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L'Héroïsme de Poucha-Houmma
Tragédie
Leblanc de Villeneufve
Acte Second
Scène 1 - Scène
2 - Scène 3 - Scène
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Scène I.
Poucha-Houmma, Tchilita-Bé, Le Peuple
Poucha-Houmma
On m’apprend que mon fils… Ah! sans doute peu sage!
D’un cours précipité, vogue vers ces rivages.
Quelqu’en soit le motif, son imprudent retour,
Va retarder un peu la fête de ce jour.
Je veux le voir avant…ma vive impatience,
Ne saurait différer…mais c’est lui qui s’avance.
Être bon et puissant, toi, notre bienfaiteur,
De ce jour solennel écarte le malheur.
Daigne veiller sur nous et dissiper l’orage,
Qui voudrait obscurcir le ciel de ce rivage.
Scène II
Poucha-Houmma, Tchilita-Bé Le Peuple, Cala-Bé, Fouchi
Cala-Bé (se jetant dans les bras de son père.)
Mon père, dans tes bras je me retrouve enfin.
Poucha-Houmma
Pour me donner, mon fils, le plus mortel chagrin.
As-tu donc oublié qu’un peuple qu’on redoute,
De ton sang altéré veut la dernière goutte?
Que le Tchactas puissant, aigri par mes refus,
Peut au premier moment…hélas! n’en parlons plus:
Éloignons, s’il se peut, le souvenir funeste,
Qui de mes derniers jours empoissonne le reste.
Quel est ce jeune enfant que je vois avec toi?
Cala-Bé
La fille de Panchi que j’aime plus que moi.
Je ne puis t’exprimer combien elle m’est chère,
Reçois-la dans tes bras, qu’elle retrouve un père.
(Il l’a conduit vers son père qui la reçoit avec les
démonstrations de la plus vive tendresse.)
Poucha-Houmma
Oh! de quel `sentiment j’éprouve la douceur!
Qu’il est délicieux! il dilate mon coeur..
J’oublie en ce moment mes plus vives allarmes.
Ma fille, dans ton sein que j’épanche mes larmes.
Elles coulent de joie…heureux si désormais…
Hélas! puissent tes yeux n’en répandre jamais.
Fouchi
Sur les pas d’un époux, marchant en assurance,
Des éléments fougueux j’ai bravé l’inconstance;
J’ai quitté mon pays, mes parnts et mes Dieux;
J’ai tout sacrifié pour le suivre en ces lieux.
Heureuse, il ne manquait à mon destin prospère,
Que l’accueil gracieux que tu viens de me faire.
Que l’être créateur, notre unique recours,
De son oeil attentif veille sur tous tes jours.
Cala-Bé
Mon père, tu l’entends; son âme douce et pure,
Admet les sentimens qu’inspire la nature:
Elle saura t’aimer; et son coeur plein de nous,
Comblera le bonheur de son heureux époux.
Poucha-Houmma (à part).
Dans quel saisissement mon âme se replonge!
Bonheur inattendu, ne serais-tu qu’un songe?
Et n’aurais-je joui du plaisir de les voir,
Que pour mieux ressentir mon affreux désespoir.
(Haut)
Mes enfans, mon état approche du délire,
Mes sens sont trop émus!…je jouis, je soupire…
Laissons cet entretien…Raconte-moi mon fils,
En partant de ces lieux, quels furent tes ennuis.
Cala-Bé
Tu dois te rappeler quand, surpris sans défense,
J’échappai, par tes soins, aux traits de la vengeance;
Qu’un seul moment perdu décidait de mon sort;
Qu’il me fallut choisir ou la fuite ou la mort.
La nuit couvrait le ciel de son immense voûte.
Je partis; au couchant je dirigeai ma route,
Dans les profondes eaux je me plongeais souvent,
Pour suivre mon objet, bien plus directement,
Ce fut, par ce moyen, que sans nulle disgrâce,
Aux agiles Tchactas je dérobai ma trace.
Et du Soleil enfin, la première lueur,
En éclairant mes pas, mit fin à ma terreur.
Poucha-Houmma
Achève donc Soleil; exerce ta puissance;
Éloigne de ces lieux la soif de la vengeance.
Daigne combler mes voeux! O Dieu de mon pays,
Pourrais-tu voir, hélas!…Je t’écoute, mon fils.
Cala-Bé
Après vingt jours enfin de travaux et de peines,
Des Grands Attac-Apas, je découvris les plaines.
J’avançais lentement…la fatigue, la faim,
Me menaçaient déjà de finir mon destin.
Banni de mon pays, éloigné de mon père,
Recherchant le secours d’une terre étrangère,
Errant seul sans espoir au milieu des forêts,
Et poursuivi surtout par des tristes regrets,
J’envisageais la mort avec indifférence.
Pour des maux excessifs il n’est point de constance,
Mon courage vaincu se trouvait sans ressort,
J’allais me livrer à mon funeste sort,
Quand je vis tout à coup à l’ombre d’un érable,
Parmi plusieurs guerriers un vieillard vénérable.
Il observait mes pas, paisiblement assis.
Je m’arrête d’abord, tout peignait mes soucis.
Pâle, défiguré, sans armes, sans défense,
Je ne pus inspirer aucune défiance.
Un jeune homme sur moi, s’avança soudain,
M’aborda d’un air doux, et me tendant la main:
"Camarade, dit-il, tu parais dans la peine,
Nous pouvons te servir, mais quel dessein t’amène?
De la part de mon chef je viens pour le savoir;
Ne dissimule rien, quelque soit ton espoir."
Je répondis: "Hélas, tu dois voir ma misère.
Je nacquis aux Hoummas, et le chef est mon père.
J’ai fui dans ce climat pour racheter mes jours;
Voilà la vérité sans feinte et sans détours."
Après ce triste aveu, nous marchons en silence,
Et bientôt du vieillard je me trouve en présence,
Il apprend qui je suis, il paraît satisfait;
Ses gestes, ses regards expriment l’intérêt.
Sa voix sans différer, mais non sans me surprendre,
Avec affection, ces mots me fit entendre:
"Étranger, qu’un destin bizarre, rigoureux,
Après mille dangers a conduit dans ces lieux,
Rassûre tes esprits, ne crains point de disgrâce,
Parmi nous aujourd’hui tu peux trouver ta place:
Chez tes concitoyens on m’apprit autrefois
De l’hospitalité les précieuses lois.
Mais ne déguise rien; parle avec confiance;
Quel motif t’a banni du lieu de ta naissance?"
O chef, dis-je soudain, sur mon affreux malheur,
Je n’ai rien à cacher, je vais t’ouvrir mon coeur.
Tu connais les effets de la liqueur brûlante,
Elle troubla mes sens. Plein d’horreur, d’épouvante,
Je saisis un poignard, et ma cruelle main,
D’un Tchactas, mon ami, termina le destin.
Infracteur malheureux des lois de ma patrie,
J’ai quitté mon pays pour racheter ma vie.
Alors le souvenir de mes vivres douleurs,
Ouvrit avec excès la source de mes pleurs.
Ce langage muet, mon état, ma franchise,
Excitèrent bientôt une douce surprise;
Les larmes du vieillard s’échappaient de ses yeux;
Il m’embrassa soudain, et bénissant les Dieux,
"Écoute, me dit-il, jeune homme que j’admire;
Partage, s’il se peut, l’excès de mon délire.
Le fils de mon ami, que je retrouve en toi,
Doit recevoir le prix de ses bontés pour moi.
Si ton père jamais traça dans ta mémoire,
Nos guerres, nos combats, ses succès, son histoire,
Tu sauras que par lui je me vis affranchi;
Que je fus son captif, reconnais donc Panchi."
À ces mots, je me sens tressaillir d’allégresse.
Je me trouve en ses bras, je l’étreins, il me presse,
Ce moment fortuné, ranimant mon espoir,
Un avenir heureux me permit d’entrevoir.
Enfin, après huit jours, remis de mon voyage,
Nous primes satisfaits le chemin du village;
Je fus reçu partout avec affection,
Et l’heureux lendemain vit mon adoption.
Ton ami me reçut au sein de sa famille;
Il ne te doit plus rien, il m’a donné sa fille.
Mon père, c’est ainsi qu’un sort plein de rigueur,
Après d’affreux détours m’a conduit au bonheur.
Poucha-Houmma
O mon fils, le destin léger, impénétrable,
Nous trahit au moment qu’on le croit plus traitable;
D’un esprit trop flatteur il faut se défier,
On s’égare aisément sur un simple sentier;
La route du bonheur est à peine tracée,
Et n’existe souvent que dans notre pensée.
Scène III
Les Acteurs Précédens, Un Guerrier
Le Guerrier
Notre père commun, digne objet de nos voeux,
S’est élevé déjà jusqu’au plus haut des
cieux;
Il décline et bientôt par sa course rapide,
Il va laisser la nuit dans l’espace du vuide:
L’on voit avec regret les moments s’échapper,
Pour l’acte solennel que tu dois célébrer,
Le conseil des vieillards, qu’un feu divin inspire,
Me dépêche vers toi pour venir t’en instruire.
Poucha-Houmma
Retourne sur le champ, et tu feras savoir
Que je vais m’acquitter de ce pieux devoir.
Guerriers, devancez-moi: trouvez-vous à vos places;
Vous pouvez m’annoncer, je marche sur vos traces.
Mon fils, sans différer, tu peux suivre leurs pas;
Charge-toi de Fouchi, ne l’abandonne pas;
À toi, Tchilita-Bé, je n’ai rien à prescrire,
Mais j’aurai néanmoins quelque chose à te dire.
Je veux un seul instant, de mon cruel souci,
Sans te rien déguiser t’entretenir ici.
Scène IV
Poucha-Houmma, Tchilita-Bé
Poucha-Houmma
Que les temps sont changés! jadis cette journée,
De mon coeur satisfait comblait la destinée.
Aujourd’hui, pénétré d’une sombre terreur,
Un sentiment cruel vient assaillir mon coeur;
Déjà le sang Houmma, par un affreux carnage,
Me paraît à grands flots inonder ce rivage.
Des cris plaintifs, des pleurs, viennent frapper mes sens.
Et mon âme répond à ces tristes accens.
Tchilita-Bé
Ainsi d’un songe vain, occupant ta pensée,
Tu cèdes sans effort à ta raison blessée;
Tu te livres déjà sans avoir combattu;
Et sous l’ombre du mal tu tombes abattu.
Tu n’espères plus rien; et ton oeil qui s’égare,
Ne voit plus sur tes pas qu’un fantôme bizarre.
De nos braves guerriers, le zèle, la valeur,
Ne peuvent dissiper la crainte de ton coeur.
Tu me comptes pour rien, je suis nul à ta vue,
Mon bras est engourdi, ma valeur est déchue;
Dans ton affreux malheur, tu ne te souviens plus,
Que l’on vit à mes pieds nos ennemis vaincus.
Pardonne en ce moment mon peu de modestie;
Je te parle à regret des succès de ma vie.
Poucha-Houmma
Que tu saisis bien mal le secret sentiment,
Dont je suis agité dans ce cruel moment.
Je ne connais que trop ta fierté, ton courage;
Voilà ce que je crains; voilà le noir présage,
Qui pèse sur mon coeur et qui me fait frémir;
Ton caractère altier ne saurait s’adoucir.
La guerre, les combats, ces charmes de ta vie,
Peuvent par des revers accabler ma patrie;
Aux Tchactas trop nombreux, tu ne saurais céder,
La tête de mon fils que tu voudras sauver.
Tout peint à mon esprit un avenir funeste:
Hélas! un seul espoir est tout ce qui me reste.
Condamnés par la loi, cédons à sa rigueur,
Je dois à mon pays la paix et le bonheur.
Terminons nos débats, acquittons notre dette,
La justice le veut, il lui faut une tête;
Pour celle de mon fils ne puis-je point offrir,
La mienne que le temps s’apprête à me ravir?
Tchilita-Bé
Je ne m’attendais point à ce projet étrange!
Il est beau cependant et digne de louange.
Mais j’ai d’autres moyens, dont on peut au besoin,
Se servir avec fruit, et ce sera mon soin.
Dans un autre moment tu pourras les apprendre,
Il suffit… trop long-tems nous faisons attendre;
Marchons sans différer, enferme ton ennui;
Le peuple qui t’attend t’appelle près de lui.
Allons, mon frère, allons calmer par ta présence
Les justes mouvemens de son impatience.
Fin du second acte
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