ÉPÎTRE
À ...
Objet divin,
que l’amour a formé
Pour propager son culte et sa puissance,
Toi, qui m’as vu tremblant en ta présence,
Pour ton bonheur tendrement alarmé,
Cacher les vœux de mon cœur enflammé,
O..., daigne en secret sourire
Aux doux accents que ta beauté m’inspire;
Et quand l’amour t’élève jusqu’aux cieux,
Laisse, en prenant ton rang parmi les dieux,
Cette rigueur et cette humeur sévère,
Vrais attributs d’une beauté vulgaire;
Et souviens-toi, qu’au sein de leurs grandeurs,
Les immortels reçoivent sans colère
Les vœux ardents qu’offrent d’un cœur sincère
Les plus obscurs de leurs adorateurs.
Je ne
viens pas, dans mon ardeur ivresse,
Tremblant, hélas! de troubler ton repos,
Te fatiguer du récit de mes maux;
Mais par pitié pour ma faible tendresse,
Ah! puisses-tu recevoir sans dédain
Le pur encens présenté par ma main!
Ma folle
muse, avant de te connaître,
Sur tous les tons préludant tour à tour,
Jamais, hélas! n’avait connu l’amour!
Mais aujourd’hui ce dieu devient mon maître,
Comme il le fut autrefois d’Apollon,(1)
Lorsque ce dieu dans un riant vallon
Devint épris d’une beauté champêtre.
Jusques
alors, aimable paresseux,
À ne rien faire occupé dans les cieux,
Le dieu du jour vécut dans l’ignorance:
Dès qu’il aima, les arts prirent naissance.
Tu sais
comment ce dieu par Jupiter(2)
Du haut des cieux se vit précipiter:
Un jour, qu’errant aux champs de Thessalie,(3)
A son malheur il venait réfléchir,
Et qu’il rêvait au moyen de fléchir
Le dieux qu’avait irrité sa folie,
Il aperçut parmi d’épais roseaux,
Une bergère assise sur la plage
Qui souriait à la charmante image
Que sa figure imprimait sur les eaux.
O temps heureux! les ormeaux et les chênes,
Belles, alors vous servaient de boudoirs;
Et vous trouviez de fidèles miroirs
Dans le cristal des lacs et des fontaines!
En admirant
l’effet de ses appas,
Du dieu soudain la nymphe entend les pas:
Pâle, tremblante, elle tourne la tête;
Le beau rêveur au même instant s’arrête;
Son cœur palpite, et depuis ce moment,
Son âme éprouve un secret mouvement.
En la voyant, il rougit, il soupire:
Il veut parler; mais, las! timide amant,
Sa faible voix sur ses lèvres expire.
Alors
devait commencer son tourment;
Mais, trop heureux, dans son brûlant délire,
Il oubliait et l’Olympe et les dieux.(4)
Dans les transports de son amour extrême
De son exil il s’applaudissait même:
Dans ce désert il retrouvait les cieux.
O…..combien il fut heureux,
S’il ressentit ce que mon cœur éprouve!
Lorsqu’on t’a vue, être en exil, hélas!
C’est habiter les lieux où tu n’es pas,
Et le ciel est partout où l’on te trouve,
Eh! quel mortel, pour toi brûlant d’amour,
Aux habitants du céleste séjour
O…….., pourrait porter envie!
Pour ton amant l’Olympe est dans tes yeux,
Ton sein d’albâtre est pour lui l’ambrosie;
Et les baisers de ta bouche chérie
Ne sont-ils pas le nectar précieux
Qui donne aux dieux une immortelle vie!
Mais
en voyant ce superbe étranger,
Nymphe timide, et même un peu cruelle,
Tu juges bien de ce que fit la belle:
Elle s’enfuit: en un pareil danger,
C’est ce qu’eût fait, je crois, la moins rebelle.
Le dieu
du jour, jusqu’alors sans talent,
Pour adoucir cette beauté sauvage,
Créant des vers l’harmonieux langage,
Devint poète en devenant amant.
Pour soulager son amoureux tourment,
En vers touchants il peignit son martyre,
Unit sa voix aux accords de sa lyre,
Et fit, au bruit de ses tendres chansons,
Gémir l’Écho dans les sombres vallons.
On vit alors la triste Philomèle,
Pour écouter ses langoureux accents,
Faire silence, et suspendre ses chants.
A ce récit de sa peine cruelle,
Autour de lui tout parut s’émouvoir;
De ses accords tout sentit le pouvoir;
Tout s’attendrit, jusqu’au cœur de sa belle.
Au même
prix pour mes tendres amours,
O……., je n’ose pas prétendre;
Du dieu la nymphe écoutait les discours;
Et je ne puis de toi me faire entendre.
Ah! lorsqu’à
peine, hélas! j’ose à tes yeux
Faire éclater mes transports amoureux,
De tous mes feux dévoilant le mystère,
Irai-je donc au milieu des forêts,
Par mes aveux provoquant ta colère,
Dire ton nom aux échos indiscrets?
Ou bien, rempli d’un espoir téméraire,
Me préparant d’inutiles regrets,
A tes regards me verra-t-on paraître,
T’interrogeant pour connaître mon sort,
Forcer ta bouche à prononcer, peut-être,
L’arrêt cruel qui hâtera ma mort?
Non, non, gardons, dans ce doute funeste,
Gardons plutôt une trompeuse erreur:
L’incertitude encore, au moins, me reste,
Et c’est, hélas! dans mon affreux malheur,
Un fil encore qui pour l’instant arrête
Le glaive aigu suspendu sur ma tête.
Combien
de fois j’ai voulu sans détour
T’instruire, au moins, de mon timide amour!
Mais quand je veux vaincre ma résistance,
Et rompre, enfin, un pénible silence,
O….., dis-moi quel dieu rival,
En m’accablant d’un ascendant fatal,
Trompe l’effort de mon âme étonnée,
Et malgré moi tient ma langue enchaînée?
Je veux
parler: aussitôt dans mon sein(5)
Un feu subtil coule de veine en veine.
Je n’entends plus, et respirant à peine,
En te voyant je m’arrête incertain.
Un voile épais me dérobe à ma vue;
Je veux en vain surmonter mes terreurs
Que tu répands dans mon âme éperdue;
Pâle, sans voix, je frissonne et je meurs;
Et tel on voit un guerrier intrépide,
Au seul aspect de la fatale égide,
Se transformer soudain en un rocher:
Tel, foudroyé par un œil homicide,
Je sens qu’au sol mes pieds vont s’attacher,
Et je ne puis te fuir, ni t’approcher.
Dans le chagrin, hélas! qui me dévore,
A mes malheurs un seul me manquait encore:
Pour mettre, enfin, le comble à ma douleur,
Bientôt j’apprends, ô funeste nouvelle
Qui fait encore frémir mon triste cœur!
Bientôt j’apprends par un ami fidèle,
Qu’un ordre, hélas! pour moi trop rigoureux,
Doit sans retard t’éloigner de ces lieux:
Que tout est prêt pour ce fatal voyage,
Et qu’un vaisseau par Fulton inventé(6),
Par ton Mentor dès longtemps affrété,
Doit te porter sur un lointain rivage.
Alors,
en proie à mes chagrins amers,
De t’arrêter par d’ardentes prières,
Je conjurai le puissant dieu des mers;
Mais d’autres dieux, hélas! m’étaient contraires!
Bientôt
Éole, échauffé par Vulcain(7),
De sa prison force les murs d’airain.
Ces dieux qu’unit une rage commune
De mille bras font mouvoir les ressorts;
L’onde frémit, et leurs puissants efforts
Domptent les flots et maîtrisent Neptune(8).
En vain ce dieu, des coups de son trident
Veut seconder les efforts du courant
Cédant, enfin, vaincu par la fortune,
En frémissant, au sein des vastes mers,
De ses douleurs il porte l’amertume,
Pousse son char entre des flots d’écume,
Et de vapeurs blanchit au loin les airs.
A ses
rivaux quand il cédait l’empire,
Mes yeux, hélas! suivaient avec dépit
Les longs sillons que ton léger navire
Traçait, vainqueur, sur le Mississipi;
Et quand, perdu dans la foule attentive
Des spectateurs assemblés sur la rive,
Tourné vers toi mon regard amoureux
Sollicitait de pénibles adieux,
Tu secondais mon imprudente envie,
O…., le souffle de ma vie;
Et mille traits échappés de tes yeux,
En m’atteignant parmi la foule obscure,
Ont de mon cœur irrité la blessure,
Et signalé ton départ de ces lieux.
Dans
les combats, ainsi, toujours la Scythe
Lance en fuyant un trait empoisonné
Sur le guerrier à le suivre obstiné
Que trop d’ardeur entraîne à sa poursuite.
Mais ton vaisseau déjà fuyant au loin,
Disparaissait comme un léger nuage;
Moi, pour pleurer ton départ sans témoin,
En m’éloignant du fatal rivage
Je t’envoyai sur les ailes des vents
Les tendres vœux, les soupirs, les serments
D’un cœur, hélas! qui t’aime sans partage!
En te
perdant, quels furent mes regrets,
Et mes chagrins, et mes ennuis secrets!
Dans les transports de ma douleur extrême,
De mes malheurs j’accusai tous les dieux;
L’amour encore plus coupable à mes yeux(9),
Devint l’objet d’un insolent blasphème:
Contre le ciel follement indigné,
Dans mon dépit rien ne fut épargné;
Contre toi seule, en mon humeur farouche,
J’ai vu la plainte expirer dans ma bouche.
L’amour
par moi tant de fois encensé,
Prenant pitié de mon affreux délire,
Ne punissait que d’un malin sourire
Les vains transports d’un courroux insensé!
À
peine l’ombre a banni la lumière,
Que Cupidon pour adoucir mes maux,
Au dieu Morphée empruntant ses pavots,
Livre au sommeil mon humide paupière;
Et m’enlevant sur son aile légère:
Viens, me dit-il, en prenant son essor,
Je vais t’ouvrir le temple de Cythère.
Dans ce lieu seul tu connaîtras ton sort.
Là, de Vénus une docte prêtresse
Connaît des dieux les éternels décrets;
Et peut toujours dans une sainte ivresse,
De l’avenir dévoiler les secrets.
De Cupidon
le séduisant langage
Interrompit le cours de ma douleur;
Et dans la nuit qui régnait sur mon cœur,
L’espoir, enfin, brillant sur mon visage,
Sembla l’éclair s’échappant du nuage.
Déjà,
déjà, mon guide, cependant
Dans les élans de sa course rapide,
Laissant au loin les bords de l’Atlantide,
D’un vol hardi franchissait l’Océan.
Du haut des cieux à peine je contemple
Le mouvement de ce vaste univers,
Cythère, au loin, s’offre au milieu des mers:
Déjà je suis introduit dans le temple.
Dieux!
quels tableaux en ces lieux j’aperçus!
L’amour, lui-même, a de couleurs fidèles
Peint les héros que ses traits ont vaincus.
Là, ses larcins, et ses ruses cruelles(10)
Sont retracés sous cent formes nouvelles;
Mais le premier de ces tableaux du dieu
Qui dès l’abord se présente à ma vue,
C’est le Désir, soupirant, l’œil en feu,
Du sanctuaire occupant l’avenue.
Là, je vous vis, infortuné Médor,
Tomber mourant dans les bras d’Angélique:
Combien m’émeut votre destin tragique!
Que je donnai de pleurs à votre mort!
Plus
loin, Héro, cette amante si tendre,
En vain aux dieux redemande Léandre:
Les dieux cruels n’écoutent pas ses cris;
De son amant bientôt, hélas! l’aurore
Offre à ses yeux les restes si chéris
Flottant au gré des vagues du Bosphore.(11)
A cet aspect, de mes yeux attendris
Des pleurs, hélas! allaient couler encore,
Quand j’aperçus un autel révéré(12)
Où l’on voyait briller le feu sacré.
Devant l’autel, aux tableaux de tristesse,
L’Amour avait sous ses légers pinceaux
Fait succéder des scènes de tendresse:
Là, Jupiter se jouant sur les eaux(13),
Heureux vainqueur, par une ruse insigne,
En empruntant le plumage d’un cygne,
Pressait Léda sur un lit de roseaux.
Parmi des fleurs d’une vie immortelle,
Dont sans cesse cet autel est parfumé,
Paraît le Temps dans un cercle enfermé.(14)
Rien ne l’arrête en sa marche éternelle;
En vain Phébé qui préside à la nuit,(15)
Sur un char d’or par un cerf entraînée,
D’un de ses traits hâtant l’heure qui fuit,
Presse le dieu d’abréger la journée:
Le Temps fidèle à la loi du destin,
Malgré les vœux de la déesse altière,
D’un pas égal poursuivant sa carrière,
Règle sa course en frappant sur l’airain.
A ce signal la sévère prêtresse
A mes regards apparaissant soudain,
Secrètement me conduit par la main
Vers le réduit qu’habite la déesse.
Ciel! que devins-je en ce sombre séjour!
Ses soins jaloux et sa perfide adresse
De cet asile avaient banni le jour
Sous les replis de cent voiles funèbres
Qui de l’enfer défilaient les ténèbres.
«Viens,
me dit-elle, et que le moindre bruit
«De mes travaux ne vienne me distraire.»
Alors, trois fois, du pied frappant la terre,
Elle invoqua le Silence et la Nuit:
La Nuit qui traîne avec soi le mystère,
Et la Frayeur qui tremble et qui s’enfuit,
Et maint Fantôme, enfant de la Chimère,(16)
Qu’en nos cerveaux l’obscurité produit.
Sur le
trépied la sibylle s’élance
Pleine du dieu qui subjugue ses sens;
Alors j’entends un horrible silence,
Et je frémis de l’arrêt que j’attends.
Mon âme en vain par l’amour enflammée,
Dans cet instant d’audace s’est armée:
Un noir frisson dans mon cœur a passé,
Et tout mon sang de terreur s’est glacé.
«Écoute-moi,
me dit-elle, en délire,
«Je vais parler; la déesse m’inspire:
«Depuis l’instant qu’aux rives de Cythère
«Elle reçut l’hommage de la terre,
«Jamais objet plus beau, plus gracieux
«N’avait paru sous la voûte des cieux.
«Telle, au-dessus d’une vague écumante,
«On vit Vénus s’élever triomphante,
«Telle apparu à l’univers ravi
«Ta….. sur le Mississipi.
«Les dieux charmés brûlèrent à
sa vue,
«Et de plaisir la terre fut émue:
«Les feux d’amour ont sillonné les airs,
«Un long soupir a parcouru le monde,
«Et brûlant même au vaste sein des mers,
«Les dieux marins ont tressailli sous l’onde.
«Toi qui languis, captif infortuné,
«Depuis longtemps à son char enchaîné,
«De ton destin quel que soit le mystère,
«Crains plus encore une affreuse lumière,
«Fidèle amant, le plus tendre retour
«Est en secret le prix de ton amour;
«Mais….» à ces mots la muette sibylle
Sur le parvis est tombée immobile;
Elle gémit, et le temple à l’instant
A retenti de son gémissement.
Je vis
alors sur la rive infernale
Le noir Caron et sa barque fatale;(17)
Non loin, la Parque arrêtant ses fuseaux,(18)
Ouvrait déjà ses funestes ciseaux,
Alors, alors,….et je t’ai vue
Pâle, mourante, alarmé, éperdue;
Mais, las! bientôt quel fut mon désespoir,
Quand près de toi je crus apercevoir
Un assassin, disciple d’Hippocrate,
Le fer en main, s’avançant à la hâte!
Non loin, un char de crêpe environné,
De blancs festons autour était orné;
Et deux oiseaux de funeste présage,
En composaient le sinistre attelage.
Dans
cet instant, je fus ton seul recours;
Ton œil mourant implorait mon secours:
De l’univers, alors, abandonnée,
Par le destin tu semblais condamnée.(19)
Dans ce péril, mes sens appesantis
D’un long sommeil tout à coup sont sortis,
Et pour sauver une tête chérie,
Impétueux, je m’élance et m’écrie;
Et du docteur trompant le noir dessein,
Je détournai son glaive de ton sein.
Toi, rappelant ton âme fugitive,
Pour éviter les coups de l’assassin,
Entre mes bras tu te jetas craintive.
Quels
doux liens te retinrent captive!
Combien les dieux jaloux de mon bonheur
M’ont envié ce moment enchanteur!
Ah! comme, alors, doucement embrassé.
De nœuds étroits tu fus entrelacée!
Moins fortement le lierre tortueux
Presse l’ormeau de ses bras amoureux.
Lorsque,
la nuit, dans un songe pénible,
Un spectre affreux nous présente la mort;
Si notre bras, enfin, par un effort,
Peut terrasser ce fantôme terrible;
Grands Dieux! alors, quel baume le réveil
Répand soudain dans notre âme éperdue;
Et quel transport, quelle joie imprévue
Vient succéder aux horreurs du sommeil!
Déjà
la peur n’oppressait plus ton âme,
Déjà l’amour laissait luire sa flamme;
Heureux prodige! Effrayés par mes cris,
Les noirs oiseaux au loin s’étaient enfuis;
Je ne vis plus ni Caron ni sa barque,
Ni les ciseaux de l’homicide Parque.
Cythère, alors, ce fortuné séjour,
Retentissait des hymnes de l’amour;
Mais quand, chassant ces images funèbres,
Ton doux souris, ton regard enchanteur
Comblaient les vœux de ton libérateur,
Le jour, hélas! bannissant les ténèbres,
Et dissipant une si douce erreur,
A vu s’enfuir ce trop heureux mensonge,
Et cet éclair de ma félicité;
Et quand mes maux ont tant de vérité,
M’a disputé jusqu’au bonheur d’un songe!
Un songe, hélas! ferait-il concevoir
Pour l’avenir un téméraire espoir?
Va, ne crains rien, ô beauté cruelle,
L’affreux réveil, hélas! m’a tout ôté;
Et d;un vain rêve il ne m’est rien resté,
Rien,…… que mon amour fidèle!
Mais,
quelque jour, si se laissant toucher
Par les tourments d’une amoureuse ivresse,
Non oublieux d’une sainte promesse,
Au désespoir ton cœur vient m’arracher,
Pour conserver à jamais la mémoire
De cet instant qui doit combler mes vœux,
Je veux bâtir un monument pompeux
Qui consacrant mon amour et ta gloire,
Rappellera mon heureuse victoire
Aux souvenirs de nos derniers neveux.
Tel un guerrier désormais sans alarmes,
Dresse, vainqueur, un trophée éclatant
Sur le terrain encore baigné de sang
Où la victoire a couronné ses armes.
A
L…., en lui envoyant LE LIT
Au lieu
d’une préface
Que personne ne lit,
Reçois la dédicace
de mon lit;
Mais
ne crains pas, ma chère,
Que j’aille dire ici
Tout ce que l’on peut faire
Sur le lit.
Ce secret,
sois en sûre,
Demeure enseveli
Dessous la couverture
De mon lit.
Préface
de l’élégie LE LIT
AUX
DAMES.
Ne portez pas
un œil sévère
Sur un ouvrage inoffensif,
Et, dans votre feinte colère,
N’allez pas me brûler tout vif.
Avant d’en faire la lecture,
Songez bien, je vous en conjure,
Que vous voyez à l’Opéra,
Sans que votre pudeur murmure,
Elser danser la cachucha.
Ces danses
de l’Andalousie,
Où vous la voyez se mouvoir
Avec autant de frénésie,
Sauraient bien mieux, je le parie,
Vous troubler et vous émouvoir,
Que ma prose et ma poésie
N’en auraient jamais le pouvoir.
J’aurais
couvert de voiles sombres
Les traits hardis de mes crayons;
Mais le soleil, nous le voyons,
Perce toujours les vaines ombres
Que l’on oppose à ses rayons.
Dans
ses douces convulsions
Si j’ai dévoilé la nature,
Daignez écouter mes raisons,
Et servez-moi de cautions
Si quelque prude me censure.
D’abord,
l’Amour, cet innocent,
Par vos beaux yeux, mesdames, jure
Qu’il vous plaît mieux sans vêtement;
Et Vénus même, on le prétend,
N’est pas moins belle sans ceinture.
Si les
peintres les plus fameux
Dans tous les temps ont sur la toile
Représenté l’Amour sans voile,
Moi, qui suis peintre aussi bien qu’eux,
Dites-moi, pourquoi ne pourrais-je
User du même privilège?
Sur les tableaux voluptueux
De ces illustres personnages
Si vous arrêtez vos beaux yeux,
Vous pouvez lire mes ouvrages;
Mais lisez bas et sans témoin;
Et les plus amoureuses scènes
Ne vous paraîtront pas obscènes
Quand les profanes seront loins.
Alors,
au lieu de terreurs vaines
Que vous inspiraient mes écrits,
Une céleste et douce flamme
Embrassera vos cœurs épris,
Et fera passer dans votre âme
Tous les transports que je vous décris;
Mais si ne se pouvant défendre
D’un mouvement trop sensuel,
Honteux de se laisser surprendre
Par un sentiment un peu tendre,
Contre moi votre cœur cruel
Veut lancer un arrêt mortel,
Ne me juger pas sans m’entendre:
L’Amour est le seul criminel;
C’est ce perfide qu’il faut pendre.
LE LIT
Élégie
O toi,
meuble charmant, asile du mystère,
Sur qui repose en paix celle que je révère,
Temple de la pudeur et de la volupté,
O lit, puisque jamais les bardes n’ont chanté
Les attraits que les dieux t’ont donnés en partage,
Chantre de la mollesse et de l’oisiveté,
D’un injuste silence, en t’offrant mon hommage,
Que je sois le premier à réparer l’outrage.
Puisse ma lyre, ainsi, s’illustrant à jamais,
Célébrer dignement tes insignes bienfaits.
Pour
les dieux, même avant l’origine du monde,
Tu fus de doux plaisirs une source féconde.
Et lorsque Jupiter, Pluton, Neptune ou Mars
Couraient de Cupidon les amoureux hasards,
N’étais-tu pas toujours le commode théâtre
Que ces divinités choisissaient pour s’ébattre?
Et la postérité pourra-t-elle oublier
Que tu favorisais le plus tendre mystère,
Dans ce jour mémorable où le dieu de la guerre
Retenu par Vulcain dans un réseau d’acier,
Sur le sein de Vénus demeura prisonnier?(20)
C’est
sur toi que Jason, ce séducteur habile,(21)
En attestant les bois, les antres de Lemnos,
Pour prix de ses faveurs, en partant pour Cholchos,
Promit la toison d’or à la belle Hypsipile;
Et ce héros connu par mille exploits divers,
Qui de monstres affreux ont purgé l’univers,
Alcide enfin, cédant à son ardeur trop vive,
Sur tes coussins reçut des lois de sa captive,
Et laissa quelque temps respirer les pervers.
Thésée, humble vainqueur, que sa rage abandonne,
S’unit, pour t’écraser, à sa belle Amazone;
Et souvent même Atride, ennuyé des combats,
Avec sa Chryséis foulait tes matelas.
Mais
aux faibles mortels s’il faut enfin descendre,
Après avoir parlé des héros et des dieux,
O lit, est-il un homme, au cœur sensible et tendre,
Qui n’ait à chaque instant, des grâces à te
rendre!
Vois ces jeunes époux, au comble de leurs vœux:
C’est toi qui cimentas leurs légitimes nœuds.
C’est toi que leur enfant, en ouvrant la paupière,
Apercevra d’abord, en voyant la lumière.
Nos membres
fatigués, après de longs travaux,
Ne trouvent qu’en ton sein les douceurs du repos.
Sans toi, la nuit, encore, une humide litière
Nous recevrait au fond d’une froide tanière,
Repaire ténébreux des plus vils animaux.
Le mortel fortuné cherche ton sein tranquille.
Et le malheur toujours y trouve un sûr asile.
Le roi même soupire après la fin du jour,
Pour laisser à tes pieds son sceptre et sa couronne,
Et déposer sur toi tout l’ennui que lui donne
Le fastueux éclat d’une importune cour;
Et quand le laboureur descend de la montagne,
À peine il a fini le plus simple repas,
Que frissonnant d’amour sa modeste compagne,
En étalant sur toi ses rustiques appas,
A des travaux plus doux que ceux de la campagne,
D’une amoureuse voix l’appelle entre tes draps.
Le débiteur
pensif, couché sur une oreille,
Sur tes coussins mœlleux enfin vient oublier
L’homicide rasoir de l’avide usurier.
Son chagrin avec lui paisiblement sommeille:
Même, il va, grâce à toi, payer son créancier.
L’espérance déjà dans son cœur se réveille,
Et son esprit bientôt prenant un libre essor,
Il rêve, ô douce erreur, qu’il ramasse un trésor.
Le feu
seul de ton sein ranime les malades;
Et l’on rit en voyant qu’un ignorant docteur
Hardiment attribue à ses breuvages fades
La santé qu’on ne doit qu’à ta douce chaleur.
Ainsi,
soit que le mal ou l’adverse fortune
Sur nous vient poser une main importune,
Ministre bienfaisant de la divinité,
Tu rends au malheureux l’espoir et la santé.
Si tu donnes, la nuit, à l’abri nécessaire,
Ton usage, le jour, n’est pas moins salutaire;
Et l’ardeur de ton sein souvent d’un feu nouveau
D’un esprit languissant ralluma le flambeau.
Eh! qui
ne connaît pas ces hommes de génie
Qu’enfantèrent jadis la Grèce et l’Ausonie?
De la raison, du goût, ces oracles certains,
Philosophes, rhéteurs, historiens, poètes,
Des Muses, d’Apollon, fidèles interprètes,
Composèrent sur toi leurs ouvrages divins
Oui,
célèbres auteurs et de Rome et d’Athènes,
Sophocle, Cicéron, Ovide, Démosthènes,
Anacréon, Tibulle et vous, tendre Sapho,
De vos écrits fameux un lit fut le berceau.
Ce philosophe, enfin, que produisit Abdère,
Dans ses réflexions toujours enseveli,
Épiant la nature à l’afflût sur un lit,
De ses secrètes lois dévoila le mystère.
Virgile était couché quand il chanta Daphnis,
Amaryllis, Didon et le bel Alexis.
Ainsi, ton ombre, ô lit, a produit la lumière
Dont nous voyons briller tant d’illustres écrits.
Autrefois,
les Romains, ces véritables sages,
T’ont fait servir encore à de plus doux usages:
Toujours, près de la table aux heures des festins,
On te voyait placé chez les joyeux Latins.
Là, témoin complaisant des scènes les plus
vives,
Tu prêtais tes coussins à d’amoureux convives;
Et pour d’heureux amants, ou de tendres époux,
Les plus ardents baisers, pris à la dérobée,
D’autres plaisirs encor, s’il en est de plus doux,
Des repas les plus longs abrégeaient la durée.
L’antiquité,
dit-on, plaça sur ses autels,
Et vit associer aux honneurs immortels
Cet homme ingénieux qui de sa main savante,
Construisit le premier ta légère charpente;
Et de nos jours encor, qui n’admirerait pas
De tes membres unis la solide structure,
Quand, gémissant parfois, sous de pesants appas,
À peine tu réponds par un léger murmure,
Aux plus rudes assauts, aux plus tendres ébats!
Mais
les combinaisons des plus heureux génies
Ont fait un tout parfait de toutes tes parties.
Des corps les plus pesants affaiblir l’effort,
La plume au fond du lit offre son doux ressort,
Qui cède et qui résiste ainsi qu’un sein pudique
Que presse en fléchissant la baleine élastique.
Tu t’élèves plus haut, toi, l’âme d’un bon lit,
Solide matelas, dont le flanc se remplit
De ce crin végétal dont les masses touffues
Flottent dans nos forêts, aux arbres suspendues.
Meuble
divin, pourquoi ne décrirais-je pas
Ces tissus éclatants couvrant tes matelas?
Et cette riche étoffe aux superbes bordures,
Aux regards indiscrets dérobant tes souillures;
Et ce lin transparent éteignant la splendeur
Des coussins où le pourpre a laissé sa couleur?
Chez
les peuples anciens, l’argent, l’or et l’ivoire,
L’écaille diaphane et le nacre brillant
Que le luxe dérobe au liquide élément,
De décorer ton bois se disputaient la gloire.
De nos jours l’acajou du sol américain,
Aux simples ornements de ton architecture,
Au ciseau permettra de mêler la sculpture
Recouverte avec art par l’or et par l’airain.
Pour
tempérer du jour la lumière trop vive
Et l’éclat importun des nocturnes flambeaux,
La beauté surannée ou la pudeur craintive
Inventèrent, dit-on, tes modestes rideaux
O timides beautés, qu’un tendre amour embrase,
Combien voit-on encor accroître votre ardeur,
Quand à l’éclat du jour un rideau protecteur
Oppose l’épaisseur de son rempart de gaze!
Pour
garantir ses dieux des rayons du soleil,
Le peuple égyptien, dans ses bizarres fêtes,
De nos dais somptueux ignorant l’appareil,
D’un chapeau couronnait leurs vénérables têtes;
Mais ce peuple bientôt pour ses divinités,
Dans Canope inventa les premiers canapés.
C’est
alors que le luxe exerçant son génie,
De nos ameublements a créé la folie.
Sur ce meuble élégant un bras d’airain tendu,
Tient un cercle léger au centre suspendu,
D’où le brillant tissu du lin et de la soie
En festons ondoyants s’étend et se déploie.
De là
nous est venu cet art qu’on ignorait,
D’unir, de séparer, de réunir ensemble,
Sur ces lits somptueux drapés par Seigneuret,
Vingt tissus différents qu’un même nœud rassemble.
Ces honneurs
qu’en Égypte on réservait aux dieux,
Rome les accordait à ses hommes célèbres;
Et quand ces fiers vainqueurs, dessus leurs lits funèbres
Portaient vers le bûcher leurs restes précieux,
Les colonnes du lit supportaient à leurs cimes
Des ennemis vaincus les dépouilles opines.
Ainsi,
ton sein, ô lit, de l’enfant au berceau
Reçut les premiers pleurs, vit le premier sourire;
Et lorsque le vieillard sur tes coussins expire,
Tu l’escortes encor aux portes du tombeau.
Enfin, pendant le cours d’une fr6le existence,
Le malheur en ton sein retrouve l’espérance.
Souvent,
la nuit, vers l’homme accablé de douleur,
Il descend de ton ciel un songe séducteur,
Qui d’un sort rigoureux fait oublier l’outrage,
Et d’un bonheur prochain vient offrir le présage.
Objet
divin, ô toi qui me vois sans retour,
A ton char, en esclave enchaîné par l’amour;
Toi dont le souvenir, de mon âme embrasée,
Devient le charme unique et la seule pensée;
Toi dont le nom si doux, en secret prononcé,
Chaque jour, mille fois sur mes lèvres expire,
Et par ma main ici ne sera pas tracé;
Toi, seul objet enfin, pour lequel je respire,
Dans des songes charmants, à mes sens enchantés,
Par le dieu du sommeil sans cesse présentés,
Depuis longtemps, ma vie aux larmes condamnée,
Par la douleur, hélas! eût été terminée!
Mais d’un dieu bienfaisant le magique pouvoir
M’accorde, chaque nuit, le bonheur de te voir.
Ton cœur
sans crainte alors, cessant de se défendre,
Tu souris aux serments de l’amour le plus tendre;
Et ta bouche aussitôt, par mille aveux charmants,
Vient me faire oublier un siècle de tourments;
Mais lorsque ta pudeur cédant à mon ivresse,
Je presse de mes bras ta taille enchanteresse,
Dans mon délire, hélas! parmi tant de trésors,
Que l’amour si souvent peignit à ma pensée,
Et qu’un rêve a placés sous ma main abusée,
L’excès de mon bonheur modérant mes transports,
De mon sein, de ma bouche, alors, à peine j’ose
Presser ton sein de neige et ta bouche de rose.
Mais bientôt sous ma main je sens battre ton cœur:
Nos amoureuses voix forment un doux murmure;
Et ton heureux amant qui doutait du bonheur,
Aux feux de tes baisers s’anime et se rassure.
Si les
songes, pourtant, ces fantômes légers,
Offrent à notre esprit des tableaux mensongers,
Aussi, combien de fois, infaillibles oracles,
Ils ont, des immortels fidèles messagers,
D’un avenir obscur annoncé les miracles!
Oh! Grecs
infortunés! depuis longtemps vos dieux
Dans des songes, dit-on, présentaient à vos yeux
D’affreux ruisseaux de sang coulant dans vos campagnes,
De féroces soldats égorgeant vos compagnes;
Et dans vos temples saints, sans pudeur voilés
Vos rêves laissaient voir vos vieillards immolés.
O vierges
de Scio, colombes gémissantes!
Oui, les accents plaintifs de vos voix innocentes
Des rives du Bosphore, hélas! ont retenti
Jusqu’aux bords arrosés par le Mississipi!(22)
Mais
les gémissements de l’enfance égorgée,
Et ceux de la pudeur par le vice outragée,
Ne pourraient-ils toucher ces farouches vainqueurs!
Quoi! cette île autrefois par Vénus protégée,
Pour la faux d’un barbare aurait produit ces fleurs!
Non, non; quand du désir les impudiques flammes
Consumaient sans remords le cœur de ces infâmes,
Et que d’esclaves vils les indignes troupeaux,
Déjà dans le harem pour les plaisirs du crime,
Sur de riches tapis entassaient les carreaux;
Quand chacun des tyrans choisissant sa victime,
Fondait, cruel vautour, sur ces faibles oiseaux:
Pour punir ces Tarquins, aux vierges de la Grèce
La pudeur a prêté les larmes de Lucrèce.
En vain,
fiers Musulmans, pour sauver ces houris,
Votre pitié perfide et se hâte et s’empresse:
Le sang de ces cœurs purs inonde vos tapis,
Et rougit les coussins que de lâches complices
Vous avaient préparés pour d’autres sacrifices.
Et vous,
fils de Cadmus, d’Hercule et de Jason,
Hellènes généreux que le monde abandonne,
Quoi! de vos ennemis le nombre vous étonne!
Où sont donc tous les dieux de votre Panthéon?
Neptune, Jupiter, le vainqueur de Python,
Et Mars, ce dieu terrible, et la fière Bellone
Qu’adoraient vos aïeux aux murs du Parthénon?
—Les dieux!…ils ne sont plus; tous les hommes célèbres
Reposent froidement dans leurs tombeaux funèbres.
—Eh bien donc! de leur tombe évoquez vos héros;
Que l’ombre de Thyrté précède vos drapeaux;
Marchez; vos ennemis fuiront devant la cendre
De votre Miltiade et de votre Alexandre
Qu’il soit votre recours, cet Alexandre, et non
Ce Pygmée accablé du fardeau de son nom.
LE
MOQUEUR
Charmant
oiseau, dont le savant ramage
Sait imiter par des accents divers,
De mille oiseaux qui peuple le bocage,
Les doux accords et les brillants concerts.
Lorsque
ta voix mélodieuse et pure
Vient enchanter les plaines et les bois;
Ou se mêler à l’onde qui murmure,
Je sens ravir tous mes sens à la fois.
Comme
le mal qui circule en nos veines
Cède aux vertus d’un baume bienfaisant,
Ainsi, toujours mes chagrins et mes peines
Sont suspendus ou guéris par ton chant.
Pour
imiter les airs que tu soupirs,
L’art des mortels ferait de vains efforts;
Les séraphins pourraient seuls sur leurs lyres,
Rivaliser tes sublimes accords.