LES ÉPAVES

par un Louisianais

Paris.—Hector Bossange
Nouvelle–Orléans.—Lelièvre
1847


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Deuxième Page 

DISCOURS DE RÉCEPTION

 Chanté devant une académie qui n’a eu qu’une durée éphémère.
(air: Du réveil du Peuple)

 Fondateurs de l’Académie,
Vous, qui dans ce pays nouveau,
Et des beaux-arts et du génie
Voulez allumer le flambeau,
Aux indigènes d’une terre
Pour qui l’étude a tant d’appas,
Montrez ce qu’ils ne savent guère,
Et ce que vous ne savez pas.

 Que tous les arts et les sciences,
D’un même père heureux enfants,
Par vous chéris sans préférences,
Se disputent tous vos instants.
L’éloquence et la poésie,
D’Esculape l’art tout divin,
La musique et l’astronomie
Trouveront place en votre sein.

 Mais, surtout, que la modestie,
Avec ses airs faux et discrets,
De tous vos ouvrages bannie,
Reste au fond de vos cabinets.
Ah! qu’une noble confiance
S’empare de tous vos discours;
Le vrai cachet de la science,
C’est de parler de tout, toujours.

 S’il s’agit de littérature,
En donnant votre jugement,
Que le louage à la censure
Vienne se joindre adroitement;
Et répondez à l’homme étrange
Qui pourrait blâmer vos arrêts:
Monsieur, j’ai du goût comme un ange,
Et je ne me trompe jamais.

 Professez-vous la médecine?
Rien n’est plus aisé que cela:
Vous connaissez tous la vaccine,
L’émétique et le quinquina.
Si quelque belle a la jaunisse,
De carmin frottez les appas;
Mais si c’était toute autre chose,(23)
Alors ne vous y frottez pas.
Enseignez-vous l’astronomie?
Expliquez bien pourquoi, comment
Le soleil et sa bonne amie
Se boudent douze fois par an.
Peignez cette volage épouse
Suivant son mari pas à pas,
Très infidèle et très jalouse,
Comme les femmes d’ici-bas.

 Oui, c’est encore à votre école
Qu’on apprend le secret certain
De captiver ce dieu frivole
Qui tient une bourse à la main.
Aux poursuivants de la fortune
Prouvez, calculateurs fameux,
Que deux piastres valent mieux qu’une,
Et que trois valent mieux que deux.

 Comme Orphée avec une lyre
Voulez-vous descendre aux enfers,
Ou comme Arion en délire
Sur un dauphin courir les mers?
Vous avez un secret unique
Pour atteindre ce noble but,
Et ce secret, c’est la musique,
Sol, ut, ré, mi, fa, ré, mi, ut.

 Lorsque vos vastes connaissances
Auront éclairé les esprits,
Dieu! quelles douces jouissances
De vos travaux seront le prix!
Vos grands noms, vainqueurs des ténèbres,
Grâce à la déesse aux cent voix,
Deviendront à jamais célèbres
De la balaise aux Illinois.(24)

 VERS

 Inscrits sur la première page d’un album

 Puisque vous le voulez, ô céleste….
Je vais inscrire ici mon nom:
Une autre eût été refusée,
Mais qui pourrait vous dire non?

 Je me résous de bonne grâce
À faire votre volonté;
Et le premier dans la préface
De ce missel de la beauté,
Je viens vous rendre mon hommage.

 Ah! je serais fier de ce brillant partage,
Si je n’en connaissais, hélas! tout le danger!
Chez vous, si l’on consulte et la fable et l’histoire,
À peine trouve-t-on neuf filles de mémoire.
Les plus sages toujours se plurent à changer,
Et le dernier venu fait oublier les autres.

 Ces goûts charmants seront, peut-être, aussi les vôtres;
Et si mon nom, ici, le premier est tracé,
De votre souvenir, hélas! suivant l’usage,
Sans doute qu’il sera le premier effacé.

 Ainsi, l’esprit tout plein de ce triste présage,
Au lieu de figurer en tête de l’ouvrage,
Ah! que j’aimerais mieux être l’heureux amant
Qui, jouissant, un jour, du solide avantage,
De terminer votre roman,
Imprimera son nom à la dernière page!

NIAGARA

 Cascade de Niagara,(25)
Sous l’épais berceau de ton onde,
Je viens au nom de Louisa
Laisser l’impression profonde;
Mais si ma main gravait ses traits
Sur cette roche humide et brune,
Ici l’on pourrait désormais
Voir deux merveilles au lieu d’une.

 

 (Traduction de l’anglais)
D’UNE PIÈCE EN PROSE
insérée dans un album 

Le printemps de la vie est le matin d’un jour
Sans nuages,
Où l’œil charmé ne voit que d’aimables images,
Où l’oreille n’entend que des concerts d’amour.

 Puisse, ô C… l’aurore de ta vie,
Comme celle d’un jour serein,
S’écouler sans être obscurcie
Par les ennuis et le chagrin!
Puisse ton astre, à son méridien,
Au lieu de ce feu qui dévore,
Promener sur notre horizon
Ce pur et lumineux rayon
Que promet ta brillante aurore;
Et puisse-t-il à son déclin
Jusqu’à la nuit briller encore
De l’éclat du matin!

 Au milieu des trésors amassés par l’étude,
Sans un pénible souvenir,
Parmi des plaisirs purs, exempts d’inquiétude,
Tu verras s’avancer un aimable avenir;
Et quand viendra l’hiver de l’âge,
Tu jouiras des fleurs, des fruits et des moissons
Que ton esprit prudent et sage
Aura cueillis dans les autres saisons.

 

 A MADAME C…

 C…vous voulez un couplet?
Ce n’est pas une grande affaire:
Un seul couplet est sitôt fait,
Quand c’est pour vous qu’il faut le faire;
Et même, s’il était mauvais,
Faute de loisir nécessaire,
Soyez sûr que je serais
Toujours prêt à vous le refaire.

 Autrefois poète fécond,
Je faisais six couplets sans peine:
A présent j’arrête au second
De crainte d’épuiser ma veine.
Cependant, encore je vais bien
Jusqu’à trois sans me compromettre;
Mais le troisième ne vaut rien,
Et je n’ose vous le remettre.

 

 Traduit de l’espagnol
VOYAGE DE LA COMTESSE MERLIN
A la Havane

 Oranger, au feuillage sombre,
Quand je meurs de froid sous ton ombre,
Ma maîtresse et son tendre amour
Sans souci dorment jusqu’au jour;
Et pour elle, pourtant j’endure
Le vent, la pluie et la froidure,
Sans l’espoir qu’un jour de repos
Vienne faire trêve à mes maux.

 Lorsque autour de ta case j’erre
Trompant l’œil vigilant d’un père,
Comme un coursier rongeant son mors,
J’attends le signal….et tu dors!
Croirai-je encore à tes promesses,
A tes serments, à tes caresses?
Serments d’un éternel amour,
Deviez-vous ne durer qu’un jour!

 De me voir chez toi tu te doutes!
De mon amour, ainsi, tu doutes!
Mariana, dis-moi pourquoi
Te méfier ainsi de moi?
Quand tu seras dans ma cabane,
Aux champs où jaunit la banane,
Oui, tu seras, j’en fais le vœu,
Mes seules amours et mon seul dieu

 

 JE VOUS AIME. 

Je vous ai vue, aimable Dilaïs,
Et mille traits de vos yeux sont partis.
Vous voir encore était le bien suprême:
Où vous trouver? je l’ignorais, hélas!
Un dieu charmant, c’était l’amour lui-même,
Sut mon tourment, il dirigea mes pas.
Alors, alors, vous vîtes mon délire!
Ivre d’amour, je me tus à regret:
Mais en travers retournez ce billet
Et vous lirez ce que je m’osai dire.

 

 LE VRAI CROYANT

 Possédé du désir d’apprendre,
Malgré les efforts d’un esprit
Qui médite et qui réfléchit,
J’en conviens, je ne puis comprendre
Si c’est un ouvrier dont l’art
A son gré fait mouvoir le monde,
Ou bien si la machine ronde
Marche seule, et tourne au hasard.

 Heureux celui qui, dès l’enfance,
Instruit à craindre le Seigneur,
Crut toujours avec confiance
Sa nourrice et son confesseur!
Sur son ignorance profonde
A jamais son bonheur se fonde;
Et lorsqu’un homme plus hardi,
Ou plus sage et plus érudit
Sourit de toutes nos misères;
Et que dans ses discours sévères,
Il traite les religions
De vaines superstitions,
Et nos croyances de chimères,
Sans sonder ces profonds mystères,
Sans juger ce savant conflit,
Je crois sur ces graves matières,
Tout ce que le curé me dit.

 

 LA VICTOIRE

 Sans talents si l’on voit un sot
Parfois maîtriser la fortune,
Pour fixer la victoire, il faut
Une habilité peu commune:
Et très souvent ses favoris,
Si l’on s’en rapporte à l’histoire,
Par l’infidèle sont trahis
Au moment qu’ils chantent victoire.

 Jadis un souris gracieux
Ou de Corinne ou de Suzette
Eût rendu certain à mes yeux
Et mon triomphe et leur défaite.
A présent ces signes trompeurs
Ne peuvent plus m’en faire accroire:
Il me faut bien d’autres faveurs
Avant que je chante victoire.

 Toujours par l’amour précédé,
La lance au poing, le diable en tête,
L’amant à qui tout a cédé,
Vole de conquête en conquête
Sur le terrain baigné de sang,
Théâtre illustre de sa gloire,
Alors à ce fier conquérant
Je permets de chanter victoire.

 Mais pour moi qui ne suis pas vain,
Et que l’amour dans son armée
Voit combattre pour le butin
Bien plus que pour la renommée,
Quand mes camarades, sans fruit
S’enivrent d’une vaine gloire,
Je vais pillant partout sans bruit,
Et leur laisse chanter victoire.

 Si ce n’est pas le fabuleux
Qui peut séduire votre dame,
Dans un roman bien amoureux
En vain vous peignez votre flamme;
Mais pouvez-vous remplir, un jour,
Un seul feuillet de son histoire.
Tout va céder à votre amour,
Et vous pouvez chanter victoire.

 On peut chanter sur tous les tons
Beautés de toutes les espèces,
Femmes de toutes les façons,
Des bergères jusqu’aux déesses;
Mais de leurs plus douces faveurs
N’allez pas raconter l’histoire;
Parlez toujours de leurs rigueurs,
Et jamais de votre victoire.

 

 L’AMOUR ENFANT

 Vous demandez, belle Thémire
Pourquoi l’on peint toujours l’amour comme un enfant?
Hélas! il faut bien vous le dire:
C’est que jamais l’amour n’est plus grand qu’en naissant!

 

 LA LOTERIE

 Un billet que l’aveugle amour 
A choisi de sa main divine,
A Davezac donne en ce jour
La tabatière de Delphine.
On aurait cru que Davezac,
Suivant la coutume ordinaire,
N’aurait pris que le tabac;
Mais il prisa la tabatière.

 

 LA ROSAÏDE

 poème en douze chants

 Chant premier

 Janvier, suivi d’un froid cortège, 
Vient nous glacer par son accueil;
Rose disparaît sous la neige,
Et la nature prend le deuil.

 Chant II

 Février s’avance en pleurant,
Et d’un déluge nous arrose.
Pourquoi l’eau qu’il verse à torrent,
N’est-elle pas de l’eau de rose!

 Chant III

 Le dieu Mars à ce mois préside,
Ce fier Mars que Vénus blessa.
Un trait plus sûr et plus rapide,
L’eût fait tomber devant Rosa.

 Chant IV

 Pour les Romains jadis l’année,
Par le mois d’avril commença,
Comme ton souvenir Rosa
Pour nous commence la journée.

 Chant V

 Les cœurs ont soupiré,
Le mois de mai va naître;
L’amour a respiré,
Et Rosa va paraître.

 Chant VI

 Juin, de ta chaleur cruelle
L’art brave les traits radieux;
Mais, ô Rosa, quelle est l’ombrelle
Qui mette à l’abri de tes feux.

 Chant VII

 Rosa, juillet vit autrefois
Ce peuple briser ses entraves;
Mais ces fiers affranchis des rois
Bientôt deviendront tes esclaves.

 Chant VIII

 Comme toi, rose du matin,
Le cœur pur et le front serein,
Dans les cieux la vierge s’avance,
Et le mois d’auguste commence.

 Chant IX

 Septembre lance tous ses feux;
Déjà le raisin se colore;
Et le vin va couler pour ceux
Que tu n’enivres pas encore.

 Chant X

 Octobre du tardif automne
Vient enfin nous offrir ses fruits:
Dès son printemps Rosa moissonne
Tous ceux que l’étude a produits.

 Chant XI

 Novembre paraît sur la scène,
Environné d’épais brouillards,
Semblable à ces âmes en peine
Que n’éclairent pas tes regards.

 Chant XII

 Décembre vient et Philomèle
Va s’exiler pour plus d’un jour:
Adieu, Rosa: pour moi, dit-elle,
Plus de plaisirs jusqu’au retour!

 

 A….EN VOYANT SON PORTRAIT

 En voyant tes divins attraits,
D’amour je ne puis me défendre;
Et pour Vénus je te prendrais
Si tu voulais te laisser prendre.

 

 ROMANCE TRADUITE DE L’ESPAGNOL

 Comme Ariane, en pleurs sur le rivage,
En vain j’appelle un fugitif amant.
Hélas! loin de la plage
Son vaisseau fuit aussi prompt que le vent!

 Lorsque, au travers des flots de l’onde amère,
Un dieu jaloux l’enlevait à mes feux,
Ah! ah! qu’un vent contraire
Aurait été favorable à mes vœux!

 A quelques maux que son départ me livre,
Je n’ai plus rien à redouter du sort:
Qui le perd ne peut vivre;
Qui ne vit plus peut-il craindre la mort!

 Si quelque jour sur ma tendre guitare
Je racontais les tourments de mon cœur,
Il n’est pas de barbare
Qui ne donnât des pleurs à ma douleur.

 Dans ma tristesse. ô guitare enchantée,
Tu réponds seule à mes brûlants transports;
Et mon âme agitée
Devra le calme à tes tendres accords.

 Aussi, je veux condamner au silence
Ce piano que l’ingrat aimait tant:
Je sais son inconstance,
Et je l’imite en changeant de l’instrument.

 POUR LE PORTRAIT DE ……..

 Ah! redoutez de voir l’objet
Que représente ce portrait.
O vous qui chérissez la vie
Cette beauté fait sans retour
Mourir tous les hommes d’amour,
Et les femmes de jalousie.

 

 IMPROMPTU

 Bonjour, madame belle et bonne,
Avant midi je me pomponne, 
J’arrive chez vous; mais…personne.
Alors, auprès d’une colonne
Qui porte une table octogone,
Je viens m’asseoir, et je griffonne
Cette épître à votre personne;
Mais, sur ce sujet, qui s’étonne
Que le jugement m’abandonne?
Bientôt je vois que je raisonne
Comme un buveur près d’une tonne
De vin de Madère ou de Beaune.
Alors, je me lève et fredonne
Une chanson un peu luronne;
J’approche du feu, je tisonne,
Quand j’entends l’airain qui résonne:
Je compte…c’est midi qui sonne.
Adieu, madame belle et bonne;
Si votre absence me chiffonne,
En bon chrétien je vous pardonne;
Mais je me venge, et je vous donne
À lire ce billet d’une aune.

 ***

 A ta femme interdis le spectacle et le bal,
A l’église elle ira te chercher un rival.

 ***

 Touchez, d’abord, un objet plein d’appas:
Faites l’amour, ne le décrivez pas.

 ***

 J’aime la violence, et je veux un amant
Qui fasse mon bonheur sans mon consentement.

 ***

 Belle Iris, il faut pour vous plaire,
Etre amoureux, être empressé;
Près d’Eglé, dans un cas pressé,
Tout cela n’est pas nécessaire.

 ***

 Pour fixer à jamais ton époux inconstant,
Écoute, ou fais semblant d’écouter un amant.

 ***

 Des rêves de la nuit par le jour qui s’avance
Le vain mensonge est révélé;
Mais rien ne détruit l’espérance,
Ce songe de l’homme éveillé.

 ***

 Donnez-moi votre confiance,
Et croyez-moi quand je vous dis
Que l’enfer est l’indifférence,
Que l’amour est le paradis.

 

 LES ANGLAIS A LA LOUISIANE (1815) 

Cantate

 Pour assujettir l’Amérique
Des insulaires orgueilleux
Couvrent les bords de l’Atlantique
De leurs soldats audacieux.

 Partout la fureur, le carnage
Précèdent leurs fiers bataillons;
Et partout la flamme ravage
Et les cités et les moissons.

 Mais le clairon s’est fait entendre
Aux fiers enfants de nos vallons;
Et bientôt nous voyons descendre
Leurs invincibles bataillons.

 Dans nos solitudes profondes
Cérès déserte ses guérets;
Et chaque fleuve sur ses ondes
Conduit les fils de ses forêts.

 Sur nos rives bientôt Éole
Pousse les Bretons inhumains;
Des brandons pris au Capitale
Fumaient encore entre leurs mains.

 Déjà leur tourbe qui s’avance
Médite des crimes nouveaux;
Et leur sacrilège espérance
Est inscrite sur leurs drapeaux.

 Vierges, au viol destinées,
Ces guerriers changés en bourreaux,
Des plus infâmes hyménées
Pour vous allumaient les flambeaux.

 Mais, grâce au dieu des batailles,
Les feux des farouches Anglais
Ont éclairé leurs funérailles,
Au lieu d’éclairer leur leurs forfaits.

 

 L’ENFER ET LE PARADIS

 Bon vin et bonne compagnie,
Joyeux festin, bal et concert,
On dit que celle aimable vie
Nous mène tout droit en enfer;
Mais sans songer à l’autre monde,
Lorsque nous retrouvons réunis
Tous les biens dont la terre abonde,
N’est-ce pas le paradis?

 Émus d’une sainte colère
Dans un long sermon, bien amer,
L’autre jour, un révérend père
Nous envoyait tous en enfer;
Mais vous grillerez loin des femmes,
Nous disait-il, mes bons amis:
Si l’on brûlait avec ces dames,
L’enfer serait le paradis.

 Dans son jardin Adam se lasse(26)
De voir un tapis toujours vert;
Tant de bien est une disgrâce,
Et son paradis un enfer.
Le désir d’apprendre l’enflamme,
Il mange de ces fruits maudits:
Alors il sait qu’Eve est sa femme,
Et il veut s’enfuir du paradis.

 Le Seigneur lui fit cette grâce:
Un ange, avec son bras de fer,
De son beau paradis le chasse,
En le menaçant de l’enfer.
Pour nous, plus heureux que cet homme
Que sa femme a perdu jadis,
Lorsque vous nous donnez la pomme,
Vous nous ouvrez le paradis.

 Vous avez mille connaissances,
Et vous lisez à livre ouvert;
Et pour acquérir des sciences,
Vous prenez des peines d’enfer;
Pour moi je ne fais pas l’habile;
Et je sais que les beaux esprits,
S’il en faut croire l’évangile,
N’iront jamais en paradis.

 Femme qui prêche un infidèle,
Prêche toujours dans le désert;
Et l’on voit son amant rebelle
Fuir sa maison comme un enfer:
Alors, en proie à sa tristesse,
Et cœur rongé de soucis,
Chez une autre, dans sa détresse,
Il va chercher le paradis.

 Avoir une trop tendre épouse
Qui quelquefois nous prend sans vert;
Apaiser son humeur jalouse,
Voilà l’enfer, voilà l’enfer.
Avoir une femme fidèle,
Dont tout le monde soit épris;
Qu’elle soit bonne autant que belle,
Voilà, voilà le paradis.

 

 LES SOUHAITS

 Que ne suis-je l’heureux tapis
Qu’étale en ces lieux la nature,
Et sur lequel tes pieds chéris
Foulent les fleurs et la verdure!

 Que ne suis-je plutôt le lin
Dont le tissu voile ton sein;
Et qui, de sa trame discrète,
Va, par une route secrète,
Presser le corps le plus divin!

 Que ne suis-je aussi le zéphyre
Qu’on voit près de toi s’empresser:
Et qui, mourant de son martyre,
Dans un audacieux délire,
D’un souffle vient te caresser!

 Puissé-je être l’insecte avide
Sans cesse prêt à te sucer!
Puissé-je être le trait rapide
Qui le premier doit te blesser!
Ou, sans me métamorphoser,
Etre celui que tu désires;
Dans tes bras me sentir presser;
Respirer l’air que tu respires,
Ou celui qu’exhale ton cœur,
O….quand tu soupires,
Ivre d’amour et de bonheur!

 Victime, hélas! de mon ardeur,
Bientôt je ferai le voyage
Qui conduit au fatal rivage;
Mais si j’en dois croire l’amour;
Qui me protège et qui m’inspire,
Je ne ferai qu’un court séjour
Au fond du ténébreux empire.
Pour moi, cet enchanteur puissant,
Aux vrais amants, toujours propice,
Fera le miracle éclatant
Que le tendre époux d’Eurydice
Autrefois tenta vainement;

 Mais plus heureux et plus prudent
Que le fameux chantre de Thrace,
Mon guide aimable sur sa trace
Me retrouvera constamment.
Sans craindre une fatale épreuve
Je le suivrai d’un pas pressé;
Et je repasserai ce fleuve
Que l’on n’a jamais repassé;
Et remontant des rives sombres
Où l’on ne descend qu’une fois,
On me verra quitter les ombres
Que la mort soumit à ses lois.

 Mon ombre, alors, à l’enfer arrachée,
Ombre constante, à ton ombre attachée,
Demandera le prix de ma fidélité;
Et, chaque nuit, après la douzième heure,
Léger fantôme, en ta demeure
A tes yeux par l’amour je serai présenté,
Le cœur rempli de ta pensée
Que toutes les eaux du Léthé
N’auront point effacée;
Et suivant tes bontés ou tes rigueurs pour moi,
Je retrouverai près de toi
L’Enfer ou l’Élysée.

 

 LE PORTRAIT

 Vous le voulez, belle Eliza,
Je vais essayer de vous peindre;
Mais à tant de charmes déjà
Ma main désespère d’atteindre.
Heureux mille fois qui pourrait
Saisir un aussi beau modèle!
Allons, posez, mademoiselle,
Je vais faire votre portrait.

 D’abord, de ce front gracieux
Veuillez me dérober la vue;
Et, s’il se peut, sur vos beaux yeux
Qu’une gaze soit étendue.
Ah! sans cette précaution,
Adorateur de mon ouvrage,
Peut-être, serais-je moins sage
Que ne le fut Pygmalion.

 De votre langage enchanteur
Prenez bien soin de me défendre:
Vous voir est assez pour mon cœur,
Ce serait trop de vous entendre.
Ce doux parler, ce doux souris
Sont des lacs qu’amour vient me tendre;
Et lorsque je cherche à vous prendre,
Hélas! c’est moi qui serais pris!

 Mais si je n’ai pas pris en vain
Les soins qu’exige la prudence;
Et si mon cœur conduit ma main,
Je garantis la ressemblance.
Oui, sans trop vanter mon talent,
Si pour attraper une belle
Il ne faut qu’un peintre fidèle,
Votre portrait sera parlant.

 Après avoir de tous vos traits
Dessiné l’esquisse fidèle,
Comment peindrai-je mille attraits
Qu’un vêtement jaloux recèle?
Mais l’amour guidant mon pinceau,
Entière à mes yeux vous révèle;
Et Vénus me sert de modèle
Pour tout le reste du tableau.


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