Les Feuilletons du Courrier de la Louisiane: Les années Jérôme Bayon (1843-1849).

Introduction - Le Courrier de ses débuts jusqu'en 1843 - Le Contenu du journal - Jérôme Bayon: journaliste créole - Aperçu sur les « Feuilletons du Courrier » - Flavien de las Deûmès - « L'Enigme » de Louis LeFranc - Une querelle littéraire avec Henri Rémy? - Une oeuvre de jeunesse d'Alfred Mercier - Le roman-feuilleton inachevé de Charles de la Gracerie - La période presque morte: 1845-1849 - Derniers feuilletons du Courrier - Conclusion


Introduction

En avril 1843, Jérôme Bayon, journaliste respecté de la Nouvelle-Orléans, acheta Le Courrier de la Louisiane, porte-parole de la population créole depuis 1807. Dès cette date, le journal se mit à publier des oeuvres littéraires louisianaises sous la rubrique « Feuilleton du Courrier ». Malheureusement, l'ensemble de ces feuilletons des années 1843-1849 constitue un corpus littéraire plus ou moins ignoré jusqu'à présent par les chercheurs. Même dans les études qui font mention de ces textes, on ne trouve que des informations le plus souvent superficielles et parfois erronées. Pourtant, si nous pouvons constater avec Auguste Viatte que « les années 1840-1860, les dix premières années surtout marquent l'apogée de la littérature » (242), nous devons également considérer l'appréciation d'Edward Tinker que la décennie 1840-1850 représente « l'âge d'or » de la presse française en Louisiane (1953 : 164): il faut donc avouer que ce quotidien bilingue jouait un rôle de premier plan dans l'évolution de cet « apogée ». Vu la relative importance de ces oeuvres dans le développement de la littérature franco-louisianaise, cet article vise à dresser en quelque sorte un précis d'histoire littéraire des feuilletons du Courrier de la Louisiane sous la direction de Bayon. Nous allons surtout examiner les données bibliographiques disponibles afin de les comparer à nos propres recherches. Certes, ces contes, nouvelles et romans ne peuvent tous se dire chefs-d'oeuvre—loin de là ; il s'agit néanmoins d'un ensemble de textes qu'il sied de restituer à la postérité.


Le Courrier de ses débuts jusqu'en 1843

Le Courrier de la Louisiane publia son premier numéro le 14 octobre 1807, sous la direction de J.-B.S. Thierry, réfugié français, et Jean Dacqueney (Tinker 1933 : 47). Ce journal tri-hebdomadaire comprenait dès ses débuts une section française, toujours en premier, ainsi qu'une partie anglaise. En 1810, Dacquenay vendit sa part du journal, qui revint à son associé. Thierry le dirigea « jusqu'à sa mort en 1815 » (1932 : 469-470).

A ce moment, un nommé Jean-Charles de Saint-Rômes acheta Le Courrier. Selon Samuel Marino, le nouveau propriétaire, comme son prédécesseur, « combined acumen with journalistic ability better than any other French-refugee newspapers of this period » (313). Tinker, par contre, doute des compétences professionnelles de Saint-Rômes : « Il écrit le français correctement, mais ses articles en anglais ne valent rien et sont pleins de gallicismes ». Cependant, il se montre capable de diriger le journal—surtout car les articles rapportant ses duels intéressent le public—et remplit cette fonction pendant vingt-huit ans (1932: 454). C'est également sous Saint-Rômes que Le Courrier devint quotidien. Saint-Rômes vendit le journal à Jérôme Bayon en avril 1843, avant de décéder le 21 août de cette même année.


Le Contenu du journal

A l'époque qui nous intéresse, Le Courrier comprenait quatre pages par numéro —deux en français, deux en anglais. La gazette sortait tous les jours sauf le dimanche et, bien que bilingue, desservait surtout la population francophone néo-orléanaise. L'abonnement régulier coûtait « douze piastres par an, pour la feuille », tandis que la feuille « destinée pour la campagne et publiée trois fois par semaine » coûtait dix piastres par an.

Quant au contenu, Marino décrit Le Courrier de ses premières années comme étant « simply a vehicle for advertising, ornamented with official announcements and padded with excerpts from other papers » (314). Cette observation vaut également pour la période 1843-1849. Par exemple, il ne figure à la « une » que des annonces publicitaires : tantôt avis judiciaires, tantôt encans, tantôt publicités pour des produits aussi variés que des sangsues ou des bagues galvaniques. L'envers de la feuille française affichait également des annonces, mais celles-ci se bornaient normalement à la moitié droite de la page. C'était dans ces colonnes que les lecteurs apprenaient l'arrivée et le départ des bateaux à vapeur, les prochaines représentations au Théâtre d'Orléans et les lettres françaises et espagnoles retenues au bureau de poste. En somme, la publicité réclamait d'habitude les trois-quarts de la partie française (il en était de même pour la section anglaise). C'était donc dans les quatre ou cinq colonnes sur la gauche de la deuxième page que se trouvait tout le contenu journalistique et littéraire du Courrier de la Louisiane.

Tout d'abord, une grande partie des articles provenait en fait d'autres journaux. Comme les lois régissant les droits d'auteurs ne s'étaient pas encore développées à cette époque, Le Courrier pouvait piller à volonté les journaux qui arrivaient par la malle. Parmi ceux-ci, l'on trouvait des journaux français (Le Figaro, Le Courrier français), franco-américains (Le Courrier des Etats-Unis, Le Franco-Américain), anglo-américains (Boston Courier, The Pennsylvanian), canadiens (Le Hérald de Montréal, Le Journal de Québec) et, bien sûr, louisianais (La Gazette des Opélousas, Le Villageois de Marksville). Sur un premier plan, Le Courrier montrait un penchant pour l'actualité internationale, ce qui répondait aux goûts d'un lectorat tant français que créole (et francophile). La gazette tenait en engagement continu des correspondants particuliers à Paris qui rapportaient les dernières nouvelles politiques de l'ancienne mère-patrie de la Louisiane. En outre, on lisait régulièrement des nouvelles de la Havane, de Buenos-Aires, de Londres ou de Rome.

Néanmoins, il ne faut pas croire que Le Courrier ne s'intéressait pas à la politique américaine et louisianaise. L'un des journaux de langue française les plus influents de la Nouvelle-Orléans, Le Courrier se voyait en mesure de servir comme journal officiel. Dès 1813, le gouvernement le nomma « Imprimeur des loi des Etats-Unis », par exemple (Marino 314). Entre 1843 et 1849, Le Courrier devient tour à tour « Gazette officielle » de « l'Etat de la Louisiane », « des Etats-Unis », « de la première et troisième municipalités » et « du gouvernement général, du conseil général et de la troisième municipalité ». En plus des lois, le quotidien publiait les discours de gens politiques lousianais—tel John Slidell—ou des présidents Tyler et Polk. Lorsque la légisature de la Louisiane voulut rédiger une nouvelle constitution en 1843, les comptes-rendus de la Convention parurent dans les pages du Courrier. De même, quand la Guerre du Mexique éclata en 1846, le journal s'enthousiasmait pour les exploits des forces américaines et du général Zachary Taylor en particulier. 85 pour cent des 4 864 combattants louisianais étaient créoles (Hamel 40), et leurs concitoyens en Ville pouvaient consulter dans Le Courrier des cartes illustrant les plus grandes batailles, entourées de titres assaisonnés de points d'exclamation.

Le Courrier n'hésitait pas non plus à participer aux débats politiques importants à une époque où le sectionalisme et l'esclavage prenaient de plus en plus d'ampleur. Selon John S. Kendall, « it represented the conservative segments of the Democratic party in Louisiana » (398). La gazette appuyait ardemment—et sans exception—des candidats démocrates (Isaac Johnson pour gouverneur en 1846, Lewis Cass pour président en 1848). Pendant la campagne électorale de 1848, il se révéla esclavagiste au point d'avertir ses lecteurs qu'il ne pouvaient « pas voter pour le général Taylor sans voter en même temps pour Millard Fillmore, l'abolitioniste ». De même, des différends politiques entraînaient Le Courrier à entamer de fréquentes querelles avec L'Abeille, devenu whig à partir de 1839. En plus, une partie de son lectorat se montra aussi très conservatrice, et on lit maintes lettres signées « propriétaire d'esclaves ».

Heureusement pour la postérité, les points de vue politiques du Courrier ne dictaient pas tout à fait le choix des textes littéraires qui y paraissaient. Comme l'indique Caulfeild, c'est vers 1840 que nous commençons à voir un nombre considérable de poèmes et de feuilletons. Parmi les écrivains louisianais, nous voyons surtout des poètes connus de la Nouvelle-Orléans, tels Alexandre Latil ou les frères Adrien et Dominique Rouquette. Pourtant, si Le Courrier ne manquait pas de publier des ouvrages en prose, dans beaucoup de cas, le journal ne faisait que copier les plus récents feuilletons français. Ce n'est qu'en 1843, lorsque Saint-Rômes vendit le vieux journal pour prendre sa retraite, que la nouvelle direction engagea régulièrement des littérateurs louisianais.


Jérôme Bayon: journaliste créole

Jérôme Bayon devint éditeur et directeur du Courrier de la Louisiane à partir du 12 avril 1843. Jusqu'alors, le journal n'avait publié que de fort peu d'oeuvres fictives par des auteurs louisianais. Celles-ci paraissaient généralement sous la rubrique des « Variétés », tandis que les « feuilletons » restaient aux auteurs français. C'est sous Bayon que naquirent les « Feuilletons du Courrier », dont le premier fut publié peu de temps après que son nouveau propriétaire eut assumé la direction du quotidien. Le journal connut un certain essor pendant cette période, alors que Bayon continua à jouir du respect du milieu journalistique de la Nouvelle-Orléans. Le Musée de l'Etat de la Louisiane possède même un portrait de Bayon exécuté par Auguste de Chatillon vers 1845, lorsque son sujet était toujours au Courrier.

Une notice nécrologique publiée le 27 février 1880 dans le Ouachita Telegraph—journal du nord de l'Etat—donne quelques informations pertinentes au sujet de Bayon. Le Telegraph note que celui-ci avait édité L'Abeille quarante ans auparavant, avant de passer par Le Louisianais et Le Courrier. Selon une lettre envoyée au Courrier en novembre 1842, Bayon fut également chargé de la « direction matérielle » du Propagateur Catholique—porte-voix des croyants néo-orléanais pendant de nombreuses années—lors de sa fondation. Signée par « un grand nombre de catholiques », cette annonce se vante de la participation de Bayon, « dont le nom est assez avantageusement connu dans la presse louisianaise, pour qu'il suffise de le mentionner » (12 nov. 1842).

La nécrologie du Telegraph, sans doute un communiqué de presse, fait mention de l'attachement ardent que Bayon éprouvait envers la langue française. L'auteur de la notice avait servi comme clerc au Sénat louisianais en 1857, alors que Bayon y travaillait comme interprète. Selon les dires de son collègue, Bayon était très compétent dans ce métier. Pourtant, de par son extrême dévouement à sa langue maternelle, il ne causait que rarement en anglais. L'auteur de l'article se dit avoir été le seul clerc à ne pas pouvoir parler français et se rappelle de s'être senti « very lonely ».

Nous ne pouvons que spéculer sur le rôle que son amour pour la langue des Créoles aurait joué dans l'engagement soudain d'écrivains louisianais ; il reste que Le Courrier publia la plupart des « Feuilletons du Courrier » de la décennie 1840-1850 dans les années 1843-1844. Bayon semble avoir été un éditeur innovateur qui cherchait à améliorer le vieux quotidien, tant du côté de ses articles que de la qualité de l'impression. En octobre 1843 le journal quitta ses anciens bureaux pour s'installer au numéro 114, rue de Chartres, entre les rues Conti et St-Louis. Un article du 17 octobre remarque « les encouragemens que son nouvel éditeur a reçus depuis qu'il en est devenu propriétaire » et annonce « les améliorations que nous nous proposons de faire dès que nos caractères nous parviendront du Nord ».

Parmi celles-ci, Bayon voulut ajouter une édition du matin à celle du soir, les deux disponibles aux abonnés pour le même prix. A peine trois semaines plus tard, cette tentative avait échoué : l'édition du matin du 8 novembre 1843 cite pour cause « l'impossibilité de continuer cette double publication sans nuire considérablement à [ses] ressources pécuniaires ». Pourtant, ces efforts témoignent d'une volonté d'offir une publication meilleure au public ; c'est bien dans le cadre de ces améliorations que nous pouvons considérer la promotion de la littérature franco-louisianaise qui se fait à partir d'avril 1843.


Aperçu sur les « Feuilletons du Courrier »

Quoique formant un corpus littéraire aussi varié que de qualité inégale, les feuilletons du Courrier des années Jérôme Bayon constituent néanmoins un ensemble puisque ces textes passaient par les mêmes canaux et étaient destinés à un même lectorat. Tout d'abord, les « Feuilletons du Courrier » répondent à ce terme dans son sens le plus large. A cette époque en France, le feuilleton, à l'origine distribué en supplément, se retrouve « dans le corps lui-même du journal pour en constituer la partie inférieure de la page (le "rez-de-chaussée"), séparée du texte au-dessus par un trait horizontal » (Oscarsson 435). Entre mai et septembre 1843, les feuilletons suivent cette convention typographique; sinon le feuilleton se lisait dans les colonnes mêmes du journal.

Il ne faut pas non plus entendre par cette désignation « roman-feuilleton ». En fait, la seule oeuvre que nous pouvons considérer ainsi est Les Mystères des bords du Mississippi de Charles de la Gracerie. En outre, la section du feuilleton admettait de tout : chroniques, littérature, faits divers, anecdotes et critiques. Un des soi-disants feuilletons de Flavien de las Deûmès n'est qu'un aperçu de la vie littéraire à la Nouvelle-Orléans, alors qu'en 1848, quelques articles de variété de Louis Placide Canonge paraissaient comme « feuilletons ». Cette étude s'est bornée, à peu d'exceptions, aux ouvrages en prose romanesque—surtout des contes. Bien que cette enquête comprend les feuilletons des années 1843-1849, la grande majorité de ceux-ci paraissent effectivement entre avril 1843 et janvier 1845. Cette concentration des oeuvres porte notre intérêt surtout sur l'été 1843 ; des 23 oeuvres inclues dans notre bibliographie, dix furent publiées dans les premiers six mois après la création de la rubrique « Feuilleton du Courrier ». Entre 1845 et 1847, le journal ne présente aucun « Feuilleton du Courrier », et seulement trois (sans compter quelques variétés) entre février 1847 et août 1849, au moment où Bayon vendit la gazette.

Quant à leur conception thématique, les feuilletons du Courrier confirment, pour la plupart, l'observation de James Cowan que la littérature louisianaise de l'époque 1840-1860 « est en effet marquée par l'hégémonie parisienne » (44). Notons tout de suite que deux des feuilletonistes les plus importants—Flavien de las Deûmès et Henri Rémy—sont Français de naissance. (Le journalisme, avec l'enseignement, était une profession de préférence parmi les émigrés français.) Viatte n'hésite pas à accorder une large place à « l'invasion des journalistes français », jeunes républicains pour la plupart (242). De plus, les auteurs de souche louisianaise étaient on ne peut plus francophiles. Non seulement leurs origines les attachaient à l'Hexagone, à cette époque les riches Créoles envoyaient encore leurs fils achever leur instruction en France ; par exemple, Alfred Mercier séjournait en Europe au moment où écrivit « L'Artiste amoureux ». Par conséquent, les feuilletons du Courrier témoignent de ce vif intérêt pour tout ce qui était français : des 24 ouvrages qui figurent dans notre bibliographie, il n'y a que neuf qui se passent en Louisiane.

Si nous avons constaté l'échange intellectuel continu entre Français et Créoles, ces feuilletons n'échappent nullement à l'influence prépondérante du romantisme qui résonne dans toute la littérature louisianaise naissante de l'avant-guerre. Remarquons qu'il existait de profonds liens entre le romantisme et la Louisiane. Cette connexion remonte à Chateaubriand, dont L'Atala se situe dans cette « délicieuse contrée que les habitants des Etats-Unis appelle le nouvel Eden, et à laquelle les Français ont laissé le doux nom de Louisiane » (4). Plus tard, le peintre et poète romantique Auguste de Châtillon passa de nombreuses années à la Nouvelle-Orléans. En retour, les jeunes Louisianais débarqués au Havre ou à Bordeaux fréquentaient, comme Alfred Mercier et Victor Séjour, les milieux romantiques et se nouaient d'amitié avec les « bonnets rouges » et avec leurs disciples.

Ainsi, le romantisme s'avèra de pleine vigueur chez les feuilletonistes qu'engageait Bayon. De las Deûmès, qui cite Walter Scott, explore le thème du poète maudit dans « Un Suicide à la Fausse-Rivière » et « Deux Duels…pour rire ». Charles de la Gracerie, un Créole, nous reporte à la France médiévale dans « Le Jour des rois à St-Denis », puis imite ouvertment le feuilletoniste français Eugène Sue avec Les Mystères des bords du Mississippi. Dans les « Souvenirs d'outre-mer », d'Angelo, Eudore, qui grandit à la campagne et se livre à la rêverie, incarne la vision roussellienne de l'éducation. N'oublions pas non plus que, même lorsqu'un feuilleton se passe en Louisiane, le paysage louisianais répond parfaitement à l'asthétique exotique que recherchaient les romantiques. C'est donc dans le cadre de ces « rapports d'intéractions, d'influences, et création et de récréation » (Amelinckx 29) qu'il convient de considérer les écrits des feuillonistes oeuvrant pour Le Courrier durant la décennie 1840-1850.


Flavien de las Deûmès

Parmi ceux-ci, le feuilletonniste le plus important des années 1843-1844—et par conséquent de toute la période 1843-1849—est sans doute Flavien de las Deûmès. Parmi les 25 feuilletons dont traite cette étude, il en écrit treize—tous entre mai 1843 et juin 1844. En plus, Le Courrier publie un grand nombre de ses poèmes. Pourtant, nous avons constaté une curieuse lacune en données biographiques et bibliographiques à l'égard de ce prosateur et poète prolifique. D'abord, la plupart des chercheurs semblent l'avoir ignoré, ou bien ne lui consacrent que très peu de place dans leurs études. Deuxièmement, ceux qui font mention de l'oeuvre de De las Deumès n'arrivent pas à se mettre d'accord sur son identité. Nous allons donc tâcher d'ajoûter nos trouvailles aux informations déjà connues, afin d'éclairer un peu certaines données contradictoires.

Dans Les Ecrits de langue française, Tinker ne donne que la phrase suivante à propos de Flavien de las Deûmès: « Ce nom ressemble à un pseudonym, conjecture renforcée par le fait qu'on ne le trouve pas dans les annuaires de la ville » (138). Dans la notice bibliographique qui suit, Tinker ne mentionne aucun texte en prose, et seulement un poème publié dans Le Courrier de la Louisiane. En outre, De las Deûmès aurait aussi publié en 1843 un receuil intitulé Némésis louisianaise (138-139). Pourtant, Le Courrier de 1843-1844 abonde en oeuvres en poésie et en prose de la plume de cet écrivain au pseudonyme espagnol. Cependant, Tinker fait déjà mieux que d'autres: Caulfield l'ignore tout à fait, alors que les informations dont nous fait part Réginald Hamel n'ajoutent rien au travail de Tinker. Finalement, ce n'est qu'à Auguste Viatte que nous devons quelques renseignements concernant De las Deûmès.

Dans son excellente Histoire littéraire de l'Amérique française, Auguste Viatte prétend le premier que « Flavien de las Deûmès » n'est en réalité que le pseudonyme d'Alexandre Barde, Français immigré en Louisiane connu pour son Histoire des comités de vigilance aux Attakapas (1861). Si les études de Hamel et Cowan attribuent sans explication à Barde des oeuvres signées du nom de Las Deûmès, nous devons constater que c'est à l'instar de Viatte qu'ils arrivent eux aussi à cette conclusion. En effet, il nous semble que Viatte seul a vraiment lu ces feuilletons que Tinker ignore et que Hamel et Cowan ne mentionnent qu'en passant. Par exemple, Cowan qualifie Mademoiselle de Montblancard—que nous tenons plutôt pour une nouvelle—de « premier roman louisianais » (44), expression qu'il a relevée chez Viatte (249). Somme toute, nous avons éprouvé un vif plaisir à noter que ce dernier cite aisément des feuilletons tels « Un Frère de Judas » et « A Bord du K…»

Se basant sur « ses vers, sa prose » qui «inondent le Courrier de la Louisiane », Viatte tente de « reconstituer [la] jeunesse » de Las Deûmès (248). Il trace par la suite ce précis de biographie : né en Languedoc, Barde monta à Paris en 1839, où, l'on peut supposer, il participa à des activités révolutionnaires avant de se rendre en Louisiane vers 1841. Comme nous le verrons, depuis la chronologie biographique que l'on peut dresser jusqu'à leur commune « fougue révolutionnaire », tout nous incite à assimiler Alexandre Barde et Flavien de las Deûmès à une même personne.

Nos recherches parallèles sur Barde tendent à soutenir l'hypothèse de Viatte. Si Caulfeild indique que Barde était déjà en Louisiane en 1844, Tinker affirme qu'il y arriva en 1842, avant la parution des premiers poèmes de Flavien de las Deûmès. Alors que Barde est né en Haute-Garonne, le sud-ouest de la France figure dans certains feuilletons de De las Deûmès. En fait, la première phrase Mademoiselle de Montblancard situe l'action à Aurignac, « une petite ville du département de la Haute-Garonne ». Sur le plan idéologique, Tinker laisse entendre que Barde était « farouchement républicain (au sens français du mot) » et « qu'il se dépeignit comme jeune exilé » (23). Il est intéressant de remarquer que plusieurs oeuvres de De las Deumès reprennent ces thèmes politiques : « Un Suicide à la Fausse-Rivière », « Un Frère de Judas », Mademoiselle de Montblancard, et « Un Chapitre sans nom ». Dans ce premier, il s'agit même d'un jeune républicain français—poète d'ailleurs—réfugié en Louisiane. Dans la mesure où pouvons considérer le sujet des feuilletons de De las Deûmès comme ressource biographique, le portrait qui en résulte est celui d'un Français venu en Louisiane, et épris de sa nouvelle patrie. Les talents du très versatile Barde/De las Deûmès trouvèrent un public en Louisiane, et l'écrivain à son tour aborda des sujets louisianais. « Deux Duels… pour rire » révèle une sensibilité comique qui se penche sur le burlesque, alors que « Entre onze heures et minuit » et « Un Suicide à la Fausse-Rivière » montrent que l'immigré appréciait bien les qualités poétiques de la Louisiane qui avait séduit maints Français auparavant.

Les Ecrits de langue française fournit un détail biographique sur Barde qui nous paraît d'une importance première. Tinker dit que, les étrangers étant particulièrement susceptibles de contracter la fièvre jaune, l'immigré quitta la Nouvelle-Orléans en toute hâte lors d'une épidémie en 1844. Après un voyage de huit jours, il débarqua à Saint-Martinville, où il s'installa et se mit à envoyer poèmes et articles (dont nous en avons répéré) au Courrier. En même temps, nous avons trouvé un poème (« Bertrand ») de Flavien de las Deûmès, publié le 16 septembre 1843—donc antérieur à l'épidemie de 1844—et précédé d'une note de l'auteur. Celui-ci, qui se dit « miné par la fièvre depuis près d'un mois et demi » fait référence à « ma solitude à la Fausse-Rivière ». Est-ce que ce séjour dans les paroisses riveraines s'explique par un premier accès de fièvre jaune que Tinker et Viatte ignorent tous les deux ? Quoiqu'il en soit, De las Deûmès le feuilletoniste n'écrit rien pour Bayon entre juillet 1843 (« Deux Duels… pour rire ») et avril 1844 (Mademoiselle de Montblancard). Lorsqu'il reprit sa plume, ce ne fut que pour une briève période : la fièvre jaune était souvent mortelle, et Barde le savait.

Comme Tinker, Viatte mentionne cette fuite définitive de Barde en juillet 1844, qu'il ait puisé ses informations chez Tinker ou ailleurs. En tout cas, l'auteur de l'Histoire littéraire précise que le départ subit du feuilletoniste marque la disparition de Flavien de las Deûmès. Il note que désormais « il devient Alexandre Barde » (250). Viatte éclaire cette curieuse tournure dans une note de bas de page qui met en doute que Barde soit le vrai nom de De las Deûmès et non le contraire. Il se demande : « Reprend-il ainsi son vrai nom ? Sa notice nécrologique le donnerait à croire. Cependant l'emploi fréquent de "barde," en Louisiane, pour dire "poète," laisse rêveur » (250). De toute façon, c'est De las Deûmès qui disparaît et Barde dont l'histoire garde un peu le souvenir.


« L'Enigme » de Louis LeFranc

Malheureusement, De las Deûmès n'est pas le seul feuilletonniste dont l'identité reste problématique pour les chercheurs. En même temps que ce dernier inondait Le Courrier de ses oeuvres en été 1843, un nommé Louis LeFranc publiait son seul feuilleton (suivi d'un poème satirique) en juillet et aout de cette année. Intitulé « Une Enigme », ce conte entraînant—auquel il nous manque le premier fascicule—présente le tragique enlèvement d'une fille créole par des corsaires qui finissent par combattre sous Jackson à la bataille de la Nouvelle-Orléans. Le lecteur se régale ainsi d'une histoire de trahison, de folie, de famille déchirée et de rédemption qui a pour pivot l'un des événements marquants de l'histoire de la Louisiane.

Comme nous l'avons indiqué, la véritable « énigme » à aborder, c'est l'identité de Louis LeFranc. Tinker indique un Emile LeFranc, mais celui-ci est français de France qui ne vint à la Nouvelle-Orléans qu'en 1861 ; Caulfeild et Hamel l'ignorent aussi. Quant à nos propres recherches, les Archives Williams à la Nouvelle-Orléans constatent n'avoir trouvé aucune référence à un résident de ce nom dans les annuaires de la Ville.

Le texte, que l'on n'oserait tenir pour une notice biographique, donne cependant certains indices à considérer. Par exemple, dans l'histoire, la famille Champlot s'est réfugiée à la Nouvelle-Orléans après la révolte de Saint-Domingue. Vu le grand nombre de réfugiés que la Louisiane accueillit entre 1792 et 1809, il est tout à fait possible que la famille de LeFranc en fût. Pourtant, c'est le langage qu'il emploie en dépeignant la bataille de la Nouvelle-Orléans qui tend à faire attribuer l'origine créole à l'auteur d' « Une Enigme ». Par exemple, LeFranc parle surtout de « nos milices créoles », tout en faisant l'apothéose du général Andrew Jackson, vénéré plus tard par les Créoles.

L'événement-clé de l'action—c'est à dire la prise du navire Le Charles par les corsaires—rappelle un fait historique qui n'aurait pas, semble-t-il, échappé à LeFranc. Dans ses Chroniques louisianaises, François Tujague, immigré français, relate un incident qui paraît avoir inspiré LeFranc. Selon Tujague, quelque temps après la disparition du pirate Jean LaFitte, la population néo-orléanaise monta une expédition pour venger les victimes d'une autre bande de corsaires. Selon un bruit qui courait, ceux-ci avaient attaqué un certain navire Le Charles, égorgeant les passagers et les jetant dans la mer. Lorsque les soldats montèrent à bord du vaisseau, ils descendirent les premiers qui se présentaient. Malheureusement, leurs victimes étaient des passagers innocents : il n'y avait jamais eu de bandits.

Ce n'est pas par accident que le navire attaqué dans notre feuilleton se nomme Le Charles. En outre, l'auteur veut que le lecteur retienne le nom du Charles, et ceci—on peut s'imaginer—en se rappelent le vrai Charles : LeFranc cite le nom du navire huit fois, alors que la vraisemblance entre les deux événements n'est pas à ignorer. En faisant l'écho de cet incident historique, LeFranc manie la mémoire collective de la population créole, sûrement embarrassée par le massacre de ses concitoyens, pour transformer le honteux débâcle en fiction sans tâche sur le blason d'honneur. Enfin, cette réalité alternative s'inscrit dans l'historicité plus générale que l'on remarque dans « Une Enigme » : la révolte de Saint-Domingue, les corsaires (qui rappellent Lafitte) et la bataille de la Nouvelle-Orléans.


Une querelle littéraire avec Henri Rémy?

Si le feuilleton de LeFranc fait l'écho de certains incidents historiques, une série de chroniques de la plume d'un Henri Rémy reprennent l'histoire de la Louisiane de façon plus rigoureuse. A partir du 8 mai 1843, ce Français venu en Louisiane en 1836 publiait ses Extraits de l'Histoire de la Louisiane, ainsi que des Extraits inédits, traitant tour à tour « La Prise de possession par Lasalle », les tentatives de financement échouées de John Law, la « Disgrace de Bienville », la « Première Guerre des Natchez », le « Massacre des Français par les Natchez » et les « Finances de 1743 ».

Comme le titre le suggère, ces épisodes faisaient partie d'une oeuvre de plus grande envergure ; en effet, dès le janvier 1844, Rémy sollicitait des abonnements pour son Histoire de la Louisiane de la découverte jusqu'en 1844 (Caulfeild 16-17). En novembre 1844, en faisant référence à Rémy dans son feuilleton Les Mystères des bords du Mississippi, Charles de la Gracerie expliquait « qu'il faut attribuer le retard d'une publication aussi nécessaire à tout autre motif que la difficulté de réunir un nombre suffisant de souscripteurs ». Tout compte fait, il n'eut que quelques 148 signatures et le projet échoua. En 1854, Rémy, ayant fondé le journal démocrate St-Michel dans la paroisse Saint-Jacques, publiait encore des extraits en feuilleton jusqu'à la disparition de la gazette en 1856. Le récit ne parvint qu'aux événements de 1750 et, quoique des annonces pour une prochaine édition du livre parussent dans St-Michel, le livre ne vit jamais le jour.

C'est surtout grâce à Henry Plauché Dart que nous savons ce que devint le travail de Rémy. Dans un article présenté devant la Louisiana Historical Society en october 1921, Dart relate que le docteur Pierre Armand Rémy, fils de l'auteur de notre feuilleton, lui avait rendu visite l'année précédente (5). Depuis cette première rencontre, le docteur lui avait remis le manuscrit de son père, permettant à l'historien d'évaluer l'étendue de cette oeuvre que Dart surnomme « Remy's Lost History of Louisiana ».

En discutant des différents détails du manuscrits, Dart fait savoir que, dans son introduction, Rémy s'insurge contre les défauts des histoires déjà publiées—notamment The History of Louisiana (1827) de François-Xavier Martin et L'Essai historique (1830) de Charles Gayarré. Dart avoue que le public créole n'aurait pas apprécié les critiques du Français nouveau-venu ; pourtant, il insiste que, à cet égard, « the chronicle is silent » (8-9). Cependant, dans nos recherches, nous croyons avoir trouvé un article qui représente une réaction créole contre le feuilleton de Rémy, mais pour d'autres raisons que l'avis de celui-ci sur les ouvrages précédents.

Selon toute apparence, la réponse que nous allons citer se leva en raison de ce que Alcée Fortier qualifie de « great impartiality » de la part de Rémy (26-27). L'épisode sur la « Première Guerre des Natchez » fournit un bon exemple de cette impartialité, qui est peut-être l'un des aspects les plus saillants de la chronique. Quoique Rémy ne rejette pas aveuglément la faute sur les Français, il n'hésite pas non plus à relever le fait que

«Les Français qu'ils avaient comblés de bienfaits, auxquels ils avaient si long-temps et si abondamment fourni des vivres, s'emparent aujourd'hui leurs terres, les insultent, les outragent, et violent la paix qu'ils ont jurée en versant à flots le sang de leurs alliés et de leurs bienfaiteurs.»

En somme, en ce qui concerne les guerres contre les Amérindiens, Rémy démontre que « justice was not always on the side of the white man » (Fortier 27).

Le 22 août 1843, Charles-Oscar Dugué, jeune journaliste et poète créole, fit paraître dans Le Courrier un article intitulé « Importance du culte des souvenirs: Quelques considérations sur l'Histoire et la Poésie de la Louisiane ». Cet éditorial, accompagné d'un poème, « A M. D. D**** », vise à encourager les poètes louisianais à « se retremper au baptême des souvenirs » en célébrant les exploits de leurs aïeux. Dugué insiste de plus qu' « un historien louisianais peut seul écrire l'histoire de la Louisiane ». Rappelons que Rémy publiait en ce moment ses Extraits et se vantait—lui, Français arrivé peu d'années auparavant—d'écrire l'histoire de la Louisiane mieux que ses prédécesseurs créoles.

Si Dugué ne nomme pas explicitement les feuilletons de Rémy, il lance tout de même cette question posée pour la forme: « Le coeur d'un étranger peut-il sentir comme nous toutes ces choses ? » Alors que Rémy impute aux Français d' « iniques projets » envers les Chactas, Dugué affirme en opposition que « Si nous n'avons pas les chevaliers et leurs tournois, nous avons les collisions et les combats de nos ancêtres contre les sauvages, qui ne présentent pas moins d'intérêt ». Dart postule que Rémy aurait subi « the cold shoulder and a douche besides » pour ces interprétations de l'histoire louisianaise ; l'article de Dugué témoigne de façon concrète d'une réaction peu favorable de la part de l'élite créole.


Une oeuvre de jeunesse d'Alfred Mercier

Bien que certains feuilletonistes du Courrier de la Louisiane n'ont laissé que mystères et traces difficiles à suivre pour les chercheurs, ce n'est pas le cas avec l'auteur de « L'Artiste amoureux ». Publié les 21 et 23 août 1844, ce conte tragi-comique s'annonce l'un des premiers ouvrages littéraires d'Alfred Mercier, médecin respecté, éventuel fondateur de l'Athénée louisianais et, selon l'estimation de Hamel, « dernier des "Grands Créoles" » (49).

Les bibliographes ont tout à fait négligé « L'Artiste amoureux », lacune qui s'avère davantage plus surprenante que Mercier est, de tous les gens de lettres louisianais, peut-être le mieux documenté. Pourtant, on sait très bien qu'il publiait contes et poèmes vers cette époque. Alcée Fortier précise que « Dr. Mercier published his first works in Paris in 1842 » (38), où il s'était installé cette même année. A en croire Tinker, ce premier essai—c'est-à-dire « un livre contenant deux longs poèmes romantiques »—se vit « chaudement accueilli par les critiques » (1932: 351-352). En plus de publier « L'Artiste Amoureux », Mercier, qui collaborait déjà « à quelques périodiques de la Louisiane » dès 1840, signait des articles pour Le Courrier et La Chronique en 1842 (Hamel 44). Au moment où parut « L'Artiste amoureux », son auteur tenait le rôle de « Correspondant particulier à Paris » pour le journal. De 1844—évidemment après la publication de notre feuilleton—jusqu'en 1847, Mercier parcourait l'Europe « à la manière de Dumas dont il admire les récits » (46). C'est sans doute à cause de ses voyages que « Z.Z. » et « Chs. B. » le remplacèrent comme correspondant après cette date.

« L'Artiste amoureux » se révèle particulièrement pertinent parce que le texte laisse entrevoir le jeune Mercier républicain et romantique ainsi que le futur auteur quasi-naturaliste de L'Habitation Saint-Ybars. Certes, les personnages et l'action exposent une sensibilité romantique bien assimilée. Tous les élements nécessaires y figurent : l'art et la beauté, l'amour poussé à l'extravagance, des paysages pittoresques. En même temps, nous voyons déjà un motif prépondérant dans les grandes oeuvres ultérieures de Mercier: la folie. La vie du docteur serait touchée plus d'une fois par le spectre de la démence ; son frère Armand ainsi que son cousin le sénateur Pierre Soulé finirent tous les deux fous. On a tendance à souligner que ses dernières oeuvres—surtout Johnelle (1891)—subissent plus tard l'influence du déterminisme biologique qui fascine les naturalistes. « L'Artiste amoureux » démontre toutefois que ce sujet oeuvrait déjà dans les conceptions thématiques de Mercier.


Le roman-feuilleton inachevé de Charles de la Gracerie

Lorsque James Cowan fait mention des Mystères des bords du Mississippi, ce n'est que pour illustrer sa thèse que « même en choisissant un thème local, les écrivains louisianais suivent la thématique proposée par l'institution littéraire parisienne » (44). En effet, de par son titre ainsi que son contenu, ce feuilleton de Charles de la Gracerie représente—avec Or et fange ou les mystères de la Nouvelle-Orléans de Charles Testut (1852-1853)—une des deux incarnations louisianaises du très célèbre Mystères de Paris, d'Eugène Sue.

Comme le roman-feuilleton dont s'inspira De la Gracerie, Les Mystères des bords du Mississippi s'occupe moins de dévoiler des mystères que d'exposer la décadence morale de la société néo-orléanaise. Se déroulant au lendemain de la banqueroute qui frappa la Nouvelle-Orléans en 1837—« une blessure large, profonde, et qui saigne toujours »—l'action met en scène Paquitta, prostituée qui manipule sa protégée Juanna, une jeune Andalouse, afin de profiter des sentiments malencontreux de William, riche Américain et « mine à exploiter ». Dans les premiers fascicules surtout, De la Gracerie ajoute au texte de laborieuses notes, parfois plus longues que le feuilleton même, où il donne ses avis sur des sujets aussi variés que la littérature, la politiques et les abolitionnistes (malheureusement, nombre de propos forts racistes sont aussi de la partie). En gros, le ton de cette oeuvre contraste fortement avec « Le Jour des rois à St-Denis », histoire d'amour se passant au Moyen Age que De la Gracerie avait publiée en septembre 1844.

Parmi les études que nous avons consultées, seules celles de Cowan et de Hamel font référence à ce véritable roman-feuilleton, signé « De la G… ». Pourtant, ni l'un ni l'autre ne semble savoir que Le Courrier n'a pas publié la totalité de l'ouvrage. Au contraire, même si ce texte du Courrier peut se dire de loin le plus long de nos feuilletons, nous n'avons que les vingt premiers chapitres de la première partie du roman. Selon les données de Hamel, le premier fascicule des Mystères paraît le 18 novembre 184, alors que l'oeuvre touche à sa fin le 22 janvier 1848. Si nos recherches confirment cette première date, le dernier fascicule parut effectivement le 22 janvier 1844. En outre, Hamel, qui fournit ailleurs la note « non terminé », ne le fait pas dans le cas des Mystères. Il ne donne pas non plus le prénom du feuilletoniste, et c'est à Cowan que nous devons ce renseignement.


La période presque morte: 1845-1849

Comme nous l'avons indiqué plus haut, la gazette abandonne tout à fait le « Feuilleton du Courrier » entre janvier 1845 et février 1847, et ceci au profit des derniers romans-feuilletons français. En 1845, c'est l'immense et très populaire Juif errant d'Eugène Sue qui occupe les colonnes du quotidien. En 1846 été, Le Courrier présentait Le Duc de Guise de Frédéric Soulié, puis Martin : L'enfant trouvé et Mémoires de Martin, encore de Sue, dans les mois à suivre.

Bien que nous ne sachons la raison exacte pour ce manque totale d'oeuvres créoles, certains indices suggèrent que Le Courrier subissait alors des difficultés financières. Le 26 septembre 1846, Bayon publie, en haut de la première colonne de la page deux, une annonce qui rappelle aux lecteurs que le journal « prend toujours des abonnemens au journal pour la publication, dans les deux langues, des avis commerciaux ». Un deuxième paragraphe note que l'atelier de son atelier typographique « pourra, avec plus de facilité, exécuter toutes les impressions qu'on voudra bien lui commander, et cela à des prix modérés ».

Ces problèmes relevaient peut-être du mécontentement de la part des lecteurs. Dans un article portant le titre « Les Censeurs », paru le 20 mai 1846, Bayon avait clamé que « C'est une chose assez difficile que de satisfaire tous les lecteurs d'un journal : il y a tant de variété dans les goûts et les opinions ! » L'éditeur remarque que « ceux-là méprisent le feuilleton et voudraient qu'une gazette ne contînt que des articles éditoriaux ». Plus loin, il fait allusion aux « accusations dont [les lecteurs] nous accablent ». Face à un manque de ressources pécunaires, il se peut très bien que, au lieu d'engager des feuilletonistes louisianais, payés au mot, le directeur du Courrier eût recours aux oeuvres gratuites disponibles dans les journaux français arrivant par steamer.


Derniers feuilletons du Courrier

Que cela soit le cas ou non, nul feuilleton original ne paraît dans les pages du Courrier avant 1849. En février 1847 la gazette présentait Agnès de Méranie, du futur académicien François Ponsard. C'est à tort que Bayon fit paraître cette « tragédie en cinq actes » sous la rubrique « Feuilleton du Courrier », car, bien sûr, cette pièce écrite en France l'année précendente ne constitue pas un texte original. Tout cela pour dire que pendant quatre ans, les seules oeuvres françaises prévalent. Dans sa bibliographie, Hamel indique un feuilleton intitulé La Petite fille de Dancourt, d'Arsène Houssaye, qui aurait paru le 13 juin 1848. Pourtant, nous avons consulté ce numéro sans trouver cette oeuvre.

En août 1849, dans la semaine qui précède sa cession du Courrier, Bayon fit paraître deux feuilletons: « Coup d'oeil sur les écoles publiques », d'Armand Dietz, et « Innocente Indiscrétion », d'Henry de Marsan. Dans ce premier, Dietz—« professeur dans les public schools de la Nouvelle-Orléans », selon Tinker (143)—fait l'apothéose du système scolaire, qui veut « convier le pauvre au banquet de l'étude ». Dédié à « Messieurs les Directeurs des Ecoles Publiques de la première municipalité », « Un Coup d'oeil » reproche aussi à la presse, « embouchant sa trompette », d'avoir néglié d' « [aborder] avec tous ces moyens / Ce projet si fécond en nombreux citoyens ». Tinker ne fait pas mention du cet hommage enthousiaste et n'attribue à Dietz qu'un poème paru dans L'Orléanais en 1852.

Le lendemain, le 9 août, parut le premier fascicule d' « Innocente indiscrétion ». L'action s'ouvre lors de la messe pascale à la cathédrale Saint-Louis de la Nouvelle-Orléans. L'auteur décrit quatre soeurs, dont l'aînée reçoit un billet d'amour de la part d'un admirateur. Dans la livraison du 10 août, la jeune femme contemple la lettre dans sa chambre. C'est ici que s'arrête le feuilleton, car l'oeuvre reste inachevée, bien que Hamel la qualifie de nouvelle (646),. Il s'agit néanmoins d'un beau début d'histoire d'amour, et il est regrettable que le feuilleton ne fût jamais achevé, soit parce que Bayon allait vendre sous peu le journal, soit pour d'autres raisons.


Conclusion

Dans l'édition du 13 août 1849, Bayon, propriétaire du Courrier depuis plus de six ans, annonça que « ce numéro termine ma carrière éditoriale ». Il précise que le journal « passe de [ses] mains à celles de MM. T. Théard et Nicomède », insistant qu'il « rentre dans la vie privée ». Dans la décennie à suivre, Le Courrier change plusieurs fois de direction, mais continue toujours à publier des feuilletons littéraires avant de s'éteindre en novembre 1860 (Caulfeild 40). Si, selon Tinker, la durée moyenne d'un journal franco-louisianais était de quatre ans et demi, l'on peut dire que, après 53 ans de publication, Le Courrier faisait partie intégrante de la vie intellectuelle et commerciale de la Nouvelle-Orléans. En outre, ce fut sous la direction de Bayon, surtout dans les années 1843-1844, que le vieux quotidien assuma un rôle important dans la production littéraire de la Louisiane française. Dans beaucoup de cas, il faut avouer la médiocrité de certaines oeuvres ; cependant, nous en découvrons d'autres qui font espérer que toute la littérature louisianaise reverra éventuellement le jour—soit pour un intérêt historique ou sociologique, soit pour ses qualités purement littéraires. Si l'on peut constater que les journaux de la Nouvelle-Orléans et des paroisses environnantes sont, comme William dans Les Mystères des bords du Mississippi, la « mine à exploiter », le Courrier de la Louisiane des années Bayon se révèle—sinon la veine la plus féconde—du moins digne d'une plus profonde mise en examen.