LA FAMILLE CREOLE

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ACTE QUATRIEME.

Même décoration qu’à l’acte précédent.

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      SCENE PREMIERE.
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ADOLPHE.

      Que les heures s’écoulent lentement aujourd’hui !…. Et personne, personne, ne prendra donc pitié de mes angoisses, en m’annonçant le résultat de cette horrible séance !…. Si on les condamnait !…. Oh ! je suis fou ; c’est impossible !…. Fouquier m’a donné sa parole de les sauver !…. Et c’est de cet homme !…. de cet homme souillé de tant de meurtres !…. de cet homme infâme, dépositaire de la partie la plus sacrée et la plus importante de l’autorité, que j’attends la vie !…. Quelle dérision !… Et j’ai accepté un mandat auprès de cet homme ; et c’est moi !.. moi que son aspect révolte !…. qui suis chargé de composer les breuvages qui doivent lui rendre la santé, pour qu’il puisse continuer le cours de ses assassinats !…. Oh ! l’horrible chose !…. Et personne !…. personne encore !…. Mais j’entends des pas !.. Ce sont eux ; les voilà…. Le duc !…. Monsieur le Duc !…. Oh ! dites-moi!…. dites-moi, est-ce fini ?

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SCENE DEUXIEME.
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ADOLPHE, LE DUC.

LE DUC, (à part.)

      Pauvre jeune homme ! comme le voilà défait. (Haut.) Non, pas encore !…. Mon affaire à moi n’a duré que cinq minutes !.. Ils voulaient entamer de longs débats !…. J’ai coupé court à tout leur verbiage et je suis condamné. Mais je pense qu, pour eux, cela durera un peu plus de temps !…. Ayez bon courage. Au moment de leur entrée au tribunal, j’ai entendu un murmure de pitié les accueillir.

ADOLPHE.

      Ainsi vous croyez qu’on les sauvera ?

LE DUC.

      Oui, j’en ai l’espoir !

ADOLPHE.

      Oh ! c’est que c’eût été infâme de les tuer ; un homme si bon !…. Et Marie !…. mon bien, ma vie ; si belle, si douce, si aimante !…. Oh ! monsieur le Duc, que je vous remercie de ce que vous venez de me dire !…. et ma joie !…. Oh ! pardon, pardon ! dans mon délire, j’avais oublié !….

LE DUC.

      Que je suis condamné !…. (Souriant.) Mais, mon jeune ami, vous n’avez rien à vous reprocher !…. J’ai soixante-quinze ans, et le sursis que le Ciel m’eût accordé ne pouvait être bien long !…. Vous voyez, d’ailleurs, que je suis calme ! Je vous le répète, ayez bon espoir !…. et croyez que je regarderai comme un adoucissement à mes derniers momens de les savoir heureux et libres auprès de vous !…. Je vais passer un instant chez monsieur de Valebelle, faire mes dernières dispositions !…. Je vous reverrai un instant encore, pour apprendre de vous qu’ils sont sauvés ; et vous charger d’un petit paquet, en vous priant de le faire parvenir à son adresse !…. Est-ce dit ?

ADOLPHE.

      Croyez, monsieur le Duc, que tout ce qui sera en mon pouvoir !

LE DUC.

      C’est bien ! c’est bien…. Je vous en remercie d’avance !…. Courage, jeune homme, courage. (Il sort.)

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SCENE TROISIEME.
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ADOLPHE, puis CLAIRVILLE et MARIE.

ADOLPHE.

      Ce bon duc ! ce qu’il m’a dit m’a fait un bien !…. Marie ! mon ange ! je vais donc te revoir !…. libre ! Il n’y a qu’un instant je perdais la tête de désespoir !…. Maintenant c’est de joie !…. Fouquier Tinville m’a donc tenu parole !…. Laisser échapper une de ses proies !…. lui !…. Puisse cette action lui mériter son pardon dans le ciel !…. Mais cette fois, je ne me trompe pas !…. c’est la voix de Marie !…. Elle pleure !…. Oh ! mes forces m’abandonnent. (Il se traîne à la porte ; Clairville y paraît en soutenant sa fille.) Mon père ?

CLAIRVILLE.

      Nous sommes condamnés !

ADOLPHE.

      Condamnés !…. condamnés !…. oh ! dites-moi que vous me trompez !…. Oh ! parle, Marie ?

MARIE.

      Mon…. mon…. père…. Je meurs ! (Elle tombe dans les bras de Clairville et d’Adolphe.)

ADOLPHE.

      Marie !…. reviens à toi !…. Non ! tu n’est pas condamnée, puisque je vis !

MARIE, (revenant à elle.)

      Mon père !…. mon Adolphe !…. ce n’est rien !…. une faiblesse !…. cela n’arrivera plus. Laissez-moi me retirer un instant seule dans ce cabinet !…. Je reviendrai bientôt. (Adolphe veut la retenir.) Je t’en prie ! (Elle entre.)

CLAIRVILLE.

      Adolphe !…. c’est une affreuse destinée, que celle que je suis venu chercher en France !…. Mais enfin, Dieu le veut ; il ne me reste qu’à me soumettre !…. Il est horrible, sans doute, de penser, qu’innocent, je vais porter ma tête sur un échafaud !.. Il y a huit jours, j’eusse maudit la providence de permettre l’accomplissement de ce crime !…. Tout est changé aujourd’hui, et je la bénirais, si en subissant mille morts je pouvais sauver mon enfant ! ma fille ! Mourir par les mains de l’exécuteur !…. vois-tu je ne comprends pas bien encore !…. je ne comprends pas quelle soit ici !…. Moi ! cela me semble à présent tout naturel.. Mais elle !…. elle !…. Adolphe, sauve mon enfant !…. elle doit t’être aussi chère qu’à moi !…. c’est ta fiancée !…. ta femme !…. Oh ! une éternité de souffrance, mon Dieu ! Mais pitié !…. pitié pour ma fille !….

ADOLPHE.

      Vous mourir !…. Non ! mille fois non !…. Croyez m’en ! tout n’est pas désespéré !…. Je cours trouver Robespierre, tous les membres de la Convention, l’un après l’autre !…. Je leur prodiguerai les richesse de mon père !…. Je les fléchirai !… Ils peuvent bien faire trêve un instant à leur soif de sang, pour assouvir celle de l’or !…. De l’or ? je leur en h\jetterai jusqu’à ce qu’ils me disent : assez ! reprends ton père et ta fiancée ! Et s’ils me refusaient, il me reste un dernier moyen !…. Le peuple de Paris !…. ce peuple si bon quand on le laisse à son naturel, que les meneurs ont seuls lancé dans la voie sanglante !…. ce peuple, il me connaît !…. il me nomme le médecin des pauvres !…. Eh ! bien ! je lui dirai : Après avoir frappé des têtes plus élevées ! la hache révolutionnaire de lève à présent sur les vôtres !…. Ma famille et moi sommes du peuple ! Hommes ! je vous ai sauvés !…. Femmes, enfans ! je vous ai rendu vos époux et vos pères !.. A votre tour : Rendez-moi mon père et ma fiancé !…. Ils m’entendront !… Ou, si le ciel veut notre mort, ce ne sera pas du moins par les mains du bourreau !…. mais qu milieu des débris fumans de cette prison !… et sur les corps sanglans de nos persécuteurs.

CLAIRVILLE.

      Sauve Marie !…. Et quel que soit mon sort, je le bénirai ! (Clairville entre dans le cabinet ; Adolphe sort.)


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SCENE QUATRIEME.
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LE DUC, puis LE GEOLIER.

LE DUC.

      Comment, ce drôle n’a pas encore servi mon déjeuner. (Appelant.) Geôlier !…. Geôlier !

LE GEOLIER.

      Voilà, citoyen !…. Que voulez-vous ?

LE DUC.

      Comment, ce que je veux ? mon déjeuner, parbleu !

LE GEOLIER.

      Votre déjeuner ?

LE DUC.

      Oui, sans doute !

LE GEOLIER.

      Je croyais !

LE DUC.

      Corbleu, il n’y a pas encore solution de ligne de continuité entre ma tête et mes épaules ! et mon estomac m’avertit qu’il est étranger à toutes ces fadaises !…. Je veux mon déjeuner ! est-ce clair ?

LE GEOLIER.

      Il suffit, monsieur le Duc ! je vais vous l’apporter. (A part, et s’en allant.) C’est égal, il me semble qu’à sa place je n’aurais pas beaucoup d’appétit.

LE DUC.

      A propos !.. est-ce que monsieur Adolphe Germont est sorti ?

LE GEOLIER.

      Je viens de le rencontrer dans le corridor ; il courrait comme un fou, et m’a presque renversé !

LE DUC.

      L’affaire de monsieur Clairville et de sa fille est-elle terminée ?

LE GEOLIER.

      Je ne sais pas, monsieur le Duc !…. J’ai été appelé pour mettre la chemise de force à un ex-membre de la Convention, que ses collègues envoient là-bas !…. Vous savez ?

LE DUC.

      Ah !ah ! tant mieux !…. corbleu ; si les coquins commencent à se jouer de mauvais tours entre eux ! c’est une chance de tranquillité pour les honnêtes gens !…. Allons, sers-moi !

LE GEOLIER.

      Comme à l’ordinaire ?

LE DUC.

      Sans doute ! deux côtelettes ! et ma bouteille de Bordeaux !

LE GEOLIER.

      Tout de suite. (Il sort.)

LE DUC.

      Je crois, Dieu me pardonne, que le drôle n’eût pas été fâché de conserver intacts les quatre écus de six livres que je lui ai donnés pour mes besoins de la journée !…. C’est, morbleu, bien assez ! si ces gens-là m’envoient au Ciel avant l’heure du dîner, de lui en faire grâce !…. Je voudrais bien connaître le sort de ce pauvre monsieur Clairville, et de sa charmante fille ?.. Oh ! ils seront sauvés !…. Tant mieux !…. Ils retourneront dans leur pays !…. Je suis vraiment fâché que mon dénouement se termine si tôt !.. Ce diable de petit Chateaubriand m’avait donné des envies de le visiter !…. Au fait ! je le verrai de là-haut !… Le point de vue doit y être magnifique !… (1). Ah ! voilà mon déjeuner. (Le Geôlier place la table à côté du lit où Jumonville s’est assis.)

LE GEOLIER.

      Vous êtes servi, monsieur le Duc.

LE DUC.

      C’est bien mon garçon ! (Il mange.) Tu t’es distingué aujourd’hui !…. ces côtelettes sont d’un tendre !…. (Il se verse à boire.) Le vin lui-même est beaucoup meilleur qu’à l’ordinaire !… Parbleu, ce repas me rappelle celui que je fis à la bataille de Fontenoy !

LE GEOLIER.

      A la bataille de Fontenoy ?

LE DUC.

      Oui ! j’étais alors dans la maison du roi !…. dans les mousquetaires noirs !…. D’après l’avis de monsieur de Richelieu, et sur l’ordres du maréchal de Saxe, nous chargeâmes le carré anglais !… Foi de gentilhomme ce fut une brillante charge !…. Le petit Sainville, quelques camarades et moi, nous fîmes une trouée dans les rangs, qui l’instant d’après se refermèrent sur nous et nous séparèrent du reste de nos compagnons !…. Nous galopions autour de ce mur hérissé de fer pour tâcher ‘y trouver une issue !.. car nous étions vraiment comme dans une souricière !…. impénétrable par tout. Nous entendions les officiers anglais en serresfiles, et auprès desquels nous étions à une portée de pistolet, nous crier : c’est inutile, messieurs, vous êtes pris !…. Pas encore, répondions-nous, et nous galopions de plus belle !

LE GEOLIER.

      Et ils ne vous ont pas tués ?

LE DUC.

      Non, corbleu !…. puisque c’est aujourd’hui que cela doit avoir lieu !.. C’est du reste pur générosité de leur part !…. Une vingtaine de coups de fusil nous couchaient tous par terre !…. Fatigués de courir ainsi inutilement, nous nous plaçons au milieu du carré, qui venait de s’arrêter pour repousser une nouvelle charge de nos gens !… Le petit Sainville, qui avait pardieu d’excellentes idées, nous crie : messieurs, pied à terre, et cassons une croûte !.. Bravo !.. bravo ! l’idée est parfaite !.. Nous voilà assis en rond, trempant des biscuits de Rheims, que le petit Sainville portait toujours dans ses fontes, dans l’excellent madère, qui ne quittait jamais les miennes !…. Mais voici la partie la plus agréable de mon récit : Quelques jeunes gens des gardes anglaises, surpris de nous voir dans cette position, se détachent et viennent nous reconnaître. Bon appétit, messieurs des gardes françaises !.. A votre service, messieurs des gardes anglaises !.. Ils acceptent ! et nous voilà pèle-mèle, mangeant des biscuits et sablant le madère !…. Nous en n’avions malheureusement pas beaucoup !… Il faisait une chaleur épouvantable !…. Je m’endormis au milieu d’un délicieux concert de canonnade et de mousqueterie, et ne me réveillai qu’en me sentant secouer rudement le bras. Tudieu, monsieur, me dit l’importun, vous avez le sommeil dur, et pour vous le rendre plus léger vous irez passer quinze jours à la garde du camp. C’était le prince de Foix, mon grand-oncle, qui m’éveillait ainsi !…. La journée était pour la France !…. C’était le bon tems.

LE GEOLIER.

      C’est drôle tout de même ; et vus avez eu du bonheur de vous en tirer comme ça !

LE DUC.

      Plût au ciel que j’eusse fini là ma carrière. Je n’aurai pas vu toute les infamies qui se sont passées depuis !…. J’ai fini, enlève tout cela !… je vais m’étendre un moment sur mon lit !… Si c’est pour aujourd’hui ! tu m’éveilleras un quart d’heure avant !… Tu comprends. (Il se couche.)

LE GEOLIER, (bas.)

      Pauvre vieillard !…. si bon, si gai !…. Il faut que je lui demande…. (Haut.) Monsieur le Duc !…. monsieur le Duc…. Il dort déjà !…. Emportons tout cela !

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SCENE CINQUIEME.
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ADOLPHE, LE GEOLIER.

(Cette scène doit être jouée à demi-voix.)

ADOLPHE.

      Ecoute-moi !

LE GEOLIER.

      J’écoute.

ADOLPHE.

      Tu peux gagner deux mille francs sans te compromettre !.. Le veux-tu ?

LE GEOLIER.

      C’est selon…. Et s’il allait m’arriver ?

ADOLPHE.

      Sans te compromettre, te dis-je ; en gardant seulement le silence sur ce que tu verras!

LE GEOLIER.

      Voyons ! expliquez-vous !

ADOLPHE.

      Jure-moi !…. de ne pas divulguer ce que je vais te dire, que tu acceptes ou non !

LE GEOLIER.

      Oh ! pour ça, je vous le promets !

ADOLPHE.

      Tu as une mère ?

LE GEOLIER.

      Oui, citoyen !…. une pauvre vieille mère infirme !

ADOLPHE.

      Eh ! bien ! jure-moi sur la tête de ta mère de me garder le secret.

LE GEOLIER.

      Sur la tête de ma mère !…. je le jure !

ADOLPHE.

      C’est bien !… Il est deux heures, à trois on rassemblera les condamnés que l’on doit exécuter aujourd’hui !… Il y en a cent cinquante !

LE GEOLIER.

      Cent cinquante !… ça augmente tous les jours.

ADOLPHE.

      Oui, cent cinquante victimes dévouées à la mort !… Nous verrons, si le ciel est juste !…. Dans un si grand nombre, il est impossible de mettre un homme à la place d’un autre !…. Clairville et sa fille sont condamnés !

LE GEOLIER.

      Condamnés ?…. Tenez, vrai, citoyen, ça commence à devenir trop fort !

ADOLPHE.

      Je veux sauver le père, puisque je ne puis sauver la fille.

LE GEOLIER.

      Et comment ?

ADOLPHE.

      En prenant sa place !

LE GEOLIER.

      Mère de Dieu ! vous !

ADOLPHE.

      Oui ! moi !… Je suis à-peu-près de sa taille !…. D’ailleurs, arrivé d’hier seulement, on le connaît à peine !…. il me sera facile de les tromper !

LE GEOLIER.

      Et vos me demandez de ne pas faire connaître l’erreur ?

ADOPLHE.

      Oui !

LE GEOLIER, (à part.)

      Au fait, ça ne peut pas me compromettre !…. et , puisqu’il y tient, (Haut,) je me tairai !

ADOLPHE.

      Merci !… merci ! Tiens prends cette bourse ; elle contient deux mille francs en or !

LE GEOLIER.

      Croyez bien, citoyen, que si j’accepte, c’est pour sortir de ce guêpier, et retourner dans mes montagnes.

ADOPLHE.

      C’est bien !…. Tout est convenu ! Laisse-moi maintenant. (Le geôlier sort.) Voilà un pas de fait !…. Mais le plus difficile reste à faire !…. Clairville ne consentira jamais à cet échange !.. et Marie, l’infortunée !…. Comment lui donner la résignation nécessaire dans un pareil moment !…. Tâchons d’entourer ses derniers instans des consolations de la religion !.. Rien n’a pu les fléchir !…. ni les prières, ni l’or, ni l’offre de ma vie en échange de celles de deux êtres si chers !…. Ce peuple même, sur lequel j’avais compté, est resté froid au récit de nos malheurs !…. Ah ! quittons vite ce monde dans la compagnie de mon ange !.. Il doit y en avoir un autre en compensation de tant de souffrance !…. (Il écoute à la porte du cabinet.) Rien ! (Il va pour entrer, Marie en sort vivement.)

MARIE.

      Mon père dort !…. oh ! ne le réveille pas !…. Eh ! bien ?

ADOLPHE.

      J’ai beaucoup d’espoir !

MARIE.

      Quel bonheur !…. C’est pour mon pauvre père que je parle, vois-tu !… car moi je suis résignée !…. Adolphe, si je te précède au ciel !…. je prierai tant la vierge qu’elle abrégera notre séparation !

ADOLPHE.

      Chère ange !…. si tu veux avoir du courage nous ne serons pas séparés.

MARIE.

      Oh ! c’est bien mieux alors !…. et je puis tout braver avec toi !

ADOLPHE.

      Marie !…. te rappelle-tu nos beaux jours, si vite écoulés ? nos délicieuses soirées à St. Domingue !… Avec quelle ivresse nous admirions ce coucher de soleil éblouissant, radieux, dont les derniers rayons glissant sur la mer venaient caresser amoureusement ta patrie comme pour lui jeter un dernier adieux, au moment de te quitter pour aller éclairer les grands continens !…. A la sublimité de ce spectacle, nos voix s’écriaient : il y a un dieu… et, à genoux tous les deux, moi te soutenant dans mes bras, notre prière montait au ciel, avec les derniers soupirs de la terre endormie !

MARIE.

      Oh ! oui ! je m’en souviens, et je voudrais bien encore les admirer avec toi !

ADOLPHE.

      Nous le pourrons !

MARIE.

      Quel bonheur !

ADOLPHE.

      Mais non plus comme autrefois sur cette terre de douleur et de larmes !…. mais dans une nouvelle patrie !…. où tout est joie, félicité !…. où l’on peut s’aimer !…. se le dire pendant l’éternité !…. au ciel, enfin !

MARIE.

      C’est la mort que tu m’annonces ?

ADOLPHE.

      Non ! c’est la vie !

MARIE.

      Mon père et moi nous devons mourir !

ADOLPHE.

      Ecoute, Marie !…. tout ce qu’un mortel peut tenter pour fléchir des mortels !…. je l’ai tenté !…. L’ange des ténèbres n’eût pas repoussé ma prière !…. Eux, ce sont des hommes !…. ils l’ont fait !…. Mes efforts pour vous sauver tous deux ont été inutiles !…. Je ne puis sauver que l’un de vous !

MARIE, (vivement.)

      Sauve mon père.

ADOLPHE.

      J’y avais songé !

MARIE.

      Merci ! ami !…. merci !…. Puisqu’une seule victime leur suffit!... je suis prête !

ADOLPHE.

      Non, Marie, ces hommes ont fixé le nombre de têtes ; il faut que le nombre de têtes se trouve !…. et je leur porte la mienne, en échange de celle de ton père !

MARIE, (le regarde un moment et lui jette ses bras autour du cou.)

      Ah !…. ami ! je ne chercherai pas à te détourner de ton généreux dessein !…. Ma mère ! tu le reverras donc !…. Et ! puis, vois-tu, j’avais là, (désignant son coeur,) une pensée sinistre, qui eût empoisonnée mes derniers momens : J’ai son amour !.. mais quand je ne serai plus !…. il me pleureras un an, deux ans peut-être !…. une femme plus belle que moi lui offrira le sien.. Il hésitera d’abord !…. puis, regardant au ciel, il dira : Elle ne me voit pas, soyons heureux !

ADOLPHE.

      Non, Marie, nulle femme ne pouvait te remplacer dans mon coeur !…. Tu dois le croire ! à présent que nous avons si peu de tems à nous entretenir des choses de ce monde !

MARIE.

      C’est donc pour bientôt ?

ADOLPHE.

      Oui !…. le sommeil de ton père favorise notre projet. Place auprès de lui cette lettre, qui doit l’instruire de notre sort !…. et donne-moi un de ses vêtemens.

MARIE.

      Est-ce bientôt !.. oh ! dis le moi ; j’ai besoin de le savoir.

ADOLPHE.

(On entend un bruit de pas.) L’heure est venue !

MARIE.

      (Elle entre dans le cabinet, et en ressort presqu’au même instant portant le vêtement.) Ami ! je suis prête !


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SCENE SIXIEME.
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LES MEMES, LE GREFFIER, LE GEOLIER, plusieurs GARDES.
 

LE GREFFIER, (lisant.)

      Chambre No. 22, trois condamnés. (Appelant.) Jumonville !

LE GEOLIER.

      Il dort là, sur le lit, citoyen !

LE GREFFIER.

      Ah ! il dort, l’aristocrate !…. Eh bien ! réveille-le !…. Dans une demi-heure il pourra dormir sans craindre d’être dérangé !

LE GEOLIER.

      (Allant au lit.) Citoyen Jumonville !

LE DUC, (encore endormi.)

      Prince, je vous assure que le petit Sainville est plus coupable que moi !

LE GREFFIER.

      Que dit donc ce vieux radoteur. (Au duc.) Allons, aristocrate ! les valets de chambre t’attendent !

LE DUC, (se levant.)

      Ah ! c’est juste !…. Mais je dois vous dire, mon cher ami, que s’ils vous ressemble, ils sont fort mal appris !…. Que diable ! on peut tuer les gens !…. mais on y met des formes !… Vous êtes d’une impertinence ! (Il se place au milieu des gardes.)

LE GREFFIER.

      Clairville et sa fille. (Adolphe et Marie qui, pendant toute cette scène ont manifesté leur crainte de vois Clairville s’éveiller, s’élancent rapidement à la porte. – Tout le monde sort.)


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SCENE SEPTIEME.
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LE GEOLIER, puis CLAIRVILLE.
 

LE GEOLIER.

      Tudieu ! comme ils y vont !…. Voilà mon hôtel désert !…. Il ne me reste plus que ce pauvre diable, qui est là dans le cabinet !…. Pauvre cher homme ! (On entend des roulements de tambours et un bruit de voitures.) Les voilà partis !…. Il croira !… embrasser encore une fois sa fille au réveil !…. Plus rien. C’est malheureux tout de même !…. Il me semble que si on voulait en faire autant à ma pauvre mère, j’étranglerais le premier coquin qui porterait la main sur elle !…. Heureusement que maintenant, grâce à la générosité de ce pauvre jeune homme, je pourrai retourner au pays !…. Parlez-moi de ça, ? Pas de prison, pas de chaînes !…. Le grand air, et la montagne.

CLAIRVILLE, (du cabinet.)

      Marie !Marie !

LE GEOLIER.

      Oui ! pauvre cher homme ! appelle !…. Tu pourras appeler long-tems ainsi, sans qu’elle te réponde !

CLAIRVILLE, (venant du cabinet.)

      Où est ma fille ?

LE GEOLIER, (à part.)

      Je ne peux pas lui dire ça, moi ! (Haut.) Citoyen, est-ce que vous n’avez pas trouvé une lettre, (désignant le cabinet.) là ?

CLAIRVILLE.

      Non !…. Que signifie ?

LE GEOLIER.

      Attendez. (Il entre et rapporte la lettre.) Tenez !

CLAIRVILLE, (l’ouvrant vivement.)

      « Mon père, pardonnez à vos enfans !…. Ils ne pouvaient vivre ni mourir l’un sans l’autre !…. Vous êtes sauvé !…. Le geôlier vous donnera les moyens de sortir de la Conciergerie sous mon nom !…. Moi, père, j’ai pris le vôtre pour accompagner mon épouse à la mort !…. Bénissez-nous !…. Adolphe Germont ! » (Avec un cri déchirant.) Ah ! ! …. Ma fille ! Adolphe !…. Qu’on me rende mes enfans !…. mes enfans !

LE GEOLIER.

      C’est fini pour eux, citoyen !

CLAIRVILLE.

      Oh ! mon dieu !

LE GEOLIER.

      Mais ne criez donc pas comme ça ! ou l’on vous reconnaîtra, et je ne pourrai pas vous sauver comme je m’y suis engagé avec ce pauvre jeune homme !

CLAIRVILLE.

      Me sauver ! me sauver !…. Je veux mourir !…. mourir avec eux. (Criant.) Assassins, l’on vous trompe ; l’une de vos victimes vous échappe !…. Arrêtez !…. Mon dieu ! tuez-moi !…. tuez-moi ! (Il tombe.)

LE GEOLIER, (essuyant une larme.)

      C’est fini, je déserte le poste aujourd’hui. (Secouant Clairville.) Citoyen !…. Monsieur !…. mon cher ami !…. revenez à vous. Rien !…. Je crois que ses peines sont finies aussi ! (On entend un grand bruit de tambours et des coups de feu.) Est-ce que l’on se révolte à la fin !…. Au fait, il y a de quoi. (Les cris se rapprochent ; une foule de gens se précipitent en scène ; Adolphe, soutenant Marie ; Bernard, tenu par deux hommes ; Germont, un grand sabre à la main.)

CLAIRVILLE, (auprès duquel tout le monde s’est empressé.)

      Adolphe !…. ma fille !…. où êtes vous ?

ADOPLHE ET MARIE.

      Près de toi, mon père !

GERMONT.

      Et moi aussi, Clairville !

CLAIRVILLE.

      Adolphe, quelle affreuse lettre !…. Mais tout ce monde !…. c’est l’instant sans doute. (Prenant Marie dans ses bras.) Viens mon enfant !…. ton père t’aidera à mourir !…. Nous sommes prêts, messieurs !

GERMONT.

      Il y a bien autre chose, ma foi !…. Vous êtes encore en prison, mais vous n’êtes plus prisonnier !…. Vous étiez condamné à mort !…. mais vous ne mourrez pas !…. avant le tems, du moins !…. Laissez-moi vous conter ça !

CLAIRVILLE.

      Que voulez-vous dire ?

GERMONT.

      Voilà la chose : Après votre condamnation, Adolphe et moi courions comme deux fous dans les rues de Paris, priant, suppliant, offrant l’or à pleines mains pour vous sauver…. Rien ! absolument rien !…. Impossible d’aborder Robespierre ; et les autres membres de la Convention, par crainte de se compromettre, rejetant nos offres !…. Enfin je croyais tout désespéré !…. lorsque j’apprends qu’il se trame une conspiration pour renverser tout les tyrans !…. Je parviens à en découvrir les chefs !…. Je mets à pris la tête de Robespierre et celles de ces complices !…. Les braves gens refusent mon argent, et me promettent de faire éclater la conspiration aujourd’hui même, et de vous sauver !…. Un peu rassuré alors, je rassemble les amis de mon fils !…. que je croyais occupé de son côté à organiser un mouvement !…. ses pauvres cliens !…. et je me poste !…. Les voitures des condamnés sortaient !…. J’en compte dix-neuf sans vous apercevoir !…. A la vingtième !…. j’ai cru que j’avais la berlue !…. je vois Adolphe sur la fatale charrette, soutenant Marie !…. Oh ! alors, je n’écoute plus rien !…. je crie !…. Mes amis me soutiennent !…. Les gendarmes veulent s’en mêler !.. ils sont désarmés, renversés !…. Nous entendons des coups de feu du côté de l’Hotel-de-Ville, et nous apprenons par la rumeur publique, que Robespierre vient d’être blessé mortellement d’un coup de pistolet, et que les tyrans sont abattus !…. Il fallait voir alors la foule se ruer sur le cortège !…. Ce coquin de Bernard, qui fermait la marche, est renversé de son cheval par ce grand gaillard-là (désignant l’homme qui tient Bernard, ) et que mon fils a sauvé d’une pleurésie. (A l’homme.) Tiens ferme, mon garçon, tu auras pour boire !

L’HOMME.

      Soyez tranquille, citoyen ! (A Bernard, qui fait un mouvement, et lui montrant le poing.) Ne bouge pas !

GERMONT.

      Et enfin !…. enfin, nous voilà !

LE DUC.

      Monsieur Clairville, je suis vraiment charmé pour vous ; j’ajouterai même : un peu pour moi, que tout cela se soit terminé ainsi !…. Mais, foi de gentilhomme, si nous étions encore au tems de la bataille de Fontenoy !…. j’offrirais à mademoiselle votre fille, si toutefois elle était libre, un duché, un fauteuil et les grandes entrées à la cour !…. Mais je ne l’en félicite pas moins ; si elle n’épouse pas un duc ! (prenant la main d’Adolphe,) elle épouse un galant homme !

CLAIRVILLE.

      Oh ! partons, mes amis !… quittons cet odieux séjour !

ADOLPHE.

      (Fixant Bernard.) Ah !…. (Après cette exclamation il descend froidement vers lui, tire sa montre, dont il fait sonner la répétition.) Vous avez perdu, Monsieur !…. il est quatre heures !… et l’exécuteur attend ! (Tableau.)


FIN DU 4eme ACTE.

ACTE V


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