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MADELEINE ET BERTHA
Edward Dessommes
Comptes-Rendus de l’Athénée Louisianais,
janvier 1891.
Le vicomte Jean, mon meilleur ami,
avait tenu des propos outrageants sur le comte de la Madeleine, et comme
ce potin avait défrayé pendant toute une soirée
au Club la conversation des bons camarades, je fus forcé d’appeler
Jean sur le terrain, à mon grand désespoir. Même
à présent, même ici, je ne puis me rappeler sans
émotion, cette poitrine nue qui s’offrait à mon
épée, et que trois fois pendant le combat j’aurai
pu trouer, car j’étais beaucoup plus fort tireur que Jean.
Mais tout mon être se fondait d’une indicible pitié,
à l’idée de faire couler ce sang qui m’était
plus cher que le mien. A chaque fois que nos regards se rencontraient,
je sentais un désir fou de jeter mon épée, d’ouvrir
tout grands mes bras pour presser contre mon sein ce cœur que je
connaissais généreux. Et je sais que Jean éprouvait
au même instant la même pensée, le même désir
: mais qu’auraient dit les témoins ?
Après une lutte assez longue et pleine d’hésitation,
Jean étendit le bras, d’un mouvement nerveux, et se fendit
: « Il faut bien que cela finisse » pensai-je , et je ne
détournai pas son fer, qui pénétra de six pouces
dans sa poitrine.
Je n’ai pas la moindre notion du
temps que dura mon évanouissement. Quand je me réveillai,
il me sembla revenir du fond de la terre, sortir du néant, des
ténèbres absolues ; je gardai de ce repos complet une
ineffable sensation de bonheur. Oh ! si j’avais pu parler, comme
j’aurai dit : « De grâce, laissez-moi tranquille,
ne me réveillez pas de ce délicieux sommeil ! »
Lorsque je soulevai ma paupière
lourde comme du plomb, une clarté intense ébranla tout
mon être ; j’entendis la lumière plus encore que
je ne la vis ; elle produisit uns excitation plus violente sur les nerfs
de l’ouïe que sur ceux de la vue. Il me sembla être
au milieu d’une foule pleine de clameurs ou sur le bord d’une
mer houleuse. J’éprouvai un immense regret du tombeau,
une nostalgie du néant et du silence entrevus, et je refermai
les yeux.
Tout d’un coup, je ressentis à
la poitrine une douleur si vive, que je jetai un cri, et ouvrant de
nouveau les yeux, je vis auprès de moi Madeleine, qui pleurait..oh
! de vraies larmes !..et je me souvins de tout. C’était
cette femme qu’on avait accusée de m’être infidèle
! Bien sûr que Jean avait essayé de lui faire la cour,
et s’était fait remettre à sa place, de là
son dépit et le joli coup d’épée. Mais je
ne regrettais rien puisque cale me faisait toucher du doigt la tendresse
de Madeleine : elle pleurait, me croyant mort. Je commençais
à sentir vaguement la moiteur de ses lèvres, et la chaleur
de ses larmes qui coulaient sur ma main engourdie. Oh ! l’on peut
bien mourir, après avoir goûté une jouissance pareille
! que ne suis-je mort tout de suite, que ne suis-je parti sur cette
impression.
Elle, me tromper ! Pauvre Jean ! Et cependant
je ne sentais pas de haine pour le calomniateur. Me tromper ! Madeleine,
avec le docteur Raymond que je voyais là, lui aussi, de l’autre
côté de mon lit ; il me tâtait le pouls, et surveillait
mon physionomie sans qu’un fibre de son visage olympien trahit
l’émotion qu’il ressentait.
Toutes ses pensées étaient
très nettes dans mon esprit, mais je ne pouvais parler, et j’avais
toujours dans les oreilles ce bourdonnement confus, ce bruit de lames
sur le rivage qui m’empêchait de percevoir les paroles entrecoupées
de Madeleine. Je la regardait avec mon âme, et j’essayais
de presser ses lèvres de mes doigts inertes comme ceux d’une
statue.
Je m’habituais à la douleur
cuisante de ma plaie, et j’éprouvais une volupté
faite de souffrance et d’extase, mélange de sang et de
larmes, de chaleur, de tendresse et de clarté. Et cependant je
regrettais amèrement la mort, d’où l’on m’avait
tiré, cet anéantissement de la pensée, du bruit
et de la lumière, ce repos délicieux dont je n’avais
jamais conçu l’idée auparavant.
Je demeurais ainsi longtemps, peut-être
plusieurs jours, je ne sais pas. Puis un feu s’alluma dans ma
poitrine, et le sang de mes veines me brûla comme un métal
en fusion. Je devins évidemment la proie du délire, car
il sembla voir Madeleine appuyer sa tête sur l’épaule
du docteur. Pour fuir ce cauchemar je me retournai brusquement : c’était
le premier mouvement que je pusse faire ; la fièvre avait ramener
le sang dans mon cerveau, et réveillé mes sens engourdis
par l’anémie.
A partir de cet instant j’entendis et je compris.
« Voyons, Madeleine, murmurait
le docteur, il faut avoir du courage ; peut-être le tirerons-nous
de là. » Et Madeleine, dûrement, répondait
: « Tu prends cela gaîment, toi ! Mais, s’il n’a
pas fait de testament en ma faveur, qu’est-ce que je vais devenir
? »
Cette parole m’entra dans le cœur
bien plus profondément que l’épée de mon
ami, et je poussai un gémissement. Madeleine et le docteur de
précipitèrent vers moi, fixèrent sur moi des regards
rigides et froids comme l’acier, qui fouillaient les profondeurs
de ma pensée. Après un long silence, le docteur dit d’un
ton très calme : « N’aie pas peur, Madeleine ; c’est
la fièvre qui s’établit : le sang lui afflue au
cerveau et produit un délire intense ; il ne peut rien comprendre.
»
Hélas ! que ne disait-il vrai
! Je compris tout au moins que je n’avais plus qu’à
mourir, et, de nouveau, je pensai eu néant. Mon esprit s’éleva
bien au-dessus des misères et des trahisons humaines. Mon amour
s’éloigna, d’un bond, à une telle distance,
que je le voyait comme on aperçoit à l’horizon le
sommet d’une voile, doré[e] par le soleil du soir, distinct,
mais inaccessible, près de disparaître à jamais.
Je n’éprouvais point de colère contre Madeleine
; elle n’était après tout qu’une femme de
chair, belle et convoitée de tous, dans l’épanouissement
de sa vingt-cinquième année. Une atmosphère de
désirs exhalait autour d’elle, et il était naturel
qu’elle la respirât comme elle respirait l’air ambiant,
qu’elle se réchauffât aux rayons de l’amour
comme à ceux du soleil. Je voyais maintenant les choses de si
haut, j’étais tellement dégagé de tout sentiment
personnel que son infidélité ne me causait aucune peine
; je voyais clairement les lois de la nature et je m’y soumettais
sans murmurer—de cette nature dans le sein de laquelle j’allais
rentrer. Les éléments qui s’étaient unis
passagèrement pour constituer mon être, je les sentais
se désagréger graduellement. Cette fois la mort me prenais
petit à petit, et je retournais tout doucement vers le repos
: mais de même qu’en passant par une gradation insensible
de la lumière à l’obscurité l’œil
s’adapte, , et s’accommode pour la raréfaction du
jour, de même je m’accoutumais à cette vie raréfiée,
et j’éprouvais des sensations vagues et ténues Sur
un signe je parvins à lui faire, Madeleine s’approcha de
mon lit : bien qu’elle touchât mes doigts, je la voyais
comme si l’océan to[u]t entier eût été
entre nous. D’un effort inouï je lui indiquais le petit chiffonnier
Louis XVI où je mettais mes papiers, et je prononçai le
mot testament. Les yeux de Madeleine s’allumèrent d’une
flamme bleue, et une joie céleste se répandit sur son
admirable visage ; elle sembla transfigurée, pareille aux anges
du ciel. A partir de ce moment, mes sensations devinrent très
obtuses, ma respiration de plus en plus faible et lente. Je me mis à
râler avec un petit bruit rauque qui m’était extrêmement
désagréable. Puis, je cessai de respirer. J’entendis
le docteur dire : « C’est fini ! » Madeleine se précipita
sur moi en jetant des cris de désespoir. La reconnaissance de
ce que j’avais fait pour elle lui rendit toute sa tendresse :
je crois qu’elle ne m’aima jamais aussi ardemment que lorsqu’elle
fut certaine que j’étais mort, et qu’elle héritait
de moi.
Elle me ferma les yeux et les baissa
: le velours de sa lèvre fit courir sur ma chair un frisson trop
léger pour être perceptible aux yeux des vivants.
La nuit vint lentement. On alluma trois
bougies qu’on plaça sur une petite table à la tête
de mon lit, et Madeleine et le docteur firent ma dernière toilette
; puis ils s’assirent non loin de moi. Je faisais mes efforts
pour ne pas entendre ce qu’ils se disaient à voix basse
: Ils faisaient des projets d’avenir, et elle ne pleurait plus.
Il lui murmurait des paroles d’une grande douceur : les mêmes
que je lui avaient dites, et qu’elle semblait entendre maintenant
pour la première fois. Ils parlèrent de moi avec affection.
« C’était un bon ami, dit Raymond ; un peu naïf
seulement. »— « Un cœur d’or , »
répondit Madeleine, et elle se remit à pleurer. Elle vint
poser un long baiser sur mon front, et cette fois ses lèvres
me brûlèrent comme un fer chaud. « Il est déjà
glacé ! » dit-elle en sanglotant.
« Voyons ! dit Raymond d’un
ton brutal ; pas de comédie. Sortons d’ici ! » et
il l’emmena de force.
—Les paupières de mon œil
gauche, imparfaitement fermées, laissaient entre elles un mince
interstice, par lequel je distinguais assez nettement les objets situés
en ligne directe avec mon œil : mais c’était un champ
fort étroit, et je ne voyais rien de ce qui se passait au fond
de la chambre. Maintenant j’étais seul ; je sentais un
froid glacial pénétrer jusqu’à mes os. Au
milieu de la nuit la lumière vacilla, jetant des lueurs intermittentes
qui donnaient aux objets une apparence fantastique ; puis, les bougies
consumées, s’éteignirent. Chose étrange !
j’y voyais à travers l’obscurité, je distinguais
la forme des choses : seulement, tout était d’un gris uniforme
et doux : la couleur avait entièrement disparu. Puis, ma vue
se troubla par degrés : les tissus devenaient opaques, et les
liquides de mon œil se desséchaient lentement. – Tout
à coup il me sembla que l’air s’agitait dans la chambre,
et j’entendis un vague bruissement ; une chose vint se placer
dans le champ de ma vue, une chose très blanche ; une souple
et gracieuse draperie de marbre était tout près de moi.
Des doigts se posèrent sur mes yeux, des doigts dont la pulpe
n’avait ni la chaleur, ni l’élasticité de
la vie ; mes paupières déjà rigides furent rouvertes
violemment. Alors je vis une femme debout à mon chevet, ou plutôt
un ange de marbre blanc, dont les ailes à demi déployées
touchaient presque le sol. Ses cheveux tombant en lourdes cascades sur
ses épaules, se mêlaient au duvet de ses ailes, et ondulaient
le long de son corps chastement drapé jusqu’aux talons.
Ses yeux sans prunelles s’abaissèrent vers moi, et, de
ses lèvres closes sortit une voix sans souffle, des paroles à
peine articulées, et cependant très distinctes. «
Tu ne me reconnais pas, disait-elle, et pourtant tu m’as aimée
avec tendresse ! Rappelle-toi cette chapelle sombre de l’église
San Lorenzo, à Florence, où tu vins souvent t’asseoir
devant un tombeau de marbre blanc. »
Je me souvins, et de mes lèvres
immobiles sortit une voix sans souffle, semblable à celle de
la statue qui me parlait : « Bertha ! » m’écriai-je.
« Oui, Bertha ! reprit-elle, la
statue de Bertha Ruccellai. Oh ! je me rappelle, moi, malgré
dix ans écoulés. Presque enfant alors, et tout meurtri
de ta première blessure d’amour, tu avais cherché
la mort dans les combats, et la mort n’avait pas daigné
te prendre. Rappelle-toi ton émotion, la première fois
que tu me vis. Pendant trois mois tu vins presque chaque jour me contempler
pendant des heures entières. Je lisais dans ta pensée,
mais tu n’entendais pas mes réponses, car les morts seuls
entendent la voix des morts. Je t’aimai pour les larmes que tu
versas sur moi, inconnue, sur ma jeunesse et ma beauté sitôt
moissonnées. Et depuis ce temps, mon amour pur et incorruptible
comme le marbre dont je suis faite, t’a suivi partout. Oh ! comme
je l’appelais de tous mes vœux, cet instant de ta mort qui
devait nous réunir : maintenant tu m’appartiens et je suis
à toi. Quoique je sois de pierre, j’ai souffert l’agonie
quand je vis que tu m’oubliais, et que tu jetais ton cœur
à des amours vulgaires. Je fus jalouse de la Vénus de
Milo, à l’époque où tu étais amoureux
d’elle, cette statue toute charnelle, d’où l’âme
est absente. Et cette autre créature sans âme elle aussi,
je l’ai souvent maudite, cette Madeleine à qui je dois
pourtant mon bonheur, puisque c’est elle qui a causé ta
mort.
Viens, partons ensemble pour l’adorable
Florence ; tu demeureras avec moi à San Lorenzo : car—tu
ne sais pas—les morts aimés du ciel deviennent de belles
statue, et l’artiste, qui croit les façonner de la gouge
et du maillet, n’est que le jouet d’une illusion, l’instrument
d’un dieu puissant. Viens ! nous mettrons une flèche dans
la plaie de ta poitrine, et tu t’appelleras St. Sébastien.
Il y a une niche vide à quelques pas de la mienne, et nous nous
verrons toujours. Pendant la journée, il est vrai, nous sommes
forcées, nous autres statues, de rester à nos places,
à cause des touristes qui viennent nous visiter ; mais il est
très frais dans ces vieilles églises, grâce à
l’épaisseur des murs. Et, la nuit, nos faisons ce qui nous
plaît.
Nous errerons au clair de lune parmi
les monuments de la ville des fleurs, dans les pieuses églises,
et sous les cloîtres tranquilles ; à Santa Maria Novella,
sous la coupole du Brunelleschi, dans la cour du Giotto, bijou de mosaïque
; à Santa Croce, parmi les grands hommes défunts.
Nous reverrons les tableaux des Uffizi
et du palais Pitti, nous causerons avec les statues nos sœurs,
nous passerons des nuits sous la Loggia de Lanzi en compagnie du Persée
; nous lierons amitié avec la Nuit qui rêve douloureusement
sur le tombeau des Médicis. Nous vagabonderons incognito par
les places et les promenades ; au Palazzo Vecchio, à la Signoria,
aux Cascine, le long du jaune Arno. Nous irons à la campagne,
à Fiesole et jusqu’aux Camaldules, moi suspendue à
ton bras. Et quand tu seras las de marcher, tu te suspendras à
mon cou, et j’ouvrirai mes grandes ailes.
La musique de cette voix extra-humaine
me berçait voluptueusement, et une vie nouvelle, plus subtile
que l’autre s’infiltrait dans mes membres refroidis. Maintenant
je pouvais remuer la main, je pouvais mouvoir les yeux : O surprise
! ma poitrine, mes bras, tout mon corps dépouillé de vêtements,
ma chair s’était changée en un marbre sans tache,
du grain le plus délicat.
Et Bertha, se penchant sur ma couche,
me prit dans ses bras, me souleva sans effort. Ma tête reposait
sur son épaule et sa bouche sans haleine s’unissait étroitement
à mes lèvres de marbre.
« Viens ! murmura-t-elle, je t’aime,
je suis à toi pour l’éternité ! »
Alors, ouvrant ses ailes d’archange,
elle m’emporta à travers le ciel, vers l’aube matinale
qui pâlissait à l’orient.
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