HISTOIRE DES COMITÉS DE VIGILANCE AUX ATTAKAPAS

Alexandre Barde


Comité De La Grande-Pointe

A Louis Domingeau

SCENES DE PRAIRIES

UN MEETING A LA GRANDE-POINTE

      C’était cette année, par une de ces douces et tièdes matinées de mars qui font trouver que la vie est belle, tant elles sont belles elle-mêmes ! entourent l’homme de parfums, comme si des encensoirs brûlaient sur sa route, et versent à flots des idées dans son cerveau. C’était un de ces jours bénis où commencent les fiançailles du soleil et de la terre. Les pêchers, ces précurseurs du printemps, étaient couverts de leurs fleurs découpées en étoiles ; les bourgeons éclataient de tous les côtés comme des corsets de femmes. C’étaient les fiançailles du soleil et de la terre, avons-nous dit, – une de ces fêtes qui retrempent les hommes forts et tuent les poitrinaires – douces et pâles figures qui s’endorment quand les fleurs renaissent quand la nature va être assez riche pour jeter son manteau vert sur les fosses fraîchement creusées.
      Ce jour-là, un mouvement extraordinaire s’était fait remarquer dans les rues de la bonne ville de Saint-Martin, – rues calmes et paisibles d’ordinaire comme les cours intérieures d’un couvent, surtout depuis que les comités ont balayé les ordures sociales qu’on y voyait autrefois. La place de l’église s’était remplie de voitures et de cavaliers en habits de fête ; une voiture entre autres était arrivée chargée de jeunes filles vêtues de blanc, ce qui la faisait ressemblerà une corbeille de lis vivants ; une bannière, ornée de devises et d’arabesques d’or, avait livré au vent ses flammes virginales ; puis voitures et cavaliers s’étaient formés en procession, bannière et corbeille de lis vivants en tête, et avaient pris le chemin du Pont-Braux.
      Cette procession était composée de démocrates qui allaient remercier leurs frères de la Grande-Pointe de la part glorieuse qu’ils avaient prise aux grandes élections de l’an dernier.
      Elle marchait vite, la vaillante caravane, car il lui tardait d’arriver au but ; car elle savait qu’à son arrivée, elle serait acclamée par une foule aux admirations méridionales. Nous avons lu quelque part, dans un livre de voyages :
      « Quand il va visiter un foyer ami, le cheval se fait d’instinct le complice de l’homme. Ses pieds semblent prendre des ailes pour arriver plus vite au but. »
      La procession allait donc vite, cite, cite, comme le cheval fantastique des ballades allemandes.
      Elle allait comme vont, dans notre pays, les voitures qui escortent une blanche mariée à l’église. Et c’étaient des éclats de rire argentins ! et des lambeaux de chansons jetés au vent ! et de la joie dans les yeux ! et du bonheur sur les lèvres ! Et la corbeille de lis vivants, placée en tête du cortège, se changeait parfois en un congrès d’oiseux-moqueurs jetant au vent les chansons les plus harmonieuses de leur répertoire.
      Et tous saluaient le bonheur qui passait sous la forme de ces jeunes gens et de ces robes virginales dont les flots blancs flottaient au vent en dehors des voitures.
      « Hourrah ! criait-on sur leur passage :
      — Hourrah ! » répondait la caravane.
      Et elle disparaissait ensuite dans la poussière de la route.
      Ici-bas, la réalité est souvent éphémère comme le rêve !
      La caravane eut bientôt atteint le Pont-Braux, joli village qui a poussé, on ne sait trop pourquoi, sur le bayou Teche, comme une de ces jolies fleurs qui ne s’épanouissent que dans la solitude.
      Là aussi on cria hourrah ! à ceux qui passaient.
      A quelques milles du Pont-Braux, on vit une nuée de cavaliers dans la prairie : c’étaient les jeunes gens de la Grande-Pointe qui venaient saluer leurs amis de Saint-Martin.
      La bannière que les démocrates de Saint-Martin venaient offrir à leurs frères de la Grande-Pointe et qui avait été portée jusque-là par M. Bienvenu, cette bannière passa entre les mains de M. Ltiolais, un vieillard qui porte ses quatre-vingts ans plus lestement que beaucoup de jeunes gens leur vingtième année – un de ces Nestors homériques qui semblent avoir été coulés en bronze et qui sont si forts qu’on se demande s’ils vaincront le temps où s’ils seront vaincus par lui.
      Le cortège s’avança alors processionnellement, et bannière en tête, vers les chênes séculaires du colonel Thorne.
      Après la bannière, marchaient un jeune homme et une jeune fille de seize ans, vêtue de blanc. Le jeune homme est à la fois un grand cœur et une belle intelligence—il se nomme Alcée Judice. La jeune fille... permettez-nous, mademoiselle, de vous voiler comme l’était l’Isis égyptienne. Nous jetons ce voile sur votre gracieux visage à la requête de ceux qui vous ont vue et entendue ce jour-là et qui désirent garder pour eux les impressions poétiques que vous leur avez laissées.
      Le colonel Thorne, un Américain qui n’a jamais sucé le lait de mamelles demi-blanches et demi-africaines de madame Beecher Stowe, le colonel Thorne reçut cette nombreuse et vaillante cohorte de démocrates qui venait à lui.
      Un de nos amis, Edgard Voorhies, lui répondit au nom de la caravane, et le meeting commença.
      La belle et gracieuse jeune fille, vêtue de blanc, monta avec la légèreté d’un sylphe sur la tribune, dressé sous deux grands chênes et saisit la bannière d’une de ses mains frêles et blanches. Fière et calme, elle regarda la foule. On eût dit l’ange, ou plutôt le génie vivant de la patrie.
      Alors, de sa voix douce et vibrante, elle offrit ce drapeau à la nombreuse population de la Grande-Pointe massée à ses pieds.

      « Vous avez vaincu, leur dit-elle, et vous avez mérité des couronnes ; aussi ce drapeau en est chargé. Seulement, les nôtres sont tressées avec des fleurs. Celles-là n’ont jamais coûté une larme à l’humanité.
      — Bravo ! », cria la foule, et deux ou trois bouquets allèrent tomber aux pieds de la jeune fille.
      — Ces fleurs continua-t-elle, je veux en jeter à poignées à mes sœurs de la Grande-Pointe. Mes sœurs, n’aimons que des démocrates ! »
      Puis, levant son front sur le drapeau qu’elle présentait :
      « On dit, ajouta elle avec une chaleur qui donna un cachet d’inspiration à son jeune et virginal visage – on dit que la bénédiction des vierges porte bonheur... Eh bien ! drapeau, je te bénis de ma main encore presque enfantine ; tu vaincras ! »
      Et, en disant ces mots, le front de la jeune fille avait rayonné d’orgueil et sa voix harmonieuse avait été porter dans tous les cœurs la foi dans la patrie dont elle était elle-même animée.
      Puis elle descendait de la tribune, modeste, rougissante et blanche comme ces vaporeuses apparitions que les poètes de vingt ans voient parfois dans les nuages. Son rôle fini, la prêtresse de la démocratie était redevenue une vierge timide, craignant les regards comme la violette qui se cache à l’ombre des buissons. Elle était revenue s’asseoir au milieu de ses compagnes, ne désirent pas même être vue comme la Galathée de Virgile.
      Après la jeune fille, vint Alcée Judice, l’orateur du jour, comme disent les bulletins américains.
      Alcée Judice n’est pas orateur à la façon de ceux qui avant d’aborder la tribune, mettent des gants, boivent deux ou trois verres d’eau sucrée et se bourrent de parfums comme les momies contemporaines de Pharaon ou de Séseostris. Il n’enferme ni ses haines, ni ses amitiés dans des phrases peignées, vernies, tirées, comme on dit vulgairement, à quatre épingles, et qui ont l’air de sortir plutôt de chez un tailleur, roi de la mode, que de l’académie. Quand il parle, il est l’esclave de ses impressions ; il sent, il éprouve ce qu’il dit comme les artistes de bon aloi. Nerveux, impressionnable à l’excès, homme-sensitive, si l’on peut se servir de cette expression, aucune sensation ne lui est étrangère. Les élans d’amitié et d’indignation lui sont familiers et les uns et les autres le font souffrir. Il est en mot le Barbier de la tribune attakapienne.
      Son discours – reproduit plus tard par le Démocrate – tonna, rugit, flagella les ennemis, encouragea les démocrates et finit par des phrases toutes poétiques à l’adresse des dames groupées au pied de la tribune.
      « Dans toutes les grandes crises sociales, dit-il, on trouve une figure de femme. Marie est la mère d’un fils qui a régénéré le monde ; Jeanne-d’Arc sauva la France, occupée aux trois quarts par les Anglais. Femmes américaines, imitez Marie et Jeanne d’Arc régénérez et sauvez l’Union. »
      Et chacun d’applaudir et les dames de crever leurs gants quand le jeune orateur descendit de la tribune.
      N’est-ce pas, Alcée, que l’encens populaire est doux à respirer surtout lorsqu’on le respire en prêchant de bonnes causes, et non la guerre et la haine ?
      Après les discours le dîner ; c’est-à-dire un repas d’Homère ou bien, si nos lecteurs l’aiment mieux, une répétition des noces de Gamache. Inter pocula, on but à la jeune fée qui avait ouvert la fête ; au colonel Thorne ; à la démocratie ; à son triomphe, si désirable hélas ! dans la paroisse Saint-Martinville, &c., &c. Notre ami, Edgard Voorhies, semblait se multiplier au milieu de ce feu roulant de toasts qui sollicitaient une réponse – réponse que, grâce à sa facilité bien connue, il était toujours avec succès, parce que son cœur venait toujours en aide à son esprit.
      Le dîner fini et pendant qu’Ed Voorhies, excellent artiste autant qu’orateur facile, jouait sur son violon le Finale de Lucie, ce chef-d’œuvre des élégies passées, présentes et futures, que Donizetti a probablement dérobé aux phalanges chantantes du ciel – Alcée Judice, tout échauffé encore de son triomphe oratoire, avait vu, perdu dans la foule, un jeune homme qui avait sur le champ attiré son attention.
      Ce jeune homme pouvait avoir trente ans. Yeux et cheveux noirs, teint bistré, lèvres fines, visage exprimant à la fois la douceur et la résolution, corps frêle mais cachant des nerfs d’acier sous des apparences délicates, taille moyenne ; c’est ainsi que sa ceinture de cuir verni supportant un revolver de Colt devait révéler aux curieux que ce spectateur était membre d’un Comité de Vigilance.
      Alcée alla à lui.
      « Bonjour, monsieur Domingeau », lui dit-il en lui tendant la main.
      Le jeune homme interpellé tourna vers Alcée sa figure franche et loyale.
      « Bonjour, Alcée. Laissez-moi écouter jusqu’à la fin ce délicieux finale de Lucie qu’Edgard Voorhies exécute de main de maître, et je suis à vous. »
      Ed. Voorhies finit, nous ne dirons pas de chanter, mais de pleurer cet adorable chant de douleur, qui doit avoir été inspiré à Donizetti par les auges, et descendit de la tribune, criblé d’applaudissements et bombardé de bouquets.
      Le jeune homme au revolver mit alors sa main dans celle d’Alcée, et d’une voix vibrante :
      « Eh bien ! mon jeune Vigilant, comment allez-vous, vous et votre Comité de Saint-Martin ? Avez-vous encore de la besogne à faire ? Reste-t-il encore là-bas de la graine de brigands ?
      — Mon Comité va bien, ami. Pouls réguliers, santés opulentes, ambitions à la hauteur des santés, musée d’individus plus savants les uns que les autres... Diable, mon jeune capitaine, vous êtes bien hardi en demandant si le Comité de Saint-Martin est malade : est-ce que les maladies oseraient s’attaquer à des gaillards de cette trempe ? »
      Domingeau sourit.
      « Alcée, dit-il, vous vous êtes mépris à dessein sur mes paroles. C’est un crime avec préméditation ; mais je suis bon prince et vous pardonne. Laissez-moi vous parler toutefois un langage plus clair. Avez-vous gagné beaucoup de terrain ?
      — Oui, grâce à Dieu, et la paroisse se trouve couverte de Comités ; mais notre village est rempli d’hommes qui nous font une opposition sourde, mais incessante. S’ils avaient mis le feu à toutes leurs mines, nous aurions déjà sauté trente mille fois... Mais vous, continua-t-il en regardant attentivement Domingeau, êtes-vous au bout de votre carrière ? Avez-vous brisé le balai dont vous vous êtes si bien servi contre la canaille ?
      — Non, vive Dieu, le balai est intact. Nous n’avons pas de vaisseaux pour l’arborer au grand mât comme Ruyter, mais nous le conserverons tant que notre société aura besoin de nettoyage, et je vous réponds que personne ne viendra le décolorer.
      — J’aime à vous entendre parler ainsi, fit Alcée. Notre cause – la cause des gens d’honneur ! la cause qui aurait dû rallier à elle toutes les forces vives du pays ! – cette cause sacrée, on lui fait une guerre à l’Indienne, on lui tend des pièges-à-loups. Ceux qui ont voulu la tuer en attirant sur nous la guerre civile mendient aujourd’hui nos suffrages... et vont boire ensuite à notre extermination. Le juge d’un district voisin désavoue la part officielle qu’il a prise à la guerre qui nous est faite et malgré l’invraisemblance de cet aveu, recrutera peut-être quelques badauds qui n’ont ni indépendance, ni dignité... quelques badauds pris dans notre association. Un grand poète, Lord Byron, je crois, a défini la vie : “Une coupe d’amertume ; ” cette amertume, mon jeune capitaine, je l’ai trouvée souvent dans ma Comité de Vigilance, comme dans mes plaisirs. »
      Le capitaine sourit à la misanthropie d’Alcée.
      « Eh ! qu’importent les pièges, les embûches ! Ces armes se retournent toujours contre ceux qui les emploient. Un juge intrigue contre les Comités, dites-vous ? Qu’importe ! S’il y a des badauds disposés à voter pour lui, je dirai encore : Qu’importe ! Ce juge et ses agents seront brisés comme verre devant le tribunal populaire. On renverra le juge à son cabinet d’avocat où il pourra se mirer dans le Code Civil, si toutefois le Code Civil a une glace ; les autres aboyeurs, gens nuls et sans crédit, seront aussi renvoyés à l’obscurité dont ils feront le plus bel ornement, sans que personne s’en doute. Ils disparaîtront de la scène comme des étoiles nébuleuses et, en vérité ! la société ne daignera pas s’apercevoir de leur absence et encore moins les regretter.
      — Vous avez raison, lui dit Alcée ; le droit est comme le soleil. Aveugle qui ne le reconnaîtrait pas. J’ai foi, comme vous, et une foi illimitée dans notre mission. Des hommes médiocres ou béotiens, amis ou ennemis, ont beau embarrasser notre route. Le bon sens public, aidé de nos publications, de nos discours, broiera les uns, les ennemis ; quant aux autres, nous les écarterons du bras, si nous les trouvons sur notre route, et nous marcherons comme si notre voie était large et unie comme un chemin de fer.
      — Bravo ! dit Domingeau ; la foi vous revient, c’est bien heureux ! J’aurais été désolé de vous voir douter, vous, une de nos forces vives. Quant à moi, j’ai fait comme vous, j’ai voué ma vie à la cause des Comités. Régénérer le pays, restaurer la justice, chasser les brigands qui régnaient chez nous par le vol, l’incendie, le meurtre, le parjure, m’a paru une tâche digne de celui qui tient à l’honneur de la Louisiane, et je suis plus fier de moi-même, et me crois meilleur citoyen que les ennemis, les indifférents ou les tièdes, depuis que j’ai rendu ce service à la société.
      — Mon capitaine, vous êtes un noble cœur, lui dit Alcée, séduit par ce langage si franc et si sympathique ; racontez-moi les pages les plus intéressantes de l’histoire de votre Comité. un de mes amis écrit un livre pour conserver le souvenir de ce que nous avons fait. Ne pouvant venir, il m’a chargé de recueillir des notes sur vos faits et gestes. contez-moi, je vous le répète, vos pages les plus dramatiques ; je les lui redirai.
      — J’ai certains épisodes qui en valent la peine », dit Domingeau, en entraînant Alcée au pied d’un chêne vert qui tordait sur le sol des racines gigantesques. Les deux amis s’assirent fraternellement et côte à côte, sur une des racines. A ce moment, le violon d’Ed. Voorhies chantait au public la Folle de Grisar.
      Domingeau écouta la première strophe avec sensualité qui lui sera pardonnée, nous l’espérons, car l’amour de la musique n’a pas encore été classé au nombre des sept péchés capitaux.
      « Pardonnez-moi cette pause, fit-il, j’adore la musique, et le violon d’Edgard Voorhies qui sait si bien pleurer, rire et chanter.  »
      Et il commença son récit, qu’Alcée a bien voulu vous redire.

UN DISCIPLE DE Mme BEECHER STOWE

UN SECTAIRE

      Il y a quelques années, il nous arriva du Nord un jeune Américain, blond comme un épi de blé, rose comme une pomme d’api, svelte, élancé comme tous ceux de sa race, ou pour mieux dire comme la moitié de sa race ; car une moitié est mince, – je pourrais dire maigre, mais je ne le dis pas, par courtoisie internationale – comme le manche d’un balai – et l’autre obèse à se demander s’il n’y a pas, dans la création, des créatures de Dieu qui tiennent le milieu entre l’homme et le mastodonte. Il venait du Yale College, où il paraissait avoir fait d’excellentes études ; il récitait par cœur le Lara de Lord Byron, avait choisi comme Vade mecum l’Oncle Tom de Mme Stowe, et adressait souvent des vers à la petite Evangéline qui, comme vous le savez, meurt jeune à la Nouvelle-Orléans, dans les bras de l’Oncle Tom, – et meurt de la mort des anges... à ce qu’assure du moins son historiographe, Mme Beecher Stowe.
      Il avait la raideur automatique de sa race ; il était peu communicatif avec ses voisins et rêveur comme un Écossais qui a lu Ossian.
      On le voyait passer parfois d’un par lent et l’air grave, sur nos sentiers ; parfois il feuilletait attentivement son cher Oncle Tom ; parfois aussi il improvisait des monologues qui n’avaient pour confidents que nos vaches plongées dans l’herbe jusqu’au poitrail et effarouchées par son approche, ou nos vieux grands arbres, qui, dans leur jeunesse, avaient dû abriter des hôtes moins mélancoliques et partant plus réjouissants. Ses yeux brillaient d’un feu sombre, comme ceux de tous les fanatiques qui sont prêts à jouer leur vie sur une idée.
      Ce signe psychologique n’était pas menteur chez lui.
      Il était bien réellement obsédé par une idée qui s’était peu à peu emparée de lui, dans ces collèges du Nord où nos bons habitants ont encore la niaiserie d’envoyer leurs enfants. Cette idée l’avait étreint comme l’ange étreignit Jacob dans la lutte symbolique que nous a transmise la Bible ; il en était devenu le serviteur, ou, pour employer un mot plus vrai, l’esclave : c’était de continuer la mission de John Brown, dût-il, comme lui, trouver sur sa route un échafaud.
      La foi soulève des montagnes, dit l’Écriture Sainte ; et le fanatisme ?...
      Un nègre se trouvait-il sur sa route, il le saluait comme il eût salue le président des Etats-Unis, passant dans les rues de New-York. Il mettait sa main blanche dans la patte noire et calleuse de ce nègre, s’informait des bons ou des mauvais traitements qu’il éprouvait chez son maître ; lui demandait s’il était marié, si sa femme était bonne et fidèle (fidèle, hein ? Qu’est-ce que vous en dites ?), si ses enfants le respectaient, et autres questions saugrenues auxquelles le nègre ne comprenait rien. Puis, c’était une longue conversation, mêlée de mysticisme religieux et de tirades contre l’esclavage, empruntées aux discours de M. Seward ou à la Tribune, – tandis que le nègre écoutait et comprenait aussi peu que si on lui avait parlé hébreu. Étrange auditoire et missionnaire plus étrange encore ! Nos nègres ne comprenaient rien à cette éloquence septentrionale, et le missionnaire de Greelet et de Seward continuait de jeter sa poudre aux moineaux de St-Paul de Loanda.
      C’était en vérité un homme robuste dans sa foi que maître John W...
      Voyait-il briller sur son chemin l’œil noir d’une négresse sortant du clos, toute suante et exhalant cette horrible odeur de musc, qui me ferait fuir du paradis, si j’étais condamné à l’y respirer, John W... s’inclinait devant elle avec autant de respect que s’il avait salué la duchesse de Sutherland. La négresse s’arrêtait tout étonnée et se demandait si cet homme n’était pas un mendiant qui venait faire appel à sa bourse, hypothèse qu’elle repoussait bien vite, grâce à la propreté de ses habits et à l’élégance de sa tenue. Alors la négresse continuait son chemin en jetant des regards de biche effarouchée sur cet étrange personnage qui la poursuivait dans l’attitude la plus respectueuse et avec tous les signes d’une muette adoration. La plupart ne comprenaient, par conséquent, les my angel, my love, dont il bourrait ses phrases comme on bourre invariablement des canons avec des boulets, oh ! celles-là découvraient effrontément leurs dents blanches et lui envoyaient au visage de francs éclats de rire.
      John recevait les rebuffades des filles de la nuit avec la patience angélique d’un sectaire. « Je serai peut-être plus heureux demain », devait-il se dire, le soir, dans sa chambre de célibataire ; et il s’endormait avec l’espoir de ne pas perdre sa journée du lendemain. Dans son sommeil, il rêvait qu’il épousait une fille d’un de ces roitelets noirs qui campent dans les sables torrides de l’Afrique ; qu’il forçait par les armes les tribus voisines à renoncer à l’usage barbare de la traite ; qu’après force campagnes, il réunissait en une puissante unité toutes les tribus nègres ; qu’ il abolissait l’esclavage dans toute l’Amérique et que tous les esclaves émancipés venaient se ranger sous ses drapeaux en criant : Vive la Liberté !
      Ah ! je vous répète, Alcée, c’était un ardent sectaire que maître John W... et le vieux Brown aurait pu l’avouer pour son fils du haut de sa potence virginienne.
      Nous connaissions tous la chasse aux nègres faite journellement par ce chasseur septentrional et nous ne nous inquiétions pas. L’idée que John pût séduire nos nègres et nos négresses avec des fleurs de rhétorique prises dans Moore ou dans Longfellow, cette idée nous paraissait si folle, si absurde, qu’un de nos habitants l’ayant émise un samedi, au bal, souleva un un orage de rires qui ne se dissipa qu’au bout de quinze jours. Pour nous, John n’était alors qu’un de ces fous inoffensifs à qui on laisse leur marotte comme leur poupée aux enfants. La folie est sacrée chez nous comme le malheur. On le laissait donc libre de catéchiser les nègres et l’on ne daignait pas même le surveiller, car on ne le craignait pas. Une croyance, fondée bien ou mal, est un bandeau qu’on se noue souvent sur les yeux et que l’homme aveugle ne dénoue que lorsqu’il en est sommé par la réalité.

LA DEMANDE EN MARIAGE

      Il paraît que John, le fou, à force de murmurer des my love et des my angel aux noires filles de l’Afrique, qui, du reste, sont loin d’être des Lucrèce, – il paraît, dis-je, que John avait rencontré sur sa route une jeune négresse, un beau brin de fille, ma foi ! si toutefois une Africaine peut-être belle, et qu’il lui avait fait l’honneur de lui vouer un amour platonique, l’imbécile !...

      Et, en disant ce mot, le jeune capitaine lança une fusée d’éclats de rire qui avaient un sens que nous sommes heureux de pouvoir nous dispenser de traduire.
      « Continuez, lui dit Alcée, je commence à m’intéresser à votre narration. »
      Oui, il lui avait fait l’honneur de l’aimer d’un amour platonique... Ha ! ha ! ha ! ha !... d’un amour, pour le bon motif... Sur ma parole ! il y a de quoi rire à mourir, rien que d’y penser. Il avait à peine baisé les doigts calleux de la fille de Cham ; elle était pour lui une Jeanne d’Arc, une vierge... noire, c’est vrai, mais il avait lu dans le Cantique de Cantiques : Nigra sum, sed formoda, et sa conscience s’en était trouvée parfaitement en repos. Si le poète de la Bible avait aimé la Sulamite, il pouvait bien aimer, au dix-neuvième siècle, une esclave qui descendait peut-être de la négresse biblique. Il respectait cette esclave, comme nous respectons, nous, ces adorables jeunes filles blanches qui, en ce moment, écoutent Edgard Voorhies de toutes leurs oreilles. Sur l’honneur ! c’était de la folie à la trente-troisième puissance, et si, plus tard, il n’avait pas enlevé cette même esclave, ce qui est un vol puni de bagne, je regretterais de ne pas lui avoir fait faire connaissance avec l’hospice des fous plutôt qu’avec le fouet de mon Comité.
      Un jour, le propriétaire de la Sulamite américaine, assis sur sa galerie, roulait une cigarette entre ses doigts et se disposait à passer un quart-d’heure de far niente, en se noyant dans les rêves que la fumée du tabac fait monter au cerveau.
      John se présenta chez lui, grave, mélancolique comme à l’ordinaire. L’habitant lui tendit une main cordiale.
      « Voulez-vous boire un coup ? » lui demanda-t-il après avoir échangé quelques paroles avec lui.
      « Je ne bois jamais, répondit le jeune américain, en s’asseyant.
      — Tous les méchants sont buveurs d’eau », murmura l’habitant.
      John ne sourit même pas à cette boutade toute gauloise. Il passait la main dans les cheveux et semblait se recueillir.
      L’habitant avait allumé son cigare et s’était noyé dans des flots bleuâtres de fumée comme un dieu olympien dans des nuages ; mais en fumant voluptueusement son cigare, il étudiait la silencieuse figure qui posait devant lui, froide et immobile comme un statue de membre. Comme son silence se prolongeait, et que nos habitants ne sont guère patients, (la patience, vous le savez, est leur moindre défaut) l’habitant prit brusquement la parole.
      « A quoi dois-je l’honneur de votre visite, John ? »
      John leva ses yeux bleus qui semblaient brûler du feu d’une idée fixe.
      « Sir, dit-il, je voudrais avoir une petite conversation avec vous ; mais le sujet en est si étrange, il va tellement vous froisser, vous, homme du Sud et possesseur d’esclaves, que je ne sais comment l’aborder.
      — Dites toujours.
      — Mais...
      — Parlez, John, et parlez sans crainte. Satan viendrait en personne que je lui donnerais audience... entendez-vous ? Est-ce un malheur que vous venez m’apprendre ? Saint-Martin a-t-il été brûlé par des bandits oubliés par son Comité de Vigilance ? Ses maisons ont-elles été pillées par eux ? Ces aimables bandits, choyés par Martel, Tom Lewis et tant d’autres, ont-ils assassiné quelque jeune fille ou quelque mère de famille ? Parlez. Le malheur est-il plus grand ? Parlez encore. Mes oreilles peuvent tout entendre, car ma raison est prête à tout. »
      John se leva, et dans l’attitude de la prière :
      « Sir, fit-il d’une voix pure et douce comme les notes d’une mandoline, aucun malheur n’a, que je sache, frappé la paroisse Saint-Martin ; les Comités jugent et exécutent aux applaudissements de toute la paroisse... et ils font bien si la justice est, comme on le dit, vénale, lâche ou impuissante. Si les Comités frappent avec justice, ce dont je ne doute pas, ils font acte de bons citoyens, car, pour me servir des paroles de l’Écriture, ils font ce que le Christ fera au jugement dernier : ils séparent les bons d’avec les mauvais. Justes, je les bénis, comme je les maudirais s’ils étaient injustes ou iniques. Sir, j’ai à vous parler d’un sujet plus important.
      — Diable ! fit l’habitant, se parlant à lui-même, est-ce qu’il m’apporterait des dépêches de Napoléon III ou de la reine d’Angleterre ?
      — Sir, continua John de sa voix calme et comme s’il avait surpris la pensée de l’habitant, ne cherchez pas le sujet de notre entretien hors de chez vous. Il aura pour cadre l’enceinte de votre cour et pour témoins les arbres qui vous ont vu naître, comme ils verront naître les enfants de vos petits-enfants. Ils sont plus forts, plus vivaces que nous, ces arbres ! Ils voient les berceaux comme ils voient les tombes... C’est un privilège, mais peut-être sont-ils moins heureux que nous. »
      Décidément la conversation prenait un caractère de mysticisme. L’habitant commençait à ne plus comprendre.
      « Oui, les arbres sont moins heureux que nous, car ils n’aiment pas, ils ne détestent pas, ils ne sentent pas. Qu’un orage brise leurs feuilles ou torde leurs branches, ils en seront souffrants ou languissants peut-être, mais Dieu a placé dans les cieux un médecin qui est l’ennemi des hommes, mais qui est l’ami ou plutôt le père des fleurs et des arbres. Ils n’aiment pas, ils ne souffrant pas, vos arbres, car demain, si vous mouriez, ils ne vous donneraient d’autres pleurs que les larmes de rosée que la nuit aurait suspendues à leurs branches, –tandis que moi, je souffre et j’aime.
      — Pourquoi n’ai-je pas mon ami Bétourné sous la main, pensa l’habitant en voyant l’exaltation de John aller crescendo. M’est avis qu’il a plus besoin d’un coup de lancette que de conseil. »
      Le jeune sectaire ne s’était pas tû pendant le monologue mental de l’habitant ; il avait continué lentement et impassiblement l’expression de sa pensée. Dans la conversation des monomanes, il y a parfois des fils qui se brisent, mais jamais celui que nous pourrions appeler le fil conducteur de leur idée.
      « Je souffre et j’aime, avait-il dit sans remarquer l’air distrait de l’habitant. Je souffre... et je souffre parce que j’aime.
      — Et qui diable aimez-vous ? s’exclama l’habitant peu habitué à ces phrases mélodramatiques. Et qu’est-ce que cela me fait, à moi, que vous aimez ou non ? Courez dire cela à votre belle et... allez au diable, mais surtout ne revenez pas !
      — Sir, écoutez-moi, répliqua John d’une voix si calme, qu’on aurait cru qu’il était étranger aux passions de la terre ; si j’avais aimé une de ces belles jeunes filles blanches qui sont comme les anges des foyers de la Grande-Pointe, j’aurais été à elle avec le respect qu’un gentilhomme doit toujours avoir pour les jeunes filles, et je n’aurais pris ni vous, ni personne pour interprète entre elle et mon cœur. Car elle sont libres, ces jeunes filles ! Elles ne sont la propriété de personne, ces jeunes filles ! Elles ne relèvent que de Dieu et d’elles-mêmes... mais...
      — Ami John, interrompit l’habitant presque épouvanté, est-ce que vous allez me nommer votre ambassadeur extraordinaire à Haïti pour demander Mlle Geffrard en mariage ? »
      John n’était pas sorti de son rail. Esclave de son idée, il allait droit devant lui comme un wagon de chemin de fer.
      « Non, je n’ai pas été chercher mes amours par delà la mer, dans cette île aimée du soleil, où l’immortel auteur de l’Oncle Tom aurait du avoir un trône, si Soulouque et Geffrard ensuite, n’avaient pas usurpé sa place. Elles sont libres là bas, libres comme l’air les brunes filles de l’Afrique. Cette corbeille de fleurs, qu’on appelle Haïti, a eu sa rédemption. C’est en Amérique qu’il reste à racheter des corps et des âmes. Celle que j’aime est une esclave, rien qu’une esclave... c’est-à-dire votre chose... votre propriété... votre propriété comme vos trois vaches laitières, comme votre cheval de course, Nelson, comme Lovely, le cheval de votre dame. J’aime Anita ; Anita est votre chose... votre propriété... vous voyez donc bien, sir, que je suis obligé de vous demander sa main.
      — Me de-man-der sa main ! », objecta l’habitant qui leva les yeux au ciel comme si la tortue, qui tua un philosophe de l’antiquité, allait tomber sur sa tête ; « me demander sa main !... »
      Après cette seconde exclamation, les yeux de l’habitant, qui s’étaient d’abord injectés de colère, rayonnèrent la pitié et la douceur. Il se leva, jeta sa cigarette au loin, et prenant le jeune sectaire par le bras, il l’entraîna dans un coin de la galerie.
      « John ! lui dit-il, vous êtes fou, et à ce titre, je vous pardonne ce que vous venez de me dire. Épouser une négresse !... vous, vous, lettré ! instruit ! intelligent ! vous qui avez des mains douces et souples au toucher comme un gant de femme ! vous, épouser une négresse !... D’abord nos lois vous le défendent, – lois raides et inflexibles comme cette barre de fer qui se dresse en paratonnerre au-dessus de ma maison.
      — J’épouserai Anita, fit John de sa voix lente et douce.
      — Ensuite continua l’habitant, sans remarquer l’interruption du jeune sectaire, ensuite vous vous heurteriez à une autre barre de fer non moins raide, non moins inflexible que la première : nos préjuges, nos justes préjugés ! Ceux-là vous flétriraient comme un repris de justice ! Ceux-là vous marqueraient à la joue et à l’épaule ! Ceux-là vous chasseraient de la société de vos pareils ! Ceux-là vous proclameraient abject et infâme ! Ceux-là, vous sentez-vous assez de courage pour les braver !
      — J’épouserai Anita, répéta John.
      — Et si vous braviez nos préjugés, si je vous laissais commettre cette faute, ou plutôt ce suicide de votre jeunesse et de votre avenir pour qui feriez-vous tous ces sacrifices, toutes ces immolations ? Pour une femme que vingt bras ont pétrie, que vingt individus ont connue et ensuite repoussée comme un haillon, et dont la couronne virginale a été balayée par tous les vents du ciel, avant que vous eussiez vous-même levé les yeux sur aucune femme. Épouser une créature qui est devenue la chose, la propriété de tout le monde, une espèce de voie publique sur laquelle la foule passait hier et passera demain ! épouser une pareille créature ! Mais, John, vous n’y pensez pas ! »
      Et, prenant un accent paternel qui parut aller un moment au cœur du jeune homme :
      « John, lui dit-il, quand les passions ont commencé à s’éveiller en vous ; quand la plus noble, la plus divine, l’amour, a commencé à chanter dans votre âme ; John, la première fois que vous avez frissonné au frôlement d’une robe de soie ou à la mélodie d’une parole de femme, vous avez dû faire un rêve que nous faisons tous. N’avez-vous pas rêvé que vous aimiez une jeune fille, une vierge, belle comme ces créations idéales qui tombent du pinceau des artistes de l’Angleterre ? N’avez-vous pas rêvé que la jeune fille vous aimait, que vos parents approuvaient votre union, que, blanche comme une fée et couronnée comme une reine, elle mettait sa main dans votre main et que vous alliez tous deux triomphalement à une église dont la cloche semblait vous appeler par se joyeuses volées ? A votre arrivée, ses cantilènes sonores ; le prêtre vous bénissait et vous vous retiriez... heureux comme un roi, en regardant avec adoration la vierge dont le prêtre venait ! de faire votre épouse. Vous avez fait ce rêve, n’est-ce pas ? Eh bien ! si vous épousiez Anita, où seraient le prêtre, l’encens, la prière ? et surtout, malheureux enfant la couronne, le couronne virginale de votre fiancée ?
      — J’épouserai Anita ! J’épouserai Anita ! »
      En entendant ces mots qui prouvaient que John était, plus que jamais, retranché dans son idée, la figure de l’habitant prit une profonde expression de tristesse.
      « John, lui dit-il, Dieu est témoin que j’ai fait tout mon possible pour vous dissuader d’un projet aussi odieux qu’intense ; maintenant, il me reste un autre rôle à remplir. Puisque mes conseils n’ont pu aller jusqu’à votre cœur ; puisque décidément la fille de la nuit a plus au filles de la lumière, moi qui veux vous empêcher de jouer votre honneur sur ce stupide coup de dé ; moi, qui veux vous épargner, s’il est possible, le bagne et peut-être pis encore, je vous interdis l’accès de ma maison, et malheur à vous, si je vous vois seulement rôder dans mon voisinage ! J’appelle le Comité de Vigilance et je vous fais lyncher.
      — Le lynch, à moi ! dit John en bondissant comme si la lanière d’un fouet l’avait déjà touché.
      — Oui, le lynch à vous, comme à tous ceux qui toucheront à l’esclavage. Nos nègres sont notre propriété, comme vous l’avez dit vous-même ; et qui attentera à notre propriété, jouera son honneur ou sa tête, sachez-le, maître John !
      — Le Christ et John Brown sont morts tous les deux pour la rédemption d’un peuple.
      — Associer le fils de Dieu avec un voleur, est un sacrilège, maître John ; donc je ne vous répondrai pas. Maintenant, un dernier mot, et mon hôte, mais comme un homme que je chasse comme un laquais. Surtout, tenez-vous en éloigné comme d’un lieu qui serait infecté de que prétexte que ce pût être, vous auriez affaire au fouet du Juge Lynch. »
      John se leva, pourpre de l’injure qu’il venait de recevoir, mais n’ayant rien perdu de sa sérénité. Il salua légèrement l’habitant, jeta son chapeau sur sa chevelure blonde et s’éloigna lentement de la maison qui venait d se fermer pour lui.
      « C’est égal, murmura-t-il en s’engageant dans le premier sentier qui se présenta, devant lui, les hommes ne peuvent empêcher ce que Dieu approuve ; j’épouserai Anita ! »
     

      L’ÉVASION.

      Le même jour, John avait été mis en surveillance par le Comité que j’ai l’honneur de commander.
      Vous savez ce que valent mes gars et avec quelle ardeur ils prennent les armes, lorsque je leur annonce qu’il y a quelque chasse aux bandits à faire, ici et ailleurs. La surveillance dont John fut entouré fut donc active, incessante. L’œil du comité fut ouvert jour et nuit sur toutes ses actions ; si bien que, pendant une semaine, j’aurais pu rendre des points, pour la précision et l’exactitude de mes renseignements, au préfet de police de Paris. (J’aurais cité la police de la Nouvelle-Orléans, par fierté nationale ; mais elle vaut si peu de chose que mon patriotisme ne pouvait aller jusque-là.)
      Donc, pendant quelques jours, tous les rapports dirent unanimement que John passait tout son temps à lire, à écrire et parfois à tracer sur le papier des lignes de longueur inégale que mes agents reconnurent être des vers anglais. Ils l’entendirent même souvent déclamer une strophe dont il disait les premiers mots lentement, et avec ce timbre doux et pur qui lui était particulier ; puis la voix s’échauffait comme un écho de pensées plus fortes ou plus sympathiques à son âme, et le dernier vers, déclamé plus haut et de façon à être entendu à distance, disait :

Ils ont fait ta mort sainte et sainte ta potence.

      C’était probablement une strophe à John Brown, son maître, celui dont il admirait les doctrines et dont il aura sans doute la triste fin.
      Cependant notre surveillance s’était relâchée peu à peu sans que John eût renoncé, au moins en apparence, à aucune de ses habitudes. Il lisait et écrivait toujours. Une charmante femme me disait un jour : Son corps est sur la terre et son âme dans les nuages. C’était juste. Victime fanatisée par les détestables doctrines de l’école abolitionniste, il s’était isolé de toutes les réalistes de la vie pour suivre son rêve. Le roseau croyait qu’il était devenu géant.
      Un matin, je fus réveillé par l’habitant, propriétaire d’Anita, qui tomba dans ma chambre comme une bombe et me dit :
      « Capitaine, debout ! debout ! »
      Je bondis, j’avais tout deviné.
      « Il s’agit de John ? lui dis-je.
      — Oui, il est parti cette nuit.
      — Et Anita ?
      — Partie aussi ! partie avec lui !
      — John a joué là un jeu hardi, m’écriai-je. »
      Quelques secondes après, j’étais debout et j’avais lancé, dans toutes les directions, un ordre à mes soldats de se réunir immédiatement : ils devaient se réunir à cheval et armés.
      Une heure après, tout mon Comité était rendu.
      « Il y a chasse aujourd’hui, mes gars, leur dis-je, en passant en revue les hommes et les chevaux.
      — Quelle chasse, capitaine ? me demanda un cavalier.
      — La classe à l’abolitionniste.»
      Et ce furent alors des cris de joie ! et des vociférations ! et des jurons de colère ! Il était évident que le gibier annoncé leur convenait.
      Le propriétaire d’Anita était parmi eux.
      Je tâchai alors de me procurer quelques renseignements qui pussent me mettre sur la voile des oiseaux envolés.
      Aucune lumière ne jaillit sur cette ombre. John et Anita avaient opéré leur évasion avec la patience et la prudence de deux Mohicans.
      J’eus alors comme un pressentiment que les deux Mohicans, dirigés vers la jonction des bayous Têche et Fuselier, qui sert de frontière aux paroisses Saint-Martin et Saint-Landry, et que de là ils tâcheraient, en longeant les bois, de s’enfoncer dans l’intérieur de cette paroisse, grande comme le Delaware, pour essayer de gagner ensuite les Avoyelles, la Rivière rouge et enfin le Texas, où ils auraient caché leurs amours.
      « A la jonction ! m’écria-je.
      — A la jonction ! » répondirent mes hommes.
      Et tous s’élancèrent dans la prairie, ardents comme Murat dans sa charge de la bataille d’Eyau.
      Mon instinct m’avait bien guidé, car des notes recueillies en route ne me permirent plus bientôt de douter que je ne fusse réellement sur la trace des fugitifs. Ici, on avait vu passer un blanc et une négresse, tous deux sur deux chevaux lancés dans un galop ardent, furieux comme celui du fameux coursier de Mazeppa : plus loin, on avait vu les fugitifs assis sur l’herbe, au pied d’un arbre, se tenant amoureusement enlacés, pendant que les deux chevaux, haletants et couverts de sueur, paissaient, à côté d’eux, l’herbe rase de la prairie.
      Nous étions évidemment sur la voie : l’arrestation du coupable n’était donc plus qu’une question de temps.
      Notre course continua.
      Enfin, après un steeple-chase, qui n’eut d’autre péripétie que le désir que nous avions de donner une leçon au jeune sectaire abolitionniste, nous atteignîmes les bords du bayou Fuselier – bayou étroit, obstrué par des arbres renversés par le temps ou par la tempête, et appelés bien légitimement embarras, par les habitants du pays. Au milieu des lataniers et des cafés sauvages, plantes très peu embaumées de ce paradis très terrestre, nous vîmes poindre une robe et les pans d’un paletot. Le taillis trahissait les amoureux en fuite. Il y avait là de quoi discréditer toutes les apostrophes passées, présentes et futures aux forêts.

O bois, muet témoin, couvre-nous de ton ombre !

avait peut-être murmuré John en s’adressant aux lataniers qui allaient, pour le moment, jouer le rôle de Judas et trahir les fugitifs.
      Le cerf et la biche sont pris au gîte, hallali ! mes chasseurs !
      Dans deux minutes, la négresse et le blanc furent entourés et garrottés. C’est en vain que John s’était armé d’un poignard ; une main vigoureuse lui avait tordu le bras, et sa main, s’ouvrant contre sa volonté, avait laissé tomber l’arme, qu’un des nôtres avait ramassée.
      « Qu’on sépare les deux amoureux ! John souffrirait trop du supplice de son Anita. »
      La négresse fut conduite à une centaine de pas, sous un de ces chênes centenaires qui abondent dans cette partie de la Louisiane, et mes Vigilants lui gravèrent sur le dos un souvenir éternel des devoirs de l’esclave envers son maître et du danger que l’on court en les violant.
      Au bruit des premiers coups de fouet, le stoïcisme de John s’était fondu.
      « Grâce pour elle ! s’était-il écrié. C’est moi qui l’ai entraînée dans l’abîme ; à moi seul le châtiment ! »
      Et comme le supplice avait continué, il avait fondu en larmes.
      « Toute ma reconnaissance, si vous l’épargnez ; toute ma haine, si vous lui déchirez la chair ! »
      On ne lui répondit pas. Il était lié, donc nous ne pouvions pas l’insulter ; il avait volé, puisqu’il avait fui avec une négresse, donc nous ne pouvions pas parlementer avec lui.
      J’étais pourtant obligé de lui faire subir un interrogatoire, avant son supplice sommaire.
      « John, lui dis-je, pourquoi avez-vous volé cette esclave ?
      — Parce que je l’aimais, et que, ne pouvant l’épouser ici, je voulais la mener dans les États où la loi ne défend pas l’union entre les créatures d’un même Dieu.
      — N’était-ce pas plutôt pour la vendre ? »
      Les yeux de John étincelèrent.
      « Oh ! sir, dit-il, fouettez-moi ! tuez-moi, si vous voulez ; mais ne m’insultez pas ! »
      Et puis, se parlant à lui-même :
      « Mon Dieu ! murmura-t-il avec exaltation, j’ai cru que vous aviez prêché l’égalité de toutes les races humaines, et j’ai cru vous être agréable en me faisant le soldat de votre idée. Avez-vous voulu parler indistinctement de toutes les races, ô mon Dieu ! ou bien de celles-là seulement qui, ayant une somme de civilisation égale, étaient également dignes d’adorer votre saint nom et de jouir, à ce titre, de la liberté qui nous vient du ciel, comme tous nos bienfaits ? Et les nègres seraient-ils réellement les fils de Cham, – de Cham qui doit être maudit de vous, puisqu’il le fut de son père ? Auriez vous maudit cette race jusque dans l’éternité, pour la punir du crime de son chef, comme vous avez puni et dispersé les Juifs, pour le plus grand crime que le monde ait jamais commis, le meurtre de votre fils ? Eh bien ! mon Dieu ! pour dissiper les doutes qui obsèdent mon esprit, faites-moi entendre votre voix puissante. Si j’ai raison, dissipez les nuages qui obscurcissent en ce moment le soleil ; si j’si tort, parlez-moi par la voix de votre tonnerre, et quelle que soit votre réponse, je vous bénirai. »
      Le sectaire finissait à peine ces mots, qu’un éclair déchira les airs de ses losanges de feu et qu’un coup de tonnerre épouvantable retentit.
      John baissa la tête avec accablement. Dans son fanatisme, il crut que Dieu venait de lui répondre et qu’il était condamné par celui-là même, au tribunal de qui il en avait appelé.
      « Frappez ! nous dit-il ensuite avec un accent de dignité suprême ; Dieu et le monde me condamnent. Qu’importe le reste ?
      — John, lui dis-je, si vous n’aviez pas été fou, fou à lier, vous auriez encouru un châtiment d’une sévérité telle que nous n’auriez plus eu envie de faire la guerre à nos institutions. Votre raison s’est exaltée jusqu’au fanatisme dans les écoles infâmes où vous avez été élevé, et vos odieux ministres du Nord et votre drôlesse de Mme Stowe, seront responsables de la correction que vous allez recevoir. Vous avez enlevé une négresse ; c’est un acte que nos lois qualifient de vol et punissent du bagne ; votre correction sera donc relativement de la clémence. – Allons, mes gars, emparez-vous de cet homme et qu’il soit fouetté sur le champ ! »
      Mon ordre fut exécuté.
      Lorsque John se releva, après avoir subi son supplice avec fermeté :
      « John, lui dis-je, avec gravité, le Comité de la Pointe, au nom duquel je parle, vous condamne à sortir avant huit jours, de l’État de la Louisiane. Si vous enfreignez cet ordre d’exil, vous serez pendu. Allez ! »
      Nous remontâmes à cheval et ramenâmes la négresse Anita qui pleurait beaucoup plus de ses blessures que de celles que nous avions infligées à John. Quant à lui, il disparut et il s’est si bien noyé dans cette foule, composée de millions, qu’on appelle la nation américaine que nous n’avons plus entendu parler de lui.

     « Quelle moralité tirez-vous de l’histoire que je viens de vous raconter ? demanda Domingeau à Alcée.
      — Ma moralité, à moi capitaine, c’est que votre John était un drôle des plus dangereux, et que si c’est là l’espèce d limiers que le Nord nous envoie pour nous combattre, nous devons tirer dessus comme sur des chevreuils. »
      En ce moment, une robe blanche se dessina gracieusement sur la tribune, où le violon d’Ed. Voorhies venait de murmurer la Dernière Pensée de Weber. Une bette et souriante jeune fille apparut ayant à la main un énorme bouquet de fleurs et saluant de ses beaux grands yeux intelligents la foule groupée au pied de la tribune – foule parée et bigarrée de toilettes diverses, sur lesquelles les robes blanches de ses compagnes se détachaient comme des lis sur un champ de roses. C’était la gracieuse fille de M. Edmond Castillo, adorée de ses parents et ornant leur foyer comme les fleurs ornent le sanctuaire ; c’était Mille X... qui allait offrir son bouquet au colonel Thorne. Impossible de rendre la grâce et la gentillesse que mit cette jeune fille dans les quelques paroles dont elle accompagne l’offre de son bouquet. Le colonel en fut tout ébloui. Ed. Voorhies le sauva en improvisant, en son nom, quelques paroles.
      Edgard Voorhies est comme un paquet de feux d’artifice. Approchez-le du feu et soyez certain qu’il s’allumera.
      « Vous m’avez promis une autre histoire, dit Alcée au jeune capitaine. La belle et chaste jeune fille que nous venons d’applaudit vous inspira. Parlez. »
      Les deux amis s’étendirent de nouveau sous le chêne vert et Domingeau fouilla encore dans ses souvenirs.
      « Comment allez-vous intituler votre histoire, capitaine ? »
      — Un monstre ! vive Dieu ! un monstre !... Et la suite vous prouvera que ce titre n’est pas volé. »

     
UN MONSTRE

UN CROQUIS

      Ami Alcée, la nature est variée dans l’ordre moral comme dans l’ordre physique.
      Dans l’ordre physique, ce sont des myriades de fleurs, d’arbres, de plantes, d’insectes, d’oiseaux, d’animaux, toutes classées par familles, dont aucune ne ressemble à sa voisine et qui dépassent certes, rien que par leur prodigieuse diversité, tout ce qu’Homère, Virgile, Dante, Corneille, Byron, Shakspeare et Victor Hugo auraient pu rêver, en mettant en commun leur imagination et leur génie.
      Dans l’ordre moral, comme dans l’ordre physique, il y a chardons et roses ; laideur et beauté ; diamant et boue. En coudoyant des hommes sur nos chemins, nous ne coudoyons que des contrastes et si, au lieu d’être de simples mortels, nous avions la faculté, que Dieu s’est réservée jusqu’à présent, de lire dans les âmes, nous serions convaincus que sur dix hommes, dont nous effleurons les habits dans la rue, il y a peut-être un héros de vertu ou de courage ; deux honnêtes gens, quatre envieux, deux voleurs et enfin un homme, le dixième, qui serait capable de tuer père et mère pour assouvir une passion ou pour acquérir ce vil métal californien qui a déjà fait couler tant de sang. O homme ! mélange de grandeur et de bassesse, comme dit le poète, es-tu bien chef-d’œuvre de Dieu, comme ton orgueil se plaît à le croire ? Dans l’ordre moral, les deux types les plus tranchés, ceux qui traduisent en chair et en os le symbole biblique du Don et du Mauvais Auge, sont la Bonté et la Méchanceté. C’est ainsi que je les classe, sans m’inquiéter le moins du monde si ma classification est reconnue ou non par la philosophie. Si je me trompe, tant pis. Je sais que vous ne me dénoncerez pas à l’Académie française.
      La bonté donne comme une auréole à qui la possède. Il n’y pas de laideur accouplée à elle ; il n’y a ni grandeur, ni génie sans elle, et si l’on me répondait en prenant dans l’histoire des noms de rois, de généraux ou de législateurs, qui paraissent grands sans avoir été bons, je répondrais hardiment qu’on les a calomniés.
      Quant à la femme bonne, elle a pour moi des proportions surhumaines. Au lieu de rayonner, comme une pauvre mouche à feu, dans l’ombre d’un ménage, elle devrait avoir autour de ses cheveux une couronne de reine ou d’impératrice, et moi, républicain, je serais le premier à l’acclamer.
      Mais si je divinise les bons, ami Alcée, j’ai pour les méchants une haine implacable comme le fer du justicier et profonde comme l’Enfer. Le méchant, pour moi, est une de ces monstruosités de la Création qui me ferait douter de Dieu, si je ne voyais pas son nom écrit sur toutes ses étoiles. Le méchant, c’est-à-dire l’homme qui vole, et tue, et se parjure ; celui qui torture ses semblables ; celui qui est lâche, hypocrite et rampant, ah ! celui-là, Alcée si j’étais puissant comme Dieu, au lieu d’être un ver de terre, celui-là je voudrais pouvoir le rayer de la Création aussi facilement que Dieu raye une créature du livre de la vie. Peut-être, à ce jeu-là, dépeuplerais je la terre ; mais ceux qui resteraient feraient comme Noë, ils repeupleraient le monde et peut-être la mauvaise graine, étant détruite, n’aurait pas la chance de repousser.
      Ami Alcée, cette boutade m’est inspirée par l’homme dont je me suis chargé, je ne sais comment ni pourquoi, de vous conter l’histoire. Aimez-vous le serpent à sonnettes ? Non, sans doute ; eh bien ! j’aimerais mieux en voir in se dresser devant moi que de croquer l’homme en question.
      Cet homme était de taille ordinaire. Il avait des yeux blues faisant oublier par leur douceur l’enluminure de son tient. On eût dit un pan du manteau du ciel plaque sur un masque d’ivrogne. Figurez-vous une combinaison chimique un accouplement de l’azur et d’un incendie. Tout chez lui semblait respirer la douceur, une douceur féline ! celle du chat ou du tigre caressant sa victime avant de la broyer. Je complèterai ce croquis en disant que sa voix était d’une suavité, d’une pureté telles qu’on levait involontairement les yeux sur lui pour chercher si ou n’avait pas devant soi une femme habillée en homme, ou un de ces castrats d’Italie qu’on employait autrefois à la Chapelle Sixtine et que la civilisation moderne a abolis. Ses lèvres étaient fines et se plissaient comme les fraises des mignons d’Henri III – signe de cruauté, out dit Gall et Lavater. Néron, Sylla, Héliogabale, Charles IX, ont eu sans doute de pareilles lèvres. Dieu a fait du visage le miroir de l’âme, mais quel miroir ! Quelque chose de terne de nébuleux, de rouillé, un hiéroglyphe que peu de Champolion ont su lire.
      Cet homme s’appelait Pierre Bergeron.
      Bergeron avait son habitation sur la rive droite du bayou Têche vis-à-vis la splendide habitation Lastrapes. La fortune, cette catin aveugle qui se donne au premier venant qui saisit un pan de sa robe, l’avait traité en enfant gâte : elle lui avait donné un camp fourmillant de nègres qu’il se plaisait à montrer aux voyageurs que les affaires ou l’amitié conduisaient à sa demeure – et dont il gourmandait la paresse avec les notes les plus harmonieuses de sa voix de séraphin.
      Dans ses relations avec le monde, il était doux, poli, réservé dans ses propos, parlant parfois de lui-même et des autres avec un tact et une modestie qui lui conciliaient si bien les suffrages que, moi, qui vous parle, j’ai entendu un jour la conversation suivante entre un très honorable habitant de la paroisse Saint-Martin et un homme éminent d’une paroisse voisine. La scène s’est passée au Café des Allemands, tenu par les deux magots que vous connaissez à Saint-Martinville.
      « Je viens de vois Bergeron, disait l’un ; on m’a dit qu’on l’accusait de crimes que sa religion lui défendait de commettre, et dernière preuve d’innocence, il a pleuré !
      — Les crocodiles du Nil pleurent aussi, ce qui ne les empêche pas de manger un paysan égyptien, répondait l’autre.
      — Mais il est riche.
      — Les riches tuent, se parjurent et volent comme les autres.

Auri sacra fames, quid non mortalia pectora cogis !

     — Il est calomnié, vous dis, fit l’autre.
      — Je vois que le Christ, fils d’un charpentier et pauvre, aurait perdu sa cause à votre tribunal », répondit son interlocuteur.
      Et il lui tourna le dos avec dédain.
      Il est riche ! Tous les maux de notre pays sont dans ce mot.
      Non, Bergeron n’était pas calomnié parce qu’il était riche ! Il était criminel, et la voix de ses victimes s’élevait contre lui. Y a-t-il là quelque chose qui étonne ? La révélation des crimes commis n’est-elle pas une loi divine ? et la Bible n’en a-t-elle pas enregistré un terrible exemple dans l’histoire de Caïn ?
      Bergeron, mon cher Alcée, était un de ces monstres que Dieu lâche parfois sur la terre ; qui, assis sur un trône, laissent une traînée de sang dans l’histoire de leur siècle et la tache de Caïn sur leur nom et qui, nés dans les rangs du peuple, meurent sur la guillotine, comme Castaing, Papavoine, Elliçabide et autres épouvantails de l’humanité. S’il s’était appelé Sylla, il aurait signé, en souriant, les affreuses listes de proscription qui décimèrent Rome ; s’il s’était appelé Charles IX, il eût fait la Saint-Barthélemy ; s’il s’était appelé Torquemada, la formidable nomenclature des tortures aurait atteint un chiffre fabuleux. Il aurait empoisonné comme Locuste ; brûlé des chrétiens, en guise de bougies, comme Néron dans ses fêtes ; jeté ses victimes dans des précipices, comme le baron des Advets. L’homicide était dans sa nature, comme la piété dans celle de la femme. Nous, enfants d’un chaud soleil, nous aimons les bals, les causeries couvertes par une musique voluptueuse, les mots d’amours glissés à une oreille rose et arrêtés au vol par un éventail. Cette poésie n’existait pas pour Bergeron. Il était comme les druides de l’ancienne Gaule qui immolaient régulièrement à leurs dieux des victimes humaines ; s’il avait vécu en France, en 1793, il aurait léché, avec des frissons de volupté, le sang qui dégouttait des guillotines. Le sang avait pour lui des parfums plus doux que la rose. Il adorait le sang.
      Bergeron pouvait d’autant plus satisfaire ses appétits de tigre, que notre population a professé, jusqu’à présent, une tolérance, à l’endroit des cruautés commises sur nos semblables, une tolérance qui doit disparaître à tout jamais.
      La loi reconnaît, il est vrai, que le nègre est une chose, mais comme cette chose, après tout, est pensante, et que, par conséquent, elle a une âme qui a accès devant Dieu, comme les nôtres, la loi a entouré cette chose de toutes les garanties compatibles avec l’humanité. Ainsi elle défend un maître de torturer ses esclaves sous peine de se voir intimer par les tribunaux la défense d’en posséder à l’avenir ; mais cette loi si humaine, cette loi qui christianise l’esclavage, n’a presque pas été appliquée jusqu’à ce jour. Un habitant tuait-il un nègre en détail, c’est-à-dire en lui faisant subir un martyre tous les jours ? Ses voisins honnêtes s’indignaient, mais n’osaient poursuivre, de peur d’affaiblir l’institution de l’esclavage, en donnant le spectacle d’un blanc condamné pour avoir torturé un noir. Crainte impie, stupide, qui doit disparaître, si Son Excellence Martel premier et dernier nous laisse vivre, comme j’en ai l’espoir.
      Bergeron appartenait donc à cette classe de monstres qui cherche la volupté dans le sang comme nous dans un baiser de femme ; mais créé pour tuer, il avait plutôt les appétits sanglants du chacal que ceux du tigre. Le tigre attaque que ce qui est désarmé ou lâche.
      Bergeron n’attaquait que ceux que la loi a désarmés.
      Ceci, du reste, se conçoit facilement.
      S’il avait attaqué des blancs, il aurait eu affaire à des hommes de cœur ou à des lâches. Les hommes de cœur lui auraient répondu en lui fouillant la poitrine à coups de poignard ou auraient purgé l’humanité en lui brûlant la cervelle. Il assouvissait son appétit sur les nègres... Ce jeu le ruinait, mais il le jouait sans danger.
      Sa maison n’était donc pas une maison comme les autres. Son foyer était bien égayé par des enfants, sanctifié par la présence d’une femme ; mais une note aiguë, déchirante, se mêlait toujours aux éclats de rire, si toutefois on riait dans cette maison sinistre ; et cette note, c’était le fouet qui retentissait le matin, le midi, le soir, le jour, la nuit ; qui retentissait toujours dans l’espace, ou les cris lamentables de ceux qui étaient déchirés par cette lanière qui semblait vivante, car elle ne dormait jamais.
      Dans ce siècle où la mort a été simplifiée, ou plutôt réduite à sa plus simple expression ; dans ce siècle où l’on ne connaît plus l’écartèlement, la roue, l’estrapade, les brodequins, les épreuves de l’eau et du feu, &c., et où l’on a inventé la guillotine qui supprime presque la mort, tant elle la rend prompte, Bergeron s’ingéniait à inventer des tortures. Il voulait être bourreau, au moment où tous les peuples tendent à rayer de leur législation le mot de bourreau.
      On ferait avec son histoire vingt mélodrames qui, représentés à Paris, auraient un succès monstre et qui feraient croire aux bons habitants d’outre-mer, qui n’ont jamais vu de nègres que dans les gravures, que chaque habitant de la Louisiane tient une boucherie de chair humaine et que la chair nègre se vend au marché à tant la livre, absolument comme celle de veau ou de bœuf.
      Ses supplices étaient, ma foi ! très ingénieux et lui auraient attiré les applaudissements de Torquemada. Je ne mettrai pas à nu toutes les cruautés commises à froid par cet homme. Un volume d’ailleurs ne les contiendrait pas. Je vais vous conter seulement deux ou trois scènes d’intérieur. Celles-là vous feront deviner les autres.

UN SUPPLICE A LA GAULOISE.

      C’était à la fin d’une belle journée d’été. Le soleil se couchait splendide et radieux comme un empereur, le soir de ses noces. Néanmoins, le temps avait été toute la journée à l’orage sur l’habitation Bergeron, car le fouet y avait retenti toute la journée.
      La voix de Séraphin Bergeron avait aussi chanté un duo avec le fouet. Cette voix de guitare ou de mandoline nous aurait aussi parut chargée d’électricité.
      Quand la nuit tomba, Bergeron, accompagné de quelques nègres, dont un solidement garrotté, se dirigea vers une partie de son habitation : c’est une terre basse marécageuse, semée de nénuphars, d’herbes-à-serpents, de graines-à-volée, et appelée, comme vous savez, platin par les habitants du pays. Au centre de cette terre, le sol, s’abaissant en entonnoir, recelait quelques pieds d’une eau bourbeuse, à la surface de laquelle un caïman dressait sa tête monstrueuse.
      « C’est ici, dit Bergeron, en faisant signe aux nègres de s’arrêter. »
      Les nègres s’arrêtèrent. Celui qui était lié s’assit sur l’herbe et dirigea un regard inquiet sur son maître.
      « Plantez-moi quatre piquets en terre et disposez les comme les angles d’un carré », ajouta Bergeron de sa voix la plus mélodieuse.
      Les nègres obéirent.
      « Liez le prisonnier aux piquets par les quatre membres et malheur à vous s’il se détache ! »
      Le nègre fut attaché par ses camarades avec une dextérité qui prouvait que leur maître les avait dressés plus d’une fois apprêts de ce genre de supplice. Le prisonnier n’avait opposé aucune résistance. Il savait du reste que toute tentative de résistance aurait été inutile et n’aurait abouti qu’à une aggravation de châtiment.
      Alors Bergeron s’assit auprès du prisonnier et, toujours avec sa voix, – cette voix que plus d’une fille de nos prairies avait dû écouter avec amour lorsqu’il n’avait que vingt ans.
      « César ! dit-il.
      — Maître ! » répondit le nègre dépouillé de ses vêtements, et tournant la tête de son côté pour le supplier au moins du regard, s’il ne pouvait le faire par la parole.
      « César ! tu crois peut-être que je vais te fouetter et te renvoyer dans ta cabane où ta femme te pansera tes blessures et te consolera ensuite en te chantant une chanson d’Afrique... Erreur, mon fils ! Tu es cloué là, comme un papillon l’est au mur la nuit sera chaude et tu recevras la brise de première main.
      — Grâce ! mon maître, murmura le nègre.
      — César, continua le maître, je te préviens que le platin est habité par des maringouins très incommodes. Ils t’empêcheront de dormir peut-être, mais tu t’en dédommageras en écoutant leur musique.
      — Mais ce châtiment, c’est la mort ! » hurla le nègre qui commençait à entrevoir le supplice épouvantable qui lui était destiné.
      « Tu es dans l’erreur, César. Un hercule comme toi tué par un insecte ! allons donc, tu veux rire. »
      Et, en finissant ces mots, qu’il avait dits de sa voix flûtée, Bergeron donna à ses nègres le signal de la retraite.
      « Je te ferai délier demain à l’aube. Bonne nuit, César ! »
      Tel fut l’adieu qu’il jeta à son esclave, et il rentra paisiblement chez lui, comme s’il avait accompli quelque chose de grand et de noble. Il soupa tranquillement en causant et en riant, sans laisser percer aucune émotion dans sa voix harmonieuse. Il se coucha ensuite et dormit du sommeil du juste.
      Ah ! mon cher Alcée, cet homme donna un démenti, ce soir-là, à l’histoire symbolique de Caïn. Il est vrai, que lui qui a tant tué, il avait dû depuis longtemps étrangler sa conscience dans quelque coin.
      Le lendemain, Bergeron se réveilla tout souriant.
      « J’ai fait, cette nuit, des rêves magnifiques, dit-il en sautant hors de son lit », et saisissant une trompe suspendue dans la chambre, il en tira deux ou trois notes sonores qui firent accourir un domestique.
      « Qu’on aille délier César et demandez-lui s’il a passé une bonne nuit. »
      On courut exécuter les ordres du maître. César avait dû passer une nuit très bonne, car on le trouva profondément endormi.
      Seulement, lorsqu’on s’approcha de lui, on s’aperçut qu’il dormait de ce sommeil terrible que nous devons tous connaître un jour et que Dieu ne dissipera qu’au grand jour de la résurrection. César était mort.
      Les moustiques, dont son maître lui avait parlé la veille, s’étaient tellement rapprochés de son oreille, sans doute pour lui faire entendre mieux leur musique, qu’ils s’étaient posés par millions sur son corps et l’avaient déchiré à coups d’aiguillons. L’insecte avait tué l’hercule nègre. Son corps était horriblement gonflé.
      Bergeron apprit en souriant que, pendant qu’il faisait des rêves magnifiques, pour nous servir de son expression, la mort avait arraché deux bras à son clos et quinze cents piastres à sa bourse.
      « Le drôle est mort, dit-il ; qu’on enterre vite sa charogne. J’aurais dû le faire mourir par le supplice que les chefs francs faisaient subir aux manants qui se révoltaient. Enterré dans un trou jusqu’au cou... la tête enduite de miel... une myriade de fourmis se ruant à la curée... C’est là de la haute fantaisie en fait de supplices... J’y songerai. »
      Ce fut là la seule oraison funèbre du pauvre César !

TU RIS !

     Après avoir dit ces mots, Domingeau s’était recueilli un instant ; son visage avait ensuite repris son expression habituelle de loyauté et de résolution.
      « Alcée, dit-il en tendant la main à son ami, j’ai presque honte de vous révéler ces pages horribles de la vie de Bergeron, – pages qui font tache sur la civilisation du dix-neuvième siècle, et peut-être sur nous qui les avons vues longtemps sans protester contre elles. Mais les Comités seraient indignes de leur nom s’ils ne portaient pas le scalpel sur toutes les plaies vives de la société attakapienne. Ils ne sont pas seulement armés contre le vol, ils le sont contre tout ce qui s’appelle crime devant le livre auguste de la Loi. Nous sommes deux hommes du Sud, n’est-ce pas ? deux hommes dévoués à ses institutions et prêts à nous battre pour elles : deux hommes partisans de l’esclavage et le regardant comme une institution éminemment civilisatrice et moralisante pour l’esclave : nous comprenons, n’est-ce pas, que les nègres, race mineure, race enfant, doivent être châtiés lorsqu’ils commettent une faute ou refusent d’accepter la loi du travail qui seule peut les initier à la vie civilisée et chrétienne ; mais, n’est-ce pas, Alcée, que celui qui torture ou martyrise un nègre est un misérable ? que celui qui tue un nègre est un assassin ?
      — Oui, mon cher capitaine ; et je pense comme vous que de pareils crimes doivent être mis au pilori.
      — Merci, Alcée ; vos paroles me donnent le courage d continuer.
      « L’affreuse mort du nègre César n’avait pas influé le moins du monde sur Bergeron, car, je vous l’ai déjà dit, si cet homme avait eu une conscience, il avait dû l’étrangler un soir au coin d’un bois. Au contraire, il y a avait eu chez lui comme un crescendo de gaieté, et sa voix douce avait semblé gagner certaines notes d’un velouté qu’on ne lui connaissait pas. On eut dit qu’il tournait de la guitare à la harpe éolienne. Comme un rossignol qui passe de son enfance en son nid à la période chantante, il muait.
      « La Grande-Pointe a de nobles cœurs, vous le savez, vous qui savez ce que nous avons fait, vous qui avez vu mes gars à l’œuvre ; c’est vous dire que l’indignation publique avait éclaté en apprenant la mort du pauvre César. On avait parlé de plainte en Cour, et même d’infliger un châtiment populaire à Bergeron ; mais l’indignation se calma peu à peu, comme il arrive si souvent dans notre pays aux exaltations méridionales, mais qui oublie si promptement ce qui l’a surexcité. Deux ou trois mois après, c’est a peine si l’on parlait parfois, à la veillée, de ce drame sombre qui donnait le frisson aux femmes et aux enfants. Hélas ! l’herbe avait poussé sur la tombe du pauvre César... et l’oubli aussi...
      « Cependant Bergeron avait été indigné de l’intrusion de l’opinion publique dans son intérieur. Comme un seigneur du temps de la féodalité, il voulait avoir chez lui le droit de haute et basse justice et faire brancher ou mourir ses tristes sujets comme bon lui semblerait. Le fouet, du reste, lui servait assez bien pour qu’il s’épargnât le luxe des grands supplices ; il pénétrait profondément dans les chairs. ce fouet : les blessures amenaient la corruption des chairs. la vermine, assez souvent la gangrène. Dans ce cas-là, la mort achevait lentement ce que la lanière avait commencé. Alors le nègre disparaissait comme s’il avait été tué par une mort naturelle, et l’opinion publique, qui n’avait que des doutes, ne pouvait rogner les griffes de ce tigre qu’elle aurait voulu empêcher de manger la chair humaine quand il avait faim, et de boire du sang quand il avait soif.
      « Un jour, – n’a avait longtemps qu’il n’y avait pas eu de drame sur l’habitation Bergeron, – un jour, Bergeron sembla avoir trouvé des notes plus perlées, une voix plus suave que sa voix de la veille. Son atelier frissonna : la sévérité de la voix du maître avait toujours été le présage d’une tempête.
      « L’atelier partit pour le clos, au soleil levant, avec un pressentiment de terreur. Beaucoup se demandaient s’ils verraient le coucher de ce soleil qui rayonnait sur le monde comme l’œil de Dieu.
      « Le maître le suivit avec son terrible fouet armé d’un mèche écarlate. C’était le sang des nègres qui lui avait donné cette couleur.
      « Ils se courbèrent sur les sillons avec le frisson de la fièvre.
      — Travaillez... » leur criait de temps en temps le maître, d’une voix à rendre jalouse Mlle de La Tournerie on la Saint-Urbin.
      Jusque-là, l’orage ne s’était pas déclaré encore, car le fouet avait été muet.
      Enfin il éclata.
      Le maître remarqua qu’un nègre n’avait pas fait son ouvrage selon les instructions qu’il lui avait donnés. Il alla à lui.
      « Tu viendras ce soir à la maison chercher la récompense que tu mérites. Tu seras magnifiquement payé de ton travail aujourd’hui. »
      Et, en disant cela, ses lèvres s’étaient plissées voluptueuse ment.
      Le nègre pâlit. Le lèvres de Bergeron lui étaient bien connues et avaient une éloquence à laquelle on ne pouvait guère se méprendre.
      Le jour s’écoula rapidement, – les condamnés à mort trouvent les heures rapides, – l’atelier rentra silencieusement dans ses cabanes, et le nègre s’achemina vers la maison de son maitre.
      Il les trouva dans la cour, près d’un four dont on venait à peine d’éteindre le feu, car, par son orifice s’exhalent encore des bouffées de chaleur qui se faisaient sentir à distance.
      « Empoignez-moi ce nègre », dit Bergeron employant, sans s’en douter, les mêmes mots que le colonel Foucaut avait dits, trente ans avant lui, en venant arrêter Manuel dans les Chambres françaises.
      Le nègre fut garrotté.
      « Qu’on le glisse dans le four, continua la voix de mandoline du maitre : dans une demi-heure, il en ressortira... s’il est vivant. »
      Le nègre fut coulé dans le four qui allait, pour le première fois, cuire, au lieu de pain, de la chair humaine.
      Pendant une ou deux minutes, on entendit des cris de douleur qui allèrent sans doute jusqu’aux pieds de Dieu.
      Puis le silence se fit dans cette tombe d’un nouveau genre.
      « Il ne chantait plus », comme dit Marcel, le beau soldat des Huguenots de Meyerbeer.

.........

     Une demi-heure après, lorsque Bergeron alla ouvrir le four où il avait enfermé son nègre, il vit une tête aux lèvres contractées comme par le rire, aux yeux ouverts, mais dont les prunelles étaient ternes et renversées.
      « Tu ris ! tu ris ! » s’écria Bergeron, et il saisit le nègre par les cheveux.
      « Tu ris ! tu ris ! » continua Bergeron, en le traînant hors de sa prison ardente.
      Et quand le nègre toucha le sol, sur lequel il était tombé lourdement, Bergeron se retourna et il passa sur son visage un éclair de bonheur.
      L’esclave qu’il venait de retirer du four n’était plus qu’un cadavre.

.....

     « Je me fatiguerais, ami Alcée, à vous conter toutes les pages sanglantes de cette vie, dont le scandale n’est surpassé que par l’impunité non moins scandaleuse dont elle avait toujours joui jusqu’à l’institution des Comités. Cette impunité est la plus sanglante satire de l’accessibilité de tous aux saintes fonctions de juré et suffirait pour légitimer notre existence comme tribunal populaire. Nous, au moins, nous sommes un conseil de guerre ; nous n’avons rien à voir avec l’éloquence pâteuse des avocats, et quant un individu est coupable, il est sûr d’être condamné, car nous ne nous parjurons pas. »

EN TRAITRE

      « Votre croyez peut-être que cet homme, après avoir compté ses crimes, effrayé de leur nombre, se sera repenti et aura demandé à Dieu, comme dit un poète,

      D’inventer un pardon pour le sauver.

      « Erreur ! Il aimait le sang, comme j’aime à jeter au vent la fumée d’un cigare, – cigare que je m’empresserai d’allumer aussitôt que j’aurai fini cette odieuse histoire.
      « Il avait un gendre, un Français, qui exerçait ici les modestes fonctions de maître d’école. Un jour, il passait en pirogue sur le bayou Têche, en écoutant le chant des oiseaux perchés sur les beaux arbres qui font au bayou une ceinture d’ombrage. Un coup de feu, parti de la futaie, vint blesser le jeune homme à la cuisse et le renversa sanglant sur son embarcation.
      « L’assassin, c’était encore et toujours Pierre Bergeron.
      « Ce monstre est comme Saturne, – il n’épargnait pas même ses enfants.
      « L’affaire, mise en Cour, fut retirée plus tard suite du désistement de la victime, dont la jambe boiteuse attestera du reste éternellement le crime de Bergeron. »

LE VOL

 

     « Il y a longtemps que mon Comité aurait envoyé cet homme au Texas, s’il n’avait été retenu par une des clauses de notre constitution, qui dit qu’on ne poursuivra pas les crimes qui seront antérieurs de plus de six mois à notre organisation. Enfin, il nous fournit un jour lui-même l’arme que nous cherchions.
      « Il fut jugé et condamné par nous à l’exil pour vol de cochons.

&

     « Je vous demande pardon, Alcée, de la vulgarité du dénouement ; mais je vous raconte une histoire ; je suis obligé de me renfermer dans les limites qu’elle me trace et ne puis la poétiser comme un drame ou une tragédie. Seulement, je vous ai peint le monstre dans toute sa nudité morale. Que pensez-vous de lui ?
      — Je pense qu la mission des Comités est un œuvre sainte ; que notre pays ne peut être régénéré que par eux, et, qu’à ce titre, c’est faire acte de bon citoyen que de les servir en soldat. Seulement, mon cher capitaine, je voudrais voir proclamer, par toutes nos associations, la maxime suivante :
      Amitié aux nôtres, mais guerre, par tous les moyens loyaux, à nos adversaires ! Qu’il soit maudit et proclamé infâme, celui d’entre nous qui donnera à un de nos ennemis son vote ou son influence électorale !
      — Décidément, vous ne voulez pas de M. Martel premier et dernier ? dit Domingeau.
      — Il s’est fait notre ennemi, nous devons lui rendre guerre pour guerre. Maudit soit le Vigilant qui votera pour lui !
      — Ils seront peu nombreux, ces infâmes ! » fit Domingeau en entraînant Alcée vers la tribune où Ed. Voorhies achevait son septième ou huitième discours.

      Une heure après, la brillante procession du matin reprenait en chantant le chemin de St-Martinville. Alcée passa rapidement devant le jeune et vaillant capitaine et échangea avec lui un adieu des plus affectueux.
      « C’est un noble cœur », dit Alcée en se renversant dans sa voiture. « Cent apôtres comme lui, et notre société serait sauvée... »
      Et la voiture disparut dans des nuages de poussière.

    
    

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