Albert Dufont
par John L. Peytavin, A.M.
Nouvelle tirée des Comptes-rendus de l’Athénée louisianais
Chapitre 1 - Chapitre 2 - Chapitre
3 - Chapitre 4 - Chapitre 5 - Chapitre
6 - Chapitre 7 - Chapitre 8 - Chapitre
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CHAPITRE I.
L’amitié,
comme une feuille livrée à la violence des vents, s’arrête
où il plaît au hasard. N’est-il pas singulier qu’un
sentiment si tender soit entre les mains des circonstances; elles en
disposent différentes époques de la vie sans nous en demander
avis, et l’homme se sent souvent attaché à son semblable
avant de la bien connaître.
Quel est le jeune
homme de vingt ans qui a conservé des amis d’enfance? Combien
d’hommes arrives à l’âge mûr sont encore
unis par des liens d’affection à leurs confidents de jeunesse?
Chacun est appelé de son coté à poursuivre une
carrière particulière, ce qui cause des séparations
trop souvent fatales, car lorsque le contact, ce puissant élément,
cesse, le temps efface quelquefois les impressions les plus fortes.
Puis il faut des victimes à la mort, et ces séparations
perpétuelles ne laissent qu’un souvenir plus ou moins pénible
au début, mais qui s’affaiblit à mesure que l’époque
de ces séparations s’éloigne de nous.
De plus, l’intelligence
subit des mutations continuelles en se développant, et ses aptitudes
varient selon le mode de développement, ce qui force encore l’homme,
malgré lui, de former de nouveaux liens d’amitié.
Aussi est-il
beau de voir croître entre deux amis une affection purifiée
par l’épreuve de la séparation.
Armand Boisdoré
et Albert Dufont étaient tous deux fils de planteurs. Leurs pères,
M. Louis Boisdoré et M. Lubin Dufont, possédait chacun
une plantation sur la rive gauche du Mississippi dans la paroisse St.-Jacques;
leurs propriétés étaient contiguës. Les deux
familles étaient très liées, lorsqu’en 1852
le père d’Albert vendit sa propriété pour
aller s’établir dans la paroisse Iberville. Albert et Armand
s’étaient juré une amitié sincère
pour la vie toute entière.
En 1853 Armand
alla commencer son cours à l’Université de X. Il
n’était pas suffisamment avancé sur certaines branches
pour commencer le cours régulier qui ne comprenait que quatre
années, de sorte qu’il consacra une session à faire
ses études préliminaires dans une école adjointe
à l’Université. Albert avait un précepteur
chez lui qui lui faisait faire un cours assez sérieux.
Pendant les vacances
de l’année suivante, les amis se rendirent de fréquentes
visites, considérant qu’une distance de vingt-cinq milles les
séparait.
Vers la fin de
septembre (1854), Armand quittait sa famille pour aller continuer ses
études, et Albert faisait ses adieux à la Louisiane, il
allait en France achever son éducation.
Quatre ans s’étaient
écoulés depuis qu’ils s’étaient vus,
mais ils avaient toujours tenu une correspondance régulière.
Quelque temps avant la clôture de l’année scolaire
1857-58, Armand reçut une lettre de son ami dans laquelle il
lui annonçait son départ prochain pour l’Amérique.
Le 15 juillet
il y avait grande fêteà l’Université de X.
C’était le jour des exercices de fin d’année,
ou selon la phraséologie américaine, "Commencement
Day." Cette expression, loin d’être une contradiction,
est très énergique; le temps des études n’est
que le noviciat de la vie, le prélude de la lutte avec le monde;
le jour de graduation est l’ouverture de la vie sérieuse.
CHAPITRE II.
On devait profiter
des vacances pour ajouter une aile au collège. Pour cette raison,
les élèves n’avaient pas eu de vacances à
Pâques comme de coutume, et la fête de fin d’année
ou la Distribution comme on dit en France, avait lieu le dernier jour
de juin.
Albert avait
reçu avis de son père de partir à bord du vapeur
Belle Alliance. Le lendemain de la distribution, il quitta le collège
pour se rendre au Havre. Il n’était pas plus attaché
à l’institution que ne le sont généralement
les élèves, mais au moment de partir il était victime
d’une étrange sensation; le souvenir des beaux jours qu’il
avait passés sous ce toit, les amis, les professeurs dévoués
qu’il venait de quitter pour ne plus les revoir, toutes ces idées
jaillissaient dans son esprit et l’attristaient.
Au moment où
l’établissement allait être distrait à sa
vue, il leva son chapeau en signe de respect et d’adieu à
son Alma Mater., et il articula quelques mots à demi-voix. Six
heures après, il était au Havre. Un navire américain partait le même
jour pour la Nouvelle-Orléans. Albert aurait bien aimé le prendre, mais,
si son père lui avait écrit de s’en retourner à bord de la I>Belle
Alliance qui ne partait que deux jours plus tard. Il tardait à
notre ami de partir, chaque jour lui semblait une année. Il n’avait
pas le goût de la promenade, il n’était pas curieux
de visiter la ville, il y était venu souvent pendant ses vacances
précédents; il marchait beaucoup sans jamais s’éloigner
du port ou de son hôtel. Il regrettait de quitter la France et
il était anxieux de partir; ces deux sentiments adverses le poursuivaient
et le rendaient nerveux à ne pouvoir se reposer tranquillement.
Enfin l’heure
du départ avait sonné, la Belle Alliance sortait
du port.
Tous les passagers
étaient sur le pont. Quelques uns étaient tristes, ceux-ci
étaient des Français qui quittaient leur pays pour venir
s’établir en Louisiane, mais la plus grande partie étaient
des commerçants américains qui s’en retournaient;
ceux-là avaient la joie peinte sur le visage.
La fièvre
du départ s’était calmée chez Albert. Il
accosta bientôt un compagnon de voyage; après quelques
paroles de politesse, ils se présentèrent l’un à
l’autre. Une connaissance est un pas de fait vers un autre; Albert
contracta immédiatement cette familiarité qui est si naturelle
en voyage et se rendit agréableà tout le monde.
La traversée
fut heureuse; le temps se comporta à merveille. A part un orage
de courte durée, ils eurent toujours un magnifique ciel.
A l’aube
de la vingt-troisième journée, la Belle Alliance
arrivait à l’embouchure du Mississippi. La nouvelle fut
bien vite répandue parmi les passagers. Le cri de "terre"
de la Pinta ne fit pas plus battre le cœur de Colomb que celui d’Albert
en apprenant qu’il allait à l’instant revoir le sol
louisianais. Ils se hâtèrent tous de monter sur le pont.
Le delta était couvert de joncs; aussi loin que la vie pouvait
s’étendre, ce tapis de verdure reposait l’œil qui
ne se lassait de voir que le bleu de l’espace reflété
par une surface liquide.
A la blancheur
de l’aube avait succédé un horizon coloré
d’une nuance qui semblait combiner le pourpre, l’or et l’ambre.
On craignait
qu’il n’y eut pas assez d’eau dans le passé,
le vaisseau avait modéré sa vitesse; mais au bout de deux
heures il put accélérer sa marche, il était en
plein Mississippi.
Vers les quatre
heures de l’après-midi, il entrait au port de la Nouvelle-Orléans.
Dès qu’il y eut communication entre le vaisseau et le port,
les hommes d’affaires, les courtiers s’empressèrent
de se rendre a bord.
Un monsieur se
présenta à l’office et demanda s’il y avait
parmi les passagers un jeune homme ????? d’Albert Dufont.
— "Oui, monsieur."
Il sonna, puis examina le registre. Un domestique était accouru.
"Voyez M. Dufont, cabine no. 10, et dites-lui que quelqu’un désire
le voir."
Le domestique
s’éloigna.
— "Ah! c’est
mon père," dit Albert lorsqu’il fut informé qu’on
le demandait; il se hâta de se rendre à l’office.
— "M. Dufont,"
dit l’officier, monsieur désire vous parler, désignant
en même temps l’étranger.
— M. Dufont,
Deville est mon nom, je suis de la maison Deville & Lambert, courtiers.
—M. Deville,
je suis heureux de vous connaître.
—J’ai à
m’acquitter d’une commission près de vous; vous avez
été désappointé en me voyant, vous pensiez
voir votre père, mais je porte de ses nouvelles.
—Ah?
—Voici une lettre
qu’il m’a prié de vous remettre en mains propres.
—Vous êtes
trop aimable, monsieur. Je vous remercie. Quand mon père était-il
en ville?
—Il a quitté
la Nouvelle-Orléans la semaine dernière pour le Maryland,
mais lisez sa lettre et vous serez au courant de tout.
—Avec votre permission…
—Parfaitement.
Il ouvrit la
lettre et en lut le contenu.
—Mon père
m’apprend que ma mère et lui sont parties pour Baltimore.
Ils vont chercher ma sœur qui est au Couvent du Sacré-Cœur.
Cela m’ennuie beaucoup, je croyais ma sœur déjà
de retour, et je pensais être samedi dans le sein de ma famille.
Il me dit en attendant son retour de passer le temps comme bon me semblera,
je ne sais trop ce que je ferai de moi-même.
—Mais restez
donc quelques jours en ville, cela vous donnera un peu de distraction.
Il fait bien chaud à la Nouvelle-Orléans, mais malgré
cela on s’amuse toujours mieux ici qu’à la campagne.
Nous recevons le vendredi; vous nous feriez plaisir en venant nous faire
visite. Tenez voici mon adresse, ne manquez pas de venir demain soir.
—Je vous avoue,
M. Deville, c’est trop de bonté à mon égard.
—N’en parlons
pas, les fils de nos amis sont les nôtres, et monsieur votre père
et moi nous sommes intimes depuis des années. Promettez-moi de
vous présenter chez moi demain soir.
Hum! pensa Albert,
cette invitation me semble un peu forcée, elle saturée
d’un fort parfum d’intérêt; mais voyant qu’il
insistait tant, il lui donna une réponse favorable.
CHAPITRE III.
Un père est très
heureux lorsque son fils termine ses études. Monsieur Boisdoré
attendait avec anxiété une lettre d’Armand. Elle
lui parvint enfin. Elle était ainsi conçue:
"Mon très cher père,
Je suis si content
que je tremble à ne pouvoir écrire. Tu dois comprendre.
Nous venons de passer nos examens. J’ai pensé que mon premier
devoir en quittant la salle était de t’apprendre la bonne
nouvelle. J’avais une frayeur terrible de subir cette épreuve,
mais lorsque je me suis trouvé en face des examinateurs, je me
suis senti parfaitement at home; j’ai conserve ma présence
d’esprit et je n’ai pas manqué une seule question.
J’ai hésité un peu en philosophie lorsqu’on
ma [sic] questionnée sur la matière, mais j’ai passé
le pons asinorum sans trop me fatiguer l’esprit.
Je suis persuadé
que depuis déjà plus d’une semaine, vous attendez
tous une lettré de moi; je suis bien fâché de vous
avoir laissé ignorer le jour des vacances si longtemps, mais
je voulais pouvoir annoncer en même temps que je m’en retournais
avec mon diplôme. Le 18 a été choisi pour le "Commencement
Day." J’arriverai par le chemin de fer à la Nouvelle-Orléans
le 25 ou le 26. Annonce immédiatement la nouvelle à maman;
elle sera si heureuse, elle a dû bien prier pour moi, et mes sœurs
aussi. Oh! s’il vous était possible d’être
ici le jour de ma graduation, comme je serais heureux. Je suis
élu "Valedictorian." Je n’ai pas de temps à
perdre, il faut que je me mette à l’œuvre immédiatement
pour écrire mon???? discours d’adieu.
J’écrirai
bientôt plus longuement. La joie me rend nerveux."…
La nouvelle fut
vite communiquée à toute la famille. Monsieur Boisdoré
décida qu’ils iraient tous l’attendre en ville, mais
en répondant à la lettre de son fils il fut silencieux
sur ce sujet; il voulait lui réserver une agréable surprise.
Jeudi, le 26
juillet, le train à bord duquel se trouvait Armand entrait en
ville; il se demandait s’il allait rencontrer quelque figure familière.
Quelle fut sa joie lorsqu’il aperçut les quatre personnes
qui lui étaient les plus chères au monde, son père,
sa mère et ses deux sœurs Alice et Divine! il est plus facile
de l’imaginer que de le décrire.
Nous nous permettrons
seulement de dire un mot de Mme Boisdoré. Elle fut la première
à embrasser son fils, cela lui venait de droit. Elle le tint
longtemps entre ses bras, elle le regardait puis l’embrassait
à plusieurs reprises. Ses joues étaient perlées
de larmes, ce n’étaient pas des pleurs d’amertume,
c’étaient des gouttes des bonheur, qui loin de susciter
des sanglots soulageaient l’âme.
Chacun avait
mille questions à lui demander, on ne lui donnait pas le temps
de répondre avant de lui annoncer quelque chose ou de lui poser
une autre question.
Dès son
arrivée, Armand régnait en maître suprême;
il ne s’était pas arrogé de cette position, il était
trop sensible à l’affection de sa famille pour commettre
une faute aussi grave; on l’élevait à ce grade contre
sa propre volonté. Son père et sa mère faisaient
tout en leur pouvoir pour lui plaire, ses sœurs l’avaient déjà
pris pour confident. Il y a des moments où on oublie l’amertume
de la vie, le cœur est comblé de bonheur, l’âme
voudrait prendre des proportions plus vastes pour épancher une
affection sans limites sur les êtres qui lui sont chers. Pendant
la soirée, Mme Boisdoré, ses deux filles et Albert allèrent
ensemble faire une courte visite chez plusieurs familles. Albert reçut
partout un tel accueil qu’il s’imaginait qu’on s’était
exercé depuis longtemps à formuler des compliments, pour
les lui débiter à son arrivée.
Assurément,
ces félicitations ne manquaient pas de sincérité;
ce serait commettre une injustice envers la société louisianaise
de maintenir le contraire.
Le lendemain
dans la matinée, Armand sortit seul pour faire un petit tour
de promenade. Il avait suivi la rue des Remparts jusqu’à
la rue du Canal et se dirigeait lentement vers la levée. A l’encoignure
de la rue Royale, quelle fut sa joie lorsqu’il se trouva face
à face avec Albert Dufont.
—Albert, est-ce
bien toi?
—Oui, Armand,
que j’ai de plaisir à te revoir!
Ils se serrèrent
la main avec effusion.
—Depuis quand
es-tu arrive, Albert?
—Hier à
quatre heures de l’après-midi; et toi, Armand?
—Hier aussi,
mais dans la matinée à dix heures. Si j’avais su
que la Belle Alliance entrait au port à cette heure, je
serais allé te recevoir. Dis donc, quelle est ton pied-à-terre?
—L’Hôtel
d’Orléans, et toi?
—Nous sommes
chez mon oncle M. Alvignac, je dis nous, parce que toute la famille
est venue à ma rencontre.
—Ils se portent
tous bien, j’espère.
—En parfaite
santé, je te remercie. Quand j’ai quitté la maison,
mes sœurs se préparaient à sortir, sinon j’aurais
voulu t’y conduire pour les surprendre. Elles seront bien contentes
de te voir, ainsi que mon père et ma mère.
Armand avait
oublié de s’informer de la famille de son ami; il s’en
souvint après, mais il était trop tard. Il y a des choses
qui sont limitées à un certain temps.; si elles ne sont
pas accomplies au terme qui leur est alloué, l’inaction
est préférable.
Albert invita
son ami à déjeuner avec lui. Armand avait déjà
pris ce repas, mais il alla lui tenir compagnie et consentit à
prendre un verre de vin en honneur de leur heureuse rencontre.
Ils étaient
tous deux d’origine française, leurs nom l’indiquent
bien. Albert avait conservé sur beaucoup de choses les idées
de son père; même avant son départ pour l’Europe,
Armand lui avait souvent reproché d’être trop Français
pour avoir vu le jour sous un ciel américain. On pourrait s’imaginer
que son séjour en France lui avait fait oublier la Louisiane.
Erreur, l’absence avait raffermi les liens qui le tenaient attaché
à l’Amérique. Le contact d’un peuple auquel
il est attaché par la langue, mais dont les mœurs lui semblaient
étrangères, avaient aiguisé son patriotisme; Albert
n’apprit à aimer sa patrie que pendant le temps qu’il
passa dans le pays qui avait été jusqu’alors l’objet
de son admiration.
Armand avait
respect pour tout ce qui était Français, mais il était
américain de cœur et d’âme, il était surtout
fier du titre de Louisianais.
— "Mon cher,"
disait-il à son ami, "voici comment j’envisage la question
de l’éducation. Nous sommes d’origine française,
il est vrai, et nous parlons la langue de nos pères avec autant
de facilité que le citadin de ton merveilleux Paris, mais ne
sommes-nous pas Américains? Nous devons être fiers d’être
citoyens Louisianais et de faire partie de cette grande République
des Etats-Unis."
—Crois-tu que
j’aie renoncé à ma patrie? tu prononces ma sentence
d’un ton un peu sévère, il me semble.
Dufont, soit
préjugé, soit conviction, préférait les
écoles d’Europe, surtout les institutions françaises.
C’était sans doute une injustice qu’il faisait à
son propre pays; malgré cela ce serait un excès de sévérité
de lui imputer ceci comme une tâche à son patriotisme.
N’est-il
pas singulier que, tandis que deux amis d’enfance qui ont été
instruits dans différentes institutions peuvent se convaincre
mutuellement en discutant maintes questions, dès que la conversation
a pour sujet l’art de l’enseignement ou le mérite
de divers collèges, ils ne puissent jamais s’entendre?
L’un et l’autre voudraient abaisser toutes les institutions
dont ils ne savent rien, pour faire trôner en souveraine celle
où ils ont poursuivi leurs études.
Après
avoir causé et discuté fort longtemps, Boisdoré
dit à son ami: "Voyons, Dufont, ceci n’est pas de bon goût,
et j’oserais dire que c’est violer une règle de l’étiquette
de discuter si chaleureusement à notre première rencontre
après quatre ans de séparation.
—Mon cher, tu
as raison, peu important nos idées et nos conviction sur certaines
choses, nous sommes toujours amis comme autrefois. Il faut te dire que
je n’admire pas un homme qui n’a pas ses idées à
lui. Dieu en créant l’homme lui a donné la faculté
de penser; qu’il ne pense pas correctement parfois, c’est
fâcheux, mais le vieux proverbe latin est vrai en tout temps,
humanum est errare. Puis la pensée est une chose si subtile
qu’elle peut prendre des voies bien différentes et parvenir
au même but.
B.—Sais-tu, mon
ami, que cette faculté de penser est vraiment la plus grande
que nous possédions.
D.—Indubitablement.
B.—Oh! que cette
maxime de philosophie est belle, Cogito ergo sum.
D.—Oui, vraiment
philosophique.
B.—Un poète-philosophe
a défini l’homme d’une manière bien simple,
et comme la brièveté est une qualité essentielle
de la simplicité, sa définition est simple et brève:—l’homme
est un penseur, a-t-il dit: Qu’est-ce qu’un penseur?
c’est un être doué de la faculté de penser,
or il y a que l’homme qui la possède.
D.—En vérité,
c’est superbe.
Dufont était
content du petit tour de promenade qu’il avait fait dans le vaste
domaine de la Philosophie par le sentier de la subtilité de la
pensée; il était satisfait de l’effet qu’avait
produit sa tirade brodée d’une magnifique phrase latine.
Boisdoré
n’était pas mécontent de lui-même; son ami
l’avait fait passer par une voie bien familière de la science
des sciences, il avait fait respirer à Albert le parfum de la
fleur de l’existence; il avait su aussi parfaitement se souvenir
de la définition de l’homme par le poète-philosophe,
puis il avait expliqué avec assez d’habileté l’idée
du grand écrivain.
Ils étaient
tous deux à l’époque de la vie où le jeune
homme le plus modeste croit savoir toutes choses, mais ils ne furent
pas longtemps avant d’être désillusionnés.
—Quand penses-tu
te rendre dans ta famille, demanda Boisdoré à son ami
après un moment de silence.
—Eh bien! je
ne sais trop. Le courtier de mon père m’a remis une lettre
dans laquelle il m’annonce que ma mère et lui ont quitté
la Nouvelle-Orléans la semaine dernière pour aller chercher
ma sœur qui est dans un couvent à Baltimore, de sorte que toute
la famille étant absente rien ne me presse d’arriver chez
moi, je passerai probablement une semaine en ville. Je veux me distraire
un peu avant de me livrer à la monotonie et à la solitude
de la paroisse Iberville. Ce pauvre chevalier d’Iberville, s’il
savait quel arrondissement fait honneur à son nom, il n’en
serait pas fier. Vois-tu Boisdoré, je suis incessamment poursuivi
par une kyrielle d’auteurs grecs et latins; heureusement qu’ils
ne sont pas des démons, car je me croirais possédé.
Quelquefois un vers d’Homère ou de Sophocle me passe par
la tête, parfois c’est un vers de Virgile et d’Horace;
il m’arrive souvent de me surprendre en Grèce assistant
au fameux débat de Démosthènes et d’Eschine
pro corona. J’admire beaucoup ces vieux piliers de la littérature
grecque et de la littérature latine, je considère même
tous ces auteurs comme de vieux amis, mais malgré mon admiration
et mon amitié pour eux, cela devient ennuyeux de ne pouvoir penser
à autre chose, c’est pourquoi je voudrais pouvoir les éloigner
un peu de mon esprit au moins pendant quelque temps avant d’aller
chez moi.
—Quand va-t-il
finir, pensait Boisdoré, quelle volubilité!
—Je suis bien
aise d’apprendre que ton seul objet en contemplant un plus long
séjour à la Nouvelle-Orléans est de t’y recréer,
mais si tu pouvais te distraire à la campagne, aurais-tu quelque
objection à le faire?
—Ma foi, nullement.
—Et bien, bel
ami, fais-moi le plaisir, chemin faisant, de t’arrêter chez
moi et tu ne partiras que lorsque l’ennui s’emparera de
toi.
—En vérité,
tu es trop aimable. Tu demeures toujours à St. Jacques?
—Oui, mon père
possède toujours la même plantation; elle a reçu
le baptême depuis ta dernière visite, nous l’avons
nommé Hiawatha d’après le héros du dernier
grand poème de Longfellow.
—Je me souviens
de l’endroit comme si j’y étais allé hier.
Le temps s’écoule si rapidement que je puis à peine
me persuader qu’il y avait quatre ans que j’avais quitté
la Louisiane.
—Nous partons
demain soir à bord de l’Eclipse; c’est le
plus beau bateau qui parcourt les eaux du Mississippi et puis, il porte
la malle, il marche bien, je pense qu’il nous débarquera
avant minuit. Mes sœurs m’ont dit qu’elles avaient décidé
deux ou trois de leurs amies à venir passer quelque temps avec
elles; ces demoiselles sont charmantes, elles prennent le bateau avec
nous, de sorte que le voyage, tu le vois, seulement le voyage devrait
suffire pour que tu me donnes une réponse favorable.
—Ces demoiselles
ne sauraient être autrement que charmantes, puisqu’elles
sont les amies de tes sœurs. Je te remercie de ta cordiale invitation
et je l’accepte avec d’autant plus de plaisir que j’ai
trois objets en vue: —le devoir, l’utile et l’agréable.
—Voilà
une rare combinaison.
— "Je me
prescris la loi que le devoir m’impose." Il est de mon pouvoir
de me rendre utile lorsque la chose est en mon pouvoir, et si mes services
te sont acceptables…
—Comment donc!
—Je contribuerais
très volontiers de toutes les manières possibles à
rendre le voyage agréable à ces demoiselles; je me constitue
ton collaborateur et ton imitateur dans cette galanterie chevaleresque
que tu pratiques depuis ton enfance, cet art si bien apprécié
par la société. Alors compte-moi au nombre des passagers.
Le bateau dis-tu part à cinq heures, bien je serai à bord
à quatre heures et demie.
—Si je possède
l’art de galanterie chevaleresque, bel ami, toi, au moins, tu
manies en maître celui de faire un compliment. Vraiment je suis
heureux que tu sois des nôtres demain soir, mais si cela peut
t’être agréable viens nous rejoindre à la
résidence de mon oncle M. Alvignac, au coin des rues St. Louis
et Remparts, à quatre heures et nous irons au bateau tour ensemble.
—Cela me sied
à ravir.
—Je suis fâché
que nous ayons à sortir ce soir, car je t’engagerais à
venir passer la soirée avec nous.
—Trop de bonté,…
je te remercie de ton aimable intention, mais moi aussi j’ai un
engagement qu’il me serait impossible de rompre. Alors à
quatre heures demain.
—A quatre heures.
Ils se séparèrent.
Dufont n’a
pas changé, pensa Boisdoré, il est d’une nature
un peu exaltée, on lui a rempli la cervelle de quelques parcelles
de littérature de toutes les langues et on lui a fait négliger
les sciences, puis je suis persuadé qu’il vient de lire
Donquichotte, car il ne parlerait pas de galanterie chevaleresque. Tout
de même, Dufont est un ami d’enfance, je l’estime
beaucoup.
Quelques minutes
après, Dufont entrait à son hôtel et Boisdoré
allait rejoindre sa famille chez son oncle.
CHAPITRE IV.
Alice et Divine
avaient vu venir leur frère; elles s’étaient empressées
d’aller lui ouvrir.
DIV.—Armand,
nous avons bonne nouvelle à t’apprendre.
AR.—Ah! et quelle
est cette nouvelle?
ALICE.—Comment
Armand!
AR.—Je ne puis
imaginer à quoi vous faites allusion.
DIV.—Assurément
tu ne ferais pas un fort bien devin, ni un nécromancien. As-tu déjà
oublié que nous devions essayer d’amener trois de nos amies avec
nous? Eh bien! toutes les trois se sont décidées à
venir.
AR.—Je ne songeais
pas dans le moment; la nouvelle est ravissante, mais en vérité
ce n’est que le tiers d’une nouvelle: car je savais déjà
que Mlles Louise et Félana Saluque venaient, et j’avais aucun doute
que Mlle Agnès Wasback ne vînt.
ALICE.—Le petite
Agnès est si charmante. Oh! je l’aime tant.
DIV.—Comment
savais-tu que les demoiselles Saluque s’étaient décidées…?
AR.—Je viens
du bureau de leur père. —A mon tour maintenant de vous annoncer
une nouvelle; ce n’est pas la fraction d’une nouvelle, mais une nouvelle
tout entière.
—Un mariage!
s’empressa de répondre Alice. —Divine, ma chère, je te parie
que c’est une de ses anciennes des vacances dernières qui épouse
un millionnaire.
DIV.—Un Marquis
tout frais d’Europe, qui n’a pas eu le temps de s’américaniser.
—Mes précieuses
petites sœurs, il faut avouer que vous êtes au moins à cent
lieues de deviner. Ce n’est pas la chose la plus surprenante, la plus éblouissante,
la plus inouïe, la plus digne d’envie, etc., etc., mais malgré
cela, vous serez obligées de faire comme M. de Coulange— jeter vos
langues aux chiens.
ALICE.—Je m’empresse
de la leur jeter afin d’éteindre ce feu d’anxiété
qui me brûle de savoir.
—Feu de curiosité,
tu veux dire.
ALICE.—Enfin
soit dit, feu de curiosité, pour te faire plaisir, Armand;
maintenant laisse-nous savoir ce que tu as à nous dire.
AR.—Ecoutez:
je viens de rencontrer un de mes vieux amis, vous ne sauriez vous imaginer
qui — Albert Dufont.
—Albert Dufont!
s’écrièrent simultanément Divine et Alice.
—Oui, il fait
le voyage avec nous et s’arrête pour passer quelques jours à
Hiawatha.
DIV.—Vraiment,
ce sera charmant, comme je serai contente de voir Albert.
ALICE.—Moi-même,
j’éprouverai beaucoup de plaisir à le revoir, mais, vois-tu,
je viens de t’entendre dire Albert tout court. La dernière fois
que nous l’avons vu, nous étions assez jeunes pour prendre cette
liberté, mais le temps a métamorphosé ce jeune Albert
en Monsieur Dufont. Cela me semblera tout de même drôle de
dire Monsieur Dufont.
DIV.—Et moi
de m’entendre nommer Mademoiselle Boisdoré par lui. Mais, que veux-tu,
ce sont des exigences que la société impose; elle est parfois
sévère, mais pour s’en montrer digne, il faut courber respectueusement
la tête et accepter ses doctes préceptes.
ALICE.—Cependant,
il me semble qu’il serait si naturel d’être envers lui comme autrefois,
c’est-à-dire, d’agir avec la réserve prescrite par la bienséance,
dénuée des cérémonies inutiles entre amis;
mais, comme tu viens de le dire, la société est très
exigeante.
La conversation
s’engagea fort longtemps sur M. Albert Dufont, la société,
le voyage, etc.
Le soir, au
moment de sortir, Albert regrettait d’avoir promis une visite à
M. Deville; il ne se sentait pas d’humeur à se présenter
en société. Quoiqu’il n’aimât pas d’habitude la solitude,
elle lui offrait en ce moment beaucoup d’attraits. Il aurait éprouvé
bien du plaisir à jouir des impressions du beau passé; il
se serait plu à cueillir un à un les pétales des roses
qu’il avait autrefois effeuillées; il aurait voulu s’arrêter
et jeter un coup d’œil sur le chemin qu’il avait jusqu’alors parcouru,
pour ne le revoir que dans son souvenir; mais promesse faite est chose
sacrée.
M. Deville était
toujours très particulier à n’inviter chez lui que les gens
les plus distingués, mais à première vue la physionomie
fraîche, l’œil pénétrant et l’air intelligent de Dufont
l’avaient frappé. Il avait deux filles à marier, comme tout
bon père de famille doit le faire, il avait tramé un petit
coup d’état en invitant Albert, car il savait que son père
avait beaucoup de moyens. Les deux demoiselles Deville étaient bien
gentilles, mais leurs charmes physiques n’étaient pas suffisamment
aimantés pour avoir un attrait particulier même pour un jeune
homme disposé à l’amour comme Albert, surtout à la
première rencontre.
Dufont reçut
un accueil amical, et il passa néanmoins une soirée très
agréable. Ces jeunes filles étaient d’une intelligence supérieure,
et leur éducation était plus profonde que celle de la plupart
des personnes du beau sexe, ce qui contribua beaucoup à l’agrément
qu’Albert éprouva; aussi en prenant congé de la famille,
il promit, croyez-le sincèrement, une seconde visite prochainement.
CHAPITRE V.
Le lendemain, Albert
fut ponctuel; quatre heures venaient de sonner à l’horloge
de la cathédrale lorsqu’il se présenta chez M. Alvignac.
M. et Mme Boisdoré eurent beaucoup de plaisir à revoir
leurs jeune ami, et les deux jeunes filles étaient charmées
de rencontrer le compagnon d’enfance d’Armand. M. Alvignac
fut heureux de recevoir chez lui le fils d’un ami. Mille et une
petites choses plaisantes se prêtèrent à la conversation
de nos amis, vieux et jeunes.
Deux voitures
étaient à la porte, où l’on attendait deux autres.
Il ne restait plus qu’un demie-heure; M. Boisdoré devenait impatient;
mais elles durent bientôt signalées, venant l’une de l’Esplanade,
l’autre de la rue du Canal, la première contenant Félana,
Louise Saluque et leur frère, et la seconde, Agnès Wasback
et son père. Aussitôt que M. Dufont fut présenté
à tout le monde, le joyeux cortège se mit en marche. M. et
Mme Boisdoré prirent place dans une voiture et Albert, Armand et
ses sœurs dans l’autre.
Maintenant,
M. le lecteur, si vous et moi nous nous embarquions, nous ferions un bien
agréable voyage.
Les bateaux à
vapeur qui parcourent nos rivières sont différents de
ceux de tout autre pays; ce sont des édifices flottants construits
sur de spacieuses cales. Un pont immense couvre toute la superficie
de cette partie qui sert à déplacer l’eau. Ce pont
n’est autre chose que le rez-de-chaussée de l’édifice
flottant; il est consacré en grande partie à la distribution
des machines. A la proue est un mât proportionné à
la longueur du bâtiment. Supportés sur des pièces
de bois et de fer sont construits deux étages. Le premier s’étend
de la poupe jusqu’à quelque distance du mât qui domine
la proue, et le second est à peu près un tiers de la longueur
du premier et mesure généralement de quinze à trente
pieds de largeur. Au-dessus de ce second étage, vers le centre,
s’élève une maisonnette en forme de belvédère
qui contribue beaucoup à l’élégance de la
construction; c’est la cabine du pilote.
Les immenses
roues qui servent à mouvoir le bateau sont situées à
mi-distance entre le centre et la poupe. Toute cette construction est dominée
par deux magnifiques cheminées qui combinent de justes proportions
avec le goût du dessin.
Le premier étage
est entouré d’une galerie beaucoup plus spacieuse à l’avant
que sur les côtés; au centre s’élance un large corridor
de toute l’étendue du bateau et les nombreuses cabines communiquent
avec cette pièce centrale et les galeries. Le second étage
est réservé exclusivement à l’usage des officiers.
L’Eclipse
était le roi de son temps; ses vastes proportions, son élégance,
sa vitesse contribuaient à confirmer le titre que l’opinion publique
lui avait concédé.
A l’heure fixée,
l’Eclipse reculait de son poste à la tête de la rue
du Canal, où s’était réunie pour voir partir le palais
flottant, une foule composée de curieux et de personnes qui étaient
venues dire un petit mot d’adieu aux nombreux passagers qui s’étaient
embarqués.
Des moulures
fines et de bon goût ornaient l’extérieur ainsi que
l’intérieur du bateau; des peintures éclatantes
(imitation de cuivre) envoyaient un reflet de lumière qui ne
permettait pas à l’œil de les contempler sans peine. Par
un jour calme, lorsque le soleil était dans tout son éclat,
la surface de l’eau renvoyait les rayons de lumière reflétés
par ces peintures cuivrées; cela donnait au bateau l’apparence
de voguer dans une atmosphère de feu. Lorsqu’il était
lancé à toute vapeur, la rivière semblait, à
quelque distance en avant, s’abaisser, comprimer ses eaux en signe
de respect envers sa majesté l’Eclipse.
La plus grande
partie des passagers étaient sur les galeries de devant. Un dernier
regard vers le port, un dernier salut, et nos voyageurs se dirigèrent
du côté opposé. Le capitaine, les officiers s’empressèrent
de venir en aide aux jeunes gens en présentant des sièges
à ces dames. Ils s’assirent tous en groupe. Le temps se passa ainsi
en conversation agréable et badine. Les dernières heures
d’une journée d’été semblaient longues.
"Le soleil va
bientôt disparaître à l’horizon," dit Albert. Si nous
montions sur le toit pour voir son coucher, ce doit être poétique.
—L’idée
n’est pas mauvaise, monsieur, répondit Mlle Félana Saluque.
La brise est sans doute bien agréable là-haut, puis vous
pourrez nous donner un impromptu, une invocation au soleil.
—Mademoiselle,
je me défends avec mon faible, et je crois qu’il doit être
suffisamment puissant pour me rendre vainqueur. Le poésie est
mon point faible, je suis grand admirateur de la langue des dieux; mais,
a dit justement Boileau, "l’art est difficile." J’ai souvent
essayé de façonner quelques vers, mais il m’est
impossible d’obtenir le moindre succès, pour moi Pégasse
est rétif. Mais vous, Mademoiselle Saluque, vous pourriez nous
faire le plaisir de composer un poème sur le sujet que vous vouliez
m’imposer. Voyez ce petit nuage aux franges d’or, puis ce
rayon pale qui le travers, n’est-ce pas que c’est beau!
FELANA SAL.—Monsieur
Dufont, vous possédez la modestie d’une jeune fille.
ALICE BOIS.—Une
violette qui n’ose se montrer.
AGNES WASH.—Ce
coup d’œil est soul-inspiring comme on dirait en anglais, et si
Mme Austen avait proposé un sujet comme celui-ci à Cowper,
le Task serait probablement moins long et plus poétique.
LOUISE SAL.—Je
ne sais trop, le sujet étant différent, si le poème
eut été moins long, car il faut vous souvenir que ce malheureux
Cowper était amoureux, et l’amour est une maladie qui délie
la langue et donne de vastes proportions à l’imagination.
Ils se divisèrent
en plusieurs groupes sur le toit; quelques-uns passèrent leur temps
à se promener sur le vaste pont du bateau. M. et Mme Boisdoré
s’assirent en avant et un troisième groupe se rendit dans le sanctum
du pilote.
Le panorama
toujours changeant et jamais moins pittoresque que présentaient
les rives du grand fleuve, excitait l’admiration de ces jeunes gens qui
sacrifiaient souvent leurs plus douces pensées au culte du beau.
Toutes les rivières
poursuivent dans leurs cours une ligne plus ou moins ondulée,
variant selon la densité uniforme ou accidenté du sol
qui contient leurs eaux, dépendent aussi de la gravitation proportionnée
à la hauteur du plan incline qu’elles doivent descendre.
Quiconque a parfois
voyage sur le Mississippi a du être insensiblement frappe de voir
avec quelle majesté il se déroule entre ses rives, parallèles
dans leurs tours, détours, ondulations et zig-zags,—de plus en
plus pittoresques à mesure que le Père des eaux s’approche
du Golfe du Mexique. Quelquefois dans l’espace d’une vingtaine
de milles, il s’est lance aux quatre points cardinaux pour reprendre
son cours vers le sud.
Nos amis ne
descendaient qu’au moment de souper. Toutes les tables semblaient tristes
excepté celle qu’occupaient nos compagnons de voyage. M. Boisdoré
avait souvent un bon mot à faire entendre, et toute cette jeunesse
avait beaucoup de choses à se communiquer. Armand et Albert semblaient
heureux.
Qu’il est
beau d’être jeune! Quelle allégresse rayonne du regard
avant que les sombres nuages des soucis n’aient plane sur l’esprit.
La vie à vingt ans est une source d’où l’on
ne puise que bonheur et amour; ce n’est pas encore un amour qui
lie une âme à une âme, un cœur à un autre,
c’est un sentiment vague, mais doux comme le souvenir d’un
beau rêve qu’on aurait voulu achever. A cet âge, l’âme
est sensible comme un petit ruisseau dont le moindre zephyr couvre la
surface d’ondulations, le bruit d’une feuille tombante fait
vibrer une corde sensible; le jeune homme s’éveille parfois
d’une longue rêverie et redescend dans le monde matériel
qui l’entoure, alors un soupir le surprend, il en ignore la cause.
Ah! qu’est-ce
donc?
Jeune homme
ne vous effrayez pas, ce n’est que le germe de l’amour qui commence à
féconder la pensée, mais c’est un germe capricieux, quelquefois
il grandit lentement, mais il arrive aussi qu’il parvient à maturité
comme par enchantement.
En voyage, il
est incroyable comme les étrangers se lient entre eux. On y fait
souvent d’agréables connaissances surtout avant d’avoir
franchi le seuil de l’âge mur, alors la méfiance—Acre
fruit de l’expérience—n’est encore qu’une fleur;
ceci s’applique aussi bien aux jeunes gens qu’aux personnes
du beau sexe, mais particulièrement à celles-ci. Laissez
dans une maison seules deux jeunes filles, qui ne s’étaient
jamais vues et en moins d’une journée elles seront inséparables.
Aussi, voyez-vous,
le repas terminé, toutes les dames se trouvèrent réunies
pour la première fois au salon, et chacune d’elles eut
bientôt occasion d’adresser un mot à une voisine,
de demander un renseignement à une autre, tel que le lieu de
destination, de résidence et milles petites questions que la
femme sait si bien poser avec un tact qui met un vernis sur ce qui pourrait
Être une indiscrétion. Est-ce bien tact, est-ce ruse féminine?
Peu importe, c’est une qualité inhérente au sexe
dont l’homme est l’admirateur et souvent le serviteur; mais
la servitude est bien douce lorsque l’âme de celle qui commande
déborde du sentiment le plus tendre pour le serf, car ce cœur
aimant sincèrement ne saurait se servir de son autorité
que pour obtenir un retour d’amour.
En quelques instants
les dames s’étaient présentées les unes aux
autres, et bientôt tout le monde se connaissait. Mlle Divine Boisdoré,
accompagné de M. Dufont, se dirigea gracieusement vers le piano
et commença à exécuter un morceau de la Norma.
Dufont était musicien et savait juger. Quel toucher, quelle précision
de mesure! O quelle expression! elle est vraiment musicienne, pensa-t-il.
On se disait
tout bas, "elle joue admirablement.—Elle a un toucher d’artiste.
—Cette jeune fille possède un talent remarquable. —Ces variations
sont bien difficiles et la mélodie ressort instinctivement et
avec expression."
Dufont était
tout attention, ses yeux étaient rives sur la pianiste; l’éventail
qu’il tenait s’échappa de sa main, il se souvint alors qu’il y avait
longtemps qu’il avait cessé d’éventer.
Divine reçut
une pluie de compliments bien mérités. M. et Mme Boisdoré
furent félicités du talent de leur fille.
La jeune fille
était d’une nature modeste, ses joues s’étaient
légèrement colorées; elle prenait le bras de Dufont
pour se retirer lorsqu’elle fut entourée, chacun la suppliant
de jouer autre chose. Elle allait persister à céder sa
place lorsque sa mère lui fit un signe, elle se remit au piano
cette fois-ci exécutant le Carnaval de Venise par Schouloff.
Le premier vide
se fit parmi nos voyageurs à la plantation Valcour Aime; tout
le monde sortit sur les galeries. Mlle Wasback n’avait jamais
remonté le fleuve si haut, elle était très anxieuse
d’avoir un coup d’œil du jardin qui faisait le gloire de
la paroisse St. Jacques, de l’Etat même et probablement
du Sud entier. Le lune était dans toute sa splendeur et permettait
au regard de pénétrer un peu et d’avoir un faible
aperçu de la magnificence du jardin. Entre deux rangées
d’arbres, on apercevait au loin la résidence princière
de M. Valcour Aime, et une légère brise répandait
le parfum de mille fleurs; on aurait pu se croire victime d’une
illusion. L’Eclipse s’était lance de nouveau
à toute vapeur. Après avoir décrit un grand cercle
autour d’une immense pointe, il s’arrêta au
débarcadère du Collège; il fit ensuite un autre
atterrage au Convent P.O. Les Boisdoré et leurs amis allaient
bientôt arriver à destination. ERRATA. — Dans la livraison
précédente, page 42, lignes 33 et 34, lisez "Armand" au
lieu d’"Albert."
CHAPITRE VI.
A cette époque
de l’année, le fleuve a déserté ses hautes
rives qu’il domine à la saison des crues, et on ne peut
voir, en certains endroits, au-dessus des levées ou digues, que
les maisons qui en sont rapprochées, ou le toiture de celles
qui en sont un peu éloignées.
Albert Dufont
était à causer avec un des commis lorsqu’il entendit annoncer
au pilote par le porte-voix que Hiawatha était le prochain atterrage.
Il se dirigea immédiatement vers le salon et s’adressant à
un groupe compose principalement de ceux qui étaient destines pour
Hiawatha: "Le prochain atterrage est la nOtre."
— "Oui?" prononcèrent
plusieurs voix.
ALICE.—Eh bien!
il faut que nous nous préparions.
DIV.—Nous sommes
assez loin, je viens de regarder.
MME BOISDORE.—Cela
nous prendra encore quelques minutes avant d’arriver, mais nous
ne ferions pas mal de nous tenir prêtes.
AR.—Il y a bien
un an que je suis passé ici, mais je me souviens bien de ces lieux.
Nous venons de perdre le couvent de vue, nous n’en sommes qu’à peine
à un mille; mais je vous connais, il vous faudra cinq minutes pour
ajuster vos chapeaux,—je m’adresse ici à mes sœurs seulement,—cinq
minutes pour épingler un ruban, autant de temps pour mettre en place
un accroche-cœur qui n’en accrochera pas et…
ALICE.—Va-t-il
finir?
DIV.—Tu exclues
ces demoiselles dans l’expression de ta pensée, mais intérieurement
tu n’en penses pas moins d’elles.
AR.—(Tout bas
à Mlle Wasback) Dites à mes sœurs qu’il est inutile qu’elles
se poudrent ce soir, n’est-ce pas, Mlle Wasback?
AGNES.—Of
course, M. Armand, je m’acquitterai de votre commission.
La conversation
se serait prolongée probablement longtemps sur le même
ton si Mme Boisdoré n’était pas intervenue, " Voyons,
mes enfants," dit-elle, "je crois qu’Armand a raison cette fois-ci,
allez vous préparer." Elles obéirent.
Armand et Albert
étaient restés seuls avec Mlle Eliska Landry et Mlle Blanche
Desjois. Albert racontait à Mlle Landry qu’il était longtemps
demeuré voisin des Boisdoré et qu’il pressentait beaucoup
de plaisir à revoir le site où il avait passé les
plus beaux jours de sa vie. Armand entretenait Mlle Desjois d’une manière
qui faisait honneur à un jeune homme tout frais "sorti des écoles.
"J’espère,
Messieurs," dit Mlle Landry, "que vous nous ferez le plaisir de venir nous
voir; Mlle Desjois est ma cousine, nous demeurons ensemble à Donaldsonville."
"Nous demeurons en face de la place d’Armes, répliqua Mlle Desjois."
Armand et Albert
les remercièrent très cordialement de leurs gracieuse invitation
et promirent une visite bien prochaine. "Vous trouverez peut-Être
cela hardi de notre part, dit Mlle Landry, de vous inviter surtout à
la première rencontre…
ALBERT et ARMAND.—
"Pas du tout, Mademoiselle."
BLANCHE.—Il est
généralement de coutume chez les familles créoles
que le père et la mère fassent les invitations, mais c’est
une coutume assez drôle; c’est une restriction sans raison.
ELISKA.—Nous
sommes un peu américaines sous ce rapport.
A quelque distance
de nos jeunes amis était un autre groupe compose de plusieurs
dames et messieurs. Il y avait une dame qui attirait particulièrement
l’attention; elle était sans doute passée du cOté
obscur des quarante ans; elle était mise avec élégance,
elle avait une robe de soie noire moiré, et selon la mode de
l’époque un châle d’étamine brochée
de la même couleur. Elle n’avait cessé de complimenter
M. Boisdoré de sa famille, de ses jeunes amis, surtout d’Armand
et de son ami Albert. Si ces jeunes gens l’avaient entendue, ils
eussent peut-Être beaucoup apprécié ces compliments
venant d’une personne qui n’avait d’autres attributs
de la jeunesse que les doux souvenirs qu’elle avait entassés
dans la mémoire; mais ils eussent été dans l’erreur,
car c’était Mme Landry, la mère d’Eliska,
et dans de telles circonstances les mères ont le privilège
de transformer en compliments les sentiments de leurs filles, et souvent
ceux qu’elles voudraient qu’elles eussent.
L’air retentit
soudain de trois coups, puis d’un quatrième son prolongé
des sifflets sonores, et harmonieux de l’Eclipse.
Toutes ces dames
quittèrent leurs cabines. Ils se dirigèrent tous vers
le devant du bateau, accompagnés de plusieurs des personnes avec
lesquelles ils s’étaient plus intimement liés pendant
le voyage.
Le son aigu
et rapide de plusieurs clochettes se fit entendre; c’étaient les
signaux du pilote au mécanicien pour lui faire discontinuer le mouvement
des machines; elles lancèrent deux ou trois forts échappement
de vapeur qui furent répercutés dans le lointain et ses grosses
roues cessèrent de se mouvoir. Le léger tremblement occasionné
par le contact de ses roues avec l’eau n’était plus sensible. Pour
les passagers l’illusion était parfaite, l’Eclipse était
immobile, le rivage venait à sa rencontre. Le coup d’œil était
magnifique, ou entrevoyait la résidence au travers des arbres qui
occupaient quatre rangées dans la cour. Non loin du rivage était
une grand bâtisse oblongue en brique. Sur le mur faisant face au
fleuve, en grandes lettres blanches, était écrit le nom de
la plantation Hiawatha. A quelque distance de cette bâtisse
étaient des saules; la nature semblait les avoir oubliés;
ils prenaient toutes les formes excepté celle de l’élégance.
Le bateau avait
atterri.
Les ponts, à
cette époque, n’étaient pas suspendus et mus par
des poulies comme ils le sont de nos jours, il fallait force d’hommes
pour pousser ces massives charpentes afin d’’établir
communication avec le rivage. Le spectacle était beau à
voir; une trentaine de matelots s’efforçaient tous en même
temps, à intervalles inégaux, proférant tous à
chaque reprise un long cri plaintif qui les aidait à développer
leurs forces simultanément. Le pont ou stage comme disent nos
créoles est en place; la bande joyeuse descend.
Nos jeunes amis
étaient contents d’être arrivés, cependant ils ne voyaient
pas sans regrets s’éloigner le bateau. Un léger brouillard
flottait sur le fleuve; l’Eclipse semblait reposer légèrement
sur cette brume plutôt que de glisser sur l’eau.
La nature à
demi voilée par les charmes d’une nuit d’été resplendissait
de beauté; sa verdure était plus tendre et les ombres de
ses arbres imparfaitement distinctes étaient propres à rappeler
celles que la tristesse engendre et envoie planer sur l’esprit sous diverses
formes. Le ciel était perlé d’étoiles, ou plutôt
des myriades d’astres scintillants se détachaient distinctement
du firmament; l’œil s’arrêtait aux limites de l’espace visible,
pénétrant jusqu’aux régions de l’infini. Qu’y a-t-il
qui élève plus l’esprit qu’une belle nuit d’été?
l’âme se sent transportée par une force de gravitation irrésistible
vers un point central que l’imagination la plus féconde ne saurait
placer, et d’où rayonnent tous les attributs du Créateur.
Celui qui est
sensible à ces beautés a un vide dans le cœur, il lui manque
un élément nécessaire à la jouissance d’une
des plus nobles facultés de l’esprit: le culte du beau.
L’économe,
M. Henri Talbourg, attendait au débarcadère avec deux servantes
de maison, Annette et Marie-Louise; deux domestiques arrivaient dans une
charrette pour transporter les malles. L’un d’eux descendit précipitamment
de la charrette et courut vers Armand le chapeau à la main. "Ti
mait’e" dit-il, faisant une demi [sic] génuflexion.
"Tiens c’est
toi Dick," répliqua Armand, "es-tu content de voir ton petit maître?"
—Et oui ti mait’e,
mo’ crois ça si mo’ content!
Armand lui avait
offert la main; le jeune esclave tremblait de joie, il faisait pirouetter
son chapeau au bout de l’index de la main gauche, tandis que de l’autre
il touchait respectueusement la main d’Armand. Dick pouvait avoir seize
à dix-huit ans; il avait les traits assez réguliers, son
teint était jaune cuivré. Il appartenait à Armand,
c’était un présent de son père. C’était la
coutume chez beaucoup de familles de donner à chacun des enfants
un esclave, et ceux-ci étaient généralement des sujets
privilégiés.
AR.—Viens me
voir demain matin.
DICK.—Oui ti
mait’e, mo sra là.
Ils se mirent
enfin en mouvement; chemin faisant, M. Boisdoré s’informait de son
économe des progrès de la plantation, tandis que Mme Boisdoré
posait une kyrielle de petites questions au sujet du ménage. Mme
Talbourg s’était occupée de la maison pendant la journée,
tandis que le soir M. Talbourg envoyait un homme de confiance en prendre
soin. Ces esclaves semblaient vraiment heureux de voir leurs maîtres
de retour. Armand s’était approché du groupe que formaient
sa mère et les deux servantes et demanda à Annette comment
se portaient Fulton et Muti.
—J’vous
dis, m’sieur, répondit-elle, y sont gras, y sont bien,
y vont vous r’connaît’e, ptit mait’e, et oui
et oui tu mait’e.
Mlle Wasback,
qui avait entendu la question d’Armand, demanda à Alice Boisdoré
si son frère s’informait de quelques esclaves favoris.
ALICE.—Divine,
ma chère, écoute un peu ce que veut savoir Agnès.
Armand vient de demander à Annette des nouvelles de Fulton et
de Muti; Agnès désire savoir si ce sont des esclaves favoris.
Toutes deux ne
purent comprimer un éclat de joie.
DIVINE.—(Riant
encore.) Ce sont ses chiens, et deux beaux échantillons de la race
canine.
ALICE.—Il faut
vous dire, Agnès, que mon frère a des idées de vieux
garçon.
AGNES.—Vous
êtes trop méchante, Alice. Monsieur Armand, entendez-vous
de que dit votre sœur.
AR.—Oui mademoiselle,
mais elle ne vous a pas communiqué le secret de son amitié
la plus sincère; elle a un attachement particulier pour un vieux
chat.
ALICE.—O Armand,
je veux…
AR.—J’ai baptisé
son vieil ami Rémond, c’est le mon d’un de ses anciens beaux et
il lui ressemble beaucoup, avec cette différence que Rémond
Cattus a une formidable moustache et que Rémond Bipède
ne chérit que l’espoir de pouvoir en jour en caresser une.
ALBERT.—Vraiment
Armand, Mlle Alice aurait cause de se fâcher avec toi.
DIV.—Si vous
plaidez contre Armand, vous vous exposez à de terribles représailles
de la part de mon frère, il possède un tel esprit de contrariété
qu’il pourrait bien prendre la liberté de trouver quelque ressemblance
entre vous et quelque membre de la race quadrupède.
AR.—J’ai toujours
éprouvé beaucoup de plaisir à saisir des ressemblances;
du reste, je crois que chacun le fait instinctivement. La mémoire
et l’intelligence sont en rapport l’une avec l’autre. L’intelligence est
sujette à des divisions, elle est rarement possédée
par l’homme d’une manière purement et essentiellement générale;
une division ou subdivision prévaut toujours sur une autre. Il en
est de même de la mémoire, elle est la plus grande source
d’où jaillissent les souvenirs, elle fournit en plus grande quantité
ceux qu l’esprit a plus d’aptitude à retenir. La mémoire
est le miroir du passé, il reflète selon l’angle d’incidence.
ALBERT.—Si tu
ne fais attention, tes pieds vont faire un angle de flexion au bas de
la levée.
En droite ligne
avec la porte cochère et le centre de la résidence la
batture avait été élevée jusqu’au
niveau de la levée; sur ce tertre était un élégant
pavillon ouvert, entouré de saules. Un escalier balustre servait
à descendre la levée. Les bancs qui se trouvaient dans
le kiosque étaient si engageants que cette jeunesse ne put résister
à la tentation, ils y stationnèrent un instant. Enfin
ils se remirent en marche; ils s’approchaient de la maison. Le
parfum de l’olivier, du jasmin, de la rose, du chèvre-feuille,
de la belle de nuit se berçaient lentement sur les ondulations
d’une légère brise. Pour Armand, ces senteurs se
reliaient étroitement aux modulations d’une voix intime.
Des paroles prononcés par une voix dont l’intonation, l’articulation
sont familières, changent le cours de la pensée, transportent
l’esprit en des lieux lointains, et font renaître les idées
et les sentiments que le passé avait enseveli dans le tombeau
de l’oubli. Ce mélange de parfums avait créé
une révolution dans la pensée d’Armand; tout ce
qui l’entourait s’était soustrait à sa pensée,
il vivait de nouveau des beaux jours du passé, il jouissait des
incidents qui ne s’étaient présentés à
sa mémoire depuis des années, il entendait la voix flûtée
de son petit ami Albert lui raconter quelqu’action de prouesse
enfantine. Il venait de poser les bases d’un gigantesque édifice
que sa mémoire allait ériger avec les matériaux
de ses souvenirs, lorsqu’il se trouva en face de la porte du parterre;
il l’ouvrit sans que le mouvement mécanique de son bras
détournât sa pensée, mais son nom prononcé
par Mlle Félana Saluque le fit revenir dans le monde des réalités.
Ils arrivèrent
enfin à la maison. Mme Talbourg avait fait préparer un léger
souper; la table était mise. Mme Boisdoré les y fit placer
immédiatement afin de prendre quelques rafraîchissements,
car la nuit était avancée, il était minuit passé.
Cette collation terminée, Armand dit à son ami:
—Eh bien, Albert,
retirons-nous, car ces demoiselles doivent être fatiguées.
—Tu as raison,
Armand, je pourrais passer des heures encore parmi ces dames sans songer
à la fatigue, mais il ne serait pas juste de les retenir plus longtemps.
Le compliment
d’Albert avait bien porté, un sourire effleura les lèvres
de toutes ces demoiselles.
—Il ne serait
pas difficile de deviner que vous êtes d’origine française,
M. Dufont, dit Agnès Wasback.
AL.—Pour quelle
raison, mademoiselle?
AGNES.—Car vous
possédez à merveille l’art de faire un compliment.
LOUISE S.—Le
compliment fait partie de la nature d’un Français et Monsieur est
Français d’origine et d’éducation.
AL.—Croyez-moi,
je parle selon mes sentiments; l’expression de la pensée est le
fruit de l’esprit; les sentiments sont les impulsions du cœur.
AR.—Je vous
prie de nous excuser, nous avons l’honneur de vous souhaiter le bonsoir.
AL.—Nous vous
souhaitons aussi de beaux rêves.
AR.—Et surtout,
ne vous oubliez pas (s’adressant à Albert). Viens, je vais te conduire
à ta chambre.
AL.—Je suis
à te ordres.
MME BOISDORÉ.—Armand,
où vas-tu?
AR.—Albert et
moi, nous nous en allons chez nous, je vais le conduire à sa chambre,
et moi je vais à la mienne.
M. B.—Il se
pourrait qu’il y eût quelques changements depuis un an.
AR.—Ah?
MME B.—Ton père
ira te mettre en possession de tes nouveaux appartements.
AR.—De mes nouveaux
appartements?
MME B.—Mais
oui, nous t’avons fait bâtir un pavillon tout près de la maison;
il te servira de petite résidence privée quand tu auras des
amis avec toi. Il est prêt à vous recevoir dès ce soir.
AR.—Voilà
une nouvelle ravissante.
M. B.—Eh bien,
allons-y, que je vous livre possession selon toutes les formalités
requises.
Le pavillon était
situé au nord de la résidence; il contenait trois appartements,
deux chambres à coucher et un petit salon; cette dernière
pièce avait une galerie étroite de chaque côté
et faisait face à la partie latérale de la maison; non
loin de chacune des galeries était un superbe magnolia grandi-flora
dont le touffu feuillage concédait à regret le passage
à quelques rayons furtifs de la lune qui mitigeaient leurs épais
ombrages.
Albert prit
bien du temps à s’endormir, son esprit comme le papillon qui voltige
de fleur en fleur ne pouvait se reposer longtemps sur le même objet,
il se transportait de la France à la Nouvelle-Orléans, de
Baltimore à Iberville du bateau à St. Jacques, mais comme
le papillon, il revenait toujours à ses fleurs choisies. Plusieurs
impressions s’étaient faites dans son esprit, et l’image de Divine
s’y était gravée. Il la contemplait encore assise au piano,
il entendait les notes douces et perlées se déroulant sous
ses doigts agiles; elle interprétait si bien la pensée de
Bellini, puis la musique a des charmes irrésistibles. Il sentait
son cœur se dilater, c’était sans doute l’effet d’un magnétisme
qui émanait de l’âme de Divine, car dans tout ceci elle était
l’objet prédominant de sa pensée. Elle n’avait que dix-huit
ans, elle était la personnification de la beauté créole;
son œil vif et pénétrant avait parfois une tendance à
la mélancolie, ses cheveux chatain-noir encadraient une figure mignonne,
son regard était nuancé à proportions égales
d’ardeur et de douceur, sa voix se prêtait facilement aux modulations
essentielles à l’expression parfaite de la pensée, son sourire
était rapide mais reflétait si bien la joie de l’âme
que, semblable à l’éclair, il était sensible à
la vue après s’être effacé.
Après
avoir analysé la beauté de Divine, Albert passa à
celle d’Alice, il les comparait l’une à l’autre, et lorsqu’il trouvait
un trait particulier dans la physionomie d’Alice, il contemplait de nouveau
sa sœur afin de trouver son égal ou quelque chose qui pût
le contrebalancer.
La ressemblance
était assez remarquable entre les deux sœurs; Alice était
l’aînée de la famille, elle pouvait avoir vingt-deux ans.
Elle avait une chevelure d’ébène et un teint rosé.
Ses yeux coupés en amande étaient ravissants, son regard
était pénétrant sans être perçant; le
ton de sa voix, quoique doux, était plus positif que celui de Divine.
La lèvre inférieure était un peu comprimée
aux coins, mais le sourire en l’effleurant se plaisait souvent à
y imprimer son charme irrésistible qui semblait se complaire à
languir sur un objet si tendre. Elle avait le front élevé,
et ses sourcils arqués un peu rapprochés diminuaient gracieusement
en largeur et finissaient en une ligne aux extrémités les
plus éloignées. Albert, non content d’analyser les beautés
physiques des deux jeunes filles, essaya même de pénétrer
jusque dans les profondeurs de leur caractère et d’y établir
des différences et des points d’accord. La chose n’est pas impossible,
elle est pratiquée journellement par des personnes qui ont une grande
conscience du monde, en conséquence d’un contact continu pendant
de longues années; cette faculté de juger de prime abord
est le fruit de longues et fréquentes observations, de l’étude
de la nature humaine, mais de la part d’un jeune homme sortant des écoles,—entreprise
futile.
Aux rayons argentés
de la lune avait succédé la lumière éclatante
d’un soleil de juillet; le gazon était perlé de cristaux
de rosée, une vapeur presqu’invisible se distillait de cette humidité
que la nuit répand avec ses ténèbres; le moqueur se
berçait gracieusement sur les branches du magnolia et semblait fier
de se faire entendre; sa voix douce, perlée, saccadée, déroulait
un chant varié et nuancé des bizarreries les plus heureuses.
Le petit pape au riche plumage faisait éclater sa joie en un ramage
doux et flûté; du faîte du pacanier retentissait le
cri lugubre et plaintif du coucou; le coq parfois rassurait le voisinage
de sa présence et Fulton et Muti joignaient leur voix au grand concert
qui fêtait l’arrivée du jour.
Le ciel était
d’un azur sans tache; le parfum des fleurs les plus rares languissait encore
dans l’air mû par une légère brise.
Il y avait en
tout ceci un charme irrésistible. Quiconque en jouit pendant longtemps
s’y accoutume, mais après en avoir été privé
pendant longtemps on sait en apprécier la beauté; on détache
alors du passé les chaînons de l’absence pour lier le présent
aux souvenirs les plus agréables et les plus frais.
Armand était
éveillé depuis longtemps sans peut-être y songer;
il avait complètement oublié le présent, son esprit
se nourrissait des plus heureux incidents d’autrefois; il passait
en revue, tournant retournant les trésors les plus précieux
de sa riche mémoire, embellis par un mirage que produit souvent
une longue période e temps lorsque l’imagination nous permet
de jouir des lieux qui nous sont chers. Enfin après une longue
excursion dans les voies des Doux Souvenirs il s’était
trouvé au point du départ’ il était assis
à côté de Mlle Wasback, et tout en causant avec
elle il faisait boucler sur l’index de la main gauche une mèche
de ses beaux cheveux couleur d’ambre quand soudain quelque frappa
à la porte. Armand fit un saut dans son lit; sa pensée
avait été révolutionnée. Mlle Wasback avait
disparu comme une vision, mais ô bonheur! la boucle de serait-elle
restée roulée autour de son doigt? —Il y avait sans doute
quelque chose, mais ce n’était qu’une frange du couvre-pieds.
Armand était revenu à lui-même. C’était
Dick qui venait, selon la coutume créole, porter le café
aux deux jeunes seigneurs du pavillon. Armand entra, suivi de son esclave,
dans la chambre de son ami.
— "Bonjour Armand,"
dit Albert.
—Salut! bel
ami,—je ne te croyais pas éveillé.
—Mais oui, il
y a longtemps que j’ai congédié Morphée.
—Ses pavots
t’ont-ils été agréables?
—On ne saurait
plus, ils ont endormi les fatigues d’hier et reposé l’esprit qui
était surchargé des plaisirs d’une des plus agréables
soirées que j’aie passée dans toute mon existence.
—Alors tu as
joui d’un sommeil bienfaisant; mais tu n’as pas souffert de la chaleur.
—J’ai suivi
ton conseil, j’ai laissé mes persiennes ouvertes, et une brise plus
douce que l’haleine des dieux m’a caressé le front toute la nuit.
—J’avais souvent
eu occasion de remarquer que ton esprit avait une tendance à l’idéalisme,
et j’en suis convaincu; je ne veux pas dire pas idéalisme cette
doctrine qui est l’évaporation de la tête de certains philosophes
qui nient la réalité des choses et n’accordent l’existence
qu’à la pensée, j’emploi ici ce mot dans le sens du beau
et de l’agréable; bref, tu dois avoir une voix dans le conseil des
muses.
—Si elles m’accordent
une voix, ce ne peut être autrement que par ton intermédiaire,
car je sais que tu es leur favori.
—Voyons, revenons
à notre sujet; puisque tu étais éveillé depuis
longtemps, pourquoi ne m’as-tu pas appelé, je me serais levé
depuis longtemps, mais je craignais que le moindre bruit ne rompît
ton sommeil.
—Si je m’étais
ennuyé, je me serais permis de t’appeler, afin de me distraire,
mais le gazouillement des oiseaux a captivé mon attention pendant
longtemps, puis je me suis levé pour regarder notre ancienne résidence.
Alors je me suis plongé en de longues réflexions, et lorsque
tu es entré, j’étais sur les bornes de la mélancolie;
je suis bien aise que tu m’en aies retiré.
L’amour a dû
naître d’un rêve, car quiconque vient en contact avec lui ne
vit plus que de visions, que de l’idéal.
Prenons congé
de nos amis pendant quelques instants, et laissons-les questionner Dick
sur le sujet chasse, fusils, chiens, etc, etc., et donnons-leur le temps
d’organiser une partie bientôt.
Le réveil
de ces jeunes filles présente une idée charmante; c’est
un point autour duquel gravite l’idéal, le beau, la poésie
pure, simple et fraîche,—c’est tout un petit poème.
N’oubliez pas, cher lecteur, que notre connaissance avec elles
n’est pas de plus longue date que la vôtre; c’est
la raison que nous offrons de pouvoir sonder encore toute la profondeur
de leurs pensées. Essayer de donner des détails minutieux
des sentiments, des idées de chacune d’elles, serait tenter
l’impossible. Confinons-nous donc dans les limites du possible,
rétrécissons encore le cercle de deux degrés afin
de discerner la réalité du vraisemblable.
Après
une nuit riche en songes, elles étaient étrangères
dans ce monde de tristes réalités; elles appartenaient
à une sphère plus élevée de la création,
leur présence dans ce monde des mortels leur semblait l’œuvre
de quelque mauvais esprit envieux de leur doux sort.
La gaîté
sans trêve et la folle joie sont les qualités essentiellement
caractéristique de la jeune fille; elle puise ces sentiments
d’une source intarissable. Cette même source par la force
des circonstances, et à l’aide du temps creuse et pénètre
jusqu’au stratum de l’amour; alors jaillissent des flots
de bonheur trop volumineux, ils exercent une force d’expansion
mal proportionnée et les regrets s’en suivent; ces regrets
sont les précurseurs des souci.
Mais nos jeunes
amies devaient ignorer longtemps encore le chagrin et les peines; le
présent pour elles n’avaient que des charmes, l’avenir,
ah! c’était l’utopie où elles devaient cultiver
les plus tendres espérances!
CHAPITRE VII.
Le dimanche à
la campagne est une journée que l’on trouve généralement
longue et l’on a recours à tous les moyens possibles pour
faire passer le temps. L’église paroissiale est à
une douzaine de milles de Hiawatha. Pour la plupart du monde, même
ceux qui ne sont pas pieux, aller à la messe le dimanche est
chose toute naturelle, car la place de l’église,—terrain
faisant face au saint lieu,—est un endroit où on voit beaucoup
de monde. A défaut de théâtres où le monde
élégant peut étaler ses magnifiques toilettes,
et de parcs et d’avenues où il peut exhiber ses belles
voitures, la place de l’église est un lieu consacré
au culte du luxe. Vingt-cinq ans de ruine et de misère n’ont
pu extirper cette vieille coutume; jugez un peu jusqu’où
les gens poussaient les choses en 1858, lorsque St. Jacques était
dans tout l’éclat de sa gloire, et que ses planteurs roulaient
dans l’opulence.
Considérant
l’intensité de la chaleur et de la grande opulence, il fut décidé
que quatre personnes seulement représenteraient la famille Boisdoré
à la basse messe, afin d’éviter le soleil ardent de midi.
Pendant les mois d’été beaucoup de paroissiens préféraient
assister à la première messe qui était devenue le
service à la mode pour la saison.
Quelques minutes
encore et les derniers sons de la cloche invitant les fidèles à
entrer allaient se faire entendre; les voitures commençaient à
arriver en grand nombre rivalisant toutes d’élégance.
Sous un des
nombreux katalpas qui forment une avenue de chaque côté de
la place, se tenait un groupe de jeunes gens mis avec élégance
et bon goût. Tout à coup un magnifique carrosse traîné
par une paire de chevaux gris-cendre fut signalé tournant l’encoignure
formée par la pharmacie du village et la voie publique, se dirigeant
vers l’église.
—Quelle est
cette voiture? demanda l’un d’eux.
—C’est le carrosse
de Boisdoré, reprit un second.
—Oui, effectivement,
reprit un troisième d’un ton un peu embarrassé, c’est bien
l’attelage des Boidoré.
—Comment, demanda
le premier interlocuteur en s’adressant au troisième, sont-elles
trois sœurs? je croyais qu’il n’y en avait que deux.
—Elles ne sont
en effet que deux sœurs, mais je présume qu’elle doivent avoir
une amie avec elles.
Les chevaux s’arrêtèrent
à peu de distance du groupes de jeunes gens. Le cocher descendit
lestement et ouvrit la portière. Au même instant en des
jeunes gens s’étant détaché du groupe,—bel
homme, grand, bien proportionné, portant favoris et une moustache
soyeuse s’approcha de la voiture et s’inclinant respectueusement,—
—Bonjour, Mme
Boisdoré, dit-il d’une voix musicale.
—Bonjour, M.
Burjean. —Mlle Wasback, permettez-moi de vous présenter M. Burjean;
Mesdemoiselles Saluque, M. Burjean.
—Je ne m’attendais
certainement pas au plaisir de faire de si charmantes connaissances; ce
plaisir est aussi vif qu’inattendu.
—C’est un fort
grand plaisir pour nous, répondit Mlle Saluque.
—Puis-je vous
être utile en vous aidant à descendre, mesdames?
Un quartet de
"trop aimable, bien aimable, etc," se fit entendre et M. Burjean présenta
une main soigneusement gantée, les fit descendre, les conduisit
jusqu’au portique et alla rejoindre ses amis. Ils étaient silencieux
et semblaient comprimer un éclat de rire.
BUR.—Enfin qu’avez-vous
donc, messieurs?
Ils se prirent
tous à rire.
—Il faut avouer,
dit l’un d’eux, que vous avez fait un beau compliment à Mme Boisdoré.
BUR.—De quelle
manière?
—Comment s’est-il
exprimé? reprit la même voix qui venait de faire la remarque;
oh oui! je m’en souviens.
— "Je ne
m’attendais certainement pas au plaisir de faire de si charmantes connaissances."
—Il paraîtrait,
dit un second, que Mme Boisdoré serait incapable d’être l’intermédiaire
d’une présentation de charmantes personnes à un gentilhomme.
BUR.—Vous interprétez
toujours les chose de la manière la plus excentrique du monde;
j’aurais aimé à vous voir, vous beau faiseur d’esprit,
à ma place, vous en auriez dit de belles si toutefois vous eussiez
eu la présence d’esprit et le courage de dire quelque chose.
—Mon cher ami,
dit le premier interlocuteur, si vous avez des intentions matrimoniales
chez les Boisdoré, j’ai un conseil à vous donner, n’y remettez
jamais les pieds. car si par mégarde un domestique vous introduit
au salon à l’insu de Mme Boisdoré, on vous fera sortir par
une porte de derrière.
BUR.—Sachez,
monsieur, que les gens de bonne compagnie ne se creusent jamais l’esprit
afin de donner une méchante interprétation à un mot
lancé à l’improviste par une voix amis, et la preuve le plus
grande que Mme Boisdoré a pensé différemment de vous,
est qu’elle m’a fait promettre de leur faire visite cette après-midi.
Il est probable
que cette conversation aurait eu des suites redoutables si elle eût
été prolongée quelques instants encore, mais soudain
la voix sonore de la cloche se fit entendre annonçant le commencement
du service divin, et les jeunes gens entrèrent dans l’église.
Pendant que
cette congrégation est absorbée dans le recueillement et
la prière, retournons à Hiawatha pour voir ce qui s’y passe;
il n’y a probablement rien de remarquable, mais les choses les plus insignifiantes
sont parfois très intéressantes.
Après
avoir mis sa bibliothèque, ses chevaux, ses fusils à la disposition
d’Albert, Armand lui avait dit selon la coutume américaine, —tu
sais, Albert, make yourself at home.
Il était
bientôt dix heures, le soleil lançait ses rayons perpendiculaire,
l’air languissait dans le même endroit, car à de rares intervalles,
une très légère brise semblait le pénétrer
sans le déplacer; les feuilles des plantes, des arbres commençaient
à perdre la force qu’elles puisaient de la rosée pendant
la nuit et se courbaient sous l’influence de cette chaleur croissante;
une odeur de verdure et de fleurs imprégnait cet air chaud et devenait
sensible lorsque cette brise se promenait dans l’espace. Les nombreuses
cigales qui s’étaient fait bon gîte dans les beaux arbres
qui ornaient la cour, chantaient joyeusement,—sans doute, des strophes
au travail.
Quoique la résidence
des Boisdoré ne fût pas une villa, elle n’était pas
moins un modèle d’élégance; elle était surtout
confortable; ses vastes galeries, ses appartements spacieux en faisaient
un lieu de délices pendant les mois d’été. Ce n’était
pas une maison à étage, mais elle était considérablement
élevée du sol. Le salon était la pièce centrale.
Trois grande lucarnes dans une toiture élevée contribuaient
à son élégance et donnaient aux mansardes les éléments
nécessaires au confort.
Albert et les
demoiselles Boisdoré étaient au salon, tandis qu’Armand et
son père causaient ensemble sur la galerie. "Il me tarde que ces
dames arrivent, dit M. Boisdoré; il fait déjà chaud,
et en second lieu, je commence à avoir appétit." Il avait
à peine prononcé ces mots qu’il aperçut la voiture
arrivant à la porte.
Ces jeunes filles
avaient été séparées pendant trois heures tout
au plus, et en se revoyant elles eurent milles choses à se dire
et des secrets innombrables à se communiquer.
MME B.—Ces demoiselles
ont bien débuté, elles ont fait la connaissance d’un charmant
jeune homme.
AGNES W.—Et
je puis ajouter, d’un bien beau garçon.
FELANA.—Il est
beau comme un cœur.
LOUISE.—Il nous
a promis de venir nous faire visite cette après-midi; il est si
charmant en vérité que je serais tentée de le demander
en mariage à la prochaine rencontre.
ALICE.—Il serait
peut-être prudent de le prévenir de vos sentiments afin
qu’il ne fût pas surpris en cas que vous vous décidiez
à lui faire cette gracieuse demande.
ARMAND.—Je suis
de l’avis de ma sœur, il ne faudrait pas qu’il fût pris à
l’improviste, car il se croirait peut-être forcé de vous accepter,
il faut au moins lui donner une chance de vous refuser si son cœur s’épanche
ailleurs.
ALBERT.—Afin
d’éviter un embarras passager, un moment d’hésitation, je
vous engagerais à vous exercer d’ici à l’arrivée de
cet heureux jeune homme. Armand et moi sommes à votre service dès
que vous désirerez commencer.
M. Boisdoré
avait été silencieux, il attendait sa chance pour dire un
bon mot. Sa curiosité commençait à être piquée,
il eût désiré savoir le nom du jeune homme en question,
et au risque d’être lui-même accusé d’indiscrétion,
il osa faire la remarque suivante:—
—J’ai souvent
entendu parler de la curiosité proverbiale de la femme, mais je
crois qu’Alice et Divine font une exception, elles n’ont pas pensé
à demander le nom du charmant jeune homme.
AGNES W.—C’est
M. Burjean.
ALICE.—Lequel
M. Burjean? ils sont si nombreux.
MME B.—Rémond.
ARMAND.—C’est
Rémond Bipède; s’il savait tout ce que vous dites de lui,
comme il s’en glorifierait.
FELANA.—C’est
ce monsieur dont vous parliez hier soir?
LOUISE.—M. Armand,
vous êtes un méchant, car je puis vous affirmer que ce monsieur
n’a plus à chérir l’espoir du pouvoir un jour caresser ses
moustaches, comme vous nous disiez hier soir, car il en a une magnifique.
Voyez-vous,
cher lecteur, cette conversation était d’une frivolité sans
pareille, excepté peut-être celle des salons de la haute aristocratie
de nos jours. La société à cette époque, à
part quelques petits points d’étiquette, était bien peu différente
de celle qui se pose en majesté suprême parmi nous. Tout ce
qu’elle requiert d’un homme, est qu’il sache causer agréablement
sur les questions les plus populaires, tel que le dernier bal ou le dernier
mariage, parfois parlera-t-on un peu de théâtre; elle lui
demande quelquefois d’émettre une bonne opinion ou mauvaise sur
des questions qu’elle ne peut apprécier; s’il a des principes basés
sur un bon jugement guidé par une méthode irréprochable,
et qu’il déploie un peu de tact et de talent, en société,
il passera pour un fat; pourquoi, parce que la société est
trop superficielle pour s’occuper de choses sérieuses, elle est
égoïste, elle ne donne pas le temps à ses disciples
de s’instruire, elle aime à voir leurs sourires fascinateurs et
à entendre le bourdonnement de leurs voix, peu importe ce qu’ils
disent. Au reste, la société n’aime pas à mettre en
évidence son peu de connaissances, et les prétentions hautaines
d’une assemblée de mortels ignorants craint de se heurter contre
l’élément savant.
Fidèle
à sa promesse, Rémond Burjean se présenta chez
les Boisdoré vers les trois heures. Il est inutile de dire qu’il
eut un accueil amical de la part de tout le monde, même Armand
le trouva d’une gentillesse remarquable, quoiqu’il rendît
sa sœur Alice nerveuse en feignat plusieurs fois de se tromper en s’adressant
à Rémond, et de dire: "M. Bip… M. Burjean." Mais Armand
n’était pas homme à se laisser prendre dans son
propre piège; il avait tout prévu; il s’excusa en
disant qu’il avait un ami intime du nom de Bippano, et les deux
noms commençants par la même consonne le portait à
prononcer l’un pour l’autre. Mme Boisdoré fronçait
le sourcil et ces demoiselles se pinçaient les lèvres.
Rémond
Burjean était un gentil garçon; il appartenait à une
famille riche et très honorable. Gradué du Collège
Jefferson il y a trois ou quatre ans, il s’était voué à
l’étude de l’histoire en attendant qu’il se décidât
à choisir une profession. Quoiqu’il fût beau garçon
et qu’il possédait une intelligence cultivée, il ne comptait
parmi ses ancêtre aucune divinité, donc il était humain
et conséquemment devait être sujet aux maux et aux faiblesses
de l’humanité. Les points faibles les plus saillants chez lui étaient
d’être plus ou moins phraseur et d’être quelque peu petit-maître.
On l’accusait
selon l’expression à la mode du temps d’être un dandy,
et il est bien probable que s’il appartenait à notre génération
quelques méchantes langues se permettraient de l’appeler un dude,
ou selon l’expression parisienne un bécarre.
Un peu avant
le coucher du soleil, M. Boisdoré vint annoncer à cette jeunesse
que deux voitures et une paire de chevaux sellés les attendaient.
Mme Boisdoré se chargea de la distribution du cortège; elle
décida que les demoiselles Saluque, Divine et M. Burjean iraient
dans la grande voiture, Armand et Agnès dans la voiture à
deux places et Albert and Alice à cheval.
Albert était
fier d’être le cavalier d’une si digne fille qu’Alice, mais il eût
préféré avoir à côté de lui la
charmante Divine, c’est probablement ce qui explique pourquoi il était
parfois distrait; il causait beaucoup, mais c’était afin de dissimuler
ses sentiments; souvent il répondait aux questions d’Alice, ou donnait
son assentiment à ses assertions sans trop savoir s’il donnait une
réponse correcte ou s’il partageait son opinion.
Albert aimait-il
Divine? — Si on le lui avait demandé, en toute franchise, il
eût répondu: non. La conversation de Divine, le
timbre de sa voix, l’expression de la physionomie, tout en elle
révélait une âme élevée; il aimait
à se mettre en rapport avec les beaux esprits, pour cette raison
elle avait de l’attrait pour Dufont. Les émotions qu’il
avait éprouvées à son arrivée ne s’étaient
pas encore effacées au moment où il rencontra Armand à
l’encoignure de la rue Royale et de la rue du Canal; dès
lors, il avait vécu dans un bonheur sans trêve, et depuis
la veille, son existence était une vraie béatitude; mais
lorsqu’il apprit qu’il devait renoncer en faveur de Rémond
Burjean au plaisir de voir les beaux yeux de Divine pendant cette excursion,
un nuage s’était glissé entre lui et l’azur
de son bonheur. Si Mme Boisdoré l’a placé dans la
même voiture que la plus jeune de ses filles, pensait-il, elle
devait avoir ses raisons, ils étaient sans doute fiancés,
cependant Divine était si jeune, Alice eût mieux convenu
à ce M. Burjean qui devait avoir vingt-trois ou vingt-quatre
ans, tandis que Divine en avait à peine dix-huit; il lui semblait
qu’une différence de six ans était un gouffre infranchissable
entre ces deux jeunes personnes. Dès cet instant, Rémond
Burjean, si charmant auparavant, était devenu un niais, une tête
vide de savoir et pleine de présomption. Albert lui enviait le
bonheur de contempler le radieux visage de celle qui pour lui avait
tant de charmes. Il eût voulu être seul avec elle, afin
de cultiver ses sympathies, d’épier, de sonder ses sentiments.
Peut-être pourrait-on croire qu’il était jaloux,
il n’était pas attaché à Divine par les liens
de l’amour, il avait une sorte de vénération pour
elle qui le rendait égoïste. Heureusement Rémond
n’était pas méchant, car il eût redouté
celui qui le voyait déjà d’un mauvais œil; aussi
savait-il que Mme Boisdoré avait beaucoup de tact, et il comprit
qu’en divisant ainsi ces demoiselles, elle avait agi avec beaucoup
de prudence.
L’esprit de
Divine voguait sur les ondes pures d’une joie sans tache, elle était
convaincue que chacun éprouvait un plaisir indicible, et quand elle
faisait allusion à sa sœur et à Dufont, elle disait, "ils
doivent avoir un nice time." Pauvre créature! heureusement,
elle ignorait les pensées qui peuplaient l’esprit de son ami s’enfance,
car sa nature sympathique eût agité l’onde pure où
voguaient ses joyeuses pensées.
Si quelqu’un
était heureux, c’était Armand; le jour après son arrivée
du collège, sortir seul en voiture avec une jeune fille si belle
qu’Agnès, ô merveille, ô bonheur! était-ce bien
lui? il était tenté d’en douter parfois, tant il se sentait
heureux. Agnès préférait tout naturellement parler
l’anglais; lui aussi,—pour se donner du ton, et lorsqu’ils rencontraient
quelqu’un, Armand ne manquait pas d’élever la voix afin qu’on pût
saisir quelque paroles.
Armand n’avait
pas mauvais goût; Agnès était vraiment jolie, et son
petit air indépendant que les demoiselles créoles ne peuvent
jamais avoir sans faire la chose outre mesure, ou sans paraître affectées,
donnait de l’éclat à sa beauté.
Une agréable
brise jouait avec les beaux cheveux d’Agnès et en avait détaché
plusieurs mèches qu’elle remettait gracieusement en place à
chaque instant. Plusieurs fois le mouvement de la voiture mena les deux
têtes bien près l’une de l’autre, et si par hasard une mèche
de cheveux lui touchait la joue, Armand sentait son cœur battre si rapidement
qu’il éprouvait une sensation semblable à un choc électrique.
Après
avoir parcouru un canton très peuplé, ils arrivèrent
à une grande plantation qui portait qui portait un grand nom,
White Hall; elle avait une façade de deux milles; la canne à
sucre était cultivée jusqu’au chemin sur la partie
supérieure, elle avait atteint à peu près la moitié
de sa hauteur et présentait un coup d’œil magnifique;
les longues feuilles se joignaient entre les rangs faisant une courbe
régulière. Le froissement de ces feuilles les unes contre
les autres produisait un bruit étrange, bruit propre à
émotionner les âmes sensibles, et que le poète eût
pris pour la douce voix de Cérès. La vitesse des chevaux
venait en aide à l’imagination, et quelqu’un fit
la remarque que ces longues et belles feuilles étaient une cascade
de verdure jaillissant du cœur des roseaux de canne.
Toute la partie
inférieure était en savane que la nature avait parée
d’un tapis épais et velouté, de trèfle et
de gazon. Cette savane avait une page dans l’histoire de St. Jacques,
c’était à cette époque un champ d’honneur
pour beaucoup de jeunes créoles, où l’épée
et le pistolet avaient souvent effacé les souillures de l’insulte
réelle ou fictive.
Nos amis retournèrent
sur leurs pas après avoir parcouru environ deux lieues. La lune
s’était levée, sa pâle lumière avait rétréci
les bornes de l’horizon et lorsqu’ils passaient devant un champ de cannes,
ce qui était quelques minutes avant une cascade de verdure, s’était
transformé en une mer légèrement agitée. Cérès
s’était enfuie dès que les eaux avaient envahi son domaine.
Quelle était donc cette voix qui se faisait entendre? —C’était
celle des vagues.
CHAPITRE VIII.
Huit jours s’étaient
écoulés en plaisirs sans trêve. Des courses à
cheval, des excursions en voiture, et en canot étaient les amusements
du matin et du soir, tandis que la musique consumait la plus grande
partie de la journée. Les divertissements fatiguent aussi bien
que le travail; mais lorsque l’homme peut varier ses plaisirs,
il évite cette monotonie qui contribue à accabler l’esprit;
il peut alors oublier le travail, sans jamais se creuser le cerveau
pour trouver un nouveau moyen d’employer les heures et les jours.
Dufont aurait
aimé à passer bien des jours chez une si digne famille que
les Boisdoré, et avec de si charmantes demoiselles, mais il lui
fallait partir; il y avait plus de deux semaines que son père était
parti pour le nord, et dans la lettre qu’il lui avait fait parvenir par
l’entremise de M. Deville, il informait son fils qu’il pensait être
de retour dans trois semaines. Il fut convenu qu’il partirait le samedi
soir par l’Eclipse, et que son ami Armand ferait le voyage pour
aller passer deux ou trois jours avec lui à Iberville. En prenant
ce bateau cela évoquerait de doux souvenirs dans l’âme; l’esprit
goûterait, de nouveau, des plaisirs que hélas! le passé
avait su trop vite réclamer.
Armand ne pouvait
s’absenter longtemps, mais cependant Albert avait eu la gentillesse de
passer une semaine avec lui, il ne pouvait le laisser partir seul, quoiqu’il
regrettât de quitter une si joyeuse bande; mais avant de prendre
son petit congé de ces demoiselles, it [sic] fit ses sœurs lui
promettre de s’acquitter de toutes les longues visites qu’elles auraient
à faire avec ces demoiselles pendant son absence.
A la campagne,
une grande distance sépare quelquefois les amis. Les jeunes filles
ne peuvent se voir aussi fréquemment que dans les villes; aussi,
lorsqu’elles se rencontrent, ont-elles beaucoup plus à se dire;
puis, il serait ridicule de voyager plusieurs milles en voiture pour aller
échanger quelques petits compliments, — dirons-nous — bien mérités
et fait avec sincérité; car, généralement,
l’amitié est plus sincère, hors des grands centres que parmi
les adeptes de cette magnifique organisation que la convention a bien voulu
honorer du titre de Bonne Société. Au reste, en Europe comme
en Amérique, les visites à la campagne sont plus longues
et moins cérémonieuses que celles de la ville, et les élites
de l’aristocratie sont quelquefois les premières à modifier
les bonnes mœurs, sans toutefois pécher contre la bienséance
et l’étiquette. A cette époque, en Louisiane, dans les paroisses
françaises, il n’était pas rare qu’une demoiselle allât
passer une journée avec une amie, et qu’elle y amenât avec
elle ses amies qui se fussent trouvées chez elle.
Armand avait
prié plusieurs de ses amis de venir passer la soirée chez
lui le samedi soir. Y a-t-il quelque chose de plus agréable, lorsqu’une
bande d’amis se réunissent pour convertir en joie l’ennui qui accompagne
toujours les longues heures d’attente?
Ces messieurs
avaient déjà passé de très agréables
soirées de la sorte, et ils savaient comment on s’y amusait; ils
s’empressèrent donc tous d’accepter la gracieuse invitation d’Armand.
Le premier qui se présenta fut Rémond Burjean.
Ah! pensa Dufont
lorsqu’il l’aperçut, j’aurai ma revanche ce
soir, ou le diable aura un compte à rendre. Au moment où
ils allaient s’asseoir, le hasard voulut que Burjean se trouvât
près de Divine, et il prit un siège près d’elle.
On peut s’imaginer que Dufont n’était pas le plus
heureux des mortels en ce moment.
Il faut toujours,
pensa-t-il, que cette tête de bois obstrue mon chemin! mais elle
en sortira tôt ou tard.
Tous les invités
étaient arrivés. Dufont causaient avec Louise Saluque et
Alice, lorsqu’un de ces jeunes gens vint à Mlle Saluque et lui dit:
—Mademoiselle,
je vous prie de la part de M. Boisdoré et de la mienne aussi, de
vouloir bien nous chanter une de ces romances que vous chantez si bien;
si vous désirez nous donner de l’opéra nous serons d’autant
plus reconnaissants.
LOUISE SAL.—Vous
êtes trop aimable, monsieur, mais je suis persuadée que vous
avez été induit en erreur, si quelqu’un vous a fait croire
que je chantais bien.
—Celui qui m’a
dit que vous chantiez bien vous a souvent entendue, et il est juge en musique.
Louise Saluque
était une personne bien sensée, elle savait jusqu’où
pousser la modestie; elle comprit qu’il était inutile de
se faire prier plus longtemps; elle se leva et demanda à sa sœur
de venir l’accompagner. Elle sut si bien répondre à
l’invitation qui lui était faite, sans accepter avec trop
d’empressement, sans prétexter trop d’excuses, qu’elle
fut admirée de tout le monde.
Burjean jusqu’alors
n’avait pas réussi à s’approcher de celle qui tenait la première
place dans son cœur; il se leva et alla éventer l’accompagnatrice,
dans l’espoir de bientôt se procurer un siège près
d’Alice.
Il y avait un
fauteuil vacant près de Divine; Albert fut tenté d’aller
en prendre possession sur le champ, mais c’eût été
un bris de bonnes mœurs. Il avait eu occasion jusqu’alors de causer avec
toutes ces demoiselles, excepté Divine. Il était devenu nerveux;
au moindre mouvement que faisait un de ces jeunes gens, Dufont s’imaginait
qu’il allait prendre possession de ce siège qu’il désirait
lui-même tant occuper.
Le chant cessa;
le piano sonna les accords finals, et de chaleureux applaudissements retentirent
autour du salon. Dufont avait pris part aux applaudissements, mais il l’avait
fait instinctivement ou par politesse; il avait tout entendu sans comprendre,
car il avait l’esprit occupé à résoudre un problème
important, celui de s’asseoir près de Divine sans être remarqué.
Louise et Félana
quittèrent le piano; le moment était propice. Dufont céda
son siège à l’une d’elles et, après de nombreux compliments,
alla rejoindre celle qui régnait déjà sur son cœur.
ALB.—Eh bien!
mademoiselle Divine, il y a longtemps que je n’ai eu le plaisit de causer
avec vous.
DIV.—En effet,
il y a bien deux heures que nous ne nous sommes pas adressé la parole.
ALB.—Je ne crois
pas me tromper en disant que vous avez dû éprouver beaucoup
de plaisir jusqu’à présent, car à en juger d’après
les doux sourires qui se complaisaient à effleurer si souvent vos
lèvres, je suis convaincu que ces messieurs ont su mieux vous entretenir
que je n’aurais su le faire moi-même.
DIV.—Ha! ha!
ha! vous m’amusez beaucoup; on ne saurait guère s’imaginer que vous
êtes tout frais sortis des écoles; vous êtes taillés
pour la société. Vous et Armand êtes déjà
des galants, des lady’s men.
ALB.—Je suis
charmé d’apprendre que je vous amuse; vous me faites là un
compliment qui m’est fort acceptable.
Leur conversation
continua dans ce même ton de frivolité—c’est le ton préféré
des coquets de salon.
Si Dufont avait
cause de réjouissance, Burjean n’en avait pas moins, car il avait
réussi à rejoindre sa chère Alice. Après avoir
échangé quelques paroles, Alice dit à Burjean: —
—Ne trouvez-vous
pas qu’il fait chaud?
BUR.—Depuis
un instant la brise semble se complaire en d’autres lieux.
ALICE.—Si nous
sortions sur la galerie nous aurions bien plus frais, puis nous donnerions
le bon exemple.
BUR.—Cela me
sied à ravir, mademoiselle Alice, nous ferons une agréable
petite promenade, d’autant plus que j’ai quelque chose à vous communiquer.
ALICE.—Vraiment?…
quelque chose à me communiquer! c’est bien charmant de votre part;
eh bien! commençons notre promenade, et vous me direz de suite ce
que vous avez à me dire.
Ils sortirent.
L’atmosphère
n’était ni plus lourde ni plus chaude qu’elle n’était au
commencement de la soirée; mais Cupidon avait allumé des
feux ardents dans le cœur de cet heureux couple, et tous deux sentaient
le besoin d’air frais, et surtout de réclusion.
Burjean aimait
Alice depuis longtemps et quoiqu’il ne lui eut pas encore fait part de
ses sentiments, elle comprenait bien ses intention envers elle.
A peine eurent-ils
fait deux ou trois tours de promenade, que ces jeunes gens et demoiselles,
profitant du bon exemple, sortirent en procession du salon.
Jusqu’alors,
Burjean et Alice avait causé à haute voix de choses et d’autres.
Alice était tentée de faire allusion à la promesse
qui lui avait faite Burjean, de lui communiquer quelque chose; plusieurs
fois elle ouvrit la bouche pour lui dire un mot à ce sujet, mais
ses lèvres refusaient d’articuler les paroles qu’elle aurait voulu
proférer; elle éprouvait un sentiment étrange, elle
se sentait heureuse, mais elle espérait l’être plus encore.
Les pulsations de son cœur étaient rapides, et si parfois en tournant
au bout de la galerie son ami lui pressait un peu la main qui lui reposait
sur son bras, la pauvre fille sentait son cœur battre avec violence et
ses forces s’épuiser.
Malheureux homme!
s’il avait su dans quelle angoisse était Alice, il n’aurait pas
tardé si longtemps à lui faire part de cette heureuse nouvelle
qu’elle espérait apprendre depuis longtemps; mais il éprouvait
lui-même une sensation indéfinissable; le bonheur de sa vie
toute entière dépendait de l’effet que produirait sur Alice
l’aveu qu’il allait lui faire, c’est ce qui explique son hésitation.
Parfois son imagination voguait dans le futur, il se voyait déjà
possédant cet ange qui s’appuyait si gracieusement sur son bras;
alors il oubliait qu’il habitait cette même planète.
Burjean était
cependant convaincu que sa demande serait favorablement accueillie, mais
il fallait faire ce formel aveu. O que ne l’eût-il déjà
fait! mais il était prudent en affaire d’amour, il n’était
pas homme à sacrifier son cœur à une idole sans savoir si
l’offrande serait acceptable. Dès qu’il s’était senti sous
l’influence des charmes d’Alice, il s’était appliqué à
étudier son caractère et ses dispositions, et si créature
pouvait toucher à la perfection, pensait-il, c’était elle.
En tout ce qui
concerne l’amour, la jeune fille est très rusée;
au reste, c’est un don que la nature lui doit, puisque dans toutes
les classes de la société, — à part quelques rares
exceptions, — elle est contrainte à exercer sa patience à
attendre anxieusement une demande qui prend quelquefois bien du temps
à venir.
—Monsieur Burjean,
dit Alice après un moment de silence, si nous descendions dans
le parterre? voyez-vous ces sièges rustiques? je m’’imagine
que ce serait fort agréable de s’asseoir un instant.
BUR.—En vérité,
Mlle Alice, vous avez ce soir des idées superbes.
Ils descendirent.
Ah! pensa Burjean,
c’est maintenant le moment.
Pourvu, se disait
Alice que personne ne vienne nous déranger!
BUR.—Permettez
que je voie si ces sièges ne sont pas humides… non, ils sont parfaitement
secs; le fait est que la température étant très élevée,
le serein n’as pas le temps de se condenser.
ALICE.—Voyez
ce ciel, que c’est beau!
BUR.—Superbe!
il faut avouer que ce vaste monde est l’œuvre d’un grand Maître.
ALICE.—Quiconque
a un peu de feu sacré dans l’âme ne peut s’empêcher
de rester émerveillé en contemplant ces grandes beautés
de la nature, mais vous trouvez ces natures impassibles, rien ne les affecte,
tout leur semble indifférent.
BUR.—Oui, oui,
c’est un fait; mais, je rends grâces à Dieu de n’être
pas doué d’une telle nature. Je suis peut-être trop facilement
impressionné; je crois que chez un homme, c’est un défaut.
ALICE.—Du tout,
cela démontre une délicatesse d’âme, ça n’affaiblit
point la force de caractère; je crois que tous ceux qui sont doués
d’une grande force morale ont cette délicatesse de sentiment.
BUR.—Oui, je
sais que l’histoire cite bien des exemples qui confirment ce que vous dites,
mais cette faculté chez moi a une tendance à me rendre rêveur,
et je n’aime pas les gens chimériques.
ALICE.—Je me
demande souvent si ces natures sont susceptibles d’amour.
BUR.—Il est
possible que ce soit elles qui aiment avec le plus d’ardeur, car enfin
lorsqu’elles éprouvent ce sentiment, toute leur âme se concentre
sur la personne qui leur est chère.
ALICE.—C’est
sans doute une compensation due aux sentiments comme aux sens; mais je
suis convaincu que je n’aurais pas besoin de cette compensation pour aimer
tendrement et sincèrement.
BUR.—Ce serait
une vile perfidie si l’on voulait maintenir que les âmes qui savent
apprécier toutes les beautés qui les entourent ne savent
éprouver un amour pur et sincère; mais voyez-vous…
ALICE.—Je comprends
parfaitement en quel sens vous l’entendez.
BUR.—Mlle Alice,
vous venez de me dire: "Si j’aimais, je n’aurais pas besoin de cette
compensation pour aimer tendrement et sincèrement." —Avez-vous
jamais interrogé votre cœur?
Cette question
embarrassa un peu Alice. Devant le tribunal de l’amour une jeune fille
doit être très particulière en répondant aux
questions de celui qui poursuit sa cause, afin de ne pas se compromettre;
elle comprit que le silence serait une preuve concluante contre elle, la
pauvre jeune fille résolut donc de donner une réponse évasive.
ALICE.—Mais…
je n’y ai jamais songé.
BUR.—Vous n’y
avez jamais songé?
ALICE.—Je l’avoue
en toute franchise.
BUR.—Vous n’avez
jamais entendu une voix intérieure tenant de doux propos avec votre
cœur?
ALICE.—Il est
possible, mais il y a bien longtemps que ces voix intérieurs ne
m’ont parlé.
BUR.—Vous avez
sans doute éprouvé une sensation?
ALICE.—Oui,
si ma mémoire ne me fait défaut, — sensation étrange.
BUR.—Eh bien!
c’était la voix de l’Amour qui interrogeait votre
cœur, et la sensation étrange était la réponse
favorable qu’il espérait recevoir. Donc, vous savez ce
que c’est qu’aimer.
ALICE.—Alors,
vous avez déjà cueilli le fruit de l’expérience?
BUR.—Oui, depuis
assez longtemps; je dois vous le dire, mon âme est hantée.
ALICE.—Vraiment?
BUR.—J’ai souvent
eu des visions angéliques et j’ai conclu que j’étais enchanté,
mais en ce moment, ce que je vois n’est plus une vision, et ce que j’éprouve
est un amour ardent. humble et suppliant, je veux sacrifier mon cœur sur
l’autel de l’Hymen, à la plus tendre des divinité, à
Alice Boisdoré. Oui, Mlle Alice, je vous aime; dites-moi sans hésitation
que vous m’aimez; ne refusez pas mon aveu, je ne saurais supporter un refus.
Lorsque Burjean
commença sa déclaration, Alice le regardait en se frappant
rapidement la main gauche de son éventail, mais elle eut vite
compris quel en serait le dénouement, et quoiqu’elle s’y
attendît elle devint immobile, sauf son cœur qui battait avec
violence; ses yeux erraient dans l’espace. Elle se demandait si
elle victime d’un rêve enchanteur, ou si c’était
véritablement Burjean qui lui parlait.
Un moment de
cruel silence pour le jeune succéda à sa demande, puis Alice
offrit à Burjean sa main, lui disant: —
—M. Burjean,
il y a des moments dans la vie où le cœur est trop plein de
bonheur, l’esprit perd sa lucidité, et les organes de la
voix sont impuissants, ils ne peuvent exprimer fidèlement ce
que l’âme ressent.
Burjean tenant
encore la main d’Alice: —
—Ah! je respire,
je vis, vous me rendez heureux.
ALICE.—Depuis
bien des mois, tout mon désir, tout mon espoir était de vous
entendre me dire ces doux mots: je vous aime; mes vœux sont enfin accomplis,
et en retour je vous donne un cœur qui est enflammé pour vous d’un
amour tendre et pur, un cœur qui n’a connu d’amour que pour Rémond
Burjean.
BUR.—Il me semble
animé d’une vie toute nouvelle. Je me permettrai maintenant de vous
faire part de ce que je n’aurais osé vous dire il y a un instant.
ALICE.—Je vous
écoute, parlez.
BUR.—Je vous
ai toujours trouvée belle, mais ce soir, vous êtes ravissante.
ALICE.—Si tout
autre que vous m’eût fait un tel compliment, je l’eusse accusé
d’être un flatteur, mais, venant de vous, je sais qu’il est sincère,
et je suis fière d’entendre ces paroles de la part d’une jeune homme
qui est tant admiré par les dames, car je suis convaincu que si
moi il trouve en lui une rare beauté, ce n’est pas un caprice d’amour.
Quelqu’un vint
demander à Alice et jouer un duo avec sa sœur; cela mit fin à
leur entretien.
A dix heures,
Mme Boisdoré vint prier cette jeunesse de vouloir bien se diriger
vers la salle à manger.
—Ce n’est
pas un grand souper, dit-elle, qui vous attend, c’est plutôt
une petit collation, et si j’ai pressé l’heure, c’est
à cause du bateau, il passera vers onze heures, et je n’aurais
pas voulu que vous fussiez surpris à table.
Le souper était
assez avancé, l’on causait avec animation et l’on riait beaucoup.
En de pareilles occasions les plus âgés cherchent toujours
à rivaliser avec la jeunesse, de plaisanteries, d’anecdotes, de
jeux de mots, etc.
Agnès
Wasback venait de lancer une de ses innocentes et charmantes petites impertinences
à M. Boisdoré, et regardait Mme Boisdoré d’un air
malin sans être aperçue d’elle, lorsque l’hôtesse toucha
une sonnette pour imposer le silence.
—Je suis fâchée,
dit-elle, d’interrompre de si agréables conversations,
mais après avoir entendu ce que vous dira M. Boisdoré,
j’espère bien que vous accepterez tous mes excuses empressées.
Tous déclarèrent
qu’elle était excusée d’avance.
M.B.—Est-ce
bien le moment d’instruire cette jeunesse sur mon projet?
MME B.—Je crois
le moment importun.
M.B.—Mais en
vérité, mesdemoiselles, je ne crois pas que c’est justice
à mon égard de la part de Mme Boisdoré; elle aurait
dû me prévenir que j’avais à vous communiquer mon projet;
je l’avais pourtant bien chargée d’accomplir cette tâche pour
moi.
MME B.—Du tout,
je ne saurais faire cela aussi bien que M. Boisdoré; le projet
ne vient pas de moi, et nul autre que lui ne saurait si bien s’en
acquitter.
Sans doute…
nul autre que M. Boisdoré… le projet! nous écoutons, et autres
expressions semblables furent prononcées par les différentes
voix autour de la table.
M.B.—Eh bien!
puisque vous êtes si anxieux de savoir, je vous fais tous victimes
de mon projet.
Ces demoiselles
de regardèrent en prononçant à voix basse, ces derniers
mots: Victimes de mon projet.
M.B.—Oui, victimes
de mon projet. Vous souriez toutes, mais je tiendrai ma parole. Or donc,
ce dont demande votre approbation. J’ai intention de donner une grande
soirée à ces demoiselles qui ont bien voulu mettre un peu
de gaîté à Hiawatha, si personne n’y objecte.
—Vous nous faites
trop d’honneur, dirent simultanément les trois convives de la Nouvelle-Orléans.
Bravo! bravo! dirent les jeunes gens.
—Vous nous traitez
avec trop d’égards, dit Louise Saluque.
M.B.—Alors,
c’est convenu, la soirée aura lieu, puisque personne ne s’y oppose,
et la date est le 25 de ce mois.
LOUISE SAL.—En
ce cas nous sommes bien fâchées; mais ma sœur et moi ne pouvons
pas rester si longtemps, on nous attend le 20.
AGNES W.—Et
moi non plus, j’ai promis à mon père de faire le voyage avec
Louise et Félana afin de ne pas m’en retourner seule.
M.B.—Ne craignez
rien; deux lettres ont été expédiées par la
poste ce matin, une à M. Wasback et l’autre à M. Saluque;
je leur annonce que je ne vous laisserai pas partir qu’à la fin
du mois, à cause d’une soirée que je donne en votre honneur;
donc, ne vous tracassez pas.
FELANA.—C’est
vraiment trop de bonté à notre égard.
M.B.—La campagne
est si triste en hiver et la ville si triste en été, qu’il
est bon de renverser l’ordre des choses et égayer un peu notre vieille
paroisse, puis je veux donner à ces demoiselles une idée
de ce qu’est la société à St. Jacques.
AGNES W.—Nous
avions une haute opinion de St. Jacques avant que nous ne pussions la visiter,
et j’avoue que cette opinion est déjà bien plus favorable
qu’elle n’était; je crois que si cette opinion doit devenir supérieure
à celle que nous avons maintenant, nous viendrons habiter la paroisse.
En ce moment,
Dick vint à Mme Boisdoré et lui dit à voix basse:
—
—Madame Lubin,*
bateau apé vini.
MME B.—Est-il
loin?
DICK.—Non madame,
mo’ croi’ li va b’é’tôt tourner la pointe, mo’ tendé
so’ sifflet.
MME B.—Si ces
messieurs ne veulent pas manquer le bateau, ils ferait bien d’aller au
fleuve, le bateau n’est pas loin.
Ces jeunes gens
prièrent à Mme Boisdoré de permettre à ces
demoiselles d’aller jusqu’au kiosque sur la levée, pur voir Albert
et Armand s’embarquer.
Ne voyant aucun
inconvénient, elle leur accorda cette liberté et joignit
elle-même la bande joyeuse.
Le nuit était
magnifique; la lune venait d’apparaître et lançait ses rayons
obliques qui, touchant le surface de l’eau légèrement agitée
par une délicieuse brise, la transformait en un liquide argenté.
La nature semblait jouir d’un repos bienveillant; le bruit de quelques
insectes, l’aboiement lointain d’un chien étaient les seules choses
qui rappelassent qu’il restait encore un peu de vie dans ce monde.
Bientôt
les échappements de vapeur se firent entendre; le bateau approchait.
Un instant après il apparut resplendissant de lumières. Il
était temps que nos voyageurs s’approchassent du rivage.
Les dernières
paroles du madame Boisdoré à Albert furent: Alors au 25,
il faudra nous amener toute la famille. Mille compliments et de nombreux
souhaits furent échangé, puis les deux amis se dirigèrent
vers le bord du rivage. Le bateau était à terre. A cette
époque beaucoup de choses encore étaient dans un état
primitif, et afin d’éclairer le rivage, on se servait, à
bord des bateaux, de grand flambeaux de bois gras que l’on faisait brûler
dans des corbeilles de fer.
Lorsque ces
jeunes gens furent sur le pont du bateau, ils se retournèrent vers
le kiosque, saluèrent une dernière fois, puis disparurent
dans le pénombre de l’escalier.
*Tous les esclaves appelaient leurs maîtres et leurs maîtresses
par leurs prénoms.
CHAPITRE IX.
Vers les deux
heures du matin l’Eclipse atterrit à la plantation de M.
Dufont (Pocahontas Plantation). Non loin du débarcadère
commençait une saulière qui bordait le rivage à une
distance au moins d’un mille. Le saule est un arbre dont les fibres sont
peu serrées; il se nourrit beaucoup d’eau et croît généralement
dans les platins ou sur les bords des rivières et des bayoux. Ses
longues racines jaunes et chevelues s’étendent sur le sable et vont
se perdre dans l’eau, et l’arbre au feuillage ressemble à la chevelure
de Vénus, lorsqu’il ne salue pas majestueusement la brise qui le
caresse, se mire dans la surface liquide qui se déroule à
ses pieds.
Un calme parfait
régnait, la lune allait bientôt s’éteindre
sous les bornes de l’horizon et semblait pâlir à
la lumière de l’étoile du matin. La surface de l’eau
avait l’aspect d’une glace réfléchissant en
longue queue miroitante, les rayons argentés de Phœbé.
Une rosée bienfaisante avait rafraîchi le gazon et toute
la nature semblait donner l’exemple du repos.
Le calme de la
nuit, cet aspect de solitude que présentait la campagne, la tristesse
qui semblait envelopper la villa où s’était écoulée
la plus belle partie de sa vie, faisaient éprouver à Albert
Dufont une sensation étrange, mais vive et émouvante;
de nombreux souvenirs se présentaient à son esprit, ceux-ci
en entraînaient d’autres et le faisaient vivre de nouveau
les beaux jours de son enfance. Le temps efface l’amertume qui
s’attache à presque tous les incidents de la vie, et lorsque
nous considérons les événements qui en caractérisent
les différentes époques, ô merveille! ils se sont
tous transformés en bonheur, hélas! sans retour. Quel
est celui qui n’aime pas à analyser ses sentiments, ses
pensées, les causes mêmes qui les ont fait surgir? quel
est celui qui ne se complaît pas à relire ce que le temps
a gravé dans la mémoire? Quiconque étudie l’avenir,
pose les bases d’un édifice incertain; quiconque se borne
au présent, se contente des éventualités sans mérite
intrinsèque, mais celui qui sait s’arrêter et jeter
un coup d’œil sur les événements que le passé
a réclamés, sait apprécier un peu la poésie
qui s’attache à la vie du plus grand comme à celle
du plus humble.
Albert éprouvait
en ce moment ce quelque chose d’indéfinissable que l’on
ressent après une longue absence, et revoyant le toit paternel;
les sentiments, les réminiscences lui comblaient le cœur et
le rendaient ivre de joie et de bonheur.
—Vois-tu, Armand,
dit Albert, la France est un beau pays, mais pour celui qui a vu le jour
sous le ciel louisianais, vive la Louisiane.
AR.—Je ne puis
parler de la France, car je ne l’ai jamais visitée, mais je sais
de tous les Etats que j’ai visités, je n’en connais pas que l’on
puise comparer à notre belle Louisiane.
AL.—Je suis
convaincu que si les muses ont un lieu favori, la Louisiane doit être
leur séjour préféré.
AR.—Le fait est
que quiconque est sensible aux charmes d’une nuit d’été
comme celle-ci, et aux beautés d’un site aussi pittoresque
que celui que nous contemplons, ne saurait différer d’opinion
avec toi.
AL.—L’état
tout entier, quoique d’une conformation uniforme, présente un aspect
si varié.
AR.—Sans nul
doute, mon cher, vois donc ces grandes rivières, ses bayoux,
ses ruisseaux où Lamartine eût aimé à s’arrêter
et pleurer, ses forêts vierges où Victor Hugo eût
cueilli plus d’une feuille d’automne, ses lacs à
la surface de glace sur les bords desquels Longfellow eût pris
plaisir à suivre jusqu’à perte de vue les ondulations
produites par le canoë indien.
AL.—Et le liard
qui brise son faîte à toucher les nues, et le saule pleureur
qui semble gémir…
AR.—Ah oui!
mon cher, tu fais gémir la pauvre saule sans cause, il ne te saura
pas gré de cela.
AL.—Eh bien,
puisque tu le veux bien, il pleure ses frères qui ont tombé
sous la hache des premiers colons.
AR.—Pas mal;
—sais-tu, vieil ami, que notre dialogue ferait honneur à un roman?
AL.—Oui, en
vérité, oh! s’il pouvait surgir de la terre en ce moment
un romancier… mais… vois donc ces arbres comme ils sont beaux, et la maison
qui a une pose si majestueuse, vraiment, il est doux de dire avec Payne,
Home, sweet home!
AR.—Yes,
there is no place like home!
AL.—Tiens! je
crois voir de la lumière dans la maison; je présume que l’économe
y a mis un homme de confiance avec mon oncle.
AR.—Ton oncle?
AL.—Oui, mon
oncle, un frère de ma mère qui demeure avec la famille depuis
mon départ; cela semble t’étonner.
Ah! pensa Albert,
si mon pauvre oncle est aussi toqué qu’il l’était autrefois,
je vais m’amuser avec ce pauvre Armand qui n’en sait rien.
AR.—Mais oui,
j’ignorais que ta mère eût un frère, d’autant plus
que lorsque tu m’as promis de venir à St. Jacques, tu fis la remarque
que tu n’aimerais pas être seul chez toi en attendant le retour de
la famille.
AL.—Bien vrai,
mais je connais mon oncle de longue date, et nous pourrions être
toujours ensemble que nous serions continuellement dans une parfaite solitude.
AR.—Voici une
idée qui est admirablement dépeinte par Lord Byron
dans Childe Herold; mais, revenant à notre sujet,—vous ne vous accordez
donc pas?
AL.—Nous ne
nous accordions pas mal autrefois, mais nous n’avons jamais vécu
sous le même toit. Mon oncle, vois-tu, est vieux garçon, et
il est originel comme tous ceux de sa secte… Ah! voilà un domestique
qui vient à notre rencontre; j’en suis bien aise, car je n’osais
trop laisser les malles sans gardien sus le bord du rivage.
DOMESTIQUE.—Bon
soi’ m’sieu’; qui m’sieu ça yé?
AL.—Tiens, c’est
toi, vieux Jos, et tu te portes toujours comme un jeune homme.
DOM.—Mo’ semb’e,
mo’ connai’ voi’ là.
AL.—Tu la connaissais
autrefois, mais peut-être a-t-elle changé depuis la dernière
fois que tu m’as vu.
DOM.—Mais, c’est
’ti mait’e; mo’ peu pas croi’ c’est vous, ’ti mait’e, tant vous grandi.
Ah, ya! mais vous ’nomme a’c’theure.
AL.—Que veux-tu,
il faut bien grandir. Eh bien! qu’y a-t-il de nouveau?
DOM.—Mo’ di’
vous, yé gagné nouvelle, mais triste nouvelle.
AL.—Triste nouvelle,
ah diable! serait-il arrivé quelque malheur?
DOM.—Et oui,
m’sieu, yé pé tendé magistrat ou mo’ croi c’est coroner
yé pé pellé nomme là.
AL.—Triste nouvelle,
malheur! on attend le coroner! quelqu’un a donc été tué,
mais parle donc vieille tête de pois, explique-nous ce que c’est,
pour le saint amour.
DOM.—Eh b’en,
ti mait’e vou’ nom’ tchoué ain ’omme, et li si tant tracassé,
mo’ croi’ li va bé’tôt perd’e la tête encore.
Après
avoir questionné l’esclave sur les détails de l’incident,
il l’envoya prendre soin des malles en attendant qu’il envoyât
quelqu’un lui aider, et les deux amis continuèrent à
s’acheminer vers la maison.
AL.—Je puis
à peine me résoudre à ce que me dit ce nègre.
AR.—C’est en
effet bien étrange.
AL.—Cette nouvelle
se présente à mon esprit comme les souvenirs d’un cauchemar.
AL.—Hâtons-nous
de nous rendre et nous saurons toute la vérité au sujet de
cet homicide dont nous a parlé ton vieux domestique.
Quelques instants
après, les deux amis gravissaient les marches de l’escalier.
Toute la maison était illuminée, mais ce n’était
pas cette lumière gaie aux rayon de laquelle les joyaux de la
société se plaisent à échanger leurs compliments
et à passer de longues heures en caquets et en ris, non , c’était
une lumière blafarde qui semblait triste comme le silence qui
régnait dans cette maison.
Au bruit de
leurs pas quelqu’un sortit et vint à leur rencontre; c’était
l’économe de la plantation. Après avoir échangé
de mutuelles mais courtes salutations, le factotum de M. Dufont apprit
aux jeunes gens qu’ils arrivaient en un triste moment.
—Le vieux Jos,
dit Albert, nous a appris que mon oncle avait tué un homme.
—Malheureusement,
c’est bien trop vrai, mais en de pareilles circonstances il n’est
pas à blâmer.
AR.—Il l’a alors
tué à son corps défendant?
—Pas précisément;
je vais vous expliquer l’incident tel qu’il est arrivé. Permettez-moi
de faire une remarque préalable. Tous les soirs, j’envoyais mon
frère coucher ici pour tenir compagnie à votre oncle, et
un domestique couchait dans un petit cabinet à l’extrémité
de la galerie de derrière; hier soir, à la tombée
de la nuit, un marchand ambulant s’est présenté, et a demandé
à voir le propriétaire de la maison; mon frère et
votre oncle se sont présentés. "Mon cheval, leur dit-il,
est rendu; il peut à peine marcher et j’ai à me rendre à
Bayou Goula ce soir; je me suis informé de la distance d’ici au
lieu de ma destination, et l’on m’a répondu qu’il y avait six milles.
J’ai dans ma carriole un paquet de marchandises assez lourd, je vous serais
très reconnaissant si vous vouliez me permettre de déposer
ce paquet dans quelque coin de votre maison jusqu’à demain matin;
c’est le seul moyen auquel je puisse avoir recours pour arriver au terme
de ma journée. et il est très important que j’arrive à
Bayou Goula ce soir.
Toujours prêt
à rendre un service, et voyant là une occasion d’être
miséricordieux en allégeant le fardeau d’une pauvre bête
fatiguée, ils déclarèrent tous deux qu’il n’y avait
aucun inconvénient, qu’il pouvait descendre le paquet et le déposer
dans le corridor.
Ils se retirèrent
de bonne heur; quelques instants après notre oncle alla trouver
mon frère lui disant qu’il regrettait beaucoup d’avoir
consenti à laisser ce passant déposer son fardeau dans
la maison, car il était convaincu qu’il y avait un piège
là-dessous. Un piège! s’écria mon frère.
Oui, un piège; je viens de passer au travers du corridor, et
je m’aperçus que ce sac n’était pas immobile
comme s’il eût contenu de la matière inerte, il ne
contient pas quelque chose, mais quelqu’un.
Ils s’armèrent
et allèrent s’assurer du contenu du mystérieux sac.
Ils pénétrèrent silencieusement dans le corridor;
mon frère saisit un bout de sac et le souleva, mais laissa tomber
le fardeau en laissant échapper un cri de douleur. Une lame d’épée
avait brillé à la lumière de la lampe et avait
atteint mon frère à l’épaule. Votre oncle
déchargea plusieurs coups de pistolet sur l’individu, et
lorsque le sac fut ouvert nous trouvâmes ce que vous pourrez maintenant
voir à l’endroit même où le fardeau fut déposé.
A quelques pas
de la porte d’entrée était un cadavre gisant dans le sang;
si l’ensemble de ce corps indiquait une forme humaine, la physionomie était
si hideuse qu’elle semblait appartenir à une autre espèce
de créature. Il n’y avait aucun trait caractéristique qui
pût indiquer sa nationalité, tandis que les indices les plus
forts du banditisme le plus grotesque étaient gravés sur
son visage.
Lorsque les
domestiques arrivaient avec les malles le vieux Jos dit à l’économe
qu’il avait entendu un hennissement dans la saulière et qu’il croyait
que le passant au lourd fardeau s’y trouvait caché. Ceci paraissant
plausible, on envoya des hommes armés qui entourèrent la
petite forêt de saules; un autre cri de cheval trahit le complice
de celui qui venait de perdre la vie dans cette audacieuse tentative, mais
il n’était pas prudent de pénétrer dans l’ombre à
la poursuite d’un bandit; il attendirent donc le jour et capturèrent
ce personnage qui devait bientôt aller séjourner à
Baton Rouge plus longtemps qu’il ne l’eût désiré.
RÉSUMÉ DES DERNIERS CHAPITRES.
Au retour de
la famille Dufont, il trouvèrent le frère de Mme Dufont dans
un état d’aliénation mentale.
Les dernières
lueurs de raison s’étaient sans doute éteintes après
l’arrivée d’Albert et d’Armand le soir du triste incident, car dans
ses divagations il faisait souvent allusion à Armand Boisdoré.
Evidemment l’arrivée du jeune homme après un tel événement
avait produit une impression durable sur ce malheureux homme qui devait
bientôt être privé de la raison.
* * * * *
La soirée
des Boisdoré eut un grand succès. —Magnifiques toilettes,
splendides illuminations, orchestre de la Nouvelle-Orléans, etc.
Cette soirée
eut une suite funeste; Alice prit du froid, un rhume négligé
se changea en pneumonie, et elle en mourut.
* * * * *
Deux ans s’étaient
écoulés. Burjean avaient oublié sa chère Alice,
avait recommencé ses visites chez les Boisdoré. Divine était
fiancée à Albert Dufont, mais à cause de leur âge,
l’engagement était tenu secret. Les visites d’Albert n’était
pas fréquentes, mais la malle leur venant en aide, Divine et lui
pouvaient, malgré la distance qui les séparait, échanger
leurs idées, et renouveler fréquemment leurs vœux d’amour.
Les relations
qui avaient existées entre Alice et Burjean lui permettaient de
visiter la maison comme ami, mais Divine s’était aperçu qu’il
était plus attentionné pour elle que le politesse et les
bonnes mœurs ne l’exigeaient; il eût été délicat
de lui demander de cesser ses visiter, et ne voulant divulguer le secret
de son engagement, elle espérait avec anxiété le moment
où Burjean lui ferait une déclaration pour refuser ses aveux;
mais Burjean était prudent en affaire d’amour, car, n’avait-il pas
un peu d’expérience?
Dans ce bon vieux
temps, aussi bien que maintenant, les nouvelles sur tout sujet d’amourette
circulaient à tire d’aile. Nous ne savons comment Albert
apprit que Burjean avait assumé l’attitude de son rival,
mais peu importe, le rumeur fut chuchoté à ses oreilles.
Une lettre signée
’Albert Dufont’ parvint à Mme Boisdoré, dans laquelle
le signataire déclarait qu’en vue de la conduite envers Burjean,
il était convaincu que Divine manifestait trop de dévouement
et de sympathie au fiancé de feue sa sœur, et qu’elle lui était
trop indifférente pour qu’elle pût continuer à l’aimer.
Mme Boisdoré
ne pouvait croire à ses propres yeux, cependant, c’était
bien l’écriture d’Albert Dufont, il n’y a pas à s’y tromper.
Quelles furent
la surprise et la profonde douleur d’Albert, lorsqu’un paquet contenant
les présents qu’il avait faits à Divine lui fut remis, accompagné
d’une lettre de Mme Boisdoré au sujet de l’engagement rompu.
Albert comprit
la position immédiatement; cette lettre portant sa signature était
le fruit de la jalousie, quelqu’un avait forgé sa signature, ce
ne pouvait être autre que Raymond Burjean.
Les témoins
d’Albert allèrent trouver Burjean; le champ d’honneur était
à St. Jacques. Albert et ses témoins, sous prétexte
de venir faire une partie de chasse chez les Boisdoré, partirent
d’Iberville dans l’après-midi de la veille du duel.
* * * * *
Les aliénés
ont quelquefois des remords de conscience. Le fou de Pocahontas Plantation
avait vu un paquet et une lettre timbrée du Convent P.O.;
il songea alors à la lettre, portant la signature de son neveu qu’il
avait adressée à Mme Boisdoré; il redoutait quelque
chose de funeste.
A l’aube du
jour le lendemain, un homme d’une quarantaine d’années au visage
hagard, au regard troublé, se présenta au ferry de
Donaldsonville pour traverser. Il apprit en questionnant le ferryman
que Dufont et deux de ses amis avaient traversé la veille, et quoiqu’ils
parlassent à voix basse, il avait saisi les mots—pistolet, épée
et la cyprière de Bringier. Il n’y avait plus à en douter,
il s’agissait d’un duel; Dufont et Burjean allaient se rencontrer sur le
champ d’honneur, et tous deux étaient innocents, tous deux étaient
victimes.
Notre fou partit
en toute hâte pour la plantation de Bringier; parcourant le grand
chemin qui conduisait à la cyprière il s’informa plusieurs
fois des travailleurs s’ils n’avaient pas vu une bande de jeunes gens s’acheminant
vers les bois, mais il reçut chaque fois une réponse négative.
Il parcourut
toute la cyprière en vain. Peut-être pensa-t-il, sont-ils
allés à White Hall (une autre plantation appartenant à
la famille Bringier) qui avait servi de champ d’honneur à plus d’un
couple de duellistes.
Un terrassier
lui apprit qu’il aurait à parcourir dix milles en suivant la route
publique, mais qu’un sentier tracé dans les bois le conduirait en
très peu de temps à la plantation White Hall.
Quelques minutes
encore et notre fou allait entrer dans le grand chemin de White Hall, mais
le hasard voulut qu’il se trompât de route.
Un fossé
ayant intercepté son passage, il descendit de son cheval et, tenant
les reines, fit un saut pour atteindre le bord opposé, mais dès
que son pied toucha terre, une détonation terrible se fit entendre,
dont l’écho fut répété jusqu’à ce qu’il
se tût dans le lointain.
"Ah!" s’écrièrent
les bûcherons qui travaillaient à quelques distance, "enfin
nous tenons l’ours."
A quelques pas
seulement de la gueule du fusil qu’ils avait tendu, gisait dans le sang
le cadavre de l’infortuné qui venait de perdre la vie en faisant
des efforts inutiles pour arrêter un duel.
* * * * *
En passant par
la voie ferrée de la Vallée du Mississippi, lorsque le train
s’arrête à la station White Hall, on peut remarquer attentivement
le Central Factory (usine centrale) qui a été bâti
sur les ruines de la sucrerie de l’ancienne plantation White Hall. Le même
vivier d’où l’on puisait l’eau pour alimenter les vastes chaudières
de l’usine, existe encore avec sa bordure de saules qui servent à
protéger l’eau des rayons du soleil, et à en diminuer l’évaporation.
A une petite distance de ce réservoir, on peut observer une touffe
d’arbustes. Un voyageur nous demandait dernièrement la raison pour
laquelle le soc de la charrue avait déchiré le sol tout autour
et avait laissé intact ce carreau de terre ressemblant à
une oasis. Le laboureur n’osait planter le soc de sa charrue dans ce sol;
ce lieu est sacré quoiqu’aucun ministre n’ait jamais prononcé
une seule parole sainte, ni une prière en ce lieu, mais c’est le
cimetière où l’on enterrait les esclaves de White Hall, cela
suffit. La cité des morts commande toujours le respect, peu importe
le rang social qu’occupèrent ces silencieux habitants, car les distinctions
sociales cessent au terme de la vie.
Lorsque les
bûcherons arrivèrent à quelques arpents du lieu dont
nous venons de faire mention, ils aperçurent plusieurs personnes
entre le vivier et le cimetière. A trois reprises, deux coups de
feu se firent ensemble, suivi si près l’un de l’autre que le dernier
semblait l’écho du premier. A la troisième reprise Burjean
tombait à la jambe. Le hasard avait fait d’un innocent une victime,
le sang avait coulé et le code déclarait l’honneur satisfait.
Après
toutes ces péripéties, M. Boisdoré objecta longtemps
à l’union de sa fille avec Albert, mais une circonstance vint favoriser
notre héros. Divine et Albert étaient passagers à
bord du même paquebot. Le bateau sombra et Albert sauva la vie de
Divine. Quelques temps après, à l’église St-Michel,
le père Tolomier bénit l’union de l’heureux couple. La prochaine
visite à la Nouvelle-Orléans que firent M. et Mme Albert
Dufont fut à l’occasion du mariage d’Agnès Wasback et d’Armand
Boisdoré.
L’hiver dernier,
un heureux hasard conduisit les familles Boisdoré et Dufont à
l’Hôtel St-Charles. Ah! quelle agréable rencontre! que de
doux souvenirs de jeunesse évoqués en pareilles circonstances.
C’est alors que l’on prend plaisir à revoir son passé, et
à comparer ce que l’on a réalisé avec ce que l’on
avait espéré accomplir.
FIN. |