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Lettre à Lamartine

Alfred Musset

O poète ! il est dur que la nature humaine,
Qui marche à pas comptés vers une fin certaine,
Doive encor s’y traîner en portant une croix,
Et qu’il faille ici-bas mourir plus d’une fois.
Car de quel autre nom peut s’appeler sur terre
Cette nécessité de changer de misère,
Qui nous fait, jour et nuit, tout prendre et tout quitter,
Si bien que notre temps se passe à convoiter ?
Ne sont-ce pas des morts, et des morts effroyables,
Que tant de changements d’êtres si variables,
Qui se disent toujours fatigués d’espérer,
Et qui sont toujours prêts à se transfigurer ?
Quel tombeau que le cœur, et quelle solitude !
Comment la passion devient-elle habitude,
Et comment se fait-il que, sans y trébucher,
Sur ses propres débris l’homme puisse marcher ?
Il y marche pourtant ; c’est Dieu qui l’y convie.
Il va semant partout et prodiguant sa vie :
Désir, crainte, colère, inquiétude, ennui,
Tout passe et disparaît, tout est phantôme en lui.
Son misérable cœur est fait en telle sorte,
Qu’il faut incessament qu’une ruine en sorte ;
Que la mort soit son terme, il ne l’ignore pas,
Et, marchant à la mort , il meurt à chaque pas.
Il meurt dans ses amis, dans son fils, dans son père ;
Il meurt dans ce qu’il pleure et dans ce qu’il espère ;
Et, sans parler du corps qu’il faut ensevelir,
Qu’est-ce donc qu’oublier, si ce n’est pas mourir ?
Ah ! c’est plus que mourir ; c’est survivre à soi-même.
L’âme remonte au ciel quand on perd ce qu’on aime.
Il ne reste de nous qu’un cadavre vivant ;
Le désespoir l’habite, et le néant l’attend.

Eh bien ! bon ou mauvais, inflexible ou fragile,
Humble ou fier, triste ou gai, mais toujours gémissant,
Cet homme, tel qu’il est, cet être fait d’argile,
Tu l’as vu, Lamaritne, et son sang est ton sang.
Son bonheur est le tien ; sa douleur est la tienne ;
Et des maux qu’ici bas il lui faut endurer,
Pas un qui ne te touche et qui ne t’appartient ;
Puisque tu sais chanter, ami, tu sais pleurer.
Dis-moi, qu’en penses-tu dans tes jours de tristesse ?
Que t’a dit le malheur, quand tu l’as consulté ?
Trompé par tes amis, trahi par ta maîtresse,
Du ciel et de toi-même as-tu jamais douté ?

Non, Alphonse, jamais, La triste expérience
Nous apporte la cendre, et n’éteint pas le feu.
Tu respectes le mal fait par la Providence,
Tu le laisses passer et tu crois à ton Dieu.
Quel qu’il soit, c’est le mien ; il n’est pas deux croyances.
Je ne sais pas son nom, j’ai regardé les cieux.
Je sais qu’ils sont à lui, je sais qu’ils sont immenses,
Et que l’immensité ne peut être à deux.
J’ai connu, jeune encor, de sévères souffrances ;
J’ai vu verdir les bois, et j’ai tenté d’aimer.
Je sais ce que la terre engloutit d’espérances,
Et, pour y recueillir, ce qu’il faut y semer.
Mais ce que j’ai senti, ce que je veux t’écrire,
C’est ce que m’ont appris les anges de douleur ;
Je le sais mieux encore, et puis mieux te le dire,
Car leur glaive, en entrant, l’a gravé dans mon cœur :


Créature d’un jour qui t’agites une heure,
De quoi viens-tu plaindre et qui te fait gémir ?
Ton âme t’inquiète, et tu crois qu’elle pleure :
Ton âme est immortelle, et tes pleurs vont tarir.

Tu te sens le cœur pris d’un caprice de femme,
Et tu dis qu’il se brise à force de souffrir.
Tu demandes à Dieu de soulager ton âme :
Ton âme est immortelle, et ton cœur va guérir.

Le regret d’un instant te trouble et te dévore :
Tu dis que le passé te voile l’avenir.
Ne te plains pas d’hier ; laisse venir l’aurore :
Ton âme est immortelle, et le temps va s’enfuir.

Ton corps est abattu du mal de ta pensée ;
Tu sens ton front peser et tes genoux fléchir.
Tombe, agenouille-toi, créature insensée :
Ton âme est immortelle, et la mort va venir.

Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière.
Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr,
Mais non pas ton amour, si ton amour t’est chère :
Ton âme est immortelle, et va s’en souvenir.