Albert Dufont

par John L. Peytavin, A.M.

Nouvelle tirée des Comptes-rendus de l’Athénée louisianais

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CHAPITRE I.

         L’amitié, comme une feuille livrée à la violence des vents, s’arrête où il plaît au hasard. N’est-il pas singulier qu’un sentiment si tender soit entre les mains des circonstances; elles en disposent différentes époques de la vie sans nous en demander avis, et l’homme se sent souvent attaché à son semblable avant de la bien connaître. 
          Quel est le jeune homme de vingt ans qui a conservé des amis d’enfance? Combien d’hommes arrives à l’âge mûr sont encore unis par des liens d’affection à leurs confidents de jeunesse? Chacun est appelé de son coté à poursuivre une carrière particulière, ce qui cause des séparations trop souvent fatales, car lorsque le contact, ce puissant élément, cesse, le temps efface quelquefois les impressions les plus fortes. Puis il faut des victimes à la mort, et ces séparations perpétuelles ne laissent qu’un souvenir plus ou moins pénible au début, mais qui s’affaiblit à mesure que l’époque de ces séparations s’éloigne de nous. 
          De plus, l’intelligence subit des mutations continuelles en se développant, et ses aptitudes varient selon le mode de développement, ce qui force encore l’homme, malgré lui, de former de nouveaux liens d’amitié. 
          Aussi est-il beau de voir croître entre deux amis une affection purifiée par l’épreuve de la séparation.
          Armand Boisdoré et Albert Dufont étaient tous deux fils de planteurs. Leurs pères, M. Louis Boisdoré et M. Lubin Dufont, possédait chacun une plantation sur la rive gauche du Mississippi dans la paroisse St.-Jacques; leurs propriétés étaient contiguës. Les deux familles étaient très liées, lorsqu’en 1852 le père d’Albert vendit sa propriété pour aller s’établir dans la paroisse Iberville. Albert et Armand s’étaient juré une amitié sincère pour la vie toute entière.
          En 1853 Armand alla commencer son cours à l’Université de X. Il n’était pas suffisamment avancé sur certaines branches pour commencer le cours régulier qui ne comprenait que quatre années, de sorte qu’il consacra une session à faire ses études préliminaires dans une école adjointe à l’Université. Albert avait un précepteur chez lui qui lui faisait faire un cours assez sérieux.
          Pendant les vacances de l’année suivante, les amis se rendirent de fréquentes visites, considérant qu’une distance de vingt-cinq milles les séparait.
          Vers la fin de septembre (1854), Armand quittait sa famille pour aller continuer ses études, et Albert faisait ses adieux à la Louisiane, il allait en France achever son éducation.
          Quatre ans s’étaient écoulés depuis qu’ils s’étaient vus, mais ils avaient toujours tenu une correspondance régulière. Quelque temps avant la clôture de l’année scolaire 1857-58, Armand reçut une lettre de son ami dans laquelle il lui annonçait son départ prochain pour l’Amérique.
          Le 15 juillet il y avait grande fêteà l’Université de X. C’était le jour des exercices de fin d’année, ou selon la phraséologie américaine, "Commencement Day." Cette expression, loin d’être une contradiction, est très énergique; le temps des études n’est que le noviciat de la vie, le prélude de la lutte avec le monde; le jour de graduation est l’ouverture de la vie sérieuse. 


CHAPITRE II.

         On devait profiter des vacances pour ajouter une aile au collège. Pour cette raison, les élèves n’avaient pas eu de vacances à Pâques comme de coutume, et la fête de fin d’année ou la Distribution comme on dit en France, avait lieu le dernier jour de juin. 
          Albert avait reçu avis de son père de partir à bord du vapeur Belle Alliance. Le lendemain de la distribution, il quitta le collège pour se rendre au Havre. Il n’était pas plus attaché à l’institution que ne le sont généralement les élèves, mais au moment de partir il était victime d’une étrange sensation; le souvenir des beaux jours qu’il avait passés sous ce toit, les amis, les professeurs dévoués qu’il venait de quitter pour ne plus les revoir, toutes ces idées jaillissaient dans son esprit et l’attristaient. 
          Au moment où l’établissement allait être distrait à sa vue, il leva son chapeau en signe de respect et d’adieu à son Alma Mater., et il articula quelques mots à demi-voix. Six heures après, il était au Havre. Un navire américain partait le même jour pour la Nouvelle-Orléans. Albert aurait bien aimé le prendre, mais, si son père lui avait écrit de s’en retourner à bord de la I>Belle Alliance qui ne partait que deux jours plus tard. Il tardait à notre ami de partir, chaque jour lui semblait une année. Il n’avait pas le goût de la promenade, il n’était pas curieux de visiter la ville, il y était venu souvent pendant ses vacances précédents; il marchait beaucoup sans jamais s’éloigner du port ou de son hôtel. Il regrettait de quitter la France et il était anxieux de partir; ces deux sentiments adverses le poursuivaient et le rendaient nerveux à ne pouvoir se reposer tranquillement. 
          Enfin l’heure du départ avait sonné, la Belle Alliance sortait du port. 
          Tous les passagers étaient sur le pont. Quelques uns étaient tristes, ceux-ci étaient des Français qui quittaient leur pays pour venir s’établir en Louisiane, mais la plus grande partie étaient des commerçants américains qui s’en retournaient; ceux-là avaient la joie peinte sur le visage. 
          La fièvre du départ s’était calmée chez Albert. Il accosta bientôt un compagnon de voyage; après quelques paroles de politesse, ils se présentèrent l’un à l’autre. Une connaissance est un pas de fait vers un autre; Albert contracta immédiatement cette familiarité qui est si naturelle en voyage et se rendit agréableà tout le monde. 
          La traversée fut heureuse; le temps se comporta à merveille. A part un orage de courte durée, ils eurent toujours un magnifique ciel. 
          A l’aube de la vingt-troisième journée, la Belle Alliance arrivait à l’embouchure du Mississippi. La nouvelle fut bien vite répandue parmi les passagers. Le cri de "terre" de la Pinta ne fit pas plus battre le cœur de Colomb que celui d’Albert en apprenant qu’il allait à l’instant revoir le sol louisianais. Ils se hâtèrent tous de monter sur le pont. Le delta était couvert de joncs; aussi loin que la vie pouvait s’étendre, ce tapis de verdure reposait l’œil qui ne se lassait de voir que le bleu de l’espace reflété par une surface liquide. 
          A la blancheur de l’aube avait succédé un horizon coloré d’une nuance qui semblait combiner le pourpre, l’or et l’ambre. 
          On craignait qu’il n’y eut pas assez d’eau dans le passé, le vaisseau avait modéré sa vitesse; mais au bout de deux heures il put accélérer sa marche, il était en plein Mississippi. 
          Vers les quatre heures de l’après-midi, il entrait au port de la Nouvelle-Orléans. Dès qu’il y eut communication entre le vaisseau et le port, les hommes d’affaires, les courtiers s’empressèrent de se rendre a bord. 
          Un monsieur se présenta à l’office et demanda s’il y avait parmi les passagers un jeune homme ????? d’Albert Dufont. 
          — "Oui, monsieur." Il sonna, puis examina le registre. Un domestique était accouru. "Voyez M. Dufont, cabine no. 10, et dites-lui que quelqu’un désire le voir." 
          Le domestique s’éloigna. 
          — "Ah! c’est mon père," dit Albert lorsqu’il fut informé qu’on le demandait; il se hâta de se rendre à l’office. 
          — "M. Dufont," dit l’officier, monsieur désire vous parler, désignant en même temps l’étranger. 
          — M. Dufont, Deville est mon nom, je suis de la maison Deville & Lambert, courtiers. 
          —M. Deville, je suis heureux de vous connaître. 
          —J’ai à m’acquitter d’une commission près de vous; vous avez été désappointé en me voyant, vous pensiez voir votre père, mais je porte de ses nouvelles. 
          —Ah? 
          —Voici une lettre qu’il m’a prié de vous remettre en mains propres. 
          —Vous êtes trop aimable, monsieur. Je vous remercie. Quand mon père était-il en ville? 
          —Il a quitté la Nouvelle-Orléans la semaine dernière pour le Maryland, mais lisez sa lettre et vous serez au courant de tout. 
          —Avec votre permission… 
          —Parfaitement. 
          Il ouvrit la lettre et en lut le contenu. 
          —Mon père m’apprend que ma mère et lui sont parties pour Baltimore. Ils vont chercher ma sœur qui est au Couvent du Sacré-Cœur. Cela m’ennuie beaucoup, je croyais ma sœur déjà de retour, et je pensais être samedi dans le sein de ma famille. Il me dit en attendant son retour de passer le temps comme bon me semblera, je ne sais trop ce que je ferai de moi-même.
          —Mais restez donc quelques jours en ville, cela vous donnera un peu de distraction. Il fait bien chaud à la Nouvelle-Orléans, mais malgré cela on s’amuse toujours mieux ici qu’à la campagne. Nous recevons le vendredi; vous nous feriez plaisir en venant nous faire visite. Tenez voici mon adresse, ne manquez pas de venir demain soir.
          —Je vous avoue, M. Deville, c’est trop de bonté à mon égard.
          —N’en parlons pas, les fils de nos amis sont les nôtres, et monsieur votre père et moi nous sommes intimes depuis des années. Promettez-moi de vous présenter chez moi demain soir.
          Hum! pensa Albert, cette invitation me semble un peu forcée, elle saturée d’un fort parfum d’intérêt; mais voyant qu’il insistait tant, il lui donna une réponse favorable.


CHAPITRE III.

          Un père est très heureux lorsque son fils termine ses études. Monsieur Boisdoré attendait avec anxiété une lettre d’Armand. Elle lui parvint enfin. Elle était ainsi conçue:

                    "Mon très cher père,
          Je suis si content que je tremble à ne pouvoir écrire. Tu dois comprendre. Nous venons de passer nos examens. J’ai pensé que mon premier devoir en quittant la salle était de t’apprendre la bonne nouvelle. J’avais une frayeur terrible de subir cette épreuve, mais lorsque je me suis trouvé en face des examinateurs, je me suis senti parfaitement at home; j’ai conserve ma présence d’esprit et je n’ai pas manqué une seule question. J’ai hésité un peu en philosophie lorsqu’on ma [sic] questionnée sur la matière, mais j’ai passé le pons asinorum sans trop me fatiguer l’esprit.
          Je suis persuadé que depuis déjà plus d’une semaine, vous attendez tous une lettré de moi; je suis bien fâché de vous avoir laissé ignorer le jour des vacances si longtemps, mais je voulais pouvoir annoncer en même temps que je m’en retournais avec mon diplôme. Le 18 a été choisi pour le "Commencement Day." J’arriverai par le chemin de fer à la Nouvelle-Orléans le 25 ou le 26. Annonce immédiatement la nouvelle à maman; elle sera si heureuse, elle a dû bien prier pour moi, et mes sœurs aussi. Oh! s’il vous était possible d’être ici le jour de ma graduation, comme je serais heureux. Je suis élu "Valedictorian." Je n’ai pas de temps à perdre, il faut que je me mette à l’œuvre immédiatement pour écrire mon???? discours d’adieu.
          J’écrirai bientôt plus longuement. La joie me rend nerveux."…
          La nouvelle fut vite communiquée à toute la famille. Monsieur Boisdoré décida qu’ils iraient tous l’attendre en ville, mais en répondant à la lettre de son fils il fut silencieux sur ce sujet; il voulait lui réserver une agréable surprise.
          Jeudi, le 26 juillet, le train à bord duquel se trouvait Armand entrait en ville; il se demandait s’il allait rencontrer quelque figure familière. Quelle fut sa joie lorsqu’il aperçut les quatre personnes qui lui étaient les plus chères au monde, son père, sa mère et ses deux sœurs Alice et Divine! il est plus facile de l’imaginer que de le décrire.
          Nous nous permettrons seulement de dire un mot de Mme Boisdoré. Elle fut la première à embrasser son fils, cela lui venait de droit. Elle le tint longtemps entre ses bras, elle le regardait puis l’embrassait à plusieurs reprises. Ses joues étaient perlées de larmes, ce n’étaient pas des pleurs d’amertume, c’étaient des gouttes des bonheur, qui loin de susciter des sanglots soulageaient l’âme.
          Chacun avait mille questions à lui demander, on ne lui donnait pas le temps de répondre avant de lui annoncer quelque chose ou de lui poser une autre question.
          Dès son arrivée, Armand régnait en maître suprême; il ne s’était pas arrogé de cette position, il était trop sensible à l’affection de sa famille pour commettre une faute aussi grave; on l’élevait à ce grade contre sa propre volonté. Son père et sa mère faisaient tout en leur pouvoir pour lui plaire, ses sœurs l’avaient déjà pris pour confident. Il y a des moments où on oublie l’amertume de la vie, le cœur est comblé de bonheur, l’âme voudrait prendre des proportions plus vastes pour épancher une affection sans limites sur les êtres qui lui sont chers. Pendant la soirée, Mme Boisdoré, ses deux filles et Albert allèrent ensemble faire une courte visite chez plusieurs familles. Albert reçut partout un tel accueil qu’il s’imaginait qu’on s’était exercé depuis longtemps à formuler des compliments, pour les lui débiter à son arrivée.
          Assurément, ces félicitations ne manquaient pas de sincérité; ce serait commettre une injustice envers la société louisianaise de maintenir le contraire.
          Le lendemain dans la matinée, Armand sortit seul pour faire un petit tour de promenade. Il avait suivi la rue des Remparts jusqu’à la rue du Canal et se dirigeait lentement vers la levée. A l’encoignure de la rue Royale, quelle fut sa joie lorsqu’il se trouva face à face avec Albert Dufont.
          —Albert, est-ce bien toi?
          —Oui, Armand, que j’ai de plaisir à te revoir!
          Ils se serrèrent la main avec effusion.
          —Depuis quand es-tu arrive, Albert?
          —Hier à quatre heures de l’après-midi; et toi, Armand?
          —Hier aussi, mais dans la matinée à dix heures. Si j’avais su que la Belle Alliance entrait au port à cette heure, je serais allé te recevoir. Dis donc, quelle est ton pied-à-terre?
          —L’Hôtel d’Orléans, et toi?
          —Nous sommes chez mon oncle M. Alvignac, je dis nous, parce que toute la famille est venue à ma rencontre.
          —Ils se portent tous bien, j’espère.
          —En parfaite santé, je te remercie. Quand j’ai quitté la maison, mes sœurs se préparaient à sortir, sinon j’aurais voulu t’y conduire pour les surprendre. Elles seront bien contentes de te voir, ainsi que mon père et ma mère.
          Armand avait oublié de s’informer de la famille de son ami; il s’en souvint après, mais il était trop tard. Il y a des choses qui sont limitées à un certain temps.; si elles ne sont pas accomplies au terme qui leur est alloué, l’inaction est préférable.
          Albert invita son ami à déjeuner avec lui. Armand avait déjà pris ce repas, mais il alla lui tenir compagnie et consentit à prendre un verre de vin en honneur de leur heureuse rencontre.
          Ils étaient tous deux d’origine française, leurs nom l’indiquent bien. Albert avait conservé sur beaucoup de choses les idées de son père; même avant son départ pour l’Europe, Armand lui avait souvent reproché d’être trop Français pour avoir vu le jour sous un ciel américain. On pourrait s’imaginer que son séjour en France lui avait fait oublier la Louisiane. Erreur, l’absence avait raffermi les liens qui le tenaient attaché à l’Amérique. Le contact d’un peuple auquel il est attaché par la langue, mais dont les mœurs lui semblaient étrangères, avaient aiguisé son patriotisme; Albert n’apprit à aimer sa patrie que pendant le temps qu’il passa dans le pays qui avait été jusqu’alors l’objet de son admiration.
          Armand avait respect pour tout ce qui était Français, mais il était américain de cœur et d’âme, il était surtout fier du titre de Louisianais.
          — "Mon cher," disait-il à son ami, "voici comment j’envisage la question de l’éducation. Nous sommes d’origine française, il est vrai, et nous parlons la langue de nos pères avec autant de facilité que le citadin de ton merveilleux Paris, mais ne sommes-nous pas Américains? Nous devons être fiers d’être citoyens Louisianais et de faire partie de cette grande République des Etats-Unis."
          —Crois-tu que j’aie renoncé à ma patrie? tu prononces ma sentence d’un ton un peu sévère, il me semble.
          Dufont, soit préjugé, soit conviction, préférait les écoles d’Europe, surtout les institutions françaises. C’était sans doute une injustice qu’il faisait à son propre pays; malgré cela ce serait un excès de sévérité de lui imputer ceci comme une tâche à son patriotisme.
          N’est-il pas singulier que, tandis que deux amis d’enfance qui ont été instruits dans différentes institutions peuvent se convaincre mutuellement en discutant maintes questions, dès que la conversation a pour sujet l’art de l’enseignement ou le mérite de divers collèges, ils ne puissent jamais s’entendre? L’un et l’autre voudraient abaisser toutes les institutions dont ils ne savent rien, pour faire trôner en souveraine celle où ils ont poursuivi leurs études.
          Après avoir causé et discuté fort longtemps, Boisdoré dit à son ami: "Voyons, Dufont, ceci n’est pas de bon goût, et j’oserais dire que c’est violer une règle de l’étiquette de discuter si chaleureusement à notre première rencontre après quatre ans de séparation.
          —Mon cher, tu as raison, peu important nos idées et nos conviction sur certaines choses, nous sommes toujours amis comme autrefois. Il faut te dire que je n’admire pas un homme qui n’a pas ses idées à lui. Dieu en créant l’homme lui a donné la faculté de penser; qu’il ne pense pas correctement parfois, c’est fâcheux, mais le vieux proverbe latin est vrai en tout temps, humanum est errare. Puis la pensée est une chose si subtile qu’elle peut prendre des voies bien différentes et parvenir au même but.
          B.—Sais-tu, mon ami, que cette faculté de penser est vraiment la plus grande que nous possédions.
          D.—Indubitablement.
          B.—Oh! que cette maxime de philosophie est belle, Cogito ergo sum.
          D.—Oui, vraiment philosophique.
          B.—Un poète-philosophe a défini l’homme d’une manière bien simple, et comme la brièveté est une qualité essentielle de la simplicité, sa définition est simple et brève:—l’homme est un penseur, a-t-il dit: Qu’est-ce qu’un penseur? c’est un être doué de la faculté de penser, or il y a que l’homme qui la possède.
          D.—En vérité, c’est superbe.
          Dufont était content du petit tour de promenade qu’il avait fait dans le vaste domaine de la Philosophie par le sentier de la subtilité de la pensée; il était satisfait de l’effet qu’avait produit sa tirade brodée d’une magnifique phrase latine.
          Boisdoré n’était pas mécontent de lui-même; son ami l’avait fait passer par une voie bien familière de la science des sciences, il avait fait respirer à Albert le parfum de la fleur de l’existence; il avait su aussi parfaitement se souvenir de la définition de l’homme par le poète-philosophe, puis il avait expliqué avec assez d’habileté l’idée du grand écrivain.
          Ils étaient tous deux à l’époque de la vie où le jeune homme le plus modeste croit savoir toutes choses, mais ils ne furent pas longtemps avant d’être désillusionnés.
          —Quand penses-tu te rendre dans ta famille, demanda Boisdoré à son ami après un moment de silence.
          —Eh bien! je ne sais trop. Le courtier de mon père m’a remis une lettre dans laquelle il m’annonce que ma mère et lui ont quitté la Nouvelle-Orléans la semaine dernière pour aller chercher ma sœur qui est dans un couvent à Baltimore, de sorte que toute la famille étant absente rien ne me presse d’arriver chez moi, je passerai probablement une semaine en ville. Je veux me distraire un peu avant de me livrer à la monotonie et à la solitude de la paroisse Iberville. Ce pauvre chevalier d’Iberville, s’il savait quel arrondissement fait honneur à son nom, il n’en serait pas fier. Vois-tu Boisdoré, je suis incessamment poursuivi par une kyrielle d’auteurs grecs et latins; heureusement qu’ils ne sont pas des démons, car je me croirais possédé. Quelquefois un vers d’Homère ou de Sophocle me passe par la tête, parfois c’est un vers de Virgile et d’Horace; il m’arrive souvent de me surprendre en Grèce assistant au fameux débat de Démosthènes et d’Eschine pro corona. J’admire beaucoup ces vieux piliers de la littérature grecque et de la littérature latine, je considère même tous ces auteurs comme de vieux amis, mais malgré mon admiration et mon amitié pour eux, cela devient ennuyeux de ne pouvoir penser à autre chose, c’est pourquoi je voudrais pouvoir les éloigner un peu de mon esprit au moins pendant quelque temps avant d’aller chez moi.
          —Quand va-t-il finir, pensait Boisdoré, quelle volubilité!
          —Je suis bien aise d’apprendre que ton seul objet en contemplant un plus long séjour à la Nouvelle-Orléans est de t’y recréer, mais si tu pouvais te distraire à la campagne, aurais-tu quelque objection à le faire?
          —Ma foi, nullement.
          —Et bien, bel ami, fais-moi le plaisir, chemin faisant, de t’arrêter chez moi et tu ne partiras que lorsque l’ennui s’emparera de toi.
          —En vérité, tu es trop aimable. Tu demeures toujours à St. Jacques?
          —Oui, mon père possède toujours la même plantation; elle a reçu le baptême depuis ta dernière visite, nous l’avons nommé Hiawatha d’après le héros du dernier grand poème de Longfellow.
          —Je me souviens de l’endroit comme si j’y étais allé hier. Le temps s’écoule si rapidement que je puis à peine me persuader qu’il y avait quatre ans que j’avais quitté la Louisiane.
          —Nous partons demain soir à bord de l’Eclipse; c’est le plus beau bateau qui parcourt les eaux du Mississippi et puis, il porte la malle, il marche bien, je pense qu’il nous débarquera avant minuit. Mes sœurs m’ont dit qu’elles avaient décidé deux ou trois de leurs amies à venir passer quelque temps avec elles; ces demoiselles sont charmantes, elles prennent le bateau avec nous, de sorte que le voyage, tu le vois, seulement le voyage devrait suffire pour que tu me donnes une réponse favorable.
          —Ces demoiselles ne sauraient être autrement que charmantes, puisqu’elles sont les amies de tes sœurs. Je te remercie de ta cordiale invitation et je l’accepte avec d’autant plus de plaisir que j’ai trois objets en vue: —le devoir, l’utile et l’agréable. 
          —Voilà une rare combinaison.
          — "Je me prescris la loi que le devoir m’impose." Il est de mon pouvoir de me rendre utile lorsque la chose est en mon pouvoir, et si mes services te sont acceptables…
          —Comment donc!
          —Je contribuerais très volontiers de toutes les manières possibles à rendre le voyage agréable à ces demoiselles; je me constitue ton collaborateur et ton imitateur dans cette galanterie chevaleresque que tu pratiques depuis ton enfance, cet art si bien apprécié par la société. Alors compte-moi au nombre des passagers. Le bateau dis-tu part à cinq heures, bien je serai à bord à quatre heures et demie.
          —Si je possède l’art de galanterie chevaleresque, bel ami, toi, au moins, tu manies en maître celui de faire un compliment. Vraiment je suis heureux que tu sois des nôtres demain soir, mais si cela peut t’être agréable viens nous rejoindre à la résidence de mon oncle M. Alvignac, au coin des rues St. Louis et Remparts, à quatre heures et nous irons au bateau tour ensemble.
          —Cela me sied à ravir.
          —Je suis fâché que nous ayons à sortir ce soir, car je t’engagerais à venir passer la soirée avec nous.
          —Trop de bonté,… je te remercie de ton aimable intention, mais moi aussi j’ai un engagement qu’il me serait impossible de rompre. Alors à quatre heures demain.
          —A quatre heures.
          Ils se séparèrent.
          Dufont n’a pas changé, pensa Boisdoré, il est d’une nature un peu exaltée, on lui a rempli la cervelle de quelques parcelles de littérature de toutes les langues et on lui a fait négliger les sciences, puis je suis persuadé qu’il vient de lire Donquichotte, car il ne parlerait pas de galanterie chevaleresque. Tout de même, Dufont est un ami d’enfance, je l’estime beaucoup.
          Quelques minutes après, Dufont entrait à son hôtel et Boisdoré allait rejoindre sa famille chez son oncle.


CHAPITRE IV.

          Alice et Divine avaient vu venir leur frère; elles s’étaient empressées d’aller lui ouvrir. 
          DIV.—Armand, nous avons bonne nouvelle à t’apprendre. 
          AR.—Ah! et quelle est cette nouvelle? 
          ALICE.—Comment Armand! 
          AR.—Je ne puis imaginer à quoi vous faites allusion. 
          DIV.—Assurément tu ne ferais pas un fort bien devin, ni un nécromancien. As-tu déjà oublié que nous devions essayer d’amener trois de nos amies avec nous? Eh bien! toutes les trois se sont décidées à venir. 
          AR.—Je ne songeais pas dans le moment; la nouvelle est ravissante, mais en vérité ce n’est que le tiers d’une nouvelle: car je savais déjà que Mlles Louise et Félana Saluque venaient, et j’avais aucun doute que Mlle Agnès Wasback ne vînt. 
          ALICE.—Le petite Agnès est si charmante. Oh! je l’aime tant. 
          DIV.—Comment savais-tu que les demoiselles Saluque s’étaient décidées…? 
          AR.—Je viens du bureau de leur père. —A mon tour maintenant de vous annoncer une nouvelle; ce n’est pas la fraction d’une nouvelle, mais une nouvelle tout entière. 
          —Un mariage! s’empressa de répondre Alice. —Divine, ma chère, je te parie que c’est une de ses anciennes des vacances dernières qui épouse un millionnaire. 
          DIV.—Un Marquis tout frais d’Europe, qui n’a pas eu le temps de s’américaniser.
          —Mes précieuses petites sœurs, il faut avouer que vous êtes au moins à cent lieues de deviner. Ce n’est pas la chose la plus surprenante, la plus éblouissante, la plus inouïe, la plus digne d’envie, etc., etc., mais malgré cela, vous serez obligées de faire comme M. de Coulange— jeter vos langues aux chiens.
          ALICE.—Je m’empresse de la leur jeter afin d’éteindre ce feu d’anxiété qui me brûle de savoir.
          —Feu de curiosité, tu veux dire.
          ALICE.—Enfin soit dit, feu de curiosité, pour te faire plaisir, Armand; maintenant laisse-nous savoir ce que tu as à nous dire.
          AR.—Ecoutez: je viens de rencontrer un de mes vieux amis, vous ne sauriez vous imaginer qui — Albert Dufont. 
          —Albert Dufont! s’écrièrent simultanément Divine et Alice.
          —Oui, il fait le voyage avec nous et s’arrête pour passer quelques jours à Hiawatha.
          DIV.—Vraiment, ce sera charmant, comme je serai contente de voir Albert.
          ALICE.—Moi-même, j’éprouverai beaucoup de plaisir à le revoir, mais, vois-tu, je viens de t’entendre dire Albert tout court. La dernière fois que nous l’avons vu, nous étions assez jeunes pour prendre cette liberté, mais le temps a métamorphosé ce jeune Albert en Monsieur Dufont. Cela me semblera tout de même drôle de dire Monsieur Dufont.
          DIV.—Et moi de m’entendre nommer Mademoiselle Boisdoré par lui. Mais, que veux-tu, ce sont des exigences que la société impose; elle est parfois sévère, mais pour s’en montrer digne, il faut courber respectueusement la tête et accepter ses doctes préceptes.
          ALICE.—Cependant, il me semble qu’il serait si naturel d’être envers lui comme autrefois, c’est-à-dire, d’agir avec la réserve prescrite par la bienséance, dénuée des cérémonies inutiles entre amis; mais, comme tu viens de le dire, la société est très exigeante.
          La conversation s’engagea fort longtemps sur M. Albert Dufont, la société, le voyage, etc.
          Le soir, au moment de sortir, Albert regrettait d’avoir promis une visite à M. Deville; il ne se sentait pas d’humeur à se présenter en société. Quoiqu’il n’aimât pas d’habitude la solitude, elle lui offrait en ce moment beaucoup d’attraits. Il aurait éprouvé bien du plaisir à jouir des impressions du beau passé; il se serait plu à cueillir un à un les pétales des roses qu’il avait autrefois effeuillées; il aurait voulu s’arrêter et jeter un coup d’œil sur le chemin qu’il avait jusqu’alors parcouru, pour ne le revoir que dans son souvenir; mais promesse faite est chose sacrée.
          M. Deville était toujours très particulier à n’inviter chez lui que les gens les plus distingués, mais à première vue la physionomie fraîche, l’œil pénétrant et l’air intelligent de Dufont l’avaient frappé. Il avait deux filles à marier, comme tout bon père de famille doit le faire, il avait tramé un petit coup d’état en invitant Albert, car il savait que son père avait beaucoup de moyens. Les deux demoiselles Deville étaient bien gentilles, mais leurs charmes physiques n’étaient pas suffisamment aimantés pour avoir un attrait particulier même pour un jeune homme disposé à l’amour comme Albert, surtout à la première rencontre.
          Dufont reçut un accueil amical, et il passa néanmoins une soirée très agréable. Ces jeunes filles étaient d’une intelligence supérieure, et leur éducation était plus profonde que celle de la plupart des personnes du beau sexe, ce qui contribua beaucoup à l’agrément qu’Albert éprouva; aussi en prenant congé de la famille, il promit, croyez-le sincèrement, une seconde visite prochainement.


CHAPITRE V.

          Le lendemain, Albert fut ponctuel; quatre heures venaient de sonner à l’horloge de la cathédrale lorsqu’il se présenta chez M. Alvignac. M. et Mme Boisdoré eurent beaucoup de plaisir à revoir leurs jeune ami, et les deux jeunes filles étaient charmées de rencontrer le compagnon d’enfance d’Armand. M. Alvignac fut heureux de recevoir chez lui le fils d’un ami. Mille et une petites choses plaisantes se prêtèrent à la conversation de nos amis, vieux et jeunes. 
          Deux voitures étaient à la porte, où l’on attendait deux autres. Il ne restait plus qu’un demie-heure; M. Boisdoré devenait impatient; mais elles durent bientôt signalées, venant l’une de l’Esplanade, l’autre de la rue du Canal, la première contenant Félana, Louise Saluque et leur frère, et la seconde, Agnès Wasback et son père. Aussitôt que M. Dufont fut présenté à tout le monde, le joyeux cortège se mit en marche. M. et Mme Boisdoré prirent place dans une voiture et Albert, Armand et ses sœurs dans l’autre. 
          Maintenant, M. le lecteur, si vous et moi nous nous embarquions, nous ferions un bien agréable voyage. 
          Les bateaux à vapeur qui parcourent nos rivières sont différents de ceux de tout autre pays; ce sont des édifices flottants construits sur de spacieuses cales. Un pont immense couvre toute la superficie de cette partie qui sert à déplacer l’eau. Ce pont n’est autre chose que le rez-de-chaussée de l’édifice flottant; il est consacré en grande partie à la distribution des machines. A la proue est un mât proportionné à la longueur du bâtiment. Supportés sur des pièces de bois et de fer sont construits deux étages. Le premier s’étend de la poupe jusqu’à quelque distance du mât qui domine la proue, et le second est à peu près un tiers de la longueur du premier et mesure généralement de quinze à trente pieds de largeur. Au-dessus de ce second étage, vers le centre, s’élève une maisonnette en forme de belvédère qui contribue beaucoup à l’élégance de la construction; c’est la cabine du pilote. 
          Les immenses roues qui servent à mouvoir le bateau sont situées à mi-distance entre le centre et la poupe. Toute cette construction est dominée par deux magnifiques cheminées qui combinent de justes proportions avec le goût du dessin. 
          Le premier étage est entouré d’une galerie beaucoup plus spacieuse à l’avant que sur les côtés; au centre s’élance un large corridor de toute l’étendue du bateau et les nombreuses cabines communiquent avec cette pièce centrale et les galeries. Le second étage est réservé exclusivement à l’usage des officiers. 
          L’Eclipse était le roi de son temps; ses vastes proportions, son élégance, sa vitesse contribuaient à confirmer le titre que l’opinion publique lui avait concédé. 
          A l’heure fixée, l’Eclipse reculait de son poste à la tête de la rue du Canal, où s’était réunie pour voir partir le palais flottant, une foule composée de curieux et de personnes qui étaient venues dire un petit mot d’adieu aux nombreux passagers qui s’étaient embarqués. 
          Des moulures fines et de bon goût ornaient l’extérieur ainsi que l’intérieur du bateau; des peintures éclatantes (imitation de cuivre) envoyaient un reflet de lumière qui ne permettait pas à l’œil de les contempler sans peine. Par un jour calme, lorsque le soleil était dans tout son éclat, la surface de l’eau renvoyait les rayons de lumière reflétés par ces peintures cuivrées; cela donnait au bateau l’apparence de voguer dans une atmosphère de feu. Lorsqu’il était lancé à toute vapeur, la rivière semblait, à quelque distance en avant, s’abaisser, comprimer ses eaux en signe de respect envers sa majesté l’Eclipse
          La plus grande partie des passagers étaient sur les galeries de devant. Un dernier regard vers le port, un dernier salut, et nos voyageurs se dirigèrent du côté opposé. Le capitaine, les officiers s’empressèrent de venir en aide aux jeunes gens en présentant des sièges à ces dames. Ils s’assirent tous en groupe. Le temps se passa ainsi en conversation agréable et badine. Les dernières heures d’une journée d’été semblaient longues. 
          "Le soleil va bientôt disparaître à l’horizon," dit Albert. Si nous montions sur le toit pour voir son coucher, ce doit être poétique. 
          —L’idée n’est pas mauvaise, monsieur, répondit Mlle Félana Saluque. La brise est sans doute bien agréable là-haut, puis vous pourrez nous donner un impromptu, une invocation au soleil.
          —Mademoiselle, je me défends avec mon faible, et je crois qu’il doit être suffisamment puissant pour me rendre vainqueur. Le poésie est mon point faible, je suis grand admirateur de la langue des dieux; mais, a dit justement Boileau, "l’art est difficile." J’ai souvent essayé de façonner quelques vers, mais il m’est impossible d’obtenir le moindre succès, pour moi Pégasse est rétif. Mais vous, Mademoiselle Saluque, vous pourriez nous faire le plaisir de composer un poème sur le sujet que vous vouliez m’imposer. Voyez ce petit nuage aux franges d’or, puis ce rayon pale qui le travers, n’est-ce pas que c’est beau!
          FELANA SAL.—Monsieur Dufont, vous possédez la modestie d’une jeune fille.
          ALICE BOIS.—Une violette qui n’ose se montrer.
          AGNES WASH.—Ce coup d’œil est soul-inspiring comme on dirait en anglais, et si Mme Austen avait proposé un sujet comme celui-ci à Cowper, le Task serait probablement moins long et plus poétique.
          LOUISE SAL.—Je ne sais trop, le sujet étant différent, si le poème eut été moins long, car il faut vous souvenir que ce malheureux Cowper était amoureux, et l’amour est une maladie qui délie la langue et donne de vastes proportions à l’imagination.
          Ils se divisèrent en plusieurs groupes sur le toit; quelques-uns passèrent leur temps à se promener sur le vaste pont du bateau. M. et Mme Boisdoré s’assirent en avant et un troisième groupe se rendit dans le sanctum du pilote.
          Le panorama toujours changeant et jamais moins pittoresque que présentaient les rives du grand fleuve, excitait l’admiration de ces jeunes gens qui sacrifiaient souvent leurs plus douces pensées au culte du beau.
          Toutes les rivières poursuivent dans leurs cours une ligne plus ou moins ondulée, variant selon la densité uniforme ou accidenté du sol qui contient leurs eaux, dépendent aussi de la gravitation proportionnée à la hauteur du plan incline qu’elles doivent descendre.
          Quiconque a parfois voyage sur le Mississippi a du être insensiblement frappe de voir avec quelle majesté il se déroule entre ses rives, parallèles dans leurs tours, détours, ondulations et zig-zags,—de plus en plus pittoresques à mesure que le Père des eaux s’approche du Golfe du Mexique. Quelquefois dans l’espace d’une vingtaine de milles, il s’est lance aux quatre points cardinaux pour reprendre son cours vers le sud.
          Nos amis ne descendaient qu’au moment de souper. Toutes les tables semblaient tristes excepté celle qu’occupaient nos compagnons de voyage. M. Boisdoré avait souvent un bon mot à faire entendre, et toute cette jeunesse avait beaucoup de choses à se communiquer. Armand et Albert semblaient heureux.
          Qu’il est beau d’être jeune! Quelle allégresse rayonne du regard avant que les sombres nuages des soucis n’aient plane sur l’esprit. La vie à vingt ans est une source d’où l’on ne puise que bonheur et amour; ce n’est pas encore un amour qui lie une âme à une âme, un cœur à un autre, c’est un sentiment vague, mais doux comme le souvenir d’un beau rêve qu’on aurait voulu achever. A cet âge, l’âme est sensible comme un petit ruisseau dont le moindre zephyr couvre la surface d’ondulations, le bruit d’une feuille tombante fait vibrer une corde sensible; le jeune homme s’éveille parfois d’une longue rêverie et redescend dans le monde matériel qui l’entoure, alors un soupir le surprend, il en ignore la cause.
          Ah! qu’est-ce donc?
          Jeune homme ne vous effrayez pas, ce n’est que le germe de l’amour qui commence à féconder la pensée, mais c’est un germe capricieux, quelquefois il grandit lentement, mais il arrive aussi qu’il parvient à maturité comme par enchantement.
          En voyage, il est incroyable comme les étrangers se lient entre eux. On y fait souvent d’agréables connaissances surtout avant d’avoir franchi le seuil de l’âge mur, alors la méfiance—Acre fruit de l’expérience—n’est encore qu’une fleur; ceci s’applique aussi bien aux jeunes gens qu’aux personnes du beau sexe, mais particulièrement à celles-ci. Laissez dans une maison seules deux jeunes filles, qui ne s’étaient jamais vues et en moins d’une journée elles seront inséparables.
          Aussi, voyez-vous, le repas terminé, toutes les dames se trouvèrent réunies pour la première fois au salon, et chacune d’elles eut bientôt occasion d’adresser un mot à une voisine, de demander un renseignement à une autre, tel que le lieu de destination, de résidence et milles petites questions que la femme sait si bien poser avec un tact qui met un vernis sur ce qui pourrait Être une indiscrétion. Est-ce bien tact, est-ce ruse féminine? Peu importe, c’est une qualité inhérente au sexe dont l’homme est l’admirateur et souvent le serviteur; mais la servitude est bien douce lorsque l’âme de celle qui commande déborde du sentiment le plus tendre pour le serf, car ce cœur aimant sincèrement ne saurait se servir de son autorité que pour obtenir un retour d’amour.
          En quelques instants les dames s’étaient présentées les unes aux autres, et bientôt tout le monde se connaissait. Mlle Divine Boisdoré, accompagné de M. Dufont, se dirigea gracieusement vers le piano et commença à exécuter un morceau de la Norma. Dufont était musicien et savait juger. Quel toucher, quelle précision de mesure! O quelle expression! elle est vraiment musicienne, pensa-t-il.
          On se disait tout bas, "elle joue admirablement.—Elle a un toucher d’artiste. —Cette jeune fille possède un talent remarquable. —Ces variations sont bien difficiles et la mélodie ressort instinctivement et avec expression."
          Dufont était tout attention, ses yeux étaient rives sur la pianiste; l’éventail qu’il tenait s’échappa de sa main, il se souvint alors qu’il y avait longtemps qu’il avait cessé d’éventer. 
          Divine reçut une pluie de compliments bien mérités. M. et Mme Boisdoré furent félicités du talent de leur fille.
          La jeune fille était d’une nature modeste, ses joues s’étaient légèrement colorées; elle prenait le bras de Dufont pour se retirer lorsqu’elle fut entourée, chacun la suppliant de jouer autre chose. Elle allait persister à céder sa place lorsque sa mère lui fit un signe, elle se remit au piano cette fois-ci exécutant le Carnaval de Venise par Schouloff.
          Le premier vide se fit parmi nos voyageurs à la plantation Valcour Aime; tout le monde sortit sur les galeries. Mlle Wasback n’avait jamais remonté le fleuve si haut, elle était très anxieuse d’avoir un coup d’œil du jardin qui faisait le gloire de la paroisse St. Jacques, de l’Etat même et probablement du Sud entier. Le lune était dans toute sa splendeur et permettait au regard de pénétrer un peu et d’avoir un faible aperçu de la magnificence du jardin. Entre deux rangées d’arbres, on apercevait au loin la résidence princière de M. Valcour Aime, et une légère brise répandait le parfum de mille fleurs; on aurait pu se croire victime d’une illusion. L’Eclipse s’était lance de nouveau à toute vapeur. Après avoir décrit un grand cercle autour d’une immense pointe, il s’arrêta au débarcadère du Collège; il fit ensuite un autre atterrage au Convent P.O. Les Boisdoré et leurs amis allaient bientôt arriver à destination. ERRATA. — Dans la livraison précédente, page 42, lignes 33 et 34, lisez "Armand" au lieu d’"Albert."


CHAPITRE VI.

          A cette époque de l’année, le fleuve a déserté ses hautes rives qu’il domine à la saison des crues, et on ne peut voir, en certains endroits, au-dessus des levées ou digues, que les maisons qui en sont rapprochées, ou le toiture de celles qui en sont un peu éloignées. 
          Albert Dufont était à causer avec un des commis lorsqu’il entendit annoncer au pilote par le porte-voix que Hiawatha était le prochain atterrage. Il se dirigea immédiatement vers le salon et s’adressant à un groupe compose principalement de ceux qui étaient destines pour Hiawatha: "Le prochain atterrage est la nOtre." 
          — "Oui?" prononcèrent plusieurs voix. 
          ALICE.—Eh bien! il faut que nous nous préparions. 
          DIV.—Nous sommes assez loin, je viens de regarder.
          MME BOISDORE.—Cela nous prendra encore quelques minutes avant d’arriver, mais nous ne ferions pas mal de nous tenir prêtes.
          AR.—Il y a bien un an que je suis passé ici, mais je me souviens bien de ces lieux. Nous venons de perdre le couvent de vue, nous n’en sommes qu’à peine à un mille; mais je vous connais, il vous faudra cinq minutes pour ajuster vos chapeaux,—je m’adresse ici à mes sœurs seulement,—cinq minutes pour épingler un ruban, autant de temps pour mettre en place un accroche-cœur qui n’en accrochera pas et…
          ALICE.—Va-t-il finir?
          DIV.—Tu exclues ces demoiselles dans l’expression de ta pensée, mais intérieurement tu n’en penses pas moins d’elles.
          AR.—(Tout bas à Mlle Wasback) Dites à mes sœurs qu’il est inutile qu’elles se poudrent ce soir, n’est-ce pas, Mlle Wasback?
          AGNES.—Of course, M. Armand, je m’acquitterai de votre commission.
          La conversation se serait prolongée probablement longtemps sur le même ton si Mme Boisdoré n’était pas intervenue, " Voyons, mes enfants," dit-elle, "je crois qu’Armand a raison cette fois-ci, allez vous préparer." Elles obéirent.
          Armand et Albert étaient restés seuls avec Mlle Eliska Landry et Mlle Blanche Desjois. Albert racontait à Mlle Landry qu’il était longtemps demeuré voisin des Boisdoré et qu’il pressentait beaucoup de plaisir à revoir le site où il avait passé les plus beaux jours de sa vie. Armand entretenait Mlle Desjois d’une manière qui faisait honneur à un jeune homme tout frais "sorti des écoles.
          "J’espère, Messieurs," dit Mlle Landry, "que vous nous ferez le plaisir de venir nous voir; Mlle Desjois est ma cousine, nous demeurons ensemble à Donaldsonville." "Nous demeurons en face de la place d’Armes, répliqua Mlle Desjois."
          Armand et Albert les remercièrent très cordialement de leurs gracieuse invitation et promirent une visite bien prochaine. "Vous trouverez peut-Être cela hardi de notre part, dit Mlle Landry, de vous inviter surtout à la première rencontre…
          ALBERT et ARMAND.— "Pas du tout, Mademoiselle."
          BLANCHE.—Il est généralement de coutume chez les familles créoles que le père et la mère fassent les invitations, mais c’est une coutume assez drôle; c’est une restriction sans raison.
          ELISKA.—Nous sommes un peu américaines sous ce rapport.
          A quelque distance de nos jeunes amis était un autre groupe compose de plusieurs dames et messieurs. Il y avait une dame qui attirait particulièrement l’attention; elle était sans doute passée du cOté obscur des quarante ans; elle était mise avec élégance, elle avait une robe de soie noire moiré, et selon la mode de l’époque un châle d’étamine brochée de la même couleur. Elle n’avait cessé de complimenter M. Boisdoré de sa famille, de ses jeunes amis, surtout d’Armand et de son ami Albert. Si ces jeunes gens l’avaient entendue, ils eussent peut-Être beaucoup apprécié ces compliments venant d’une personne qui n’avait d’autres attributs de la jeunesse que les doux souvenirs qu’elle avait entassés dans la mémoire; mais ils eussent été dans l’erreur, car c’était Mme Landry, la mère d’Eliska, et dans de telles circonstances les mères ont le privilège de transformer en compliments les sentiments de leurs filles, et souvent ceux qu’elles voudraient qu’elles eussent.
          L’air retentit soudain de trois coups, puis d’un quatrième son prolongé des sifflets sonores, et harmonieux de l’Eclipse.
          Toutes ces dames quittèrent leurs cabines. Ils se dirigèrent tous vers le devant du bateau, accompagnés de plusieurs des personnes avec lesquelles ils s’étaient plus intimement liés pendant le voyage.
          Le son aigu et rapide de plusieurs clochettes se fit entendre; c’étaient les signaux du pilote au mécanicien pour lui faire discontinuer le mouvement des machines; elles lancèrent deux ou trois forts échappement de vapeur qui furent répercutés dans le lointain et ses grosses roues cessèrent de se mouvoir. Le léger tremblement occasionné par le contact de ses roues avec l’eau n’était plus sensible. Pour les passagers l’illusion était parfaite, l’Eclipse était immobile, le rivage venait à sa rencontre. Le coup d’œil était magnifique, ou entrevoyait la résidence au travers des arbres qui occupaient quatre rangées dans la cour. Non loin du rivage était une grand bâtisse oblongue en brique. Sur le mur faisant face au fleuve, en grandes lettres blanches, était écrit le nom de la plantation Hiawatha. A quelque distance de cette bâtisse étaient des saules; la nature semblait les avoir oubliés; ils prenaient toutes les formes excepté celle de l’élégance.
          Le bateau avait atterri.
          Les ponts, à cette époque, n’étaient pas suspendus et mus par des poulies comme ils le sont de nos jours, il fallait force d’hommes pour pousser ces massives charpentes afin d’’établir communication avec le rivage. Le spectacle était beau à voir; une trentaine de matelots s’efforçaient tous en même temps, à intervalles inégaux, proférant tous à chaque reprise un long cri plaintif qui les aidait à développer leurs forces simultanément. Le pont ou stage comme disent nos créoles est en place; la bande joyeuse descend.
          Nos jeunes amis étaient contents d’être arrivés, cependant ils ne voyaient pas sans regrets s’éloigner le bateau. Un léger brouillard flottait sur le fleuve; l’Eclipse semblait reposer légèrement sur cette brume plutôt que de glisser sur l’eau.
          La nature à demi voilée par les charmes d’une nuit d’été resplendissait de beauté; sa verdure était plus tendre et les ombres de ses arbres imparfaitement distinctes étaient propres à rappeler celles que la tristesse engendre et envoie planer sur l’esprit sous diverses formes. Le ciel était perlé d’étoiles, ou plutôt des myriades d’astres scintillants se détachaient distinctement du firmament; l’œil s’arrêtait aux limites de l’espace visible, pénétrant jusqu’aux régions de l’infini. Qu’y a-t-il qui élève plus l’esprit qu’une belle nuit d’été? l’âme se sent transportée par une force de gravitation irrésistible vers un point central que l’imagination la plus féconde ne saurait placer, et d’où rayonnent tous les attributs du Créateur.
          Celui qui est sensible à ces beautés a un vide dans le cœur, il lui manque un élément nécessaire à la jouissance d’une des plus nobles facultés de l’esprit: le culte du beau.
          L’économe, M. Henri Talbourg, attendait au débarcadère avec deux servantes de maison, Annette et Marie-Louise; deux domestiques arrivaient dans une charrette pour transporter les malles. L’un d’eux descendit précipitamment de la charrette et courut vers Armand le chapeau à la main. "Ti mait’e" dit-il, faisant une demi [sic] génuflexion.
          "Tiens c’est toi Dick," répliqua Armand, "es-tu content de voir ton petit maître?"
          —Et oui ti mait’e, mo’ crois ça si mo’ content!
          Armand lui avait offert la main; le jeune esclave tremblait de joie, il faisait pirouetter son chapeau au bout de l’index de la main gauche, tandis que de l’autre il touchait respectueusement la main d’Armand. Dick pouvait avoir seize à dix-huit ans; il avait les traits assez réguliers, son teint était jaune cuivré. Il appartenait à Armand, c’était un présent de son père. C’était la coutume chez beaucoup de familles de donner à chacun des enfants un esclave, et ceux-ci étaient généralement des sujets privilégiés.
          AR.—Viens me voir demain matin.
          DICK.—Oui ti mait’e, mo sra là.
          Ils se mirent enfin en mouvement; chemin faisant, M. Boisdoré s’informait de son économe des progrès de la plantation, tandis que Mme Boisdoré posait une kyrielle de petites questions au sujet du ménage. Mme Talbourg s’était occupée de la maison pendant la journée, tandis que le soir M. Talbourg envoyait un homme de confiance en prendre soin. Ces esclaves semblaient vraiment heureux de voir leurs maîtres de retour. Armand s’était approché du groupe que formaient sa mère et les deux servantes et demanda à Annette comment se portaient Fulton et Muti.
          —J’vous dis, m’sieur, répondit-elle, y sont gras, y sont bien, y vont vous r’connaît’e, ptit mait’e, et oui et oui tu mait’e.
          Mlle Wasback, qui avait entendu la question d’Armand, demanda à Alice Boisdoré si son frère s’informait de quelques esclaves favoris.
          ALICE.—Divine, ma chère, écoute un peu ce que veut savoir Agnès. Armand vient de demander à Annette des nouvelles de Fulton et de Muti; Agnès désire savoir si ce sont des esclaves favoris.
          Toutes deux ne purent comprimer un éclat de joie.
          DIVINE.—(Riant encore.) Ce sont ses chiens, et deux beaux échantillons de la race canine.
          ALICE.—Il faut vous dire, Agnès, que mon frère a des idées de vieux garçon.
          AGNES.—Vous êtes trop méchante, Alice. Monsieur Armand, entendez-vous de que dit votre sœur.
          AR.—Oui mademoiselle, mais elle ne vous a pas communiqué le secret de son amitié la plus sincère; elle a un attachement particulier pour un vieux chat.
          ALICE.—O Armand, je veux…
          AR.—J’ai baptisé son vieil ami Rémond, c’est le mon d’un de ses anciens beaux et il lui ressemble beaucoup, avec cette différence que Rémond Cattus a une formidable moustache et que Rémond Bipède ne chérit que l’espoir de pouvoir en jour en caresser une.
          ALBERT.—Vraiment Armand, Mlle Alice aurait cause de se fâcher avec toi.
          DIV.—Si vous plaidez contre Armand, vous vous exposez à de terribles représailles de la part de mon frère, il possède un tel esprit de contrariété qu’il pourrait bien prendre la liberté de trouver quelque ressemblance entre vous et quelque membre de la race quadrupède.
          AR.—J’ai toujours éprouvé beaucoup de plaisir à saisir des ressemblances; du reste, je crois que chacun le fait instinctivement. La mémoire et l’intelligence sont en rapport l’une avec l’autre. L’intelligence est sujette à des divisions, elle est rarement possédée par l’homme d’une manière purement et essentiellement générale; une division ou subdivision prévaut toujours sur une autre. Il en est de même de la mémoire, elle est la plus grande source d’où jaillissent les souvenirs, elle fournit en plus grande quantité ceux qu l’esprit a plus d’aptitude à retenir. La mémoire est le miroir du passé, il reflète selon l’angle d’incidence.
          ALBERT.—Si tu ne fais attention, tes pieds vont faire un angle de flexion au bas de la levée.
          En droite ligne avec la porte cochère et le centre de la résidence la batture avait été élevée jusqu’au niveau de la levée; sur ce tertre était un élégant pavillon ouvert, entouré de saules. Un escalier balustre servait à descendre la levée. Les bancs qui se trouvaient dans le kiosque étaient si engageants que cette jeunesse ne put résister à la tentation, ils y stationnèrent un instant. Enfin ils se remirent en marche; ils s’approchaient de la maison. Le parfum de l’olivier, du jasmin, de la rose, du chèvre-feuille, de la belle de nuit se berçaient lentement sur les ondulations d’une légère brise. Pour Armand, ces senteurs se reliaient étroitement aux modulations d’une voix intime. Des paroles prononcés par une voix dont l’intonation, l’articulation sont familières, changent le cours de la pensée, transportent l’esprit en des lieux lointains, et font renaître les idées et les sentiments que le passé avait enseveli dans le tombeau de l’oubli. Ce mélange de parfums avait créé une révolution dans la pensée d’Armand; tout ce qui l’entourait s’était soustrait à sa pensée, il vivait de nouveau des beaux jours du passé, il jouissait des incidents qui ne s’étaient présentés à sa mémoire depuis des années, il entendait la voix flûtée de son petit ami Albert lui raconter quelqu’action de prouesse enfantine. Il venait de poser les bases d’un gigantesque édifice que sa mémoire allait ériger avec les matériaux de ses souvenirs, lorsqu’il se trouva en face de la porte du parterre; il l’ouvrit sans que le mouvement mécanique de son bras détournât sa pensée, mais son nom prononcé par Mlle Félana Saluque le fit revenir dans le monde des réalités.
          Ils arrivèrent enfin à la maison. Mme Talbourg avait fait préparer un léger souper; la table était mise. Mme Boisdoré les y fit placer immédiatement afin de prendre quelques rafraîchissements, car la nuit était avancée, il était minuit passé. Cette collation terminée, Armand dit à son ami:
          —Eh bien, Albert, retirons-nous, car ces demoiselles doivent être fatiguées.
          —Tu as raison, Armand, je pourrais passer des heures encore parmi ces dames sans songer à la fatigue, mais il ne serait pas juste de les retenir plus longtemps.
          Le compliment d’Albert avait bien porté, un sourire effleura les lèvres de toutes ces demoiselles.
          —Il ne serait pas difficile de deviner que vous êtes d’origine française, M. Dufont, dit Agnès Wasback.
          AL.—Pour quelle raison, mademoiselle?
          AGNES.—Car vous possédez à merveille l’art de faire un compliment.
          LOUISE S.—Le compliment fait partie de la nature d’un Français et Monsieur est Français d’origine et d’éducation.
          AL.—Croyez-moi, je parle selon mes sentiments; l’expression de la pensée est le fruit de l’esprit; les sentiments sont les impulsions du cœur.
          AR.—Je vous prie de nous excuser, nous avons l’honneur de vous souhaiter le bonsoir.
          AL.—Nous vous souhaitons aussi de beaux rêves.
          AR.—Et surtout, ne vous oubliez pas (s’adressant à Albert). Viens, je vais te conduire à ta chambre.
          AL.—Je suis à te ordres.
          MME BOISDORÉ.—Armand, où vas-tu?
          AR.—Albert et moi, nous nous en allons chez nous, je vais le conduire à sa chambre, et moi je vais à la mienne.
          M. B.—Il se pourrait qu’il y eût quelques changements depuis un an.
          AR.—Ah?
          MME B.—Ton père ira te mettre en possession de tes nouveaux appartements.
          AR.—De mes nouveaux appartements?
          MME B.—Mais oui, nous t’avons fait bâtir un pavillon tout près de la maison; il te servira de petite résidence privée quand tu auras des amis avec toi. Il est prêt à vous recevoir dès ce soir.
          AR.—Voilà une nouvelle ravissante. 
          M. B.—Eh bien, allons-y, que je vous livre possession selon toutes les formalités requises.
          Le pavillon était situé au nord de la résidence; il contenait trois appartements, deux chambres à coucher et un petit salon; cette dernière pièce avait une galerie étroite de chaque côté et faisait face à la partie latérale de la maison; non loin de chacune des galeries était un superbe magnolia grandi-flora dont le touffu feuillage concédait à regret le passage à quelques rayons furtifs de la lune qui mitigeaient leurs épais ombrages.
          Albert prit bien du temps à s’endormir, son esprit comme le papillon qui voltige de fleur en fleur ne pouvait se reposer longtemps sur le même objet, il se transportait de la France à la Nouvelle-Orléans, de Baltimore à Iberville du bateau à St. Jacques, mais comme le papillon, il revenait toujours à ses fleurs choisies. Plusieurs impressions s’étaient faites dans son esprit, et l’image de Divine s’y était gravée. Il la contemplait encore assise au piano, il entendait les notes douces et perlées se déroulant sous ses doigts agiles; elle interprétait si bien la pensée de Bellini, puis la musique a des charmes irrésistibles. Il sentait son cœur se dilater, c’était sans doute l’effet d’un magnétisme qui émanait de l’âme de Divine, car dans tout ceci elle était l’objet prédominant de sa pensée. Elle n’avait que dix-huit ans, elle était la personnification de la beauté créole; son œil vif et pénétrant avait parfois une tendance à la mélancolie, ses cheveux chatain-noir encadraient une figure mignonne, son regard était nuancé à proportions égales d’ardeur et de douceur, sa voix se prêtait facilement aux modulations essentielles à l’expression parfaite de la pensée, son sourire était rapide mais reflétait si bien la joie de l’âme que, semblable à l’éclair, il était sensible à la vue après s’être effacé. 
          Après avoir analysé la beauté de Divine, Albert passa à celle d’Alice, il les comparait l’une à l’autre, et lorsqu’il trouvait un trait particulier dans la physionomie d’Alice, il contemplait de nouveau sa sœur afin de trouver son égal ou quelque chose qui pût le contrebalancer.
          La ressemblance était assez remarquable entre les deux sœurs; Alice était l’aînée de la famille, elle pouvait avoir vingt-deux ans. Elle avait une chevelure d’ébène et un teint rosé. Ses yeux coupés en amande étaient ravissants, son regard était pénétrant sans être perçant; le ton de sa voix, quoique doux, était plus positif que celui de Divine. La lèvre inférieure était un peu comprimée aux coins, mais le sourire en l’effleurant se plaisait souvent à y imprimer son charme irrésistible qui semblait se complaire à languir sur un objet si tendre. Elle avait le front élevé, et ses sourcils arqués un peu rapprochés diminuaient gracieusement en largeur et finissaient en une ligne aux extrémités les plus éloignées. Albert, non content d’analyser les beautés physiques des deux jeunes filles, essaya même de pénétrer jusque dans les profondeurs de leur caractère et d’y établir des différences et des points d’accord. La chose n’est pas impossible, elle est pratiquée journellement par des personnes qui ont une grande conscience du monde, en conséquence d’un contact continu pendant de longues années; cette faculté de juger de prime abord est le fruit de longues et fréquentes observations, de l’étude de la nature humaine, mais de la part d’un jeune homme sortant des écoles,—entreprise futile.
          Aux rayons argentés de la lune avait succédé la lumière éclatante d’un soleil de juillet; le gazon était perlé de cristaux de rosée, une vapeur presqu’invisible se distillait de cette humidité que la nuit répand avec ses ténèbres; le moqueur se berçait gracieusement sur les branches du magnolia et semblait fier de se faire entendre; sa voix douce, perlée, saccadée, déroulait un chant varié et nuancé des bizarreries les plus heureuses. Le petit pape au riche plumage faisait éclater sa joie en un ramage doux et flûté; du faîte du pacanier retentissait le cri lugubre et plaintif du coucou; le coq parfois rassurait le voisinage de sa présence et Fulton et Muti joignaient leur voix au grand concert qui fêtait l’arrivée du jour.
          Le ciel était d’un azur sans tache; le parfum des fleurs les plus rares languissait encore dans l’air mû par une légère brise.
          Il y avait en tout ceci un charme irrésistible. Quiconque en jouit pendant longtemps s’y accoutume, mais après en avoir été privé pendant longtemps on sait en apprécier la beauté; on détache alors du passé les chaînons de l’absence pour lier le présent aux souvenirs les plus agréables et les plus frais.
          Armand était éveillé depuis longtemps sans peut-être y songer; il avait complètement oublié le présent, son esprit se nourrissait des plus heureux incidents d’autrefois; il passait en revue, tournant retournant les trésors les plus précieux de sa riche mémoire, embellis par un mirage que produit souvent une longue période e temps lorsque l’imagination nous permet de jouir des lieux qui nous sont chers. Enfin après une longue excursion dans les voies des Doux Souvenirs il s’était trouvé au point du départ’ il était assis à côté de Mlle Wasback, et tout en causant avec elle il faisait boucler sur l’index de la main gauche une mèche de ses beaux cheveux couleur d’ambre quand soudain quelque frappa à la porte. Armand fit un saut dans son lit; sa pensée avait été révolutionnée. Mlle Wasback avait disparu comme une vision, mais ô bonheur! la boucle de serait-elle restée roulée autour de son doigt? —Il y avait sans doute quelque chose, mais ce n’était qu’une frange du couvre-pieds. Armand était revenu à lui-même. C’était Dick qui venait, selon la coutume créole, porter le café aux deux jeunes seigneurs du pavillon. Armand entra, suivi de son esclave, dans la chambre de son ami.
          — "Bonjour Armand," dit Albert.
          —Salut! bel ami,—je ne te croyais pas éveillé.
          —Mais oui, il y a longtemps que j’ai congédié Morphée. 
          —Ses pavots t’ont-ils été agréables? 
          —On ne saurait plus, ils ont endormi les fatigues d’hier et reposé l’esprit qui était surchargé des plaisirs d’une des plus agréables soirées que j’aie passée dans toute mon existence. 
          —Alors tu as joui d’un sommeil bienfaisant; mais tu n’as pas souffert de la chaleur. 
          —J’ai suivi ton conseil, j’ai laissé mes persiennes ouvertes, et une brise plus douce que l’haleine des dieux m’a caressé le front toute la nuit. 
          —J’avais souvent eu occasion de remarquer que ton esprit avait une tendance à l’idéalisme, et j’en suis convaincu; je ne veux pas dire pas idéalisme cette doctrine qui est l’évaporation de la tête de certains philosophes qui nient la réalité des choses et n’accordent l’existence qu’à la pensée, j’emploi ici ce mot dans le sens du beau et de l’agréable; bref, tu dois avoir une voix dans le conseil des muses. 
          —Si elles m’accordent une voix, ce ne peut être autrement que par ton intermédiaire, car je sais que tu es leur favori. 
          —Voyons, revenons à notre sujet; puisque tu étais éveillé depuis longtemps, pourquoi ne m’as-tu pas appelé, je me serais levé depuis longtemps, mais je craignais que le moindre bruit ne rompît ton sommeil. 
          —Si je m’étais ennuyé, je me serais permis de t’appeler, afin de me distraire, mais le gazouillement des oiseaux a captivé mon attention pendant longtemps, puis je me suis levé pour regarder notre ancienne résidence. Alors je me suis plongé en de longues réflexions, et lorsque tu es entré, j’étais sur les bornes de la mélancolie; je suis bien aise que tu m’en aies retiré. 
          L’amour a dû naître d’un rêve, car quiconque vient en contact avec lui ne vit plus que de visions, que de l’idéal. 
          Prenons congé de nos amis pendant quelques instants, et laissons-les questionner Dick sur le sujet chasse, fusils, chiens, etc, etc., et donnons-leur le temps d’organiser une partie bientôt. 
          Le réveil de ces jeunes filles présente une idée charmante; c’est un point autour duquel gravite l’idéal, le beau, la poésie pure, simple et fraîche,—c’est tout un petit poème. N’oubliez pas, cher lecteur, que notre connaissance avec elles n’est pas de plus longue date que la vôtre; c’est la raison que nous offrons de pouvoir sonder encore toute la profondeur de leurs pensées. Essayer de donner des détails minutieux des sentiments, des idées de chacune d’elles, serait tenter l’impossible. Confinons-nous donc dans les limites du possible, rétrécissons encore le cercle de deux degrés afin de discerner la réalité du vraisemblable. 
          Après une nuit riche en songes, elles étaient étrangères dans ce monde de tristes réalités; elles appartenaient à une sphère plus élevée de la création, leur présence dans ce monde des mortels leur semblait l’œuvre de quelque mauvais esprit envieux de leur doux sort. 
          La gaîté sans trêve et la folle joie sont les qualités essentiellement caractéristique de la jeune fille; elle puise ces sentiments d’une source intarissable. Cette même source par la force des circonstances, et à l’aide du temps creuse et pénètre jusqu’au stratum de l’amour; alors jaillissent des flots de bonheur trop volumineux, ils exercent une force d’expansion mal proportionnée et les regrets s’en suivent; ces regrets sont les précurseurs des souci. 
          Mais nos jeunes amies devaient ignorer longtemps encore le chagrin et les peines; le présent pour elles n’avaient que des charmes, l’avenir, ah! c’était l’utopie où elles devaient cultiver les plus tendres espérances!


CHAPITRE VII.

          Le dimanche à la campagne est une journée que l’on trouve généralement longue et l’on a recours à tous les moyens possibles pour faire passer le temps. L’église paroissiale est à une douzaine de milles de Hiawatha. Pour la plupart du monde, même ceux qui ne sont pas pieux, aller à la messe le dimanche est chose toute naturelle, car la place de l’église,—terrain faisant face au saint lieu,—est un endroit où on voit beaucoup de monde. A défaut de théâtres où le monde élégant peut étaler ses magnifiques toilettes, et de parcs et d’avenues où il peut exhiber ses belles voitures, la place de l’église est un lieu consacré au culte du luxe. Vingt-cinq ans de ruine et de misère n’ont pu extirper cette vieille coutume; jugez un peu jusqu’où les gens poussaient les choses en 1858, lorsque St. Jacques était dans tout l’éclat de sa gloire, et que ses planteurs roulaient dans l’opulence.
          Considérant l’intensité de la chaleur et de la grande opulence, il fut décidé que quatre personnes seulement représenteraient la famille Boisdoré à la basse messe, afin d’éviter le soleil ardent de midi. Pendant les mois d’été beaucoup de paroissiens préféraient assister à la première messe qui était devenue le service à la mode pour la saison.
          Quelques minutes encore et les derniers sons de la cloche invitant les fidèles à entrer allaient se faire entendre; les voitures commençaient à arriver en grand nombre rivalisant toutes d’élégance.
          Sous un des nombreux katalpas qui forment une avenue de chaque côté de la place, se tenait un groupe de jeunes gens mis avec élégance et bon goût. Tout à coup un magnifique carrosse traîné par une paire de chevaux gris-cendre fut signalé tournant l’encoignure formée par la pharmacie du village et la voie publique, se dirigeant vers l’église.
          —Quelle est cette voiture? demanda l’un d’eux.
          —C’est le carrosse de Boisdoré, reprit un second.
          —Oui, effectivement, reprit un troisième d’un ton un peu embarrassé, c’est bien l’attelage des Boidoré.
          —Comment, demanda le premier interlocuteur en s’adressant au troisième, sont-elles trois sœurs? je croyais qu’il n’y en avait que deux.
          —Elles ne sont en effet que deux sœurs, mais je présume qu’elle doivent avoir une amie avec elles.
          Les chevaux s’arrêtèrent à peu de distance du groupes de jeunes gens. Le cocher descendit lestement et ouvrit la portière. Au même instant en des jeunes gens s’étant détaché du groupe,—bel homme, grand, bien proportionné, portant favoris et une moustache soyeuse s’approcha de la voiture et s’inclinant respectueusement,—
          —Bonjour, Mme Boisdoré, dit-il d’une voix musicale.
          —Bonjour, M. Burjean. —Mlle Wasback, permettez-moi de vous présenter M. Burjean; Mesdemoiselles Saluque, M. Burjean.
          —Je ne m’attendais certainement pas au plaisir de faire de si charmantes connaissances; ce plaisir est aussi vif qu’inattendu.
          —C’est un fort grand plaisir pour nous, répondit Mlle Saluque.
          —Puis-je vous être utile en vous aidant à descendre, mesdames?
          Un quartet de "trop aimable, bien aimable, etc," se fit entendre et M. Burjean présenta une main soigneusement gantée, les fit descendre, les conduisit jusqu’au portique et alla rejoindre ses amis. Ils étaient silencieux et semblaient comprimer un éclat de rire.
          BUR.—Enfin qu’avez-vous donc, messieurs?
          Ils se prirent tous à rire.
          —Il faut avouer, dit l’un d’eux, que vous avez fait un beau compliment à Mme Boisdoré.
          BUR.—De quelle manière?
          —Comment s’est-il exprimé? reprit la même voix qui venait de faire la remarque; oh oui! je m’en souviens.
          — "Je ne m’attendais certainement pas au plaisir de faire de si charmantes connaissances."
          —Il paraîtrait, dit un second, que Mme Boisdoré serait incapable d’être l’intermédiaire d’une présentation de charmantes personnes à un gentilhomme.
          BUR.—Vous interprétez toujours les chose de la manière la plus excentrique du monde; j’aurais aimé à vous voir, vous beau faiseur d’esprit, à ma place, vous en auriez dit de belles si toutefois vous eussiez eu la présence d’esprit et le courage de dire quelque chose.
          —Mon cher ami, dit le premier interlocuteur, si vous avez des intentions matrimoniales chez les Boisdoré, j’ai un conseil à vous donner, n’y remettez jamais les pieds. car si par mégarde un domestique vous introduit au salon à l’insu de Mme Boisdoré, on vous fera sortir par une porte de derrière.
          BUR.—Sachez, monsieur, que les gens de bonne compagnie ne se creusent jamais l’esprit afin de donner une méchante interprétation à un mot lancé à l’improviste par une voix amis, et la preuve le plus grande que Mme Boisdoré a pensé différemment de vous, est qu’elle m’a fait promettre de leur faire visite cette après-midi.
          Il est probable que cette conversation aurait eu des suites redoutables si elle eût été prolongée quelques instants encore, mais soudain la voix sonore de la cloche se fit entendre annonçant le commencement du service divin, et les jeunes gens entrèrent dans l’église.
          Pendant que cette congrégation est absorbée dans le recueillement et la prière, retournons à Hiawatha pour voir ce qui s’y passe; il n’y a probablement rien de remarquable, mais les choses les plus insignifiantes sont parfois très intéressantes.
          Après avoir mis sa bibliothèque, ses chevaux, ses fusils à la disposition d’Albert, Armand lui avait dit selon la coutume américaine, —tu sais, Albert, make yourself at home.
          Il était bientôt dix heures, le soleil lançait ses rayons perpendiculaire, l’air languissait dans le même endroit, car à de rares intervalles, une très légère brise semblait le pénétrer sans le déplacer; les feuilles des plantes, des arbres commençaient à perdre la force qu’elles puisaient de la rosée pendant la nuit et se courbaient sous l’influence de cette chaleur croissante; une odeur de verdure et de fleurs imprégnait cet air chaud et devenait sensible lorsque cette brise se promenait dans l’espace. Les nombreuses cigales qui s’étaient fait bon gîte dans les beaux arbres qui ornaient la cour, chantaient joyeusement,—sans doute, des strophes au travail.
          Quoique la résidence des Boisdoré ne fût pas une villa, elle n’était pas moins un modèle d’élégance; elle était surtout confortable; ses vastes galeries, ses appartements spacieux en faisaient un lieu de délices pendant les mois d’été. Ce n’était pas une maison à étage, mais elle était considérablement élevée du sol. Le salon était la pièce centrale. Trois grande lucarnes dans une toiture élevée contribuaient à son élégance et donnaient aux mansardes les éléments nécessaires au confort.
          Albert et les demoiselles Boisdoré étaient au salon, tandis qu’Armand et son père causaient ensemble sur la galerie. "Il me tarde que ces dames arrivent, dit M. Boisdoré; il fait déjà chaud, et en second lieu, je commence à avoir appétit." Il avait à peine prononcé ces mots qu’il aperçut la voiture arrivant à la porte.
          Ces jeunes filles avaient été séparées pendant trois heures tout au plus, et en se revoyant elles eurent milles choses à se dire et des secrets innombrables à se communiquer.
          MME B.—Ces demoiselles ont bien débuté, elles ont fait la connaissance d’un charmant jeune homme.
          AGNES W.—Et je puis ajouter, d’un bien beau garçon.
          FELANA.—Il est beau comme un cœur.
          LOUISE.—Il nous a promis de venir nous faire visite cette après-midi; il est si charmant en vérité que je serais tentée de le demander en mariage à la prochaine rencontre.
          ALICE.—Il serait peut-être prudent de le prévenir de vos sentiments afin qu’il ne fût pas surpris en cas que vous vous décidiez à lui faire cette gracieuse demande.
          ARMAND.—Je suis de l’avis de ma sœur, il ne faudrait pas qu’il fût pris à l’improviste, car il se croirait peut-être forcé de vous accepter, il faut au moins lui donner une chance de vous refuser si son cœur s’épanche ailleurs.
          ALBERT.—Afin d’éviter un embarras passager, un moment d’hésitation, je vous engagerais à vous exercer d’ici à l’arrivée de cet heureux jeune homme. Armand et moi sommes à votre service dès que vous désirerez commencer.
          M. Boisdoré avait été silencieux, il attendait sa chance pour dire un bon mot. Sa curiosité commençait à être piquée, il eût désiré savoir le nom du jeune homme en question, et au risque d’être lui-même accusé d’indiscrétion, il osa faire la remarque suivante:—
          —J’ai souvent entendu parler de la curiosité proverbiale de la femme, mais je crois qu’Alice et Divine font une exception, elles n’ont pas pensé à demander le nom du charmant jeune homme.
          AGNES W.—C’est M. Burjean.
          ALICE.—Lequel M. Burjean? ils sont si nombreux.
          MME B.—Rémond.
          ARMAND.—C’est Rémond Bipède; s’il savait tout ce que vous dites de lui, comme il s’en glorifierait.
          FELANA.—C’est ce monsieur dont vous parliez hier soir?
          LOUISE.—M. Armand, vous êtes un méchant, car je puis vous affirmer que ce monsieur n’a plus à chérir l’espoir du pouvoir un jour caresser ses moustaches, comme vous nous disiez hier soir, car il en a une magnifique.
          Voyez-vous, cher lecteur, cette conversation était d’une frivolité sans pareille, excepté peut-être celle des salons de la haute aristocratie de nos jours. La société à cette époque, à part quelques petits points d’étiquette, était bien peu différente de celle qui se pose en majesté suprême parmi nous. Tout ce qu’elle requiert d’un homme, est qu’il sache causer agréablement sur les questions les plus populaires, tel que le dernier bal ou le dernier mariage, parfois parlera-t-on un peu de théâtre; elle lui demande quelquefois d’émettre une bonne opinion ou mauvaise sur des questions qu’elle ne peut apprécier; s’il a des principes basés sur un bon jugement guidé par une méthode irréprochable, et qu’il déploie un peu de tact et de talent, en société, il passera pour un fat; pourquoi, parce que la société est trop superficielle pour s’occuper de choses sérieuses, elle est égoïste, elle ne donne pas le temps à ses disciples de s’instruire, elle aime à voir leurs sourires fascinateurs et à entendre le bourdonnement de leurs voix, peu importe ce qu’ils disent. Au reste, la société n’aime pas à mettre en évidence son peu de connaissances, et les prétentions hautaines d’une assemblée de mortels ignorants craint de se heurter contre l’élément savant.
          Fidèle à sa promesse, Rémond Burjean se présenta chez les Boisdoré vers les trois heures. Il est inutile de dire qu’il eut un accueil amical de la part de tout le monde, même Armand le trouva d’une gentillesse remarquable, quoiqu’il rendît sa sœur Alice nerveuse en feignat plusieurs fois de se tromper en s’adressant à Rémond, et de dire: "M. Bip… M. Burjean." Mais Armand n’était pas homme à se laisser prendre dans son propre piège; il avait tout prévu; il s’excusa en disant qu’il avait un ami intime du nom de Bippano, et les deux noms commençants par la même consonne le portait à prononcer l’un pour l’autre. Mme Boisdoré fronçait le sourcil et ces demoiselles se pinçaient les lèvres.
          Rémond Burjean était un gentil garçon; il appartenait à une famille riche et très honorable. Gradué du Collège Jefferson il y a trois ou quatre ans, il s’était voué à l’étude de l’histoire en attendant qu’il se décidât à choisir une profession. Quoiqu’il fût beau garçon et qu’il possédait une intelligence cultivée, il ne comptait parmi ses ancêtre aucune divinité, donc il était humain et conséquemment devait être sujet aux maux et aux faiblesses de l’humanité. Les points faibles les plus saillants chez lui étaient d’être plus ou moins phraseur et d’être quelque peu petit-maître.
          On l’accusait selon l’expression à la mode du temps d’être un dandy, et il est bien probable que s’il appartenait à notre génération quelques méchantes langues se permettraient de l’appeler un dude, ou selon l’expression parisienne un bécarre.
          Un peu avant le coucher du soleil, M. Boisdoré vint annoncer à cette jeunesse que deux voitures et une paire de chevaux sellés les attendaient. Mme Boisdoré se chargea de la distribution du cortège; elle décida que les demoiselles Saluque, Divine et M. Burjean iraient dans la grande voiture, Armand et Agnès dans la voiture à deux places et Albert and Alice à cheval.
          Albert était fier d’être le cavalier d’une si digne fille qu’Alice, mais il eût préféré avoir à côté de lui la charmante Divine, c’est probablement ce qui explique pourquoi il était parfois distrait; il causait beaucoup, mais c’était afin de dissimuler ses sentiments; souvent il répondait aux questions d’Alice, ou donnait son assentiment à ses assertions sans trop savoir s’il donnait une réponse correcte ou s’il partageait son opinion.
          Albert aimait-il Divine? — Si on le lui avait demandé, en toute franchise, il eût répondu: non. La conversation de Divine, le timbre de sa voix, l’expression de la physionomie, tout en elle révélait une âme élevée; il aimait à se mettre en rapport avec les beaux esprits, pour cette raison elle avait de l’attrait pour Dufont. Les émotions qu’il avait éprouvées à son arrivée ne s’étaient pas encore effacées au moment où il rencontra Armand à l’encoignure de la rue Royale et de la rue du Canal; dès lors, il avait vécu dans un bonheur sans trêve, et depuis la veille, son existence était une vraie béatitude; mais lorsqu’il apprit qu’il devait renoncer en faveur de Rémond Burjean au plaisir de voir les beaux yeux de Divine pendant cette excursion, un nuage s’était glissé entre lui et l’azur de son bonheur. Si Mme Boisdoré l’a placé dans la même voiture que la plus jeune de ses filles, pensait-il, elle devait avoir ses raisons, ils étaient sans doute fiancés, cependant Divine était si jeune, Alice eût mieux convenu à ce M. Burjean qui devait avoir vingt-trois ou vingt-quatre ans, tandis que Divine en avait à peine dix-huit; il lui semblait qu’une différence de six ans était un gouffre infranchissable entre ces deux jeunes personnes. Dès cet instant, Rémond Burjean, si charmant auparavant, était devenu un niais, une tête vide de savoir et pleine de présomption. Albert lui enviait le bonheur de conte