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Victor Hugo
Demain, dès l’aube, à l’heure où
blanchit la campagne,
Je partirai.
Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai
par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne
puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir dehors, sans
entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et
le jour pour moi sera comme la nuit.
Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai
sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et
de bruyère en fleur.
Elle avait pris ce pli
Victor Hugo
Elle avait pris ce pli dans son âge
enfantin
De venir dans ma chambre un peu chaque matin.
Je l’attendais ainsi qu’un rayon qu’on
espère;
Elle entrait, et disait: Bonjour, mon petit père !
Prenait ma
plume, ouvrait mes livres, s’asseyait
Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait,
Puis soudain s’en allait comme un oiseau qui
passe.
Alors, je reprenais, la tête un
peu moins lasse,
Mon œuvre interrompue, et tout en
écrivant,
Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent
Quelque arabesque
folle et qu’elle avait tracée,
Et mainte page blanche entre ses mains froissée,
Où, je ne sais comment, venaient
mes plus doux vers.
Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts
Et c’était un esprit avant d’être
une femme.
Son regard reflétait la clarté
de son âme.
Elle me consultait sur tout à
tous moments.
Oh ! que de soirs d’hiver radieux et charmants,
Passés à
raisonner langue, histoire et grammaire,
Mes quatre enfants groupés sur mes
genoux, leur mère
Tout près, quelques amis causant au coin du feu !
J’appelais cette
vie être content de peu !
Et dire qu’elle est morte ! Hélas ! que Dieu
m’assiste !
Je n’étais jamais gai quand elle était triste;
J’étais morne
au milieu du bal le plus joyeux
Si j’avais, en partant, vu quelque ombre en
ses yeux.
Océano Nox
Ô combien de marins, combien de
capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines
Dans ce morne horizon se
sont évanouis !
Combien ont disparus,
dure et triste fortune !
Dans une mer sans
fond, par une nuit sans lune,
Dans l’aveugle océan à jamais enfouis !
Combien de patrons morts avec leurs équipages !
L’ouragan de leur vie a pris toutes les
pages
Et d’un souffle il a tout dispersé
sur les flots !
Nul ne saura leur fin
dans l’abîme plongée.
Chaque vague en
passant d’un butin s’est chargée;
L’une a
saisi l’esquif, l’autre les matelots !
Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues !
Vous roulez à travers les
sombres étendues,
heurtant de vos fronts morts des écueils inconnus.
Oh ! Que de vieux parents
qui n’avaient plus qu’un rêve,
Sont morts en attendant tous les jours sur la
grève,
Ce qui ne sont pas revenus !
On s’entretient de vous parfois dans les
veillées.
Maint joyeux cercle, assis sur
des ancres rouillées,
Mêle encor quelques
temps vos noms d’ombre couverts
Aux rires, aux refrains, aux récits d’aventures,
Aux baisers qu’on dérobe à vos belles futures,
Tandis que vous dormez dans les goémons verts !
On demande: — Où sont-ils ? Sont-ils roi dans quelque île ?
Nous ont-ils
délaissés pour un bord plus fertile
?-
Puis votre souvenir même est enseveli.
Le corps se perd dans l’eau, le
nom dans la mémoire.
Le temps, qui sur toute ombre en verse une plus noire,
Sur le sombre
océan jette le sombre oubli.
Bientôt des yeux de tous votre ombre est disparue.
L’un n’a-t-il pas sa barque et l’autre sa charrue ?
Seules, durant ces nuits où
l’orage est vainqueur,
Vos veuves aux
fronts blancs, lasses de vous attendre,
Parlent encor de vous en remuant la
cendre
De leur foyer et de leur cœur !
Et quand la tombe enfin a fermé leurs paupières,
Rien ne sait plus vos noms, pas
même une humble pierre
Dans l’étroit cimetière où l’écho nous répond,
Pas
même un saule vert qui s’éffeuille à l’automne,
Pas même la chanson
naïve et monotone
Que chante un mendiant
à l’angle d’un vieux pont !
Où sont-ils les marins sombrés dans les nuits noires ?
Ô flots ! Que vous
savez de lugubres histoires !
Flots profonds redoutés des mères à genoux !
Vous vous les
racontez en montant les marées,
Et c’est ce qui vous fait ces voix
désespérées
Que vous avez le soir quand vous venez vers nous!
Victor Hugo