Les Morts
A Madame B.G.

Alexandre Barde 
Renaissance Louisianaise, 6 mai 1866: 15.


Comme on en voit dans les danses macabres,
Des spectres bleus passaient le casque au front;
Leurs doigts sanglants creusaient avec leurs sabres
Dans notre Sud un tombeau bien profond.
Ils préparaient la couche funéraire
A nos fils morts au milieu des éclairs.
Là dormiront les os blancs de ton père…
Hélas! les cieux redeviendront-ils clairs?

Lorsque la Mort le couvrit de son voile,
Ce fut pour toi, blonde sœur d’Ariel,
Ce qu’eût été le coucher d’une étoile
Qui se serait éteinte dans ton ciel.
Lorsqu’il tomba, foudroyé sur sa route,
Aïeule, mère et sœurs, front doux et chers,
En expirant, il vous baisa sans doute…
Hélas, les cieux redeviendront—ils clairs?

Cette terre où tant de lèvres closes
Ne sentent plus le souffle boréal,
Avril conduit à la Fête des Roses
Toutes les fleurs, filles de Floréal.
Fleurs qui brodez les tombes isolées,
Aux saints martyrs, sous les frais tertres verts,
Parlez des sœurs, des mères désolées!
Hélas! les cieux redeviendront-clairs?

Sous l’ouragan des boulets et des balles,
Que de héros non acclamés encor
Se sont couchés dans nos plaines fatales,
Comme les blés au vent de Messidor.
O doux pays! aux flots de tes grands fleuves
Mêle tes pleurs… tes pleurs les plus amers,
Et ceint ton front du long voile des veuves!
Hélas, les cieux redeviendront-ils clairs?

Si sur ce sol où des souffles barbares
Ont tant éteint de splendides flambeaux,
Dieu s’écriait: “Levez-vous, ô Lazares,
“Sortez vivants du fond de vos tombeaux!”
Nos morts aimés lui répondraient peut-être:
“La terre est rouge et saigne sous ses fers:
“Serait-ce, hélas! un bienfait de renaître
“Tant que les cieux ne seront pas plus clairs?”


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