L'Habitation St-Ybars
Alfred Mercier
Première Partie
Chapitre
3 - Chapitre
4 - Chapitre
5
Chapitre III
L’Habitation.—Vieumaite.
L’Océola était en retard
de plusieurs heures; l’épais brouillard qui avait couvert les
eaux et les rives du Mississippi, la nuit précédente,
l’avait forcé à ralentir sa marche, plusieurs fois même
à s’arrêter. Il était deux heures de l’après-midi,
quand Saint-Ybars, averti par le sifflet, se disposa à débarquer.
Son habitation était située sur la rive gauche; on la
reconnaissait de loin à son wharf, sur lequel s’élevait
un élégant pavillon destiné à servir d’abri
contre la pluie ou les ardeurs du soleil.
Une voiture attelée de deux chevaux
magnifiquement harnachés, attendait Saint-Ybars sur la voie publique,
au bas de la Levée. Il y a monta avec sa fille et Pélasge;
Titia s’assit à côté du cocher. Un domestique reçut
l’ordre de conduire Fergus auprès du maître de forge. Une
vieille négresse, qui ramassait du bois de dérive, fut
chargée de faire prendre à Lagniape un sentier qui abrégeait
la route. Une belle porte cochère donnant sur le chemin public,
s’ouvrit; la voiture entra, et roula sur une chaussée que bordait,
à droite et à gauche, une allée de chênes.
Au bout de l’avenue, à un demi-mille de distance, on voyait la
maison du riche planteur au milieu d’un grand jardin.
La demeure de Saint-Ybars était dans
le style des maisons de campagne louisianaises; elle en différait
seulement par ses proportions plus grandes, et par la disposition particulière
du toit. Elle formait un vaste carré dont chaque côté,
au rez-de-chaussée et au premier étage, présentait
une galerie avec huit colonnes sur chaque face; les colonnes d’en bas
étaient d’ordre dorique, celles d’en haut d’ordre corinthien.
Le vieux Saint-Ybars qui l’avait fait bâtir, ne lui avait pas
donné le toit aigu généralement adopté.
S’inspirant de l’architecture si bien raisonnée de la vieille
Espagne, il l’avait couverte d’une terrasse encadrée d’une balustrade
ornée de pots à fleurs. Deux escaliers conduisaient à
cette terrasse, où souvent la famille se réunissait, après
le coucher du soleil, pour contempler la campagne et respirer l’air
frais du soir. La façade, l’aile droite et l’aile gauche donnaient
sur le jardin, où l’on voyait réunis les arbres indigènes
les plus beaux et quantité de végétaux exotiques.
Derrière la maison, une grande cour plantée de magnolias,
conduisait aux cuisines et aux chambres à repasser. Le centre
de cette cour était occupé par un puits d’un diamètre
de six pieds. Plus loin, était le corps de logis des domestiques
affectés exclusivement au service de la maison. Derrière
ces logements, un bois d’orangers entretenait une ombre délicieuse;
puis, au-delà s’étendait un immense enclos dans lequel
étaient l’hôpital et ses dépendances, les écuries
du maître, des échoppes de selliers, de cordonniers, de
menuisiers, une salle de bal pour les esclaves, et enfin un jardin potager.
Pélasge, remarquant une centaine de
maisonnettes blanches et une maison à deux étages, qui
luisaient au soleil, sur la lisière d’un champ de cannes à
sucre, et, plus loin encore, un amas de grosses constructions, crut
que c’étaient deux villages. Il en parla dans ce sens à
Saint-Ybars, qui lui répondit en souriant que c’étaient
d’une part les cabanes de ses nègres avec la maison de l’économe,
et d’autre part la sucrerie; il lui expliqua que chaque cabane contenait
deux logements, et que la sucrerie formait un département où
se trouvaient réunis, autour de l’usine à vapeur fabriquant
le sucre, une scierie, une tonnellerie, des forges, des écuries,
une échoppe de charpentier, des hangars et des greniers pour
le foin et les grains.
La plantation de Saint-Ybars embrassait, dans
son ensemble, un terrain d’un mille et demi de face sur trois de profondeur.
Il avait quatre cents esclaves, hommes et femmes, pour les travaux des
champs, dix-huit ouvriers spéciaux, dix jardiniers, vingt domestiques
pour le service de la maison, deux cents mulets, trente chevaux dont
douze de luxe, une vacherie, des troupeaux de moutons et de chèvres,
plusieurs basses-cours, un vivier, quatre colombiers, vingt-cinq chiens
de chasse, un énorme dogue qu’on lâchait seulement la nuit,
pour garder la maison.
Une discipline sagement raisonnée s’appliquait
à tout le personnel de ce domaine, maîtres et esclaves.
Saint-Ybars était sévère, mais juste. Malheureusement,
il était sujet à des accès de colère, qui
quelquefois étaient d’une telle violence qu’ils faisaient douter
de sa raison et de la bonté naturelle de son cœur. Mais il était
celui qui souffrait le plus de ses emportements; car, à ses explosions
de fureur succédait une tristesse amère qui durait une
semaine. Il aimait tendrement son père, et le vénérait;
mais, à son tour, il exigeait que ses enfants, dont il se savait
aimé, eussent pour lui-même le plus grand respect. Aussi,
quand on le vit arriver avec Chant-d’Oisel, tous les membres présents
de la famille allèrent-ils au-devant de lui, pour le saluer et
l’embrasser.
La voiture s’arrêta sous un groupe de
palmiers dont les tiges élancées montaient jusqu’au niveau
de la balustrade du toit.
À la manière dont chacun caressa
Chant-d’Oisel, Pélasge comprit qu’elle était la gâtée
de la maison. Elle s’empressa de demander des nouvelles de Démon;
on lui apprit qu’il était sorti avec son trébuchet, pour
attraper des papes.
Quelques minutes après le retour de
Saint-Ybars, la première cloche pour le dîner sonna. Chacun
se retira, pour rafraîchir sa toilette. Un des frères de
Démon conduisit Pélasge à la chambre qu’on lui
destinait; elle était située à l’extrémité
de la galerie, à gauche, faisant face au fleuve.
Il la trouva entièrement de son goût.
Après en avoir contemplé les détails avec plaisir,
il s’avança sur la galerie, et parcourut du regard tout le tableau
qui s’étendait entre la maison et le fleuve. Il vit deux hommes
à cheval entrer dans l’avenue qu’il venait de suivre, quelques
instants auparavant, avec Saint-Ybars et Chant-d’Oisel. À mesure
que les cavaliers s’approchèrent, il distingua un vieillard suivi
d’un jeune nègre. Quand ils furent arrivés, le jeune nègre
sauta à terre avec la souplesse d’une panthère, et alla
tenir le cheval de son maître; le vieillard descendit plus prestement
que n’eussent fait beaucoup d’hommes moins âgés que lui.
Saint-Ybars accourut, embrassa le vieillard, et ces paroles arrivèrent
aux oreilles de Pélasge:
"Mon père, comment vous portez-vous?
"Très bien, mon fils; toi aussi, à
ce que je vois. Et Chant-d’Oisel!
"Parfaitement. J’ai encore fait une folie pour
elle.
"Ah! qu’est-ce donc?
"J’ai acheté une jeune femme dont elle
avait envie.
"Tu as bien fait, mon fils; il faut, autant
qu’on peut, rendre les enfants heureux; on ne sait pas ce que l’avenir
leur réserve; une satisfaction accordée à une fillette
par son père, même au prix d’un excès de complaisance,
c’est autant de gagné pour elle dans cette partie d’échecs
que tous, jeunes ou vieux, nous jouons avec le sort.
"Je crois, continua Saint-Ybars, que j’ai eu
la main heureuse pour Démon; j’ai trouvé un jeune professeur
qui paraît très bien.
"Tant mieux, mon fils, mille fois tant mieux;
Démon est terriblement en retard! espérons que le nouveau
précepteur saura lui faire rattraper le temps perdu. Ton Monsieur
Héhé, n’en déplaise à cousine Pulchérie,
est, avec toute son érudition, un maladroit qui n’a jamais su.
. . ."
Pélasge n’entendit pas la fin de la
phrase; le vieux Saint-Ybars et son fils avançaient tout en parlant;
leurs paroles se perdirent sous la galerie. Quand leurs pas retentirent
sur l’escalier, qui conduisait du rez-de-chaussée à la
galerie d’en haut, il alla au-devant d’eux et salua le vieillard. Cette
marque empressée de déférence fut une heureuse
inspiration; elle plut beaucoup à Saint-Ybars, et non moins à
son père.
Sur l’habitation on appelait le père
de Saint-Ybars vieux maître, ou comme disaient les nègres
en un seul mot Vieumaite; nous le nommerons de la même manière.
Vieumaite était, comme son fils, haut
de taille, mais un peu courbé; ce n’était pas le poids
de l’âge qui l’inclinait ainsi en avant, mais bien l’habitude
de se tenir penché sur ses livres et ses paperasses. Au besoin,
il se redressait; alors, son front était de niveau avec celui
de son fils.
Au premier abord, Pélasge ne se rendit
pas compte de l’impression extraordinaire que Vieumaite produisit sur
lui; elle tenait à ce que les deux côtés de la figure
du vieillard ne se ressemblaient pas. Les peintres et les statuaires,
que leur art oblige à étudier alternativement tous les
traits du visage, savent très bien que ses deux moitiés
ne sont jamais identiques; mais jamais ni peintre ni statuaire ne vit
cette dissemblance poussée aussi loin que chez le père
de Saint-Ybars. Elle commençait à la tête: à
droite, ses cheveux se dressaient comme une crinière de lion
furieux; à gauche, ils tombaient d’un air éploré
sur la tempe et le front. L’œil droit, d’un beau bleu de ciel, était
largement ouvert; il en sortait une lumière vive mais douce.
L’œil gauche se voyait à peine entre des paupières demi-closes;
il s’en échappait un rayon mince, froid, pénétrant.
À droite, les lèvres étaient prononcées
et bien veillantes; à gauche, elles étaient fortement
tirées en bas, exprimant la défiance; cette expression
de défiance était d’autant plus accusée, que le
vieillard avait la singulière habitude de tenir entre ses dents,
de ce côté, une petite branche de cyprès dont le
poids augmentait l’abaissement de sa bouche. Fait curieux, Vieumaite
ne regardait jamais que d’un côté; du côté
droit, si on lui plaisait et s’il avait confiance; du côté
gauche, quand il se tenait sur ses gardes, ou quand il n’aimait pas
la personne placée devant lui.
Les nègres, on le sait, ne laissent
jamais passer inaperçues les particularités physiques
ou morales de leurs maîtres; ils les désignent toujours
par quelque mot bien approprié. Sur l’habitation Saint-Ybars,
les esclaves appelaient la moitié droite du visage de Vieumaite
le côté de soleil; la moitié gauche le
côté de l’ombre. Quand ils le voyaient venir, ils disaient,
selon les circonstances, avec la précision du langage créole:
"Coté soleil ou coté lombe apé vini."
Saint-Ybars laissa Pélasge avec son
père. Le vieillard engagea la conversation, en opposant à
son interlocuteur le côté de l’ombre. Pélasge ne
tarda pas à comprendre que le grand-père de Démon,
en lui fournissant avec courtoisie l’occasion de prendre la parole,
le sondait; acceptant l’épreuve sans crainte comme sans ostentation,
il parcourut rapidement la gamme des connaissances humaines; il passa
de l’histoire à la philosophie, et de celle-ci aux sciences;
puis, remontant dans le passé, il prit la poésie à
sa source dans Homère, et la suivit à travers les âges
dans Virgile, Dante, Milton, Byron, Lamartine et Hugo. Il dessina, en
quelques traits, les antiques poèmes de l’Inde et de la Judée.
À mesure qu’il parlait, la tête de l’octogénaire
pivotait insensiblement sur son cou; peu à peu le côté
de l’ombre s’effaça, le côté du soleil parut. Étonné
de la science et de l’érudition du jeune professeur, Vieumaite
éprouvait une joie mêlée d’admiration en l’entendant
parler, dans un langage simple mais chaud d’enthousiasme, des choses
que lui-même il aimait avec passion.
Quand la seconde cloche du dîner retentit,
Pélasge avait entièrement fait la conquête du vieux
Saint-Ybars.
Chapitre IV
La Famille à table
La salle à manger était
au rez-de-chaussée. Elle formait un rectangle dont chaque grand
côté était éclairé par cinq portes
vitrées, celle du milieu étant cintrée et plus
large que les autres; elles donnaient sur les galeries. Un des petits
côtés avait trois portes vitrées; l’autre deux séparées
par une cheminée; elles conduisaient à l’office, aux caves
et à différentes pièces se rapportant au service
de la table.
Quand Vieumaite entra dans la salle à
manger, appuyé sur le bras que Pélasge lui avait offert
avec un respect filial, le premier service était sur la table,
et tous les convives attendaient, debout, le vénéré
chef de la famille. Il y avait vingt-quatre couverts. Vieumaite présenta
le nouveau professeur aux personnes qui ne l’avaient pas encore vu,
et s’assit. Après lui Saint-Ybars s’assit; puis, chacun prit
sa place. Trois sièges étaient inoccupés; l’un
était celui de Démon, les deux autres étaient réservés
aux hôtes que le hasard pouvait amener. La chaise restée
vide à côté de Pélasge, était celle
de son futur élève. Les deux bouts de la longue table
étaient occupés, l’un par Saint-Ybars, sa fille aînée
et son mari, Chant-d’Oisel et Mlle Nogolka; l’autre par Vieumaite, une
de ses petites-filles et son mari, et Pélasge. Mme Saint-Ybars
avait sa place au milieu de la rangée, à la droite de
son mari; Mlle Pulchérie était vis-à-vis d’elle.
Quatre jeunes nègres, une mulâtresse
et trois quarteronnes se tenaient autour de la table, attentifs à
leur besogne. A l’un des coins de la salle, un nègre du plus
beau noir, à physionomie intelligente, se tenait debout près
d’une table en chêne massif; il remplissait les doubles fonctions
de maître d’hôtel et d’écuyer tranchant.
Au-dessus des convives, deux éventails
suspendus au plafond étaient mis en mouvement par deux négrillons
de quatorze à quinze ans.
Sur un signe du maître d’hôtel,
les soupières posées sur la table lui furent apportées.
Dans un temps très court, vingt et une assiettes pleines d’un
excellent potage étaient placées devant les convives,
et le dîner commençait. La conversation s’étant
engagée sur des questions particulières au pays, Pélasge
resta discrètement silencieux; ce qui lui permit de faire connaissance
avec tous les visages de la famille. Il regardait et réfléchissait,
évitant avec soin de prendre les airs d’un philosophe ou d’un
éplucheur. Mme Saint-Ybars lui plut; elle avait une expression
de grande douceur et de résignation un peu triste. Mlle Pulchérie
ne le séduisit pas; elle lui parut pétrie d’orgueil et
de sots préjugés. Il remarqua qu’elle donnait plus d’ordres
aux domestiques que Mme Saint-Ybars; elle parlait haut et d’un ton impérieux.
Elle n’avait jamais été demandée en mariage, et
il n’était pas probable, avec ses quarante-cinq ans, qu’elle
dût l’être jamais. Elle était du sang des Saint-Ybars.
Comme tous les gens de cette lignée, elle était d’une
taille élevée; mais encore plus grosse que grande, elle
était obligée, pour faire contre-poids à la masse
énorme de sa gorge, de tenir ses épaules et sa tête
rejetées en arrière, ce qui lui donnait un air de reine
dédaigneuse et mécontente. Par ses manières tranchantes
et dominatrices, elle avait pris beaucoup d’empire sur Saint-Ybars;
il avait plus de confiance en son jugement qu’en celui de sa femme.
Mme Saint-Ybars, qui avant toute chose voulait la paix, cédait
toujours à la terrible cousine, quand celle-ci, dans une discussion
quelconque, opposait à ses raisons une avalanche de paroles et
de cris.
Mlle Pulchérie avait un faible pour
M. Héhé.
Mlle Nogolka fut une des personnes qui attirèrent
le plus l’attention de Pélasge. Il se demanda quel âge
elle pouvait avoir. Il n’était pas facile de répondre.
Les cheveux de l’institutrice étaient déjà presque
blancs; mais sa figure, bien que fatiguée et décolorée,
accusait au plus vingt-cinq ans. Sa physionomie avait un caractère
de concentration profonde, quelque chose de mystérieusement tragique;
il sembla à Pélasge qu’elle devait vivre beaucoup de la
vie intérieure. Mais dans cette retraite en elle-même,
de quelles pensées se nourrissait-elle? "Voila des yeux, se dit
Pélasge, qui ont beaucoup pleuré, ou beaucoup veillé
pour lire et écrire. Que peut-il y avoir dans le passé
de cette intéressante personne? un chagrin peut-être, dont
le souvenir l’obsède encore. Qui sait? peut-être la préoccupation
douloureuse dont elle s’alimente, a-t-elle ses racines dans le présent."
Pélasge regarda encore une fois Mlle
Nogolka.
"Elle a dû être bien belle, se
dit-il; elle l’est encore, ma foi. Ses cheveux blancs ne la déparent
pas du tout; elle ressemble à une jeune femme du temps où
l’on se poudrait la tête."
Pélasge ramena ses yeux sur son assiette,
et continua son monologue mental. Quand il releva la tête, Mlle
Nogolka avait les yeux fixés sur lui.
"De son côté elle m’observe, pensa-t-il:
quelle idée peut-elle se former de moi? En tout cas, je ferai
de mon mieux pour m’attirer son estime; elle paraît trop distinguée,
trop intelligente, pour que je n’aie pas à cœur de lui inspirer
me bonne opinion de moi."
On allait passer au rôti, lorsque plusieurs
enfants, les uns noirs, les autres bruns plus ou moins clairs, vinrent
se ranger en demi-cercle près de Saint-Ybars. Nés des
parents attachés au service de la maison, ils étaient
bien différents des enfants dont les pères et mères
travaillaient aux champs; toujours en contact avec leurs maîtres,
ils étaient beaucoup plus éveillés et plus espiègles
que les négrillons du camp.
"Ah! vous voici, vous autres, mauvais sujets,
dit Saint-Ybars: êtes-vous tous propres? chacun a-t-il son tablier?"
La petite bande répondit en chœur: "Oui,
maite;" et chacun à son tour montra le dessus et le dedans de
ses mains.
Saint-Ybars remplit lui-même plusieurs
assiettes de ce qu’il y avait de meilleur sur la table, et les distribua
aux enfants. Ils allèrent s’asseoir dans un coin de la salle
à manger, sur une grande toile cirée, chacun son assiette
entre les jambes.
Vieumaite, lisant dans la pensée de
Pélasge, lui dit:
"Ce trait de mœurs vous étonne; il est
pourtant bien naturel. Ces enfants naissent à côté
des nôtres, ils partagent leurs jeux; chacun d’eux a pour parrain
un de mes petits-fils, pour marraine une de mes petites-filles. Il sont
soumis et aimants; ils serait impossible de ne pas les gâter.
"Ceci m’ouvre toute une perspective, répondit
Pélasge; je commence à apercevoir, entre maîtres
et esclaves, des liens d’affection que je ne soupçonnais pas."
On ne connaît bien un état social
qu’autant qu’on le voit de ses propres yeux, et sous toutes ses faces.
Pélasge ne pouvait, dans aucun cas, approuver l’esclavage; mais,
en vivant en Louisiane, il devait s’initier aux causes qui peuvent,
sous le toit de maîtres intelligents et bons, atténuer
une institution basée sur la violation du droit humain. Il fut
interrompu dans ses réflexions, par l’entrée d’un Monsieur
qui de prime abord produisit sur lui une impression peu favorable. Le
nouveau venu était un homme d’une trentaine d’années,
aux formes rondes et dodues, au visage fleuri et orné de favoris
en côtelettes, aux cheveux rouges, partagés par le milieu
comme ceux d’une femme. Tenant d’une main son chapeau, de l’autre un
gros bouquet, il fit cinq ou six saluts exagérés, en disant:
"Mesdames et Messieurs, votre serviteur très
humble, héhé. . . Mademoiselle Pulchérie me fera-t-elle
l’honneur d’accepter ce bouquet?
"Les magnifiques fleurs! s’écria Mademoiselle
Pulchérie; vous êtes vraiment trop aimable: oh! c’est charmant."
Et Mademoiselle Pulchérie sourit; si
toutefois l’on peut donner le nom de sourire au disgracieux écartement
qui s’opéra entre les extrémités opposées
de sa large bouche. Elle se fit apporter un pot en argent qu’elle plaça
devant elle, y mit le bouquet, et s’extasia sur le bon goût avec
lequel il était composé.
Saint-Ybars se leva, et dit au nouveau venu
en montrant Pélasge:
"Monsieur MacNara, permettez-moi de vous présenter
Monsieur Antony Pélasge, votre remplaçant auprès
de mon plus jeune fils.
"Ah! Monsieur est mon successeur, dit MacNara
en mettant ses besicles sur son nez et en s’approchant de Pélasge;
je suis enchanté de faire votre connaissance, Monsieur, enchanté,
héhé. Je ne doute pas que vous ne tiriez meilleur parti
que moi du terrain difficile—ager jejunus—qui vous est confié.
Moi, voyez-vous, Monsieur, moi, je l’avoue à ma honte, je n’ai
pas la patience que réclament certains élèves.
Il me faut, à moi, des enfants à compréhension
prompte; ces enfants-là font avec moi des progrès incroyables,
témoin les deux autres fils Saint-Ybars dont je fais l’éducation:
quoiqu’ils aient seulement l’un quinze ans, l’autre treize et demi,
ils vous traduiront à livre ouvert Thucydide et Tacite, quand
vous voudrez, héhé."
Pélasge, qui s’était levé,
s’inclina respectueusement comme pour dire qu’il n’avait pas le droit
d’empêcher M. MacNara de faire son propre éloge.
Mlle Pulchérie invita gracieusement
M. MacNara à prendre place à côté d’elle.
Le dessert allait être servi. M. MacNara aimait les sucreries;
Mlle Pulchérie le savait.
M. MacNara, ou, pour lui appliquer le surnom
que lui avait donné le vieux Saint-Ybars, M. Héhé
était irlandais de naissance; mais, élevé au Canada
par des jésuites venus de France, la langue française
était celle qu’il parlait de préférence. Outre
ses études classiques, il avait suivi un cours de théologie.
Après avoir professé trois ans dans une institution catholique,
à Baltimore, sa santé s’étant altérée,
il se décida, sur l’avis des médecins, à poursuivre
sa carrière au Sud. Le climat lui fut on ne peut plus favorable;
Pélasge n’aurait jamais soupçonné, à sa
mine florissante, que sa poitrine eût, quelques années
auparavant, donné des inquiétudes.
M. Héhé n’avait pas eu de peine
à s’identifier avec les idées et les mœurs du Sud. Non
seulement il trouvait l’esclavage des nègres légitime,
mais il croyait que parmi les hommes de race blanche, les uns naissent
pour commander, les autres pour obéir. Naturellement il se classait
parmi les privilégiés nés pour commander. Jamais
homme au monde ne fut plus fier et plus heureux que lui, le jour où
il acheta un vieux nègre à l’encan.
Conseillé et protégé par
Mlle Pulchérie, M. Héhé s’était fait une
jolie petite fortune. Maintenant, prenant ses aises, il n’acceptait
que les élèves qui lui convenaient. Il allait d’habitation
en habitation, dans une élégante voiture dont Saint-Ybars
lui avait fait cadeau, se bornant à donner des leçons
d’histoire et de littérature. Il était bavard, grand conteur
d’anecdotes, ayant toujours quelque chose de meilleur à dire
que les autres. Après le récit, ce qu’il aimait le mieux
c’était de faire de l’esprit. Non seulement il mettait son cerveau
à la torture, pour en tirer des jeux de mots, mais il apprenait
par cœur tous ceux qu’il trouvait dans les journaux.
M. Héhé fit observer que Démon
ne paraissait pas encore, quoique l’on fût déjà
au dessert.
"Ah! par exemple, ajouta-t-il en regardant
du côté de Pélasge, si mon estimable collègue
parvient à enseigner l’exactitude à son élève,
je le proclame le phénix des professeurs. Quant à moi,
je n’ai jamais pu en obtenir, deux jours de suite, qu’il fût à
table au commencement du repas.
"Démon vient après les autres,
dit Chant-d’Oisel, parce qu’il mange vite et peu; quand il a fini, il
s’ennuie à table.
"D’accord, Mademoiselle, reprit M. Héhé;
mais si votre frère avait cette avidité d’apprendre que
montrent les enfants destinés à briller un jour dans le
monde, il resterait tout le temps à table pour écouter
la conversation des grandes personnes. Un enfant gagne toujours beaucoup
aux entretiens d’un homme instruit et maître de sa langue. Démon
ne sait pas écouter; c’est malheureux, mais c’est un fait. J’en
appelle à Mlle Pulchérie.
"Parfaitement, grommela Mlle Pulchérie;
mais qu’y faire? M. Démon préfère la conversation
des nègres; il est toujours fourré dans la cuisine.
"Démon quitte la table, remarqua Chant-d’Oisel,
quand on parle de choses qu’il ne comprend pas. Il aime à entendre
les nègres raconter des contes, parce que rien de ce qu’ils disent
ne lui échappe.
"Si Mademoiselle ne cherchait pas à
excuser son frère, dit aigrement Mlle Pulchérie, ce serait
bien extraordinaire.
"Tu as raison, Chant-d’Oisel, riposta Vieumaite;
il faut toujours prendre la défense des absents. Je trouve, moi,
que Démon fait preuve d’intelligence en n’écoutant que
ce qu’il comprend. Il aime les contes des nègres? c’est bien
naturel. Qui de nous, à son âge, ne les a pas écoutés
avec plaisir? Du reste, ne nous y trompons pas, il y a dans ces récits,
outre l’intérêt du drame, une malice quelquefois très
fine."
Chapitre V
Démon
Vieumaite en eût probablement dit
davantage sans le vacarme qui se fit tout à coup dans la cour:
les négrillons poussaient des cris de joie, les chiens aboyaient,
les coqs des basses-cours se répondaient par des signaux d’alarme.
Un petit nègre, les yeux hors de la
tête, entra avec fracas dans la salle à manger, et dit
à Saint-Ybars:
"Cé michié Démon: li trapé
deu pap, mal é fumel."
Immédiatement après ce négrillon,
Pélasge vit entrer un jeune garçon dont la ressemblance
avec Chant-d’Oisel lui apprit que c’était son jumeau. Mais autant
la physionomie de la sœur était paisible, autant celle du frère
était animée; ses yeux pétillaient de joie; ses
joues, enflammées par la double influence du succès et
du soleil, étaient couvertes de poussière et ruisselaient
de sueur. Tous les boutons de sa chemise étaient partis; sa veste
et son pantalon de coutil étaient déchirés en plusieurs
endroits, et tachés de boue et de jus d’herbe. Son chapeau de
paille à large bord doublé en percale verte, était
rejeté en arrière, laissant tomber sur son front ses cheveux
châtains et bouclés. Il tenait sous son bras gauche un
trébuchet à deux compartiments; dans le compartiment supérieur,
un pape empaillé était fixé dans l’attitude du
combat; dans le compartiment d’en bas, deux prisonniers s’agitaient
dans tous les sens, éperdus de surprise et de colère.
Démon ôta son chapeau, dit bonjour
à son père, sa mère, son grand-père, et
courut a Chant-d’Oisel; il posa son trébuchet sur le plancher,
essuya rapidement son visage avec son mouchoir, et serra sa sœur dans
ses bras. Mme Saint-Ybars lui dit de venir près d’elle.
"Quel enfant, mon Dieu! s’écria-t-elle;
te voici dans un bel état. Mais tu dois mourir de faim. Dire
qu’il est parti depuis huit heures du matin! Tu ne peux donc pas rester
à la maison.
"Mais, maman, répondit l’enfant, je
ne suis pas une petite fille, moi, pour rester tranquille à la
maison.
"Ah! oui, voilà ton grand mot, ton cheval
de bataille, dit Mme Saint-Ybars; tu ne veux, à aucun prix, avoir
l’air d’une petite fille. Allons, va te laver et changer d’habits, pour
que ton père te présente à ton nouveau professeur."
Démon ouvrit de grands yeux, et regarda
tout autour de la table.
"Madame, je vous en prie, dit Pélasge
en se levant, laissez M. Démon venir près de moi tel qu’il
est."
Démon, honteux de l’état dans
lequel était toute sa personne, s’approcha timidement; Pélasge
alla à sa rencontre, et lui prit affectueusement la main. La
physionomie de l’enfant changea subitement, elle devint douce et pensive.
Pélasge sentit la petite main qu’il tenait serrer la sienne;
Démon et lui se regardèrent et sourirent; sans se parler,
ils se disaient dans le langage mystérieux de la sympathie: "Nous
serons amis." Ce début affectueux ne fut pas du goût de
M. Héhé. Il eût bien voulu dire une méchanceté:
mais n’en trouvant pas d’assez piquante, il se contenta de se renverser
sur sa chaise, en prenant l’air le plus sarcastique possible. Mlle Pulchérie
vint à son secours. Bon ou mauvais, elle trouvait toujours un
mot à répondre; il est vrai que souvent, au lieu d’être
spirituelle, elle n’était que grossière.
"Ce Monsieur, dit-elle en regardant Pélasge,
a l’espoir de faire mieux que son prédécesseur. Hum! c’est
ce qui s’appelle avoir confiance en soi. Je serais curieuse d’assister
à sa première leçon."
Pélasge s’inclina poliment, et s’adressant
à Saint-Ybars:
"Pour première leçon, si vous
le permettez, Monsieur, dit-il, je donnerai trois jours de congé
à mon élève; nous visiterons ensemble l’habitation,
il m’en expliquera les détails.
"Commencez comme vous le jugerez convenable,
Monsieur, répondit Saint-Ybars; du moment que je vous confie
mon fils, c’est à vous de disposer de son temps.
"Cette manière de commencer me plaît
beaucoup, dit Vieumaite; si cousine Pulchérie saisit l’intention
de M. Pélasge, elle doit trouver comme moi que son idée
est excellente.
"Je connais quelqu’un qui est content, dit
Chant-d’Oisel en souriant à son frère.
"En tout cas, ajouta Saint-Ybars, M. Pélasge
ne pouvait trouver de meilleur cicérone; si quelqu’un peut lui
faire connaître l’habitation jusque dans ses plus petits coins
et recoins, c’est bien Démon.
"Va t’habiller, dit Mme Saint-Ybars à
Démon, et reviens dîner.
"Oui, maman, mais d’abord je vais montrer mes
papes à Mamrie."
"Ah! oui, c’est vrai, Mamrie avant tout, reprit
Mme Saint-Ybars en regardant Pélasge; il aimerait mieux se passer
de dîner que de ne pas montrer ses captifs à Mamrie."
Pélasge demanda qu’on voulût bien
lui dire quelques mots de cette Mamrie qui pour Démon passait
avant tout.