Comité De La Grande-Pointe
A Louis Domingeau
—
SCENES DE PRAIRIES
—
UN MEETING A LA GRANDE-POINTE
—
C’était cette année,
par une de ces douces et tièdes matinées de mars qui
font trouver que la vie est belle, tant elles sont belles elle-mêmes !
entourent l’homme de parfums, comme si des encensoirs brûlaient
sur sa route, et versent à flots des idées dans son
cerveau. C’était un de ces jours bénis où
commencent les fiançailles du soleil et de la terre. Les pêchers,
ces précurseurs du printemps, étaient couverts de leurs
fleurs découpées en étoiles ; les bourgeons
éclataient de tous les côtés comme des corsets
de femmes. C’étaient les fiançailles du soleil
et de la terre, avons-nous dit, – une de ces fêtes qui
retrempent les hommes forts et tuent les poitrinaires – douces
et pâles figures qui s’endorment quand les fleurs renaissent
quand la nature va être assez riche pour jeter son manteau vert
sur les fosses fraîchement creusées.
Ce jour-là, un mouvement extraordinaire
s’était fait remarquer dans les rues de la bonne ville
de Saint-Martin, – rues calmes et paisibles d’ordinaire
comme les cours intérieures d’un couvent, surtout depuis
que les comités ont balayé les ordures sociales qu’on
y voyait autrefois. La place de l’église s’était
remplie de voitures et de cavaliers en habits de fête ;
une voiture entre autres était arrivée chargée
de jeunes filles vêtues de blanc, ce qui la faisait ressemblerà
une corbeille de lis vivants ; une bannière, ornée
de devises et d’arabesques d’or, avait livré au
vent ses flammes virginales ; puis voitures et cavaliers s’étaient
formés en procession, bannière et corbeille de lis vivants
en tête, et avaient pris le chemin du Pont-Braux.
Cette procession était composée
de démocrates qui allaient remercier leurs frères de
la Grande-Pointe de la part glorieuse qu’ils avaient prise aux
grandes élections de l’an dernier.
Elle marchait vite, la vaillante caravane,
car il lui tardait d’arriver au but ; car elle savait qu’à
son arrivée, elle serait acclamée par une foule aux
admirations méridionales. Nous avons lu quelque part, dans
un livre de voyages :
« Quand il va visiter un foyer
ami, le cheval se fait d’instinct le complice de l’homme.
Ses pieds semblent prendre des ailes pour arriver plus vite au but.
»
La procession allait donc vite, cite,
cite, comme le cheval fantastique des ballades allemandes.
Elle allait comme vont, dans notre
pays, les voitures qui escortent une blanche mariée à
l’église. Et c’étaient des éclats
de rire argentins ! et des lambeaux de chansons jetés
au vent ! et de la joie dans les yeux ! et du bonheur sur
les lèvres ! Et la corbeille de lis vivants, placée
en tête du cortège, se changeait parfois en un congrès
d’oiseux-moqueurs jetant au vent les chansons les plus harmonieuses
de leur répertoire.
Et tous saluaient le bonheur qui passait
sous la forme de ces jeunes gens et de ces robes virginales dont les
flots blancs flottaient au vent en dehors des voitures.
« Hourrah ! criait-on sur
leur passage :
— Hourrah ! » répondait
la caravane.
Et elle disparaissait ensuite dans
la poussière de la route.
Ici-bas, la réalité est
souvent éphémère comme le rêve !
La caravane eut bientôt atteint
le Pont-Braux, joli village qui a poussé, on ne sait trop pourquoi,
sur le bayou Teche, comme une de ces jolies fleurs qui ne s’épanouissent
que dans la solitude.
Là aussi on cria hourrah !
à ceux qui passaient.
A quelques milles du Pont-Braux, on
vit une nuée de cavaliers dans la prairie : c’étaient
les jeunes gens de la Grande-Pointe qui venaient saluer leurs amis
de Saint-Martin.
La bannière que les démocrates
de Saint-Martin venaient offrir à leurs frères de la
Grande-Pointe et qui avait été portée jusque-là
par M. Bienvenu, cette bannière passa entre les mains de M.
Ltiolais, un vieillard qui porte ses quatre-vingts ans plus lestement
que beaucoup de jeunes gens leur vingtième année –
un de ces Nestors homériques qui semblent avoir été
coulés en bronze et qui sont si forts qu’on se demande
s’ils vaincront le temps où s’ils seront vaincus
par lui.
Le cortège s’avança
alors processionnellement, et bannière en tête, vers
les chênes séculaires du colonel Thorne.
Après la bannière, marchaient
un jeune homme et une jeune fille de seize ans, vêtue de blanc.
Le jeune homme est à la fois un grand cœur et une belle
intelligence—il se nomme Alcée Judice. La jeune fille...
permettez-nous, mademoiselle, de vous voiler comme l’était
l’Isis égyptienne. Nous jetons ce voile sur votre gracieux
visage à la requête de ceux qui vous ont vue et entendue
ce jour-là et qui désirent garder pour eux les impressions
poétiques que vous leur avez laissées.
Le colonel Thorne, un Américain
qui n’a jamais sucé le lait de mamelles demi-blanches
et demi-africaines de madame Beecher Stowe, le colonel Thorne reçut
cette nombreuse et vaillante cohorte de démocrates qui venait
à lui.
Un de nos amis, Edgard Voorhies, lui
répondit au nom de la caravane, et le meeting commença.
La belle et gracieuse jeune fille,
vêtue de blanc, monta avec la légèreté
d’un sylphe sur la tribune, dressé sous deux grands chênes
et saisit la bannière d’une de ses mains frêles
et blanches. Fière et calme, elle regarda la foule. On eût
dit l’ange, ou plutôt le génie vivant de la patrie.
Alors, de sa voix douce et vibrante,
elle offrit ce drapeau à la nombreuse population de la Grande-Pointe
massée à ses pieds.
« Vous avez vaincu, leur dit-elle,
et vous avez mérité des couronnes ; aussi ce drapeau
en est chargé. Seulement, les nôtres sont tressées
avec des fleurs. Celles-là n’ont jamais coûté
une larme à l’humanité.
— Bravo ! », cria
la foule, et deux ou trois bouquets allèrent tomber aux pieds
de la jeune fille.
— Ces fleurs continua-t-elle,
je veux en jeter à poignées à mes sœurs
de la Grande-Pointe. Mes sœurs, n’aimons que des démocrates !
»
Puis, levant son front sur le drapeau
qu’elle présentait :
« On dit, ajouta elle avec une
chaleur qui donna un cachet d’inspiration à son jeune
et virginal visage – on dit que la bénédiction
des vierges porte bonheur... Eh bien ! drapeau, je te bénis
de ma main encore presque enfantine ; tu vaincras ! »
Et, en disant ces mots, le front de
la jeune fille avait rayonné d’orgueil et sa voix harmonieuse
avait été porter dans tous les cœurs la foi dans
la patrie dont elle était elle-même animée.
Puis elle descendait de la tribune,
modeste, rougissante et blanche comme ces vaporeuses apparitions que
les poètes de vingt ans voient parfois dans les nuages. Son
rôle fini, la prêtresse de la démocratie était
redevenue une vierge timide, craignant les regards comme la violette
qui se cache à l’ombre des buissons. Elle était
revenue s’asseoir au milieu de ses compagnes, ne désirent
pas même être vue comme la Galathée de Virgile.
Après la jeune fille, vint Alcée
Judice, l’orateur du jour, comme disent les bulletins américains.
Alcée Judice n’est pas
orateur à la façon de ceux qui avant d’aborder
la tribune, mettent des gants, boivent deux ou trois verres d’eau
sucrée et se bourrent de parfums comme les momies contemporaines
de Pharaon ou de Séseostris. Il n’enferme ni ses haines,
ni ses amitiés dans des phrases peignées, vernies, tirées,
comme on dit vulgairement, à quatre épingles, et qui
ont l’air de sortir plutôt de chez un tailleur, roi de
la mode, que de l’académie. Quand il parle, il est l’esclave
de ses impressions ; il sent, il éprouve ce qu’il
dit comme les artistes de bon aloi. Nerveux, impressionnable à
l’excès, homme-sensitive, si l’on peut se servir
de cette expression, aucune sensation ne lui est étrangère.
Les élans d’amitié et d’indignation lui
sont familiers et les uns et les autres le font souffrir. Il est en
mot le Barbier de la tribune attakapienne.
Son discours – reproduit plus
tard par le Démocrate – tonna, rugit, flagella les ennemis,
encouragea les démocrates et finit par des phrases toutes poétiques
à l’adresse des dames groupées au pied de la tribune.
« Dans toutes les grandes crises
sociales, dit-il, on trouve une figure de femme. Marie est la mère
d’un fils qui a régénéré le monde ;
Jeanne-d’Arc sauva la France, occupée aux trois quarts
par les Anglais. Femmes américaines, imitez Marie et Jeanne
d’Arc régénérez et sauvez l’Union.
»
Et chacun d’applaudir et les
dames de crever leurs gants quand le jeune orateur descendit de la
tribune.
N’est-ce pas, Alcée, que
l’encens populaire est doux à respirer surtout lorsqu’on
le respire en prêchant de bonnes causes, et non la guerre et
la haine ?
Après les discours le dîner ;
c’est-à-dire un repas d’Homère ou bien,
si nos lecteurs l’aiment mieux, une répétition
des noces de Gamache. Inter pocula, on but à la jeune fée
qui avait ouvert la fête ; au colonel Thorne ; à
la démocratie ; à son triomphe, si désirable
hélas ! dans la paroisse Saint-Martinville, &c., &c.
Notre ami, Edgard Voorhies, semblait se multiplier au milieu de ce
feu roulant de toasts qui sollicitaient une réponse –
réponse que, grâce à sa facilité bien connue,
il était toujours avec succès, parce que son cœur
venait toujours en aide à son esprit.
Le dîner fini et pendant qu’Ed
Voorhies, excellent artiste autant qu’orateur facile, jouait
sur son violon le Finale de Lucie, ce chef-d’œuvre des
élégies passées, présentes et futures,
que Donizetti a probablement dérobé aux phalanges chantantes
du ciel – Alcée Judice, tout échauffé encore
de son triomphe oratoire, avait vu, perdu dans la foule, un jeune
homme qui avait sur le champ attiré son attention.
Ce jeune homme pouvait avoir trente
ans. Yeux et cheveux noirs, teint bistré, lèvres fines,
visage exprimant à la fois la douceur et la résolution,
corps frêle mais cachant des nerfs d’acier sous des apparences
délicates, taille moyenne ; c’est ainsi que sa ceinture
de cuir verni supportant un revolver de Colt devait révéler
aux curieux que ce spectateur était membre d’un Comité
de Vigilance.
Alcée alla à lui.
« Bonjour, monsieur Domingeau
», lui dit-il en lui tendant la main.
Le jeune homme interpellé tourna
vers Alcée sa figure franche et loyale.
« Bonjour, Alcée. Laissez-moi
écouter jusqu’à la fin ce délicieux finale
de Lucie qu’Edgard Voorhies exécute de main de maître,
et je suis à vous. »
Ed. Voorhies finit, nous ne dirons
pas de chanter, mais de pleurer cet adorable chant de douleur, qui
doit avoir été inspiré à Donizetti par
les auges, et descendit de la tribune, criblé d’applaudissements
et bombardé de bouquets.
Le jeune homme au revolver mit alors
sa main dans celle d’Alcée, et d’une voix vibrante :
« Eh bien ! mon jeune Vigilant,
comment allez-vous, vous et votre Comité de Saint-Martin ?
Avez-vous encore de la besogne à faire ? Reste-t-il encore
là-bas de la graine de brigands ?
— Mon Comité va bien,
ami. Pouls réguliers, santés opulentes, ambitions à
la hauteur des santés, musée d’individus plus
savants les uns que les autres... Diable, mon jeune capitaine, vous
êtes bien hardi en demandant si le Comité de Saint-Martin
est malade : est-ce que les maladies oseraient s’attaquer
à des gaillards de cette trempe ? »
Domingeau sourit.
« Alcée, dit-il, vous
vous êtes mépris à dessein sur mes paroles. C’est
un crime avec préméditation ; mais je suis bon
prince et vous pardonne. Laissez-moi vous parler toutefois un langage
plus clair. Avez-vous gagné beaucoup de terrain ?
— Oui, grâce à Dieu,
et la paroisse se trouve couverte de Comités ; mais notre
village est rempli d’hommes qui nous font une opposition sourde,
mais incessante. S’ils avaient mis le feu à toutes leurs
mines, nous aurions déjà sauté trente mille fois...
Mais vous, continua-t-il en regardant attentivement Domingeau, êtes-vous
au bout de votre carrière ? Avez-vous brisé le
balai dont vous vous êtes si bien servi contre la canaille ?
— Non, vive Dieu, le balai est
intact. Nous n’avons pas de vaisseaux pour l’arborer au
grand mât comme Ruyter, mais nous le conserverons tant que notre
société aura besoin de nettoyage, et je vous réponds
que personne ne viendra le décolorer.
— J’aime à vous
entendre parler ainsi, fit Alcée. Notre cause – la cause
des gens d’honneur ! la cause qui aurait dû rallier
à elle toutes les forces vives du pays ! – cette
cause sacrée, on lui fait une guerre à l’Indienne,
on lui tend des pièges-à-loups. Ceux qui ont voulu la
tuer en attirant sur nous la guerre civile mendient aujourd’hui
nos suffrages... et vont boire ensuite à notre extermination.
Le juge d’un district voisin désavoue la part officielle
qu’il a prise à la guerre qui nous est faite et malgré
l’invraisemblance de cet aveu, recrutera peut-être quelques
badauds qui n’ont ni indépendance, ni dignité...
quelques badauds pris dans notre association. Un grand poète,
Lord Byron, je crois, a défini la vie : “Une coupe
d’amertume ; ” cette amertume, mon jeune capitaine,
je l’ai trouvée souvent dans ma Comité de Vigilance,
comme dans mes plaisirs. »
Le capitaine sourit à la misanthropie
d’Alcée.
« Eh ! qu’importent
les pièges, les embûches ! Ces armes se retournent
toujours contre ceux qui les emploient. Un juge intrigue contre les
Comités, dites-vous ? Qu’importe ! S’il
y a des badauds disposés à voter pour lui, je dirai
encore : Qu’importe ! Ce juge et ses agents seront
brisés comme verre devant le tribunal populaire. On renverra
le juge à son cabinet d’avocat où il pourra se
mirer dans le Code Civil, si toutefois le Code Civil a une glace ;
les autres aboyeurs, gens nuls et sans crédit, seront aussi
renvoyés à l’obscurité dont ils feront
le plus bel ornement, sans que personne s’en doute. Ils disparaîtront
de la scène comme des étoiles nébuleuses et,
en vérité ! la société ne daignera
pas s’apercevoir de leur absence et encore moins les regretter.
— Vous avez raison, lui dit Alcée ;
le droit est comme le soleil. Aveugle qui ne le reconnaîtrait
pas. J’ai foi, comme vous, et une foi illimitée dans
notre mission. Des hommes médiocres ou béotiens, amis
ou ennemis, ont beau embarrasser notre route. Le bon sens public,
aidé de nos publications, de nos discours, broiera les uns,
les ennemis ; quant aux autres, nous les écarterons du
bras, si nous les trouvons sur notre route, et nous marcherons comme
si notre voie était large et unie comme un chemin de fer.
— Bravo ! dit Domingeau ;
la foi vous revient, c’est bien heureux ! J’aurais
été désolé de vous voir douter, vous,
une de nos forces vives. Quant à moi, j’ai fait comme
vous, j’ai voué ma vie à la cause des Comités.
Régénérer le pays, restaurer la justice, chasser
les brigands qui régnaient chez nous par le vol, l’incendie,
le meurtre, le parjure, m’a paru une tâche digne de celui
qui tient à l’honneur de la Louisiane, et je suis plus
fier de moi-même, et me crois meilleur citoyen que les ennemis,
les indifférents ou les tièdes, depuis que j’ai
rendu ce service à la société.
— Mon capitaine, vous êtes
un noble cœur, lui dit Alcée, séduit par ce langage
si franc et si sympathique ; racontez-moi les pages les plus
intéressantes de l’histoire de votre Comité. un
de mes amis écrit un livre pour conserver le souvenir de ce
que nous avons fait. Ne pouvant venir, il m’a chargé
de recueillir des notes sur vos faits et gestes. contez-moi, je vous
le répète, vos pages les plus dramatiques ; je
les lui redirai.
— J’ai certains épisodes
qui en valent la peine », dit Domingeau, en entraînant
Alcée au pied d’un chêne vert qui tordait sur le
sol des racines gigantesques. Les deux amis s’assirent fraternellement
et côte à côte, sur une des racines. A ce moment,
le violon d’Ed. Voorhies chantait au public la Folle de Grisar.
Domingeau écouta la première
strophe avec sensualité qui lui sera pardonnée, nous
l’espérons, car l’amour de la musique n’a
pas encore été classé au nombre des sept péchés
capitaux.
« Pardonnez-moi cette pause,
fit-il, j’adore la musique, et le violon d’Edgard Voorhies
qui sait si bien pleurer, rire et chanter. »
Et il commença son récit,
qu’Alcée a bien voulu vous redire.
—
UN DISCIPLE DE Mme BEECHER STOWE
—
UN SECTAIRE
Il y a quelques années, il
nous arriva du Nord un jeune Américain, blond comme un épi
de blé, rose comme une pomme d’api, svelte, élancé
comme tous ceux de sa race, ou pour mieux dire comme la moitié
de sa race ; car une moitié est mince, – je pourrais
dire maigre, mais je ne le dis pas, par courtoisie internationale
– comme le manche d’un balai – et l’autre
obèse à se demander s’il n’y a pas, dans
la création, des créatures de Dieu qui tiennent le milieu
entre l’homme et le mastodonte. Il venait du Yale College, où
il paraissait avoir fait d’excellentes études ;
il récitait par cœur le Lara de Lord Byron, avait choisi
comme Vade mecum l’Oncle Tom de Mme Stowe,
et adressait souvent des vers à la petite Evangéline
qui, comme vous le savez, meurt jeune à la Nouvelle-Orléans,
dans les bras de l’Oncle Tom, – et meurt de la
mort des anges... à ce qu’assure du moins son historiographe,
Mme Beecher Stowe.
Il avait la raideur automatique de
sa race ; il était peu communicatif avec ses voisins et
rêveur comme un Écossais qui a lu Ossian.
On le voyait passer parfois d’un
par lent et l’air grave, sur nos sentiers ; parfois il
feuilletait attentivement son cher Oncle Tom ; parfois aussi
il improvisait des monologues qui n’avaient pour confidents
que nos vaches plongées dans l’herbe jusqu’au poitrail
et effarouchées par son approche, ou nos vieux grands arbres,
qui, dans leur jeunesse, avaient dû abriter des hôtes
moins mélancoliques et partant plus réjouissants. Ses
yeux brillaient d’un feu sombre, comme ceux de tous les fanatiques
qui sont prêts à jouer leur vie sur une idée.
Ce signe psychologique n’était
pas menteur chez lui.
Il était bien réellement
obsédé par une idée qui s’était
peu à peu emparée de lui, dans ces collèges du
Nord où nos bons habitants ont encore la niaiserie d’envoyer
leurs enfants. Cette idée l’avait étreint comme
l’ange étreignit Jacob dans la lutte symbolique que nous
a transmise la Bible ; il en était devenu le serviteur,
ou, pour employer un mot plus vrai, l’esclave : c’était
de continuer la mission de John Brown, dût-il, comme lui, trouver
sur sa route un échafaud.
La foi soulève des montagnes,
dit l’Écriture Sainte ; et le fanatisme ?...
Un nègre se trouvait-il sur
sa route, il le saluait comme il eût salue le président
des Etats-Unis, passant dans les rues de New-York. Il mettait sa main
blanche dans la patte noire et calleuse de ce nègre, s’informait
des bons ou des mauvais traitements qu’il éprouvait chez
son maître ; lui demandait s’il était marié,
si sa femme était bonne et fidèle (fidèle, hein ?
Qu’est-ce que vous en dites ?), si ses enfants le respectaient,
et autres questions saugrenues auxquelles le nègre ne comprenait
rien. Puis, c’était une longue conversation, mêlée
de mysticisme religieux et de tirades contre l’esclavage, empruntées
aux discours de M. Seward ou à la Tribune, – tandis que
le nègre écoutait et comprenait aussi peu que si on
lui avait parlé hébreu. Étrange auditoire et
missionnaire plus étrange encore ! Nos nègres ne
comprenaient rien à cette éloquence septentrionale,
et le missionnaire de Greelet et de Seward continuait de jeter sa
poudre aux moineaux de St-Paul de Loanda.
C’était en vérité
un homme robuste dans sa foi que maître John W...
Voyait-il briller sur son chemin l’œil
noir d’une négresse sortant du clos, toute suante et
exhalant cette horrible odeur de musc, qui me ferait fuir du paradis,
si j’étais condamné à l’y respirer,
John W... s’inclinait devant elle avec autant de respect que
s’il avait salué la duchesse de Sutherland. La négresse
s’arrêtait tout étonnée et se demandait
si cet homme n’était pas un mendiant qui venait faire
appel à sa bourse, hypothèse qu’elle repoussait
bien vite, grâce à la propreté de ses habits et
à l’élégance de sa tenue. Alors la négresse
continuait son chemin en jetant des regards de biche effarouchée
sur cet étrange personnage qui la poursuivait dans l’attitude
la plus respectueuse et avec tous les signes d’une muette adoration.
La plupart ne comprenaient, par conséquent, les my angel, my
love, dont il bourrait ses phrases comme on bourre invariablement
des canons avec des boulets, oh ! celles-là découvraient
effrontément leurs dents blanches et lui envoyaient au visage
de francs éclats de rire.
John recevait les rebuffades des filles
de la nuit avec la patience angélique d’un sectaire.
« Je serai peut-être plus heureux demain », devait-il
se dire, le soir, dans sa chambre de célibataire ; et
il s’endormait avec l’espoir de ne pas perdre sa journée
du lendemain. Dans son sommeil, il rêvait qu’il épousait
une fille d’un de ces roitelets noirs qui campent dans les sables
torrides de l’Afrique ; qu’il forçait par
les armes les tribus voisines à renoncer à l’usage
barbare de la traite ; qu’après force campagnes,
il réunissait en une puissante unité toutes les tribus
nègres ; qu’ il abolissait l’esclavage dans
toute l’Amérique et que tous les esclaves émancipés
venaient se ranger sous ses drapeaux en criant : Vive la Liberté !
Ah ! je vous répète,
Alcée, c’était un ardent sectaire que maître
John W... et le vieux Brown aurait pu l’avouer pour son fils
du haut de sa potence virginienne.
Nous connaissions tous la chasse aux
nègres faite journellement par ce chasseur septentrional et
nous ne nous inquiétions pas. L’idée que John
pût séduire nos nègres et nos négresses
avec des fleurs de rhétorique prises dans Moore ou dans Longfellow,
cette idée nous paraissait si folle, si absurde, qu’un
de nos habitants l’ayant émise un samedi, au bal, souleva
un un orage de rires qui ne se dissipa qu’au bout de quinze
jours. Pour nous, John n’était alors qu’un de ces
fous inoffensifs à qui on laisse leur marotte comme leur poupée
aux enfants. La folie est sacrée chez nous comme le malheur.
On le laissait donc libre de catéchiser les nègres et
l’on ne daignait pas même le surveiller, car on ne le
craignait pas. Une croyance, fondée bien ou mal, est un bandeau
qu’on se noue souvent sur les yeux et que l’homme aveugle
ne dénoue que lorsqu’il en est sommé par la réalité.
LA DEMANDE EN MARIAGE
Il paraît que John, le fou,
à force de murmurer des my love et des my angel aux noires
filles de l’Afrique, qui, du reste, sont loin d’être
des Lucrèce, – il paraît, dis-je, que John avait
rencontré sur sa route une jeune négresse, un beau brin
de fille, ma foi ! si toutefois une Africaine peut-être
belle, et qu’il lui avait fait l’honneur de lui vouer
un amour platonique, l’imbécile !...
Et, en disant ce mot, le jeune capitaine
lança une fusée d’éclats de rire qui avaient
un sens que nous sommes heureux de pouvoir nous dispenser de traduire.
« Continuez, lui dit Alcée,
je commence à m’intéresser à votre narration.
»
Oui, il lui avait fait l’honneur
de l’aimer d’un amour platonique... Ha ! ha !
ha ! ha !... d’un amour, pour le bon motif... Sur
ma parole ! il y a de quoi rire à mourir, rien que d’y
penser. Il avait à peine baisé les doigts calleux de
la fille de Cham ; elle était pour lui une Jeanne d’Arc,
une vierge... noire, c’est vrai, mais il avait lu dans le Cantique
de Cantiques : Nigra sum, sed formoda, et sa conscience s’en
était trouvée parfaitement en repos. Si le poète
de la Bible avait aimé la Sulamite, il pouvait bien aimer,
au dix-neuvième siècle, une esclave qui descendait peut-être
de la négresse biblique. Il respectait cette esclave, comme
nous respectons, nous, ces adorables jeunes filles blanches qui, en
ce moment, écoutent Edgard Voorhies de toutes leurs oreilles.
Sur l’honneur ! c’était de la folie à
la trente-troisième puissance, et si, plus tard, il n’avait
pas enlevé cette même esclave, ce qui est un vol puni
de bagne, je regretterais de ne pas lui avoir fait faire connaissance
avec l’hospice des fous plutôt qu’avec le fouet
de mon Comité.
Un jour, le propriétaire de
la Sulamite américaine, assis sur sa galerie, roulait une cigarette
entre ses doigts et se disposait à passer un quart-d’heure
de far niente, en se noyant dans les rêves que la fumée
du tabac fait monter au cerveau.
John se présenta chez lui, grave,
mélancolique comme à l’ordinaire. L’habitant
lui tendit une main cordiale.
« Voulez-vous boire un coup ?
» lui demanda-t-il après avoir échangé
quelques paroles avec lui.
« Je ne bois jamais, répondit
le jeune américain, en s’asseyant.
— Tous les méchants sont
buveurs d’eau », murmura l’habitant.
John ne sourit même pas à
cette boutade toute gauloise. Il passait la main dans les cheveux
et semblait se recueillir.
L’habitant avait allumé
son cigare et s’était noyé dans des flots bleuâtres
de fumée comme un dieu olympien dans des nuages ; mais
en fumant voluptueusement son cigare, il étudiait la silencieuse
figure qui posait devant lui, froide et immobile comme un statue de
membre. Comme son silence se prolongeait, et que nos habitants ne
sont guère patients, (la patience, vous le savez, est leur
moindre défaut) l’habitant prit brusquement la parole.
« A quoi dois-je l’honneur
de votre visite, John ? »
John leva ses yeux bleus qui semblaient
brûler du feu d’une idée fixe.
« Sir, dit-il, je voudrais avoir
une petite conversation avec vous ; mais le sujet en est si étrange,
il va tellement vous froisser, vous, homme du Sud et possesseur d’esclaves,
que je ne sais comment l’aborder.
— Dites toujours.
— Mais...
— Parlez, John, et parlez sans
crainte. Satan viendrait en personne que je lui donnerais audience...
entendez-vous ? Est-ce un malheur que vous venez m’apprendre ?
Saint-Martin a-t-il été brûlé par des bandits
oubliés par son Comité de Vigilance ? Ses maisons
ont-elles été pillées par eux ? Ces aimables
bandits, choyés par Martel, Tom Lewis et tant d’autres,
ont-ils assassiné quelque jeune fille ou quelque mère
de famille ? Parlez. Le malheur est-il plus grand ? Parlez
encore. Mes oreilles peuvent tout entendre, car ma raison est prête
à tout. »
John se leva, et dans l’attitude
de la prière :
« Sir, fit-il d’une voix
pure et douce comme les notes d’une mandoline, aucun malheur
n’a, que je sache, frappé la paroisse Saint-Martin ;
les Comités jugent et exécutent aux applaudissements
de toute la paroisse... et ils font bien si la justice est, comme
on le dit, vénale, lâche ou impuissante. Si les Comités
frappent avec justice, ce dont je ne doute pas, ils font acte de bons
citoyens, car, pour me servir des paroles de l’Écriture,
ils font ce que le Christ fera au jugement dernier : ils séparent
les bons d’avec les mauvais. Justes, je les bénis, comme
je les maudirais s’ils étaient injustes ou iniques. Sir,
j’ai à vous parler d’un sujet plus important.
— Diable ! fit l’habitant,
se parlant à lui-même, est-ce qu’il m’apporterait
des dépêches de Napoléon III ou de la reine d’Angleterre ?
— Sir, continua John de sa voix
calme et comme s’il avait surpris la pensée de l’habitant,
ne cherchez pas le sujet de notre entretien hors de chez vous. Il
aura pour cadre l’enceinte de votre cour et pour témoins
les arbres qui vous ont vu naître, comme ils verront naître
les enfants de vos petits-enfants. Ils sont plus forts, plus vivaces
que nous, ces arbres ! Ils voient les berceaux comme ils voient
les tombes... C’est un privilège, mais peut-être
sont-ils moins heureux que nous. »
Décidément la conversation
prenait un caractère de mysticisme. L’habitant commençait
à ne plus comprendre.
« Oui, les arbres sont moins
heureux que nous, car ils n’aiment pas, ils ne détestent
pas, ils ne sentent pas. Qu’un orage brise leurs feuilles ou
torde leurs branches, ils en seront souffrants ou languissants peut-être,
mais Dieu a placé dans les cieux un médecin qui est
l’ennemi des hommes, mais qui est l’ami ou plutôt
le père des fleurs et des arbres. Ils n’aiment pas, ils
ne souffrant pas, vos arbres, car demain, si vous mouriez, ils ne
vous donneraient d’autres pleurs que les larmes de rosée
que la nuit aurait suspendues à leurs branches, –tandis
que moi, je souffre et j’aime.
— Pourquoi n’ai-je pas
mon ami Bétourné sous la main, pensa l’habitant
en voyant l’exaltation de John aller crescendo. M’est
avis qu’il a plus besoin d’un coup de lancette que de
conseil. »
Le jeune sectaire ne s’était
pas tû pendant le monologue mental de l’habitant ;
il avait continué lentement et impassiblement l’expression
de sa pensée. Dans la conversation des monomanes, il y a parfois
des fils qui se brisent, mais jamais celui que nous pourrions appeler
le fil conducteur de leur idée.
« Je souffre et j’aime,
avait-il dit sans remarquer l’air distrait de l’habitant.
Je souffre... et je souffre parce que j’aime.
— Et qui diable aimez-vous ?
s’exclama l’habitant peu habitué à ces phrases
mélodramatiques. Et qu’est-ce que cela me fait, à
moi, que vous aimez ou non ? Courez dire cela à votre
belle et... allez au diable, mais surtout ne revenez pas !
— Sir, écoutez-moi, répliqua
John d’une voix si calme, qu’on aurait cru qu’il
était étranger aux passions de la terre ; si j’avais
aimé une de ces belles jeunes filles blanches qui sont comme
les anges des foyers de la Grande-Pointe, j’aurais été
à elle avec le respect qu’un gentilhomme doit toujours
avoir pour les jeunes filles, et je n’aurais pris ni vous, ni
personne pour interprète entre elle et mon cœur. Car elle
sont libres, ces jeunes filles ! Elles ne sont la propriété
de personne, ces jeunes filles ! Elles ne relèvent que
de Dieu et d’elles-mêmes... mais...
— Ami John, interrompit l’habitant
presque épouvanté, est-ce que vous allez me nommer votre
ambassadeur extraordinaire à Haïti pour demander Mlle
Geffrard en mariage ? »
John n’était pas sorti
de son rail. Esclave de son idée, il allait droit devant lui
comme un wagon de chemin de fer.
« Non, je n’ai pas été
chercher mes amours par delà la mer, dans cette île aimée
du soleil, où l’immortel auteur de l’Oncle
Tom aurait du avoir un trône, si Soulouque et Geffrard
ensuite, n’avaient pas usurpé sa place. Elles sont libres
là bas, libres comme l’air les brunes filles de l’Afrique.
Cette corbeille de fleurs, qu’on appelle Haïti, a eu sa
rédemption. C’est en Amérique qu’il reste
à racheter des corps et des âmes. Celle que j’aime
est une esclave, rien qu’une esclave... c’est-à-dire
votre chose... votre propriété... votre propriété
comme vos trois vaches laitières, comme votre cheval de course,
Nelson, comme Lovely, le cheval de votre dame. J’aime Anita ;
Anita est votre chose... votre propriété... vous voyez
donc bien, sir, que je suis obligé de vous demander sa main.
— Me de-man-der sa main !
», objecta l’habitant qui leva les yeux au ciel comme
si la tortue, qui tua un philosophe de l’antiquité, allait
tomber sur sa tête ; « me demander sa main !...
»
Après cette seconde exclamation,
les yeux de l’habitant, qui s’étaient d’abord
injectés de colère, rayonnèrent la pitié
et la douceur. Il se leva, jeta sa cigarette au loin, et prenant le
jeune sectaire par le bras, il l’entraîna dans un coin
de la galerie.
« John ! lui dit-il, vous
êtes fou, et à ce titre, je vous pardonne ce que vous
venez de me dire. Épouser une négresse !... vous,
vous, lettré ! instruit ! intelligent ! vous
qui avez des mains douces et souples au toucher comme un gant de femme !
vous, épouser une négresse !... D’abord nos
lois vous le défendent, – lois raides et inflexibles
comme cette barre de fer qui se dresse en paratonnerre au-dessus de
ma maison.
— J’épouserai Anita,
fit John de sa voix lente et douce.
— Ensuite continua l’habitant,
sans remarquer l’interruption du jeune sectaire, ensuite vous
vous heurteriez à une autre barre de fer non moins raide, non
moins inflexible que la première : nos préjuges,
nos justes préjugés ! Ceux-là vous flétriraient
comme un repris de justice ! Ceux-là vous marqueraient
à la joue et à l’épaule ! Ceux-là
vous chasseraient de la société de vos pareils !
Ceux-là vous proclameraient abject et infâme ! Ceux-là,
vous sentez-vous assez de courage pour les braver !
— J’épouserai Anita,
répéta John.
— Et si vous braviez nos préjugés,
si je vous laissais commettre cette faute, ou plutôt ce suicide
de votre jeunesse et de votre avenir pour qui feriez-vous tous ces
sacrifices, toutes ces immolations ? Pour une femme que vingt
bras ont pétrie, que vingt individus ont connue et ensuite
repoussée comme un haillon, et dont la couronne virginale a
été balayée par tous les vents du ciel, avant
que vous eussiez vous-même levé les yeux sur aucune femme.
Épouser une créature qui est devenue la chose, la propriété
de tout le monde, une espèce de voie publique sur laquelle
la foule passait hier et passera demain ! épouser une
pareille créature ! Mais, John, vous n’y pensez
pas ! »
Et, prenant un accent paternel qui
parut aller un moment au cœur du jeune homme :
« John, lui dit-il, quand les
passions ont commencé à s’éveiller en vous ;
quand la plus noble, la plus divine, l’amour, a commencé
à chanter dans votre âme ; John, la première
fois que vous avez frissonné au frôlement d’une
robe de soie ou à la mélodie d’une parole de femme,
vous avez dû faire un rêve que nous faisons tous. N’avez-vous
pas rêvé que vous aimiez une jeune fille, une vierge,
belle comme ces créations idéales qui tombent du pinceau
des artistes de l’Angleterre ? N’avez-vous pas rêvé
que la jeune fille vous aimait, que vos parents approuvaient votre
union, que, blanche comme une fée et couronnée comme
une reine, elle mettait sa main dans votre main et que vous alliez
tous deux triomphalement à une église dont la cloche
semblait vous appeler par se joyeuses volées ? A votre
arrivée, ses cantilènes sonores ; le prêtre
vous bénissait et vous vous retiriez... heureux comme un roi,
en regardant avec adoration la vierge dont le prêtre venait !
de faire votre épouse. Vous avez fait ce rêve, n’est-ce
pas ? Eh bien ! si vous épousiez Anita, où
seraient le prêtre, l’encens, la prière ?
et surtout, malheureux enfant la couronne, le couronne virginale de
votre fiancée ?
— J’épouserai Anita !
J’épouserai Anita ! »
En entendant ces mots qui prouvaient
que John était, plus que jamais, retranché dans son
idée, la figure de l’habitant prit une profonde expression
de tristesse.
« John, lui dit-il, Dieu est
témoin que j’ai fait tout mon possible pour vous dissuader
d’un projet aussi odieux qu’intense ; maintenant,
il me reste un autre rôle à remplir. Puisque mes conseils
n’ont pu aller jusqu’à votre cœur ; puisque
décidément la fille de la nuit a plus au filles de la
lumière, moi qui veux vous empêcher de jouer votre honneur
sur ce stupide coup de dé ; moi, qui veux vous épargner,
s’il est possible, le bagne et peut-être pis encore, je
vous interdis l’accès de ma maison, et malheur à
vous, si je vous vois seulement rôder dans mon voisinage !
J’appelle le Comité de Vigilance et je vous fais lyncher.
— Le lynch, à moi !
dit John en bondissant comme si la lanière d’un fouet
l’avait déjà touché.
— Oui, le lynch à vous,
comme à tous ceux qui toucheront à l’esclavage.
Nos nègres sont notre propriété, comme vous l’avez
dit vous-même ; et qui attentera à notre propriété,
jouera son honneur ou sa tête, sachez-le, maître John !
— Le Christ et John Brown sont
morts tous les deux pour la rédemption d’un peuple.
— Associer le fils de Dieu avec
un voleur, est un sacrilège, maître John ; donc
je ne vous répondrai pas. Maintenant, un dernier mot, et mon
hôte, mais comme un homme que je chasse comme un laquais. Surtout,
tenez-vous en éloigné comme d’un lieu qui serait
infecté de que prétexte que ce pût être,
vous auriez affaire au fouet du Juge Lynch. »
John se leva, pourpre de l’injure
qu’il venait de recevoir, mais n’ayant rien perdu de sa
sérénité. Il salua légèrement l’habitant,
jeta son chapeau sur sa chevelure blonde et s’éloigna
lentement de la maison qui venait d se fermer pour lui.
« C’est égal, murmura-t-il
en s’engageant dans le premier sentier qui se présenta,
devant lui, les hommes ne peuvent empêcher ce que Dieu approuve ;
j’épouserai Anita ! »
L’ÉVASION.
Le même jour, John avait été
mis en surveillance par le Comité que j’ai l’honneur
de commander.
Vous savez ce que valent mes gars et
avec quelle ardeur ils prennent les armes, lorsque je leur annonce
qu’il y a quelque chasse aux bandits à faire, ici et
ailleurs. La surveillance dont John fut entouré fut donc active,
incessante. L’œil du comité fut ouvert jour et nuit
sur toutes ses actions ; si bien que, pendant une semaine, j’aurais
pu rendre des points, pour la précision et l’exactitude
de mes renseignements, au préfet de police de Paris. (J’aurais
cité la police de la Nouvelle-Orléans, par fierté
nationale ; mais elle vaut si peu de chose que mon patriotisme
ne pouvait aller jusque-là.)
Donc, pendant quelques jours, tous
les rapports dirent unanimement que John passait tout son temps à
lire, à écrire et parfois à tracer sur le papier
des lignes de longueur inégale que mes agents reconnurent être
des vers anglais. Ils l’entendirent même souvent déclamer
une strophe dont il disait les premiers mots lentement, et avec ce
timbre doux et pur qui lui était particulier ; puis la
voix s’échauffait comme un écho de pensées
plus fortes ou plus sympathiques à son âme, et le dernier
vers, déclamé plus haut et de façon à
être entendu à distance, disait :
Ils ont fait ta mort sainte et sainte ta potence.
C’était probablement
une strophe à John Brown, son maître, celui dont il admirait
les doctrines et dont il aura sans doute la triste fin.
Cependant notre surveillance s’était
relâchée peu à peu sans que John eût renoncé,
au moins en apparence, à aucune de ses habitudes. Il lisait
et écrivait toujours. Une charmante femme me disait un jour :
Son corps est sur la terre et son âme dans les nuages. C’était
juste. Victime fanatisée par les détestables doctrines
de l’école abolitionniste, il s’était isolé
de toutes les réalistes de la vie pour suivre son rêve.
Le roseau croyait qu’il était devenu géant.
Un matin, je fus réveillé
par l’habitant, propriétaire d’Anita, qui tomba
dans ma chambre comme une bombe et me dit :
« Capitaine, debout ! debout !
»
Je bondis, j’avais tout deviné.
« Il s’agit de John ?
lui dis-je.
— Oui, il est parti cette nuit.
— Et Anita ?
— Partie aussi ! partie
avec lui !
— John a joué là
un jeu hardi, m’écriai-je. »
Quelques secondes après, j’étais
debout et j’avais lancé, dans toutes les directions,
un ordre à mes soldats de se réunir immédiatement :
ils devaient se réunir à cheval et armés.
Une heure après, tout mon Comité
était rendu.
« Il y a chasse aujourd’hui,
mes gars, leur dis-je, en passant en revue les hommes et les chevaux.
— Quelle chasse, capitaine ?
me demanda un cavalier.
— La classe à l’abolitionniste.»
Et ce furent alors des cris de joie !
et des vociférations ! et des jurons de colère !
Il était évident que le gibier annoncé leur convenait.
Le propriétaire d’Anita
était parmi eux.
Je tâchai alors de me procurer
quelques renseignements qui pussent me mettre sur la voile des oiseaux
envolés.
Aucune lumière ne jaillit sur
cette ombre. John et Anita avaient opéré leur évasion
avec la patience et la prudence de deux Mohicans.
J’eus alors comme un pressentiment
que les deux Mohicans, dirigés vers la jonction des bayous
Têche et Fuselier, qui sert de frontière aux paroisses
Saint-Martin et Saint-Landry, et que de là ils tâcheraient,
en longeant les bois, de s’enfoncer dans l’intérieur
de cette paroisse, grande comme le Delaware, pour essayer de gagner
ensuite les Avoyelles, la Rivière rouge et enfin le Texas,
où ils auraient caché leurs amours.
« A la jonction ! m’écria-je.
— A la jonction ! »
répondirent mes hommes.
Et tous s’élancèrent
dans la prairie, ardents comme Murat dans sa charge de la bataille
d’Eyau.
Mon instinct m’avait bien guidé,
car des notes recueillies en route ne me permirent plus bientôt
de douter que je ne fusse réellement sur la trace des fugitifs.
Ici, on avait vu passer un blanc et une négresse, tous deux
sur deux chevaux lancés dans un galop ardent, furieux comme
celui du fameux coursier de Mazeppa : plus loin, on avait vu
les fugitifs assis sur l’herbe, au pied d’un arbre, se
tenant amoureusement enlacés, pendant que les deux chevaux,
haletants et couverts de sueur, paissaient, à côté
d’eux, l’herbe rase de la prairie.
Nous étions évidemment
sur la voie : l’arrestation du coupable n’était
donc plus qu’une question de temps.
Notre course continua.
Enfin, après un steeple-chase,
qui n’eut d’autre péripétie que le désir
que nous avions de donner une leçon au jeune sectaire abolitionniste,
nous atteignîmes les bords du bayou Fuselier – bayou étroit,
obstrué par des arbres renversés par le temps ou par
la tempête, et appelés bien légitimement embarras,
par les habitants du pays. Au milieu des lataniers et des cafés
sauvages, plantes très peu embaumées de ce paradis très
terrestre, nous vîmes poindre une robe et les pans d’un
paletot. Le taillis trahissait les amoureux en fuite. Il y avait là
de quoi discréditer toutes les apostrophes passées,
présentes et futures aux forêts.
O bois, muet témoin, couvre-nous de ton ombre !
avait peut-être murmuré John en s’adressant
aux lataniers qui allaient, pour le moment, jouer le rôle de
Judas et trahir les fugitifs.
Le cerf et la biche sont pris au gîte,
hallali ! mes chasseurs !
Dans deux minutes, la négresse
et le blanc furent entourés et garrottés. C’est
en vain que John s’était armé d’un poignard ;
une main vigoureuse lui avait tordu le bras, et sa main, s’ouvrant
contre sa volonté, avait laissé tomber l’arme,
qu’un des nôtres avait ramassée.
« Qu’on sépare les
deux amoureux ! John souffrirait trop du supplice de son Anita.
»
La négresse fut conduite à
une centaine de pas, sous un de ces chênes centenaires qui abondent
dans cette partie de la Louisiane, et mes Vigilants lui gravèrent
sur le dos un souvenir éternel des devoirs de l’esclave
envers son maître et du danger que l’on court en les violant.
Au bruit des premiers coups de fouet,
le stoïcisme de John s’était fondu.
« Grâce pour elle !
s’était-il écrié. C’est moi qui l’ai
entraînée dans l’abîme ; à moi
seul le châtiment ! »
Et comme le supplice avait continué,
il avait fondu en larmes.
« Toute ma reconnaissance, si
vous l’épargnez ; toute ma haine, si vous lui déchirez
la chair ! »
On ne lui répondit pas. Il était
lié, donc nous ne pouvions pas l’insulter ; il avait
volé, puisqu’il avait fui avec une négresse, donc
nous ne pouvions pas parlementer avec lui.
J’étais pourtant obligé
de lui faire subir un interrogatoire, avant son supplice sommaire.
« John, lui dis-je, pourquoi
avez-vous volé cette esclave ?
— Parce que je l’aimais,
et que, ne pouvant l’épouser ici, je voulais la mener
dans les États où la loi ne défend pas l’union
entre les créatures d’un même Dieu.
— N’était-ce pas
plutôt pour la vendre ? »
Les yeux de John étincelèrent.
« Oh ! sir, dit-il, fouettez-moi !
tuez-moi, si vous voulez ; mais ne m’insultez pas !
»
Et puis, se parlant à lui-même :
« Mon Dieu ! murmura-t-il
avec exaltation, j’ai cru que vous aviez prêché
l’égalité de toutes les races humaines, et j’ai
cru vous être agréable en me faisant le soldat de votre
idée. Avez-vous voulu parler indistinctement de toutes les
races, ô mon Dieu ! ou bien de celles-là seulement
qui, ayant une somme de civilisation égale, étaient
également dignes d’adorer votre saint nom et de jouir,
à ce titre, de la liberté qui nous vient du ciel, comme
tous nos bienfaits ? Et les nègres seraient-ils réellement
les fils de Cham, – de Cham qui doit être maudit de vous,
puisqu’il le fut de son père ? Auriez vous maudit
cette race jusque dans l’éternité, pour la punir
du crime de son chef, comme vous avez puni et dispersé les
Juifs, pour le plus grand crime que le monde ait jamais commis, le
meurtre de votre fils ? Eh bien ! mon Dieu ! pour dissiper
les doutes qui obsèdent mon esprit, faites-moi entendre votre
voix puissante. Si j’ai raison, dissipez les nuages qui obscurcissent
en ce moment le soleil ; si j’si tort, parlez-moi par la
voix de votre tonnerre, et quelle que soit votre réponse, je
vous bénirai. »
Le sectaire finissait à peine
ces mots, qu’un éclair déchira les airs de ses
losanges de feu et qu’un coup de tonnerre épouvantable
retentit.
John baissa la tête avec accablement.
Dans son fanatisme, il crut que Dieu venait de lui répondre
et qu’il était condamné par celui-là même,
au tribunal de qui il en avait appelé.
« Frappez ! nous dit-il
ensuite avec un accent de dignité suprême ; Dieu
et le monde me condamnent. Qu’importe le reste ?
— John, lui dis-je, si vous n’aviez
pas été fou, fou à lier, vous auriez encouru
un châtiment d’une sévérité telle
que nous n’auriez plus eu envie de faire la guerre à
nos institutions. Votre raison s’est exaltée jusqu’au
fanatisme dans les écoles infâmes où vous avez
été élevé, et vos odieux ministres du
Nord et votre drôlesse de Mme Stowe, seront responsables de
la correction que vous allez recevoir. Vous avez enlevé une
négresse ; c’est un acte que nos lois qualifient
de vol et punissent du bagne ; votre correction sera donc relativement
de la clémence. – Allons, mes gars, emparez-vous de cet
homme et qu’il soit fouetté sur le champ ! »
Mon ordre fut exécuté.
Lorsque John se releva, après
avoir subi son supplice avec fermeté :
« John, lui dis-je, avec gravité,
le Comité de la Pointe, au nom duquel je parle, vous condamne
à sortir avant huit jours, de l’État de la Louisiane.
Si vous enfreignez cet ordre d’exil, vous serez pendu. Allez !
»
Nous remontâmes à cheval
et ramenâmes la négresse Anita qui pleurait beaucoup
plus de ses blessures que de celles que nous avions infligées
à John. Quant à lui, il disparut et il s’est si
bien noyé dans cette foule, composée de millions, qu’on
appelle la nation américaine que nous n’avons plus entendu
parler de lui.
« Quelle moralité
tirez-vous de l’histoire que je viens de vous raconter ?
demanda Domingeau à Alcée.
— Ma moralité, à
moi capitaine, c’est que votre John était un drôle
des plus dangereux, et que si c’est là l’espèce
d limiers que le Nord nous envoie pour nous combattre, nous devons
tirer dessus comme sur des chevreuils. »
En ce moment, une robe blanche se dessina
gracieusement sur la tribune, où le violon d’Ed. Voorhies
venait de murmurer la Dernière Pensée de Weber. Une
bette et souriante jeune fille apparut ayant à la main un énorme
bouquet de fleurs et saluant de ses beaux grands yeux intelligents
la foule groupée au pied de la tribune – foule parée
et bigarrée de toilettes diverses, sur lesquelles les robes
blanches de ses compagnes se détachaient comme des lis sur
un champ de roses. C’était la gracieuse fille de M. Edmond
Castillo, adorée de ses parents et ornant leur foyer comme
les fleurs ornent le sanctuaire ; c’était Mille
X... qui allait offrir son bouquet au colonel Thorne. Impossible de
rendre la grâce et la gentillesse que mit cette jeune fille
dans les quelques paroles dont elle accompagne l’offre de son
bouquet. Le colonel en fut tout ébloui. Ed. Voorhies le sauva
en improvisant, en son nom, quelques paroles.
Edgard Voorhies est comme un paquet
de feux d’artifice. Approchez-le du feu et soyez certain qu’il
s’allumera.
« Vous m’avez promis une
autre histoire, dit Alcée au jeune capitaine. La belle et chaste
jeune fille que nous venons d’applaudit vous inspira. Parlez.
»
Les deux amis s’étendirent
de nouveau sous le chêne vert et Domingeau fouilla encore dans
ses souvenirs.
« Comment allez-vous intituler
votre histoire, capitaine ? »
— Un monstre ! vive Dieu !
un monstre !... Et la suite vous prouvera que ce titre n’est
pas volé. »
UN MONSTRE
—
UN CROQUIS
Ami Alcée, la nature est variée
dans l’ordre moral comme dans l’ordre physique.
Dans l’ordre physique, ce sont
des myriades de fleurs, d’arbres, de plantes, d’insectes,
d’oiseaux, d’animaux, toutes classées par familles,
dont aucune ne ressemble à sa voisine et qui dépassent
certes, rien que par leur prodigieuse diversité, tout ce qu’Homère,
Virgile, Dante, Corneille, Byron, Shakspeare et Victor Hugo auraient
pu rêver, en mettant en commun leur imagination et leur génie.
Dans l’ordre moral, comme dans
l’ordre physique, il y a chardons et roses ; laideur et
beauté ; diamant et boue. En coudoyant des hommes sur
nos chemins, nous ne coudoyons que des contrastes et si, au lieu d’être
de simples mortels, nous avions la faculté, que Dieu s’est
réservée jusqu’à présent, de lire
dans les âmes, nous serions convaincus que sur dix hommes, dont
nous effleurons les habits dans la rue, il y a peut-être un
héros de vertu ou de courage ; deux honnêtes gens,
quatre envieux, deux voleurs et enfin un homme, le dixième,
qui serait capable de tuer père et mère pour assouvir
une passion ou pour acquérir ce vil métal californien
qui a déjà fait couler tant de sang. O homme !
mélange de grandeur et de bassesse, comme dit le poète,
es-tu bien chef-d’œuvre de Dieu, comme ton orgueil se plaît
à le croire ? Dans l’ordre moral, les deux types
les plus tranchés, ceux qui traduisent en chair et en os le
symbole biblique du Don et du Mauvais Auge, sont la Bonté et
la Méchanceté. C’est ainsi que je les classe,
sans m’inquiéter le moins du monde si ma classification
est reconnue ou non par la philosophie. Si je me trompe, tant pis.
Je sais que vous ne me dénoncerez pas à l’Académie
française.
La bonté donne comme une auréole
à qui la possède. Il n’y pas de laideur accouplée
à elle ; il n’y a ni grandeur, ni génie sans
elle, et si l’on me répondait en prenant dans l’histoire
des noms de rois, de généraux ou de législateurs,
qui paraissent grands sans avoir été bons, je répondrais
hardiment qu’on les a calomniés.
Quant à la femme bonne, elle
a pour moi des proportions surhumaines. Au lieu de rayonner, comme
une pauvre mouche à feu, dans l’ombre d’un ménage,
elle devrait avoir autour de ses cheveux une couronne de reine ou
d’impératrice, et moi, républicain, je serais
le premier à l’acclamer.
Mais si je divinise les bons, ami Alcée,
j’ai pour les méchants une haine implacable comme le
fer du justicier et profonde comme l’Enfer. Le méchant,
pour moi, est une de ces monstruosités de la Création
qui me ferait douter de Dieu, si je ne voyais pas son nom écrit
sur toutes ses étoiles. Le méchant, c’est-à-dire
l’homme qui vole, et tue, et se parjure ; celui qui torture
ses semblables ; celui qui est lâche, hypocrite et rampant,
ah ! celui-là, Alcée si j’étais puissant
comme Dieu, au lieu d’être un ver de terre, celui-là
je voudrais pouvoir le rayer de la Création aussi facilement
que Dieu raye une créature du livre de la vie. Peut-être,
à ce jeu-là, dépeuplerais je la terre ;
mais ceux qui resteraient feraient comme Noë, ils repeupleraient
le monde et peut-être la mauvaise graine, étant détruite,
n’aurait pas la chance de repousser.
Ami Alcée, cette boutade m’est
inspirée par l’homme dont je me suis chargé, je
ne sais comment ni pourquoi, de vous conter l’histoire. Aimez-vous
le serpent à sonnettes ? Non, sans doute ; eh bien !
j’aimerais mieux en voir in se dresser devant moi que de croquer
l’homme en question.
Cet homme était de taille ordinaire.
Il avait des yeux blues faisant oublier par leur douceur l’enluminure
de son tient. On eût dit un pan du manteau du ciel plaque sur
un masque d’ivrogne. Figurez-vous une combinaison chimique un
accouplement de l’azur et d’un incendie. Tout chez lui
semblait respirer la douceur, une douceur féline ! celle
du chat ou du tigre caressant sa victime avant de la broyer. Je complèterai
ce croquis en disant que sa voix était d’une suavité,
d’une pureté telles qu’on levait involontairement
les yeux sur lui pour chercher si ou n’avait pas devant soi
une femme habillée en homme, ou un de ces castrats d’Italie
qu’on employait autrefois à la Chapelle Sixtine et que
la civilisation moderne a abolis. Ses lèvres étaient
fines et se plissaient comme les fraises des mignons d’Henri
III – signe de cruauté, out dit Gall et Lavater. Néron,
Sylla, Héliogabale, Charles IX, ont eu sans doute de pareilles
lèvres. Dieu a fait du visage le miroir de l’âme,
mais quel miroir ! Quelque chose de terne de nébuleux,
de rouillé, un hiéroglyphe que peu de Champolion ont
su lire.
Cet homme s’appelait Pierre Bergeron.
Bergeron avait son habitation sur la
rive droite du bayou Têche vis-à-vis la splendide habitation
Lastrapes. La fortune, cette catin aveugle qui se donne au premier
venant qui saisit un pan de sa robe, l’avait traité en
enfant gâte : elle lui avait donné un camp fourmillant
de nègres qu’il se plaisait à montrer aux voyageurs
que les affaires ou l’amitié conduisaient à sa
demeure – et dont il gourmandait la paresse avec les notes les
plus harmonieuses de sa voix de séraphin.
Dans ses relations avec le monde, il
était doux, poli, réservé dans ses propos, parlant
parfois de lui-même et des autres avec un tact et une modestie
qui lui conciliaient si bien les suffrages que, moi, qui vous parle,
j’ai entendu un jour la conversation suivante entre un très
honorable habitant de la paroisse Saint-Martin et un homme éminent
d’une paroisse voisine. La scène s’est passée
au Café des Allemands, tenu par les deux magots que vous connaissez
à Saint-Martinville.
« Je viens de vois Bergeron,
disait l’un ; on m’a dit qu’on l’accusait
de crimes que sa religion lui défendait de commettre, et dernière
preuve d’innocence, il a pleuré !
— Les crocodiles du Nil pleurent
aussi, ce qui ne les empêche pas de manger un paysan égyptien,
répondait l’autre.
— Mais il est riche.
— Les riches tuent, se parjurent
et volent comme les autres.
Auri sacra fames, quid non mortalia pectora cogis !
— Il est calomnié, vous
dis, fit l’autre.
— Je vois que le Christ, fils
d’un charpentier et pauvre, aurait perdu sa cause à votre
tribunal », répondit son interlocuteur.
Et il lui tourna le dos avec dédain.
Il est riche ! Tous les maux de
notre pays sont dans ce mot.
Non, Bergeron n’était
pas calomnié parce qu’il était riche ! Il
était criminel, et la voix de ses victimes s’élevait
contre lui. Y a-t-il là quelque chose qui étonne ?
La révélation des crimes commis n’est-elle pas
une loi divine ? et la Bible n’en a-t-elle pas enregistré
un terrible exemple dans l’histoire de Caïn ?
Bergeron, mon cher Alcée, était
un de ces monstres que Dieu lâche parfois sur la terre ;
qui, assis sur un trône, laissent une traînée de
sang dans l’histoire de leur siècle et la tache de Caïn
sur leur nom et qui, nés dans les rangs du peuple, meurent
sur la guillotine, comme Castaing, Papavoine, Elliçabide et
autres épouvantails de l’humanité. S’il
s’était appelé Sylla, il aurait signé,
en souriant, les affreuses listes de proscription qui décimèrent
Rome ; s’il s’était appelé Charles
IX, il eût fait la Saint-Barthélemy ; s’il
s’était appelé Torquemada, la formidable nomenclature
des tortures aurait atteint un chiffre fabuleux. Il aurait empoisonné
comme Locuste ; brûlé des chrétiens, en guise
de bougies, comme Néron dans ses fêtes ; jeté
ses victimes dans des précipices, comme le baron des Advets.
L’homicide était dans sa nature, comme la piété
dans celle de la femme. Nous, enfants d’un chaud soleil, nous
aimons les bals, les causeries couvertes par une musique voluptueuse,
les mots d’amours glissés à une oreille rose et
arrêtés au vol par un éventail. Cette poésie
n’existait pas pour Bergeron. Il était comme les druides
de l’ancienne Gaule qui immolaient régulièrement
à leurs dieux des victimes humaines ; s’il avait
vécu en France, en 1793, il aurait léché, avec
des frissons de volupté, le sang qui dégouttait des
guillotines. Le sang avait pour lui des parfums plus doux que la rose.
Il adorait le sang.
Bergeron pouvait d’autant plus
satisfaire ses appétits de tigre, que notre population a professé,
jusqu’à présent, une tolérance, à
l’endroit des cruautés commises sur nos semblables, une
tolérance qui doit disparaître à tout jamais.
La loi reconnaît, il est vrai,
que le nègre est une chose, mais comme cette chose, après
tout, est pensante, et que, par conséquent, elle a une âme
qui a accès devant Dieu, comme les nôtres, la loi a entouré
cette chose de toutes les garanties compatibles avec l’humanité.
Ainsi elle défend un maître de torturer ses esclaves
sous peine de se voir intimer par les tribunaux la défense
d’en posséder à l’avenir ; mais cette
loi si humaine, cette loi qui christianise l’esclavage, n’a
presque pas été appliquée jusqu’à
ce jour. Un habitant tuait-il un nègre en détail, c’est-à-dire
en lui faisant subir un martyre tous les jours ? Ses voisins
honnêtes s’indignaient, mais n’osaient poursuivre,
de peur d’affaiblir l’institution de l’esclavage,
en donnant le spectacle d’un blanc condamné pour avoir
torturé un noir. Crainte impie, stupide, qui doit disparaître,
si Son Excellence Martel premier et dernier nous laisse vivre, comme
j’en ai l’espoir.
Bergeron appartenait donc à
cette classe de monstres qui cherche la volupté dans le sang
comme nous dans un baiser de femme ; mais créé
pour tuer, il avait plutôt les appétits sanglants du
chacal que ceux du tigre. Le tigre attaque que ce qui est désarmé
ou lâche.
Bergeron n’attaquait que ceux
que la loi a désarmés.
Ceci, du reste, se conçoit facilement.
S’il avait attaqué des
blancs, il aurait eu affaire à des hommes de cœur ou à
des lâches. Les hommes de cœur lui auraient répondu
en lui fouillant la poitrine à coups de poignard ou auraient
purgé l’humanité en lui brûlant la cervelle.
Il assouvissait son appétit sur les nègres... Ce jeu
le ruinait, mais il le jouait sans danger.
Sa maison n’était donc
pas une maison comme les autres. Son foyer était bien égayé
par des enfants, sanctifié par la présence d’une
femme ; mais une note aiguë, déchirante, se mêlait
toujours aux éclats de rire, si toutefois on riait dans cette
maison sinistre ; et cette note, c’était le fouet
qui retentissait le matin, le midi, le soir, le jour, la nuit ;
qui retentissait toujours dans l’espace, ou les cris lamentables
de ceux qui étaient déchirés par cette lanière
qui semblait vivante, car elle ne dormait jamais.
Dans ce siècle où la
mort a été simplifiée, ou plutôt réduite
à sa plus simple expression ; dans ce siècle où
l’on ne connaît plus l’écartèlement,
la roue, l’estrapade, les brodequins, les épreuves de
l’eau et du feu, &c., et où l’on a inventé
la guillotine qui supprime presque la mort, tant elle la rend prompte,
Bergeron s’ingéniait à inventer des tortures.
Il voulait être bourreau, au moment où tous les peuples
tendent à rayer de leur législation le mot de bourreau.
On ferait avec son histoire vingt mélodrames
qui, représentés à Paris, auraient un succès
monstre et qui feraient croire aux bons habitants d’outre-mer,
qui n’ont jamais vu de nègres que dans les gravures,
que chaque habitant de la Louisiane tient une boucherie de chair humaine
et que la chair nègre se vend au marché à tant
la livre, absolument comme celle de veau ou de bœuf.
Ses supplices étaient, ma foi !
très ingénieux et lui auraient attiré les applaudissements
de Torquemada. Je ne mettrai pas à nu toutes les cruautés
commises à froid par cet homme. Un volume d’ailleurs
ne les contiendrait pas. Je vais vous conter seulement deux ou trois
scènes d’intérieur. Celles-là vous feront
deviner les autres.
UN SUPPLICE A LA GAULOISE.
C’était à la fin
d’une belle journée d’été. Le soleil
se couchait splendide et radieux comme un empereur, le soir de ses
noces. Néanmoins, le temps avait été toute la
journée à l’orage sur l’habitation Bergeron,
car le fouet y avait retenti toute la journée.
La voix de Séraphin Bergeron
avait aussi chanté un duo avec le fouet. Cette voix de guitare
ou de mandoline nous aurait aussi parut chargée d’électricité.
Quand la nuit tomba, Bergeron, accompagné
de quelques nègres, dont un solidement garrotté, se
dirigea vers une partie de son habitation : c’est une terre
basse marécageuse, semée de nénuphars, d’herbes-à-serpents,
de graines-à-volée, et appelée, comme vous savez,
platin par les habitants du pays. Au centre de cette terre, le sol,
s’abaissant en entonnoir, recelait quelques pieds d’une
eau bourbeuse, à la surface de laquelle un caïman dressait
sa tête monstrueuse.
« C’est ici, dit Bergeron,
en faisant signe aux nègres de s’arrêter. »
Les nègres s’arrêtèrent.
Celui qui était lié s’assit sur l’herbe
et dirigea un regard inquiet sur son maître.
« Plantez-moi quatre piquets
en terre et disposez les comme les angles d’un carré
», ajouta Bergeron de sa voix la plus mélodieuse.
Les nègres obéirent.
« Liez le prisonnier aux piquets
par les quatre membres et malheur à vous s’il se détache !
»
Le nègre fut attaché
par ses camarades avec une dextérité qui prouvait que
leur maître les avait dressés plus d’une fois apprêts
de ce genre de supplice. Le prisonnier n’avait opposé
aucune résistance. Il savait du reste que toute tentative de
résistance aurait été inutile et n’aurait
abouti qu’à une aggravation de châtiment.
Alors Bergeron s’assit auprès
du prisonnier et, toujours avec sa voix, – cette voix que plus
d’une fille de nos prairies avait dû écouter avec
amour lorsqu’il n’avait que vingt ans.
« César ! dit-il.
— Maître ! »
répondit le nègre dépouillé de ses vêtements,
et tournant la tête de son côté pour le supplier
au moins du regard, s’il ne pouvait le faire par la parole.
« César ! tu crois
peut-être que je vais te fouetter et te renvoyer dans ta cabane
où ta femme te pansera tes blessures et te consolera ensuite
en te chantant une chanson d’Afrique... Erreur, mon fils !
Tu es cloué là, comme un papillon l’est au mur
la nuit sera chaude et tu recevras la brise de première main.
— Grâce ! mon maître,
murmura le nègre.
— César, continua le maître,
je te préviens que le platin est habité par des maringouins
très incommodes. Ils t’empêcheront de dormir peut-être,
mais tu t’en dédommageras en écoutant leur musique.
— Mais ce châtiment, c’est
la mort ! » hurla le nègre qui commençait
à entrevoir le supplice épouvantable qui lui était
destiné.
« Tu es dans l’erreur,
César. Un hercule comme toi tué par un insecte !
allons donc, tu veux rire. »
Et, en finissant ces mots, qu’il
avait dits de sa voix flûtée, Bergeron donna à
ses nègres le signal de la retraite.
« Je te ferai délier demain
à l’aube. Bonne nuit, César ! »
Tel fut l’adieu qu’il jeta
à son esclave, et il rentra paisiblement chez lui, comme s’il
avait accompli quelque chose de grand et de noble. Il soupa tranquillement
en causant et en riant, sans laisser percer aucune émotion
dans sa voix harmonieuse. Il se coucha ensuite et dormit du sommeil
du juste.
Ah ! mon cher Alcée, cet
homme donna un démenti, ce soir-là, à l’histoire
symbolique de Caïn. Il est vrai, que lui qui a tant tué,
il avait dû depuis longtemps étrangler sa conscience
dans quelque coin.
Le lendemain, Bergeron se réveilla
tout souriant.
« J’ai fait, cette nuit,
des rêves magnifiques, dit-il en sautant hors de son lit »,
et saisissant une trompe suspendue dans la chambre, il en tira deux
ou trois notes sonores qui firent accourir un domestique.
« Qu’on aille délier
César et demandez-lui s’il a passé une bonne nuit.
»
On courut exécuter les ordres
du maître. César avait dû passer une nuit très
bonne, car on le trouva profondément endormi.
Seulement, lorsqu’on s’approcha
de lui, on s’aperçut qu’il dormait de ce sommeil
terrible que nous devons tous connaître un jour et que Dieu
ne dissipera qu’au grand jour de la résurrection. César
était mort.
Les moustiques, dont son maître
lui avait parlé la veille, s’étaient tellement
rapprochés de son oreille, sans doute pour lui faire entendre
mieux leur musique, qu’ils s’étaient posés
par millions sur son corps et l’avaient déchiré
à coups d’aiguillons. L’insecte avait tué
l’hercule nègre. Son corps était horriblement
gonflé.
Bergeron apprit en souriant que, pendant
qu’il faisait des rêves magnifiques, pour nous servir
de son expression, la mort avait arraché deux bras à
son clos et quinze cents piastres à sa bourse.
« Le drôle est mort, dit-il ;
qu’on enterre vite sa charogne. J’aurais dû le faire
mourir par le supplice que les chefs francs faisaient subir aux manants
qui se révoltaient. Enterré dans un trou jusqu’au
cou... la tête enduite de miel... une myriade de fourmis se
ruant à la curée... C’est là de la haute
fantaisie en fait de supplices... J’y songerai. »
Ce fut là la seule oraison funèbre
du pauvre César !
TU RIS !
Après avoir dit ces mots, Domingeau
s’était recueilli un instant ; son visage avait
ensuite repris son expression habituelle de loyauté et de résolution.
« Alcée, dit-il en tendant
la main à son ami, j’ai presque honte de vous révéler
ces pages horribles de la vie de Bergeron, – pages qui font
tache sur la civilisation du dix-neuvième siècle, et
peut-être sur nous qui les avons vues longtemps sans protester
contre elles. Mais les Comités seraient indignes de leur nom
s’ils ne portaient pas le scalpel sur toutes les plaies vives
de la société attakapienne. Ils ne sont pas seulement
armés contre le vol, ils le sont contre tout ce qui s’appelle
crime devant le livre auguste de la Loi. Nous sommes deux hommes du
Sud, n’est-ce pas ? deux hommes dévoués à
ses institutions et prêts à nous battre pour elles :
deux hommes partisans de l’esclavage et le regardant comme une
institution éminemment civilisatrice et moralisante pour l’esclave :
nous comprenons, n’est-ce pas, que les nègres, race mineure,
race enfant, doivent être châtiés lorsqu’ils
commettent une faute ou refusent d’accepter la loi du travail
qui seule peut les initier à la vie civilisée et chrétienne ;
mais, n’est-ce pas, Alcée, que celui qui torture ou martyrise
un nègre est un misérable ? que celui qui tue un
nègre est un assassin ?
— Oui, mon cher capitaine ;
et je pense comme vous que de pareils crimes doivent être mis
au pilori.
— Merci, Alcée ;
vos paroles me donnent le courage d continuer.
« L’affreuse mort du nègre
César n’avait pas influé le moins du monde sur
Bergeron, car, je vous l’ai déjà dit, si cet homme
avait eu une conscience, il avait dû l’étrangler
un soir au coin d’un bois. Au contraire, il y a avait eu chez
lui comme un crescendo de gaieté, et sa voix douce avait semblé
gagner certaines notes d’un velouté qu’on ne lui
connaissait pas. On eut dit qu’il tournait de la guitare à
la harpe éolienne. Comme un rossignol qui passe de son enfance
en son nid à la période chantante, il muait.
« La Grande-Pointe a de nobles
cœurs, vous le savez, vous qui savez ce que nous avons fait,
vous qui avez vu mes gars à l’œuvre ; c’est
vous dire que l’indignation publique avait éclaté
en apprenant la mort du pauvre César. On avait parlé
de plainte en Cour, et même d’infliger un châtiment
populaire à Bergeron ; mais l’indignation se calma
peu à peu, comme il arrive si souvent dans notre pays aux exaltations
méridionales, mais qui oublie si promptement ce qui l’a
surexcité. Deux ou trois mois après, c’est a peine
si l’on parlait parfois, à la veillée, de ce drame
sombre qui donnait le frisson aux femmes et aux enfants. Hélas !
l’herbe avait poussé sur la tombe du pauvre César...
et l’oubli aussi...
« Cependant Bergeron avait été
indigné de l’intrusion de l’opinion publique dans
son intérieur. Comme un seigneur du temps de la féodalité,
il voulait avoir chez lui le droit de haute et basse justice et faire
brancher ou mourir ses tristes sujets comme bon lui semblerait. Le
fouet, du reste, lui servait assez bien pour qu’il s’épargnât
le luxe des grands supplices ; il pénétrait profondément
dans les chairs. ce fouet : les blessures amenaient la corruption
des chairs. la vermine, assez souvent la gangrène. Dans ce
cas-là, la mort achevait lentement ce que la lanière
avait commencé. Alors le nègre disparaissait comme s’il
avait été tué par une mort naturelle, et l’opinion
publique, qui n’avait que des doutes, ne pouvait rogner les
griffes de ce tigre qu’elle aurait voulu empêcher de manger
la chair humaine quand il avait faim, et de boire du sang quand il
avait soif.
« Un jour, – n’a
avait longtemps qu’il n’y avait pas eu de drame sur l’habitation
Bergeron, – un jour, Bergeron sembla avoir trouvé des
notes plus perlées, une voix plus suave que sa voix de la veille.
Son atelier frissonna : la sévérité de la
voix du maître avait toujours été le présage
d’une tempête.
« L’atelier partit pour
le clos, au soleil levant, avec un pressentiment de terreur. Beaucoup
se demandaient s’ils verraient le coucher de ce soleil qui rayonnait
sur le monde comme l’œil de Dieu.
« Le maître le suivit avec
son terrible fouet armé d’un mèche écarlate.
C’était le sang des nègres qui lui avait donné
cette couleur.
« Ils se courbèrent sur
les sillons avec le frisson de la fièvre.
— Travaillez... » leur
criait de temps en temps le maître, d’une voix à
rendre jalouse Mlle de La Tournerie on la Saint-Urbin.
Jusque-là, l’orage ne
s’était pas déclaré encore, car le fouet
avait été muet.
Enfin il éclata.
Le maître remarqua qu’un
nègre n’avait pas fait son ouvrage selon les instructions
qu’il lui avait donnés. Il alla à lui.
« Tu viendras ce soir à
la maison chercher la récompense que tu mérites. Tu
seras magnifiquement payé de ton travail aujourd’hui.
»
Et, en disant cela, ses lèvres
s’étaient plissées voluptueuse ment.
Le nègre pâlit. Le lèvres
de Bergeron lui étaient bien connues et avaient une éloquence
à laquelle on ne pouvait guère se méprendre.
Le jour s’écoula rapidement,
– les condamnés à mort trouvent les heures rapides,
– l’atelier rentra silencieusement dans ses cabanes, et
le nègre s’achemina vers la maison de son maitre.
Il les trouva dans la cour, près
d’un four dont on venait à peine d’éteindre
le feu, car, par son orifice s’exhalent encore des bouffées
de chaleur qui se faisaient sentir à distance.
« Empoignez-moi ce nègre
», dit Bergeron employant, sans s’en douter, les mêmes
mots que le colonel Foucaut avait dits, trente ans avant lui, en venant
arrêter Manuel dans les Chambres françaises.
Le nègre fut garrotté.
« Qu’on le glisse dans
le four, continua la voix de mandoline du maitre : dans une demi-heure,
il en ressortira... s’il est vivant. »
Le nègre fut coulé dans
le four qui allait, pour le première fois, cuire, au lieu de
pain, de la chair humaine.
Pendant une ou deux minutes, on entendit
des cris de douleur qui allèrent sans doute jusqu’aux
pieds de Dieu.
Puis le silence se fit dans cette tombe
d’un nouveau genre.
« Il ne chantait plus »,
comme dit Marcel, le beau soldat des Huguenots de Meyerbeer.
.........
Une demi-heure après, lorsque
Bergeron alla ouvrir le four où il avait enfermé son
nègre, il vit une tête aux lèvres contractées
comme par le rire, aux yeux ouverts, mais dont les prunelles étaient
ternes et renversées.
« Tu ris ! tu ris !
» s’écria Bergeron, et il saisit le nègre
par les cheveux.
« Tu ris ! tu ris !
» continua Bergeron, en le traînant hors de sa prison
ardente.
Et quand le nègre toucha le
sol, sur lequel il était tombé lourdement, Bergeron
se retourna et il passa sur son visage un éclair de bonheur.
L’esclave qu’il venait
de retirer du four n’était plus qu’un cadavre.
.....
« Je me fatiguerais, ami Alcée,
à vous conter toutes les pages sanglantes de cette vie, dont
le scandale n’est surpassé que par l’impunité
non moins scandaleuse dont elle avait toujours joui jusqu’à
l’institution des Comités. Cette impunité est
la plus sanglante satire de l’accessibilité de tous aux
saintes fonctions de juré et suffirait pour légitimer
notre existence comme tribunal populaire. Nous, au moins, nous sommes
un conseil de guerre ; nous n’avons rien à voir
avec l’éloquence pâteuse des avocats, et quant
un individu est coupable, il est sûr d’être condamné,
car nous ne nous parjurons pas. »
EN TRAITRE
« Votre croyez peut-être
que cet homme, après avoir compté ses crimes, effrayé
de leur nombre, se sera repenti et aura demandé à Dieu,
comme dit un poète,
D’inventer un
pardon pour le sauver.
« Erreur ! Il aimait le
sang, comme j’aime à jeter au vent la fumée d’un
cigare, – cigare que je m’empresserai d’allumer
aussitôt que j’aurai fini cette odieuse histoire.
« Il avait un gendre, un Français,
qui exerçait ici les modestes fonctions de maître d’école.
Un jour, il passait en pirogue sur le bayou Têche, en écoutant
le chant des oiseaux perchés sur les beaux arbres qui font
au bayou une ceinture d’ombrage. Un coup de feu, parti de la
futaie, vint blesser le jeune homme à la cuisse et le renversa
sanglant sur son embarcation.
« L’assassin, c’était
encore et toujours Pierre Bergeron.
« Ce monstre est comme Saturne,
– il n’épargnait pas même ses enfants.
« L’affaire, mise en Cour,
fut retirée plus tard suite du désistement de la victime,
dont la jambe boiteuse attestera du reste éternellement le
crime de Bergeron. »
LE VOL
« Il y a longtemps que mon Comité
aurait envoyé cet homme au Texas, s’il n’avait
été retenu par une des clauses de notre constitution,
qui dit qu’on ne poursuivra pas les crimes qui seront antérieurs
de plus de six mois à notre organisation. Enfin, il nous fournit
un jour lui-même l’arme que nous cherchions.
« Il fut jugé et condamné
par nous à l’exil pour vol de cochons.
&
« Je vous demande pardon, Alcée,
de la vulgarité du dénouement ; mais je vous raconte
une histoire ; je suis obligé de me renfermer dans les
limites qu’elle me trace et ne puis la poétiser comme
un drame ou une tragédie. Seulement, je vous ai peint le monstre
dans toute sa nudité morale. Que pensez-vous de lui ?
— Je pense qu la mission des
Comités est un œuvre sainte ; que notre pays ne peut
être régénéré que par eux, et, qu’à
ce titre, c’est faire acte de bon citoyen que de les servir
en soldat. Seulement, mon cher capitaine, je voudrais voir proclamer,
par toutes nos associations, la maxime suivante :
Amitié aux nôtres, mais
guerre, par tous les moyens loyaux, à nos adversaires !
Qu’il soit maudit et proclamé infâme, celui d’entre
nous qui donnera à un de nos ennemis son vote ou son influence
électorale !
— Décidément, vous
ne voulez pas de M. Martel premier et dernier ? dit Domingeau.
— Il s’est fait notre ennemi,
nous devons lui rendre guerre pour guerre. Maudit soit le Vigilant
qui votera pour lui !
— Ils seront peu nombreux, ces
infâmes ! » fit Domingeau en entraînant Alcée
vers la tribune où Ed. Voorhies achevait son septième
ou huitième discours.
Une heure après, la brillante
procession du matin reprenait en chantant le chemin de St-Martinville.
Alcée passa rapidement devant le jeune et vaillant capitaine
et échangea avec lui un adieu des plus affectueux.
« C’est un noble cœur
», dit Alcée en se renversant dans sa voiture. «
Cent apôtres comme lui, et notre société serait
sauvée... »
Et la voiture disparut
dans des nuages de poussière.
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