonnés dans une sorte de béret, à larges bords, qui cachait une partie de son visage.
      Quant aux Indiens qui faisaient partie de la troupe de St-Denis, ils lui étaient trop dévoués pour qu’il eût à craindre quelque révélation de leur part, ce qui aurait pu susciter contre lui de funestes vengeances. Et d’ailleurs son intention était de laisser Fata au premier endroit où elle pourrait être en sûreté contre tout, surtout contre sa tribu.
      Les hamacs furent déployés, suspendus à des branches verticalement posées dans la cabane, et chacun, après les fatigues du jour, trouva un sommeil réparateur.
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      Nous sommes au vingtième jour de marche, depuis le départ des Nachitoches. Rien d’extraordinaire n’a signalé la marche de nos hardis aventuriers. Nous passons sous silence les difficultés des routes, les stations forcées par les tems mauvais et toutes les prosaïques misères d’un voyage difficile. La jeune femme aussi forte et aussi courageuse que nos voyageurs intrépides, a comme eux surmonté toutes les difficultés sans se plaindre; souvent, dans ces longues et monotones journées, son chant frais et joyeux a soulagé la fatigue de ses protecteurs….aux heures de la veillée, quand la halte se faisait de bonne heure, elle leur a conté les choses qu’elle a vues; les mœurs des peuplades sauvages, les guerres de tribu à tribu, les horribles sacrifices aux Dieux méchants… Elle leur a dit que, pour éteindre l’incendie d’un temple, des mères ont jeté aux flammes dévorantes leurs nouveau-nés!…les cris de ces innocentes créatures, le crépitement des flammes qui calcinaient ces petits corps frais et gras, à peine entrés dans la vie! et toujours les visages pâles étaient les sauveurs que le Grand-Esprit envoyait pour faire cesser ces horreurs. Tout cela n’était pas le produit d’une imagination qui s’égare dans l’horrible…non: ce que disait Fata était la simple et épouvantable vérité, car, en 1700, un temple des Natchez ayant été frappé par la foudre, devint la proie des flammes, et les mères y jetaient leurs enfans, pour apaiser la colère de leur divinité, quand les Français, par menaces et par prières, empêchèrent la continuation du sacrifice infernal.
      A la sortie d’un bois, une heure à peu près avant le coucher du soleil, notre petite troupe aperçut au loin la fumée de quelques cabanes. Aussitôt l’air retentit de ses cris de joie,car chacun caressait l’espoir prochain d’un repos salutaire après tant de fatigues. L’Indien que nous connaissons déjà était toujours le guide principal de la troupe. Lorsqu’on eut marché encore pendant un quart d’heure, il s’approcha de St-Denis et lui dit quelques mots à l’oreille, en indiquant du doigt un tertre entouré d’arbres dont l’écorce portait quelques signes gravés profondément. Aussitôt, St-Denis se découvrit avec respect et se tournant vers ses compagnons:
      —Mes amis, leur dit-il, il y a vingt-six ans, à cette place que vous voyez, un grand homme est mort, lâchement assassiné… C’était un homme d’un grand courage, d’une énergie infatigable; son nom sera éternellement attaché à l’histoire de ce beau pays, comme un des plus glorieux et des plus utiles: c’est Lasalle!…ses meurtriers sont les nommés Duhaut et Lanquetot. Leur crime fut aussitôt vengé que commis: ils périrent tous les deux de la même manière que leur noble chef qu’ils avaient tué.»
      Les Canadiens et les Indiens de St-Denis s’approchèrent avec recueillement du lieu fatal où s’était commis le crime et restèrent quelques instans absorbés dans une douloureuse méditation…
      Lasalle est une de ces grandes et nobles figures que l’historien et le romancier aiment à poser en relief dans leurs récits. Son souvenir est immortel et le peuple des Etats Unis n’a pas été oublieux des immenses services que Lasalle a rendus au pays: la statue de ce grand homme, placée à côté de celle de Washington, orne, au capitole, le lieu des séances du Congrès.
      La petite troupe se remit en marche silencieusement, sous l’impression douloureuse de tristes pensées. Peu à peu cependant, cette impression s’effaça devant les préoccupations du présent et devant l’espoir consolant d’un peu de repos…comme s’effacent au firmament ces nuages sombres et lourds, quand le soleil parait avec sa couronne lumineuse.
      Nos marcheurs aperçurent devant eux les nombreuses cabanes d’un assez grand village indien; c’était un village des Assinais. Tout y était en mouvement; les préparatifs d’un grand festin se faisaient de tous côtés: ici des quartiers de bœufs cuisaient suspendus au-dessus d’un feu immense brûlant dans une fosse longue et assez profonde…là, des gibiers de toute espèce exhalaient cette provocante odeur qui charme le marcheur las et affamé. Dès que nos voyageurs furent aperçus des premiers postes du village, la foule se précipita à leur rencontre et une cordiale hospitalité leur fut offerte. St-Denis exposa aux chefs les motifs de son expédition. Lui et les siens furent splendidement traités, c’est-à-dire que tout ce que possédait le village fut mis à leur disposition. Le repas homérique dont nous parlons avait lieu à l’occasion d’une réconciliation entre deux grands chefs de tribus différentes. St-Denis et ses compagnons passèrent quelques jours au milieu des Indiens hospitaliers qui les avaient reçus si généreusement. Le grand chef leur donna des guides pour les conduire au premier établissement, situé sur le Rio-Bravo, et connu sous le nom de Presidio del Norte. Tout le tems que dura cette marche, la jeune femme si heureusement arrachée à la mort par St-Denis, supporta toutes les fatigues avec un héroïque courage. cependant, vers les derniers jours, elle semblait moins forte, quoique toujours douée de la même énergie. Trois jours avant d’arriver au Presidio, une fièvre ardente la saisit et il fallut s’arrêter. Il n’y avait là ni médecin ni secours efficace… et à la fin d’un accès de fièvre qui avait duré plus de trente heures, elle expira, tenant dans ses deux mains alternativement brûlantes et glacées, une main de St-Denis qu’elle baignait de larmes. Ses nouveaux compagnons lui creusèrent une fosse sur un tertre un peu élevé et y plantèrent un jeune saule déraciné aux environs. Jamais, depuis ce court et triste épisode, St-Denis n’oublia la reconnaissante Indienne, et lorsqu’il racontait depuis lors les aventures de son pénible voyage, il éprouvait toujours une mélancolique émotion en parlant du saule de Fata.


IV.

La Perle du Presidio.

      Dans le somptueux salon d’une maison d’assez belle apparence, bâtie à l’espagnole, est assis un beau vieillard encore plein de santé et de vigueur. Il parcourt quelques dépêches qu’il vient sans doute de recevoir, à en juger par la manière attentive et rapide avec laquelle il en prend connaissance. Une liasse de journaux est posée à ses côtés. Il est environ deux heures: la sieste est terminée, car on entend, par toute la maison, ces bruits qui indiquent les soins qu’on prodigue à la toilette des appartemens…et certes pendant les deux heures brûlantes du jour, à partir du premier son de l’angélus du midi, toute maison espagnole tenue sur un pied décent, doit se faire silencieuse et morte, pour respecter le sommeil de ses maîtres. Non loin du vieillard, près du vert treillage d’une fenêtre par laquelle pénètre une légère brise, se tient une jeune fille; elle n’est ni assise ni couchée, ni éveillée ni endormie; sa pose et son état ont quelque chose de vague, d’indéfini qu’on ne peut décrire que par une comparaison.
      Supposez une jeune et belle enfant, à cet âge où commence le printems de la vie et où s’éveillent les sens du cœur; une musique lente et suave l’a inondée de ses flots harmonieux; nonchalamment plongée dans une moelleuse bergère, elle s’est laissée aller peu à peu au doux magnétisme de l’harmonie; ses yeux demi-clos et ses lèvres humides légèrement entr’ouvertes semblent aspirer les voluptés d’une poétique extase…et elle écoute encore intérieurement les derniers échos qui vibrent en elle, après que le chant s’est tu.
      Maintenant, examinons-la pendant qu’elle est encore plongée dans cette espèce de sommeil éveillé: ses cheveux noirs comme le jais et lissés comme l’aile du corbeau, forment un double bandeau aux courbes gracieuses, et voilent à demi la conque rosée de ses oreilles petites et d’une fine attache. Le reste de sa chevelure l’inonderait, s’il n’était enroulé derrière sa tête, à en juger par le volume qu’il forme. Elle n’a pas une de ces peaux fines et d’un blanc lacté qui distinguent les races du nord; sur le gracieux ovale de son visage légèrement brun et transparent, une sorte de couleur rosée est jetée comme par un pinceau délicat. Ses belles mains effilées et un peu longues ont la chaude couleur de ces beaux marbres blancs où tombent les derniers rayons du soleil.
      Mais, d’un bond, elle s’éveille et jette, d’une voix d’harmonica, quelques notes cristallines et pures, comme fait le rossignol quand la lune, sa visiteuse chérie, caresse les branches, d’une lumière argentée.
      —Oh! pardon, mon père, dit-elle en s’arrêtant tout à coup : je ne vous savais pas occupé.
      —Chante, Angéla; chante, mon enfant…j’ai fini mon travail…et d’ailleurs ce n’est pas ta voix qui me gênerait.
      —Tenez, mon bon père, je viens de faire un rêve assez singulier…j’étais à moitié endormie, et…
      Au lieu de continuer, la folle enfant fit une petite moue et se prit à rougir bien fort.
      —Et?…reprit son père, avec une interrogation dans le regard…
      —C’était un jeune officier de bonne mine et de tournure martiale…il me contait les aventures de sa vie; parfois je tremblais de ses dangers, parfois j’étais heureuse de ses succès. Bien jeune encore il avait perdu ses parens, et quand il parlait de sa mère, sa voix émue avait des accents mélancoliques dont j’entendais l’écho chanter en moi. Et puis tout à coup il est parti entraîné par une force surnaturelle et en me disant: au revoir!
      —Eh bien, chère, toutes les jeunes filles font de ces rêves-là. Je ne vois guère, autour de nous, que quelques têtes bien mûres, et ce n’est certes pas au Presidio que ma belle Angéla trouvera l’officier de son rêve.
      —Mais mon père, un rêve est un rêve; je vous ai dit ce qui m’est apparu…demain, je rêverai peut-être d’un empereur et après demain, d’un proscrit…autant en emporte le réveil!
      —Quand nous retournerons en Espagne, peut-être bientôt, tu pourras rêver à ton aise, les yeux ouverts, car là, il ne manque pas de beaux officiers d’une naissance et d’un rang distingués…et mon Angéla est si belle et de si bonne maison, qu’elle n’aura qu’à choisir parmi la fleur de la jeunesse espagnole.
      —Mais en vérité, dit la rieuse jeune fille, voyez donc où nous entraîne la conversation à propos d’un rêve…Ne dirait-on pas que le tems presse et que je ne songe qu’à un époux! j’ai mes seize ans depuis ce matin, et voilà mon bon père qui cherche déjà à Madrid un jeune seigneur pour sa fille! Fi donc…une autre fois, je garderai pour moi mes rêves…
      Et, comme pour démentir à l’instant ses paroles, Angéla vint s’asseoir sur les genoux de son père et l’embrassa su front, puis s’échappa en riant et en courant comme une folle.
      Don Pedro de Villescas, commandant de St-Jean-Baptiste ou Presidio del Norte, était un seigneur de grandes manières, un noble non seulement de nom, mais de sentiments, et comme il y en avait à cette époque où l’on disait sincèrement: «Noblesse oblige!» Angéla, sa fille, appelée la perle du Presidio, était la joie et l’orgueil de ses vieux jours. Quand nous disons ses vieux jours, qu’on n’aille pas au moins se représenter un vieillard goutteux et cassé, penchant chaque jour vers la tombe. Non, le vieil hidalgo était un bel homme droit et robuste, et s’il avait eu cette puérile faiblesse de teindre sa blanche chevelure, on l’aurait pris encore pour un jeune homme. L’âge, en argentant sa tête, semblait n’avoir atteint que cette partie de sa personne. Confiant, hospitalier et généreux, le vieillard n’était pas de ces cœurs étroits que quelques déceptions et l’expérience de l’ingratitude des hommes, comme ils disent, rendent égoïstes et petits; si parfois sa conduite généreuse avait été méconnue et oubliée par des ingrats, son grand cœur s’en consolait aisément, et, à la première occasion, il agissait encore de même, autant pour la satisfaction de sa conscience, que pour obéir à sa belle nature. Selon la belle expression d’un grand poète moderne, le cœur du vieil Espagnol était de ceux

Qui, méconnus, s’ouvrent encore
Pour se répandre aux malheureux

      Angéla était, au moral, le portrait de son père. Fière au premier abord, familière et expansive quand elle savait à qui elle parlait, généreuse comme tout ce qui est grand et courageux; romanesque comme une noble fille de la poétique Espagne!
      Angéla de Villescas était grande et svelte. Quand elle était sérieuse ou qu’elle avait à paraître devant quelque étranger, elle avait ce port de reine que nous nous représentons majestueux quoique affable. La flamme humide de ses grands yeux bruns attire par un magnétisme irrésistible qu’adoucissent des cils longs et recourbés. Sa belle taille hardiment cambrée, donne à sa marche onduleuse des mouvements d’une voluptueuse noblesse. Qui la verrait bondir dans les jardins qui entourent la maison, se prendrait, malgré soi, à rêver longtems….le poète surtout qui la verrait, après une course échevelée, revenir à pas lents, toute rouge d’agitation, le sein encore soulevé par la course, comme la vague par la brise du midi, se créerait un monde fantastique tout rempli d’enivrants espoirs et se demanderait si le paradis du ciel n’a pas oublié, sur la terre, quelque bonheur digne d’envie!
      Mais, pour le moment, Angéla est tranquillement assise; de différentes fleurs brillantes et fraîches, elle forme un bouquet qui prend, sous ses doigts agiles, les formes les plus gracieuses et les nuances les plus magnifiques. Don Pedro s’est emparé des journaux qu’il lit avec attention.
      La porte du salon s’ouvre, un serviteur s’approche du vieillard et lui dit quelques mots à voix basse.
      —Faites monter tout de suite, répond le commandant.
      Quelques instants après un étranger est introduit. Il se présente avec la respectueuse aisance d’un homme du monde qui sait ce qu’il vaut et aussi à qui il parle. Il est doué d’une taille moyenne, souple et bien prise. Son regard, son pas et ses mouvements indiquent un corps vigoureux qui doit supporter vaillement toute espèce de fatigues. Sa mise est simple, d’une martiale élégance et d’une propreté toute militaire. Il porte fièrement l’habit des officiers français. Le lecteur pénétrant aura sans doute reconnu, malgré ce changement complet de costume, le chef de nos hardis aventuriers, l’homme intrépide qui aura bientôt de rudes épreuves à subir…St-Denis, enfin. Homme de ressource et de prévoyance, il n’a pas voulu se présenter chez le commandant espagnol dans son accoutrement de voyage; il n’a pas négligé, avant de se mettre en route, de faire porter, parmi tant d’autres objets de nécessité, les habits et les distinctions de son grade. Aussi, à le voir entrer chez le vieil hidalgo avec cette aisance et cette bonne tenue, on pourrait croire aisément qu’il vient d’assister à la revue d’un chef supérieur.
      —Seigneur commandant, dit St-Denis, après s’être assis sur un fauteuil que lui avait désigné don Pedro, je suis envoyé vers vous par M. de Lamothe Cadillac, gouverneur de la Louisiane, pour vous communiquer quelques arrangements de commerce qui pourraient être également avantageux aux Espagnols et aux Français. S’il vous plaît de m’indiquer un jour et une heure à votre convenance, nous causerons plus au long de cette affaire?
      —Seigneur chevalier, répondit l’Espagnol, les pouvoirs de ma place ne vont pas jusqu’à m’autoriser à prendre des arrangements de cette importance sans consulter mon supérieur, le gouverneur de Caouis. Je ferai partir dès aujourd’hui un exprès pour lui annoncer votre arrivée et nous attendrons sa réponse…
      —Fort bien, seigneur; j’attendrai cette réponse.
      —Permettez, reprit le vieil hidalgo, en interrompant St-Denis par un geste plein d’affabilité; votre renom est venu jusqu’à moi. Vous êtes un homme de cœur et d’énergie, et je m’estimerais honoré que vous voulussiez bien attendre cette réponse chez moi, comme si vous étiez un fils de ma maison…
      A ce moment, la jeune fille qui avait paru constamment occupée à l’arrangement de ses fleurs, rencontra le premier regard que jeta sur elle l’officier français; elle rougit aussitôt et baissa la tête.
      —Seigneur, dit St-Denis en répondant au vieux gouverneur, et en se levant par un mouvement plein de noblesse, j’accepte de grand cœur l’offre de votre hospitalité.
      —Alors, reprit l’Espagnol en se levant à son tour, touchez-là, M. le chevalier de St-Denis, car vous êtes mon hôte!
      Et le vieillard tendit loyalement sa main au jeune homme qui la pressa avec un respectueux empressement. Puis, retenant d’une main la main de St-Denis, et de l’autre montrant Angéla avec une orgueilleuse franchise, don Pedro de Villescas ajouta:
      —Je vous présente ma fille, doña Angéla; c’est la joie et le bonheur de mes vieux jours, Chevalier!
      Angéla se leva et salua St-Denis d’une flexion moitié timide moitié royale, mais sans oser le regarder. En voyant cette jeune fille si suavement belle, sur laquelle il n’avait d’abord jeté qu’un regard furtif, St-Denis sentit monter à son visage une chaleur inaccoutumée. Aussi, ne put-il que balbutier quelques paroles de politesse qui furent à peine entendues.
      —Quant à ceux qui vous ont accompagné depuis la Mobile, ajouta don Pedro, je donnerai des ordres afin qu’ils soient dignement traités.
      Puis, peu à peu, la conversation devint plus familière. Le vieillard charmé des belles manières de St-Denis, le pria de raconter les aventures de son voyage jusqu’au Presidio…et le regard d’Angéla semblait demander la même chose. Le chevalier se rendit de bonne grâce à cette prière. Quand arriva l’histoire de Fata, la jeune Espagnole scella son attention aux paroles de St-Denis… Elle trembla aux apprêts du supplice; leva les yeux au ciel d’où la foudre était tombée sur le bourreau de la belle Indienne; s’émut au témoignage naïf de sa reconnaissance et ne put retenir deux larmes, au récit de sa mort.


V.

Le Premier Bonheur de la Vie.

      Il est une route bien douce à parcourir quand on est à deux et qu’on avance, l’un près de l’autre, du même pas. Les plus petits riens de ce pèlerinage enchanté ont un charme sérieux et un attrait irrésistible…. L’horizon se colore, à chaque heure du jour, du prisme doré de l’espérance…on aime les sites animés et surtout les sentiers déserts; le bruissement du feuillage et le chant mélancolique des bardes ailés…. La fatigue y est inconnue et le repos n’est pas nécessaire. les autres routes de la vie sont toujours trop longues: celle dont nous parlons parait toujours trop courte…. Peu importe la saison: que les fleurs du printems y naissent, que les fruits de l’été y mûrissent ou que les neiges de l’hiver y tombent, blanches et silencieuses, cette route est toujours belle, toujours aimée, toujours regrettée plus tard, quand on en a dépassé le terme.
      Cette route, c’est l’heure où l’on aime, où l’on est aimé; c’est la seule qu’on regrette, au grand jour des adieux, de toutes celles qui ont sonné dans l’existence.
      —Dans quelques jours il me faudra partir, Angéla, disait St-Denis…. Je suis si heureux depuis que votre noble père a serré ma main en m’appelant son hôte, que le reste de mon voyage sera bien triste!… Mais non: votre pensée soutiendra mon courage; mon cœur sera patient et fort puisque votre image l’habitera…. Et puis quand je serai de retour…si je reviens…je demanderai à votre père de me donner son trésor!
      —Oh! vous reviendrez, et bientôt…et jusque là mes jours, à moi, ne seront pleins que de vous…nos pensées se rencontreront malgré les distances, et à votre retour…nous serons heureux!
      Et à ces derniers mots, la voix de la belle Espagnole s’éteignit en un suave murmure, comme la brise légère sur un lac tranquille.
      Leurs cœurs et leurs pas étaient à l’unisson de cette sympathie harmonieuse et complète qu’on appelle amour, ce premier…et peut-être ce seul bonheur de la vie.
      La gloire exalte l’amour-propre; l’ambition trouble l’esprit en tendant outre mesure les cordes de la volonté; la richesse ne procure que les jouissances du bien-être matériel; l’amitié s’use au frottement des événements de chaque jour; le sentiment paternel et le sentiment filial s’amoindrissent par les distances et par le tems…mais l’amour, seul acte complet de la vie, qu’on a si injustement appelé le sentiment égoïste, l’amour est le seul éclair de bonheur complet qui fasse pressentir ici-bas l’étendue infinie du bonheur d’un monde plus heureux.
      Depuis plusieurs semaines, St-Denis, pris en affection par le vieux gouverneur espagnol qui retrouvait, dans le jeune officier français, le caractère chevaleresque, loyal et grand de sa jeunesse à lui; St-Denis, disons-nous, était complètement heureux. La double nature généreuse de ces deux nobles et vertueux enfans s’était fondue en une seule, à la flamme chaude et vivifiante d’un premier amour. Ils avaient trop de respect d’eux-mêmes et de trop enivrants espoirs, pour avoir effleuré l’ombre d’une pensée qui pût ternir l’auréole pure et blanche de leur bonheur présent et de leurs félicités futures.
      Le bon vieillard se souvenait parfois du rêve de sa fille; il pensait à cette heure qu’il n’aurait peut-être pas besoin de la cour brillante de Madrid, pour y trouver un second enfant. Le tems de cet amour où le cœur seul a part, jusqu’à l’heure de la sanction du monde et de la bénédiction du ciel, s’écoulait si vite et si plein, que le jeune officier ne songeait pas à ouvrir son cœur au vieil hidalgo. Et puis, il n’était pas au bout du voyage dont il avait à rendre compte, et il espérait que d’autres circonstances venant encore à resserrer les liens d’estime qui les unissaient, le vieillard et lui, il pourrait alors demander le droit de l’appeler son père. Quelques jours après les douces paroles échangées entre les amans, don Pedro fit appeler St-Denis dans son cabinet. Le vieillard tenait à la main la réponse à sa missive. Il semblait triste et abattu. Il tendit la main au jeune homme, le fit asseoir près de lui et resta quelques instans silencieux.
      —Chevalier, dit-il enfin, j’ai une triste nouvelle à vous annoncer… En réponse à ma missive, le gouverneur de Caouis a envoyé ici vingt-cinq cavaliers chargés de vous escorter jusqu’à son gouvernement…ou plutôt—je ne vous cacherai point les termes de sa réponse—ces vingt-cinq hommes ont reçu l’ordre de vous amener au Gouverneur. Ils sont arrivés cette nuit au Presidio.
      St-Denis impassible écoutait le vieil hidalgo, sans témoigner ni surprise ni colère. Il voyait que ces paroles fâcheuses ne sortaient qu’avec peine de la bouche du vieux commandant. Un autre peut-être se fût rebellé contre cet acte de tyrannie et ne s’y serait soumis que forcé par la violence; peut-être encore aurait-il fui. St-Denis, lui, se souvenait d’un mot sacré qui devait effacer toute question personnelle, toute difficulté: sa mission.
      C’était un homme que la mort seule eût pu dégager de sa parole. Comme l’a dit un historien plein d’avenir et que l’imagination n’a pas emporté: «St-Denis était une âme de chevalier dans un corps de fer. Aucune entreprise ne paraissait impossible à son audace; aucun revers ne pouvait ébranlait sa persévérance. Certes, il ne fallait pas être un homme ordinaire pour oser, à cette époque, aller deux fois de la Mobile à Mexico, par terre, et en revenir par la même route, au travers de tant de dangers et d’obstacles sans nombre!»
      —Seigneur don Pedro, répondit St-Denis, je ne sais ce qui m’attend ni en chemin, ni à Caouis, ni ailleurs, tant que je n’aurai pas achevé mon voyage. Si je voulais dire un mot, de ces vingt-cinq cavaliers, pas un peut-être ne retournerait à Caouis pour y porter une réponse! Mais je ne songe pas un instant à faire résistance à l’exécution de cet acte arbitraire: mon voyage a un but, je le poursuivrai jusqu’au bout. Je ne suis pas ici le chevalier de St-Denis; je suis un homme que la confiance du Gouverneur de la Louisiane a choisi pour remplir une mission, et, à moins que je ne meure, je la remplirai, sans crainte et sans reproche, comme il convient à un chevalier français!
      —Partez donc, brave et fidèle jeune homme…heureux le chef qui a de tels cœurs à son service! Dans quelque position que vous vous trouviez, n’oubliez pas don Pedro de Villescas…et puissiez-vous bientôt revenir au Presidio, pour nous rassurer vous-même par votre présence!
      Angéla entrait comme le vieil hidalgo faisait ses adieux à St-Denis. Quoiqu’elle s’attendît à cette séparation, la jeune fille éprouva pendant un instant cette faiblesse de la femme qui aime. Elle alla, brisée, s’asseoir près de la fenêtre où nous l’avons vue pour la première fois. Là, elle prit une paire de ciseaux mignons qui servaient à ses ouvrages délicats et les plongea dans sa chevelure d’ébène. L’acier cria. Pendant ce tems, don pedro rassemblant quelques papiers, s’entretenait à voix basse avec St-Denis qui avait aperçu le mouvement d’Angéla.
      —Voilà tout en ordre, dit don Pedro à St-Denis, en lui remettant quelques papiers…maintenant, au revoir, et que notre souvenir marche avec vous, comme le vôtre restera ici!
      —Heureux voyage et prompt retour! ajouta Angéla en se levant, mais forte cette fois, le visage animé et les yeux brillants…. Chevalier, ajouta-t-elle hautement, en jetant sur son père un regard franc et assuré, prenez ceci comme un souvenir et un gage de ma parole sacrée; seulement, que ce médaillon passe par les mains de mon père avant d’arriver aux vôtres…la fille d’un Villescas n’a rien à cacher!
      Le vieillard comprit, reçut le médaillon, et sans l’ouvrir, le remit à St-Denis qui le porta à ses lèvres:
      —Adieu, noble seigneur, dit-il; adieu doña Angéla; les jours que j’ai passés auprès de vous sont les plus beaux de ma vie…. Puisse le sort ne m’être pas hostile, et l’heure du retour ne pas se faire attendre, car je serai malheureux loin de vous! Puisse surtout, ajouta-t-il plus bas, se réaliser bientôt le doux espoir que j’emporte!
……………………………………………………………………………………..
      Parmi les Canadiens qui avaient accompagné St-Denis jusqu’au Presidio del Norte, se trouvait un homme que nous avons laissé jusqu’ici dans l’ombre et qui doit en sortir maintenant. C’était un homme de petite taille, d’une force d’hercule, d’un tempérament à tout braver. Sa figure franche et hardie, était ornée d’une forêt de cheveux noirs rudes et bouclés. Il disait avec un légitime orgueil qu’il ne se souvenait pas d’avoir fait un seul mensonge dans toute sa vie d’homme et de jeune homme. Il pouvait alors avoir quarante ans; mais il les portait comme le commun des hommes en porte vingt-cinq. Il descendait de ces races où les centenaires ne sont pas rares. Cet homme était la probité incarnée: sa parole était mot d’évangile et celui qui la tenait dormait tranquille sur son exécution. Dans ces mille petits démêlés de la vie, on le prenait, de commun accord, pour arbitre en dernier ressort et jamais on n’appela de sa décision. Il s’était pris pour St-Denis, espèce de François I, quant au chevaleresque, d’une amitié sans bornes, et St-Denis, reconnaissant comme toutes les grandes âmes, la lui rendit bien. Aussi, tout en obtempérant aux ordres arbitraires du Gouverneur de Caouis, St-Denis voulut-il emmener avec lui son ami, et quand St-Denis voulait quelque chose, le plus court parti était de ne pas le contrarier. Don Pedro de Villescas avait mis un cheval à la disposition du quasi-prisonnier et St-Denis en avait acheté un autre pour son ami. Le lendemain donc, au point du jour, vingt-sept cavaliers s’éloignèrent du Presidio et prirent la direction de Caouis, vingt-cinq servant d’escorte ou de gardiens aux deux autres.
      En s’éloignant de cette maison hospitalière où il laissait une partie de son cœur, St-Denis, poète par l’âme et par conséquent faible contre les peines morales, se laissa aller à de tristes pressentiments; mais la fermeté de son caractère prit ensuite le dessus…il secoua sa tête chargée de pensées sinistres, comme pour les chasser par ce mouvement, et se retourna pour jeter encore un regard vers cette maison, témoin des plus doux bonheurs qu’il eût goûtés. Les battements de son cœur l’oppressèrent un moment, car il vit, flottant à la fenêtre connue, le mouchoir blanc, dernier signe d’adieu, agité par une main chérie. Il se dressa sur ses étriers, éleva, d’un mouvement plein de grâce, son feutre de voyage surmonté d’une longue plume et lui fit décrire trois courbes lentes chargées de mille pensées. Puis la petite troupe continua son voyage au trot de route.


VI.

L’Horizon s’assombrit.

     Un an s’est écoulé depuis le commencement de ce récit, jusqu’aux événements où nous le conduisons en ce moment. Une longue lacune se trouve entre la scène que nous allons ouvrir et celle qui a clos le chapitre précédent. En tems et lieu nous comblerons ce vide, selon le besoin de notre narration. Que le lecteur franchisse donc avec nous, et d’un seul bond, une distance de neuf cent trente milles, les yeux bandés comme dans un conte mystérieux, et qu’il ait confiance en nous qui lui servirons de guide dans ce labyrinthe. Quand il en sera tems, la lumière lui sera rendue, et, comme avec un immense télescope, il pourra voir, en se retournant, le chemin qu’il aura parcouru sur les ailes de notre hippogriffe.
      La grosse cloche de la cathédrale de Mexico vient de jeter, au milieu de la nuit et du silence, les douze coups vibrants de son battant sonore. Il n’y a au ciel ni lune ni étoiles. La capitale du Mexique est silencieuse. On entend seulement parfois les pas cadencés des patrouilles de nuit et les qui vive des sentinelles. Que se passe-t-il dans toutes ces demeures endormies ou du moins silencieuses? moins curieux qu’Asmodée, nous ne soulèverons pas les toits de toutes ces maisons: il n’y en a qu’une où nous ayons besoin de pénétrer sans bruit. Voyez-vous là-bas cette masse sombre, espèce de monstre endormi? on ne peut la voir que parce qu’elle est plus noire encore que la nuit qui l’environne…. En approchant peu-à-peu et en habitant nos yeux aux ténèbres, nous apercevons des ouvertures de distance en distance et, dans chacune de ces ouvertures, nous verrons se croiser un réseau de fer…plus bas, presque au ras du sol, voilà des portes lourdes et épaisses, à en juger par le son qu’elles rendent quand nous les frappons de la main: c’est une prison.
      Au moyen des yeux de la pensée, voyons ce qui se passe dans le moins hideux des cachots de cette prison:
      Et d’abord nous distinguerons tout au fond, dans l’angle le plus obscur, une sorte de bois de lit élevé d’un pied seulement au-dessus du sol briqueté et recouvert d’une couche épaisse de terre apportée là, peu-à-peu, par les pieds des visiteurs, prisonniers ou geôliers. Auprès du lit se tient presque debout une vieille table que la muraille empêche de tomber; une chaise du même âge mais qui a l’inappréciable avantage d’avoir ses quatre pieds, élève, comme un hérisson mécontent, ses tresses de paille jadis horizontales. Une cruche à eau gît dans un autre coin, attendant patiemment qu’on se désaltère à son goulot. Nous avons omis de dire que, sur l’espèce de bois de lit dont nous avons parlé, s’étend une manière de matelas; toutefois, cette omission aurait été bien excusable, vu l’état de galette auquel est réduit la production quelconque qui a eu certainement une épaisseur plus ou moins confortable dans son tems; nous avons baptisé cela: matelas, faute de diminutif à nous connu. Quant aux draps et aux autres accessoires que le sybarite a la faiblesse d’employer pour ses heures de sommeil, il n’y en a pas vestige dans l’appartement dont nous faisons l’inventaire.
      Sur cette chaise hérissée est assis un homme de notre connaissance, le brave et fidèle ami de St-Denis. Quant à ce dernier, il se promène, nous ne dirons pas de long en large, vu que cette expression et l’idée qu’elle représente n’ont pas le sens commun; il se promène donc, c’est-à-dire qu’il fait quatre pas peu géométriques qu’il recommence à l’infini, au moyen du retour.
      —C’est une singulière chose que notre existence, dit-il enfin en s’arrêtant; il faut avoir une patience végétale pour rester ici entre quatre murs, comme nous y sommes depuis deux mois!
      —Parbleu! répondit son ami Louis Deléry, qui avait voulu partager la captivité de St-Denis; on y reste parce qu’on veut bien y rester…autrement, avec les chances de succès que nous avons, nous pourrions être bientôt dehors.
      —Et quelles sont donc ces chances de succès?
      —Elles sont telles que, si vous voulez fuir cette nuit, nous n’avons qu’à mettre un pied devant l’autre jusqu’à ce que nous jugions à propos de nous arrêter…et foi de moi, vous n’avez qu’à me suivre: tout est préparé!
      —Mon brave ami, reprit St-Denis en regardant le digne Canadien avec émotion, je souffre pour vous de cette captivité, pour vous qui la subissez volontairement…. Quant à moi, il y a longtems que je vous aurais volontiers suivi loin de ces ignobles murailles, si mon honneur n’était pas en jeu!
      —Votre honneur en jeu! vraiment voilà qui me passe! Nous arrivons au Presidio; le Gouverneur de cette place nous reçoit et nous traite comme des princes…puis le Gouverneur de Caouis nous fait amener auprès de lui et nous garde pendant un siècle sous mille prétextes. Jusque-là, avec de la patience, il n’y a rien d’extraordinaire. Mais un beau jour il prend à ce Gouverneur le caprice de nous envoyer au vice-roi, à Mexico! Après avoir été escortés par vingt-cinq hommes, du Presidio à Caouis, nous sommes escortés par vingt hommes de Caouis à Mexico…et, pour notre bonne arrivée en cette maudite capitale, après avoir fait cent quatre-vingt milles, Dieu sait comment, on nous jette en prison comme des malfaiteurs!
      Le brave canadien s’exaltait à sa propre colère, en énumérant les injustices dont son ami et lui avaient été victimes.
      —Bombarde du Grand Turc! dit-il, en se levant avec explosion, nous en avons assez,comme cela…la liberté est une belle chose et nous moisirions ici!…mais patience; c’est peut-être aujourd’hui le dernier jour…et…
      Il achevait à peine ces mots, que des aboiements furieux se firent entendre près de la prison: c’était comme deux dogues voulant s’entre-dévorer, mais séparés par une barrière infranchissable; puis le bruit diminua peu-à-peu et tout rentra dans le silence.
      —C’est le signal, dit Louis Deléry…Ecoutez, Charles, il ne s’agit pas du tout d’attendre ici des siècles, que le bon plaisir d’un homme nous ouvre les portes… Il y a longtems que je ménage des intelligences au dehors et au dedans… Dans un quart d’heure exactement ces portes s’ouvriront; des chevaux nous attendent avec un guide, et en quatre tems de galop nous serons loin!
      —Non, mon brave ami, St-Denis ne fuira pas…. Si je fuis, comment remplirai-je ma mission?
      —Et si vous restez, comment le remplirez-vous?
      —Si je fuis, je l’abandonne volontairement; si je reste, je l’ajourne forcément: je n’ai pas à balancer. Je reste; vous, Louis, partez puisqu’il n’y a qu’à le vouloir; peut-être du dehors serez-vous le bras de ma mission, comme ici vous êtes la consolation de mon malheur…
      —Je partirai, répondit Deléry après un moment de réflexion; mais vous entendrez parler de moi…
      —Oui, partez, généreux et fidèle ami…bientôt, je l’espère, nous nous reverrons, et alors, je vous le jure, il n’y aura plus ni gouverneur ni prison pour m’arrêter…car, voyez-vous, j’ai là au cœur autre chose encore que mon devoir de chevalier sans reproche; j’ai là au cœur une image bien chère qui m’appelle, comme le phare de l’horizon appelle le vaisseau que bat la tourmente! Oh! Louis, tenez, il y a trop longtems que je comprime en moi une pensée à user la vie…que, pour notre séparation, courte je l’espère, je vous la dise cette pensée:
      Et St-Denis s’asseyant sur l’espèce de grabat et se penchant vers Deléry:
      —Je vous ai caché cela jusqu’à présent. Il y a au Presidio del Norte une jeune fille qui a mon cœur comme j’ai le sien ici…. C’est une suave Espagnole dont le portrait est impossible pour moi: Angéla de Villescas, la fille du loyal vieillard qui nous a reçus avec une si chevaleresque hospitalité. Oh! la revoir! la revoir! après tant de fatigues, tant de misères…et soixante jours de cachot…peut-être plus!
      —Bombarde du Grand Turc, fit en bondissant le Canadien, avec son juron favori, du diable si je serais resté ici quarante-huit heures avec une telle pensée!
      —Il le faut, répondit St-Denis avec fermeté, en prenant la main de son ami, au moins tant que j’aurai la possibilité d’espérer une fin utile au bout de mon voyage. Oh! sans cela, il y a longtems que je serais en chemin pour aller à ses pieds chercher ma couronne! Et j’aurais dévoré l’espace, augmentant chaque jour ma force à mesure que le bonheur serait plus près…. Vous souvenez-vous, Louis, de ce mouchoir blanc agité dans l’air à notre départ? Oh! moi, je le vois encore malgré ces sales murailles: il semble me dire, ce tissu pressé dans ses doigts et qui peut-être a essuyé une larme de ses yeux: «Pars, mais reviens au plus tôt, toi que j’aime, car je t’attends!
      —Entendez-vous, Charles, dans une maison voisine, ce tambour d’enfant qui bat la retraite? cinq minutes encore et la liberté!…Si vous ne me suivez pas, ou vous serez bientôt hors d’ici d’une autre manière ou j’y serai bientôt rentré!
      —Non, Louis: ne me tentez pas, c’est inutile; seulement écoutez-moi: il y a ici plusieurs officiers français; que, d’une manière ou d’une autre le vice-roi me fasse sortir puisque c’est par son ordre que je suis enfermé…alors je lui demanderai compte de cette conduite indigne, et quand il verra à qui il a affaire…
      St-Denis n’eut pas le tems d’achever sa phrase. La porte tourna doucement sur ses gonds huilés; une main couverte d’un gant vert s’avança dans l’embrasure en faisant quelque appel convenu.
      —Au revoir donc, dit le Canadien d’une voix tremblante d’émotion—St-Denis ne répondit pas, mais il ouvrit ses bras avec effusion, et les deux amis s’embrassèrent comme pour un adieu suprême.
      —Bombarde du Grand Turc, dit Deléry suffoqué, nous nous reverrons bientôt;au revoir, au revoir…
      Et la porte se referma sans bruit comme elle s’était ouverte.
      Quand les rayons du jour pénétrèrent le matin à travers les barreaux de la prison, St-Denis était seul; étendu sur l’espèce de lit que nous connaissons, il dormait d’un sommeil aussi tranquille et aussi profond que s’il eût été mollement couché dans sa chambre du Presidio, chez le digne gouverneur. Peut-être même dormait-il plus profondément dans la prison, car, sous le toit de Villescas, bien des insomnies d’amour avaient dû ternir ses yeux ouverts, aux heures de la solitude de la nuit.
      Huit jours se sont écoulés depuis le départ du Canadien et St-Denis attend patiemment des nouvelles du dehors, car il sait qu’il peut compter sur l’amitié et le dévouement de son ami autant qu’il compterait sur lui-même. St-Denis ne se trompe pas.
      Mais ici nous devons, pour quelque temps, abandonner notre héros à son sort, pour jeter ailleurs nos regards curieux. Que le lecteur nous suive donc dans la seconde partie de ce récit où les évènemens nous appellent.


La seconde partie

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