LA FAMILLE CREOLE
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ACTE PREMIER.

Le théâtre présente un appartement simple.

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SCENE PREMIERE.
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ALPHONSE, puis CLAIRVILLE.

ALPHONSE, (tenant plusieurs lettres.)

Enfin ! des nouvelles de France !(Il examine les deux premières) Ecriture inconnue. (Regardant la troisième) Ah ! de notre ami Germont !…. L’ouvrirai-je avant d’en parler à mon frère ? ..oh ! non, c’est à lui qu’elle est adressée ; ce serait une indiscrétion impardonnable. (Pendant qu’il lit l’adresse, Clairville sort d’une porte latérale, il est pâle et paraît souffrant.) « A Monsieur Clairville aîné, colon de St. Domingue, réfugié à la Nlle-Orléans !.. C’est bien cela !… Et cependant, si cette lettre devait détruire l’espoir qu’il conserve de recouvrer une partie de la fortune que les événements de St.- Domingue nous ont fait perdre !… S’il lui fallait renoncer au bonheur d’assurer l’avenir de ses enfants !…. Cette secousse est capable de briser cette existence si cruellement éprouvée par l’infortune !…. Que faire ? et qui pourra me délivrer de cet embarras ?

CLAIRVILLE.

Moi !

ALPHONSE.

Mon frère ! (Il cherche à cacher les lettres.) Tu m’écoutais ?

CLAIRVILLE.

Oui, depuis un moment !

ALPHONSE.

Tu sais alors ?

CLAIRVILLE.

Que tu as pour moi des lettres de France, et que ta tendresse inquiète eût désiré m’en dérober la connaissance, si elles doivent nous annoncer un malheur !.. Je t’en remercie mon ami !.. Mais, je suis bien préparé ! (Avec une émotion croissante) Donne-moi ces lettres !

ALPHONSE.

Ta main tremble, Clairville !…. Mon frère, je t’en prie, laisse-moi les lire avant toi !.. Si elles ne sont pas comme tu le désire !..eh ! bien ! je te gazerai la fatale nouvelle, de façon à te donner le tems de te reconnaître !

CLAIRVILLE.

Enfant ! crois-tu qu’il me serait bien difficile de pressentir la vérité !…. Je te le répète, je suis bien préparé !…. Donne !

ALPHONSE.

Alors, j’y mets une condition !

CLAIRVILLE.

Laquelle ?

ALPHONSE.

Celle d’accepter, si tu dois renoncer à tout espoir, les vingt mille piastres placées en mon nom par mon parrain, sur la Banque de Londres, et que je dois toucher à ma majorité.

CLAIRVILLE.

Pourquoi faire ?

ALPHONSE.

Pour en doter Cécile et Marie à leur mariage. (A part) Ma bonne petite Marie surtout, je l’aime tant ! Quel malheur que je sois son oncle !

CLAIRVILLE.

Merci, mon ami ! (A part) La tête et le cœur de mon père !.. Mon pauvre père !… Sa main mourante se leva pour bénir encore une fois son fils expirant lui-même !…. (Essuyant une larme.) Ah !

ALPHONSE.

Est-ce dit ?

CLAIRVILLE.

Nous verrons !

ALPHONSE.

Non, il faut me promettre.

CLAIRVILLE.

Je ne dis pas non ; mais laisse-moi d’abord voir le contenu de ces lettres. (Ils se placent tous deux sur un canapé.) De notre cousin Saint-Aignan !…. Il m’écrit au moment de partir pour la Suisse !…. Toujours le même, aussi léger, aussi frivole ! Passons. Ah ! du brave commandant Ferrin !….Des vœux pour notre bonheur, et des offres de service !…. Digne homme !…. De Germont !

ALPHONSE, (à part.)

Voilà la catastrophe !

CLAIRVILLE, (lisant.)

Mon cher Clairville, j’ai suivi exactement les instructions contenues dans votre dernière lettre ; j’ai vu tous les négociants avec lesquels vous étiez en relations d’affaires, et n’ai qu’à me louer de l’accueil de ces Messieurs. Tous, excepté Bernard, votre ancien intendant, sont disposés à prendre des arrangemens avec vous, pur se liquider. Votre présence à Paris devient donc indispensable pour hâter la solution de vos affaires : mais tout en désirant bien vivement embrasser un vieil ami, je ne puis vous dissimuler les dangers de ce voyage : il est impossible, mon cher Clairville, de se figurer l’état d’anarchie dans lequel nous vivons : le pouvoir passe de main en main au plus audacieux, les échafauds sont permanens, les prisons regorgent de mondes ; et, chaque jour, la herse fatale se lève pour des centaines de victimes, qu’un simulacre de tribunal jette au bourreau. Nos braves soldats eux-même viennent y répandre le sang que les combats leur ont laissé !…. Horrible contraste ! ces jours derniers, un de nos généraux marchait au supplice, pendant que l’on célébrait aux champs-Elysées la victoire qu’il avait remportée un mois avant. Ma famille elle-même, et, vous savez si nous sommes inoffensifs, ne doit sa tranquillité qu’à la protection de mon fils Adolphe, devenu le médecin de l’accusateur public, espèce de tigre à face humaine, que je suis obligé de recevoir chez moi, et qui ne m’aborde jamais sans cette formule : Les affaires marchent bien, mon bon Monsieur Germont, encore vingt mille têtes par terre, et la France est sauvée. Remarquez ! qu’il y a deux mois que je le vis pour la première fois, et que c’est toujours le même chiffre. Voyez, mon ami, d’apr ce tableau, s’il est bien prudent d’entreprendre ce voyage ; et si vous ne feriez pas mieux d’attendre un moment plus calme. Je vous entends d’ici me dire : Fort de ma conscience, je n’ai rien à craindre ! Combien se le disaient comme vous, don’t la bouche est muette à présent. Réfléchissez mûrement avant de prendre une détermination. Si vous vous décidez à venir à Paris, croyez que ce qu’un véritable ami peut offrir est à votre disposition. Embrassez pour moi votre chère famille. N’oubliez pas de dire à ma petite Marie : qu’Adolphe me parle sans cesse des soirées de l’habitation ; qu’il prétend même que l’époque fixée pour leur union est passée depuis longtemps. Cela doit vous prouver que nos belles dames de Paris ne lui ont pas fait oublier sa jolie créole. Vous seriez bien aimable, si vous faites le voyage, de l’amener avec vous ; et nos deux familles, unies depuis si longtemps par l’amitié, n’en formeront plus qu’une.

ALPHONSE, (à part.)

Est-il heureux, cet Adolphe, de ne pas être son oncle !

CLAIRVILLE.

Votre dévoué de cœur, Germont, négociant en produits coloniaux, rue du Mont-Blanc, No. 71. …. (Ils de lèvent.)

ALPHONSE.

Que comptes-tu faire ?

CLAIRVILLE.

Partir.

ALPHONSE.

Partir !…. Mais c’est impossible ! Ta femme, tes filles et moi, nous n’y consentirons jamais !

CLAIRVILLE.

Il le faut cependant !

ALPHONSE.

Il le faut ! Il le faut !…. Et quelles nécessité ?

CLAIRVILLE.

Celle de rendre à mes filles, à toi, le dépôt que mon père m’a confié !

ALPHONSE.

Tout cela est fort beau sans doute !…. Mais je n’y vois pas la nécessité de porter peut-être ta tête à ces gens là !…. Comme te le dit Germont, attends un moment plus calme. Si d’ici là il se présente un parti pour Cécile, puisque Marie à le sien, elles auront chacune dix mille piastres en mariage. N’eussent-elles rien, elles sont assez jolies pour faire envier le bonheur de leurs époux. Voilà déjà une partie de ta nécessité qui n’existe plus : quand à la seconde qui me concerne, c’est bien mieux encore ! mon parti est pris, j’ai la vocation…. Je me ferai marin !…. Voilà ta nécessité réduite à zéro !

CLAIRVILLE.

Mon ami, la vie humaine a trois époques bien distinctes ; la première, la tienne, et la plus heureuse sans doute, est celle des illusions !…. La seconde, est celle de l’égoïsme ; emporté par le tourbillon des plaisirs, on n’y a pas quelque fois un souvenir pour la tombe de ses parents, et l’on y condamne même les mouvements généreux de la première !

ALPHONSE.

Ah ! mon frère !

CLAIRVILLE.

Enfant ! je fais de la généralité !…. A mon âge, à quarante ans, commence la troisième ; c’est celle où Dieu nous dit : je t’ai donné quarante années de repos et de jouissances ; marche à présent dans la voie des veilles et des douleurs, nul dangers ne doit plus nous t’arrêter, l’instant est venu de rendre aux tiens ce que tu as reçu des tiens !…. Puis après, selon tes mérites, endors-toi dans ma paix ou dans ma colère !…. Je partirai !

ALPHONSE.

C’est un parti pris ?

CLAIRVILLE.

Irrévocablement !

ALPHONSE.

Alors ! Je pars avec toit !

CLAIRVILLE.

Ici encore, mon bon Alphonse, je suis obligé de refuser tes offres ! Tu es, après moi, le chef de notre famille, et si, ce qu’à Dieu ne plaise, il m’arrivait malheur, je ne puis laisser ma femme et Cécile sans soutien !….(Lui tendant la main.) J’ai compté sur toi. Mon voyage aura donc un double but : connaître d’abord ce que nous devons craindre ou espérer de l’avenir, et donner à l’une de mes filles un abri assuré contre l’orage !

ALPHONSE.

Je commence à croire que tu as raison !….Mais, ta femme ne consentira jamais à cette séparation.

CLAIRVILLE.

Tu m’aidera à lui en faire comprendre toute l’importance !

ALPHONSE.

Non certes !…. Tout ce que je puis te promettre c’est d’être neutre.

CLAIRVILLE.

Alphonse !….c’est mal ; tu oublie la promesse que tu m’as souvent faite de me regarder comme un second père, et de n’avoir d’autre volonté que la mienne !

ALPHONSE.

Quel homme !…. Il faut donc céder ?…. Que veux-tu que le fasse ?

CLAIRVILLE.

Il faut, dans le cas où j’en aurais besoin, m’aider à convaincre Clémence de la nécessité de ce voyage !

ALPHONSE.

Est-ce tout ?

CLAIRVILLE.

Pas encore !…. Il faut aller à l’instant à bord du Gange, qui part ce soir, prier le capitaine de faire prendre mes effets, et faire régler un passeport pour moi et pour Marie !

ALPHONSE.

Si promptement ?

CLAIRVILLE.

Peut-être, demain, n’en aurai-je plus le courage ; et il m’en faut pour me séparer ainsi de tout ce que j’aime sur la terre !

ALPHONSE.

Pauvre frère !…. Oui, je comprends, et je vais t’obéir. (Il sort.)

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SCENE DEUXIEME
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CLAIRVILLE, (seul.)

Fatalité ! qui d’une existence douce et calme, a fait une existence de douleur !…. Oh ! plus l’instant approche, et plus je sens faiblir ma volonté !…. Si je ne devais plus les revoir !.. Si mon sang devait se mêler à celui des milliers de victimes moissonnées par la faux révolutionnaire !…. S’il me fallait porter ma tête sur un échafaud !…. Oh ! cette pensée est horrible !…. horrible !…. Oui, je comprends la mort !…. Je la comprends sur un champ de bataille, entouré des trophées d’une victoire !…. Elle n’a plus rien de hideux !…. Je la comprends, au milieu d’une famille à laquelle on laisse un nom honorable et respecté !…. Mais là ! là ! sentir sur soi l’empreinte de cette main, encore humide de sang de celui qui vous a précédé !…. Oh ! c’est à vous rendre les cheveux blancs avant l’âge. Mais pourquoi ces pensées viennent-elles m’assaillir ? Serait-ce un pressentiment !..et ne dois-je pas tout craindre, dans un pays où l’anarchie a pris la place des lois !…. Si j’attendais !…. Attendre !….et léguer à mes enfants la misère !…. Je partirai !


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SCENE TROISIEME
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MARIE.

Bonjour mon père !…. Mon Dieu qu’as-tu donc ? tu es pâle ; (l’embrassant) est-ce que tu souffre ?

CLAIRVILLE, (souriant.)

Non, chère enfant !…. Il me semble, au contraire, que tu dois voir sur mon visage l’expression de la joie.

MARIE.

Je t’assure que, malgré ton sourire, je n’y découvre que le chagrin !

CLAIRVILLE.

Mon visage ment alors !… et jamais je n’ai été plus gai !…. Mais tu ne devines pas?

MARIE.

Non.

CLAIRVILLE.

Cherche bien !…. Une bonne nouvelle de France, par exemple !

MARIE.

Adolphe arrive ?

CLAIRVILLE.

C’est nous, qui allons le retrouver.

MARIE.

Vrai !…. mais bien vrai ?

CLAIRVILLE.

Oui !

MARIE.

Combien maman et ma sœur vont être joyeuses !…. Elles désirent tant voir la France.

CLAIRVILLE.

Elles la verront sans doute !…. Alphonse nous les amènera !..mais plus tard !

MARIE.

Que dis-tu ?

CLAIRVILLE.

Je ne puis emmener que toi, si toutefois les dangers de ce voyage ne t’épouvantent pas !

MARIE.

Moi ! que puis-je craindre avec toi !…. Pauvre mère ! pauvre Cécile !….comme elles vont être douloureusement affectées en apprenant cela !…. C’est que, vraiment, nos parts ne sont pas égales !…. Pour moi tout le bonheur ! pour elles la douleur !… Mais pourquoi ne partirions-nous pas tous ensemble !

CLAIRVILLE.

De puissans motifs !…. D’ailleurs, notre séparation ne sera pas longue ! quelques mois au plus !

MARIE.

Oh ! c’est bien triste de se quitter ainsi !…. Moi qui me suis levée ce matin si heureuse !…. A présent !….je ne sais !….j’ai le cœur plein de larmes.

CLAIRVILLE, (à part.)

Quelle épreuve. (Haut.) Si ce départ te contrarie, ma chère enfant !….mais tu peux rester !.. Je croyais te faire plaisir !.. Allons, n’en parlons plus !…. Je partirai seul, et tu viendras me rejoindre avec ta mère et ta sœur !

MARIE.

Méchant !….ne faut-il pas quelqu’un pour te soigner ? Si tu venais à être malade comme la dernière fois !…. A qui pourrais-tu dire dans tes longues nuits d’insomnie, entouré d’étrangers : Clémence, laisse-moi placer ma tête sur ton sein, je souffre !….si ce n’est à ta fille, qui remplacera sa mère !…. A qui pourrais-tu dire, encore : Marie, mon ange, j’ai le cœur triste, chante-moi la romance du saule !…. Tu vois donc bien qu’il faut que je parte avec toi !

CLAIRVILLE.

Oh ! oui, chère enfant, tu dis vrai ; j’ai besoin de l’une de vous ! Mais alors il faut du courage, et affecter aux yeux de ta mère une résignation qui sera loin de nos cœurs sans doute !.. Tu pleures ?

MARIE, (avec des larmes.)

Non, mon père !…. Non !…. Je vais essayer de sourire.

CLAIRVILLE, (à part.)

Donnez-moi la force, mon Dieu, où je reste ! (Haut.) Marie ! je t’en conjure ! voici ta mère !

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SCENE QUATRIEME
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LES MEMES, Madame CLAIRVILLE, CECILE.
 

Mme. CLAIRVILLE.

Mon ami, Madame Valcourt, qui sort d’ici, m’a assuré qu’il y avait des lettres pour toi, à bord du bâtiment qui vient d’arriver de France.

CLAIRVILLE, (avec une gaîté forcée.)

Oui ! Alphonse vient de me les remettre à l’instant ! Ce diable de Germont a enfin rompu le silence. Il vous fait des complimens à tous !…. Adolphe est médecin, sa thèse à fait beaucoup de bruit, et c’est à présent le docteur à la mode !…. A propos d’Adolphe, il a fait un très joli conte à son père ; il manque deux années à peu près pour arriver à l’époque que nous avions fixé pour l’union avec Marie !…. Croirais-tu qu’il nous accuse son père et moi de tyrannie !…. D’honneur, il prétend que cette époque est passée depuis lontems. Germont me dit aussi, qu’il est fatigué de soirées et de fêtes !…. Enfin il est d’une gaîté folle dans sa lettre !

Mme. CLAIRVILLE.

Espère-tu, mon ami, sauver quelques débris de notre fortune ?

CLAIRVILLE.

Sans aucun doute ! Il m’annonce que mes débiteurs ont une partie de mes fonds à ma disposition, et prendront tels arrangements que je voudrai pour le reste de leur créance !

Mme. CLAIRVILLE.

Le ciel en soit loué !.. Depuis notre départ de St. Domingue, (regardant ses filles) la pensée de laisser ces pauvres enfans dans le besoin me poursuivait sans cesse !

CLAIRVILLE.

Ecarte ces idées !…. Le bonheur peut encore renaître pour nous. Je puis t’avouer maintenant que je n’étais pas sans inquiétude sur notre sort à venir !…. La crise commerciale a été forte en France, plusieurs grandes maisons de Paris ont manqué ! Mais je suis tout-à-fait rassuré ! aucun des négociants avec lesquels je suis en relation n’a même suspendu ses paimens !…. Je t’assure que le hasard nous a merveilleusement servi dans cette circonstance !…. Je suis tellement satisfait de ces nouvelles, que j’oubliais de t’annoncer mon départ pour Paris !

Mme. CLAIRVILLE.

Bientôt ?

CLAIRVILLE.

Par la première occasion !…. Et elle ne peut tarder !

Mme. CLAIRVILLE.

Alors, je vais m’occuper, aujourd’hui même, de nos préparatifs de départ !

CLAIRVILLE.

Tu comprends, chère amie, que je ne puis t’emmener !

Mme. CLAIRVILLE, (troublée.)

Quoi ?

CLAIRVILLE.

Oh ! rassure-toi, notre séparation ne sera pas longue, et dans six mois au plus !

Mme. CLAIRVILLE.

Tu veux partir sans moi ?

CLAIRVILLE.

Il le faut bien !

Mme. CLAIRVILLE.

Oh ! non ! non !…. C’est impossible ! Clairville, je t’en supplie, ne me cause pas ce chagrin ; ce serait le premier !…et j’en mourrais !

CLAIRVILLE.

Mais songe donc, chère amie, que ta santé ne te permet pas, en ce moment, de supporter les fatigues d’une longue traversée !

Mme. CLAIRVILLE.

N’ai-je pas bien soutenu celle de St.- Domingue ici ?…. Je puis encore !…. Clairville, je t’en supplie, ne nous quittons pas !

CLAIRVILLE.

Je ne puis faire autrement !

Mme. CLAIRVILLE.

Le cruel !…. (A ses filles.) Vous l’entendez, mes enfans ? Il veut nous abandonner ! Partir seul !

CLAIRVILLE.

Seul ? non ! (Regardant Marie, qui paraît avoir pris une ferme résolution) J’emmène Marie avec moi. (A part à sa femme) Il faut bien prendre en pitié ce pauvre Adolphe et sa fiancée !…. Je désire terminer de suite ce mariage !…. Ce sera un commencement d’allégement à nos inquiétudes !

Mme. CLAIRVILLE.

Mon Dieu ! Mon Dieu !

MARIE.

Maman ! s’il le faut absolument !…. Tu sais bien que mon ne fait rien que de raisonnable !…. Allons, prends courage !…. D’abord, vois-tu,, je le soignerai comme tu le ferai toi-même !…. Matin et soir je l’embrasserai pour ma sœur et pour toi !…. Et puis toute la journée nous parlerons de vous !

CLAIRVILLE (à Marie.)

Merci, chère enfant !…. Emmène ta sœur, et fais tes préparatifs et les miens ; nous partons ce soir !

MARIE (à part.)

Oh ! mon Dieu !…. Sitôt ? (A sa sœur) Viens Cécile, je veux te donner mon petit collier de perles qui te plait tant !

CECILE (la suivant.)

Je n’en veux plus !….(Pleurant.) J’ai trop de chagrin. (Toutes deux sortent.)


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SCENE CINQUIEME.
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CLAIRVILLE, Madame CLAIRVILLE.
 

CLAIRVILLE.

Voyons, chère amie, maintenant que ces enfans ne sont plus là, raisonnons un peu : deux motifs me forcent à me séparer de toi pour peu de tems !…. Le premier, et le plus impérieux sans doute, est celui de ta santé, déjà affaiblie par les coups imprévus qui sont venus nous frapper !… Le second, c’est que l’argent que nous possédons est à peine suffisant pour me conduire en France, et te faire attendre mon retour !

Mme. CLAIRVILLE.

Ma santé !…. ma santé !…. Mais je t’assure qu’elle est excellente maintenant, et qu’un changement d’air ne peut que l’affermir encore !…. Quant à l’argent, n’avons-nous pas les diamans de ma mère !

CLAIRVILLE.

Moi, te priver du dernier don de ta mère !…. jamais !…. Et dussé-je, par un nouveau travail, recommencer l’édifice de notre fortune, tu n’accompliras que ce cruel sacrifice !

Mme. CLAIRVILLE.

Du haut des cieux, où ma mère habite et prie pour nous, elle pardonnera à la nécessité qui nous y force !

CLAIRVILLE.

La nécessité ne peut jamais commander une infamie, et c’en serait une !…. Cesse donc de me presser, ou tu me forceras à croire que j’ai perdu, sinon ton amour, au moins ton estime !

Mme. CLAIRVILLE.

Eh ! bien ! sans les vendre, ne peut-on les engager, emprunter dessus l’argent nécessaire à notre voyage ?

CLAIRVILLE.

C’est cela !…. Et si la fortune nous est encore contraire ?….si des circonstances malheureuses nous empêchaient de les retirer au terme convenu ?…. ce précieux souvenir d’une mère adorée serait perdu pour jamais !…. Je ne puis y consentir.

Mme. CLAIRVILLE.

Mon Dieu ! mon Dieu ! donnez-moi un moyen de ne pas me séparer de lui !

CLAIRVILLE.

Clémence ! c’est moi qui t’en supplieà mon tour !…. Envisageons la chose froidement, et ne nous laissons pas aller à ces émotions de jeunesse !…. Quelles craintes peut donc t’inspirer ce voyage ?

Mme. CLAIRVILLE.

Il me le demande ? Clairville, depuis vingt ans que nous sommes mariés ! avons-nous été séparés un seul jour !

CLAIRVILLE.

Non, sans doute !…. Tu m’entourais de tant de bonheur !

Mme. CLAIRVILLE.

Eh bien ! c’est au nom de ce bonheur que je t’ai donné, que tu m’as rendu avec usure, que je t’implore !…. Cruel ! tu veux que je te laisse t’éloigner pour six mois ! pour toujours peut-être !.. Oh ! non je ne le puis.. Et si, malgré mes prières, mes larmes, tu m’abandonnes !…. à ton retour, tu ne trouveras plus ici qu’une enfant en deuil et un tombeau !….

CLAIRVILLE.

Voyons, rappelle ta raison !…. Je te jure que dans six mois au plus, dussé-je faire le sacrifice de la moitié de mes créances, je serai de retour. Vois, alors, combien nous serons heureux !.. Le sort de Marie et de Cécile assuré !…. Et lorsque nous fermerons les yeux, quelle consolante pensée viendra adoucir nos derniers instans !…. Pouvoir se dire : Nos filles sont heureuses, le besoin ne les atteindra pas !

Mme. CLAIRVILLE.

Mes filles ! mes filles !…. Vous le voulez, mon Dieu !…. Pour elles je cède !

CLAIRVILLE.

Ah ! te voilà redevenue toi-même !

Mme. CLAIRVILLE.

Et quand ce départ doit-il avoir lieu ?

CLAIRVILLE.

Je ne puis te le dire au juste !…. Peut-être….

Mme. CLAIRVILLE.

Dans quinze jours ?

CLAIRVILLE.

Moins ! (Il aperçoit Alphonse, accompagnés de deux matelots, et lui fait signe d’entrer dans l’appartement à droite de l’acteur.)

Mme. CLAIRVILLE.

C’est pourtant bien peu quinze jours !

CLAIRVILLE.

Sans doute ! Mais puisque te voilà résignée !…. Il vaut mieux se hâter ! nous nous reverrons plutôt !

Mme. CLAIRVILLE.

Mais quand donc enfin ? (Les deux matelots sont sortis de l’appartement, emportant des malles, et vont se placer à la porte du fond. Marie, en habits de voyage, Alphonse et Cécile rentrent en scène.)

CLAIRVILLE.

Je vais te le dire ! Mais promets-moi d’avoir du courage quand l’instant sera venu !

Mme. CLAIRVILLE.

J’en aurai.

CLAIRVILLE.

Il est arrivé !

Mme. CLAIRVILLE (se retournant.)

Ah ! Clairville ! Clairville !…. ne me quitte pas !…. Mon Dieu ! mon Dieu ! protégez-nous ! (Elle tombe dans les bras de Clairville, qui la place sur le canapé, Alphonse et Cécile sont à genoux à sa droite, Clairville et Marie de l’autre côté.)

CLAIRVILLE.

Mon frère ! ma fille ! Mon Dieu, veille sur elle !!! (Il entraîne Marie en remontant la scène et s’arrête au fond ; Madame Clairville, qui est revenue à elle se retourne, pousse un cri et cache sa figure dans ses mains.)


FIN DU 1er. ACTE.

ACTE DEUX


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