LES ÉPHÉMÈRES,
ESSAIS POÉTIQUES
par
Alexandre Latil.
Pourquoi faut-il, dans un siècle de gloire,
Mes vers et moi, que nous mourions obscurs!…
Que demander à qui n'eut point de maître?
Du malheur seul les leçons m'ont formé,
Et ces épis que mon printems voit naître
Sont ceux d'un champ où ne fut rien semé.
Béranger
Nouvelle-Orléans:
Chez Alfred Moret, Rue Royale
1841
ÉPHÉMÈRE PREMIÈRE
Aux littérateurs du pays
Je vais jusqu'où je puis;
Mais semblable à l'abeille en nos jardins éclose
De différentes fleurs j'assemble et je compose
Le miel que je produis.
(J. B. Rousseau)
Au sein des deux partis demeuré toujours neutre,
Je n'ai point arboré de cocarde à mon feutre.
(Barthélémy)
Ô vous dont les accents tendres, mélodieux,
Ont charmé mon oreille, en s'élevant aux cieux;
Vous qui, d'un beau talent doués par la nature,
Décorez aujourd'hui notre littérature,
Et dont le nom, déjà par l'estime abrité,
Dirige son essor vers la célébrité,
De ce faible Recueil, que vous lirez peut-être,
Épargnez les défauts: le malheur le fit naître.
Oui, je viens, confiant en vos talents divers,
Et plein d'un doux espoir, vous soumettre mes vers.
Dans cette âpre carrière où le talent chancelle,
Ah! soutenez mes pas, vous que la gloire appelle;
Par vos sages conseils éclairez le sentier
Que vous avez déjà parcouru tout entier.
Je fléchis; trop souvent, dans cette route ardue,
Ma marche est entravée et reste suspendue.
Vous avez aplani la rude aspérité
Du chemin qui conduit à la postérité,
Mais je ne prétends pas, plein d'une folle audace,
Arriver avec vous au sommet du Parnasse.
Bien souvent, attentif, écoutant vos chansons,
De vos concerts brillants j'ai suivi les leçons;
J'ai soupiré tout bas comme l'oiseau timide
Qui s'essaie en son nid, et faible, l'oeil humide,
Voit s'envoler au loin, dans un rapide essor,
Ses heureux compagnons qu'il ne peut suivre encor.
Cependant, plus hardi, je déployai mes ailes,
Et voulus comme vous, aux voûtes éternelles,
Atteindre du talent le zénith glorieux.
Égaré dans ma course, errant sous d'autres cieux,
Épuisé de fatigue en ma pénible absence,
J'ai reconnu bientôt ma funeste imprudence;
Excusez mon erreur, excusez mon orgueil.
Oui, faites à mes vers un favorable accueil;
Ces fleurs, ces frêles fleurs, au matin de mon âge,
Sont le produit d'un arbre abattu par l'orage,
Je vous les offre, amis, d'une timide main;
Leur existence est courte, elles mourront demain!
ÉPHÉMÈRE DEUXIÈME
Le Talent et l'Envie
À un poète louisianais
L'envie naquit du désir et de l'impuissance.
(La Harpe)
Il est si agréable de faire preuve du faible talent de peser des syllabes, de disséquer des mots, de souligner une épithète hasardeuse…Joies puériles de la médiocrité, qui rappellent ces insulteurs publics que les Romains plaçaient sur le chemin des triomphateurs, et qui ne les empêchaient pas de s'élever, entourés d'acclamations et couronnés de lauriers,aux pompes du Capitole.
(Charles Nodier)
L'envie! impur gramen, pauvre et stérile gui,
Toujours au pied du chêne impuissant a langui,
S'attachant à son tronc, s'abreuvant de sa sève,
Il voudrait épuiser le chêne qui s'élève;
Mais le chêne a pitié du languissant gramen,
Qui consomme avec lui son éphémère hymen!
(E. A. Rouquette, Les Savanes)
Je me souviens du jour où notre heureuse plage
Vit ta barque surgir; —depuis, sur ce rivage,
Tu sus fixer tous les regards.
Radieux, tu venais du beau sol de la France;
Pour écouter tes chants chacun faisait silence:
Vierges, femmes, enfants, vieillards.
Deux ans ta douce voix, plaintive, aimable et tendre,
Charma tous nos instants, et ravis de t'entendre,
Poète, nous battions des mains!(1)
Moi, chantre obscure, indocte, à l'humeur apathique,
Je suspends mes chants quand ta lyre magique
Fit entendre ses sons divins.
J'écoutais! et souvent la suave harmonie
De tes nobles accents, pleins de mélancolie,
A pénétré jusqu'à mon coeur.
Alors je m'écriais, dans une douce extase,
Ah! qu'il chante, celui que le génie embrase
D'une sainte et sublime ardeur.
Et je disais encore, ému jusqu'au délire,
Heureux, dix fois heureux celui qui, sur sa lyre,
Laisse échapper de si doux chants!
Le monde lui sourit sans lui porter envie,
L'amour et l'amitié répandent sur sa vie
Leurs soins attentifs et touchants.
Je me trompais pourtant; je vis la calomnie,
Dressant sa tête infâme, insulter ton génie
Modeste, calme, et dédaigneux.
Un reptile parfois, en rampant, s'insinue
Dans un jardin de fleurs, aux pieds d'une statue,
Qu'il ose enlacer de ses noeuds.
Sur ce marbre rebelle, impassible à l'outrage,
Il épuise bientôt une impuissante rage.
Mais l'homme, en sa juste fureur,
Qui de loin voit souiller cette oeuvre de génie,
S'apprête à la venger, et, d'une main hardie,
Écrase le profanateur!
Poursuis tes chants, ami: la Louisiane écoute!
Marche, marche sans cesse en ta sublime route
Où te surveille un monstre affreux,
L'envie, au souffle impur, à l'oeil oblique et sombre,
Qui de fiel dévorée, ose, toujours dans l'ombre,
Attaquer tout nom glorieux.
Eh! qu'importe au talent si la critique amère
D'un obscur souligneur, inhabile, éphémère,
Sans cesse lui donne l'éveil?
C'est là le stimulant qu'il faut au vrai mérite;
Aux clameurs d'un Zoïle, il s'indigne, il s'irrite
Et sort alors de son sommeil.
Écoute! d'un seul mot Dieu créa la lumière,
Du mélange confus de l'informe matière
Le soleil sortit radieux;
Il paraît, il éclaire, échauffe et vivifie.
L'homme, en se prosternant, l'admire, et glorifie
Le souverain maître des cieux.
Mais bientôt ce soleil, cet astre tutélaire,
À l'homme ne paraît qu'un spectacle vulgaire,
Car il n'est plus nouveau;
Il veut le mesurer, et, dans sa folle audace,
Son regard cherche encor, malgré l'immense espace,
Des taches au divin flambeau.
C'est ainsi que tu vois la critique insensée
Chercher à disséquer ta brillante pensée.
L'insecte, dans sa vanité,
Veut souvent obscurcir les rayons du génie;
Mais son aile impuissante est aussitôt punie
De sa folle témérité.
novembre 1841
ÉPHÉMÈRE TROISIÈME
Épithalame
(pour le mariage de ma soeur)
Vos désirs satisfaits doivent toujours renaître,
Brûlez toujours des mêmes feux;
Que le droit de vous rendre heureux
N'ôte rien au plaisir de l'être
(Voltaire)
La société, la Providence même, n'a permis
Qu'un seul bonheur aux femmes, l'amour dans le mariage.
(Mad. de Staël)
Toi dont la douce et sublime harmonie
À l'amitié consacra tant de chants,
Ô Béranger! que ta muse chérie
Vienne aujourd'hui soutenir mes accents.
Barde brillant de la littérature,
Je vais chanter et l'hymen et l'amour:
Ah! prête-moi ta voix suave et pure
Pour fêter ce beau jour.
Jeunes époux, qu'une amitié fidèle
Joigne à vos feux ses soins les plus touchants:
Car trop souvent l'amour, vive étincelle,
Brille, pâlit et meurt en peu d'instants.
J'ai comme vous senti ce doux délire
Que vous puisez dans votre tendre amour;
Mais il n'est plus….et l'amitié m'inspire
Un chant pour ce beau jour.
Soyez amants après le mariage,
Que le désir réside en votre coeur.
L'espoir riant aujourd'hui vous présage
Des jours bien doux filés par le bonheur.
Ah! que jamais la froide indifférence
N'aille en votre âme établir son séjour,
Et fiez-vous à la douce espérance
De refléter ce jour.
Vous le savez, la vie est un passage,
Les vrais plaisirs sont toujours inconstants.
Soyez heureux, n'abusez pas de l'âge:
L'hiver arrive et fait fuir le printemps.
Dans l'âge de l'or, la sensible vieillesse,
Après vingt ans, brûlait du même amour.
Puissiez-vous voir vos fils avec ivresse
Refléter ce beau jour.
Ô mes amis, si ma muse éphémère
Ne peut, hélas! chanter votre bonheur,
Du moins, pour vous, mes voeux et ma prière
Sont parvenus aux pieds du Créateur.
Que dans vos coeurs il jette une étincelle
Du feu divin d'un éternel amour;
Et puissiez-vous, couple heureux et fidèle,
Refléter ce beau jour.
mars 1838
ÉPHÉMÈRE QUATRIÈME
Amour et Douleur
À M. Édouard L**
C'est celle dont jadis la vaporeuse image
M'apparut en fuyant, comme un léger nuage
Glisse en un ciel d'azur……
(A. J. Guirot)
Bientôt j'irai dormir d'un sommeil sans alarmes;
Heureux si, dans la nuit dont je serai couvert,
Un oeil indifférent donne en passant des larmes
À mon luth oublié, sur mon tombeau désert!
(V. Hugo)
Ami, la connais-tu, la vierge au front candide,
Au coeur pur, sanctuaire où la vertu réside?
Cet ange que le ciel
Envoya près de moi, dans sa bonté suprême?
Celle qu'anime un souffle émané de Dieu même,
Et que suit ici-bas son regard paternel?
Tu ne la connais pas, tu ne peux la connaître!
Je la vois s'avancer….sa présence fait naître
Le plus doux sentiment.
Vois son humble maintien, son regard, son sourire
Entends sa voix touchante, et dis si le délire
Ne doit pas m'embraser à cet aspect charmant?
Son nom est E***; modeste, aimable et pure,
Simple dans tous ses goûts, simple dans sa parure,
C'est une tendre fleur
Qu'un souffle du zéphyr un matin fait éclore;
Sur sa tige elle brille, à peine à son aurore,
Et parfume les airs de sa suave odeur.
Oh! pourquoi n'a-t-elle eu l'aveu de ma tendresse!
J'aurais vu ses regards émus de mon ivresse,
Et peut-être l'amour
Eût uni nos deux coeurs. Mais non, tout nous sépare,
Un génie infernal, un pouvoir trop barbare
Écarte le bonheur de mon humble séjour.
Mais quoi! plongé vivant dans un abyme immense,
Succombant sous le poids d'une horrible existence,
De mes tourments affreux,
Puis-je donc à ma vie associer cet ange,
Qui doit goûter en paix un bonheur sans mélange
D'aucun trouble secret, d'aucun soin douloureux?
Non, jamais! car ma vie est pénible, et la chaîne
Qu'en ce séjour de deuil incessamment je traîne
Est un lourd fardeau.
Ah! que m'importe, à moi, les plaisirs de ce monde,
Et ces biens, ces honneurs où son orgueil se fonde?
Je n'attends ici-bas que l'heure du tombeau.
Marcher, toujours marcher dans une nuit obscure,
Se croire tout seul debout, errant dans la nature,
Et rien à l'horizon!
Pas un point lumineux qui chasse ces ténèbres!
La nuit, toujours la nuit et ses voiles funèbres,
Qui ne m'offrent partout qu'une affreuse prison!
Rien! —Résigné j'attends qu'ému de ma souffrance,
Dieu sur moi fasse luire un rayon d'espérance,
Ou que, dans sa bonté,
Du malheur qui m'opprime il brise le calice,
Et termine bientôt ma vie et mon supplice,
En m'appelant au sein de son éternité.
ÉPHÉMÈRE CINQUIÈME
Déception et Tristesse
(À Madame Cal……)
Savoir souffrir la vie et voir venir la mort,
C'est le devoir du sage, et ce sera mon sort!….
Le désespoir n'est point d'une âme magnanime;
Souvent il est faiblesse, et toujours il est crime.
(Gresset)
Je n'ai pas convoité sur mon lit d'agonie
L'or du voisin qui sonne avec tant d'ironie;
Ce qu'il me faut, à moi, ce n'est pas seulement
Le vin de la vendange et le pain du froment;
Ma prière avant tout demande à Dieu pour vivre
Le pain qui nourrit l'âme et le vin qui l'enivre:
L'amour!….et je suis seul!…….
(Hegesippe Moreau)
J'ai contemplé des lieux où j'ai vu le bonheur
Scintiller un instant, pâlir et puis s'éteindre:
Tel un brillant mirage aux yeux du voyageur
Présente l'oasis, qu'il ne peut pas atteindre.
Oui, j'ai voulu revoir ces rivages chéris
Où m'a bercé longtemps l'espérance trompeuse,
Qui, comme l'arc-en-ciel au brillant coloris,
Promettait des beaux jours à ma vie orageuse.
J'ai voulu procurer à mes sens affaiblis,
À mon âme ulcérée, un peu de jouissance,
Avant qu'un froid linceul, de ses funèbres plis,
N'enveloppât mon corps brisé par la souffrance.
Insensé! je partis, plein d'un seul souvenir,
Mais je n'ai recueilli dans ce pèlerinage
Que des chagrins amers; il fallut revenir,
Maudissant à jamais ce funeste voyage.
**********
Cette félicité que rêva mon délire,
Cet avenir heureux que me promit l'amour
Fut une illusion qui n'a fait que sourire;
L'orage se formant a chassé le beau jour,
Et l'espérance aussi, décevante ironie,
Qui me promit toujours et sans jamais tenir:
Espérez! espérez! ainsi passe la vie…..
Et l'attente du jour qui ne doit pas venir!
Quand je vois l'édifice où mon adolescence(1)
Écoutait les leçons des savants professeurs(2)
Qui m'ouvraient les trésors de leur vaste science,(3)
Ce souvenir cruel augmente mes douleurs.
Heureux, trois fois heureux celui qui, loin du monde,
Peut borner ses désirs et son ambition!
Heureux celui qui vit dans une paix profonde,
Et s'affranchit du joug de toute passion!
Ma vie est un flambeau qui pâlit et s'éteint;
Tout est fini pour moi! Mon Dieu, que ta clémence
Pardonne à mes erreurs! d'un coup mortel atteint,
Je réclame de toi ma propre délivrance.
********
Hélas! combien de fois, songeant à ma misère,
J'ai résolu de mettre un terme à mes malheurs!
Un seul nom m'arrêtait; c'est celui de ma mère,
Ah! ce serait pour elle une source de pleurs!
J'ai dû vivre!…Accablé du poids de la souffrance,
Je gémis et n'attends que l'heure de ma mort,
Qui doit bientôt venir….que n'ai-je l'espérance
De savoir qu'un ami pleurera sur mon sort!!!
Envoi.
Ô vous que je chéris comme une tendre mère,
Vous qui, par vos vertus, attirez tous les coeurs!
Recevez aujourd'hui ce poème éphémère
Qu'exhale une âme en deuil en proie à ses douleurs.
Si vos yeux indulgents se plaisent à le lire;
Si vous compatissez à mes tourments affreux,
Je n'aurai pas perdu la peine de l'écrire:
J'aurai goûté, du moins, encore un jour heureux!
1839
ÉPHÉMÈRE SIXIÈME
Ode à Béranger
Dédié à M. Théard Jr.
L'accord d'un grand génie et
d'un beau caractère.
(Ducis)
Les noms qui passent à la postérité
par l'entremise d'un peuple,
ne meurent jamais.
(P.F. Tissot)
On n'est plus poète qu'en
assemblant des lignes rimées et
polies, qui se chantent et se
cadencent, si, sous le coloris de
l'expression, la pensée ne se révèle
pas énergique et vraie.
(Théard Jr.)
Salut! barde immortel, noble fils de génie,
Qui chantas les hauts faits de ta belle patrie!
Salut! toi qui bravas un pouvoir détesté,
Et, prenant à deux mains ta brûlante lanière,
Fustigeas les suppôts d'un faible ministère
Qui pensait étouffer la sainte liberté!
La liberté fut pour toi une tendre mère;
Tu défendis ses droits; sur l'autel populaire
Ta main sacrifia ses lâches oppresseurs.
Au peuple qu'opprimait un despote en démence
Ta voix se fit entendre; il comprit sa puissance,
Et d'un trône odieux chassa les possesseurs.
Oui! ta part fut immense en ces jours de victoire,(1)
Où la France s'acquit une éternelle gloire
En brisant le pouvoir d'un tyran, pour toujours.
Le quatorze Juillet vit crouler la Bastille,
Glorieux souvenir qui dans l'histoire brille,
Mais dont l'éclat pâlit au soleil des Trois Jours.
Quand le calme qui naît après un choc horrible
Fut rétabli, quand se levant terrible
Le peuple eut recouvré ses droits les plus sacrés,
Comme lui tu rentras dans l'ordre et le silence;
Tu ne voulais rien être, et ton indépendance
Des honneurs refusa de montrer les degrés.
Un seul nom convenait à ta vertu suprême,
Celui de citoyen, plus beau qu'un diadème;
Tu sus le conserver sans jamais le ternir;
La couronne civique, auréole romaine,
Pour une âme de feu, fière et républicaine,
Est le plus beau présent qu'elle puisse obtenir.
Tous tes concitoyens, d'une voix unanime,
T'ont décerné ce prix, pour ton élan sublime.
Quel mortel, plus que toi, mérita cet honneur?
Malgré les fers et verroux, narguant le despotisme,
Ton génie, inspiré par ton patriotisme,
Des droits enfreints du peuple était le défenseur.
Quand l'homme du destin, plus grand que César même,
Eut sur son front guerrier posé le diadème,
Tout marchait, tout tremblait, fléchissait sous ses lois;
Sa volonté de fer ne souffrait point d'entrave;
L'Europe se taisait, l'Europe était esclave;
Le nom seul de cet homme épouvantait les rois!
Sa vaste ambition, qu'on n'osait contredire,(3)
Trouva, dans tes écrits, une amère satire,
Au milieu de l'éclat de sa prospérité.
Tu n'encensas jamais sa fortune et sa gloire,
Dans ses jours de triomphe incrustés par l'histoire
Sur les pages d'airain de la postérité.
Mais quand de ce guerrier l'étoile tutélaire
Pâlit et s'éteignit sur un roc solitaire,
Quand de lâches vautours insultaient l'Aigle mort,
Quand toute gloire alors était persécutée,(3)
Tes sublimes accords, qui rappellent Tyrtée,(4)
Vengèrent le Héros qu'a seul vaincu le sort.
Non, non, tu ne flattas jamais que l'infortune,(5)
Et tu ne connais pas la louage opportune
Qui caresse des rois la sotte vanité.
Napoléon, pour toi, fut le dieu de la France;
Tu dédaignas pourtant de servir sa puissance,
Pour conserver toujours ta sage liberté.
Quand tu dépeins les faits de cet homme intrépide,
Quel mortel peut te suivre en ton essor rapide?
C'est le sublime vol de l'aigle audacieux;
C'est Tacite écrivant, aux plus beaux jours de Rome,
Ses Annales, peinture admirable de l'homme,
Et de l'antiquité monument précieux.(6)
Mais lorsque, fatigué de ton vol pindaresque,
Tu descends et tu prends un ton mélancolique,
Et que de ton pays tu chantes les malheurs,
Le plus doux des liens, l'amour de la patrie,
Respire dans tes vers, dont la douce harmonie
Est un parfum divin qui pénètre nos coeurs.
Si de nouveaux accords s'échappent de ta lyre,
Si tu chantes l'amour, ses charmes, son délire,
Ses chagrins, ses plaisirs, ses doux épanchements,
C'est l'accent de Parny; nous croyons lire encore
Ses vers charmants, écrits pour son Eléonore,
Où respirent du coeur les plus doux sentiments.
Si, pour chasser au loin une humeur trop chagrine,
Ta muse redevient folâtre et libertine;
Si sur un ton grivois elle chante gaiement,
Jamais Anacréon, dans une douce ivresse,
Célébrant les plaisirs, l'amour et sa maîtresse,
Ne montra tant d'esprit, de verve et d'agrément.
Tant de grâce, et pourtant l'injuste Académie
N'offrit point un fauteuil à ton brillant génie!(7)
Ah! ne t'étonne pas de son iniquité:
Elle bannit Hugo, par un suffrage indigne.
Va, tu n'as pas besoin de cet honneur insigne,
Chansonnier, pour voler à l'immortalité.
Tes vers te survivront, poète, d'âge en âge;
Tant qu'on honora la gloire, le courage,
Le talent, les vertus, le civisme brûlant,
Ton nom sera chéri; ton noble caractère,
Béni d'un peuple entier, le plus grand de la terre,
Sera l'objet sacré de son culte constant.
Oui, ton nom, Béranger, d'une lumière pure,
Comme un astre éclatant brille en littérature.
Des siècles je le vois franchir l'immensité;
Je le vois s'élancer au temple de Mémoire,
Et d'un vol foudroyant, sur l'aile de la gloire,
Sans tache, parvenir à la postérité.
Noble France! bondis en voyant sous ton aile
Éclore, chaque jour, une gloire immortelle!
L'odieux léopard, malgré ses factions,
N'a vu qu'un seul instant ta grandeur abaissée;
Aujourd'hui tu renais, et ta gloire éclipsée
Reprend le premier rang parmi les nations.
janvier 1840
ÉPHÉMÈRE SEPTIÈME
Mosaïque
À une amie
Plus fraîche que la fleur que voit naître l'aurore,
Au milieu du printemps qu'il embellit encore;
À l'éclat unissant le parfum le plus doux,
La ravissante Estelle apparaît parmi nous….
(F. Calongne)
Élevée au milieu du désert de la vie,
La fleur modeste et pure et que le monde oublie
Mérite bien souvent nos soins les plus touchants.
Insensible aux regards, l'aimable violette
Ne se montre jamais, et cherche sa retraite:
Ainsi que toi, doux ange, elle suit ses penchants.
Tu puisas tes attraits, charmante créature,
Au creuset de ton coeur, où la vertu s'épure.
Bien heureux le mortel à qui le ciel, un jour,
Accordera ce coeur, et qui de l'hyménée
Recevant ce trésor, ô vierge fortunée!
Y saura faire naître un éternel amour!
5 mai 1839
ÉPHÉMÈRE HUITIÈME
Le Délire
À mon ami F. Calongne
Grâce au ciel mon malheur passe mon espérance
.
(J. Racine)
Que la nuit paraît longue à la douleur qui veille!
(Saurin)
Alors je suis tenté de prendre l'existence
Pour un sarcasme amer d'une aveugle puissance,
De lui parler sa langue, et, semblable au mourant
Qui trompe l'agonie et rit en expirant,
D'abîmer ma raison dans un dernier délire,
Et de finir aussi par un éclat de rire.
(Harmonies)
Toi qui suspends les pleurs, absorbe la souffrance,
De l'être malheureux unique jouissance,
Sommeil consolateur, verse-moi tes pavots!
Un délire infernal me ronge, me dévore!
La nuit va s'écouler, bientôt la douce aurore
Éclairera mes maux!
Tout repose, tout dort dans cette nuit profonde;
Il me semble que seul je veille dans ce monde!
Minuit sonne à l'horloge, entends-tu bien?…minuit!
Pour ma pensée en deuil, c'est un glas qui bourdonne;
C'est pour moi, naufragé, la vague monotone
Qui se brise et s'enfuit.
Oh! quel bruit imposant a frappé mon oreille!
C'est la foudre qui gronde, et l'écho qui s'éveille
Répercute ces sons qui vibrent dans les airs.
Pour mon âme attristée, affaiblie, abattue,
Ces puissantes vapeurs qui sillonnent la nue
Sont les plus beaux concerts.
Ma tête est un volcan, et mon sang qui fermente
Est la lave qui bout dans sa fournaise ardente.
Autour de moi je vois étinceler des feux;
A travers la lueur de ces clartés sans nombre,
Je vois passer sans cesse et s'agiter dans l'ombre
Des fantômes hideux.
Serait-il de la mort le funeste présage?
Quoi! la mort viendrait m'enlever à mon âge!
À ma porte bien vite a frappé le malheur!
L'existence, pour moi, fut lourde et bien amère;
Et jamais, dans ma vie, une douce chimère
N'a consolé mon coeur.
Dès quinze ans, je connus les chagrins de la vie;
La coupe des douleurs bientôt me fut servie:
Goutte à goutte, il fallut m'abreuver de ce fiel,
Pour augmenter l'horreur et doubler le supplice,
Le sort, en m'apportant cet infernal calice,
L'y couronna de miel.
Ami, te souviens-tu de notre heureuse enfance?
De nos beaux jours passés au sein de l'innocence?
Tout joyeux, nous voguions sur un océan pur;
Poussés par les zéphyrs, nous fesions le voyage,
Tous deux, tranquillement, sans redouter l'orage,
Le ciel était d'azur.
On eût dit que pour nous se peignait sa coupole;
L'espérance irisée était notre boussole.
Cependant apparut, à l'horizon lointain,
Un point noir, précurseur des horribles tempêtes,
Qui, bientôt grossissant, prépara sur nos têtes
Un orage prochain.
Le tonnerre a grondé sur la voûte azurée;
Ma barque de la tienne enfin s'est séparée;
L'aquilon furieux a soulevé les flots;
Mon vaisseau fracassé, mutilé par l'orage,
M'a jeté, loin de toi, sur une aride plage
Où me fuit le repos.
Préservé par les flots ou ton heureuse étoile,
Vers un ciel plus serein cependant tu fis voile;
Dans un port vaste et sûr ton navire abordait.
Là, le plaisir te prit sur son aile légère,
Te fit tourbillonner dans sa rapide sphère,
Que ton âme attendait.
Depuis lors, le destin te fut toujours prospère;
Le Ciel récompensa ton noble caractère.
Oh! qu'il daigne sur toi répandre ses faveurs!
Moi, maudit, tourmenté sur un lit de souffrance
Où je suis enchaîné, je n'ai que l'espérance
De répandre des pleurs!
Encor, si des amis….insultante ironie,
Que ce mot prononcé chaque jour dans la vie!
Le malheureux mortel, accablé par le sort,
A-t-il à son chevet, soit qu'il souffre ou sommeille,
(Si ce n'est pas sa mère) un seul être qui veille
Près de son lit de mort?….
C'est en vain qu'il appelle à son heure dernière;
Nulle main ne viendra lui fermer la paupière!
C'est alors que sa voix doit s'adresser au Ciel;
Après tant de tourments, c'est son seul refuge.
De ses fautes, du moins, il aura Dieu pour juge
Au séjour éternel!!!
septembre 1839
ÉPHÉMÈRE NEUVIÈME
À Melle Adèle***
Ô fille du printemps, douce et touchante image
D'un coeur modeste et vertueux,
Du sein de ce gazon tu remplis ce bocage
De ton parfum délicieux.
(Mme d'Hautpoul)
On dit que la charmante Adèle
Possède grâces et douceur.
Que l'on serait heureux près d'elle,
Si l'on pouvait toucher son coeur!
Mais pour parvenir à lui plaire,
Il faut égaler ses vertus;
Et tous mes soins seraient perdus,
Si j'entreprenais de le faire.
De la rose qui vient d'éclore
Elle a l'éclat et la fraîcheur;
Mais plus simple, elle joint encore
La modestie à la candeur.
Je sais que ma muse légère
Est peu digne de ses appas,
Et les chanter ne pourrait pas,
Quand elle essaîrait de le faire.
Si quelquefois la perfidie
Se pare d'attraits séduisants,
Je le dirai, sans flatterie,
Adèle ignore ces instants.
Ah! pardonnez au téméraire
Qui vient de tracer ce portrait:
Un Béranger seul le pourrait,
S'il entreprenait de le faire.
1836
ÉPHÉMÈRE DIXIÈME
Sur la mort de H. Boussuge
Oui, la vie est un songe et la mort un réveil
(Arnault)
Va, tu n'es pas à plaindre, ô toi dont l'existence
Fut si belle et si calme au sein de la souffrance!
Ton âme s'exhâla comme un dernier adieu,
Doucement résignée aux volontés de Dieu.
Ah! ne regrette pas un monde injuste, impie:
Pour un séjour divin, une éternelle vie,
Tu ne laisses qu'un lieu d'ineffables douleurs,
Séjour affreux de deuil, de chagrins et de pleurs!
Boussuge, le destin qui, loin de ta patrie,
T'arrache à l'amitié d'une mère chérie,
Et brise à son aurore un si bel avenir,
Te laisse dans nos coeurs un touchant souvenir.
août 1839
ÉPHÉMÈRE ONZIÈME
Épître
À M. Tullius St.-Céran
Sitôt que d'Apollon un génie inspiré
Trouve loin du vulgaire un chemin ignoré,
En cent lieux contre lui les cabales s'amassent.
Ses rivales obscurcis autour de lui croassent;
Et son trop de lumière, importunant les yeux,
De ses propres amis lui fait des envieux.
(Boileau)
Ce ne sont pas les critiques injustes, plates
ou violentes qui font beaucoup de mal; les
éloges prodigués sans discernement sont bien
plus nuisibles.
(Grimm)
Il n'est point ici-bas de lumière sans ombre.
(Racine)
Tullius, est-il vrai qu'une obscure critique
Ait arrêté l'essor de ta muse énergique?
Est-il vrai qu'elle ait pu, par d'incessants efforts,
De ton génie ardent comprimer les ressorts?
Eh quoi! des détracteurs auraient tant de puissance!
Ils réduiraient ton luth à garder le silence;
Et ton talent, poète, au milieu de son cours
Se verrait, en ces lieux, obscurci pour toujours!
Profitant du sommeil de ta muse chérie,
Ils répandraient sur toi le fiel de l'ironie,
Et, fiers de leurs écrits, leur sotte vanité
Rirait de son triomphe avec impunité!
Non, non, tous les écrits et tous les commentaires
De ces censeurs nouveaux, insectes littéraires,
Jamais de tes beaux vers ne terniront l'éclat.
Que fait à ton talent l'ignoble plagiat
D'un critique en courroux? son impuissant outrage
N'est que de son envie un éclatant hommage.
Poursuis ton vol rapide et ne t'étonne pas
Si tu vois la critique attachée à tes pas;
Laisse gronder l'envie et relève la tête,
Comme un chêne puissant qui brave la tempête.
Vois cet aigle orgueilleux planer au haut des cieux:
Il méprise le ver qui rampe sous ses yeux.
Le fier Chimborazo, qu'assaille un noir orage,
Calme et majestueux, rit de sa vaine rage.
Sa tête est dans les cieux; sa sublime hauteur
Voit l'océan mugir et rit de sa fureur.
Laisse tes envieux plongés dans l'ignorance,
Dédaigne leurs clameurs et leur sotte arrogance;
Le mérite indigent est proscrit en tout lieu:
L'infortuné Gilbert expire à l'Hôtel-Dieu.
Mais que dis-je? Gilbert! quand le divin Homère,
Accablé par les ans et la douleur amère,
Dans la Grèce épandait les chants harmonieux
D'un sublime poème inspiré par les dieux,
Il fut partout en butte aux traits de l'ignorance,
Aux traits des envieux, dont l'aveugle démence
Prétendait rabaisser ses écrits immortels.
Qui lui firent, plus tard, élever des autels;
Mais le juste avenir éternisa sa gloire,
Et dévoua Zoïle au mépris de l'Histoire.
Oui, c'est là, trop souvent, du génie éclatant
La seule récompense et le sort qui l'attend!
Toi qui, par une forte et puissante harmonie,
As su de PÉRENNES honorer le génie;(1)
De CONSTANT LEPOUZÉ digne apréciateur,(2)
Viens t'asseoir à côté de ce charmant auteur,
Qui pour notre pays, par des veilles savantes,
D'Horace raviva les odes éclatantes.(3)
Les feux de ton génie, au foyer de ton coeur,
Doivent se ranimer d'une divine ardeur.
Celui qui de l'Etna nous fit gravir la cime,
Qui de Niagara peignit l'affreux abîme;
Celui-là pourra bien, par un nouvel essor,
Planer sur l'Hélicon, et s'élever encor.
Écouté, Tullius, notre ardente prière:
Poursuis, poursuis pour nous ta brillante carrière;
Que tes rivaux de gloire, obscurcis, abattus,
Écrasés par ton art, ne se relèvent plus.
Oui! qu'un nouvel ouvrage, écrit en traits de flamme,
Vienne flatter nos yeux et réjouir notre âme.
Ah! si de la patrie un touchant souvenir,
Pour tes Chansons, t'assure un nom dans l'avenir,
Et si de Rien-ou-Moi notre orgueil se décore,
Il attend aujourd'hui de nobles chants encore!
Va! ton destin est beau, digne fils d'Apollon!
Ton nom retentira dans le sacré vallon.
Si tu voguas longtemps sur la tourmente amère,
Si l'aveugle fortune, inconstante et légère,
Ne t'a point prodigué ses fragiles présents,
Tu dois t'en consoler par tes heureux talents.
octobre 1838
Réponse de M. T. St.-Céran
À M. Alexandre Latil
Arbrisseau que courba le bras de la tempête,
Tu me dis:—Pauvre oiseau, j'abriterai ta tête
De la pluie et des vents: vois comme est gros le temps!
—Tu ne sais pas que moi , jamais sous le feuillage,
Je n'ai fait résonner ma luette sauvage,
Et que je suis fils des autans!
Qu'emporté loin du nid dans un coup de tonnerre,
La tourmente, pour moi, fut la seconde mère
Qui berça mon enfance et me tendit le sein;
Que l'ouragan m'entend jeter des cris de joie;
Que du fier océan, où le bulbul se noie,
Mon aile fouette le bassin!
Je me croirais débile, et toujours dans l'enfance,
Si le Monde gardait à mon nom le silence.
La haine, c'est l'Amour et son brûlant flambeau!
Cela vit, cela veut, cela porte une face;
Je souris quand son dard s'émousse à ma cuirasse!
L'indifférence est un tombeau!
Aux veines de la fleur qui le poison distille,
L'abeille va pomper pour doter son asile,
Un Pactole enivrant aux dorés flots de miel.
Mon coeur possède aussi la grande urne chimique
Qui transforme en nectar tout mortel narcotique,
Que je bois au banquet du ciel!
Sans l'envie un laurier est un rameau vulgaire,
Qui des hommes jamais ne fixe la paupière;
D'aigle, avant la couvée, il me simule un nid.
C'est lorsque le génie, avec ses pleurs d'Achille,
L'a longtemps arrosé, que cette branche vile
Se change en rameau bénit!
Ami, quand cessera pour nous deux la bataille,
Si de notre âme encore on veut savoir la taille,
Exhibons aux regards notre glaive brisé!
Il faut pour qu'on le croie et noble et formidable,
Qu'il soit moins scintillant, moins au soleil semblable,
Et par des flots de sang bronzé!
Sans Xercès, qu'eût été le fier soldat de Sparte?
Sans l'Anglais à Toulon, le géant Bonaparte?
C'est peu d'avoir un coeur, il faut montrer ce coeur!
Il faut, pour rehausser du talent l'apanage,
Qu'il ait foulé le front du reptile sauvage,
Que de Python il soit vainqueur!
ÉPHÉMÈRE DOUZIÈME
À Corinne ***
Un amour malheureux est un bonheur encore.
(Mme Desbordes Valmore)
Il faut te fuir, séduisante Corinne;
Il faut te fuir et ne plus te revoir:
De tes attraits la puissance divine
Troubla mon être, et dicta ce devoir.
J'ai vu tes yeux où la candeur respire,
Tes traits charmants, ton sourire enchanteur;
Ta douce voix a causé mon délire,
Et, désormais, le tourment de mon coeur.
Oui, c'en est fait, ton image chérie
A pour jamais pris place dans mon coeur;
Pour l'effacer, il faut m'ôter la vie,
Qui n'est pour moi qu'une lente douleur.
Félicité, fantôme imaginaire,
Qu'en vain mon coeur essaya de saisir!
Ah! ne sois plus une vaine chimère
Qui se complaise à me faire souffrir.
Ne plus te voir!…qui pourrait y souscrire?
Ne plus t'entendre! oh! ce serait affreux.
Je puis t'aimer, sans jamais te le dire,
Ah! je le sens, c'est encore être heureux.
février 1839
ÉPHÉMÈRE TREIZIÈME
Désenchantement
Réponse à une jeune fille
(Mlle E. C.***)
Nous demandons des sourires au berceau,
et des pleurs à la tombe!
(Chateaubriand)
Quand un lis virginal penche et se déclore,
Par un ciel brûlant desséché,
Sous l'urne qui l'arrose il peut renaître encore;
Mais quand un ver rongeur dans son sein est caché,
Quel remède essayer contre un mal qu'on ignore?
(Casimir Delavigne)
Tu me disais, un jour, avec ton doux sourire,
Qui peint si bien ton âme où la beauté respire,
Tu me disais: "Ami, fais donc une chanson!
"Tu prodigues tes chants, et jamais aucun son
"Ne s'échappe pour moi de ta lyre plaintive!"
Et moi, je t'écoutais d'une oreille attentive;
J'admirais en secret ta naïve candeur,
Qui croyait que la joie, ainsi que dans ton coeur,
Résidait dans mon âme où la mélancolie
Est le seul aliment qui lui donne la vie;
Où la sombre pensée étend son voile noir,
Où le bonheur éteint n'a pas laissé d'espoir!
Ah! je voudrais pour toi que cette âme épuisée
Exhalât quelques chants, mais ma lyre est brisée!
Brisée!…et pour toujours par la main du malheur,
Qui torture ma vie et rit de ma douleur,
Vampire dévorant, d'infernale nature,
Dont l'homme est, ici-bas, l'éternelle pâture.
Et crois-tu donc, enfant, que je doive chanter,
Quand tout sert dans ma vie à la désenchanter?
J'ai marché longtemps dans ce désert aride,
Vaste océan de maux, sans compagnon, sans guide.
Au milieu du chemin, triste et désespéré,
De doute en doute errant, je me suis égaré.
Épuisé de fatigue et couvert de poussière,
Enfin je suis tombé, maudissant la lumière;
Le vent de la douleur et de l'adversité
A desséché mon coeur de son souffle irrité….
Je me suis relevé, j'ai cru que ma souffrance
Allait bientôt cesser; l'arbre de l'espérance,
Avec son vert feuillage, apparut à mes yeux,
Comme au nocher qui sombre, un phare radieux.
De loin, j'ai salué ce consolant ombrage,
J'ai cru pouvoir l'atteindre, ô mensonger mirage!
Prestige décevant! il pâlit et s'enfuit
Comme une ombre douteuse, au milieu de la nuit.
Alors, en gémissant, j'ai poursuivi ma route;
Bientôt j'aurai franchi cet espace, sans doute,
Car j'aperçois déjà, comme un gouffre béant,
Le tombeau qui m'attend, pour me rendre au néant.
Que m'importe, après tout? grain perdu de poussière,
Ignoré de la foule, et jeté sur la terre;
Qu'importe que le vent ou que la main de Dieu
M'enlève de ce monde, où pas un mot d'adieu
Ne sera prononcé, quand l'heure solennelle
Sonnera mon trépas dans la nuit éternelle?…
Sans crainte, sans désir, sans regret, sans remord,
Je m'en retourne à Dieu, sur l'aile de la mort.
Toi qui veux remonter les cordes de ma lyre,
Et qui, dans ce moment, exhumes mon délire,
Il te faut des chansons, des romances d'amour,
Il faut pour embaumer le sentier de ta vie,
Les parfums des plaisirs que la vieillesse envie;
Avant que l'âge vienne on doit les respirer;
Le midi de nos jours les voit s'évaporer.
Oh! demande des vers, des bijoux, des parures,
Des gazes, des fichus, des rubans, des ceintures,
Des robes de satin aux brillantes couleurs,
Des fêtes et des jeux, des guirlandes de fleurs,
………………………………………………
………………………………………………
Enfant! enivre-toi de tes moments heureux;
Dix-sept printemps à peine ont doré tes cheveux,
C'est l'âge où le plaisir nous couvre de son aile,
Et dispute nos jours à la Parque cruelle;
C'est l'âge où tout sourit, où la vie est en fleurs,
Où l'on ne connaît pas les larmes, les douleurs;
Âge d'heureuse paix, de rêves d'espérance,
Le plus beau, le plus pur de toute l'existence,
Et que le temps, hélas! dans sa rapidité,
Nous ravit d'un coup d'aile, et pour l'éternité.
Jeune fille, pour toi la vie est sans alarmes;
La douce illusion, ce prisme plein de charmes,
De riantes couleurs revêt ton avenir,
Que la réalité, plus tard, viendra ternir.
Jouis de ton printemps, jouis de ton aurore;
La fleur, quand vient midi, pâlit, se décolore,
Se flétrit et s'effeuille avant la fin du jour,
En jetant à sa tige un long regard d'amour.
Oui, c'est la destinée, immuable, profonde;
Il faut que tout s'écoule et s'efface en ce monde,
Le papillon léger, l'aigle et le rossignol,
Et la femme et la fleur; tous par un même vol,
Retournent à celui qui d'un souffle suprême
Les avait animés, et les éteint de même.
décembre 1839
ÉPHÉMÈRE QUATORZIÈME
À Madame C***
Improvisation
…………..mes seuls trésors: des vers!
(Hergesippe Moreau)
Le jour de votre fête est un jour bien heureux;
Tous vos amis voudraient vous adresser leurs voeux!
C'est à qui cherchera le moyen de vous plaire;
Je le voudrais aussi, mais je ne puis faire;
Je ne puis vous offrir de présent ni de fleur;
Je n'ai que des soucis qu'arrose le malheur.
Je ne les donne point, ils ne font point envie,
Vous en cueillez assez dans le cours de la vie!
Mais recevez les voeux que fait pour vous mon coeur:
Joie et santé parfaite, image du bonheur.
Puissé-je, dans vingt ans, à ma dernière aurore,
Improviser des vers, et vous les dire encore!
1836
ÉPHÉMÈRE QUINZIÈME
Le Départ
Élégie
À une soeur Melle. Elm…T***)
Amitié, noeud sacré, récompense des sages,
Plaisir de tous les temps, vertu de tous les âges!
Je chérirai toujours tes devoirs, tes douceurs.
L'astre qui nous éclaire eut des blasphémateurs,
Des monstres ont maudit sa féconde influence,
D'autres ont de Dieu même abhorré l'existence,
Ont haï l'Éternel. Amitié, qui jamais
A blasphémé ton nom et maudit tes bienfaits?
(Champfort)
Ah! si prenant ton vol, et si, loin de mes yeux,
Soeur des anges, bientôt tu remontes près d'eux,
Après m'avoir aimé quelque temps sur la terre,
Souviens-toi de moi dans les cieux!
(Lamartine)
Ange consolateur, toi qui soutiens ma vie
Et calmes ma souffrance, ô ma soeur chérie!
Toi, que le Tout-Puissant fit descendre du ciel,
Pour adoucir la coupe où je buvais le fiel
Dont m'abreuva dix ans le sort dans sa colère,
Tu pars! tu vas demain abandonner ton frère,
Ton frère qui, privé de ta vive amitié,
Inquiet de ton sort, ne vivra qu'à moitié!
Oui, ma soeur, loin de toi, sur mon lit d'agonie,
Chaque jour pâlira le flambeau de ma vie.
Il s'éteignit sans toi, tu sus le ranimer;
Je détestais les jours que tu me fis aimer;
Je traînais avec peine une lourde existence;
Tu fis luire en mon coeur un rayon d'espérance,
Un doux rayon de joie et de félicité.
Dans cet affreux désert où le sort m'a jeté,
Que de fois, fatigué, maudissant la lumière,
N'ai-je pas imploré la fin de ma carrière!
Que de fois la douleur égara ma raison!…
……………………………………………
……………………………………………
……………………………………………
Hélas! n'écoutant plus qu'un morne désespoir,
Oubliant et parent et patrie et devoir,
D'un sinistre dessein j'ai conçu la pensée,
Que j'ai de mon esprit mille fois repoussée;
L'espoir m'abandonnait, et ma faible raison
Ne voyait que malheurs dans un sombre horizon.
Lorsque le nautonnier battu par la tourmente
Est près de s'abîmer dans la vague écumante;
Qu'épuisé de fatigue, à son dernier effort,
Il n'a plus d'espérance et n'attend que la mort,
S'il vient à découvrir, au fort de la tempête,
Une étoile qui luit au-dessus de sa tête,
Son courage aussitôt se ranime, et l'espoir,
À l'horizon lointain, lui fait apercevoir
La plage du bonheur, qu'il cherchait dans sa route,
Errant de tous côtés sous la céleste voûte;
Et l'astre bienfaisant, par sa douce clarté,
Lui fait braver l'orage et le flot irrité.
Ainsi tu m'apparus, douce et blanche colombe;
Tu me tendis la main sur le bord de la tombe,
Et, m'attirant vers toi, par un charme puissant,
Détournas mes regards de ce gouffre béant,
Où mon esprit troublé, ma pensée en démence,
Allaient précipiter ma dernière espérance.
Béni soit à jamais le fortuné moment
Qui vit naître pour moi ton tendre attachement!
Je ne fatigue point d'une plainte importune
Le Ciel qui m'accable du poids de l'infortune.
Je supporte la vie; aux portes du tombeau
Je vais jeter bientôt ce pénible fardeau.
Je n'aurai qu'un regret d'abandonner la vie,
De chagrins, de douleurs incessamment suivie;
C'est de perdre,ma soeur, le consolant espoir,
L'indicible bonheur de t'entendre et te voir.
Qui peut, à ton aspect, ne pas sentir dans l'âme
Un doux frémissement, une divine flamme?
Qui peut à tant d'attraits joindre tant de bonté?
Toi, l'image ici-bas de la divinité!
Toi dont les seuls regards toucheraient un barbare!
Toi dont la modestie est si vraie et si rare!
Toi…daigne pardonner! ce n'est point un flatteur
Qui veut plaire ou tromper; non, c'est la voix du coeur,
Qui rend à la vertu l'hommage involontaire
D'un sentiment profond: d'une amitié sincère,
Feu sacré, doux trésor dont Dieu nous a dotés,
Charme ineffable et pur de toutes voluptés!
Si des coeurs endurcis, peu touchés de tes charmes,
Ont fait à tes beaux yeux répandre quelques larmes,
Console-toi, ma soeur, et ne t'étonne plus
De voir la médisance outrager les vertus.
Ah! quel que soit le coup qui vient frapper mon âme,
Ma soeur, si loin de nous le devoir te réclame
En des lieux où jadis tu passas d'heureux jours,
Pars! Oh! pars! mais du moins que ton frère toujours
Occupe ta pensée, et que, dans tes prières,
Tu demandes pour lui des instants plus prospères!
Mais toi qui, plus heureuse, abandonnes ces lieux,
Avant que l'amitié te fasse ses adieux,
Avant que de quitter cette bruyante ville,
Que tu fuis pour revoir la verte Mandeville,(1)
Daigne m'entendre encor, ma soeur, et réponds-moi:
D'où vient le changement que je remarque en toi?
D'où vient que bien souvent j'aperçois un nuage
Qui rembrunit les traits de ton charmant visage?
Et sur ton front si pur, où siège la candeur,
Pourquoi cette livide et mortelle pâleur?
Dans tes yeux quelquefois j'ai vu briller des larmes;
Aurais-tu des chagrins? d'où naissent tes alarmes?
Des chagrins! Quoi! déjà le souffle du malheur
Viendrait-il dessécher ta tige, ô tendre fleur?
Quoi! dans ce coeur de vierge où la vertu respire,
La douleur aurait-elle établi son empire?
Où d'un amour déçu le cruel souvenir
Viendrait-il, détruisant tes rêves d'avenir,
D'un bonheur qui n'est plus te retracer l'image?
Hélas! chère Elm…, ne va pas à ton âge,
Où la vie est si belle, où naissent les amours,
Aux chagrins dévorants abandonner tes jours,
À cet âge de paix et d'heureuse innocence,
Le prisme éblouissant de la douce espérance
Présente à tes regards un riant avenir
Dont les vives couleurs vont bientôt se ternir.
Ô fleur à peine éclose au matin de la vie!
Tu charmes les regards, et tu dois faire envie!
Ton destin est marqué; que ton parfum si doux
Pénètre dans nos coeurs et s'épande sur nous.
Oh! ne t'effeuille pas, ta douce destinée
Doit se clôre à la fin d'une belle journée!
Pour moi, qui loin de toi, brisé par la douleur,
Cherche de tous côtés une ombre de bonheur,
Je vais tenter encor les flots de l'existence,
Et braver, sans pâlir, le vent de la souffrance.
Mais si, cherchant le port de la félicité,
Sur l'Océan du monde et de l'adversité,
Mon vaisseau, mutilé par les flots et l'orage,
S'engloutit dans la vague et loin de tout rivage;
Si mon unique espoir se brise sur l'écueil,
Et qu'au lieu du bonheur je trouve le cercueil,
Ma soeur, près de fermer les yeux à la lumière,
Je bénirai tes jours, à mon heure dernière;
Et, en franchissant les airs, pour remonter au ciel,
Mon âme ira t'attendre au séjour éternel!!…
septembre 1839
Épître de M. A. Guirot
À M. Alexandre Latil
Le papillon, l'aigle et le léger rossignol,
Et la femme et la fleur: tous, par un même vol,
Retournent à celui qui d'un souffle suprême
Les avait animés, et les éteint de même.
(Alexandre Latil)
I
Eh quoi! briser ta plume,
Quand le champagne fume,
Que sa brillante écume
Pétille nuit et jour!
Et qu'un baiser d'Hélène,
Glissant de veine en veine,
Nous verse son haleine
Et l'ivresse et l'amour!
Quand Inès la gentille
Jette au loin sa mantille,
Alors que du quadrille
A retenti la voix,
Et que, vierge pudique
Ou Péri fantastique,
Son corset élastique
Frissonne sous nos doigts!
Quoi! suspendre ta lyre,
Enfant,,,! Ne plus écrire!
D'un stérile délire,
Quoi! supporter l'affront!
Et, poète Créole,
Insoucieux, frivole,
Dédaigner l'auréole
Qui doit parer ton front!
J'oubliais, ô pardonne,
Que sur ton front rayonne
La mystique couronne
Emblême du malheur!
Et que la douce flamme
Du regard d'une femme
N'arrachait de ton âme
Que des chants de douleur!
À ces lueurs lointaines
De faveurs incertaines,
Aux vanités humaines,
N'as-tu point dit adieu?
La vie est éphémère,
La gloire est une chimère,
L'homme n'est que poussière,
L'éternité…..c'est Dieu!
II
Comme un ruisseau qui coule,
Ou le torrent qui roule,
Ainsi se perd la foule
Au sein d'une autre mer,
Immensité profonde,
Où l'écho, lorsqu'il gronde,
N'éveille de ce monde
Qu'un souvenir amer!
La femme blanche et rose,
L'orphelin qui repose,
Et la fleur fraîche éclose
Ont-ils un lendemain?
Que l'homme doute ou croie,
La mort en fait sa proie,
Le torture et le broie
De sa hideuse main!
Géants que créa l'homme,
Tyr, Babylone et Rome,
Vous avez donc fui comme
Un lumineux éclair!
L'orgueilleux, quoiqu'il fasse,
Ici-bas lorsqu'il passe,
Laisse hélas! moins de trace
Que l'oiseau qui fend l'air!
Culte, rang, diadème,
Peuples, lois, vertu même,
Il est un jour suprême,
Hélas! où tout finit;
Jour où Rome la fière
Courbant sa tête altière,
S'endort dans sa poussière
De marbre et de granit!
Mais il est une flamme
Immortelle, c'est l'âme!
Lorsque Dieu la réclame,
Elle monte, elle va,
Roulant de sphère en sphère,
Dans des flots de lumière,
Vaporeuse et légère
S'unir à Jéhova!
19 février 1840
ÉPHÉMÈRE SEIZIÈME
Réponse
À M. A. J. Guirot
Culte, rang, diadème,
Peuples, lois, vertu même,
Il est un jour suprême,
Hélas! où tout finit;
Jour où Rome la fière
Courbant sa tête altière,
S'endort dans sa poussière
De marbre et de granit!
(A. J. Guirot)
Dans ma retraite obscure,
Où le sort me torture,
Quoi! ta voix douce et pure
Veut charmer mes douleurs!
Ta touchante harmonie,
Sur mon lit d'agonie,
Comme une main amie
Vient essuyer mes pleurs.
Dans un noble délire,
Sur ta magique lyre,
Eh quoi! tu viens me dire:
Oiseau, poursuis ton vol!
Lorsque tu vois, poète,
L'effroyable tempête
Mugir, courber ma tête
Et l'attacher au sol.
Oh! vois; déjà l'orage,
Dans sa terrible rage,
Me ferme tout passage.
Aigle, va!—laisse-moi!
C'est en vain que je tente
De braver la tourmente,
Mon aile est impuissante
Pour arriver à toi!
Oui! laisse la souffrance
Briser mon existence,
C'est la seule espérance
Qui sourie à mon coeur;
Car ma vie incolore,
Que le chagrin dévore,
Ne doit servir encore
Que de proie au malheur.
Eh! qu'importe une vie
De chagrins poursuivie?
La douleur me convie
À jeter ce fardeau.
Va, ma trace en ce monde,
Guirot, est peu profonde;
C'est celle que sur l'onde
Laisse un léger vaisseau.
Ah! je sais que tout passe,
Tout s'use, tout s'efface,
Sans nous laisser de trace
Dans ce monde pervers.
La superbe Palmyre,
Que l'univers admire,
Dans des sables expire,
Au milieu des déserts.
***
Tu me parles de gloire,
Poète! y puis-je croire?
C'est un mot illusoire
Que l'on fait retentir.
Ah! crois à ma parole,
Si vers Dieu je m'envole
J'obtiendrai l'auréole…
Qui pare le martyre.
Le sort, dans sa colère,
De sa main meurtrière
Broya ma vie entière
Et tortura mon coeur.
La souffrance, à mon âge,
Devient mon seul partage,
Car, comme un doux mirage,
J'ai vu fuir le bonheur.
Mais c'est peu: l'on ignore
Le feu qui me dévore….
Oui, chaque jour j'implore
L'heure où viendra ma mort.
Au malheur qui m'écrase,
Au tourment qui m'embrase,
Prométhée au Caucase
Eût préféré son sort.
Ami, si l'influence
De ta douce éloquence
Ne peut à l'espérance
Me faire revenir,
Du moins ta poésie,
Esthétique harmonie,
A versé sur ma vie
Un touchant souvenir.
22 février 1840
ÉPHÉMÈRE DIX-SEPTIÈME
Prière
À elle
Mais c'est dans le malheur que l'amour se révèle.
(Mme E. de Girardin, Il m'aimait)
Toi qui, par tes vertus, as fait naître en mon âme
Un sentiment profond, une céleste flamme;
Toi qui, par un regard, sais agiter mon coeur,
Ou le faire renaître à l'espoir, au bonheur;
Ô toi, dont un seul mot m'afflige ou me torture;
Toi, qui feins d'ignorer le tourment que j'endure;
Oh! daigne m'écouter! daigne entendre ma voix,
Qui s'élève en ce jour pour la dernière fois.
Rends-moi donc, Idéa, la puissance infinie
Qu'un ange ou qu'un démon te donne sur ma vie!
Vois mes nuits sans sommeil, et mes jours sans repos;
Faible nocher battu sans cesse par les flots,
Et d'écueil en écueil jeté par la tempête,
Je ne puis rencontrer un abri pour ma tête.
Quand pourrai-je, ô mon Dieu, me voir surgir au port?
Ah! j'en aperçois un, le plus sûr…c'est la mort!!!
5 mai 18…
ÉPHÉMÈRE DIX-HUITIÈME
Mélancolie
Stances Élégiaques
à une soeur (Mlle. Elm… T***)
Tu fus pour moi comme un arbre chéri
que les vents courbent sans le briser, et
qui, avec une affectueuse fidélité,
balance son feuillage sur un tombeau.
(Byron, Stances à sa Soeur)
Loin de ma soeur chérie
Que le sort m'a ravie,
Hélas! ma triste vie
N'a plus de jours sereins!
Oui, toujours sa présence,
Par sa douce influence,
Apaisait ma souffrance
Et calmait mes chagrins.
Hélas! loin de la ville,
Elle fuit et s'exile,
Pour revoir Mandeville,
Où le devoir l'attend.
Loin d'elle je soupire,
Et n'ai plus que ma lyre;
Mais le son que j'en tire,
Personne ne l'entend.
D'un mourant qui s'envole,
Et que l'espoir console,
C'est la douce parole
Et les derniers adieux;
C'est la vive étincelle,
La sublime parcelle
De son âme immortelle,
Qui va briller aux cieux.
Souvent sa voix touchante,
Dont le timbre m'enchante,
Du mal qui me tourmente
A suspendu le cours.
Et son charmant sourire,
Que je ne puis décrire,
Chassait l'affreux délire
Qui consume mes jours.
Suspendant son courage,
Quand un sombre nuage
Passait, comme un orage,
Sur mon front soucieux,
Sa voix qui m'est si chère,
Me disait: «Ô mon frère!
«Pourquoi ce front sévère
«Et cet air sérieux?
«Souffres-tu davantage?
«Ou quelque affreuse image,
«D'un sinistre présage,
«Vient-elle t'attrister?
«Oh! chasse ces pensées
«Sinistres, insensées,
«Dans ton esprit pressées:—
«Pourquoi te tourmenter?
«Regarde en cette foule
«Qui s'agite et s'écoule,
«Et, comme un fleuve, roule
«Ses flots toujours croissants,
«Vois cette pauvre femme
«Qui, la douleur dans l'âme,
«De tout passant réclame
«Le pain de ses enfants.
«Vois, accablé par l'âge,
«Sur cette affreuse plage,
«Ce vieillard que l'orage
«N'a pas su respecter;
«Il gémit, il appelle,
«Mais sa douleur cruelle
«Dans la nuit éternelle
«Va le précipiter!
«Lorsque le jour décline,
«Vois la pauvre orpheline
«Qui lentement chemine
«Et demande un soutien.
«Contemple leur misère,
«Et dis après, mon frère:
«Leur malheur, sur la terre,
«Est plus grand que le mien.
«Mon frère, ta souffrance
«Aura sa récompense
«De Dieu, dont la clémence
«Excuse nos erreurs.
«Mais, non; l'espoir encore,
«Consolant météore,
«Illumine et colore
«Ta vie et tes malheurs.»
Je restais sans réplique,
Car sa voix angélique,
Ravissante musique,
Me pénétrait le coeur.
Dans cette douce ivresse,
J'oubliais ma tristesse,
Je bénissais ma soeur.
Et la douce prière,
Divine messagère,
Sur son aile légère
Portait mes voeux au ciel;
Et, franchissant la route
De la céleste voûte,
Les déposait, sans doute,
Aux pieds de l'Éternel!
Félicité précaire,
Ta durée éphémère
Comme une ombre légère
Disparut et s'enfuit;
Tel un riant mensonge,
Un agréable songe,
Dans l'ivresse nous plonge
Et s'efface la nuit.
Colombe douce et pure,
Céleste créature,
Tout le mal que j'endure
Cesse à ton souvenir.
Que Dieu, qui récompense
La vertu, l'innocence,
Te réserve d'avance
Un heureux avenir!…
Mon Dieu, ma voix t'implore
À ma dernière aurore,
Sur ma soeur daigne encore
Étendre ta bonté;
Et bientôt puisse-t-elle,
À l'amitié fidèle,
Reparaître sur l'aile
De la félicité!!!
octobre 1839
ÉPHÉMÈRE DIX-NEUVIÈME
Au Dr. P. A. Lambert
Honneur, gloire à vous tous qui pour le genre humain,
Consumez tant de nuits une plume à la main,
Philanthropes rêveurs qui, poussés d'un beau zèle,
Avez bâti pour nous la paix universelle….
Oh! qu'un Dieu paternel récompense vos soins!
(Barthélemy)
Quand le sage de Cos, le divin Hippocrate,
Répandait dans la Grèce illustre, injuste, ingrate,
Les bienfaits de son art et ses soins généreux,
Il allait, tout couvert de sueur, de poussière,
Secourir l'indigent jusqu'en l'humble chaumière,
Toujours fier de calmer les maux des malheureux.
Fort de sa probité, fort de sa conscience,
Chaque jour en puisant dans sa vaste science,
Son génie, émané de la Divinité,
Découvrait un remède à la souffrance utile.
Peu jaloux des égards d'un peuple trop futile,
Il marchait d'un pas ferme à l'immortalité.
Un sentiment unique, une céleste flamme,
De ce savant illustre animait la grande âme:
L'amour de son prochain! Modeste en ses succès,
Contre les maux cruels luttant avec courage,
Il en cherchait la cause, et, les suivant en sage,
En arrêtait souvent les immenses progrès.
Mais si pourtant, déçu dans sa persévérance,
Des revers imprévus brisaient son espérance;
Alors on le voyait, toujours avec douceur,
Multipliant ses soins, ranimant son génie,
Disputer à la mort le reste de la vie
Qui s'éteignait, plus calme, au sein de la douleur.
Oui, plus calme: à sa voix douce et consolatrice,
Le patient sentait s'adoucir le calice
Où le sort l'abreuvait de douleurs et de fiel:
Ainsi l'on voit de Dieu le ministre fidèle
Au chrétien expirant apporter avec zèle
La parole de paix, en lui montran le Ciel.
Voilà par quels bienfaits, quel talent, quel courage,
Hippocrate conquit le surnom de vrai sage,
L'estime et le respect de la postérité!
Et quel puissant empire en grands hommes fertile
Vit de son sein surgir un savant plus utile
Que cet ami des arts et de l'humanité?
Honneur au médecin qui suit ce grand modèle!
Qui, savant, vertueux, animé d'un saint zèle,
Comprend sa mission, en tout temps, en tout lieu!
Les noms des conquérants, si prônés dans l'histoire,
S'abaissent près du sien, dont l'immortelle gloire
Est un reflet divin de la bonté de Dieu.
C'est ainsi qu'on te voit, Lambert, d'un pas rapide
Marcher dans l'avenir où la gloire te guide
Comme un phare brillant, comme une étoile aux cieux.
De ton noble talent le pays s'honore,
Et qui de jour en jour le voit grandir encore,
Prépare une auréole à ton front radieux.
Pour moi, faible poète, inhabile, morose,
De mon réduit obscur où ma muse repose,
Je ne puis qu'esquisser cet éloge imparfait.
Si dans ces vers dictés par la reconnaissance
Du talent poétique on remarquait l'absence,
D'un éternel oubli ton nom les sauverait
septembre 1841
ÉPHÉMÈRE VINGTIÈME
Sur les charmes de la solitude
À Mlle V……..C***
Ce n'est que pour l'innocence que
la solitude peut avoir des charmes.
(Marie Leczinska)
La poésie est partout et dans tout.
Les uns verront le bien et le béniront
avec des paroles harmonieuses; les autres
verront le mal et le fustigeront de leur
sanglante lanière….On ne peut
circonscrire la poésie. Si Dieu l'a
jetée là-bas à la voûte des cieux, plus
loin il l'a posée sur le front des femmes.
(C. D. Dufour)
Vous qu'un heureux destin attache à Mandeville,
Furtunée oasis, frais et riant asile
Orné de toutes parts d'ombrages et de fleurs,
Bosquet où l'on respire un parfum de pinière
Qu'apporte, en murmurant, la brise journalière
De ces lieux charmants, enchanteurs;
Vous qui, dans ce séjour où règne le silence,
Laissez couler vos jours au sein de l'innocence!
Permettez que mes chants, de la foule inconnus,
Se dirigent vers vous d'un vol mélancolique,
Et daignez recevoir cet essai poétique
Comme un hommage à vos vertus.
Ah! si libre un instant du tourment qui l'oppresse,
Mon âme secouait sa profonde tristesse
Et renaissait encore à la vie, au bonheur,
Peut-être aurais-je pu, dans un brûlant délire,
Produire un chant bien doux; car tout en vous inspire,
Grâces, modestie et candeur.
Mais puis-je, hélas! chanter quand la fortune adverse
A brisé mon espoir? quand la douleur me verse
Un poison corrosif qu'il faut boire à longs traits?
Non!—Je ne puis que dire, en un simple langage,
La vive impression que produit l'assemblage
De tous vos séduisants attraits.
Douce enfant des forêts et de la solitude,
Heureux si, comme vous, libres d'inquiétude,
Mes jours passaient exempts de trouble et de désirs!
Votre existence, à vous, est celle de la rose
Cultivée avec soin, à peine encore éclose
Au souffle amoureux des zéphyrs.
Dans cet humble séjour où la douce espérance
Vous berce en souriant des rêves de l'enfance,
La joie et le bonheur se partagent vos jours.
Ah! n'enviez jamais les plaisirs de la ville,
Et dans ces lieux de paix où le sort vous exile,
Victoire, demeurez toujours.
Oui, demeurez toujours! le tourbillon du monde
Ne vaut pas, croyez-moi, la retraite profonde
Que vous embellissez de vos charmes naissants.
Point de plaisirs trompeurs en cet heureux asile;
Là! toute joie est pure et tout bonheur tranquille,
Tous soins tendres et caressants.
On dit que ces déserts ont le pouvoir suprême
De calmer les douleurs, et font oublier même
Les parents, les amis, la patrie en un jour.
Hélas! s'il était vrai, si je pouvais le croire,
Je connais un ami qui dans ces lieux, Victoire,
Irait établir son séjour.
Mais non, c'est une erreur: le calme et le silence
N'ont jamais enfanté la froide indifférence;
La solitude accroît la sincère amitié,
Sentiment vertueux, noble et toujours fidèle,
Car celle que le temps efface d'un coup d'aile
Doit se nommer tendre pitié.
Le printemps quinze fois a, dans son cours rapide,
Renouvelé ses fleurs sur votre front candide,
Depuis l'instant heureux où vous vîtes le jour.
À cet âge charmant le coeur sommeille encore;
Rien ne vient l'agiter, il espère, —il ignore
Le feu dévorant de l'amour.
Vous savourez en paix les douceurs de la vie,
Et de ces vains plaisirs qu'en ces lieux* on envie
Aucun ne vient troubler votre sérénité.
Ah! conservez longtemps cette aimable innocence!
Le chagrin vient trop tôt, et souvent la souffrance
Succède à la félicité.
Oui! folâtrez, courez dans vos vertes prairies,
Enfant, promenez-y vos chères rêveries;
Bercez-vous sur les flots de la vie et du temps.
L'amour, en vous voyant de roses couronnée,
Sourit et vous prépare un heureux hyménée,
Qu'embellira votre printemps.
*Nouvelle-Orléans
février 1840
ÉPHÉMÈRE VINGT-UNIÈME
À Barthélemy(1)
Dédié au Dr. W. Daret
Le génie est un aigle et ton vol nous l'atteste!
(Lamartine)
À voir Barthélemy ainsi courbé sur son oeuvre,
J'ai souvent éprouvé pour lui des vertiges et des
saisissements. Il me faisait l'effet d'un voyageur
suspendu à pic sur un précipice, d'un couvreur qui
longe les dernières ardoises d'une toiture, d'un
aéronaute qui plonge dans l'air sur la foi de son parachute.
(Louis Reybaud)
De l'antique Phocée enfant fier et sublime,
Émule glorieux du chantre de Solime,
Daigne accueillir ces faibles vers!
Fils indocte des bois de la jeune Amérique,
J'apporte un pur hommage au mordant satirique
Qui fustigea tant de pervers.
La belle Louisiane a bercé mon enfance,
Et ses fils, tu le sais, au seul nom de la France
Sentent tous palpiter leurs coeurs.
Ils n'ont pas oublié qu'aux jours de la victoire
L'étendard des Français, l'étendard de la gloire,
Les couvrait de ses plis vainqueurs.(2)
Oui, nous aimons la France, et, reniés par elle,(3)
Nous lui gardons encore une amitié fidèle.
Aussi tout génie éclatant,
Tout astre aux rayons d'or, dont la lumière pure
Brille au ciel azuré de sa littérature
Obtient notre culte constant.
À peine je quittais les bancs et la grammaire,
J'avais treize ans; déjà l'horizon littéraire
Te voyait radieux. Ton disque étincelant
Éclipsait de ses feux, de sa clarté magique,
Tous ces astres nouveaux, pléiade poétique,
Qu'à peine on découvrait quand brillait ton talent.
Cependant, tu grandis dans ta noble carrière;
Au zénith de ta gloire, un torrent de lumière
Se répandit à flots dans cette immensité
Que parcouraient en rois, sur une égale ligne,
Ces corps brillants, Hugo, Béranger, Delavigne,(4)
Animés par la gloire et par la liberté.
Atome imperceptible égaré dans l'espace,
J'ai longtemps contemplé ta lumineuse trace;
À ton vaste foyer aux feux incandescents
J'ai souvent ranimé ma pensée engourdie;
Elle a germé depuis, elle s'est agrandie,
Et vient, humble, en ce jour, t'offrir son grain d'encens.
***
Lorsque la Liberté, cette vierge de Sparte,
Eut reçu les serments du consul Bonaparte,
Tu la vis étouffer dans les bras du géant.
Jeune alors, tu pleuras sur sa triste agonie;
Mais tu pardonnas tout au glorieux génie
Qui tirait ton pays d'un gouffre encor béant.
Oui! l'Anarchie affreuse aux têtes renaissantes,
Les dressait de nouveau, terribles, menaçantes,
Sur le sol de la France encore ensanglanté!
Bonaparte de l'hydre abattit les cent têtes,
Et sa gloire, son nom, ses nombreuses conquêtes,
Payèrent aux Français leur âpre liberté.
Mais bientôt le Grand Homme a disparu du monde,
Sur un roc solitaire il dort au sein de l'onde,
Et la France a revu tous les Bourbons errans.
Le peuple est opprimé sous les lois despotiques
De ministres pervers, vampires politiques,
Déprédateurs repus s'érigeant en tyrans.
***
C'est alors qu'on te vit, au risque du martyre,
T'armer du fouet vengeur de l'austère satire,
Et d'un bras vigoureux, pendant sept ans entiers,
Sans cesse lacérer tous ces Titans altiers,
Et debout, calme et fier, au milieu de l'orage,
Affronter sans pâlir leur redoutable rage.
De ce rude combat le peuple spectateur
T'applaudit de la voix et du geste et du coeur,
Et d'un double laurier ceignit la noble tête
Du hardi combattant et du brillant poète.
Non, jamais de Boileau le langage élégant
Ne se montra si neuf, si nerveux, si mordant,
Si pétillant d'esprit et de verve comique.
Proscrivant sans retour la forme académique,
Tu te créas, à part, un dialecte vif,
Pur, sonore, brillant, et toujours incisif;
Un style plein d'image et de néologie,
Reflétant ta pensée avec une énergie,
Une élégance austère, une lucidité,
Que ne connut jamais la belle antiquité.
***
Déposant tout à coup ton glaive satirique,
Tu voulus conquérir une couronne épique,
En ajoutant de plus à ta célébrité
Un titre incontestable à l'immortalité.
Alors vint te saisir une grande pensée.
D'héroïques récits ta jeunesse bercée,
En méditait un seul à ton esprit présent;
Un poème en sortit grandiose, imposant,
Où l'âpre vérité des tableaux poétiques
Fait pâlir les couleurs des fictions antiques.—
Dans ce drame brillant, qu'Homère eût envié,
Tout se trouve, climat, héros déifié,
Faits d'armes glorieux, fleuve, héroïque terre,
Monuments colossaux, moeurs, fête militaire;—
Vent au vol enflammé, fraîche oasis, déserts,
Mirage décevant et fléau dans les airs.
Je vois, Barthélemy, ta fiévreuse insomnie
Pâlir, brûler ton front courbé par le génie;
Je te vois combiner, dans ton sublime élan,
De ce vrai monument le beau, le vaste plan.
Poétique Colomb cherchant un nouveau monde,
Je te vois le saisir dans ta course profonde;
Je te vois, évoquant, des déserts africains,
Les mânes glorieux des vieux républicains,
Suivre leurs pas hardis dans des sables arides,
Aux murs d'Alexandrie, aux pieds des Pyramides,
Et gravir avec eux ces antiques tombeaux,
Pour peindre avec plus d'art tes magiques tableaux.
Ici, les Mamelucks aux brillants cimetières;
Là, les frappants portraits de ces grands militaires,
Kléber, Murat, Desaix, ces Achilles français,
Qui laissent la Victoire à suivre leurs succès.
Je franchis tour à tour à ces grandes batailles
Où des fiers Mamelucks les coursiers abyssins
Expiraient écumants aux pieds des fantassins.
Puis je vois le Désert, son immense étendue,
L'Oasis verdoyante en ses sables perdue,
Le fléau de Joppé; je crois entendre encor
Le canon triomphal du Kaire et du Thabor;—
Et mon dernier regard, quittant enfin l'Asie,
Dévore, avide encor, ta noble poésie
Empreinte de grandeur, de feu, de mouvement.
De la France guerrière éternel monument!
Voilà cette épopée, étincelante histoire,
Que grava le génie et qu'inspira la gloire!
Hélas! pourquoi faut-il que, sur son noir écueil,(5)
Napoléon, avant de descendre au cercueil,
N'ait pas pu contempler ces sublimes merveilles,
Ce noble et beau tribut, qu'en tes illustres veilles,
Lui gravit avec art ton immortel burin,
Sur les brillants feuillets de ton livre d'airain!
***
Cependant, sur Paris, des nuages sinistres
Présageaient un orage aux couplables ministres
Qui croyaient follement, dans leur impunité,
Asseoir et cimenter leur puissance absolue
Sur un trône mouvant! mais l'heure était venue
De punir leur méfait et leur iniquité.
Le peuple secoua sa coupable inertie:
Telle on voit l'avalanche, aux monts de l'Helvétie,
Grossir, rouler, bondir, entraîner des hameaux;
Tel on voit l'Océan, que l'ouragan tourmente,
Assaillir un vaisseau, dans sa rage écumante,
L'engloutir, disperser ses débris sur les flots:
Tel on vit de Paris le peuple magnanime
"Bondir avec fureur d'un élan unanime,"(6)
Et briser, dans trois jours, le trône des Bourbons!
Honneur à toi, Paris! honneur à la mémoire
De ces héros tombés dans ces trois jours de gloire,
Et dont la France, même ignore encor les noms!
Honneur à toi, poète! honneur à ta vaillance!
Tu suspendis tes chants pour t'armer de la lance.
Citoyen et guerrier, mais poète toujours,
Combattant dans l'arène, et sauvant des victimes,
On te vit dédaigner les dépouilles opimes,
Et ressaisir ton luth pour chanter les Trois-Jours.
Ce chant improvisé de ta muse féconde
A trouvé de l'écho jusqu'aux confins du monde;
Et nous, louisianais, nous avons applaudi
Ces soins qui franchissaient l'Océan Atlantique,
Cet hymne glorieux du chantre prophétique(7)
Saluant le drapeau d'Arcole et de Lodi.
***
L'arc-en-ciel de la gloire a dissipé l'orage,
Et Paris, contemplant son immortel ouvrage,
Crut à des jours meilleurs, crut à la liberté!
Ô vaine illusion! la brillante atmosphère
S'obscurcit tout à coup, et cette nouvelle ère
N'offrit plus qu'injustice, abus, iniquité.
L'impassible Doctrine, au pouvoir parvenue,
Dresse une tête altière, et dit: "Je suis venue
"Punir les mécontents de leur témérité.
"Montrez-vous, combattants de la grande Semaine,
"Factieux de Juillet! Je descends dans l'arène,
"Osez donc relever le gant que j'ai jeté!"
Dans ce péril extrême où la tempête gronde,
Quel bras assez puissant s'armera de la fronde?
Quel guerrier combattra ce terrible ennemi?
Ce sera toi, poète; oui, toi, Barthélemy!
Pour ce rude combat tu prends une autre armure,
Une arme plus pesante, une arme forte et sûre!
Et, David politique au courage d'airain,
Tu marches aux Goliaths, avec un front serein;
Mais laissant de côté l'arme du ridicule,
Tu saisis la massue et les flèches d'Hercule!(8)
Cependant, tu combats: tout cède ou tout succombe,
Chaque trait qui s'envole ouvre une immense tombe.
En vain les ennemis, traqués de toutes parts,
Ourdissent des complots, élèvent des remparts,
Ton bras renverse tout, et pareil à la foudre,
De ses coups redoutables brise et met tout en poudre.
Ainsi, lorsque l'Etna, l'ignivome géant,
Se dresse en agitant son casque flamboyant.
De ses rugissements il ébranle la terre,
Et bientôt, entr'ouvrant son immense cratère,
Déchaîne avec fureur les torrents enflammés,
Qui dans son gouffre ardent mugissaient enfermés.
Tout fuit; mais c'est en vain; la lave dévorante
Atteint, engloutit tout, et sa rage expirante
Fait redouter encor de terribles moments
À ceux qui reviendraient sur ses débris fumants:
Ainsi ta Némésis, bouillante de génie,
Lançait de toutes parts ses laves d'harmonie!
Fier d'avoir combattu douze mois tout entiers,
Tu sortis du combat, couronné de lauriers.
Tu déposas ton arc, dont des nains inhabiles
Voulurent se servir; mais leurs mains trop débiles
Essayèrent en vain de bander à demi
Cette arme redoutable, effroi de l'ennemi.
Honteux de leur faiblesse, et rongés par l'envie,
Ils s'en vont colporter la noire calomnie,
Et font sur toi peser un doute injurieux….
Mais ce poids écrasant est retombé sur eux!
Informes avortons de la littérature,
Qu'ils accusent le ciel de leur frêle structure!
Les vit-on, ces vautours, au combat se ranger?—
L'aigle seul combattait à l'heure du danger!…
……………………………………………
.
Ils auraient donc voulu que ton génie esclave
Éteignit son cratère en déchaînant sa lave!…
……………………………………………..
Eh quoi! n'avais-tu pas, dans un nouvel essor,
À chanter ton pays sur ta cithare d'or?…
À buriner ces jours de la moderne histoire!
Jours de deuil, de fureur, de revers de la gloire!
Tableaux où ton pinceau reproduisit l'horreur
De ces scènes de sang où régnait la Terreur?
N'avais-tu pas poète, en tes pénibles veilles,
À préparer bientôt d'éclatantes merveilles?
À mériter encor, par de nouveaux succès,
Le surnom immortel de Virgile français,
En ravivant les vers du chantre d'Ausonie,
Dans ton rythme nerveux si puissant d'harmonie?…
Va! sois fier de ta gloire, et poursuis ton essor!
Laisse aboyer l'Envie et fais entendre encor
Tes homériques chants, dans un noble délire,
L'univers se taira pour écouter ta lyre!!!….
1841
ÉPHÉMÈRE VINGT-DEUXIÈME
À mon grand-père
Lazare Latil
Peu de gens savent être vieux.
(La Rochefoucauld)
Une vie honorable est une vie éternelle.
(Goethe)
Déjà l'hiver s'approche et son souffle humide
Vient augmenter encor vos cruelles douleurs;
Déjà ma muse aussi, languissante et timide,
De sa fraîche couronne a vu pâlir les fleurs.
Mais avant que mes mains débiles et glacées
Laissent tomber mon luth par la gloire oublié,
Je veux qu'il soit pour vous l'écho de mes pensées,
Et qu'il vibre en faveur de ma tendre amitié.
****
Sur l'Océan du monde en naufrages fertile,
Au bruit des aquilons et des noirs ouragans,
Vous avez soixante ans bravé d'un front tranquille
Les écueils dangereux et les gouffres grondans.
Et soixante ans les flots de cette mer immense
Ont respecté la nef que guidaient vos vertus,
Car Dieu qui les comptait a, dans sa prévoyance,
Mon père, autour de vous calmé les flots émus.
Combien de passagers brillants, pleins d;allégresse,
Ont subi sur ces flots un horrible destin,
Sans que l'écho plaintif de leurs cris de détresse
Arrivât jusqu'à vous, de l'horizon lointain!
C'est que le Tout-Puissant, sur la terre ou sur l'onde,
Tôt ou tard du méchant punit l'iniquité,
Et du juste opprimé qui souffre dans ce monde
Récompense en secret la foi, la probité.
****
Mais las enfin d'errer sur les vagues humaines,
Vous revenez au port, dans vos foyers si chers,
Et des doux souvenirs de vos courses lointaines
Vous vous bercez encore au bruit des flots amers.
Après bien des travaux, bien des peines, mon père,
Près de nous vous voyez s'écouler vos vieux jours.
Si votre vie, hélas! n'a pas été prospère,
Du moins aucun regret n'en vient troubler le cours.
Ah! qu'importe après tout si l'espérance brille
Et de ses doux rayons ranime votre coeur?
Patriarche honoré que chérit sa famille,
Vous puisez dans sa paix votre unique bonheur.
Puissiez-vous, désormais, éloigné des orages,
Jouir auprès de nous d'un paisible repos,
Et par vos longs récits, par vos conseils si sages,
Diriger mon esquif qui brave encore les flots!
décembre 1841
ÉPHÉMÈRE VINGT-TROISIÈME
Le poète souffrant
Qu'un stoïque aux yeux secs vole affronter la mort.
Moi je pleure et j'espère; au noir souffle du nord
Je plie et relève ma tête!….
(André Chenier)
Aujourd'hui je jette à la foule
Mes vers, mes hymnes de douleurs,
Comme un pâtre à l'eau qui s'écoule
D'un doigt distrait sème des fleurs
(Dominique Rouquette)
Dédié à M. Ls. Armand St.-Céran
Triste dans ma retraite obscure
Où le destin m'a confiné,
Je me crois seul dans la nature
Et de Dieu même abandonné.
Jeté sur un lit de souffrance,
En vain j'implore son secours;
Hélas! j'ai perdu l'espérance
De voir encore d'heureux jours.
Frêle arbrisseau qu'abat l'orage,
À son effort j'ai résisté;
Mais j'ai vu tomber mon feuillage,
Que les autans ont emporté.
Souffrant, aujourd'hui l'on m'oublie,
Déjà l'amour s'est envolé;
L'espoir, qui soutenait ma vie,
A fui mon coeur inconsolé.
Et l'amie intime et sincère
Qui m'inspira mes plus doux chants,
A sur une rive étrangère
Exilé ses attraits touchants.
Quand, promenant ta rêverie
Sur son lac riant, enchanteur,
Le souvenir de la patrie
Vient attrister ton tendre coeur;
Quand ton penser vif et pudique,
Reprenant un nouvel essor,
À cet instant mélancolique
Fait succéder tes rêves d'or;
Vierge, sais-tu qu'en ma chaumière,
Morne, seul avec ma douleur,
Toujours ma fervente prière
N'a pour objet que ton bonheur.
Ton bonheur!…Ah! que ma souffrance,
Si Dieu l'exige en soit le prix,
Mais qu'il me donne l'espérance
De voir encor tes traits chéris.
Ah! loin du tourbillon du monde,
Ange adoré, ton souvenir,
Dans ma solitude profonde,
Me fait songer à l'avenir….
Pensif et la tête inclinée,
J'ai bien souvent, pardonne-moi,
Maudit l'affreuse destinée
Qui m'ôta l'espoir d'être à toi.
À toi! félicité suprême
Tu n'étais pas faite pour moi.
Pour toi j'eusse dédaigné même
La couronne du plus grand roi.
Ô toi, doux rêve de ma vie,
Qui me berças de ton erreur!
Laisse en paix mon âme flétrie,
J'ai bien assez de mon malheur.
Sur l'océan de l'existence,
Poussé par le sort irrité,
J'ai vu briser mon espérance
Sur l'écueil de l'adversité.
Mourant, je vois briller l'étoile
Qui devait éclairer mon sort,
Et fuir à l'horizon la voile
Qui ne peut me conduire au port.
Adieu toi, généreuse amie,
Qui sus répandre quelques fleurs
Sur l'affreux sentier de ma vie,
Trop souvent arrosé de pleurs!
Puissé-je, au ciel où je m'élance,
Vers un Dieu rémunérateur,
Trouver, un jour, pour récompense
Le don précieux de ton coeur!
Adieu, soleil, douce nature!
Rêves charmants de mes beaux jours,
Amour, amitié sainte et pure,
Je vous laisse, adieu, pour toujours!
septembre 1841
ÉPHÉMÈRE VINGT-QUATRIÈME
À mon père et à ma mère
………Un père est un don précieux
Qu'un n'obtient qu'une fois de la bonté des cieux.
(Ducis)
Ô l'amour d'une mère! amour que nul n'oublie!
Pain merveilleux qu'un Dieu partage et multiplie!
Table toujours servie au paternel foyer!
Chacun en a sa part, et tous l'ont tout entier.
(V. Hugo)
Encore un dernier chant,—et ma lyre éphémère
S'échappe de mes mains, et s'éteint en ce jour,
Mais que ces sons mourants, ô mon père, ma mère!
Soient exhalés pour vous, objets de mon amour.
De cet hymne d'adieu si la note plaintive
S'envole tristement pour ne plus revenir,
Vous ne l'oublîrez pas; votre oreille attentive
L'empreindra pour jamais dans votre souvenir.
****
Dans les sables brûlants du désert de la vie
Quand je marchais souffrant, seul avec ma raison,
Ainsi qu'une oasis la douce poésie
À mes yeux fascinés s'offrit à l'horizon.
Ce doux aspect alors ranima mon courage,
Et sur un sol brûlant, sous des cieux incléments,
Pieds nus je m'avançai vers ce riant ombrage,
Qui devait m'abriter de ses rameaux charmants.
Mais, hélas! dans me course errante et douloureuse
Mes pieds se sont meurtris; sanglant et déchiré,
Hâletant, épuisé, dans cette route affreuse,
Je crus atteindre encor ce but tant désiré.
Vain espoir! je fléchis sous le poids de ma peine:
Le malheur, ce simoun au souffle empoisonné,
M'atteignit dans son vol, et sa brûlante haleine
M'enveloppa bientôt sur ce sol calciné!…
Mais vous m'avez prêté votre appui tutélaire
Dans ce triste naufrage où périt mon bonheur,
Et votre amour encore, ô mon père, ma mère!
Vient ranimer l'espoir, qui s'éteint dans mon coeur.
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Hélas! si du tombeau, perçant l'étroit espace,
Mon nom pouvait, un jour, voler à l'avenir,
Il irait, parcourant sa lumineuse trace,
De vos douces vertus graver le souvenir.
Dans son sillon de gloire à travers tous les âges,
Il parlerait de vous aux êtres généreux;
Il leur dirait combien furent nobles et sages
Les sentiments divers de vos coeurs vertueux….
Mais non! le faible accord de ma lyre plaintive
Expire autour de moi sans produire d'échos.
Ainsi soupire et meurt la brise fugitive
Qui d'un lac azuré vient caresser les flots.
Ah! si l'affreux oubli dans son linceul immense
Ensevelit bientôt et mon nom et mes vers,
Je conserve, du moins, la touchante espérance
Qu'ils seront à vos coeurs toujours présents et chers.
avril 1842
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