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La Nouvelle Atala
par Adrien-Emmanuel Rouquette
Chapitre 9 - Chapitre 10
CHAPITRE IX
En vérité, il est toujours triste
et malheureux pour un homme quelconque d’avoir un caractère d’exception
et une âme d’élite; et, afin de conserver la délicatesse
de cette âme et l’élévation de ce caractère,
d’être obligé de vivre en dehors de toutes relations sociales,
et de se mettre « en quarantaine perpétuelle au milieu de son siècle; »
d’être obligé de quitter sa patrie, et de se faire sauvage
et solitaire; oui, il est déplorable de n’être pas et de ne
pas faire comme tous les autres: Cet homme semble alors, lui seul,
avoir levé la main contre tous, et tous lèvent la main contre
lui seul!
Hopoyouksa vivait en dehors de la contagion
littéraire et politique, en dehors des aveugles instincts
et des folles théories de ce grand siècle impie, qui
s’est intitulé le siècle de lumières:
La nature reçut dans ses vierges forêts ce jeune et
enthousiaste proscrit des vieilles sociétés, que glace
et endurcit le sombre hiver d’un égoïsme désespérant,
et qu’entraîne vers leur ruine la démence d’une
audacieuse impiété, qui blasphème et défie
Dieu lui-même! En se rapprochant de la nature, il se
rapprocha de Dieu. « Qu’il est doux, disait-il
souvent, le calme profond des déserts, après les agitations
fiévreuses d’un siècle qui prend ses mouvements
désordonnés pour des élans vers le bien et
le progrès, vers l’avenir que lui promet ce génie
insensé qui lui crie sans cesse: En avant!. . . .
Et ce siècle, cependant, recule, en croyant avancer!
Toutes ses inventions ne favorisent que le progrès matériel!
Il est à la remorque de la matière! La rapidité
ne lui sert que pour s’appesantir davantage! Il est
écrasé sous le poids de ses passions animales!
Il a attelé l’esprit au char de la chair! La
machine remplace partout l’intelligence! C’est
le règne ténébreux de la Bête!
Ce siècle fait trop de bruit et il aime trop l’éclat,
la publicité, pour faire le bien et le bien faire; pour être
grand et fort, grand dans sa force tranquille; et fort, dans sa
grandeur qui domine et terrasse les révolutions! Il
n’a pu s’élever jusqu’à l’unité
royale; il est descendu plus bas que les majorités démocratiques:
L’aigle a cédé l’empire aux oiseaux de
nuit! On a vu naître un Bonaparte, un Louis-Philippe,
au lieu d’un Charlemagne! Où est l’imposante
pyramide qui s’élève, pour dominer l’immense
nudité, la morne solitude de ce désert, dans cette
solitude, au milieu de cette incommensurable uniformité,
on a entendu le blasphème satanique, au lieu de l’hymne
céleste! Il a fallu tout l’esprit de Joseph de
Maistre, tout le génie de Chateaubriand, toute l’éloquence
de Lacordaire, et toutes les prières des saintes âmes,
pour faire rebrousser la barbarie païenne, prête à
camper au milieu des capitales livrées à la démence
de l’impiété et au délire des passions
les plus dégradantes. »
Hopoyouksa était donc venu demander
l’hospitalité à ces mêmes Indiens qui avaient accueilli
Chateaubriand, fuyant la France à peine sortie des horreurs sanglantes
de la Révolution, détrônant toutes les grandeurs et
couronnant toutes les bassesses!
Il y avait déjà plusieurs années
qu’il vivait dans la même forêt qu’Atala, sans jamais lui avoir
parlé. Il l’admirait de loin; il la vénérait
comme une sainte; elle exerçait sur lui une influence attractive
qu’il ne pouvait s’expliquer: Enfin, il s’approcha d’elle, un jour
qu’elle était seule, non loin du Grand Ermitage:
« Noble habitante, lui dit-il, de cette forêt
seigneuriale, vous êtes digne d’elle, et elle est digne de vous;
vous êtes l’ange de cette solitude; vous y répandez le parfum
de vos vertus; vous l’illuminez de votre présence. . . . »
« Noble gentilhomme, répondit Atala,
épargnez-moi l’accablement de ces courtoises flatteries: Ce
désert n’est pas un salon du faubourg St-Germain. »
« O vierge mystérieuse, épouse
du Christ, ange de charité, daignez écouter le récit
de mes longs malheurs: J’ai quitté la France; j’ai traversé
l’océan; je suis venu chercher le calme dans les forêts d’Amérique;
j’ai erré de désert en désert, jusqu’aux bords de
la rivière Itoumikbi, dans l’Alabama; c’est là que j’ai rencontré.
. . . »
« Continuez, noble exilé, dit Atala,
avec un mélancolique sourir; votre grande infortune me touche; l’étranger
est l’envoyé de Dieu; on lui doit les égards les plus délicats,
et l’accueil le plus généreux; il faut lui céder la
première place à chaque foyer hospitalier; parlez; je vous
écoute avec l’oreille d’un cœur bienveillant et sympathique; je
me sens attirée vers vous comme vers un père. »
. . . . « C’est là, disais-je, que j’ai rencontré
une jeune Indienne, de la tribu des Chactas; je l’ai aimée; je l’ai
épousée; j’ai eu d’elle une fille; mais, pendant une nuit
où je m’étais absenté, elle disparut! J’ai cherché
en vain les traces de sa fuite; je l’ai pleurée; j’ai pleuré
ma fille; je me pleure moi-même, tant je suis malheureux! M’a-t-elle
abandonné? A-t-elle été enlevée. . .
. O Pakanli, ô Fleur la plus belle du désert!
O fille, aussi belle que ta mère!—O Pakanli, où es-tu?
Es-tu vivante encore? Es-tu déjà endormie dans le sein
glacé de la terre? J’interroge, j’appelle, je crie; tout se
tait; aucune voix ne répond à ma détresse lamentable.
. . . O vous, qui avez épousé Dieu; ô vous, qui
êtes aussi belle, et plus belle que Pakanli; ô vous, qui ressemblez
tant à cette, femme idéale, que j’ai tant aimée; ô
Atala, si vous n’apparteniez pas au Très-Haut; si vous ne portiez
pas le voile mystique des vierges consacrées; si vous étiez
libre encore de choisir et de vous donner; Atala, oh! Atala!
Je vous dirais. . . . »
Il n’acheva point. . . .
Atala jeta un cri perçant, et s’évanouit!
A ce moment, le ciel s’obscurcit;
le roulement du tonnerre ébranla toute la forêt retentissante;
on entendit de tous côtés les whip-poor-wills s’appeler
d’un accent aussi plaintif que tendre; à la voix mugissante
du taureau, libre encore de tout joug, répondit la voix plus
sonore de la génisse errante, inquiète et agitée;
les rauques poumons des crocodiles fatiguèrent les échos
de leurs rugissements prolongés; l’atmosphère
exhala une odeur de soufre; toute la nature était dans cette
profonde consternation, qui précède un grand orage.
Pâle, immobile, stupéfait, Hopoyouksa
contemplait Atala, étendue sur les herbes, dans un état d’insensibilité
voisine de la mort; elle respirait à peine; son sein oppressé
soulevait de temps en temps le mantelet d’hermine qui le recouvrait avec
une chaste négligence. Etoile et Pâlki la gardaient,
les yeux flamboyant d’une menaçante vigilance.
Tout à coup, un nuage se déchira;
l’éclair qui en sortit illumina la forêt; et la foudre, en
fracassant un pin, en fit voler un éclat qui se planta dans la terre,
à quelques pas de Hopoyouksa; un frisson parcourut tous ses membres;
ses cheveux se dressèrent sur sa tête; il frémit d’épouvante;
et, agité de remords, et courant ça et là, il s’écria:
« Sacrilège insensé que je suis! Qu’ai-je dit, qu’ai-je
osé? J’ai voulu enlever à Dieu sa sainte épouse;
j’ai souillé la solitude d’une vierge immaculée; je l’ai
offensée; je l’ai blessée; je l’ai tuée!. . . .
Fuis, ô monstre ingrat! Fuis de ces lieux,—profanés
par tes pas, profanés par ton souffle; fuis jusqu’au bout du monde;
fuis jusqu’au fond des enfers! »
Lossima et Rosalie arrivèrent alors;
et, prodiguant tous les soins de la plus tendre amitié à
la Solitaire évanouie, elle revint à elle-même; et,
croyant être seule, elle disait, en soupirant: « Où suis-je?.
. . . qui est là?. . . . qu’entends-je?. . . .
O mon Dieu, où était ton amour, lorsque cet homme a osé
me suggérer la pensée du mariage?. . . . O mon Dieu
et mon Tout, où était ta puissance? Oh! où était
ta jalousie?. . . . Que mon exil est douloureux et prolongé!.
. . . Qui me donnera des ailes? Je voudrais m’envoler là
où est tout mon trésor! Dissous-toi, ô mon corps!
Brise tes liens, ô mon âme! Prends ton vol vers la grande
patrie! Il fait froid, il fait nuit ici-bas! Je languis d’amour,
je tombe de défaillance, je me meurs du désir d’entrer dans
la chambre nuptiale où m’attend Celui que j’aime! O mon Epoux,
ô mon Bien-Aimé, prends moi dans ton sein palpitant d’émotion!
Prends-moi dans la couche secrète de ton intimité mystérieuse!
Prends-moi dans les plus tendres embrassements de ton amour inépuisable!
Prodigue-moi tes caresses les plus délicieuses! Enivre-moi
de tes baisers, plus doux que le miel des fleurs du printemps! Plonge-moi
dans l’océan sans fond des ineffables voluptés, dont l’excès
augmente l’intensité, et qui ne tarissent pas dans leur éternelle
profusion béatifique! Enlève-moi à moi-même,
et à tout ce qui n’est pas Toi!. . . . O mort, que tu tardes
à venir! Que fais-je sur cette terre, où l’Amour n’est
plus aimé! Sur cette terre, où les hommes n’aiment
plus que la chair corruptible et la matière périssable?
Viens, ô mon Bien-aimé; viens au-devant de ton épouse
languissante, qu’environnent de si froides ténèbres!
Viens chercher celle qui n’a jamais aimé que Toi, et pour qui la
terre a toujours été un séjour de deuil, de pleurs
et de gémissements!. . . . Viens, oh! viens, seule immuable
et ravissante Beauté, ô mon Bien-Aimé, dont la possession
allume et immortalise l’amour! Je t’ai attendu, je t’ai cherché,
jour et nuit, dans la solitude de mon exil: Viens, oh! viens me prendre! »
Lossima et Rosalie essayèrent, à
plusieurs reprises, de parler à Atala; mais ce fut en vain; Elle
ne les entendit point: Son âme était tout entière
absorbée en Dieu seul! Elle s’élançait vers
son Epoux céleste avec une telle violence, que son corps s’affaiblissait
de plus en plus, consumé par cette nostalgie devine qui devait,
dans quelques jours, la délivrer de l’esclavage de la matière:
Le parfum de l’immortalité allait bientôt se détacher
de la fleur penchée vers la tombe!
Depuis qu’Atala s’était
égarée dans les bois, et y avait vécu séparée
de ses parents, les arbres avaient vu dix fois tomber leurs feuilles,
au souffle de l’automne, et dix fois reverdir d’autres
feuilles, un vent froid faisait tourbillonner les feuilles mortes
dans l’air et en jonchait le sol déjà presque
dépouillé de verdure. Atala était couchée
sur une peau de bison, épuisée par la fièvre,
et plus pâle que le pâle automne. A ses pieds
reposaient, l’un à côté de l’autre,
Etoile et Pâlki; Hopoyouska était appuyé contre
le tronc moussu d’un morne cyprès; Issabé se
tenait debout et immobile, en face de Hopoyouksa; et Lossima était
à genoux, et priait auprès de la couche de la malade,
résignée, et cependant impatiente de prendre son vol
et de planer parmi les anges. On avait fait venir le Père
Emmanuel, qui eut un long entretien avec elle. Après
les cérémonies touchantes de la Religion, avant les
derniers moments de la vie, Atala sembla renaître; son visage
s’anima; ses yeux prirent un éclat et une expression
inaccoutumés; elle sourit avec mélancolie, en jetant
un regard affectueux sur ceux qui l’entouraient: C’est
alors que Rosalie s’avança, lui prit la main, et lui
dit, d’une voix profondément émue: «
Maîtresse, l’heure est venue; je vous ai promis de vous
dire tout ce qui vous intéresse; il est temps d’accomplir
ma promesse; écoutez bien, chère et douce maîtresse;
et vous qui êtes présents, écoutez aussi ce
que je vais vous révéler, après en avoir gardé
le secret si longtemps: Il y a une cinquantaine d’années,
sur le bord de la rivière Itoumikbi, dans l’Alabama,
naquit une enfant d’une beauté remarquable. Ses
parents la nommèrent Pakanli, La Fleur, tant elle était
belle. Lorsqu’elle vint au monde et fut mise par sa
mère dans son berceau d’écorce, le soleil se
voila devant les rayons de la beauté de cette enfant.
A l’âge de vingt ans, elle fut donnée en mariage
à un Grand Chef Séminole, aussi sage dans les Conseils
que brave sur le champ de bataille. Pakanli eut de ce Chef
deux enfants, un fils et une fille. Lorsque l’aîné
de ces enfants avait à peine trois ans, ce Chef fut tué
dans une guerre avec les Américains. Il est mort en
défendant son pays et en combattant pour la liberté.
Veuve depuis deux ans, et vivant seule avec ses deux enfants sur
le bord de l’Itoumikbi, Pakanli travaillait sans cesse pour
gagner de quoi se nourrir et nourrir ses enfants. Il vint
en cette région un Français qui voyageait, disait-on,
pour observer et étudier les mœurs des différentes
tribus indiennes. Ce Français rencontra un jour Pakanli
traversant la rivière dans son canot d’écorce.
La voir, c’était devenir son admirateur, tant sa beauté
était merveilleuse et sa modestie séduisante.
Pour ce Français, la voir, l’admirer et l’aimer
fut une même chose. Il revint souvent la visiter; il
lui apporta, à elle et à ses enfants, les cadeaux
les plus attrayants,—d’épaisses couvertures bleues,
des étoffes de couleurs éclatantes, des colliers,
des bagues et des boucles d’oreilles d’argent.
Enfin, un soir, à la clarté de la lune et des étoiles,
seuls témoins de ce qui allait se passer, dans le silence
et le mystère il lui parla ainsi: « J’ai
appris du Génie de la forêt, que tes parents t’avaient
nommée Pakanli, La Fleur: O Fleur de beauté,
l’aurore enflammée est moins belle que toi. Pourquoi
le Grand Esprit t’a-t-il faite si belle, qu’on ne peut
te voir sans t’aimer? Si je ne dois pas te voir toujours,
je voudrais ne t’avoir jamais vue. Je ne suis pas de
la même race ni de la même tribu que toi; mais je suis
d’une terre où les chênes poussent leurs racines
dans le granit, et où les hommes sont des guerriers et des
héros; je suis de la vieille et noble Armorique; «
noblesse oblige »; je suis de l’antique noblesse; je
compte beaucoup de Grands Chefs parmi mes ancêtres; je suis
moi-même un Grand Chef; je n’ai jamais aimé aucune
femme au pâle visage; c’est le cœur qui m’a
conduit auprès de toi; je t’apporte mes premières
amours: Veux-tu, ô rouge fleur de l’Itoumikbi,
veux-tu de la fleur blanche de l’Armorique? Parle, et
je serai ton chevalier; parle, et tu seras la dame de mes pensées.
»
Lorsque l’exilé français
eut ainsi ouvert son cœur, continua Rosalie, Pakanli baissa
les yeux; elle rougit; se tut un moment; et, se couvrant le visage
avec un pan de sa couverture, elle répondit: «
La voix de l’homme, qui n’est pas de ma race et qui
n’est pas de ma terre, a fait tressaillir mon cœur.
J’ai entendu, ce matin, la tourterelle appelant sa compagne;
j’ai vu un flamant et un cygne, côté à
côté, nageant dans les eaux de l’Itoumikbi; la
fleur rouge et la fleur blanche se sont rencontrées; elles
ont entrelacé leurs racines; le calice de l’une s’est
penchée vers le calice de l’autre, et lui a livré
tout son parfum le plus chaste, et lui a versé tout son miel
le plus doux: L’humble et bienheureuse dame de l’Itoumikbi
consent à la demande du noble et brave chevalier de l’Armorique;
le Grand Esprit enverra un de ses prêtes, pour bénir
l’alliance de la peau rouge et de la peau blanche: L’aurore
va bientôt se confondre avec le jour; la flamme, avec la lumière;
le rubis, avec le diamant: Nature oblige; tu as la parole
d’une enfant de la grande nature. »
« Ce Français, continua toujours Rosalie,
eut de Pakanli une fille aussi belle que sa mère: A sa naissance,
pendant la nuit, la lune et les étoiles disparurent devant la splendeur
qui environna son berceau. Elle fut baptisée et reçut
le nom de Marie: On dit qu’après le baptême, son front
parut couronné d’une auréole éblouissante. Mais
un des oncles de Pakanli, apprenant qu’elle avait épousé
un étranger au pâle visage, un homme d’une autre race et d’une
autre terre, fit un long voyage pour venir la prendre et l’enlever.
Arrivé sur le bord de l’Itoumikbi, où était sa cabane,
à la faveur des ombres de la nuit et de l’absence du Français,
il vint la surprendre; et, la plaçant, elle et son enfant, sur le
dos d’une jument noire, il partit en toute hâte avec sa nièce
éplorée: On eût pu suivre leurs tracas par les
larmes que versa cette épouse arrachée à son époux
chéri! Ils voyagèrent pendant plus d’une semaine et
arrivèrent enfin sur le bord de la rivière Amite. Manquant
entièrement de provisions depuis deux jours, l’oncle barbare tua
la jument, et ils se nourrirent de sa chair pendant presque une lune.
Plus tard, Pakanli se fixa avec d’autres Indiens, sur le bord d’une rivière
profonde et limpide, à laquelle les peaux-rouges avaient donné
le nom de Talonshik, et qui se jette dans la Tauchipaho. Elle venait,
trois ou quatre fois chaque année, au Grand Village des Blancs,
pour vendre des paniers, des racines de sassafras, et maintes plantes aromatiques
liées en petits paquets. Elle y vint un été,
où la fièvre jaune et le choléra, sévissant
avec une cruelle violence, ravageaient la population désolée.
Elle tomba malade, peu de jours après son arrivée; et, se
traînant avec son enfant jusqu’à l’habitation d’une famille
française qu’elle connaissait, elle y fut accueillie et soignée
avec la plus vive tendresse et la plus vigilante sollicitude; elle fut
visitée par les plus habiles médecins, et rien ne fut épargné
pour la sauver; mais, malgré tous les soins, et les remèdes
prodigués avec un rare dévouement,—elle mourut!
« Son enfant, continua toujours Rosalie, avec
une voix plus émue, son enfant fut adoptée par cette famille
noble, émigré en Amérique, et vivant dans une obscurité
recherchée. Elle était l’unique enfant de la maison;
et tous les soins, toutes les caresses, tous les cadeaux étaient
pour elle seule. Lorsqu’elle fut d’âge, on la mit dans un Couvent,
où elle apprit avec tant de facilité et fit de tels progrès,
qu’on l’y regarda comme un grand prodige: Mais, sortie du Couvent,
et revenue sous le toit paternel, elle paraissait en proie à une
tristesse profonde; elle suivait des yeux le vol des oiseaux; elle
regardait souvent du côté des grands bois; elle allait s’asseoir
sur le bord du fleuve qui coulait devant sa maison; elle soupirait et gémissait,
languissante et malheureuse au milieu du luxe qui l’entourait, des caresses
qu’on lui prodiguait et des cadeaux dont elle était comblée:
Enfin, ses parents s’inquiétèrent; et, ayant consulté
plusieurs médecins, il fut décidé qu’on la conduirait
dans une campagne sauvage, éloignée de tous les objets que
l’on supposait pouvoir produire sur elle une impression funeste.
Pendant une excursion dans la forêt voisine de leur nouvelle demeure,
ses parents et elle y allant souvent se promener, elle se sépara
d’eux, en cherchant des fleurs, et charmée par la voix d’un moqueur
qui l’attirait en volant d’arbre en arbre; et, lorsqu’elle s’en aperçut,
elle était perdue et seule dans la forêt!
« Cette jeune fille, continua toujours Rosalie,
avec une voix presque étouffée par l’émotion, cette
vierge mystique. . . .
(Et a mesure que Rosalie avançait dans
son récit dramatique, Hopoyouksa pâlissait, ses yeux se replissaient
de larmes, et ses lèvres frémissaient des émotions
de son cœur; la tête d’Issabé était penchée,
et ses yeux voilés de tristesse; Lossima avait couvert son visage
avec ses deux mains; Etoile et Palki regardaient, tour à tour, Atala,
Rosalie, Lossima, Issabé et Hopoyouksa; et ils semblaient partager
leurs émotions, qui se traduisaient en larmes abondantes).
« Cette jeune fille, cette vierge mystique,
cet ange des forêts, répéta Rosalie, cette épouse
du Christ, cette sublime contemplative, qui fut nommée Atala pour
Monsieur et Madame Oman, elle n’est pas leur enfant; non ! Marie-Atala
est la fille de Pakanli et d’un Français noble, venu de la Bretagne. »
Hopoyouksa alors s’écria: « C’est
donc ma fille! »
Et Issabé et Lossima: « C’est
notre sœur! »
Et Atala: « Inexplicable à moi-même
et aux autres pendant la vie, je m’explique tout à l’heure de la
mort: O mon Dieu et mon Tout, reçois mon âme, qui n’a
jamais aimé que toi! »
Et elle expira!
CHAPITRE X
Un silence profond et une tranquillité
solennelle régnaient dans la forêt. Atala avait tellement
sympathisé avec la nature, pendant sa vie, que la nature semblait
sympathiser avec elle, après sa mort; elle retenait, pour ainsi
dire, sa respiration, à la vue de cette vierge exposée, sur
le front de laquelle la mort venait d’imprimer la pâleur de la froide
fleur des tombeaux.
Atala, enveloppée d’une couverture
blanche qui lui servait de linceul, reposait sur un lit de fleurs et de
plantes odoriférantes, comme si elle se fût endormie du sommeil
de l’extase. Plusieurs fois déjà, Etoile et Pâlki
étaient venus flairer les pieds glacés de leur maîtresse
inanimée. Un grand nombre d’Indiens étaient assemblés
autour de la jeune morte qu’ils pleuraient. Il y avait aussi beaucoup
des métis, et quelques pâles-visages qui avaient adopté
la vie des peaux-rouges.
Le Père Emmanuel, Hopoyouksa, Issabé,
Lossima et Rosalie se regardaient, sans pouvoir rompre le silence qui pesait
sur leurs cœurs de tout le poids des réflexions que leur suggérait
le spectacle attendrissant qui était sous leurs yeux mouillés
de larmes. Le Père Emmanuel rompit enfin ce douloureux silence;
c’était, en effet, à lui de parler le premier; et il s’exprima
avec cette simplicité, cette franchise et cette énergie que
l’on aimait à entendre dans la bouche d’un missionnaire; il n’avait
pas à se préoccuper des habiles et timides précautions
oratoires que sont obligés de prendre les célèbres
prédicateurs; il n’avait pas à s’embarrasser des susceptibilités
d’un auditoire difficile et raffiné: Il s’exprima donc en
ces termes:
« Habitants de cette forêt, âmes
affligées,—père, frère, sœur, servante fidèle,
amie dévouée,—comment avez-vous été réunis
dans un même séjour? Quel instinct mystérieux,
quelle force irrésistible, quel aimant sympathique vous a attirés
ici?. . . . Un père retrouve son enfant; un frère et
une sœur, leur sœur; une douce esclave, son affectueuse maîtresse;—et,
au moment où ils se reconnaissent et vont jouir de ce bonheur inattendu,
la mort les sépare! En vérité, l’extrême
joie touche à la douleur extrême! Oh! qu’ils sont inscrutables,
les décrets du Maître de la vie et de la mort!
« Celle qui repose là, étendue
sur une peau de bison, sur des fleurs incultes et des plantes aromatiques;
cette enfant, élevée dans le luxe, l’abondance et la splendeur,
oui, celle-là, elle aima tant la liberté qu’elle lui sacrifia
tout, oui, tout! Pour échapper à l’esclavage du monde,
et à l’oppression d’un homme, elle se donna entièrement à
Dieu, et aux choses de l’esprit; elle n’a pas voulu risquer d’être
le jouet des caprices, ou la victime des passions d’un maître impérieux,
d’un monstre impie ou d’un brutal libertin.
« Là où est l’Esprit de Dieu,
là aussi est la liberté: Elle avait l’Esprit de Dieu,
et elle a eu la liberté. Elle avait l’Esprit de Dieu, et elle
a eu la liberté. Elle a aimé Dieu, elle a aimé
la nature, elle a aimé la liberté; et l’amour de Dieu, l’amour
de la nature, l’amour de la liberté, la solitude et la virginité
lui ont donné la noblesse et l’honneur, la vertu et l’héroïsme,
la grandeur et la charité.
« Ne faites pas aux autres ce que
vous ne voulez pas que les autres vous fassent: Le plus noble
attribut d’une créature intelligente, c’est la
liberté; ôter à un autre homme sa liberté,
c’est mériter de perdre la sienne; il n’y a que
celui qui abuse de sa liberté pour nuire aux autres, qui
doive en être privé; on ne se joue pas impunément
de la liberté pour nuire aux autres, qui doive en être
privé; on ne se joue pas impunément de la liberté
de son semblable; on ne se joue pas de sa misère et de ses
malheurs, sans encourir un jour la colère du ciel; on ne
se joue pas du dernier des enfants de Dieu, sans en porter la juste
peine et sans expier sa faute inhumaine: une injustice quelconque
ne peut se commettre avec impunité, de quelque hauteur que
parte cette injustice; la raison, la justice, la charité,
en un mot, la Religion doit gouverner, selon la volonté paternelle
de Celui de qui vient tout pouvoir, toute autorité, toute
force légitime. Gouverner, c’est servir; asservir,
ce n’est pas servir; c’est desservir, c’est opprimer,
c’est dégrader. Heureux celui qui est libre,
et qui ne cherche pas à rendre esclave son semblable!
La liberté est le plus noble et le plus sublime attribut
d’un être intelligent! On conçoit l’esclavage
comme une malédiction, comme un châtiment, comme un
fait; mais on ne le conçoit pas comme un droit. Atala
a aimé la liberté; elle ne l’a pas aimée
et voulue pour tous les autres qui n’en abusent pas, au détriment
de leurs semblables et de la société dont ils font
partie. L’erreur conduit au mal; le mal en est
l’application; l’erreur et le mal sont des abus de la
liberté; et tout abus doit être extirpé avec
le glaive de la force, lorsque tout autre moyen a échoué;
oui, la liberté du perturbateur et du malfaiteur doit être
enchaînée par la force, qui garantit et préserve
les droits des membres paisibles de la société; nul
n’a le droit de troubler l’ordre; et l’ordre doit
être maintenu par la force terrassante, si elle ne peut l’être
maintenu par la force terrassante, si elle ne peut l’être
par l’amour paternel. . . . Triste nécessité
que la prison et le bourreau!. . . . La privation de la liberté
est une juste punition du crime; mais on a voulu asservir, on a
asservi les Indiens; on les a dépossédés:
Quels crimes avaient-ils commis? Les grandes injustices doivent
être expiées par de grands malheurs, par de grandes
calamités: Les hommes et les peuples qui asservissent sont
à leur tour asservis!. . . . Atala aima la liberté,
et pour elle, et pour les autres... Il se peut qu’il
y ait d’éloquents sophistes, d’habiles hommes
d’Etat, d’indolents despotes qui veulent vivre dans
une oisive opulence, des économistes au génie positif
et pratique: Mais la loi de l’homme ne peut contredire
la Loi de Dieu; l’ordre social, renverser l’ordre naturel;
la cruauté, remplacer l’humanité; l’intérêt
cupide et l’ambition extravagante, changer les principes éternels,
et abroger l’Evangile, qui contient l’enseignement divin
de tous les devoirs et de tous les dévouements.
« Celle qui repose là, elle a été
pour les autres ce qu’elle a voulu que les autres fussent pour elle; elle
a aimé Dieu par dessus tout, et son semblable comme elle-même.
. . . Son semblable! Mais elle ne ressemblait pas aux autres;
elle était extraordinaire, exceptionnelle, inimitable; et, on peut
dire que les autres étaient plutôt ses dissemblables que ses
semblables; elle ne ressemblait pas aux autres; elle a paru à leurs
yeux, comme ont toujours paru les Saints aux yeux des sages du siècle;
elle a paru coupable d’excès dans le bien, coupable d’originalité
et de singularité. Ah! quel Saint n’a pas ainsi paru, lorsqu’il
a passé à travers la foule irréligieuse et insensée,
qui, aujourd’hui, porte en triomphe, et, demain, crucifie l’objet de son
enthousiasme d’hier! Etre acclamé par la multitude, c’est
être à la veille du supplice de la Croix, ou de la mort de
l’échafaud! Ne pas ressembler aux autres, c’est avoir les
autres contre soi; le nombre est ennemi de l’unité; se distinguer,
c’est exciter l’envie, provoquer la haine, mériter la proscription!.
. . . Et cependant, la sainteté, l’héroïsme, le
génie, toute supériorité forme l’exception; l’excellence
est dans la nature; l’aigle, qui plane dans l’azur du firmament, n’est
pas le ver et le serpent, qui rampent dans la poussière et la boue
des bas-fonds; oui, mais ne pas s’élever, ne pas exceller, c’est
le plus sûr moyen de réussir, et de n’être pas haï
des vulgaires et nombreuses médiocrités régnantes:
Descendre, c’est apaiser l’orage et conjurer la foudre!
« Celle qui repose là, elle est née
dans le calme du désert, sur le bord solitaire de l’Itoumikbi; elle
va dormir dans le calme et la solitude du désert; les mêmes
arbres, qui ont abrité sa demeure, abriteront sa tombe; la nature
l’a reçue mourante dans ses bras, elle, l’enfant chérie,
qu’elle avait si souvent bercée, pendant la vie, des doux chants
de sa voix maternelle; cette vierge, qui a habité une cabane sur
la terre, habitera un palais dans le ciel; elle aura autour de son front
virginal l’étincelante auréole qui est promise à l’épouse
mystique; sa gloire sera d’autant plus grande, là-haut, qu’elle
a été plus méconnue, ici-bas: L’élévation
égalera l’abaissement!
« Celle qui repose là, elle
a connu le monde, mais le monde ne l’a pas connue; «
elle n’a pas aimé le monde, et le monde ne l’a
pas aimée; » mais elle a aimé la nature; elle
s’est rapprochée d’elle; et en se rapprochant
d’elle, elle s’est rapprochée de Dieu; elle a
senti que Dieu était plus près d’elle, à
mesure qu’elle était plus éloignée des
hommes.
« Réjouissez-vous donc, habitants de
ces grandes forêts, d’être à l’abri de cette orgueilleuse
barbarie que l’on appelle la civilisation du dix-neuvième siècle;
cette fausse et vaine civilisation, elle est aussi éloignée
de Dieu que de la nature; n’enviez et ne recherchez rien de tout ce que
ce siècle estime et vante comme un progrès: et, tranquilles
dans votre simplicité, ne vous mêlez pas à ses luttes
stériles et à ses discussions orageuses: Le bonheur
est dans le calme, et le calme est dans la solitude: Suivez l’exemple
d’Atala, et vivez comme vos pères ont vécu!
« Celle qui repose là, cette douce colombe,
après avoir vécu dans la solitude, après avoir fait
entendre ses gémissements dans l’exil, elle s’est envolée
vers la patrie céleste; elle y brille comme une étoile ardente:
Stella ista sicut flamma coruscat.
« Mais cette vierge, comment a-t-elle conquis
le ciel? Elle l’a conquis en faisant la volonté de Dieu, en
suivant sa vocation, en remplissant sa mission spéciale: L’Esprit
de Dieu souffle où il veut, et vous ne savez d’où il vient
ni où il va. L’astre qui sort de son orbite devient la comète;
l’âme qui n’est pas dans la voie que Dieu lui avait destinée,
l’âme fourvoyée erre au hasard, comme un météore
sinistre qui porte avec lui, partout où il passe, dans sa course
erratique, le désordre et le désastre; et sa chevelure, qui
flamboie, épouvante la terre, après avoir épouvanté
les astres obscurcis!
« Vous le savez, celle qui repose là,
elle a abrité sa vie dans l’Arche de l’Eglise; elle est morte sous
le pavillon sacré de cette même et seule Arche de salut.
Languissante ici-bas, elle a sans cesse aspiré vers ce qui n’est
soumis à aucune vicissitude, à aucune défaillance,
à aucun terme; et, pour atteindre l’Immuable, elle a aspiré
jusqu’à échapper à la terre par l’ardeur de ses désires
et l’élan de son amour. Elle n’a rien légué
à personne, parce qu’elle ne possédait rien en propre, pas
même elle-même; elle s’était toujours efforcée
de se détacher de tout, pour ne s’attacher qu’à Celui qui
a été son Tout en toutes choses. A travers les ombres
du temps et de l’espace, elle a toujours tenu ses yeux fixés sur
l’Astre Eternel; elle a vu et regardé au-delà des choses
créées, au-delà des images qui changent et passent;
elle a vécu par anticipation dans la Réalité de l’Immuable;
au lieu de se baisser pour boire aux sources troublées de la terre,
elle a bu dans la source même dont les eaux rejaillissent en la vie
éternelle. « O mon Dieu et mon Tout, s’écriait-elle
avec une amoureuse désolation, ô mon Bien-Aimé, Centre
de toutes mes pensées, Foyer de tous mes amours, seule Splendeur
qui a toujours lui à mes regards dans la nuit de l’exil, Source
ravissante de toutes beautés,—le monde des sens, le monde de l’esprit,
le monde idéal,—poésie, éloquence, musique, sciences,
beaux-arts,—toutes ces choses m’ont dit ce qu’elles pouvaient me dire
de tes perfections; mais je désire encore; j’aspire à autre
chose; il me faut plus que tout cela; il me faut, sans intermédiaires,
sans ombres, sans voiles,—Celui qui est Tout, en tout; et Tout, au-delà
de tout; et Tout, maintenant et toujours! » Elle entendait une voix
qui lui criait sans cesse: « Plus haut, encore plus haut, toujours
plus haut! » Et l’Epoux Divin, l’Unique Objet de son unique amour,
le seul Bien-Aimé de son âme est venu au devant d’elle; et
les noces qui doivent se célébrer sont des noces éternelles,
dans une éternelle jeunesse et une éternelle réjouissance:
Ista est speciosa inter filias Jerusalem.
« Habitants de cette forêt,—père,
frère, sœur, amie héroïque,—malgré
les larmes que vous arrache une légitime douleur, ne puis-je
pas, ne dois-je pas vous demander s’il ne serait pas plus
conforme à l’esprit de la Religion, de se réjouir
saintement, en voyant cette colombe mystique voler d’astre
en astre, jusqu’à l’Astre Incréé?
Oui, chaste et sublime colombe, en t’élevant toujours,
chante ton chant de délivrance; chante ton chant de triomphe;
chante ton chant d’allégresse; chante ton chant d’éternelle
extase, dans l’éternel amour! L’Absolu,
l’Infini et l’Immuable sont à toi, ô glorieuse
Fille de l’Esprit! »
Lorsque le rude et énergique missionnaire
des Indiens, qu’on eût pris pour l’un d’eux, acheva son panégyrique
éloquent, où il mit tout l’enthousiasme de son admiration
pour la noble Fille de l’Esprit, un sourd murmure d’abord, et ensuite un
orageux applaudissement remplit la forêt, comme les notes les plus
tonnantes de l’orgue remplissent une grande cathédrale gothique.
Après cet orage d’applaudissement succéda un silence profond,
une tranquillité aussi solennelle qu’imposante: La nature
tout entière semblait participer à cette fête de mort,
ou plutôt à cette fête d’immortalité. Etoile
et Pâlki eux-mêmes paraissaient pénétrés
de la grandeur de ce deuil naturel, mais ils ne pouvaient éprouver
en même temps cette joie religieuse, qui contient les promesses de
l’éternité et adoucit les regrets du temps.
Atala fut inhumée, tout près
du Grand-Ermitage, au pied d’un chêne, sous lequel, pendant la vie,
elle avait coutume de prier des heures entières, le matin et le
soir. Dans cet endroit tranquille, on a toujours vu, depuis sa mort,
fleurir une fleur plus rouge que le corail, et que les Chactas appellent
Shiloup-ine-Tôbi, la fleur des Esprits.
Le lendemain de la mort d’Atala, Lossima prit
possession du Grand-Ermitage, et résolut de s’efforcer d’y mener
la même vie qu’avait menée sa sœur, si digne d’imitation.
La cabane de Lossima ne fut point abandonnée
au vent et à la pluie; mais une de ses nièces, qui s’appelait
Noukanklo, La Mélancolique, vint l’habiter, pour n’être pas
troublée par des infidèles dans ses exercices de piété
et son amour de la solitude: Le silence et le mystère enveloppaient
cette fleur virginale, qui n’avait de parfum que pour son Dieu.
Hopoyouksa se bâtit une cabane en vue
du Grand-Ermitage et de la tombe de sa fille; cette forêt, où
elle avait vécu, était devenue pour lui le bocage de la mort:
Comme l’arbre du Malabar, que l’on nomme triste et qui ne fleurit que la
nuit, son âme ne s’ouvrait plus qu’à des pensées de
deuil.
Rosalie conduisit Issabé à son
agoupa, qui était bien étroit, il est vrai, mais assez grand
pour contenir deux cœurs qui ne faisaient qu’un seul.
Etoile, le chien fidèle, ne voulut
jamais quitter le tertre où reposait sa maîtresse, et il ne
vivait que de ce que Lossima lui apportait chaque jour; il semblait dire:
« O vous, qui prétendez que l’animal est une machine, voyez si la
douleur de l’homme peut être plus grande que la mienne! »
Pâlki, la gracieuse biche, qui nourrissait
Atala de son lait pendant qu’elle vivait, broutait, tout près de
l’endroit où elle était ensevelie, les feuilles tendres de
quelques jeunes lauriers; et elle ne survécut pas longtemps
à celle qui la caressait chaque matin, en lui disant: “Pâlki,
va dans la forêt; laisse-moi seule; c’est l’heure de ma prière”
Le Père Emmanuel, qui avait blanchi dans les
missions indiennes, était de St-Malo; il avait connu l’infortuné
Lamennais et le magnifique Chateaubriand; et, lorsqu’il quitta la France
pour venir en Amérique, le sublime Ernest Hello grandissait en silence,
et devait bientôt surpasser, par sa foi et son génie, et Lamennais
et Chateaubriand.
Là où était autrefois
le Grand-Ermitage, il ne reste plus aujourd’hui que quelques vieux chênes
solitaires, et un groupe de mornes cyprès, dont les longs voiles
de mousse, semblables à des linceuls, flottent mélancoliquement
au-dessus de la place où fut le tertre de celle qui n’aima que Dieu
seul sur la terre.
Ces choses du passé et du désert
ont été racontées par une vénérable
Indienne, qui avait vu cent vingt-cinq fois les feuilles des arbres tomber
et couvrir la terre; le temps semblait l’avoir oubliée sur la route
des siècles, afin qu’elle gardât et transmit aux hommes ce
qui n’était écrit que dans sa mémoire séculaire.
Hopoyouksa, comme il a été dit
dans le cours de cette légende pathétique, s’enorgueillissait
d’appartenir à la plus haute noblesse bretonne; et Atala, par la
généalogie de sa mère, remontait jusqu’à Shouloush-Houma,
Souliers-Rouges, grand guerrier et habile diplomate de la noblesse indienne:
Elle participait donc au double éclat des deux noblesses extrêmes,—celle
de la civilisation et celle de la nature.
Hommes des cités, qui lirez cette légende
indienne, ne vous étonnez pas que cette enfant naïve des forêts
n’ait pas voulu de votre vieille civilisation; et que, éclose dans
le désert, elle ait voulu y mourir: Il est doux de voir se
coucher le soleil là où on l’a vu se lever; il est doux d’avoir
sa tombe là où fut son berceau!
Heureux ceux-là que le vent glacé
de l’exil n’a pas poussés si loin, qu’ils ne voient plus les accents
de la langue nationale.
Hommes du bruit et de l’éclat, hommes
de la publicité, ne cherchez pas à pénétrer
le mystère dont Atala a enveloppé sa vie; ne soulevez pas
les voiles qui recouvrent la tombe et le souvenir de celle qui a vécu
solitaire, et n’a aimé que Dieu seul.
Fin.
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