LA FAMILLE CREOLE

ACTE TROISIEME. 

Le théâtre présente une prison à la droite de l’acteur. Au second plan, une porte donnant dans un cabinet. A gauche, au même plan, un mauvais lit ; au fond une table et un vieux miroir : un seul escabeau dans la salle.
 
 
 


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SCENE PREMIERE.
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LE DUC DE JUMONVILLE.

(Il est assis sur l’escabeau et appuyé sur son lit, un livre à la main.) « Ce fleuve, dans un cours de plus de mille lieues, arrose une délicieuse contrée, que les habitants de l’Amérique appelle le nouvel Eden. Mille autres fleuves tributaires du Meschacebé, le Missouri, l’Illinois, l’Arkansas, l’Ohio, le Wabache, le Tenaze, l’engraissent de leur limon et le fertilisent de leurs eaux. Quand tous ces fleuves se sont gonflés des déluges de l’hiver, quand les tempêtes ont abattu des pans entiers de forêts, le tems assemble sur toutes les sources les arbres déracinés : il les unit avec des lianes, il les cimente avec la vase, il y plante de jeunes arbrisseaux, et lance son ouvrage sur les ondes. Charriés par les vagues écumantes, ces radeaux descendent de toutes parts au Meschacebé. Le vieux fleuve s’en empare, et les pousse à son embouchure pour y former une autre branche. Par intervalle il élève sa grande voix, en passant sous les monts ; il répand ses eaux débordées autour des colonnades, des forêts et des pyramides des tombeaux indiens ; c’est le Nil des déserts. Mais la grâce est toujours unie à la magnificence dans les scènes de la nature ; tandis que le courant du milieu entraîne vers la mer les cadavres des pins et des chênes, on voit sur les deux courants latéraux remonter, le long des rivages, des îles flottantes de pistia, de nénuphar, dont les roses jaunes s’élèvent comme de petits pavillons. Des serpents verts, des hérons bleus, ces flamands roses, de jeunes crocodiles s’embarquent passagers sur ces vaisseaux de fleurs, et la colonie, déployant au vent ses voiles d’or, va aborder endormie, dans quelque anse retirée du fleuve. » (Parlant.) Ce jeune Chateaubriand a vraiment beaucoup d’imagination !…. Quel charmant tableau ! Je crois en vérité, que si j’avais encore vingt ans et ta liberté, je visiterais cette contrée !…. Il est probable que j’irai avant peu visiter une autre dont on ne revient guère !…. Fais ce que doi, advienne que pourra.

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SCENE DEUXIEME.
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LE DUC, LE GEOLIER.
 

LE GEOLIER.

Citoyen Jumonville ?

LE DUC.

Qu’est-ce !

LE GEOLIER.

Pardon, monsieur le duc !…. c’est que j’avais là un de mes hommes !…. C’est pour cela que je vous ai parlé un peu !….

LE DUC.

C’est bien !…. Que veux-tu ?

LE GEOLIER.

Mon Dieu, Monsieur le duc, je suis désolé de ne pouvoir vous conserver plus long-temps ce logement pour vous seul ; mais je viens de recevoir un nouveau pensionnaire, et je préfère vous donner pour compagnon celui là plutôt qu’un autre, ce qui ne manquerait pas d’arriver bientôt !…. Car, Dieu me pardonne, les prisons ont beau se désemplir promptement, elles se remplissent encore plus vite !…. Ça ne peut pas durer !…. Ils n’ont pas seulement le tems de faire repasser leur couteau !…. Pardon, monsieur le duc !

LE DUC.

Pardon ! Pourquoi ?

LE GEOLIER.

Pour ce qui vient de m’échapper !

LE DUC.

Mais, mon garçon, ce que tu viens de dire est très-rationnel !.. A force de couper, un couteau s’ébrèche !…. Revenons à ton nouveau pensionnaire !…. Quel homme est-ce ?

LE GEOLIER.

Il a l’air d’un bien brave homme, et paraît jouir d’une certaine influence, car sa fille, qui a été arrêtée avec lui, a obtenu la permission de passer les journées auprès de lui, et de ne rentrer qu’à la nuit dans la prison des femmes !…. Quelle jolie fille, monsieur le Duc !…. Elle ressemble comme deux gouttes d’eau à la Madone de la Montagne !…. Car il est bon que vous sachiez que je suis né dans les Pyrennés, moitié Français et moitié Espagnol !…. et certes, je n’étais pas fait pour porter un trousseau de clefs à ma ceinture, ni pour respirer l’air d’une prison ! Que voulez-vous ? J’ai une mère vieille et infirme !…. il faut bien le faire vivre !

LE DUC.

Oui ! oui ! tu es un brave garçon !…. Sois tranquille ; j’écrirai pour toi à mon fils, il se chargera de ma dette, et te donnera les moyens de retourner dans tes montagnes !…. Va chercher mon compagnon. (Fausse sortie du Geôlier.) Dis-moi : sa fille est-elle avec lui ?

LE GEOLIER.

Oui, monsieur le Duc !

LE DUC.

Il faut que je répare un peu le désordre de ma toilette. (Le geôlier sort.—Le duc se place devant le miroir.) Où donc leur rage de tuer s’arrêtera-t-elle ?…. Ils ont commencé par les jeunes gens, plus tard les vieillards !…. aujourd’hui les femmes !…. Quelle misérable politique ces gens là ont adoptée !…. Mourir sous le couteau ou par une balle !…. c’est toujours une brèche, et c’est notre lot à nous autres hommes !… Mais des femmes ?… Ils nous ont enlevé les deux plus beaux fleurons de notre couronne !…. l’urbanité et la galanterie !


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SCENE TROISIEME.
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LE DUC, CLAIRVILLE, MARIE, LE GEOLIER.
 

LE GEOLIER, (à Clairville.)

Votre compagnon de chambre se nomme le citoyen Jumonville…. (A part) C’est un duc, un bien brave homme, avec lequel vous serez parfaitement. (Haut.) Je vous monterai votre lit dans la journée, et si vous avez besoin de moi, vous n’aurez qu’à frapper au petit guichet au bout du corridor. (Il sort.)

LE DUC.

Je cherche, monsieur, comment vous accueillir, et ne trouve\ve qu’un seul mot dans notre langue, c’est le bien-venu ; et, en vérité, dans cette circonstance, ce mot serait une dérision !…. Admettons alors, que vous m’avez fait l’honneur de me visiter dans mon hôtel du faubourg St. Germain, et permettez-moi de vous dire, en mettant de côté les désagrémens de notre position, que vous êtes le bien-venu !

CLAIRVILLE.

Je vous remercie, monsieur !

LE DUC.

A qui ai-je l’honneur de parler ? … Moi, monsieur, je suis le duc de Jumonville, lieutenant-général des armées du roi, grand cordon de l’ordre royal et militaire de St. Louis !…. et de plus votre serviteur !

CLAIRVILLE.

Je me nomme Clairville, monsieur le Duc, colon de St. Domingue, réfugié à la Nouvelle-Orléans après nos désastres !

LE DUC.

A la Nouvelle-Orléans !… Parbleu, au moment où vous êtes entré, je lisais une description du beau fleuve qui arrose ce pays !…. Les charmes répandus dans l’ouvrage pas l’auteur, le jeune Chateaubriand, qui, foi de gentilhomme, promet de devenir célèbre un jour, me donneraient des velléités de le visiter, admettant que je fusse libre, et que j’eusse quelques vingt années de moins !…. Mademoiselle est, sans doute, mademoiselle de Clairville ?

CLAIRVILLE.

Oui, monsieur le Duc, c’est ma fille, Marie Clairville.

LE DUC.

Je comprends. (A part.) C’est dommage !…. Des armes et un écusson ne gâteraient rien à la plus jolie figue que j’aie encore rencontrée, sans en excepter même celle de ma belle souveraine ! (Haut, et passant entre eux.) Permettrez-vous, mademoiselle, à un vieux chevalier français, qui a eu souvent l’honneur d’être mis admis à baiser la main de la reine de France, de déposer son respectueux hommage sur la vôtre, et de se dire humble serviteur de vos charmes.

MARIE, (timidement.)

Monsieur !

LE DUC.

Pardon, mademoiselle, si j’ai été indiscret ; mais votre vue, m’a rappelé une fille chérie !

CLAIRVILLE, (souriant.)

Monsieur le Duc, un père embrasse sa fille au front. (Pendant qu’il parle, Marie approche son visage du duc, qui l’embrasse.)

LE DUC.

Merci, jeune fille !…. Quel bien vous m’avez fait ! (Appelant.) Jasmin, des sièges. (Se reprenant.) Oh ! pardon…. Croiriez-vous que depuis une semaine que je suis ici, je me surprends vingt fois pas jour à appeler mes gens !…. J’aurai alors l’honneur de vous offrir moi-même. (Apercevant un seul escabeau.) Foi de gentilhomme, je changerai de tapissier ; le drôle me laisse manquer de tout. (Il donne, en souriant, l’escabeau à Marie.) Plaçons les dames d’abord !


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SCENE QUATRIEME.
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LES MEMES, ADOPHE, LE GEOLIER.
 

LE GEOLIER, (dans la coulisse.)

Par ici, citoyen, par ici.

MARIE, (se levant.)

C’est Adolphe !

ADOLPHE.

Marie ! mon père ! (Apercevant le duc, qu’il salue.) Monsieur !

LE GEOLIER, (Il porte un petit matelas.)

Citoyen Clairville, voici votre lit, je vais le placer dans ce petit cabinet. (Il y entre.)

LE DUC, (à Clairville.)

Me permettrez-vous, monsieur, de vous quitter un moment ; voici l’heure à laquelle j’ai l’habitude de prendre l’air !…. et vous savez ce que c’est que l’habitude chez un vieillard. (Il s’incline et sort.)

ADOLPHE.

Quel est ce monsieur ?

CLAIRVILLE.

Un noble de la cour de Louis XIV, excellent homme, et qui, à son âge, a pris son parti avec un courage admirable !…. Il habite cette salle avec moi !…. Et bien ! mon ami, vous ne devez pas avoir beaucoup de choses à m’annoncer, depuis douze heures seulement que notre malheur à commencé !

ADOLPHE.

Au contraire, mon père, j’ai d’excellentes nouvelles ; et sans l’indisposition de Fouquier Tinville, qui ne peut s’occuper d’affaires aujourd’hui, vous seriez aussitôt sorti qu’entré dans cet odieux séjour !…. Du reste il a pris cette affaire tout-à-fait à coeur, et m’a donné une lettre pour Robespierre ; la voici ! (Il lit.) « Citoyen, deux personnes, qui sont presque de la famille du citoyen Germont, mon médecin, ont été arrêtés hier, sur une dénonciation parvenue dans mes bureaux et renvoyée au président du comité de police du premier arrondissement, mesure que j’ai cru devoir prendre pour ne pas entraver le cours de la justice, mon indisposition m’arrachant aujourd’hui à mes fonctions. J’ai tout lieu de penser qu’il y a eu erreur dans cette affaire. Veuillez donc, citoyen, faire donner des ordres pour que cette famille soit interrogée aujourd’hui même par mon premier adjoint. Chargé par cette affaire par le président du comité de police, le citoyen Bernard a des griefs contre elle, et n’apporterait peut-être par l’impartialité voulue dans son compte rendu !.. Je vous rappellerai aussi la promesse que vous m’avez faite, de faire nommer le citoyen Adolphe Germont médecin de la Convention ! Salut et fraternité, Fouquier Tinville, accusateur public. »

LE GEOLIER, (sortant du cabinet.)

C’est prêt, citoyen Clairville !…. et si vous voulez vous reposer ?

CLAIRVILLE.

Merci, mon ami !

LE GEOLIER.

Chut !…. Vous voulez bien vous taire !…. Si l’on vous entendait, ça ferait de la belle besogne !.. Appelez-moi citoyen !.. Quand nous sommes seuls !…. bien seuls !…. je ne dis pas !…. Mais les porte-clefs rôdent dans les corridors. (A part.) Il paraît qu’il y aura une fameuse fournée demain !

ADOLPHE, (donnant une bourse au geôlier.)

Tenez ! prenez cet argent !…. (Le geôlier fait un mouvement.) C’est juste ce que le règlement prescrit, pour les besoins des prisonniers, et, je vous en prie, que rien ne leur manque !

LE GEOLIER.

Soyez tranquille, citoyen ! (Il sort.)

CLAIRVILLE.

Et vous comptez beaucoup sur cette lettre ?

ADOLPHE.

Beaucoup !.. Robespierre est le véritable maître de la France !.. Sous son masque, il cache une ambition insatiable ; et du moment où ses égaux, en nom seulement, …. Car il règne véritablement, veulent obtenir de lui une concession, ils la lui demandent avec un ton de l’infériorité. Fouquier l’a bien senti, et lui a écrit dans ce sens !…. Je puis donc vous rassurer tout-à-fait sur votre sort, qui est aussi le mien !…. Mais l’heure m’appelle chez le président de la Convention !…. Adieu mon père !…. (A Marie.) A bientôt, chère ange. (Il sort vivement.)


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SCENE CINQUIEME.
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CLAIRVILLE, MARIE.

CLAIRVILLE, (Il s’assied.)

Viens Marie !…. viens sur mes genoux. ( Marie s’y place.) Oh ! oui ! tu avais bien raison, quand tu me disais à la Nouvelle-Orléans : Lorsque tu souffrirais, où trouverais-tu un sein pour reposer ta tête parmi ces étrangers !…. Et pourtant un remords vient empoisonner cette consolation !…. Je donnerais tout au monde pour te savoir auprès de ta mère et de ta soeur !…. Marie !…. mon enfant !…. si jamais tu dois les revoir seule, dis leur bien…. (Il penche sa tête sur le sein de sa fille.)

MARIE.

Mon père !.. tu veux donc affliger ta fille, lui briser le coeur !.. Toi repartir sans toi !…. Est-ce que cela est possible ?…. N’avons-nous pas l’appui de mon Adolphe, celui de bon monsieur Germont !…. Et puis, vois-tu, nous en avons un plus grand encore !…. Mais il ne faut dire à personne ce que je vais te raconter !…. Cette nuit, j’ai prié ma patronne !…. elle m’a exaucé ! Oui !…. elle est venue me visiter dans mon sommeil ! Quelle était belle ! quelle douceur dans ses regards ! Enfant de mon amour, me dit-elle !…. tes prières sont montées jusqu’à moi !.. j’ai quitté mon ciel pour te dire que tes maux vont finir, et que tu seras heureuse !…. Elle m’a souri alors et s’est envolée !…. Tu vois donc bien que nous n’avons plus rien à craindre !

CLAIRVILLE, (se levant.)

Marie ! c’est aujourd’hui jour de mon courrier pour ta mère, et je ne voudrais pas y manquer !…. Je vais passer un instant dans ce cabinet pour ne pas être dérangé !…. Si Adolphe revient, préviens moi de suite.

MARIE.

Oui !

CLAIRVILLE.

Si ce bon duc de Jumonville venait aussi, tiens lui compagnie un instant !…. Le digne homme ! Quelle délicatesse dans ses procédés !…. As-tu remarqué comme il a pris un prétexte pour nous laisser seuls !…. Son sort m’afflige presque autant que le mien !…. Je ne sais, je le connais à peine !…. et cependant, j’éprouve pour lui une véritable amitié !

MARIE.

Moi, je sais bien pourquoi !

CLAIRVILLE.

Pourquoi ?

MARIE.

C’est qu’il a un coeur comme le tien, et qu’il aime bien sa fille !

CLAIRVILLE.

C’est peut-être cela.

MARIE.

Et puis, autre chose encore !

CLAIRVILLE.

Quoi donc ?

MARIE.

Je n’ose pas ! tu te fâcherais !

CLAIRVILLE.

Non.

MARIE.

Bien vrai ?

CLAIRVILLE.

Vrai !

MARIE.

Eh bien !…. C’est qu’il me trouve jolie !

CLAIRVILLE.

Folle !

MARIE.

Non, c’est ça !…. Avoue-le ?

CLAIRVILLE, (l’embrassant.)

Oui. (Il entre dans le cabinet.)

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SCENE SIXIEME.
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MARIE, puis BERNARD et des GARDES :

MARIE.

Mon dieu ! ma prière que je n’ai pas encore faite !…. (Elle prend un petit livre de prières dans sa poche, et se met à genoux devant l’escabeau.) Sainte Marie ! ma patronne, toi qui règnes aux cieux, à la droite du Seigneur, daignes jeter un regard de pitié sur les plus humbles créatures de ton divin fils, miroir de pureté, toi qui sauvas les vierges du Carmel des souillures des infidèles, toi pour qui le Très-Haut lui-même n’a pas de refus, rends un épouxà son épouse ! une fille à sa mère !…. et sois bénie !….

BERNARD, (qui s’est rapproché pendant cette prière,se trouve tout-à-fait à côté d’elle à la fin.)

Implore plutôt les hommes !…. seuls ils peuvent t’exaucer !

MARIE, (qui s’est levée vivement.)

Ah !…. éloignez-vous, impie !…. « éloignez-vous, blasphémateur. (Clairville, qui est sorti du cabinet, au cri de Marie, entraîne sa fille dans le cabinet en regardant fixement Bernard.)

BERNARD, (furieux, au Geôlier.)

Qui a permis de laisser cette jeune fille auprès de son père !… Sur sa tête, qui l’a permis ?

LE GEOLIER.

C’est le citoyen inspecteur-général des prisons qui en a donné l’ordre !

BERNARD, (à part.)

C’est encore l’ouvrage de ce Germont fils !….Oh ! oui, il me l’a dit : la lutte est engagée, et l’un de nous doit succomber ! (Haut.) Faites paraître devant moi l’ex-duc de Jumonville ; son affaire devrait être terminée depuis long-tems !

LE GEOLIER.

Le voici.


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SCENE SEPTIEME.
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LES MEMES, LE DUC.

LE DUC, (à Bernard.)

Vous me demandez ? que me voulez-vous ?

BERNARD, (durement.)

Croyez-vous que le nom de citoyen vous écorcherait la bouche ?…. Il faudra vous y habituer, cependant.

LE DUC.

Foi de gentilhomme ! je vous donnerai tous les noms que vous voudrez ; sbire, alguazil, coquin, espion, toute la litanie enfin des noms abjects que ma mémoire pourra me fournir !…. Mais celui de citoyen !…. plaisantez-vous ? c’est un synonyme d’honnête homme !

BERNARD.

Les injures d’un aristocrate ne peuvent rien sur un magistrat patriote, qui marche armé du glaive de la justice, le retient, ou laisse tomber quand elle le lui commande !

LE DUC.

Espion, mon ami ! vous changez le texte !…. Votre justice n’est qu’une prostituée !

BERNARD.

Finissons ces débats, insultans pour la loi, dont je suis le mandataire. (Il s’assied a la table préparée.) Comment vous nommez-vous ?

LE DUC.

La question est on ne peut plus plaisante !…. ne le savez-vous pas ?

BERNARD.

N’importe ; c’est la loi qui vous le demande.

LE DUC.

C’est juste ! Et vous, comment vous nommez-vous ? Vous sentez que je ne vous parle pas des noms que vous avez acquis par vos faits !.. Je viens de vous donner la preuve que je les connais !…. Mais les noms que vous tenez de vos parens charnels et spirituels?

BERNARD, (au greffier.)

Il faut contenter cet obstiné vieillard, ou nous n’en finirons pas. (Haut.) Louis Bernard, adjoint à l’accusateur public.

LE DUC, (lentement.)

Louis Bernard, adjoint à l’accusateur public ?…. Allons, je vais changer deux mots, et nous nous entendrons après !…. Espion Bernard, adjoint au boucher public.. Je suis prêt à vous répondre !

BERNARD.

Mais cet homme est fou ?

LE DUC.

Non ! le duc de Jumonville, lieutenant-général des armées du roi de France et de Navarre, n’est pas fou ! et ses réponses vont vous le prouver !

BERNARD.

Vous êtes accusé au premier chef d’avoir désiré le retour de la famille de Louis Capet ?

LE DUC.

Vous vous trompez ! je ne l’ai pas désiré !…. je le désire !

BERNARD, (au greffier.)

Ecrivez qu’il avoue !…. (Au duc.) Vous êtes accusé, au second chef, d’avoir un fils qui sert contre la France, dans l’armée de Condé ?

LE DUC.

Vous vous trompez encore !…. Mon fils ne sert pas contre la France, mais contre ses bourreaux. Ajoutez aussi : que j’ai manifesté le regret de n’en pas avoir autant que le sultan des turcs, pour les y envoyer tous !

BERNARD.

Vous êtes accusé, au troisième et dernier chef, d’avoir conspiré contre l’ordre de choses établi.

LE DUC.

Foi de gentilhomme, c’est faux !…. entièrement faux…. Je le prouve !…. Depuis deux ans je cherche une conspiration pour m’y fourrer !…. J’ai joué de malheur !…. Impossible d’en trouver une !

BERNARD.

Attendu les aveux de l’ex-duc de Jumonville, nous, Louis Bernard, adjoint de l’accusateur public, faisant fonctions de juge d’instruction : déclarons qu’il y a lieu à mise en jugement !

LE DUC.

Comment vous l’ignoriez !…. Alors j’étais plus avancé que vous ; je le savais, moi ! et je puis même vous en apprendre davantage : Demain je serai jugé, et conduit immédiatement à l’échafaud. Espion, mon ami, je vous convie à mon exécution, pour vous apprendre comment meurt un gentilhomme français, devant des valets lâches et insolents qui ont usurpé la place de leur maître !…. J’ai une partie d’échecs à finir avec un de mes compagnons !…. vous permettez ? (Il sort au milieu de l’étonnement général.)

BERNARD, (au geôlier.)

Faites comparaître l’accusé Clairville et sa fille !

LE GEOLIER, (à la porte du cabinet.)

Citoyen Clairville !…. (Clairville et Marie paraissent.) Le juge vous demande.


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SCENE HUITIEME.
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LES MEMES, CLAIRVILLE, MARIE, puis ADOLPHE et LUCHARD.

CLAIRVILLE, (à Bernard.)

Que voulez-vous encore, monsieur ?

BERNARD.

Que vous répondiez aux charges portées contre vous et contre votre fille !

CLAIRVILLE.

Je n’ai rien à vous dire ! (A part.) Ce n’est pas ce qu’Adolphe m’avait fait espérer !

BERNARD.

Vous refusez d’éclairer la justice !…. Songez-y, citoyen Clairville !…. un aveu franc de vos torts peut encore la désarmer !.. votre silence vous condamnerait !

CLAIRVILLE.

Je le répète, je ne puis répondre, quand je vois le dénonciateur juge et partie !…. Il y a ici des hommes, mais pas un magistrat !

BERNARD.

C’en est trop. (Au greffier.) Ecrivez que l’accusé a refusé de répondre, et que par ce silence !….

ADOLPHE. (Il entre vivement, suivi de Luchard.)

Il prouve qu ;il a conservé sa dignité d’homme. (A Luchard.) Citoyen, remplissez vos fonctions !

LUCHARD.

Sur la demande du premier accusateur public, le président de la Convention a ordonné que l’affaire Clairville fût instruite par moi !

BERNARD, (qui s’est levé, descend la scène en désignant Adolphe.)

Cet homme !…. cet homme, que j’ai soif de son sang. (Le nouveau juge s’est placé.)

LUCHARD, (à Clairville.)

Votre nom ?

CLAIRVILLE.

Clairville Charles, Colon de St. Domingue.

LUCHARD.

Qu’êtes-vous venu faire en France ?

CLAIRVILLE.

Ne suis-je pas Français !…. et les portes de ma patrie me sont-elles fermées ?

LUCHARD.

Non, sans doute !…. Mais quel motif a nécessité votre déplacement ?

CLAIRVILLE.

Je suis venu en France, pour recouvrer les sommes qui me sont dues, et qui sont devenues indispensables depuis la perte de toutes mes propriétés à St. Domingue !

LUCHARD.

Est-ce là le seul motif ?

CLAIRVILLE.

Le seul !

LUCHARD.

Vous êtes cependant accusé d’être l’un des agents de la famille Capet !

CLAIRVILLE.

Qu’on le prouve !

BERNARD, (Il s’avance et jette une lettre sur la table.)

On demande des preuves !…. En voici !

LUCHARD, (lisant l’adresse.)

Cette lettre est adressé à Madame Clairville, à la Nlle.-Orléans, (l’ouvrant,) et signée Charles Clairville !

CLAIRVILLE, (à part.)

Ma dernière lettre soustraite !…. Je suis perdu.

LUCHARD.

Je tombe sur une phrase qui vous compromet gravement : le désordre est à son comble en France, et si un chef suprême quel que soit son titre, ne prend les rênes du gouvernement !…la France est perdue !…. Cette lettre est-elle de vous ?

CLAIRVILLE.

De moi !

ADOLPHE, (bas à Clairville.)

Fouquier la connaît ; mais il veut vous sauver !…. Dites que non !

LUCHARD.

Cette lettre est-elle de vous ?

CLAIRVILLE, (à part.)

Que je me parjure !….jamais !…. Cette lettre est de moi !

LUCHARD.

Il suffit !….—A la citoyenne !

CLAIRVILLE.

Oh ! par pitié, épargnez cette enfant !…. Elle n’est pas coupable !…. Oh ! je vous abandonne ma tête !… Mais pitié !…pitié pour ma fille !

LUCHARD.

Jeune fille ! vous êtes accusée d’avoir souhaité le retour du père de Louis Capet !…. Qu’avez-vous à répondre ?

ADOLPHE, (bas à Marie.)

Oh ! dis non !.. dis non !.. Tu le peux sans mentir !

MARIE, (bas à Adolphe.)

Adolphe ! j’ai juré à ma mère de lui ramener son époux, et je me suis juré à moi-même de partager le sort de mon père, quel qu’il fût !…. mon serment est écrit au ciel !…. je dois le tenir ! (A Luchard.) C’est vrai !

LUCHARD.

Attendu les aveux des deux prévenus, nous Jérôme Luchard, adjoint à l’accusateur public, faisant fonctions de juge d’instruction, déclarons qu’il y a lieu à mise en jugement. (Marie se jette dans les bras de son père ; Bernard témoigne sa joie ; Adolphe son abattement.)

BERNARD, (à part.)

Je triomphe !

ADOLPHE, (qui s’est approché de lui rapidement.)

Pas tout-à-fait !…. Nous avons encore vingt-quatre heures pour finir notre partie !

(Tableau.)

Acte IV








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