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L'Habitation St-Ybars
Alfred Mercier
Première Partie
Chapitre 6 - Chapitre 7 -
Chapitre 8 - Chapitre 9 - Chapitre
10 - Chapitre 11
Chapitre VI
Mamrie.
Mamrie était la femme de chambre de
Mme Saint-Ybars; elle remplissait aussi les fonctions de surintendante.
Aux heures des repas, elle se tenait à la cuisine et présidait
à l’expédition des mets. C’était un vrai type de négresse
créole. Elle était née de parents nés eux-mêmes
sur l’habitation Saint-Ybars. Son grand-père et sa grand-mère,
importés du pays des Bambaras, vivaient encore; ils prétendaient
avoir été roi et reine en Afrique; comme preuve de leur dire,
ils montraient le tatouage de leur figure.
Mamrie avait la peau extrêmement fine
et d’un noir brillant, des cheveux touffus, doux au toucher, de grands
yeux mourants et pleins de bonté. Mais on ne la connaissait qu’à
demi, tant qu’on ne l’avait pas vue rire, et que l’on n’avait pas entendu
le son de sa voix. Elle était d’une gaîté communicative;
son parler avait des modulations qui vous allaient au cœur, tant elles
révélaient une nature affectueuse et facile à émouvoir.
Elle avait vingt-six ans. À treize ans elle était déjà
mère. Son enfant avait quatre mois, lorsque Mme Saint-Ybars mit
au monde Démon et Chant-d’Oisel. Huit jours après la naissance
des jumeaux, une maladie malheureusement commune dans ce pays, le tétanos,
emportait l’enfant de Mamrie. Elle en eut un chagrin si profond que sa
constitution en fut ébranlée: on la vit dépérir
rapidement, à tel point que l’on commença à craindre
pour sa poitrine.
Un enchaînement de circonstances imprévues,
vint conjurer le danger dont Mamrie était menacée.
Il y avait une semaine que Mme Saint-Ybars
allaitait ses nouveau-nés, lorsqu’elle eut plusieurs frissons, à
la suite desquels elle éprouva des douleurs aiguës aux deux
seins. Une nuit, malgré tout son courage, elle ne put supporter
l’atroce torture qu’elle éprouvait toutes les fois qu’elle voulait
apaiser la soif des enfants. Mamrie couchait dans une chambre voisine de
celle de sa maîtresse; l’entendant se plaindre, elle se leva, prit
les jumeaux, et s’assit dans une berceuse pour les dodiner. Elle finit
par s’assoupir. Le laisser-aller du sommeil lui fit prendre une attitude
si penchée, que l’extrémité de son sein droit se trouva
en contact avec les lèvres du petit garçon. Mamrie rêvait;
elle se voyait dans le jardin, assise au pied d’un arbre: son enfant n’était
pas mort, et elle goûtait cette sainte et douce sensation qu’éprouve
une mère qui allaite son enfant. Elle en ressentit une joie si vive
qu’elle se réveilla. Quel ne fut pas son étonnement en voyant,
à la lueur de la veilleuse, une petite bouche rosée fortement
appliquée à sa poitrine! La petite fille s’étant mise
à crier, elle lui donna l’autre sein qui ne fut pas refusé.
Mme Saint-Ybars était la marraine de
Mamrie.
La jeune esclave appela sa maîtresse,
et lui dit:
"Hé! nénaine, ga: vous piti
apé tété moin.
"Tu as donc encore du lait! demanda Mme Saint-Ybars.
"Fo croi mo gagnin ancor ain ti goutte. Mo
réponne yapé tiré for.
"Pour sûr tu en as, Mamrie, puisque
les enfants ne crient plus."
Les jumeaux satisfaits s’endormirent dans
les bras de la jeune négresse, qui elle-même s’abandonna au
sommeil.
Mme Saint-Ybars, atteinte d’abcès multiples,
dut renoncer au bonheur d’allaiter ses jumeaux. Mamrie la remplaça.
Le lait de l’esclave revint en abondance: on vit renaître sa santé
et sa gaîté. Elle s’attacha à ses nourrissons; elle
les aima comme s’ils eussent été ses propres enfants. Cependant
on remarqua, dès le commencement, qu’elle avait une préférence
pour le petit garçon.
Mamrie avait toujours été une
des domestiques les plus gâtées par Mme Saint-Ybars; alors,
elle le fut plus que jamais; elle fit, pour ainsi dire, partie intégrante
de la famille, à tel point qu’en parlant des jumeaux on s’habitua
à dire les enfants de Mamrie. Mme Saint-Ybars elle-même
lui disait, le matin: "Tes enfants ont-ils passé une bonne nuit?"
Le nom primitif de cette jeune femme était
Marie. Quand les jumeaux commencèrent à parler, on voulut
leur apprendre à l’appeler maman Marie; mais l’un et l’autre,
comme par un accord tacite, transformèrent maman Marie en Mamrie,
et ce nom resta à leur nourrice.
À mesure que les jumeaux grandirent,
on vit s’accentuer davantage la préférence de Mamrie pour
Démon. Loin d’en être jalouse, Chant-d’Oisel trouvait naturel
qu’il en fût ainsi; son frère étant l’être qu’elle
aimait le plus au monde, elle pensait qu’il était juste qu’il occupât
la première place dans le cœur de leur nourrice.
De jour où Mamrie avait commencé
à aimer Démon, une révolution extraordinaire s’était
opérée en elle; les hommes lui étaient devenus complètement
indifférents. Jolie, bien faite, d’un caractère charmant,
elle avait plu, dès l’âge de douze ans, à l’un de ces
modestes habitants que l’on appelle petits blancs. C’était
un Alsacien: sobre, laborieux, économe, sûr d’arriver à
une honnête fortune, ne dépendant de personne, doué
d’ailleurs d’un caractère ferme, il n’avait pas fait un mystère
de son affection pour Mamrie. Comme il était bon et très
doux, elle avait répondu à son attachement. Quand elle devint
mère, il se présenta chez Saint-Ybars et lui offrit de l’acheter,
elle et son enfant, son intention étant de les faire libres. Mamrie
était une esclave de choix, elle devait coûter cher; le petit
blanc s’était attendu au prix élevé qu’on en demanda;
il fixa lui-même la date à laquelle il apporterait la somme
convenue. Sur ces entrefaites, Démon et Chant-d’Oisel naquirent,
et l’enfant de Mamrie mourut. Le petit blanc n’en persista pas moins dans
son intention d’acheter la jeune esclave, pour en faire sa compagne. Mais
les idées de Mamrie avaient changé; elle lui déclara
que pour rien au monde elle ne se séparerait de ses nourrissons,
et que jamais elle n’aurait d’autre enfant. L’Alsacien employa tous les
arguments que pouvaient lui suggérer son esprit et son cœur, pour
la faire revenir sur sa résolution: mais il n’y réussit pas.
Pendant les dix années qui s’écoulèrent entre la naissance
des jumeaux et l’arrivée de Pélasge sur l’habitation, d’autres
hommes firent des avances à Mamrie; elle les repoussa toutes, sans
rudesse mais sans hésitation. Elle aurait cru commettre une sorte
de sacrilège, si elle eût détourné, au profit
d’un autre, une parcelle de l’amour qu’elle avait voué à
ses nourrissons, surtout à ce cher petit Démon dont elle
était plus fière que Mme Saint-Ybars elle-même. Tout
son être pensant et aimant finit par se concentrer exclusivement
sur lui; il devint sa vie, le but de toutes ses préoccupations,
l’objectif de toutes ses espérances; le jour, elle n’avait d’autre
bonheur que de le voir, de suivre ses mouvements, de l’entendre parler,
de le caresser, de le gâter de mille manières; dans son sommeil,
si elle rêvait, il était toujours pour quelque chose dans
ses songes. Elle s’intéressait plus que personne à ses études;
elle conservait précieusement, dans une armoire, ses habits et son
linge à mesure qu’ils devenaient trop petits, ainsi que les jouets
de sa première enfance et le livre dans lequel il avait appris à
lire.
Au contact de Mme Saint-Ybars et de ses filles,
l’intelligence de Mamrie avait pris un développement remarquable.
Quoiqu’elle se servit du patois créole, en s’adressant à
sa marraine et aux enfants, elle parlait très bien le français;
elle savait lire et écrire. Comme elle avait la voix juste et d’un
timbre touchant, Mlle Nogolka, à ses heures perdues, lui avait appris
à chanter au piano. Elle retenait les airs avec une facilité
que les demoiselles Saint-Ybars lui enviaient; quand elles avaient de la
peine à rendre quelque phrase de grand opéra, elle leur donnait
la note comme en se jouant.
Chez Saint-Ybars, comme chez tant d’autres
possesseurs d’esclaves, on commettait une singulière inconséquence.
On lisait, en présence des domestiques, des ouvrages dans lesquels
il est souvent question des droits de l’homme; on laissait traîner
ça et là un volume de Voltaire ou de Rousseau, un roman d’Eugène
Sue, un poème de Lamartine ou de Victor Hugo, les chansons de Béranger,
la Némésis de Barthélemy, et tant d’autres
œuvres propres à éveiller le sentiment de la liberté
chez ces êtres à qui un abus de la force matérielle,
transformé en loi, avait ôté l’autonomie de leur personne.
Mamrie savait, aussi bien que personne, à
quoi s’en tenir au sujet de l’esclavage; mais elle se trouvait heureuse
chez ses maîtres. Cette vieille famille honnête et respectée
des Saint-Ybars, elle la considérait comme sienne; cette maison
où elle était née, elle y était attachée
comme l’oiseau à l’arbre où est son nid: pour elle sa marraine
était une seconde mère qu’elle aimait autant que sa vraie
mère; enfin là, sur cette habitation dont les limites étaient
pour elle celles du monde, vivait et croissait l’enfant qui était
tout pour elle. Absorbée dans son amour pour lui, elle ne songeait
jamais aux vicissitudes de la vie; elle ne se demandait jamais, si, par
suite d’un de ces bouleversements comme la mort en produit dans les familles,
elle n’était pas exposée à passer, au moment où
elle s’y attendrait le moins, dans des mains qui lui feraient sentir les
chaînes de la servitude. Non, Mamrie ne songeait à rien de
semblable; elle s’abandonnait sans restriction, passionnément, aveuglément,
à son amour pour Démon, et elle se fiait naïvement au
cours de la vie.
Si Mamrie savait aimer, elle savait haïr
aussi. Elle exécrait Mlle Pulchérie et M. Héhé.
Elle se taisait sur le compte de la vieille demoiselle, parce que celle-ci
tenait par le sang à la famille, et que tout ce qui était
Saint-Ybars était sacré pour Mamrie; mais quant à
M. Héhé, à qui elle ne pardonnait pas d’avoir une
piètre opinion de l’intelligence de Démon, elle faisait ressortir
ses ridicules avec une malice qui amusait beaucoup ses maîtres. Elle
disait souvent qu’il y avait plus d’esprit dans le petit doigt de Démon
que dans toute la grosse personne de M. Héhé; et que, de
même qu’il n’y a pas d’animal plus bête que l’araignée
ôtée de sa toile, il n’y avait pas d’homme plus sot que M.
Héhé en dehors de son grec et de son latin.
L’affection de Mamrie pour Démon l’avait
graduellement revêtue d’un prestige qui la rendait, en quelque sorte,
sacrée aux yeux de tout le personnel de l’habitation; non seulement
on respectait sa personne, mais on n’eût pas plus osé dire
un mot inconvenant devant elle qu’en présence des filles de Saint-Ybars.
Ses jeunes maîtresses se plaisaient à vêtir; elles choisissaient,
dans leur garde-robe, ce qui pouvait lui aller le mieux; elles partageaient
leurs rubans avec elle, et on voyait au cou et aux oreilles de la bonne
négresse des bijoux qui avaient paré les filles de Saint-Ybars.
Quand Démon commettait quelque faute,
on s’en plaignait à Mamrie; être grondé par elle, était
la punition qu’il redoutait le plus. Jamais châtiment corporel n’avait
été infligé à Démon; en le frappant,
on eût cru frapper Mamrie. D’ailleurs, un côté de la
nature africaine était resté à l’état sauvage
chez Mamrie; on ne l’avait jamais vue qu’une fois en colère, mais
on en avait été effrayé: le souvenir de sa fureur
était vivant dans tous les esprits, et personne, pas même
les parents de Démon, n’eût osé le frapper en présence
de sa nourrice.
Quand Démon entra dans la cuisine avec
sa cage, Mamrie l’accueillit comme si elle ne l’avait pas vu depuis une
semaine. Après s’être rassasiée du plaisir de le caresser,
elle lui dit en lui montrant un banc:
"Asteur assite là é conté
moin coman to fé pou trapé pap laïé."
Démon ne se fit pas prier; il raconta
son expédition dans tous ses détails. Il s’exprimait avec
une animation qui faisait le bonheur de Mamrie. Accroupie en face de lui,
le sourire sur les lèvres, elle suivait, avec une admiration croissante,
toutes les phases de son récit. Sa figure, mobile et expressive,
reflétait tout ce qui se passait sur celle du petit garçon,
comme s’il eût parlé devant un miroir.
Démon termina son épopée,
en accompagnant sa parole de grands gestes qui épouvantèrent
les oiseaux; le mâle renouvela ses efforts pour passer à travers
les barreaux de sa prison; sa tête était en sang. Démon
le repoussa à l’intérieur, en disant avec impatience:
"Resté don tranquil, bête!
"To bon toi, lui dit Mamrie; to oté
li so laliberté é to oulé li contan. Mo sré
voudré oua ça to sré di, si yé té mété
toi dan ain lacage comme ça.
"Mété moin dan ain lacage! s’écria
Démon sur le ton de la fierté indignée; mo sré
cacé tou, mo sré sorti é mo sré vengé
moin sur moune laïé ki té emprisonnin moin.
"Ah! ouëtte, tou ça cé
bon pou la parol, répliqua Mamrie; si yé té mété
toi dan ain bon lacage avé bon baro en fer, to sré pa cacé
arien; to sré mété toi en san, épi comme to
sré oua ça pa servi ain brin, to sré courbé
to laéte é to sré resté tranquil comme pap
là va fé dan eune ou deu jou.
"Non! repartit Démon, mo sré
laissé moin mouri de faim.
"Ça cé ain bel réponse,
dit Mamrie; to fier même! to pa ain Saint-Ybars pou arien."
Le malheureux pape, brisé de fatigue
était affaissé sur ses pattes; sa poitrine se gonflait douloureusement;
ses yeux noirs étincelaient de colère. Sa femelle, réfugiée
dans un coin, faisait entendre de petits cris plaintifs. Après un
moment de silence, Démon dit:
"Mamrie, ga comme fumel là triste."
"Cé pa étonnan, répondit
la bonne négresse, lapé pensé à so piti! yé
faim, yapé pélé yé moman; mé moman va
pli vini; cé lachouette ou kèke serpen ka vini é ka
mangé yé."
Démon devint pensif. Tandis que sa
nourrice voyait à une chose ou à une autre, il contemplait
ses prisonniers. Il se leva, et sortit sans rien dire. Au bout de quelques
minutes, Mamrie le vit rentrer; son trébuchet était vide.
"Eben!" dit-elle d’un air étonné,
"coté to zozos?"
Une fausse honte empêcha Démon
de dire ce qui en était; il répondit d’une voix mal assurée:
"Yé chapé.
"Yé chapé? reprit Mamrie en
secouant la tête, to menti! mo parié to rende yé la
liberté.
"Eben! cé vrai, avoua Démon,
cé vou faute; ça vou di moin su fumel là é
so piti té fé moin la peine."
Les yeux de Mamrie se remplirent de larmes;
elle tendit les bras à Démon, en lui montrant toutes ses
dents et en disant:
"Vini icite, céléra! vini mo
mangé toi tou cru."
Elle le dévora de caresses, et se tournant
vers la cuisinière et quelques femmes de service:
"Ça cé mo tresor, dit-elle,
ça cé kichoge ki vo plice pacé tou dilor dan moune.
"Vou rézon, Mamrie, remarqua la cuisinière,
can michié Démon va gran, la fé ain bon maite pou
nouzotte.
"Cé bon tou ça, dit Mamrie à
Démon, mé to faim, vini mangé."
Elle le fit dîner. Il mangea peu; son
sacrifice lui avait coûté un certain effort, et il avait le
cœur encore un peu gros. Après qu’il eut fini, Mamrie le fit monter
dans sa chambre; elle l’aida à faire sa toilette, et quand elle
eut donné le dernier coup de peigne à ses cheveux, elle dit
en l’admirant:
"Asteur to propre é bel comme ain rayon
soleil; couri en bas coté to nouvo maite d’école."
Le dessert touchait à sa fin, quand
Démon entra dans la salle à manger. Saint-Ybars ne voulant
pas le gronder, au début de ses rapports avec son nouveau précepteur,
donna l’ordre à un domestique de lui servir son dîner.
"Ce n’est pas la peine, dit Démon,
Mamrie m’a fait manger."
On lui offrit du dessert; il refusa, et alla
s’asseoir à côté de Pélasge, ce qui étonna
toutes les personnes présentes; car, comme l’avait fait observer
Chant-d’Oisel, son habitude n’était pas de rester à table
quand sa faim était satisfaite. Mlle Pulchérie en fut piquée;
M. Héhé rougit.
Dans le silence et le repos, la figure de
Démon prit une expression de mélancolie pensive qui attira
l’attention de Pélasge: il se demanda si c’était un simple
effet de tempérament, ou l’indice d’un état douloureux de
l’âme. Il savait, par expérience, que l’on peut déjà
à treize ans nourrir un chagrin sérieux. Il devait découvrir,
après quelques semaines de séjour sur l’habitation, la cause
qui répandait cette teinte de tristesse sur les traits de son élève.
Il vaut mieux qu’on la connaisse dès à présent; nous
la dirons en quelques mots.
Saint-Ybars avait cessé d’aimer sa
femme; elle s’en était aperçue depuis longtemps. Elle ne
lui en avait jamais fait de reproches; elle ne s’en était plainte
à personne. Comme tout chez Saint-Ybars tournait en passion, son
indifférence conjugale n’avait pas tardé à se transformer
en antipathie; puis, l’antipathie s’était changée en une
aversion que trahissaient des paroles acerbes, ou des railleries qui rendaient
Mme Saint-Ybars ridicule et diminuaient le respect des domestiques pour
elle. Quelquefois, sous le prétexte le plus futile, la colère
de Saint-Ybars contre la malheureuse femme éclatait avec la soudaineté
et le fracas de la foudre. Alors, tout tremblait autour de lui; personne
n’eût osé lui faire la moindre observation. Vieumaite lui-même
s’abstenait d’intervenir; considérant l’irascibilité de son
fils comme un mal irrémédiable, il en avait pris son parti;
dès qu’il soupçonnait l’approche d’un orage, il s’éloignait
et allait retrouver la paix parmi ses livres.
De tous les enfants de Mme Saint-Ybars, Démon
était celui qui aimait le plus sa mère, quoique peut-être
il aimât davantage Mamrie. La conduite de Saint-Ybars envers sa femme
était pour l’enfant une source de douleurs cachées et de
réflexions au-dessus de son âge. Quand il voyait un esclave,
enhardi par l’exemple du maître, manquer de respect à sa mère,
il lui prenait envie de le poignarder. Mais il avait honte pour son père;
il feignait de ne pas voir ses mauvais traitements; il dévorait
sa peine solitairement, il la taisait même à Mamrie. Pélasge
seul devait deviner le secret qui entravait, dans cette jeune âme,
le développement des facultés heureuses et riantes.
N’anticipons pas davantage sur l’avenir; revenons
à ce repas à la fin duquel Pélasge remarquait, non
sans quelque surprise, l’expression mélancolique de son élève.
Chapitre VII
Man Sophie et ses deux petites filles.
On se leva de table pour prendre le café
sur la galerie du premier étage, où passait une fraîche
brise venant du fleuve, et pour fumer d’excellents cigares de la Havane.
Pélasge n’aimait pas à rester
en repos après ses repas; il proposa à Démon de faire
ensemble une promenade.
Après avoir visité le jardin,
dont l’étendue et la beauté rappelèrent au jeune professeur
les villas princières de l’Italie, ils se dirigèrent vers
la savane. Les dernières lueurs du soleil couchant empourpraient
la campagne; les cannes à sucre déjà parvenues à
la hauteur du genou, frissonnaient au souffle croissant de la brise et
répercutaient, dans tous les sens, les lueurs mourantes du jour.
Les nègres revenaient du travail, les uns à pied et par groupes,
les autres dans des chariots attelés de quatre mulets. Ils étaient
contents; la semaine finissait, et ils jouissaient en imagination de leurs
plaisirs du dimanche. Les chants des femmes, les éclats de rire
des hommes, arrivèrent adoucis par la distance jusqu’aux oreilles
de Pélasge et de Démon. Ils venaient d’entrer dans un sentier
qui traversait un champ de cannes, lorsqu’une forme humaine s’estompa sur
le fond rouge de l’horizon; comme elle grandissait et se dessinait plus
nettement à mesure qu’elle avançait et que les deux promeneurs
allaient à sa rencontre, Pélasge reconnut bientôt que
c’était une négresse qui portait de chaque côté,
entre son bras ployé et sa poitrine, quelque chose ressemblant à
un petit enfant. Quand lui et Démon ne furent plus qu’à une
vingtaine de pas de la négresse, elle s’arrêta; sa figure
exprimait l’inquiétude. Pélasge put distinguer alors les
objets qu’elle portait dans ses bras; c’étaient deux grosses poupées.
"C’est man Sophie, dit Démon; elle
est folle, Monsieur, mais pas méchante. Elle croit que ces poupées
sont ses filles; elle a donné un nom à chacune."
S’adressant à la négresse et
élevant la voix:
"Man Sophie, dit-il, pa peur; michié
là pa lé fé vou di mal."
La négresse s’approcha avec confiance.
"Faites-la parler un peu, dit Pélasge,
pour me donner le temps de la bien voir.
"Oui, Monsieur, répondit Démon,
et regardant la folle:
"Man Sophie, demanda-t-il, vou piti filles
bien!
"Merci bon dgié, michié Démon,
répondit la négresse, jordi yé bien; mé lote
lanouitte yé té empéché moin droumi; Emma té
toucé tou plin, é Caroline té gagnin colic ki té
fé li soufri martir.
"Coté vapé couri comme ça,
Man Sophie?
Mapé couri coté vieu madame
é coté vou seurs; mo besoin zétoffe neuve pou abillé
mo piti filles. Fo oucitte mo maitresses donne moin ruban, cofair mo oulé
fé Emma é Caroline bel tou plin dimin, sitan bel tou moune
a admiré yé. Dimin, vou connin, cé ain gran jou, cé
jou niversaire vou nessance é kenne mamzel Chant-d’Oisel; fo mo
fé vou honair, à vou é à vou jumel.
"Anon, bon voyage, man Sophie, bonne santé
pou vou é vou piti.
"Merci, michié Démon; bon dgié
béni vou."
La folle s’en alla en dodinant ses poupées,
et en chantant la vieille romance de Saint-Domingue:
"Lisett’ to kité la plaine,
"Mo perdi bonhair à moué;
"Ziés à moué semblé
fontaine,
"Dépi mo pa miré toué.
"Jour là can mo coupé canne.
"Mo chongé zamour à moué;
"Lanouitt’ can mo dan cabane,
"Dan droumi mo tchombo toué."
Démon mit en français son dialogue
avec Sophie, ainsi que le couplet chanté par elle. Il y eut un silence;
Pélasge se parlait intérieurement.
"Cette femme, se disait-il, vit tout éveillée
d’un rêve; dans ce rêve tantôt elle est heureuse, tantôt
elle souffre. Et nous tous, qui possédons notre raison, ne vivons-nous
pas aussi d’un rêve? Quand l’homme, arrivé au terme de sa
carrière, se retourne et regarde dans son passé, que sont
devenus ses désirs, ses amours, ses espérances, ses désespoirs,
ses ambitions, ses haines? tout s’est évanoui comme les images fugitives
qui traversent le sommeil. Oh! oui vraiment, la vie est un rêve;
ne lui donnons pas plus d’importance qu’elle n’en mérite."
Chapitre VIII
Le Camp.
Il faisait nuit quand Pélasge et son jeune
guide arrivèrent au camp. C’était une de ces belles nuits
transparentes et douces, où le ciel de la Louisiane rivalise de
splendeur avec celui de l’Égypte ou de l’Arabie. La voûte
étoilée s’ouvrait comme un immense livre écrit en
lettres d’argent, de pourpre, de topaze et de saphir. Pélasge, comme
en se jouant, donna à son élève une idée des
divisions du ciel et de ses mouvements; il lui apprit à reconnaître
plusieurs grandes constellations.
Les nègres avaient allumé des
feux devant leurs cabanes, les uns pour cuire leur souper, les autres pour
chasser les moustiques. Pélasge et Démon suivirent cette
ongue file de flammes ondoyantes et crépitantes. Les négrillons
en chemise s’amusaient à sauter par-dessus ces feux. Partout on
saluait respectueusement les deux visiteurs. Démon, fier de son
nouvel instituteur, le présentait aux esclaves en appelant chaque
chef de famille par son nom; plus d’un parmi eux sut tourner avec esprit
un compliment à l’adresse du maître et de élève.
Arrivés à l’extrémité
du camp, les deux compagnons aperçurent un petit feu éloigné
des autres; ils entendirent les sons d’un instrument de musique que Pélasge
ne connaissait pas.
"C’est le vieil Ima, dit Démon, qui
joue du banza devant sa cabane.
"Qui nommez-vous ainsi? demanda Pélasge.
"C’est un vieux nègre d’Afrique, répondit
Démon, le premier esclave que mon grand-père ait acheté.
Il ne travaille plus depuis longtemps; il a sa ration comme les autres,
et une cabane pour lui seul. Le jour, il fait de gros balais en latanier,
comme vous en avez peut-être vu au marché à la Nouvelle-Orléans;
il les vend aux bateaux à vapeur qui descendent le fleuve; l’argent
est pour lui. Il a son jardin et sa basse-cour; il engraisse un cochon.
Il récolte son tabac. Le soir, il fait de la musique, il chante
en contemplant le ciel; il passe à cela presque toute la nuit. Il
connaît si bien les étoiles, que rien qu’en les regardant
il peut vous dire l’heure qu’il est.
"Qu’est-ce que le banza? "C’est une espèce
de guitare à quatre cordes. Pa Ima fait le sien lui-même.
Pour cela il prend une grosse calebasse dont il enlève une calotte;
il tend dessus une peau de serpent, c’est sa table d’harmonie. Il fait
son manche avec du cypre, parce que c’est un bois très droit et
qui ne travaille pas sensiblement. Il fabrique ses cordes avec des crins
de cheval. Il a l’oreille très juste; il retient tous les airs qu’il
entend. Il vient de temps en temps à la maison; Mlle Nogolka et
Chant-d’Oisel touchent du piano et chantent pour lui. Debout, appuyé
sur son grand bâton, il écoute; on voit qu’il est heureux.
Rentré dans sa cabane, il répète sur son banza ce
qu’il a entendu; il mêle tout cela, dans sa tête, avec des
motifs et des variations de sa façon. Quand il joue, il va, il va!
il est comme un homme en rêve qui ne se lasse pas d’écouter
un concert."
Pélasge, surpris et charmé du
parler de Démon, lui dit en le frappant amicalement à l’épaule:
"Mon petit ami, ce que vous savez vous le
savez
bien, et vous l’expliquez parfaitement. Je suis sûr que vous ferez
des progrès avec moi."
Ils approchèrent. Le vieux nègre,
les yeux levés vers les astres, tandis que ses doigts souples encore
malgré son grand âge voltigeaient sur les cordes de son banza,
était plongé dans les béatitudes de son extase musicale.
"Il ne nous voit pas, dit Pélasge,
ne le dérangeons pas. Une autre fois, à la lumière
du jour, nous reviendrons: nous le ferons parler, vous me servirez d’interprète."
Ils reprirent, tout en causant, le chemin
de la maison. En repassant dans le camp, Pélasge remarqua plusieurs
nègres qui nettoyaient des fusils et des pistolets. Comme il paraissait
surpris de voir des armes à feu aux mains des esclaves, Démon
lui expliqua qu’ils les avaient empruntées à leurs maîtres.
"Au petit jour, ajouta-t-il, ils commenceront
à tirer pour fêter notre anniversaire à Chant-d’Oisel
et à moi. Vous serez réveillé par un beau vacarme,
allez."
La journée avait été
bien remplie par Pélasge; il avait beaucoup vu, beaucoup entendu
et beaucoup appris en quelques heures. Retiré dans sa chambre et
se trouvant seul, il médita à son aise sur les personnes
et les choses qui avaient le plus particulièrement fixé son
attention.
"Bref, dit-il en se disposant au sommeil,
me voici entré dans un nouveau sillon. Pour combien de temps suis-je
ici? six ans? dix? quinze? Sotte et vaine question! l’avenir garde ses
secrets, et c’est folie que de vouloir mettre le temps en coupe réglée.
La vie est semblable à un voyage d’exploration, où chaque
étape commencée est un pas vers l’inconnu. Allons, doux sommeil,
mon meilleur ami, viens: plonge-moi dans l’oubli de toute crainte et de
toute espérance. La crainte? l’espérance? ombres capricieuses,
l’une est aussi peu sûre que l’autre, et l’on peut appliquer à
l’une ou à l’autre le mot de François Ier sur la femme: "Bien
fol est qui s’y fie."
Il s’endormit profondément sur cette
dernière pensée.
Chapitre IX
Man Miramis.—Mr. Salvador.
La nuit s’écoula paisiblement. Son silence
ne fut interrompu que deux ou trois fois par le ronflement de bateaux à
vapeur montant ou descendant le fleuve. Pélasge déjà
habitué au bruit de ces puissantes machines, dormit tout d’une traite.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, les coups de fusil et de pistolet dont Démon
lui avait parlé, retentissaient comme si l’habitation eût
été envahie par des assiégeants. Mais il en fut moins
occupé que d’une voix humaine, rauque et grondante, qui venait de
la cour; elle donnait des ordres sur le ton de la colère et de la
menace: chaque fois qu’elle tonnait, un bruit de balais mis en mouvement
croissait avec rapidité.
Quand Pélasge sortit de sa chambre,
son élève l’attendait sur la galerie.
"Venez, dit Démon, Mamrie nous donnera
une tasse de café à l’eau, et nous irons, si vous voulez,
faire une visite au cabanage des Indiens, en attendant le déjeuner.
"De grand cœur, répondit Pélasge;
mais dites-moi d’abord qui est cette vieille négresse qui parle
si fort.
"C’est man Sémiramis, répondit
Démon; c’est elle qui dresse les jeunes esclaves. Elle ne plaisante
pas, je vous le garantis! les négresses en ont peur comme du diable;
elle leur fait commencer la journée en balayant la cour et les galeries
d’en bas. Les domestiques, grands ou petits, lui obéissent à
la seconde comme des soldats à leur capitaine. Pour abréger
on l’appelle man Miramis. Elle est presque aussi vieille que mon grand-père.
Quand mon père est absent, c’est elle qui fait marcher la maison.
Elle ne sait ni lire ni écrire; pour compter elle se sert de graines
de maïs qu’elle porte toujours sur elle, dans un petit sac; elle les
étale sur une table, et après avoir ajouté ou retranché,
selon l’occasion, elle dit au domestique à qui elle a confié
de l’argent, pour faire des achats: "Tu dois me rendre tant." Il faudrait
être bien malin pour la tromper d’un picaillon. Elle est libre depuis
sa jeunesse; mais elle n’a jamais pensé à quitter notre famille.
Elle a gardé tous les enfants de mon grand-père et tous ceux
de mon père, excepté Chant-d’Oisel et moi.
"Si je vous comprends bien, observa Pélasge,
cette Sémiramis est un personnage d’importance.
"Elle a beaucoup de tête, reprit Démon;
elle donne de bons conseils dans les circonstances difficiles. Elle est
criarde, comme vous voyez; c’est égal, tout le monde ici a un grand
respect pour elle. Il n’y a que mon grand-père qui se permette de
la plaisanter. Il lui disait un jour:—Miramis, tu es née pour le
commandement; mais tu as manqué ta destinée; tu aurais dû
naître à Saint-Domingue Toussaint Louverture t’aurait prise
pour sa femme.—Elle lui répondit: Vous badinez; mais si j’avais
été sa femme, je vous réponds, moi, que les blancs
ne l’auraient jamais fait prisonnier."
Les paroles de Vieumaite dites sur le ton
de la plaisanterie et citées sur le même ton par son petit-fils,
avaient pourtant un fonds de vérité. Miramis était
née pour le commandement, si tant est qu’il y ait des gens qui naissent
pour commander à d’autres; elle avait tous les instincts dans lesquels
le pouvoir absolu prend son origine. Elle divisait l’humanité en
deux parties, l’une constituant un troupeau voué par la nature à
l’obéissance et à la servitude; l’autre formant un petit
groupe doué d’un esprit supérieur et créé tout
exprès pour conduire le troupeau. C’était, comme on voit,
la même doctrine que celle de M. Héhé; seulement Miramis
ne partageait pas la haute opinion que M. Héhé avait de lui-même;
il s’attribuait une place parmi les maîtres du troupeau, elle le
classait dans le troupeau.
Démon dit à Pélasge qu’en
traversant la cour, il ne fallait pas manquer de souhaiter le bonjour à
Miramis. Quand on approchait d’elle, la première chose que l’on
voyait c’étaient ses larges fosses nasales; elle tenait sa tête
d’un air superbe, la face tournée vers le ciel, comme si elle eût
appartenu à une race habitant l’empyrée. Elle était
coiffée d’un madras rouge et jaune qu’elle portait comme une couronne;
en guise de sceptre elle brandissait une baleine, cette terrible houssine
en peau de bœuf tordue, peinte et vernissée, vendue en baril par
les philanthropes du Nord aux détaillants du Sud.
S’il faut en croire la renommée, Miramis
n’avait pas été mal dans son jeune temps, malgré ses
larges narines. Maintenant, avec sa maigreur et ses rides, elle pouvait
passer pour la reine des sorcières. En dépit de son âge
avancé, elle était d’une vivacité étourdissante;
ses yeux étaient ouverts et brillants comme ceux de la chouette.
Elle répondit poliment, mais laconiquement, au bonjour de Pélasge.
Elle le toisa de haut en bas, et, comme sûre du jugement qu’elle
en portait à première vue, elle balança approbativement
la tête, et dit à Démon:
"À la bonne heure! voilà le
maître d’école qu’il te fallait, et non pas ce gros empêtré
de Héhé. Avec ce Monsieur si tu n’avances pas dans tes études,
tu n’as pas d’excuse."
Et se tournant vers Pélasge, elle ajouta:
"Soignez-moi bien cet enfant, Monsieur; vous
en ferez quelque chose de distingué: il n’y a jamais eu personne
de bête dans la famille des Saint-Ybars."
Elle fit brusquement demi-tour à droit,
et apostrophant deux négrillonnes qui regardaient Pélasge
à la dérobée:
"Hé là-bas! vociféra-t-elle,
ça vapé gardé comme ça? cé vou louvrage
ki fo gardé, ou sinon baleine cila a di kichoge à vou do,
oui!"
Miramis n’avait jamais eu qu’un enfant. Elle
était déjà libre, quand son fils vint au monde. Comme
elle aimait les noms ronflants, elle lui avait donné celui de Salvador.
C’était un fort bel homme ce Salvador. Il était un peu plus
âgé que Saint-Ybars. Quoique son teint fût celui des
mulâtres, il avait les traits de la race blanche; et, par un de ces
effets curieux qui résultent parfois du mélange des divers
sangs, il avait les cheveux et la barbe lisses. Qui était son père?
Miramis ne l’avait jamais dit à personne; mais on avait toujours
remarqué, en se parlant à l’oreille, qu’il ressemblait beaucoup
au vieux Saint-Ybars vu du côté du soleil. Ce qu’il
y a de certain, c’est que Vieumaite l’avait beaucoup gâté
dans son enfance, et qu’il avait pris un soin particulier de son éducation.
Salvador était le maître-charpentier de l’habitation; en lui
parlant on disait Monsieur. C’était un excellant homme, pacifique
et complaisant. Doué d’une force herculéenne, il était
porté par son bon naturel à protéger les faibles.
On l’avait vu plus d’une fois se mettre entre sa mère et l’esclave
qu’elle voulait châtier. Il aimait les enfants; il consacrait ses
heures perdues à leur fabriquer des jouets. Personne ne traitait
les animaux avec plus de douceur que lui.
Quoique Salvador pensât bien différemment
de sa mère sur les rapports entre maîtres et esclaves, il
avait pour elle un grand amour et le plus profond respect.
Il y avait entre Saint-Ybars et Salvador deux
manières d’être: devant le monde, chacun se tenait à
la place que lui assignaient les convenances sociales; dans l’intimité,
ils se parlaient avec une familiarité affectueuse. Salvador savait,
lui, qui était son père; Saint-Ybars le savait aussi; mais
discrets, l’un autant que l’autre, ils s’aimaient comme des frères
sans s’être jamais dit qu’ils le fussent. Salvador avait pour Saint-Ybars
une de ces affections qui ne reculent devant aucun sacrifice. Il avait
toujours été le confident de ses chagrins. Il appréciait,
mieux que personne, ce qu’il y avait de bon au fond de cette nature impérieuse
et emportée. Sage et toujours maître de lui-même, il
plaignait sincèrement Saint-Ybars quand il le voyait en proie à
quelque passion qui le rendait malheureux; il en gémissait, et faisait
tout ce qui dépendait de lui pour rétablir le calme dans
cette âme orageuse.
Miramis tenait à la famille Saint-Ybars
plutôt par orgueil que par affection, à peu près comme
une duchesse tient à ses titres; la passion du commandement avait
étouffé chez elle les facultés affectives; elle n’aimait
qu’un être au monde, c’était Salvador: mais il faut lui rendre
justice, elle avait pour lui l’affection qu’on rencontre chez les mères
les plus dévouées.
Chapitre X
Les Indiens.—Le vieux Sachem.
Revenonsà Pélasge et à son
élève. Après avoir pris l’excellent café que
Mamrie leur avait préparé, ils se mirent en route pour se
rendre au camp des Indiens. La veille, après le dîner, Pélasge
regardant le couchant du haut de la galerie, avait remarqué une
masse de verdure sombre, qui de loin tranchait sur l’immense nappe des
cannes à sucre, semblable à une île au milieu d’un
lac. Démon lui avait expliqué ce qu’était ce massif,
et il avait été convenu qu’ils iraient le voir.
La terre que l’aïeul paternel de Saint-Ybars,
émigré du Canada en Louisiane, avait achetée en 1749,
n’était alors qu’un désert dont le centre était occupé
par un bosquet de chênes séculaires. Les restes d’une tribu
indigène étaient réunis sous les rameaux de ces arbres
vénérables. Le nouveau venu était un homme au cœur
généreux; il respecta les Indiens. Ceux-ci, voyant en lui
un ami sur lequel ils pouvaient compter, ne s’éloignèrent
pas. Le fils aîné du blanc étant devenu maître
de l’habitation, à la mort de son père, imita la conduite
de celui-ci envers les peaux-rouges; Saint-Ybars, à son tour, traita
hospitalièrement les descendants de la tribu. Mais à mesure
que la race blanche et la race noire s’étaient multipliées
autour des chênes, le nombre des indigènes avait diminué;
la tribu qui à l’arrivée des blancs comptait quatre-vingts
guerriers, était réduite, à l’époque où
commence notre récit, à quinze individus dont un seul avait
atteint les limites de la vieillesse.
Lorsque l’aïeul de Saint-Ybars était
venu parler au chef ou sachem des sauvages, pour lui déclarer ses
intentions bienveillantes, il avait été reçu à
l’ombre du chêne qui était au milieu du bosquet. Cet arbre,
en ce temps-là, était déjà gigantesque; il
ressemblait, dans sa majesté, à un patriarche entouré
de ses fils et petits-fils. De temps immémorial il avait servi aux
rendez-vous des différentes nations sauvages, lorsqu’elles se réunissaient
pour traiter une question de paix ou de guerre. Il était connu sous
le nom de sachem de la plaine. Les blancs établis en Louisiane
s’habituèrent à l’appeler simplement le sachem, et
dès le commencement de notre siècle, quand on prononçait
ce nom, sur l’habitation Saint-Ybars, il était bien entendu qu’on
parlait, non point d’un chef de sauvages, mais de l’antique géant
végétal.
Au moment où Démon et Pélasge
approchèrent, les hommes de la tribu assis en rond à la lisière
du bosquet, prenaient leur repas du matin; il se composait simplement d’un
gombo. Chacun, à son tour, plongeait une cuiller en bois dans la
chaudière qui contenait le substantiel potage, la portait à
sa bouche, puis la passait à son voisin.
Les femmes, assises à l’écart,
attendaient que les hommes eussent fini. Il y avait parmi elles une métisse.
Elle avait le teint d’une blancheur légèrement verdâtre,
les pommettes saillantes, la mâchoire fortement accusée; ses
yeux et ses cheveux rappelaient, par leur nuance claire, la race européenne.
Dévorée par la fièvre, elle toussait presque sans
répit; il était facile de voir qu’elle n’avait pas longtemps
à vivre.
Les Indiens virent venir Démon et son
compagnon. Ils ne proférèrent pas un mot. Pélasge
remarqua la mine ennuyée et hébétée des hommes,
l’air doux et triste des femmes. En pensant qu’il avait là, sous
ses yeux, les derniers survivants des possesseurs naturels de la contrée,
il fut pénétré de commisération. Il n’eut pas
le moindre doute sur leur prochaine extinction; sur les quinze individus
dont se composait la tribu il n’y avait qu’un enfant.
"Comment pourvoient-ils à leur subsistance?
demanda-t-il à Démon.
"Les femmes, répondit Démon,
vont vendre sur les habitations de la poudre de sassafras pour faire le
gombo, des feuilles de plantain pour aromatiser le linge, des racines de
latanier pour fourbir, et de petits paniers qu’elles tressent elles-mêmes.
Elles ont toute la peine; les hommes ne font rien, le whiskey les tue.
"Quelles sont ces buttes de terre là-bas,
sous ce chêne à moitié mort? demanda le jeune professeur.
"C’est le cimetière de ces Indiens,"
répondit l’élève.
Pélasge compta les sépultures;
il y en avait vingt-cinq.
"Plus de morts que de vivants," murmura-t-il.
Pélasge s’était arrêté;
il pensait aux races humaines disparues les unes après les autres,
et dont on a découvert les ossements dans les différentes
couches du sol. Il en dit quelques mots à son élève:
Démon l’écouta avec la plus grande avidité.
"Continuons notre promenade, voulez-vous?
demanda Pélasge.
"Oui, Monsieur, allons voir le sachem."
Vieumaite avait fait abattre, autour du patriarche
des chênes, tous ceux qui le gênaient en empêchant l’air
de circuler librement entre ses branches. Il avait tracé lui-même,
avec une charrue tirée par ses quatre chevaux les plus beaux, un
sillon circonscrivant au large l’arbre majestueux qui désormais
prenait un caractère sacré; car, un tombeau construit dans
son ombre tranquille, venait de recevoir les restes mortels des parents
de Vieumaite. Une rangée de beaux cyprès originaires de la
Provence, avait été plantée dans le creux circulaire.
Ils avaient crû avec vigueur, et n’avaient pas tardé à
opposer aux animaux une barrière infranchissable. Une porte en chêne
presque noir, permettait de pénétrer dans l’enceinte du côté
du couchant. Un vieux nègre hors de service était préposé
à la garde de ce lieu saint; à lui était confiée
la clef de la porte; une fois par semaine, il enlevait les ramilles sèches
et les feuilles mortes qui tombaient du sachem. Il habitait une petite
cabane, qu’on voyait dans la clairière et qu’ombrageaient des bananiers
et des orangers.
Les racines supérieures du sachem,
saillantes et tortueuses, serpentaient au loin sur le sol, semblables à
d’énormes tentacules. Le tronc montait comme une tour; à
une hauteur de trente-cinq mètres, il émettait d’abord cinq
branches horizontales, dont chacune était plus grosse que le tronc
d’un chêne ordinaire. Ces branches en s’éloignant de la tige,
fléchissaient insensiblement sous leur propre poids et allaient
au loin balayer le sol de leurs dernières ramifications. Les autres
branches s’élevaient plus ou moins obliquement, subdivisées
en rameaux et ramuscules dont l’ensemble, vu extérieurement, avait
l’apparence d’un dôme colossal.
Le vieux gardien du sachem s’entendant appeler
et reconnaissant la voix de son petit maître, sortit de sa cabane
et vint ouvrir.
Il fallut écarter le feuillage, pour
pénétrer sous la voûte du vieux sachem. La lumière
affaiblie qui éclairait la vaste rotonde, était pâle
et douce comme celle de la lune quand son disque est voilé par les
brouillards de l’automne. L’air au dehors étant tranquille, pas
une feuille n’oscillait, pas le plus léger bruissement ne frissonnait
dans les rameaux. Des touffes de barbe espagnole pendaient ça et
là comme de longs voiles funéraires; leur immobilité
morne augmentait la mélancolie de cette solitude, et donnait plus
d’intensité au silence.
Une austère et solennelle tristesse
envahit subitement Pélasge. Lui, dont l’esprit ferme repoussait
ordinairement toute émotion superstitieuse, il lui sembla voir dans
l’avenir, entre lui et ce lieu solitaire, une connexion d’événements
malheureux, et il en éprouva, par anticipation, un invincible serrement
de cœur. Il avança lentement, posant doucement les pieds sur le
sol, comme s’il eût craint d’interrompre le silence qui régnait
autour de lui. Le tombeau de marbre blanc, dans lequel reposaient le père
et la mère de Vieumaite, s’élevait dans l’ombre des rameaux
étendus vers l’orient; la façade était du côté
d’où venait Pélasge. Il se découvrit respectueusement,
et s’arrêta à quelques pas du tombeau. Son noir pressentiment
ne le préoccupait plus; sa sérénité habituelle
revenue, il promena ses regards sur toute l’enceinte, et dit à demi-voix:
"Quel calme! on se croirait transporté
au-delà des limites du monde, dans un lieu où le mouvement
et le bruit n’existent plus.
"Est-ce que vous n’aimez pas cette tranquillité?
demanda Démon.
"Elle me plaît beaucoup, répondit
Pélasge.
"Je vous demande cela, reprit Démon,
parce qu’il y a des personnes qui ne l’aiment pas. Mon père et mes
frères ne se soucient pas de venir ici, surtout mon père;
il dit que cette immobilité et ce silence ressemblent trop au néant.
Eh bien! moi, Monsieur, j’aime à venir ici; je ne demanderais qu’une
chose à ceux qui doivent vivre plus longtemps que moi, c’est, quand
j’aurai cessé de vivre, de déposer mon corps dans la terre
ombragée par le vieux sachem."
Ces paroles sorties de la bouche d’un jeune
garçon, qui, ce jour-là même, accomplissait sa treizième
année, parurent extraordinaires à Pélasge. Après
un moment de réflexion:
"Ce que vous venez de me dire, demanda-t-il,
l’auriez-vous dit aussi bien à M. Héhé?
"Oh! jamais, répliqua vivement l’enfant,
ni à lui, ni à personne.
"Vous avez donc confiance en moi, mon petit
ami?
"Oui, Monsieur, tout à fait.
"Vous avez raison, dit Pélasge en posant
affectueusement ses mains sur les épaules de Démon, je sens
que j’aurai une grande amitié pour vous."
Les sons lointains d’une cloche arrivèrent
en mourant, jusque sous le sachem.
"Il est temps de rentrer, dit Démon;
entendez-vous le premier coup de cloche pour le déjeuner?
"Oui, partons."
Ils repassèrent devant le camp des
Indiens. Les femmes étaient dans leurs cabanes faites de branches
et de feuillage; elles cousaient; les hommes ivres de whiskey et de tabac,
étaient étendus dans l’herbe, le visage exposé au
soleil et couvert de mouches.
Chapitre XI
Mr. le Duc de Lauzun.
Au déjeuner Pélasge fit connaissance
avec une nouvelle figure. Un jeune quarteron, mis avec recherche et coiffé
comme M. Héhé, servait Saint-Ybars et ne servait que lui.
Il avait l’air dégagé et impertinent; on eût dit qu’il
servait le maître de la maison par pure complaisance. Dès
son bas âge il s’était montré d’un caractère
si effronté que Vieumaite l’avait surnommé M. le duc de Lauzun.
Ce nom lui resta, et il en était fier; de ce qu’il portait le nom
du célèbre courtisan, il se croyait aussi important que lui.
Dans son enfance Saint-Ybars l’avait gâté à l’égal
de ses propres fils, et maintenant encore il avait pour lui un faible que
Mlle Pulchérie qualifiait de déplorable. Tout esclave qu’était
M. le duc de Lauzun, il avait sa chambre à part, sa petite bibliothèque,
son fusil, et qui le croirait? son esclave, ou du moins son domestique.
Un jeune nègre, nommé Windsor, qui, sous un air de gros bête,
cachait un esprit de courtisan, s’était constitué le valet
de M. le duc de Lauzun; il le suivait pas à pas, et profitait par
contrecoup des faveurs dont M. le duc était comblé par le
maître de la maison.
Les privilèges dont jouissait M. de
Lauzun venaient de ce que (nous nous servons de la locution usitée
en pareil cas), il était pour le fils aîné de
Saint-Ybars; ce qui veut dire en français de France, que cet insolent
petit polisson était l’enfant d’une esclave et du fils aîné
de la famille.
La première impression produite par
M. de Lauzun sur le nouveau professeur de Démon, ne fut pas flatteuse
pour son Excellence; Pélasge lui trouva le regard faux et méchant. |