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_____________________ ACTE DEUXIEME Le théâtre présente un salon richement décoré,
à la Chaussée d’Antin.
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SCENE PREMIERE.
CLAIRVILLE, GERMONT. GERMONT. Je commence à croire, mon cher Clairville, que vous avez très-bien fait d’entreprendre ce voyage !…. Depuis deux mois que vous êtes à Paris, on dirait, en vérité, que vous avez à vos côtés un bon génie prêt à exaucer tous vos désirs ! CLAIRVILLE. Savez-vous comment on le nomme ? GERMONT. Ma foi non ! Je n’ai jamais eu rien de commun avec les génies ! CLAIRVILLE. C’est l’amitié ! GERMONT. Ta, ta, ta ! Quel diable d’homme êtes-vous ? ne dirait-on pas, à vous entendre, que c’est à moi que vous devez les douze ou quinze cent mille francs de créances dans lesquels vous êtes rentré ? CLAIRVILLE. Oui ! c’est à vous seul que je dois cet heureux dénouement. Votre amitié si attentive, ne m’a-t-elle pas aplani toutes les difficultés, guidé dans ce dédale d’affaire dont je ne serais jamais sorti seul. GERMONT. Je veux bien prendre une part pour moi dans votre compliment !…. Mais, avouez aussi que vous avez eu affaire à de braves gens, et qui tiennent plus à leur réputation qu’à leur argent !…. C’est une chose rare par le tems qui court ! CLAIRVILLE. Sans aucun doute, et le monde entier rendra justice au commerce français, qui, dans cette crise, a su conserver sa dignité et se placer a la hauteur des circonstances !…. Hé bien, croiriez-vous, mon cher Germont, que la conduite de Bernard, son impudence, ses menaces en réponses à mes reproches !…. m’ont fait éprouver plus de sensations désagréables, que l’honorable conduite de mes autres créanciers ne m’a causé de plaisir ! GERMONT. Au diable, le misérable !…. A propos, n’ai-je pas entendu dire aujourd’hui qu’il était nommé adjoint à l’accusateur public ?…. Jolie association, ma foi, et qui doit produire de beaux résultats !…. Et cependant, j’aime encore mieux l’autre avec sa soif de sang, que celui-ci avec sa soif d’or !…. Mais, laissons là ce fripon, et occupons-nous de notre grande affaire. Je suis pressé de me délivrer de l’éternel refrain de mon fils. Je crois, en vérité, que le drôle a résolu de me rendre fou avec son : « Quand donc mon père ?…. » Mais je lui rendrai…. Qu’il se tienne bien. Je lui rendrai aussi, à son tour, si je n’ai pas bientôt des petits-enfans : « Quand donc, monsieur mon fils ? » CLAIRVILLE. Vous prévenez mes désirs !…. Je donnerai huit cent mille francs à Marie !…. C’est tout ce que je puis en ce moment ! GERMONT. C’est trop : il faut penser à Cécile ! CLAIRVILLE. Songez donc, mon ami, que c’est à peine le quart de ce qui m’est dû ! GERMONT. Sana doute ! sans doute !…. Mais, mais vous pouvez éprouver des retards pour le reste de vos créances !…. Si Marie était seule, je ne dis pas !…. Moi, voyez-vous, c’est autre chose ; je n’ai qu’Adolphe d’enfant ; alors, un peu plutôt, un peu plus tard !…. Vous donnez cinq cent mille francs à Marie ! moi, un million à Adolphe !…. Quand au reste de ma fortune, ils l’auront quand je partirai !…. Le plus tard possible. CLAIRVILLE. Je ne puis consentir à cet arrangement, et puisque cela est en mon pouvoir, je désire que les parts soient égales. GERMONT. Vous le voulez ? soit !… Mais je vos préviens que si vous êtes entêté, je le suis aussi, et vous ne m’empêcherez parbleu pas de donner pour quelques centaines de mille francs d’épinglesà ma bru. (Clairville fait un mouvement.) Ça ne vous regarde pas, ce n’est pas un article de contrat !…. Je vais faire mettre les chevaux à ma voiture, nous irons chez le notaire ; de là, nous pousserons jusqu’à Auteuil. Je veux vous faire voir ma petite maison des champs !…. Je la réserve au premier de mes petits-enfans qui me grimpera aux jambes. (Appelant.) Jean. JEA N. Monsieur ! GERMONT. Fais atteler. JEA N. Oui, Monsieur. (Il sort.) GERMONT. Mais qu’avez-vous donc ? Vous êtes triste !…. Comment, au moment où tout vous a réussi ? quand nous touchons à la fin de notre rêve, l’union de nos enfans !…. Je ne vous comprends pas !…. Non, en vérité, je ne vous reconnais plus ! CLAIRVILLE. C’est que le tems, Germont, a marché pour moi dans une voie bien sombre !…. Vous l’avourai-je ? vous allez m’accuser de faiblesse !…. moi-même, je me fais ce reproche !…. eh bien ! c’est plus fort que moi !…. j’ai des pressentiments de malheur ! GERMONT. Vous ?…. Vous que j’ai vu fixer le danger sans baisser la paupière !…. A d’autres !…. Allons, chassez-moi toutes vos idées noires, où je me fâche. (Clairville et Germont remontent la scène et regardant par une fenêtre qui donne sur le jardin.) _______________ SCENE DEUXIEME.
CLAIRVILLE, GERMONT, ADOLPHE, MARIE. MARIE, (riant.) Il n’y a pas cinq minutes d’écoulées sur le quart d’heure, et tu m’as déjà dit vingt fois : Je t’aime ! ADOLPHE, (l’embrassant.) Alors, j’ai perdu, et je paie ! GERMONT, (se retournant.) Hein !…. Non, mais, je vous en prie, ne vous gênez pas, monsieur mon fils, et recommencez ! ADOLPHE. J’obéis, mon père. (Il embrasse Marie de nouveau) GERMONT. Celui-là est fort !…. Et mademoiselle, encore, qui s’y prête de la meilleure grâce du monde !…. fi !…. M’embrasser, moi, je ne dis pas !…. je trouverai même cela fort bien. (Marie lui prend la tête dans ses mains et l’embrasse.) Chère enfant ! (A Clairville.) Que faites-vous donc à cette fenêtre, Clairville ? CLAIRVILLE. Je considère l’une des croisées de la maison de Bernard, où deux hommes semblent discuter vivement en désignant la vôtre ! GERMONT. Vous êtes bien bon de songer encore à ce coquin ! CLAIRVILLE, (descendant la scène.) Les gestes animés de ces deux hommes m’avaient frappé ! GERMONT, (à son fils.) Monsieur le Docteur ! Clairville et moi, allons passer chez mon notaire pour régler les articles du contrat ; ce soir, nous souperons ici en famille, et nous signerons……… Et si tu as le malheur de me répéter encore ce malheureux mot qui me bourdonne aux oreilles !…. tu auras affaire à moi ! ADOLPHE, (riant.) Quand donc, mon père ? GERMONT. Dans quinze jours, monsieur !…. On n’est pas plus impertinent !…. Venez-vous, Clairville ? CLAIRVILLE. Je vous suis ! _______________ SCENE TROISIEME.
ADOLPHE, MARIE. ADOLPHE. Dans quinze jours !…. Mais c’est un siècle, ça !…. Ces grands parens, ils sont tous les mêmes !…. Il faut régler les articles du contrat, annoncer le mariage à la famille !…. Tantes, cousins, cousines, arrières-petits-neveux ; aux parens même par alliance ; et pendant ce tems, les heures s’écoulent, à jamais perdues pour le bonheur !…. Le sot usage !…. Marie ! tu vas donc être à moi !…. à moi !…. oh ! c’est à en devenir fou d’ivresse !…. Marie, si tu savais ce que j’ai souffert pendant notre longue séparation ! MARIE. Et moi, je n’ai peut-être pas souffert ?…. Oh ! mon bonheur t’avait suivi !…. J’étais triste !…. J’aurais voulu mourir !…. Cette mer bleue, ces beaux sites de ma patrie, que j’aimais tant à admirer avec toi sur le morne, avaient perdu tous leurs charmes ! Je donnai la liberté à mes oiseaux ; mais fleurs, que je ne cultivais plus, se fanèrent, et un jour, en les trouvant toutes penchées vers la terre, je crus y lire mon destin !…. Une profonde rêverie s’empara de mes sens !…. Je ne sais comment cela se fit !…. Je croyais être encore dans le jardin, assise sur le tertre !…. J’étais dans le cimetière, à genoux sur la tombe de ma sœur Hermine ! ADOLPHE. Oh ! MARIE. Une autre fois !…. c’était à la Nouvelle-Orléans, après nos malheurs !….une pensée qui ne m’était jamais venue traversa mon esprit !…. quelle m’a fait de mal !…. S’il ne devait plus m’aimer maintenant, que je n’ai que mon amour à lui donner !…. oh ! non, c’est impossible !…. Et pourtant, je m’endormis en pleurant !…. Que je fus heureuse dans mon rêve !… J’étais riche et toi pauvre !…. Mon père te ma mère me couvraient de leurs embrassemens !…. leurs embrassemens ne me suffisaient pas, il me manquait quelque chose !…. Je cherche, je t’aperçois triste et sombre, osant à peine te montrer !…. Je m’échappe de leurs bras, je vole dans les tiens !…. nous tombons à leurs pieds, et ils nous unissent !…. Le matin, le rêve avait fui, la réalité seule restait, et je pleurai encore ! ADOLPHE. C’est bien mal d’avoir eu cette pensée !… Moi t’oublier ?… Est-ce que cela est possible ? MARIE. Que veux-tu ! Je craignais les séductions de Paris. ADOLPHE. Et si j’eusse pensé comme toi ?…. J’en avais le droit aussi ! MARIE. Nos position étaient si différentes !…. Toi au milieu de ce Paris si brillant, de ses femmes si belles. Moi dans nos forêts, seule avec mon amour ! ADOLPHE. Ces femmes, elles sont belles sans doute ! mais moins que toi…. Pour elles, aimer est l’occupation d’un instant !…. Chez toi, c’est celle de la vie entière !…. et puis, vois-tu, Marie, tous les êtres vivent sous l’influence des conditions dans lesquelles ils sont nés, à quelques exceptions heureuses, mais rares !…. Leur soleil est trop froid !à ces femmes ! MARIE. Que tu me fais du bien !…. ADOLPHE. Tu es donc heureuse ? MARIE. Oh ! rien ne manquerait à mon bonheur, si j’avais auprès de moi ma mère, ma sœur et Alphonse. ADOLPHE. Bientôt tu les verras !…. Mon père m’a promis de quitter les affaires, après notre mariage, pour vivre avec nous !…. Alors, nous partirons tous pour la Nouvelle-Orléans !…. pour nous fixer auprès d’eux. Nous achèterons une habitation pour passer la belle saison ; dans l’hiver, nous aurons à la ville un cercle d’amis choisis !…. et je veux que l’on dise quand nous serons plus, en montrant notre maison : c’est ici qu’habitaient la mère et le médecin des malheureux ! MARIE. Oh ! oui, c’est une noble pensée !…. Adolphe, puisque tu sors, je vais leur écrire pour leur annoncer mon bonheur ; c’est le seul moyen possible de me faire oublier ton absence !…. Adieu !…. Mais, je t’en prie, reviens vite ! ADOLPHE. Aussitôt que j’aurai visité mes pauvres cliens. (Marie remonte vers sa chambre, et lorsqu’elle y est entrée, il s’éloigne.) _______________ SCENE QUATRIEME.
BERNARD, JEAN, puis MARIE. BERNARD. Tu es sûr qu’elle est seule ? JEAN. Très-sûr, citoyen !…. Les deux pères viennent de monter en voiture, et monsieur Adolphe est allé visiter ses malades !…. Tout ce monde là ne rentrera que pour le dîner ! BERNARD. Très-bien ! Préviens alors mademoiselle de Clairville, que quelqu’un demande à lui parler !…. sans me nommer, cependant ! JEAN. Tout de suite, citoyen !…. Mais, je vous en prie, ne parlez à personne des renseignemens que je vous ai donnés !…. encore moins que je vous ai caché dans le petit cabinet attenant à ce salon !…. On me chasserait. BERNARD. Sois tranquille !…. D’ailleurs, je te promets une place à mon service, où tu gagneras plus dans un mois qu’ici dans une année. JEAN. Merci, citoyen. (Il entre chez Marie.) BERNARD. Cette petite Marie !… comme quelques années l’ont grandie et formée !…. C’est qu’elle est vraiment charmante !…. J’en suis fou !…. Il faut qu’elle soit à moi : pouvoir, adresse, j’emploierai tout !…. Qu’elle soit ma femme, je pardonne à mon beau-père son insolence !…. Mais ! je perds l’étranger ! MARIE, (sortant de son appartement.) (A part.) Monsieur Bernard. (A Jean.) Ne vous éloignez pas (A Bernard.) Jean s’est trompé, sans doute, monsieur, en m’annonçant que vous aviez à me parler !… et comme je suppose que c’est mon père que vous désirez entretenir, il ne rentrera que pour dîner !…. Permettez que je me retire ! (Elle fait un mouvement pour sortir ; Bernard l’arrête.) BERNARD. Non, Mademoiselle ; cet homme a dit vrai ! ( Il fait un signe à Jean, qui s’éloigne.) C’est à vous que je désire parler !…. A votre père, plus tard !…. La manière injurieuse dont il m’a accueilli !…. moi !…. l’ancien ami de votre maison !…. semblait me donne le droit de me croire dégagé de toute reconnaissance…. Cependant des souvenirs d’amitié se sont réveillés dans mon cœur ! et malgré ses torts, ses emportements !…. je veux le sauver ! MARIE, (qui s’est rapprochée de lui.) Le sauver…. Mon père court donc des dangers ?…. Oh ! parlez…. Parlez, monsieur, je vous en supplie ! BERNARD. De très-grands, Marie ! MARIE, (blessée.) Monsieur ! BERNARD. Pardonnez une familiarité, fruit d’une ancienne habitude !… Hélas ! oui, ma pauvre enfant, votre infortuné père court de grands dangers !…. Vous allez en juger !…. Ce matin même, une dénonciation est arrivée contre lui dans les bureaux de l’accusateur public, le désignant comme l’un des agens les plus actifs de la famille des Bourbons ! MARIE. Ciel !…. Mais savez-vous que c’est infâme, monsieur !…. Mais c’est faux ! entièrement faux…. Mon père ! un conspirateur !…. c’est indigne !…. et vous le ne croyez pas ! BERNARD. Non, sans doute !…. Mais que peut ma conviction dans cette affaire ?…. rien, malheureusement !…. Il n’en sera pas moins arrêté comme conspirateur ?…. renfermé dans une prison pour attendre son jugement !…. et d’ici là, qui sait ?…. Les prisonniers sont si nombreux, il se commet tant d’erreurs !…. qu’il se pourrait même que, sans avoir subi son jugement ! MARIE. Vous me tuez, monsieur !…. vous me tuez ! BERNARD. Allons, voyons, rassurez-vous !…. Nous n’en sommes pas encore là !.. Ce matin, à la vue de cette fatale dénonciation, je cherchais ce qu’il était possible de faire pour lui éviter les désagrémens d’une longue captivité ! et peut-être pis encore !…. Une idée subite vint éclairée mon esprit, et je me dis : ce moyen est infaillible !…. cette famille, à laquelle je dois tant de reconnaissance ! me devra à son tour le salut de son chef, et bénira mon nom ! MARIE. Le moyen, monsieur, dont vous parlez ! oh ! dites-le moi !.. et ma reconnaissance ! BERNARD. Le voici !…. il faut épouser un homme en place, et dont le patriotisme éprouvé puisse répondre de votre père !…. Vous comprendrez facilement que cet acte accompli, la loi sera muette et les dénonciateurs confondus ! Comment croire, en effet, qu’un homme qui a tout sacrifier à son pays, puisse s’allier à un ennemi de l’ordre de choses établi ! Je ne serais même pas surpris que les délateurs ne fussent poursuivis comme calomniateurs ! et certes, si j’étais le fortuné mortel destiné à tant de bonheur, j’y emploirais tous mes soins !…. Qu’en dites-vous ! MARIE. Je dis, monsieur !.. qu’il ne m’est plus disponible de disposer de ma main !…. Je suis fiancée d’Adolphe Germont ! BERNARD. Adolphe Germont !…. ah ! je sais, un médecin, le fils du maître de cette maison !…. qui joue la philanthropie, et se permet de plaindre les traîtres, que la juste sévérité du citoyen Fouquier Tinville envoie à l’échafaud !…. Qu’il y prenne garde, ce monsieur, son tour pourrait venir, et, certes, sans la protection de son illustre client !…. Mais revenons à l’objet qui m’amène près de vous !…. Les heures sont précieuses !…. que décidez-vous ? MARIE. Mon Dieu ! inspirez-moi !…. Monsieur Bernard ! au nom de la reconnaissance que vous devez à ma famille ; au nom de votre mère morte dans les bras de la mienne !…. au nom du Christ qui pardonna à ses bourreaux ! sauvez ! sauvez mon père !…. sans me réduire à l’affreuse de le perdre lui ou mon époux ! BERNARD. (A part.) Elle l’aime donc bien ! (Haut.) Je le voudrai Mademoiselle ! mais il n’est pas en mon pouvoir de suivre, dans cette circonstance, les inspirations de mon cœur. (A part.) Elle est cent fois plus belle dans les larmes. (Haut.) C’est impossible ! MARIE. Impossible ! BERNARD. La commission est entourée d’agens royalistes, et les conspirations l’ont rendue soupçonneuse ! Je vous le répète, tout en partageant bien sincèrement votre douleur ! il n’y a qu’un moyen : c’est d’épouser un homme qui ait donné des preuves d’un dévouement sans bornes au pouvoir ! MARIE. Oh ! je n’y survivrai pas ! BERNARD. Mais en vérité ma chère enfant, vous prenez la chose beaucoup trop sérieusement Je conçois qu’une union aussi précipitée, avec un homme que vous ne connaîtriez pas, aurait le droit de vous épouvante !…. Aussi n’est-ce pas précisément cela que j’ai voulu dire ! Il ne s’agit pas de vous marier à l’instant ; mais de rompre provisoirement tout projet d’union avec cet Adolphe Germont ; de me dire ensuite le nom de celui que vous choisirez !…. alors, titres en main, je cours chez le président de la Convention, chez l’accusateur public, et je leur prouve que la dénonciation était absurde !…. Voyons, cherchez si parmi les personnes que vous connaissez il n’y aurait pas au pouvoir un homme jeune encore, riche, des qualités personnelles !…. Vous ne trouvez pas ? MARIE. Non, monsieur !…. Je puis, pour sauver mon père, renoncer à Adolphe !…. mourir de ma douleur !…. Mais, me donner à un autre ! jamais ! BERNARD, (à part.) C’est un pas de fait !…. mais ce n’est point assez. (Haut.) Je suis désespéré, mademoiselle, de vous avoir dérangée !…. Le ciel m’est témoin que ce ne sera pas de ma faute si votre père est arrêté !…. demain ! ce soir peut-être !…. Quand il ne sera plus tems, vous gémirez de n’avoir pas suivi mes conseil…. Adieu ! (Il va pour sortir, Marie se précipite vers lui.) MARIE. Monsieur ! Monsieur ! BERNARD. Que voulez-vous ? MARIE. Je ne sais pas !…. Ma tête s’égare !…. Je ne vois plus !…. Mon Dieu ! vais-je mourir ? (Elle tombe dans les bras de Bernard.) BERNARD. Marie !…. reviens à toi !…. Cruelle enfant ! n’as-tu donc pas compris que je te parlais de moi !…. que je t’adore ! MARIE. (Elle jette ses bras autour du cou de Bernard sans le regarder.)
BERNARD. Oh ! bonheur ! elle m’aime !…. MARIE, (avec égarement.) Ah ! ce n’est pas Adolphe ! (Le repoussant.) Qui donc ?…. Bernard !…. Sortez ! sortez, monsieur ! Vous êtes le plus infâme des hommes ! BERNARD. Que signifie ?…. Marie, écoutez-moi ! MARIE. Sortez, vous dis-je !…. ou j’appelle ! BERNARD. Oui, je sortirai !…. Mais tremble !…. et prépare une robe de deuil ! MARIE. Misérable !…. Oh ! non ! vous ne pourrez pas tuer mon père ! Je le couvrirai de mon corps !…. Je vous ferai connaître…. J’irai, s’il le faut, me jeter aux pieds du roi ! en criant : justice ! justice !! BERNARD. Le roi ! malheureuse ! tu désires le retour du roi ? MARIE, Oh ! j’avais oublié !…. Ma tête se perd !…. Mon père !…. mon père !
_______________ SCENE CINQUIEME.
LES MEMES, CLAIRVILLE. CLAIRVILLE. Me voici !…. Bernard, chez moi !.. Sortez infâme !…. Ou je ne répond pas de ma colère ! MARIE. Prends garde ! prends garde ! Il veut te livrer aux tribunaux !…. t’assassiner…. BERNARD. Moi ! non !…. Mais la justice, que rien ne peut arrêter ! CLAIRVILLE. Que veut la justice contre moi ? BERNARD. C’est une demande que tu pourras adresser au tribunal, qui veille au salut de la patrie !…. et juge les conspirateurs ! CLAIRVILLE. Un conspirateur ! moi ! BERNARD, (bas à Marie.) Jeune fille, tu as encore un quart d’heure pour choisir !…. Ou ta main dans la mienne, ou sa tête au bourreau. (Il sort.)
________ SCENE SIXIEME.
CLAIRVILLE, MARIE. CLAIRVILLE. Je ne reviens pas de tant d’audace !…. Mais, que veut dire ce misérable, avec sa justice ? et comment a-t-il osé reparaître devant l’homme qu’il a si indignement abusé !…. Marie !.. explique-moi donc ? MARIE. Oh ! laisse-moi un moment reprendre mes esprits !…. Tu venais de sortir !…. Adolphe aussi m’avait quittée, lorsque Jean vint me prévenir que quelqu’un désirait me parler !… C’était Bernard ! Cet homme odieux , sous le prétexte de prouver sa reconnaissance à notre famille, m’avertit qu’un grand danger te menaçait ; que l’on t’avait dénoncé chez !…. mon dieu ! je ne me souviens pas du nom qu’il m’a dit !…. Chez celui, enfin ! qui donne les hommes à tuer au bourreau ! CLAIRVILLE. L’accusateur public ? MARIE. C’est cela, chez l’accusateur public !…. Et que l’on devait bientôt t’arrêter, parce que tu étais un agent des royalistes !… Il me dit, enfin : que le seul moyen de te sauver, était de donner ma main à un homme puissant, qui pût te soustraire au sort qui te menace !… Il osa alors me déclarer son odieuse flamme !… Je m’évanouis !…. Et quand je reviens à moi, j’étais dans ses bras !… Tu sais le reste ! CLAIRVILLE. Et je ne l’ai pas foulé aux pieds ! et je ne lui ai pas craché au visage ses deux nom d’espion et de lâche !… et cet homme est sorti ayant l’air d’être mon juge !….. Oh ! je le retrouverai !… Il est impossible que les tribunaux donne créance à un conte aussi ridicule !….. Mais, cependant, si l’on ajoutait foi à cette calomnie !…. Ne dois-je pas tout craindre dans un pays où il n’y a plus de lois ? (Il entre dans son appartement, et en ressort presqu’aussitôt armé de pistolets.) MARIE. Mon père ! que veux-tu faire ? CLAIRVILLE. Qu’ils viennent m’arrêter à présent !….. Qu’ils viennent ! Lorsque dans un pays, il n’y a plus de justice !…. que, honteuse et nue, on la flagelle au grand jour sur les places publiques, c’est aux honnêtes gens à prendre sa place ! Je jure Dieu ! que si je meurs ! ce ne sera pas du moins sans vengeance !… Qu’ils viennent ! je les attends ! MARIE. Mon père, éloigne ces armes qui m’’épouvantent !
_______________ SCENE SEPTIEME.
LES MEMES, GERMONT, ADOLPHE. GERMONT. Que diable avez-vous donc tous les deux !…. Tu pleures, Marie ?…. Ah ! ça, voulez-vous me rendre fou, Clairville !…. Pourquoi ces armes ? CLAIRVILLE, (avec égarement et tenant Marie dans ses bras.) Pour en châtier le premier qui portera la main sur moi ou sur mon enfant. GERMONT, (s’éloignant.) Diable ! diable !…. il paraît que c’est sérieux. (A son fils.) Demande-lui donc ce qu’il a, toi !…… Il m’épouvante avec ses yeux !….. et je crains qu’il n’est besoin de ton ministère ! ADOLPHE, (s’approchant froidement.) Mon père….. vous prie, monsieur Clairville, de nous donner l’explication de cette scène, à laquelle ni lui, ni moi, nous ne comprenons rien ! (Il ôte doucement les pistolets des mains de Clairville.) Hé bien ? (Clairville, qui, pendant cette scène, est demeuré l’œil fixe, paraît revenir à lui.) CLAIRVILLE. Ah ! c’est vous, Adolphe ? GERMONT. Et moi aussi, votre vieil ami Germont ! CLAIRVILLE, (lui prend la main.) Je viens d’éprouver un phénomène singulier, je ne voyais ni n’entendais plus ! ADOLPHE. Je comprends !…. Mais, il faut alors que l’émotion qui l’a causé ait été bien forte. CLAIRVILLE. C’est l’aspect de cet infâme Bernard, contre lequel je me suis emporté ! GERMONT, (furieux.) Bernard !…. Bernard….. Comment ! ce gredin a osé remettre les pieds chez moi ! CLAIRVILLE. Il a choisi le moment où nous étions tous sortis, pour venir tourmenter cette pauvre Marie, avec un conte absurde….. Que j’avais conspiré !….. que j’allais être arrêté ! ADOLPHE, (vivement} Bernard !…. Il n’y a pas un moment à perdre !…. J’ai de puissans protecteurs sans doute, et qui ne vous laisseront pas longtems en captivité !…. Mais une heure serait trop !…. Je suis certain qu’il a déjà prévenu contre vous Fouquier et le président du comité de police. Il faut, provisoirement, vous mettre hors de leurs atteintes et me laisser agir !…. Vous, mon père, faites préparer de suite une voiture !…. Monsieur Clairville et Marie sortiront par la petite porte du jardin, et je me charge de les conduire à St.-Germain, chez ma tante ! (Germont sort.) CLAIRVILLE. Comment, vous croyez que ce parti est nécessaire, et que ce que cet homme m’a dit va s’accomplir ?…. Mais c’est affreux !… c’est à préférer mille fois nos forêts à votre civilisation ! ADOLPHE. Monsieur Clairville ! le malheur vous rend injuste pour notre malheureuse partie !…. Mais songez donc que cet état de choses ne peut durer, et que le tems n’est pas éloigné où une main puissante écrasera tous ces pygmées audacieux et cruels !…. Que la France, reviendra ce qu’elle a toujours été : le centre de la civilisation européenne ! (Germont revient.) Mais voici mon père ; ne le perdons pas un instant ! (A Germont.) Tout est prêt ? GERMONT. Oui ! CLAIRVILLE. Mes pistolets ! ADOLPHE. Cela n’est pas nécessaire !…. En cas de surprise, toute défense deviendrait inutile, et ne ferait qu’aggraver votre position !…. Partons ! (On entend des cris dans l’escalier.) Damnation !.. Il est trop tard !.. Essayons cependant ! venez ! (Il veut enlaîner Clairville et Marie ; Bernard paraît à la porte du fond, accompagné de gendarmes et de sans-culotte.)
_______________ SCENE HUITIEME.
LES MEMES, BERNARD.
BERNARD. Arrêtez !… Au nom de la loi, que personne ne sorte de cet appartement, (A ses hommes,) gardez toutes les issues ! ADOLPHE. De quel droit, monsieur, osez-vous envahir la maison de mon père ? Ou sont vos ordres, qui a lancé le mandat ? BERNARD. Vous allez le savoir. (Déployant un papier et lisant.) « Au nom de la république, une et indivisible, fraternité, égalité ou la mort ! Nous, président du comité de police, autorisons le citoyen Bernard, adjoint à l’accusateur public, à se rendre accompagné de la force armée, dans la maison du citoyen Germont, à l’effet d’interroger le nommé Clairville, colon, natif de St.-Domingue, soupçonné d’être un agent de la famille du tyran Louis Capet ; d’interroger également, Marie Clairville, sa fille, accusée d’avoir, par des paroles, souhaité le retour de ladite famille ; de les laisser en liberté, si leurs explications sont satisfaisantes ; dans le cas contraire, de les incarcérer dans la prison de la Conciergerie ! Le président ne sachant pas signer, a apposé sa croix. Capotin, secrétaire du comité. » (Parlant.) C’est clair, je crois !… Procédons par ordre : Citoyen Clairville, qu’avez-vous à dire pour votre justification ? CLAIRVILLE. Que j’ai refusé de répondre à un misérable tel que toi ! BERNARD, ( à un de ses hommes.) Ecrivez que l’accusé a refusé de répondre, et dit les injures à un magistrat, dans l’exercice de ses fonctions !.. A la citoyenne maintenant. (S’approchant de Marie.) Vous voyez quel est mon pouvoir ! Dites un mot !… votre père est sauvé ! MARIE. Mon père ! Monsieur, vous à répondu pour lui et pour moi ! BERNARD. C’est votre dernier mot ? MARIE. Oui, monsieur ! BERNARD. Nous verrons, orgueilleuse fille, comment tu soutiendras ce caractère au pied de l’échafaud !… Pour la dernière fois, veux-tu être à moi ? MARIE. Plutôt la mort ! BERNARD. Que le sang de ton père retombe alors sur ta tête !… emmenez-les. ADOLPHE. Un instant !.. Citoyen Bernard, écoutez ce que je vais vous dire !… et vous savez que je le puis, moi !… vous savez que les dénonciations officieuses seraient aussitôt brûlées que lues, s’il en venait contre moi chez votre patron !… Ecoutez donc : Quand vous avez entamé la partie que vous jouez ; vous vous êtes dit : je ne risque rien !… Vous vous êtes trompé !… Ah ! vous croyez ne pas avoir mis d’enjeu !… Erreur ! vous avez joué votre tête ! BERNARD. Qu’est-ce à dire ? ADOLPHE, (avec force.) Vous avez joué votre tête !… Nous n’aviez pas d’adversaire pour faire votre partie !.. Me voici !.. Vous avez joué votre tête !.. je joue la mienne ! GERMONT. Et moi la mienne !… Deux têtes d’honnêtes gens ! contre celle d’un coquin ! BERNARD. Vous osez m’insulter. (Au chef des gardes.) Emparez-vous de ces deux hommes. LE GARDE. Nous ne le pouvons pas, citoyen !….. Ces hommes sont inscrits au livre vert du citoyen accusateur public !…. La convention a seule le droit de décréter leur arrestation ! BERNARD. Enfer ! ADOLPHE. Je vous l’avais bien dit !…. Mais je n’ai pas encore fini. (Tirant sa montre dont il fait sonner la répétition.) Il est quatre heures ! Dans deux jours, à pareille heure, vous ou moi, dormirons d’un sommeil éternel !…. Mon père, votre bras à Marie !…. Je vais offrir le mien à M. Clairville ! (Ils se placent au milieu des gardes.) FIN DU 2me. ACTE. |