Qui perd gagne

Pièce en un acte

Louis-Placide Canonge

Personnages

Gilbert de Renneguy
Marguerite, sa femme
Hector de Lucenay

La scène se passe à Paris. Un boudoir, un piano à la droite du spectateur, un secrétaire dans le fond ; une causeuse devant la cheminée, portes à gauche et à droite ; fenêtre à gauche ; fauteuils, chaises, guéridon ; une lampe sur la cheminée, une autre lampe brûlante sur une table à droite.

 

Scène I

Gilbert, puis Hector

Gilbert : (finissant de lire des journaux)

Maudits journalistes ! toujours les mêmes ! En lire seulement deux, c’est se mettre dans la ridicule position d’un homme qui a plusieurs montres `a marches différentes : impossible de savoir l’heure... La pauvre France est décidément bien malade, et si c’est à de pareils médecins qu’on la met au soin, j’ai bien peur qu’elle ne succombe à sa république intermittente.

Hector : (Ouvrant la porte de gauche)

Peut-on entrer ?

Gilbert :

La belle question que voilà ! Tu n’as même pas frappé.

Hector :

Pardieu ? Est-ce qu’on dérange jamais les mariages de cinq ans ? Le plus grand, le seul risque à courir est de donner dans un ennuyeux tête-à-tête conjugal, et c‘est presque à coup sûr un service indirect que l’on a rendu à tous deux.

Gilbert :

Touchante théorie ! Mais assieds-toi donc, mauvais sujet !

Hector : (Il s’assied.)

Avec plaisir, je suis fatigué.

Gilbert :

À cette heure ? toi qui as changé le cours des choses, qui dors pendant que l’on veille, qui du jour fais la nuit.

Hector :

Tu es adorable ; et si mes jours sont comme mes nuits, sans sommeil ! D’ailleurs, par hasard, aujourd’hui j’ai laissé la lumière pénétrer à deux heures à travers les rideaux de mon alcôve. Il s’agissait d’un grand travail pour nous autres qui n’avons rien à faire, et qui cependant sommes si occupés. L’épreuve d’un superbe cheval que je viens d’acheter pour les prochaines courses. Aussi, j’ai poussé jusqu’au Bois, et bien m’en a pris, parce que là, assises dans un adorable coupé, j’ai vu...

Gilbert :

Qui donc ?

Hector :

Vous êtes bien curieux, monsieur l’homme marié. Devine !

Gilbert :

Tu sais que je ne devine jamais rien.

Hector :

C’est vrai. Eh bien ! mon brave, dans le coupé en question, se promenaient deux ravissantes dames dont l’une était...

Gilbert :

Était ?

Hector :

Judith ! qu’un admirait tant au bal de l’Opéra, et qu’un Anglais millionnaire avait eu l’impertinence d’arracher à Paris.

Gilbert :

Judith !

Hector :

Revenue, mon cher, revenue de Russie !

Gilbert :

Revenue ! Et Judith est toujours la luxuriante juive que nous avons connue ?

Hector :

Toujours ; seulement quelque peu en arrière de ces mille riens qu’invente chaque jour la fantaisie parisienne.

Gilbert :

Et comment Judith explique-t-elle son retour ?

Hector :

Rien de plus simple. Un beau jour, son mari se décide d’essayer du lansquenet, et avec cette hardiesse que caractérise les habitants d’outre-Manche, le voilà qui joue `a perdre des quantités d’argent fantastiques, digne du Monte Cristo de Dumas. La destinée prend soin de ses affaires, et un coup enlève à mon Anglais sa dernière couronne. Et mon homme rentre chez lui et se met froidement une balle dans la tête.

Gilbert :

Bravo ! admirable jeu que le lansquenet !

Hector :

Si bien que Judith se trouve heureusement veuve, et grâce soient rendues au lansquenet, reprend la route de Paris, où elle est arrivée hier même.

Gilbert :

Et nous avons toujours nos entrées chez elle ?

Hector :

Naïf ! Je le crois bien. Nos soirées du passé vont recommencer ! À nous encore la vie à pleins bords ! D’ailleurs, je t’annonce le charme nouveau d’une adorable débutante, mademoiselle Juliette, dont Judith me semble avoir entrepris l’éducation.

Gilbert :

La seconde dame du coupé, sans doute. Et où peut-on faire la connaissance de cette petite ?

Hector :

Serpent, va ! vois si je te lis à première vue ; il se donne ce soir une fête masquée au Jardin d’Hiver ; j’ai retenu le bras de Judith et celui de Juliette... tu sais, je t’ai annoncé comme son cavalier.

Gilbert :

Ce soir même ! Diable, diable, et ma femme ?

Hector : (Avec un intérêt comique)

Ta femme ! mon pauvre Gilbert ! Est-ce que tu es malade ? Quoi ? Ta femme t’empêcherait ! allons-donc, c’est hors de l’article du code.

Gilbert :

Sans doute... je sais bien que Marguerite ne peut pas contrôler mes actions, mais aussi, pourquoi, diable ! ne m’avoir pas prévenu plus tôt ?

Hector :

Et pouvais-je m’attendre à cette attaque de fidélité conjugale ?

Gilbert :

Allons, encore tes méchancetés !

Hector :

Que veux-tu ? ton cask m’alarme ! il présente les plus graves symptômes. Est-ce que, par aventure, après cinq ans de mariage tu voudrais faire de la pastorale ?

Gilbert :

Tu es impitoyable.

Hector :

Alors, procure-toi un rouet, des fuseaux, et file, mon ami, file. Amoureux de ta femme, après avoir épelé le mot aimer pendant dix-huit cent vingt-cinq jours ! Mais tu ne sortiras pas de bon ba, , bi. Et je te le déclare, mon cher, que c’est mal porté aujourd’hui !

Gilbert :

Tu m’ennuies avec tes suppositions... Amoureux de ma femme parce que je ne veux pas lui faire de chagrin... amoureux de ma femme parce que j’hésite à être d’une fête pour laquelle je n’étais pas préparé.

Hector :

Ta, ta, ta, Gilbert, vous vous défendez trop vivement pour n’avoir pas peur d’être touché. D’ailleurs, ce n’est pas d’aujourd’hui que datent mes soupçons.

Gilbert :

Comment cela ?

Hector : (Il descend la scène.)

Sans doute. On ne te voit plus à la Maison d’Or, chez Lepage, au lansquenet. Ajoute à cela, caractère de plus graves, qu’on assure t’avoir découvert souvent, bras dessous, sentimentalisant sur le boulevard avec ta femme ! Cela ne peut pas durer ainsi.

Gilbert :

La bonne affaire ! Il faut bien que de temps à autre, je donne mon bras à Marguerite qui est, certainement, la créature la moins exigeante que je connaisse ; il faut bien que...

Hector :

Enfin, mon cher, n’est-il pas vrai que depuis le commencement de l’hiver tu ne vas plus voir tes meilleurs amis. Il semble vraiment que ta femme t’ait mis comme une plante frileuse, en serre-chaude.

Gilbert :

En serre-chaude ! Moi qui, libre autant que le plus libre des garçons, sors et rentre à mes heures.

Hector :

Puisses-tu dire vrai ; je désire fort me tromper. Eh ! tiens, il me vient une idée.

Gilbert :

Quelque nouvelle folie, sans doute...

Hector :

C’est ma spécialité.

Gilbert :

Voyons, toujours.

Hector : (Amenant Gilbert sur le devant de la scène) (Bas)

Ah ! ça, mais j’y pense, l’appartement de Mme Renneguy touche au tien ; elle pourrait nous entendre. (Bas tout le reste de la scène)

Gilbert :

Comment, tu croirais...

Hector :

Hé ! Hé ! apprends donc à être diplomate... parlons bas...

Gilbert :

J’écoute.

Hector :

Une gageure, Gilbert.

Gilbert :

Et son objet ?

Hector :

Tu te révoltes quand je t’accuse de revenir en pleine lune de miel : eh bien ! je te parie moi, sur ta parole, qu’avant un an tu seras amoureux de ta femme.

Gilbert : (Riant)

L’invention est originale ! Si tu y tiens ?

Hector :

Essentiellement.

Gilbert :

Et quelle sera la gageure ?

Hector :

Cent louis.

Gilbert :

Cent louis ! mais je vais te voler comme dans un bois.

Hector :

C’est deux mille francs que je te prends.

Gilbert :

La chose est donc sérieuse ?

Hector :

Si sérieuse que voici ma gageure ! (Il lui remet des billets de banque.)

Gilbert :

Soit, voilà le mien. Je les mets tous les deux dans ce portefeuille que je place là. (Il va au secrétaire.)

Hector :

Jusqu’à ce que tu me les rendes, en me confessant que tu as perdu.

Gilbert :

Tu ne les reverras jamais.

Hector :

Tu ne les garderas pas longtemps.

Gilbert :

Et d’abord pour commencer...

Hector :

Qu’est-ce ?

Gilbert :

Eh bien ! d’abord...(Il semble faire un effort.) Je vais à ce bal...

Hector :

Vraiment ?

Gilbert :

Oui, je vais à ce bal ! Et, diable, je voudrais voir qui m’empêcherait ! J’irai à ce bal et à bien d’autres s’il le faut.

Hector :

Bravo, bravo, Renneguy, voilà comme je comprends le mariage. (À part) Il me fait l’effet d’un enfant que chante dans la nuit pour imposer silence à la peur. (Haut) Ainsi, c’est dit ?

Gilbert :

C’est dit.

Hector :

Je te laisse. (Il prend son chapeau.) Il faut que je repasse un peu ma toilette. Nous nous reverrons à minuit, au passage de l’Opéra : j’aurai ma voiture, et de là nous irons prendre ces dames. Adieu !

Gilbert :

À minuit.

 

Scène II

Gilbert, Marguerite

Gilbert :

Ah ! je suis en serre-chaude ! Ah ! je suis le très humble esclave de Mme de Renneguy ! C’est ce que nous verrons. Oui, j’y suis bien décidé, j’irai à cette fête ! D’ailleurs, je ne prends là que le bénéfice de la loi qui n’a parlé que de l’obéissance de la femme au mari !

C’est égal... voilà une gageure qui m’inquiète ; je préférais ne l’avoir pas acceptée. (Il va regarder par la serrure de la porte à droite.) Il y a encore de la lumière chez Marguerite ! Chère petite ! elle lit... ses yeux se détournent souvent de ce côté. Elle pense à moi, sans doute. On dirait presque qu’elle a pleuré... si j’allais... Non, non, de la force, Gilbert ; tu dois te rendre à ce bal ! Ce bal sera charmant, j’en suis sûr. Si j’y manquais d’ailleurs, que diraient Hector, Judith et Juliette ? Il faut cependant bien que j’annonce à ma femme... Comment faire ? Finissons d’abord ma toilette, le moyen me viendra sans doute pendant ce temps. (Il se place devant la glace de la cheminée et commence à s’ajuster ; on frappe à la porte de Mme de Renneguy.) Qui va là ?

Marguerite : (À la cantonade)

C’est moi, mon ami, puis-je ouvrir ?

Gilbert : (Courant à la porte)

Comment donc, est-ce que tu me déranges jamais, ma bonne amie ? (Marguerite entre.)

Scène III

Gilbert, Marguerite

(Marguerite va s’asseoir à gauche sur le premier plan, pendant que Gilbert continue sa toilette à droite. Long silence.)

Gilbert : (À part)

C’est étonnant ! Je ne me suis jamais senti si imbécile que ce soir ;je ne trouve pas mon premier mot.

Marguerite : (À part)

Je n’en reviens pas :je ne sais pas comment lui dire... (Gilbert tousse plusieurs fois.) Est-ce que vous vous êtes enrhumé, mon ami ?

Gilbert : (Naïvement)

Non ! Et vous, ma bonne ?

Marguerite :

Plaisante question ! Je ne tousse pas, moi.

Gilbert :

C’est juste. (À part) Décidément c’est le dégât du mariage : eh ! Mon éloquence de vingt ans.

Marguerite : (Après un second silence)

Que fais-tu donc ainsi devant cette glace ?

Gilbert :

Tu le vois...je fais ma toilette.

Marguerite :

Si tard, et pourquoi ?

Gilbert :

Mais parce que je sors apparemment.

Marguerite :

Sortir, à cette heure ? Tu m’avais cependant dit que tu avais besoin du repos, et tu m’avais promis la soirée.

Gilbert :

En tout cas, ma présence ici ne vous a pas beaucoup inquiétée : vous ne m’avez pas même donné un instant de votre temps.

Marguerite : (Vivement et avec satisfaction) (Se levant)

Est-ce que cela t’aurait fâché, Gilbert ? Mon Dieu ! C’est bien malgré moi, cependant : je t’ai vu repassant tes journaux et je n’ai pas voulu te déranger ; voilà tout. Si c’est ma seule faute, je t’en demande pardon. J’espère maintenant que la paix est faite et que tu resteras.

Gilbert :

Chère Marguerite, cela m’est vraiment impossible.

Marguerite :

Mais enfin, pourquoi ?

Gilbert : (Avec humeur)

Pourquoi, pourquoi ? Parce que j’ai changé d’avis, voilà tout !

Marguerite : (Avec peine)

Mon Dieu ! Que vous êtes désagréable ce soir !

Gilbert :

Et vous curieuse, confessez-le.

Marguerite :

Eh bien ! Oui, curieuse de tout ce qui te regarde, mon Gilbert ; ne m’en as-tu pas donné le droit ?

Gilbert :

Oui, mille fois oui, aussi je ne t’en veux pas, moi !

Marguerite :

Alors, tu me diras où tu vas ?

Gilbert :

Oh ! Mon Dieu, si tu y tiens beaucoup.

Marguerite :

Beaucoup.

Gilbert : (Avec hésitation)

Eh bien ! Je vais chez la marquise de Bleteuil.

Marguerite :

Nous avions bien juré de ne plus y aller. En tout cas, c’est inutile ; une lettre de la marquise m’a appris, ce matin même, que la mort de quelque parent l’obligeait à remettre sa soirée.

Gilbert : (À part)

C’est bien mon sort ! (Haut) Alors, et cela m’arrange mieux, j’irai à un lansquenet auquel je devais me rendre après la fête.

Marguerite :

Ah ! Gilbert, Gilbert, vous vous gâtez.

Gilbert :

Que veux-tu dire ?

Marguerite :

Je veux dire que, s’il est un moyen que je déteste, c’est le mensonge ; et, en ce moment, Gilbert, je suis obligée de vous le dire, vous vous entachez de cette vilaine faute.

Gilbert :

Moi !

Marguerite :

Oh ! Que vous êtes un mauvais comédien ! Vous ne savez pas feindre, et d’ailleurs cela ne vous servirait de rien. Votre M. Hector de Lucenay est un beau sans-gene, à voix forte, et bien malgré moi, par exemple, j’ai entendu partie de votre conversation.

Gilbert :

Comment, vous, Marguerite, si discrète d’ordinaire. Ah ! Cela est mal à propos.

Marguerite :

Ma conscience est libre : j’ai entendu et non pas écouté. Je sais que M. de Lucenay, que je déteste, vous entraîne et que vous allez au Jardin d’Hiver.

Gilbert :

Alors, je n’ai rien à vous apprendre, voilà tout.

Marguerite :

C’est fort mal, Gilbert. (Elle s’assied.)

Gilbert : (Derrière son fauteuil)

Je vous déclare d’avance que je ne me soumettrai pas à un pareil arbitraire ! Bientôt, vous en viendriez peut-être à ne plus me permettre la plus petite partie de baccara ou de lansquenet, et vous me feriez des sermons sur les plus terribles conséquences du jeu ! Bientôt mes pas seraient comptés, et je ne pourrais mettre le nez à l’air, sans permission de mon porte-clefs ! Mais ainsi compris, le mariage ne serait donc plus qu’une souricière !

Marguerite :

Je vous en complimente, Gilbert, les leçons de M. Hector vous profitent à merveille. Oh ! Vous lui ferez honneur ! Et qui sait même si, le surpassant dans ses principes sociaux, vous ne deviendrez pas son Achille.

Gilbert :

Vous me faites des poèmes épiques, Madame ! Mais permettez-moi de vous dire que j’ai trente ans, qu’à mon âge on ne reçoit pas de leçons, qu’on en donne.

Marguerite :

Je ne prends pas le mot pour moi, mon ami, et pourquoi cet emportement ? Qui veut vous interdire le jeu ou le plaisir de ce bal ? Cela est loin de ma pensée. Seulement il y a dans votre défiance, quelque chose qui me blesse.

Gilbert : (Avec ironie)

Ah ! Vous parliez de vilaines fautes tout à l’heure ? Marguerite, est-ce que vous auriez celle d’être jalouse ?

Marguerite :

Jalouse, moi ! Et de qui ?

Gilbert :

Que sais-je ?

Marguerite :

Jalouse, moi ! Des femmes que vous verrez cette nuit, de mesdames Judith et Juliette, peut-être...

Gilbert :

Diable !

Marguerite :

Le compliment est assez mal à propos. Non, non, Gilbert, j’ai une glace qui me dit que je suis jeune encore, que j’ai la taille fine, les yeux brillants, et le visage pas trop fané. Du reste, le ciel m’a donné assez d’amour-propre pour ne pas laisser supposer que de pareilles créatures puissent me faire oublier.

Gilbert :

Et vous avez raison, ma belle. D’abord vous rendez à votre mari cette justice qu’il ne mérite pas le plus petit reproche. Et puis s’il avait tort, croyez-vous bien, ce serait un pauvre moyen que la jalousie pour le faire revenir à vous.

Marguerite : (Elle se lève.) (Ils descendent en scène.)

Aussi, ne suis-je rien jalouse ! Votre partie au Jardin d’Hiver n’a d’importance que celle que lui donnent vos mille détours. Si vous me l’aviez simplement annoncée, je n’y aurais trouvé aucune objection. Et la preuve c’est que maintenant, je vous dis : Allez à ce bal ! Mon Dieu ! Je suis bien peu exigeante, je vous demande seulement un peu de sincérité.

Gilbert :

Eh bien, c’est pour ce bal que je vous quitte : êtes-vous satisfaite maintenant ?

Marguerite :

Je n’ajoute plus un mot. Seulement, mon ami, puisque vous êtes d’une fête, paraissez-y avec votre élégance habituel : tenez, dans votre impatience, vous avez inventé le plus singulier nœud de cravate qui se puisse attacher ! Il fait bascule. Asseyez-vous donc, je suis trop petite pour vous arranger cela ainsi. (Elle lui ajuste le nœud de cravate.)

Gilbert : (À part)

Quel tourment ! Si Judith me voyait dans cette position. (Il met un gant brusquement ; le bouton s’en échappe.)

Marguerite :

Mais qu’est-ce donc ? Je ne vous ai jamais vu si nerveux ! Voilà le bouton de votre gant qui a manqué de m’aveugler ! Voyons que je remette cela. (Elle prend le bouton qui est par terre et se met à le recoudre.)

Gilbert : (À part)

Et ne pas avoir le droit de dire un mot !

Marguerite :

Restez donc tranquille une seconde ; voilà trois fois que vous déroutez ma malheureuse aiguille.

Gilbert : (Impatient)

C’est que vous n’en finissez pas.

Marguerite :

Là, voilà qui va bien. (Gilbert fait des mouvements d’impatience.) La tenue est en ordre, seulement, vous n’avez pas le visage d’un homme qui va au bal... Vous boudez.

Gilbert :

Raillez à votre aise, Marguerite. Malgré tout, je serai très gai à ce bal, et je compte fort m’y amuser.

Marguerite :

Faites-y tout votre possible. (Gilbert prend son chapeau et va vers la porte de gauche.) Vous sortez déjà ? Il est onze heures à peine ; ces dames ne vous attendent qu’à minuit.

Gilbert :

Oui, mais pour éviter un cours de morale, j’irais jusqu’au pôle nord.

Marguerite :

Par bonheur le Jardin d’Hiver est sur la route et vous n’irez pas si loin.

Gilbert :

Adieu !

Marguerite :

Eh bien ! C’est ainsi que vous me quittez ?

Gilbert : (Revenant à l’embrasser) (À part)

On n’est pas plus fâcheuse.

Marguerite :

Bien du plaisir, mon ami. (Gilbert sort.)

Scène IV

Marguerite, seule

Marguerite : (Elle suit des yeux son mari pendant un instant, puis revient sur le devant de la scène.)

Il part ! Il traverse la cour ! Il sort et cela sans avoir même détourné la tête de ce coté ! Ah ! Gilbert ! Tu es bien cruel ! Je suis inquiète. Je n’ai pu saisir la fin de cette conversation ! J’ai vu seulement quelque chose qui passait des mains de M. Lucernay dans celles de Gilbert, et que celui-ci cachait dans un portefeuille ; qu’est-ce que cela peut être ? (Indiquant le secrétaire) Le secrétaire est là ! Si je cherchais ! Pourquoi pas ? Je suis seule, et personne ne me verra ! Mais c’est bien mal ! (Elle avance en hésitant et dit naïvement en voyant le secrétaire fermé.) D’ailleurs le secrétaire est fermé. Est-ce que Gilbert aurait raison ? Est-ce que je serais jalouse ? Je ne crois pas ! Mais j’ai peur de le devenir. Je souffre... Je m’ennuie... Que faire ? (Elle va s’asseoir près de la table sur laquelle est une petite boite.) Ah ! Mon reliquaire ! C’est là que dorment tous mes souvenirs de jeune fille. Voilà la première lettre de mon Gilbert, comme il m’aimait alors ! Comme mon cœur a bondi à chacune de ses lignes ! Ici, les débris d’une marguerite qu’il a effeuillée un jour à mes pieds ! Le dernier pétale est tombé sur le mot passionnément, et quand je suis restée seule, j’ai relevé avec grand soin les ruines de la fleur qui m’avait parlé de bonheur. Puis, cette bague que j’ai reçue de lui le jour de ma fête : tout est encore là. (Elle se met la bague au doigt.) O charmantes pages de mon passé, ne vous perdez jamais ! J’aime à vous relire, à vous baiser. N’avez-vous pas vu mes meilleurs jours ? (Elle embrasse sa lettre et sa bague.) Ma tête me fait mal ! Allons ! Est-ce que je vais pleurer ? C’est qu’il semblait prendre plaisir à me torturer. Mon cœur se serre... Peut-être aussi ai-je été trop vive ? Que fait-il à ce bal ? Il me prend de temps en temps le désir de me mettre en costume et de l’y suivre. Non ! Gilbert ne me pardonnerait pas ! Mon Dieu que le temps est long. Essayons un peu de musique. (Elle va au piano.) Ah ! Cette romance qu’il aimait tant jadis, et que si souvent il m’a fait redire ! (Elle chante en s’accompagnant.)

     Voltigez, hirondelles,
     Voltigez près de moi,
     Et reposez vos ailes
     Au faîtes des tonnelles,
     Sans effroi.

Décidément je crois que je pleure. (Elle se sèche les yeux.) Cette mélodie est en effet si rêveuse, si mélancolique. (Elle continue.) (Gilbert entre de gauche et s’arrête à la porte.)

     Voltigez, je regarde
     Votre petit bec noir
     Suspendre...

Scène V

Marguerite, Gilbert

Gilbert : (Allant à Marguerite)

Ce n’est pas cela, chère amie, vous vous trompez de mouvement. (Il continue.)

     Suspendre à la mansarde,
     Votre nid qui me garde
     Chaque soir !

Marguerite : (Le regardant, étonnée)

Ah ! C’est vous. Mesdames Judith et Juliette ne sont donc pas de parole ?

Gilbert :

Si c’est votre sermon que vous reprenez, je m’échappe pour n’en pas entendre la conclusion.

Marguerite :

Soyez tranquille, je vous en ferai grâce.

Gilbert :

Vos yeux sont bien rouges, ma belle, est-ce que vous avez pleuré ?

Marguerite : (Un peu troublée)

Moi, pleurer ? Non... Mais n’alliez-vous donc pas à ce malheureux Jardin d’Hiver ?

Gilbert : (Avec hésitation)

Je ne sais trop... d’ailleurs il est encore loin de minuit, et j’en profite pour passer quelques instants avec vous.

Marguerite :

Oh ! Oh ! Mais le temps a décidément changé ! Voilà une attention qui m’était un peu rare ce soir.

Gilbert :

J’ai le défaut d’être un peu emporté, Marguerite, et il faut m’excuser... J’ai eu tort sans doute de me montrer brusque envers vous, et j’étais un peu inquiet d’aller à cette fête, sans vous avoir revue ! Mon absence paraissait si fort vous déplaire.

Marguerite :

Vous vous trompez... Gilbert.

Gilbert :

Comment ? Je me trompe ! Après ce que vous me disiez tout à l’heure ?

Marguerite :

Vous vous trompez, je le répète, mon ami.

Gilbert :

Vous êtes vraiment d’un entêtement insupportable ce soir.

Marguerite :

Si c’est pour me dire ces choses-là que vous êtes revenu...

Gilbert :

C’est que vous irriteriez un saint, aussi !

Marguerite :

Est-ce ma faute si vous m’avez mal comprise ? Je suis femme de trop bon goût pour changer l’ordre des rôles et mettre ma volonté au-dessus de la vôtre. Seulement, j’ai suspecté chez vous quelqu’arrière-pensée en vous voyant cacher avec tant de soin une chose si simple.

Gilbert :

Eh bien ! Si je t’ai blessée, je t’en demande pardon ! Es-tu satisfaite maintenant ?

Marguerite :

À la bonne heure, voilà comme je t’aime ! Et maintenant, vrai, je ne t’en veux plus, et, pour te le prouver, je te laisse la nuit entière...

Gilbert :

Bonne petite, va ! (Il l’embrasse.) (À part) Ah ! J’ai la conscience plus libre à présent.

Marguerite :

Mais, il est onze heures et demie ; tu t’oublies là près de moi ; il est temps pour toi d’aller rejoindre M. de Lucenay ! Tu le peux ; je n’ai plus peur de lui ni de sa mauvaise influence. (Elle lui donne son chapeau. Gilbert va jusqu’à la porte, hésite, puis revient.) Eh bien ?

Gilbert :

Mais, au fait le passage de l’Opéra touche à notre hôtel, j’ai plus que le temps.

Marguerite : (À part)

Allons, c’est lui qui refuse maintenant... (Haut) Prends garde : les femmes sont exigeantes.

Gilbert :

C’est égal ! Je me risque.

Marguerite :

Je suis sûre que tu ne tiens pas beaucoup à ce bal.

Gilbert :

Je n’ai pas dit cela.

Marguerite :

Je le devine alors.

Gilbert :

Les plus jolies femmes se trompent : prends garde.

Marguerite :

Nous verrons cela... Mais tiens, puisque tu me donnes tes derniers instants, employons-les...

Gilbert :

Et comment ?

Marguerite :

Voici ma proposition : mets-toi à cette table, près de moi, et je te joue ce bal en parties liées à l’écarté.

Gilbert : (Souriant)

Comment cela ?

Marguerite :

Rien n’est plus simple. Tu vas voir. Si tu gagnes, tu es maître de toi, tu vas à cette fête ! Si au contraire, tu perds, alors je commande, et je te garde...

Gilbert :

Et Hector qui m’attendra...

Marguerite :

Eh bien ! Quand il sera fatigué d’attendre, il viendra ici, et tout sera dit...

Gilbert :

Mais...

Marguerite :

Sois tranquille : il fait ce soir un vent bien froid qui le chassera vite chez nous. Mais, tu parles déjà comme si tu avais perdu.

Gilbert :

Ma foi, si ce n’est que pour la singularité du fait, j’accepte... (Il avance la table et deux chaises.) Mais je te préviens que je jouerai serré.

Marguerite :

Soit... et tu auras une forte adversaire. (Ils se mettent à table, Gilbert face à la porte de gauche.) Voyons d’abord à qui fera. (Ils tirent deux cartes.) À moi !

Gilbert : (Regardant ses cartes)

Voilà qui se joue d’autorité.

Marguerite :

Comment ! Tu ne demandes pas ? Méchant coup pour moi : j’ai en main les plus mauvaises cartes.

Gilbert :

Trèfle, atout et atout. Le point.

Marguerite :

Il y a cependant moindre mal que je n’en attendais. Qu’est-ce donc que ce Jardin d’Hiver dont on parle tant aujourd’hui ?

Gilbert :

Tu ne connais pas cela ? Au fait, je ne t’y ai jamais conduite. (Il donne les cartes.) Le roi ! (Mouvement d’impatience de Marguerite.) Oh ! C’est un des diamants joyeux de la parure parisienne. Imagine-toi une salle immense, une maison en verre, une cloche gigantesque enfin, capable de recouvrir dix mille individus. Aux lumières de mille chandeliers se réchauffent toutes les plantes, tous les fruits du Nouveau-Monde. Il faut voir comme arbres, fruits, plantes, sont vivaces, sont riches, au milieu de cette tiède atmosphère. Le roi !

Marguerite : (Avec humeur)

Encore !

Gilbert :

Ajoute à cela des guirlandes ardentes, prismatiques, qui dessinent entre elles des cascades de flammes qui éclatent avec l’harmonie d’un orchestre splendide, et tu auras une idée de cette enchantement, de cette merveille égale aux palais des Mille et une Nuits, du Jardin d’Hiver enfin, qui me verra sans doute ce soir, ma chère, parce que je coupe et je complète mes cinq points. Eh bien ! Qu’en dis-tu ? (Marguerite paraît vivement irritée.) Tu parais fâchée. Est-ce que tu serais mauvaise joueuse ?

Marguerite :

C’est qu’aussi mon malheur est extraordinaire ! Les cartes elles-mêmes semblent conspirer contre moi. Avec cela, vous n’avez jamais joué si habilement.

Gilbert :

Ah ! Mais, la partie est sérieuse : je t’en avais prévenue.

Marguerite :

Mais, monsieur, on ne doit pas toujours faire ce que l’on dit.

Gilbert :

Mauvais principe, ma chère !

Marguerite : (Avec humeur)

Cela est vexant ! (Elle brouille les cartes.)

Gilbert :

Allons, allons, ma bonne, ce n’est que la première épreuve : essaie de la seconde, elle te sera peut-être plus favorable.

Marguerite :

Tu crois, voyons donc.

Gilbert :

Coupe. (Marguerite coupe. Gilbert lui prend la main.) Qu’as-tu donc là ?

Marguerite :

Comment, monsieur, vous ne reconnaissez pas ?

Gilbert :

Ah ! Oui, oui : c’est bien elle. C’est le premier cadeau de Gilbert à Marguerite.

Marguerite :

À la bonne heure ! (Ils continuent à jouer.)

Gilbert : (Regardant la bague)

Chère petite ! Il y a longtemps que je ne t’avais vue ! Mais pourquoi seulement aujourd’hui cette bague à ton doigt ?

Marguerite :

Tu ne devines pas ? C’est que ce soir, moins contente du présent, j’ai voulu faire revivre le passé.

Gilbert : (À part)

C’est étrange, je n’ai jamais trouvé ses yeux si brillants, sa voix si douce.

Marguerite :

Aussi j’ai fouillé à pleines mains dans mes trésors, à moi ! J’ai revu tes lettres, j’ai fait la toilette à mes bouquets fanés, mille fois j’ai caressé ma bague chérie.

Gilbert :

Enfant !

Marguerite :

Je coupe, je prends, et je la vole... Tiens, tout à l’heure, quand je t’ai vu partir sans même me jeter un regard d’adieu, mon cœur s’est serré. Oui, et je te le confesse maintenant, si mes yeux étaient rouges il n’y a qu’un moment, c’est que j’avais pleuré, pleuré pour toi, ingrat !

Gilbert :

Pleuré, toi ! Oh ! Je m’en voudrais toute ma vie.

Marguerite : (Lui tenant la main)

Non, puisque je t’ai déjà pardonné.

Gilbert :

Merci. (Il lui embrasse la main.) (À part) Voilà qui est étrange. C’est que ma femme est si jolie ce soir !

Marguerite :

À quoi penses-tu là ? Encore à ce fâcheux Jardin d’Hiver sans doute ?

Gilbert : ,

Non, à toi.

Marguerite :

Bien vrai ?

Gilbert :

Bien vrai. (À part) Cela va mal, cela va mal ! On en donnerait pas cinquante pour-cent de ma gageure.

Marguerite :

Enfin, vois si j’étais folle : une minute j’ai pensé à me masquer et à te suivre jusqu’à ce bal.

Gilbert :

Je demanderai cartes.

Marguerite :

Impossible : je jour, et le roi ! Ah ! C’est mon tour maintenant : la chance a tourné. (Vivement) Atout, atout, et atout.

Gilbert :

J’ai perdu.

Marguerite :

Ah ! Nous voilà manche à manche. Au coup décisif !

Gilbert :

Et pendant celui-ci... le plus profond silence.

Marguerite :

C’est compris... Le roi !

Gilbert :

(Il gagne le jeu.) Et moi, le point.

Marguerite :

Te souviens-tu de notre première rencontre, Gilbert ?

Gilbert :

Mais, est-ce qu’on oublie jamais ces choses-là ?

Marguerite :

Ah ! Le beau temps que celui-là ! Des cartes !

Gilbert : (Troublé)

Avec plaisir ! (À part) Vraiment, je n’avais jamais bien regardé ma femme ! C’est qu’elle a la plus jolie bouche qui se puisse embrasser.

Marguerite : (Relevant son jeu)

Je jour de malheur... si tu veux ?

Gilbert : (Donnant des cartes)

Toujours, ma bonne ! (Il s’approche d’elle sans le vouloir.)

Marguerite : (Se poussant de lui)

Que faites-vous donc ? Ah ! Monsieur ! C’est bien mal, vous lisiez dans mon jeu.

Gilbert :

Est-ce que je pense à cela ? Tous ces souvenirs que tu as réveillés en moi me font rêver, me rendent heureux.

Marguerite :

Ah ! C’est qu’alors j’étais belle, et toutes les Juliette du monde ne m’auraient pas valu, quoiqu’on dise de leur beauté, et de la grâce de leur pied.

Gilbert :

Le pied de Juliette, je ne le connais pas ! Mais ce que je vois, c’est que le tien est adorable.

Marguerite :

Ah ! Tu deviens flatteur.

Gilbert :

Et cette main si blanche, et ces dents qui emperlent ta bouche, est-ce qu’on les trouverait chez une autre ? (À part) Décidément je fais la cour à ma femme.

Marguerite :

Allons, tu oublies notre partie ; est-ce que tu me donnerais des cartes ?

Gilbert : (Préoccupé)

Toujours, toujours...

Marguerite : (Prenant ses cartes)

Je n’ai vraiment pas de chance. (Le coup se joue.) Tiens, le point !

Gilbert :

Eh ! Oui, je suis battu.

Marguerite : (Avec joie et battant ses mains)

Gagné ! Gagné ! Ah ! Enfin tu m’appartiens tout à fait. (Regardant ses levées) C’est égal. Dis-moi, donc, Gilbert, voilà le plus étrange coup que j’ai jamais rencontré.

Gilbert : (Troublé)

Qu’est-ce donc ?

Marguerite :

Vois : le jeu est fini, je n’ai que deux atouts dans mes cartes, et je n’en trouve pas un seul en tes mains. (Gilbert paraît étonné.) Eh bien ?

Gilbert :

Eh bien !... C’est qu’apparemment ils sont au talon. (Il lui montre timidement le talon.)

Marguerite :

Comment au talon ? Tu écartes tes atouts ? (Elle regarde l’écart.)

Gilbert :

Eh ! Oui... j’ai joué à qui perd gagne.

Marguerite : (Elle lui saute au cou.)

Oh ! Mon Gilbert, je t’aime.

Gilbert : (Naïvement)

Et moi donc ?

Scène VI

Gilbert, Marguerite, Hector

Gilbert : (Surpris)

Hector !

Marguerite : (Même jeu)

M. de Lucenay !

Hector : (Surpris)

Ah bah ! (Il salue Gilbert et Marguerite qui restent embarrassés.) (À Gilbert, à part) Ah ! Ça, mon cher, voilà une heure que je t’attends dans le passage de l’Opéra, pendant que toi...

Gilbert : (À part)

Comment diable lui dire ? (Gilbert paraît embarrassé, va au secrétaire, prend le portefeuille et le remet sans mot dire à Hector.)

Hector : (Vivement)

Ah, là, je comprends ! (À part, tirant sa montre) Et il n’y a pas deux heures ?

Marguerite : (À Gilbert)

Mais que signifie donc ?

Gilbert : (À Marguerite)

Je te dirai cela plus tard. (Hector salue ironiquement et sort.)

RIDEAU

 

 

 

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