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L’Exécution de Jim Cocktail
Gaston Vatsy
Le Meschacébé, 10 déc. 1887
—Monsieur le shérif,
dit le gardien chef de la prison, je crois que le moment est venu de réveiller
le condamné. Il est huit heures moins le quart, et l’exécution
est pour huit heures, et s’il veut faire un brin de toilette, il aura bien
juste le temps.
—Vous avez parfaitement
raison, car la foule pourrait s’impatienter, répondit le shérif
Whatanose.
La place était
pleine de monde, et on eût dit que tous les habitants de la ville
de Waterford grouillaient autour de la potence. Cette curiosité
était des plus justifiées, d’ailleurs, car Jim Cocktail,
le condamné qui devait être pendu ce jour-là, était
exceptionnellement intéressant.
Et c’était
pour cela que tout Waterford s’était dérangé. Aux
fenêtres de la place, le shérif Whatanose reconnut toutes
les notabilités de la ville, et notamment sa fiancée, la
charmante Miss Pickles, une jeune lady du meilleur monde qu’il devait épouser
dans la huitaine, et qui poussait, jusqu’à des limites peu ordinaires
l’amour de la correction en tout:
—Surtout, que votre
exécution soit correcte! avait-elle dit à son futur. C’est
la première fois que je suis appelée à vous voir pendre,
et je sens que je ne pourrais pas vous épouser si vous n’étiez
pas à la hauteur du mandat que vous ont confié vos concitoyens.
Conformément à l’ordre du shérif, le gardien chef
décrocha de sa ceinture son énorme trousseau de clefs; et
suivi d’une demi-douzaine de ses collègues et de M. Whatanose, il
prit le chemin de la cellule du condamné, située sur le derrière
de la prison, au fond d’un corridor noir comme de l’encre. Silencieusement
il fit tourner la clef et la prison s’ouvrit.
Jim Cocktail, couché
sur le côté droit et le nez contre le mur, paraissait dormir
profondément.
—Monsieur, lui dit
poliment le shérif en s’approchant du lit, voici qu’il est huit
heures moins le dix. Or, vous savez que votre exécution est fixée
pour huit heures. Le meilleur monde de Waterford est déjà
sur la place, et j’ose dire que vous aurez un public d’élite. Veuillez
donc vous lever pour ne pas faire attendre tous ces gentlemen.
Jim Cocktail ne bougea
pas.
—Il y a aussi des
dames, reprit le shérif un peu vexé, et vous ne voulez certainement
pas impatienter des dames.
Secouez-le, puisqu’il
feint de ne pas entendre, ce qui est une plaisanterie de bien mauvais ton!
dit sévèrement le shérif.
Le gardien chef obéit
et saisit Cocktail par l’épaule, mais aussitôt il lâcha
prise en jetant un cri d’étonnement, tandis que son nez remuait
de surprise et que ses gros sourcils se levaient à une hauteur si
démesurée qu’on eût dit qu’il allaient s’accrocher
dans ses cheveux.
—Monsieur le shérif,
articula-t-il enfin… il est en bois?
Le shérif se
précipita sur Jim Cocktail et constata, en effet, avec un effarement
que vous comprendrez facilement, qu’il avait affaire non au condamné,
mais à un mannequin de carton et de bois qu’on avait illicitement
installé à sa place… Mais qui était l’auteur de cette
substitution? Le shérif l’apprit tout de suite par la lettre suivante,
que le mannequin tenait entre ses doigts, et que, d’une voix tremblante,
M. Whatanose lut aux gardiens terrifiés et bêtifiés
par la stupéfaction:
« Monsieur
le shérif,
« Excusez-moi
si je renonce à l’honneur d’être pendu par vous. Des affaires
impérieuses me réclament, et je rejoins mes camarades qui
ont facilité mon évasion. Pendez, si le cœur vous en dit,
le mannequin que je laisse en mes lieu et place, et que mes amis viennent
de me passer par la fenêtre dont j’ai scié les barreaux. Je
m’en vais par le même chemin.
«Your
truly [sic],
JIM COCKTAIL ».
M. Whatanose laissa
échapper la lettre et tous les regards s’étant levés
vers la fenêtre constatèrent, en effet, que deux énormes
barreaux gros comme le bras avaient été sciés, ce
dont personne ne s’est méfié.
Il y eut un instant
de silence épouvanté, un écroulement. Le shérif
voyait déjà son mariage rompu en présence d’une incorrection
si haute, les gardiens sentaient leurs places déplorablement compromises.
Qu’allait-on faire?… qu’allait-on faire?…
—Si nous pendions
le mannequin, comme cette canaille nous le conseille? risqua enfin le gardien
chef, qui était un homme subtil et même astucieux.
—Y pensez-vous, acclama
le pauvre shérif, et comment le ferions-nous marcher d’ici à
la potence?
—Nous le soutiendrons
sous les bras, comme si l’avait déjà tué à
moitié, répondit le gardien. Les cheveux et la barbe sont
de la même couleur, et le public n’y verra que du feu… Dépêchons-nous,
il est temps, car voici huit heures qui commencent à sonner.
Il n’y avait pas une
minute à perdre. D’ailleurs, dans les circonstances graves, on ne
réfléchit pas. M. Whatanose songea seulement qu’il ne fallait
pas que son mariage manquât, et il fit signe qu’il consentit.
Cinq minutes plus
tard, la porte de la prison de Waterford s’ouvrait toute grande, et la
cortège funèbre faisait son apparition. En tête, le
shérif, avec sa baguette. Puis un clergyman qui psalmodiait, tout
en déplorant intérieurement le mutisme obstiné du
patient. Enfin, le pseudo Jim Cocktail lui-même, porté sous
les bras par deux gardiens et bringuebalant les jambes à la façon
d’un homme qui a perdu le sentiment. En queue, les autres employés
de la prison.
En voyant la piteuse
tenue de Jim Cocktail, il y eut des grondements dans la foule, et même
quelques coups de sifflet pendant qu’on hissait le patient sur l’échafaud.
Cette ascension fut particulièrement pénible. Heureusement
M. Whatanose fut réconforté par un coup d’œil de miss Pickles,
coup d’œil qui exprimait une confiance absolue.
M. Whatanose était
dans une de ces positions où il faut payer d’audace; il s’avança
donc sur la plateforme et s’adressant à la foule:
—Ladies et gentlemen,
dit-il, M. Jim Cocktail, mon client, vient de me demander tout bas de vous
présenter ses excuses. Il s’est réveillé très
nerveux, ce matin, et c’est pour cela que son attitude depuis cinq ou six
minutes, n’a pas été absolument ce qu’elle aurait dû
être. Mais il m’a promis de mourir en vrai gentleman, et je réponds
de lui, vous allez voir plutôt.
En même temps,
M. whatanose, se dirigeant vers le condamné, que deux gardiens maintenaient
debout sur la plateforme à bascule, lui passa prestement la corde
au cou; mais, dans le mouvement, il accrocha un ressort dissimulé
sous la barbe du mannequin et alors se produisit un incident affreux, tel
qu’on n’en avait jamais vu de pareil dans l’histoire des exécutions
capitales.
Dans le corps de Jim
Cocktail, quelque chose ronfla avec un bruit de pendule qui va sonner,
et, tout à coup un air de danse échevelée sortit de
l’intérieur, tandis que les jambes, prises d’un mouvement soudain,
exécutaient une gigue endiablée sur la trappe, et le shérif
et ses acolytes, y comprise le clergyman, s’évanouissaient d’émotion.
Le mannequin de Jim
Cocktail, manifestement fabriqué par les mécaniciens de sa
bande, était un automate à musique, tout remonté,
et prêt à fonctionner par la détente d’un simple petit
cliquet que la corde devait forcément presser.
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