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L'Habitation St-Ybars
Alfred Mercier
Troisième Partie
Chapitre 22 - Chapitre
23 - Chapitre 24 - Chapitre
25 - Chapitre 26 - Chapitre
27
CHAPITRE XXII.
Après l’Orage.
Le calme se rétablit sur l’habitation
Saint-Ybars. Les dégâts produits par l’ouragan furent bientôt
réparés; mais l’orage moral, qui avait troublé la
paix de la famille, laissa des traces, surtout chez Démon. Il resta
triste et taciturne; il n’étudia plus avec la même ardeur,
il devint de plus en plus indifférent à tout. Pélasge
essaya vainement de le ranimer; à toutes ses exhortations son élève
répondait: "Je suis déshonoré; je veux m’en aller."
Pélasge, alarmé enfin de la
mélancolie croissante de Démon, en causa longuement avec
Vieumaite. "Croyez-moi, Monsieur, dit-il en se résumant, n’attendons
pas davantage pour éloigner Démon; il y aurait péril
en la demeure. Tout ici rappelle à cette jeune âme la blessure
qui lui a été faite; plus Démon grandirait parmi nous,
plus cette blessure s’élargirait. Il arriverait un moment où
le ressort de la vie morale se romprait chez lui; alors, tout serait perdu.
"Vous avez raison, répondit Vieumaite;
la déplorable journée du 21 septembre a laissé au
front de Démon une cicatrice ineffaçable, et dans son âme
un chagrin que l’éloignement et le temps seuls pourront adoucir.
Il est urgent qu’il parte; j’en parlerai à son père."
Quinze jours après cet entretien, Démon
s’embarquait à la Nouvelle-Orléans sur un clipper qui partait
pour le Havre; il allait achever ses études à Paris. Son
père et Pélasge reçurent ses adieux sur le pont, au
moment où on levait l’ancre.
Démon absent, on vit combien grande
était la place qu’il occupait au foyer domestique; on sentait autour
de soi un vide énorme; tous, excepté Mlle Pulchérie,
trouvaient la maison aussi triste que si elle eût été
tendue de deuil.
Le départ de Démon laissa Nogolka
dans une situation pleine d’angoisses. Elle pensait, non sans raison, que
Pélasge ne tarderait pas à quitter l’habitation: il n’attendrait
certainement pas qu’on lui fit sentir que sa présence n’y était
plus nécessaire; il était trop fier pour cela. Lui parti,
qu’allait-elle devenir? Elle ne dormait presque plus; le peu de sommeil
qu’elle avait, était agité de mauvais rêves; elle était
distraite, les dates et les jours se confondaient dans son esprit; elle
donnait mal ses leçons à Chant-d’Oisel; elle était
mécontente d’elle-même.
Saint-Ybars croyait s’être réhabilité
dans l’opinion de Nogolka, en pardonnant à Mamrie; il se reprit
à espérer. Mais Nogolka se maintint, devant lui, dans une
attitude si glaciale que force lui fut de s’avouer qu’il poursuivait une
chimère. Il sentit qu’après avoir été odieux,
il devenait ridicule. Alors, sa fierté se révolta. Il résolut
de mettre un terme à une situation qui torturait son cœur et blessait
son amour-propre; mais il se promit de le faire en gentilhomme. Il alla
trouver son père, et lui avoua tout. Un homme a beau avoir atteint
l’âge mûr, il est toujours un enfant pour son vieux père.
La confiance de Saint-Ybars, ses regrets, sa douleur, ses larmes émurent
Vieumaite; le vieillard gronda son fils doucement, le plaignit, l’embrassa.
"Tu fais bien, lui dit-il, de rendre à
Mlle Nogolka sa liberté; pour nous autant que pour elle, il importe
de mettre fin à une situation dont une circonstance imprévue
pourrait compromettre le secret. Puisque tu le désires, je me charge
de remercier Mlle Nogolka. En outre, tu veux que je lui donne ce portefeuille
comme s’il venait de moi; c’est le seul moyen, dis-tu, de lui faire accepter
la gratification qui lui est dûe Soit. Il m’en coûte beaucoup,
je ne te le cache pas, de mentir même dans un but honorable; rappelle-toi
qu’en le faisant je vous donne, à toi et à ta famille, la
plus grande preuve d’affection que tu puisses me demander. Va, fais dire
à Mlle Nogolka que je désire lui parler."
Dans l’après-midi une voiture s’arrêtait
devant la maison de Vieumaite, et Nogolka en descendait. Vieumaite la reçut
au salon.
"Mademoiselle, dit-il, je n’ai pas besoin
de vous répéter combien je vous estime et vous suis attaché;
vous le savez bien, n’est-ce pas? mais il importe de vous dire que mon
respect et mon affection pour vous, ont grandi depuis que je sais tout.
Oui, Mademoiselle, mon malheureux fils m’a tout confessé. Il est
bien à plaindre, ne le haïssez pas. Il reconnaît qu’il
commet un acte de tyrannie, en vous privant de votre liberté; reprenez-la,
Mademoiselle. Vous désirez partir; cela est juste, cela est nécessaire;
je vous approuve entièrement. La perte sera grande pour Chant-d’Oisel;
heureusement M. Pélasge voudra bien, je pense, vous remplacer pour
la partie littéraire. Pour ce qui est de la musique, nous prierons
nos amis de la Nouvelle-Orléans de nous aider dans la difficile
tâche de trouver une personne possédant cet art à fond
comme vous et sachant l’enseigner avec autant d’habileté.
"Vous m’avez toujours montré une affection
vraiment filiale; à mon tour, je tiens à vous donner une
dernière preuve de mes sentiments. Prenez ce portefeuille. Il contient
une petite fortune. C’est moins une récompense, qu’une rétribution
largement méritée par vos cinq années de services
aussi dévoués qu’intelligents. Allez, mon enfant; retournez
auprès de vos parents; soyez heureuse, et pensez quelquefois à
moi."
Nogolka voulut remercier Vieumaite; il l’interrompit
d’un geste bienveillant, et lui baisa paternellement le front. Elle était
atterrée: la perspective du départ de Pélasge l’avait
tant fait souffrir, et c’était elle qui allait partir! Elle était
toute tremblante en remontant en voiture. Elle se sentait encore si bouleversée,
au moment où elle passait dans l’avenue des chênes, qu’elle
dit au cocher qu’elle voulait descendre et faire le reste du chemin à
pied. Dans le jardin la pensée lui vint d’aller s’asseoir, pour
se recueillir, sur un banc où elle s’était souvent assise
quand elle désirait être seule. Elle vit, à travers
un taillis, le banc occupé par deux personnes. Elle reconnut Pélasge
et Chant-d’Oisel; ils étaient penchés l’un vers l’autre,
leurs cheveux se touchaient; Pélasge tenait une petite main que
Chant-d’Oisel ne cherchait pas à retirer. Le coup que Nogolka reçut
au cœur, la fit chanceler; elle s’éloigna en trébuchant comme
une personne mortellement blessée. Elle alla cacher sa douleur dans
sa chambre, où elle resta enfermée plusieurs heures.
CHAPITRE XXIII.
Départ de Nogolka.
Le peu de jours que Nogolka eut encore à
passer chez Saint-Ybars, pour faire ses préparatifs de départ,
furent les plus pénibles de sa carrière d’institutrice. C’était
elle en apparence qui prenait son congé. On interpréta sa
conduite défavorablement; on l’accusa d’avoir cherché sous
main une meilleure place; Mlle Pulchérie lui reprocha durement d’être
fausse et ingrate. Le jour de son départ, elle ne vit autour d’elle
que des visages froids et presque dédaigneux. Chant-d’Oisel seule
resta la même jusqu’au bout. Elle soupçonnait la cause du
départ de Nogolka; peut-être même en était-elle
sûre; mais la pudeur et le respect filial commandaient la plus grande
réserve.
Vieumaite et Chant-d’Oisel conduisirent Nogolka
au bateau qui devait la transporter à Cincinnati. À la manière
dont Chant-d’Oisel embrassa l’institutrice, au moment des adieux, et à
quelques mots échappés de ses lèvres, il eût
été évident même pour une personne moins clairvoyante
que Nogolka, que la maîtresse laissait à son élève
un souvenir pur de tout reproche. Elles échangèrent un dernier
regard, un dernier serrement de mains dans lequel il y avait manifestement
une protestation contre la nécessité qui les séparait.
Une chose fit plus de peine à Nogolka
que tout le reste; ce fut, en partant, de ne pas voir Pélasge. N’être
pas aimée de lui était sans doute un grand malheur; mais
on n’est pas maître de son cœur, elle ne pouvait pas lui faire un
crime d’aimer Chant-d’Oisel. Mais qu’il poussât l’indifférence
jusqu’à n’être pas là pour recevoir ses adieux, c’était
ce qu’elle ne pouvait comprendre. Elle aimait mieux croire qu’il en était
empêché par quelque cause sérieuse. Mais que pouvait
être cette cause? elle ne la trouvait pas.
Pélasge se savait-il aimé de
Nogolka? il est possible qu’il l’ignorât encore, comme tout le monde
sur l’habitation. Nogolka était naturellement réservée;
en outre, elle avait toujours eu un puissant motif pour cacher son secret,
la crainte d’éveiller la jalousie de Saint-Ybars. N’importe; il
est difficile de croire qu’un homme observateur et pénétrant
comme Pélasge, ne se doutât de rien.
Le bateau parti, Nogolka se retira dans sa
cabine, où, pour combattre sa tristesse, elle se mit à défaire
et à refaire sa malle. Il y avait peu de voyageurs; ils étaient
tous sur les galeries. Le salon était désert. Nogolka pensa
qu’elle pouvait, sans inconvénient laisser sa porte ouverte. L’ombre
d’une personne s’étant portée sur le linge qu’elle rangeait,
elle releva la tête; Pélasge était debout sur le seuil.
Ce qui se passa en elle, quels mots pourraient jamais le dire? Sa joie
fut immense; ses yeux devinrent humides et rayonnants; elle tremblait,
elle respirait avec peine.
Pélasge parla le premier.
"Vous m’auriez peut-être refusé,
dit-il, de vous accompagner jusqu’à la première station;
j’ai agi sans votre permission.
"Merci, ah! merci mille fois, M. Pélasge;
si vous saviez tout le bien que vous me faites! Me voici consolée
de l’injustice des autres. Asseyez-vous là, près de moi.
Je m’en vais bien loin; hélas! je vous parle pour la dernière
fois. Je veux vous dire tout. C’est peut-être très mal ce
que je fais là, mais c’est pour votre bien. M. Pélasge, je
vous aime. Je vous aime depuis le jour de votre arrivée sur l’habitation.
Mais vous—que je suis donc malheureuse!—vous aimez Mlle Saint-Ybars. Oh!
ne cherchez pas, par pitié pour moi, à le nier. Je sais que
vous aimez Chant-d’Oisel. Vous l’aimez de bonne foi, loyalement, avec toute
la confiance d’un jeune homme qui a le sentiment de sa propre valeur. Mais
elle, êtes-vous bien sûr qu’elle vous aime comme vous méritez
de l’être? Elle ne connaît que vous jusqu’à présent;
mais quand son père passera l’hiver avec elle à la Nouvelle-Orléans,
et la conduira dans un monde où elle verra beaucoup de jeunes gens
de famille, qui peut vous affirmer qu’elle restera fidèle au souvenir
du petit professeur de campagne? Je vous fais de la peine en disant cela;
pardonnez-moi. Prenez bien garde, M. Pélasge! vous êtes dans
un milieu où j’ai vécu cinq ans, milieu où règnent
despotiquement des préjugés de plusieurs sortes. Chant-d’Oisel
elle-même, malgré tout l’attachement qu’elle peut avoir pour
vous, croyez-vous qu’elle aurait assez de force de caractère, pour
vaincre l’opposition de toute sa famille? c’est attendre beaucoup d’une
personne encore si jeune.
"Il n’y a que Vieumaite sur qui vous puissiez
compter; mais n’oubliez pas que le jour où vous demanderiez Mlle
Saint-Ybars en mariage, l’opinion de cet excellent vieillard serait écrasée
sous la coalition des autres. En tout cas, soyez prudent et patient; ne
vous hâtez pas; peut-être le temps qui amène toujours
des changements, travaillera-t-il pour vous. Je vous écrirai; vous
me répondrez, n’est-ce pas? personne ne s’intéresse plus
à votre destinée que moi.
"Il ne faut pas nous séparer comme
si nous ne devions jamais nous revoir, répondit Pélasge;
tôt ou tard je retournerai en Europe. Dans ce siècle de navires
à vapeur et de chemins de fer, les communications sont trop faciles
et trop fréquentes, pour que des amis qui se quittent se disent
adieu pour toujours. Gardons l’espérance, et au revoir!"
Le bateau s’arrêtait. Pélasge
et Nogolka s’embrassèrent.
"Un dernier mot, dit Nogolka en serrant les
mains de Pélasge: j’ai eu deux éclairs de bonheur dans tout
le cours de ma vie, et c’est à vous que je les dois. J’ai été
heureuse le jour où je vous ai protégé contre la violence
de M. Saint-Ybars; je viens de l’être encore en vous embrassant.
Maintenant, la mort peut venir; je la recevrai sans me plaindre, et en
pensant à vous.
Et moi, répondit Pélasge, quoiqu’il
advienne, heureux ou malheureux, je conserverai pieusement votre souvenir,
et je serai toujours, de loin comme de près, votre ami dévoué."
CHAPITRE XXIV.
Retour du Calme.
L’habitation Saint-Ybars, quelques mois après
le départ de Démon et de Nogolka, avait repris son train
accoutumé. Qui le croirait? ce fut un petit être blanc et
rose, un enfant, qui eut le don de ramener la joie au sein de cette famille
naguère si agitée et ensuite si attristée. Blanchette,
par la gentillesse de son caractère, s’était attiré
les bonnes grâces de tous; chacun voulait avoir une part de ses caresses.
Saint-Ybars, qui ne faisait jamais les choses à demi, s’était
pris pour elle d’une vraie passion de père jaloux. Il voulait que
le premier baiser matinal et la première pensée de Blanchette
fussent pour lui. La petite négresse qui la gardait avait reçu
l’ordre, dès qu’elle lui voyait ouvrir les yeux, de lui dire: "Allons
voir papa Saint-Ybars.
Chose à laquelle personne ne s’attendait,
Blanchette opéra une sorte de réconciliation entre le maître
et la maîtresse de la maison. Dès que Mme Saint-Ybars avait
vu poindre l’affection de son mari pour Blanchette, elle s’était
appliquée à le faire aimer de l’enfant, et Saint-Ybars lui
en avait su gré.
Chant-d’Oisel prenait, à l’égard
de Blanchette, son rôle de petite mère très au sérieux.
C’était elle qui faisait ses vêtements, elle qui s’occupait
de sa toilette, elle qui l’emmenait à la promenade. Au repas, Blanchette
était assise à côté de sa marraine qui lui apprenait
à manger proprement. Chant-d’Oisel faisait déjà de
beaux projets d’éducation pour Blanchette: M. Pélasge serait
son professeur de français, de géographie et d’histoire;
sa marraine lui enseignerait l’anglais et la musique.
Tout allait donc bien. On avait reçu
plusieurs fois des nouvelles de Démon. Il était à
Paris, confié à un ami de la famille de Pélasge, M.
Adolphe Garnier, homme doux et d’une haute raison, aussi modeste qu’instruit,
alors professeur de philosophie à la Sorbonne. Dans les premiers
temps la tristesse persistante de Démon lui avait fait peur; il
s’était demandé s’il ne déclinerait pas la responsabilité
de diriger, dans ses études, ce jeune garçon dégoûté
de toutes choses, ennuyé de vivre, bon et poli sans doute mais d’une
taciturnité désespérante, travaillant pour l’acquit
de sa conscience, et dont la santé d’ailleurs devenait de plus en
plus vacillante. Heureusement, Démon avait fini par sentir l’influence
bienfaisante du milieu dans lequel il était placé. Il s’était
attaché à M. et à Mme Garnier; sa présence
adoucissait le chagrin que leur avait laissé la perte d’un fils
unique. Ils s’habituèrent à voir en lui moins un pensionnaire
qu’un membre de la famille. Le goût de l’étude revint à
Démon, sa santé se raffermit. Il suivait comme externe libre
les cours du collège Saint-Louis; le soir, il travaillait sous la
direction de M. Garnier. Le dimanche, dans la belle saison, on faisait
une excursion aux environs de Paris; en hiver, on allait au théâtre
ou au concert. Démon était heureux; ses lettres à
sa famille se ressentaient de la sérénité de son esprit;
toujours affectueuses, elles étaient quelquefois enjouées.
Mais c’était surtout avec Pélasge et Mamrie qu’il s’épanchait.
Le temps ne diminuait aucunement l’affection qu’il avait pour eux. Il écrivait
à Mamrie en créole; elle lui répondait de la même
manière. Les lettres de Mamrie faisaient l’admiration de M. et de
Mme Garnier; ils les montraient aux amis de la famille, Démon les
traduisait. M. Garnier en fit publier plusieurs dans un journal de philologie,
avec des commentaires sur la langue créole par Pélasge. Mamrie
occupa l’attention d’un certain nombre de lettrés, ce qui la faisait
rire de bien bon cœur.
CHAPITRE XXV.
Comment M. de Lauzun s’empare d’un Secret.
Mamrie, dans une de ses lettres à Démon,
racontait la rentrée de Titia. Un matin, de bonne heure, un indien
et une indienne de la petite tribu campée dans le voisinage du sachem,
avaient demandé à parler à Saint-Ybars. L’indien dit
qu’il savait où était la jeune fille partie marronne, et
que si Saint-Ybars promettait de lui pardonner, elle reviendrait. Saint-Ybars
donna sa parole. Alors, l’indienne demanda des vêtements pour Titia;
on lui en donna. Quinze jours après, la fugitive rentrait. M. de
Lauzun la trouva plus belle que jamais; il lui en fit son compliment, dans
un langage pompeux emprunté de M. le vicomte d’Arlincourt, son auteur
favori pour le style.
Titia reprit ses fonctions de femme de chambre
auprès de Chant-d’Oisel; en outre, elle remplaça la petite
négresse qui servait de gardienne à Blanchette.
M. de Lauzun recommença à importuner
Titia de ses déclarations. Ses effusions de tendresse restant sans
résultat, il offrit des bijoux; ils furent refusés avec dédain.
M. le duc, blessé dans son amour-propre, considéra dès
lors sa passion pour Titia comme une partie d’honneur, engagée par
lui contre la bégueulerie d’une esclave qui croyait être quelque
chose parce qu’elle avait la peau blanche.
"Ah! elle ne veut pas se laisser prendre par
la douceur, se dit-il; eh bien! je la prendrai par la terreur."
Cette idée une fois bien enracinée
dans sa tête, il épia l’occasion.
M. le duc n’écoutait pas seulement
aux portes; il regardait par le trou des serrures; il ramassait tous les
petits morceaux de papier écrit; se blottissant dans les coins sombres,
il guettait comme un chat. Il avait un cahier sur lequel il prenait note
de tout, ne laissant pas passer l’incident en apparence le plus futile.
Les jeunes dames de la maison eussent été étonnées
et non moins effrayées, en lisant cette espèce de journal,
de voir combien le petit polisson était exactement renseigné
sur les particularités de leurs personnes.
Dans une de ses explorations, M. de Lauzun
s’arrêta devant la chambre de Chant-d’Oisel, et regarda par la serrure.
Titia était seule avec Blanchette. Agenouillée devant un
lit de repos, sur lequel la petite était assise, elle la dévorait
de caresses. M. de Lauzun n’avait jamais vu couvrir un enfant de baisers
aussi passionnés. Il alla aussitôt s’enfermer dans sa chambre,
pour consigner le fait sur son cahier de notes. Il avait une faculté
redoutable: quand il avait saisi un indice, il ne le lâchait plus;
il le poursuivait dans ses conséquences possibles avec une ténacité
infatigable. Employé par la police secrète, dans une grande
ville, il n’eût pas tardé à conquérir la première
place dans l’estime de ses chefs.
Titia et Lagniape ne se défiaient pas
assez de M. le duc. Lagniape l’appelait l’effronté petit page; elle
aurait mieux fait de dire le pervers et dangereux petit page. Il
avait surpris des signes d’intelligence entre elles. Il finit par s’assurer
que tous les dix jours, Lagniape sortait dès l’aube. Elle prenait
le chemin des charrettes, et rampait patiemment jusqu’à la levée.
Là, elle attendait, au pied d’un arbre, l’arrivée de la Belle
Ida, bateau à vapeur qui faisait le service de la côte
et descendait jusqu’à Nouvelle-Orléans. Le cuisinier du bord,
connu de Lagniape, s’approchait d’elle avec précaution, en recevait
une lettre, ou lui en remettait une, selon que le bateau descendait ou
remontait. Quand M. de Lauzun eut bien constaté ce double fait,
il n’eut plus qu’une pensée—s’emparer du secret de cette correspondance.
"Quand on est maître d’un secret, on est toujours fort," se disait-il;
et pour arriver à son but, il employa un moyen aussi infernal qu’ingénieux.
Il attendit Lagniape à un endroit du chemin, où il était
sûr que ses cris ne seraient pas entendus. Caché derrière
la haie, il glissa une sarbacane dans les interstices du feuillage, à
la hauteur de la figure de Lagniape; il l’avait chargée avec une
poudre composée de poussière de poivre et de piment. Il vit
venir la vieille de loin. Elle suivait le bord du fossé, toujours
du même côté. Quand elle fut à portée,
il lui souffla sa poudre dans les yeux. Lagniape poussa des cris de douleur,
et appela au secours. Au milieu de ses lamentations, M. de Lauzun descendit
tranquillement dans le fossé, s’approcha d’elle par derrière,
et prit une lettre dans sa poche.
CHAPITRE XXVI.
Une Machination Scélérate.
Il y avait plus d’une heure que Lagniape gémissait
et appelait, lorsqu’elle fut recueillie par des nègres qui allaient,
avec leurs charrettes, chercher du bois sur la levée. Elle se croyait
aveugle pour toujours, elle était désespérée.
Heureusement, à l’aide de soins assidus, elle devait échapper
à ce malheur; mais elle allait avoir à suivre un traitement
de plusieurs semaines, pour recouvrer la vue entièrement.
La lettre était de Titia; elle écrivait
au jeune maître dont on l’avait séparée en la vendant.
Elle l’aimait toujours; de son côté il n’avait jamais renoncé
à l’espoir de la racheter; il travaillait et économisait
pour cela. La lettre de Titia contenait beaucoup de choses. M. de Lauzun,
pour la lire, alla s’enfermer dans sa chambre. Quand il eut fini, il se
regarda dans la glace, se sourit et dit:
"Mon cher, vous êtes un habile homme;
Titia est à vous."
Cependant, une difficulté grave s’opposait
au triomphe de M. le duc; comment profiter des secrets de Titia, sans trahir
le stratagème abominable à l’aide duquel son Excellence les
avait dérobés? Mais une difficulté, quelque grande
qu’elle fût, ne décourageait jamais M. de Lauzun. Il avait
attrapé, au cours de ses lectures, une maxime de la Rochefoucauld
dont il s’était fait une règle de conduite; il la savait
par cœur, et l’avait toujours présente à l’esprit: c’était
celle où l’auteur affirme qu’il n’y a jamais rien d’impossible à
qui veut chercher les divers moyens d’arriver au but. M. de Lauzun fouilla
donc dans son esprit, et, comme il n’avait pas le moindre scrupule sur
la nature des moyens, il en trouva un.
Chant-d’Oisel envoyait Blanchette à
la promenade avec Titia, le matin et au coucher du soleil. Titia poussait
la petite voiture, dans laquelle l’enfant s’asseyait quand elle était
fatiguée de marcher. Le plus souvent Titia suivait la grande avenue
des chênes. M. de Lauzun ne manquait jamais de la rencontrer dans
ces promenades. Comme il ne parlait plus de son amour à Titia, elle
l’en croyait guéri, et lui cédait volontiers sa place pour
pousser la petite voiture.
Le moment de jouer le coup décisif,
se présenta enfin.
M. de Lauzun attira adroitement Titia au bord
du fleuve, et, par manière de divertissement, posa Blanchette dans
une pirogue qu’il se mit à pousser et à ramener au rivage,
sans jamais lâcher la corde à laquelle elle était attachée.
La chose amusait beaucoup Blanchette; elle riait et répétait
sans cesse: "Encore." Titia, par prudence, répétait de son
côté: "Lauzun, prenez garde.
"Soyez donc tranquille, répondait M.
de Lauzan; il n’y a pas le moindre danger."
Il fila insensiblement la corde, jusqu’à
ce qu’il eût dépassé l’endroit où, la veille,
il l’avait presque entièrement coupée. Alors, tirant dessus,
il la rompit. Il poussa un cri de surprise, et dit sur le ton de l’alarme:
"La corde est cassée!"
Titia regarda et frémit: le courant
emportait la pirogue, d’un mouvement très lent mais continu. Effarée,
elle allait crier pour appeler au secours, lorsque M. de Lauzun lui imposa
silence, en lui disant froidement:
"C’est inutile, nous sommes trop loin; personne
n’entendrait votre voix; il n’y a que moi qui puisse sauver Blanchette.
"Sauvez-la donc, s’écria Titia.
"Diable! reprit M. de Lauzun, elle est déjà
bien loin, il est peut-être trop tard."
Blanchette appuyait ses petites mains sur
le bord de la pirogue, et se penchait pour regarder l’eau dont le tournoiement
et le bruit excitaient sa curiosité.
"Elle va tomber, dit Titia en poussant M.
de Lauzun; allez donc vite à secours.
"Vous me commandez de m’exposer à me
noyer, objecta M. de Lauzun, comme si vous aviez droit de vie et de mort
sur moi.
"Non, reprit Titia en se mettant à
genoux, je ne commande pas; je supplie, je pleure."
M. de Lauzun fixa des yeux ardents sur la
jeune femme, et dit:
"Titia! Blanchette est ta fille; avoue-le,
je la sauve; sinon….regarde! vois comme elle s’éloigne."
La malheureuse joignit les mains:
"Lauzun, dit-elle, sauvez mon enfant!
"Ah! ah! je savais bien, moi, que c’était
ta fille. Je la sauverai à une condition—c’est que tu seras ma femme;
entends-tu, ma femme dès ce soir. Veux-tu, oui ou non? Regarde comme
la pirogue s’en va; plus une seconde à perdre.
"Lauzun, sauvez ma fille, dit Titia désespérée;
je vous obéirai.
"Tu seras ma femme?
"Oui."
M. de Lauzun avait pris ses précautions;
il était vêtu légèrement et chaussé de
pantoufles. Il se jeta à l’eau, et, en vingt brassés, atteignit
l’embarcation. Il y entra, et revint en pagayant comme un homme obligé
de faire de grands efforts.
Titia serra Blanchette contre son sein, en
fondant en larmes.
"Titia, dit M. de Lauzun, tu sais où
est ma chambre; je t’attends ce soir, à onze heures."
Titia baissa les yeux, M. de Lauzun s’éloigna.
Il avait caché un paquet dans les cannes à sucre; il changea
d’habits, et rentra aussi tranquille en apparence qu’au retour d’une promenade
ordinaire.
CHAPITRE XXVII.
Que faire pour échapper au déshonneur?
Fier comme un général qui a remporté
une grande victoire, et patient comme un créancier qui est sûr
d’être payé, M. le duc attendit en fumant des cigarettes,
et en lisant les Amours du chevalier de Faublas. Onze heures sonnèrent
à sa pendule: à chaque coup du timbre, son corps vibra d’un
frémissement voluptueux; l’ivresse de la vanité satisfaite
lui monta au cerveau, il s’estima l’égal des plus grands hommes.
Cependant, Titia ne venait pas. La demie de
onze heures retentit, puis minuit, sans que le frôlement d’une robe
vînt mettre un terme à l’impatience furieuse de M. de Lauzun.
Tout à coup, se ravisant, il passa de la colère à
une recrudescence d’orgueil et d’espérance.
"Simple affaire de pruderie, se dit-il; elle
fait celle qui n’ose pas venir, qui a honte. La comédie ordinaire
des femmes, quoi! alors, puisqu’elle ne vient pas à nous, allons
à elle."
M. le duc pénétra à quatre
pattes et à pas de loup dans la chambre de Titia. Son dépit
égala sa surprise, lorsqu’en tâtant le dessus de la couchette,
il s’aperçut qu’elle était vide. Il se retira, le cœur étreint
d’une rage féroce, pensant que Titia était de nouveau partie
marronne avec son enfant. Le désappointement et la colère
le tinrent éveillé jusqu’à trois heures; il s’endormit
en se promettant, dès que l’occasion s’en présenterait, de
se venger.
Le reste de la nuit s’écoula paisiblement.
Avec le retour du jour, tout dans la maison reprenait son train ordinaire.
Chant-d’Oisel fit appeler Titia plusieurs fois; on finit par lui répondre
qu’on ne savait où la trouver, qu’on l’avait vainement appelée
de tous côtés.
La disparition de la jeune domestique devint
le sujet de toutes les conversations; l’idée qu’elle s’était
échappée encore une fois, se présenta naturellement
à tous les esprits.
On apprêtait le déjeuner. M.
de Lauzun dormait encore, malgré le bruit de la cour.
Une petite négresse que Mme Saint-Ybars
avait envoyée chercher de l’eau au puits, rentra dans la maison
en poussant des cris d’effroi. On eut beau l’interroger, elle ne répondait
pas et criait toujours; elle était prise d’un mouvement convulsif
général; on eût dit qu’elle dansait sur des charbons
ardents. Ses cris attirèrent tout le monde dans la chambre de Mme
Saint-Ybars. Les yeux lui sortaient de la tête, ses mâchoires
claquaient comme une crécelle.
Sémiramis accourut.
"Atanne, dit-elle, ma fé li parlé,
moin."
Et s’avançant vers la petite négresse,
elle agita sa baleine, et dit:
"Acé grouillé comme ça,
é to pé to ladjeule."
La petite négresse s’arrêta et
se tut.
La terrible vieille fixa sur elle ses gros
yeux brillants et durs, et lui dit:
"Ça to té gagnin pou crié
comme si moune tapé corché toi?"
"Titia…
"Titia, apré?
"Li néyé.
"Ça to di? parlé clair, ou sinon…
"Oui, man Miramis, ma parlé bien clair.
Ça mo di cé vrai. Titia néyé dans pi; so ziés
ton gran ouvert, lapé gardé on ciel."
On courut au puits. Ce qu’avait dit la petite
négresse, n’était que trop vrai. Titia, les bras croisés
sur la poitrine et la tête à moitié hors de l’eau,
les yeux ouverts et dirigés vers le ciel, était étendue
sur le dos, raide comme une statue.
Le brouhaha de la cour mit fin au long sommeil
de M. de Lauzun. Le bruit des voix et l’attroupement des gens autour du
puits, excitèrent sa curiosité; il s’habilla en toute hâte.
Il allait sortir lorsqu’il aperçut une carte à jouer que
l’on avait glissée sous la porte: c’était un as de pique,
sur lequel il y avait quelque chose d’écrit. Il la ramassa, et lut:
"À vous la responsabilité de
ma mort. Respectez le secret de la petite innocente: sinon, soyez maudit!"
M. de Lauzun reconnut immédiatement
l’écriture de Titia. Il cacha la carte dans son portefeuille. Il
sortit en tremblant; une terreur incoercible faisait vaciller ses genoux.
Il se dirigea vers la foule. On venait de retirer Titia du puits. À
l’aspect de sa figure décolorée et de ses yeux ouverts et
immobiles, il poussa un cri d’épouvante, et tomba à la renverse,
privé de connaissance.
"Fichu capon," grommela Sémiramis.
Et pour le ramener à la vie, elle ordonna
à un nègre de lui lancer des seaux d’eau au visage.
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