Chapitre 7 - Chapitre 8 - Chapitre 9


CHAPITRE VII

    Comme tout le monde je lisais les journaux et, peut-être plus que je n'aurais dû le faire, je recherchais les récits des fêtes splendides données par les quarteronnes de la Nouvelle-Orléans.  Cela m'amusait de lire les descriptions de leurs fabuleuses toilettes, de leurs équipages, et certes je trouvais plus de plaisir à cette lecture qu'à celle accordée à la politique ou aux récits de guerres qui avaient lieu à des centaines de lieues de notre pays.
    Parmi ces femmes dont les journaux avaient porté jusqu'à moi les noms, la beauté et les extravagances, il en était une qui s'était acquis une certaine réputation, même dans les salons où l'on s'occupait terriblement d'elle; disons-le bien vite, elle était un objet de jalousie, non seulement pour les autres quarteronnes, mais même pour beaucoup de femmes blanches.  Cette jalousie avait pour cause cette grande beauté et le luxe princier de la jeune femme.
    Depuis trois ans, la belle Octavia était la maîtresse d'un jeune avocat dont l'éloquence et le talent avaient fait une des étoiles du barreau louisianais.  A ces avantages, Alfred D……. joignait ceux d'une grande fortune et d'un extérieur aussi noble qu'agréable.  Il était excessivement généreux et ne refusait rien à sa maîtresse:  ses caprices les plus extravagants étaient satisfaits à la minute.  Il lui avait fait bâtir, dans la rue Royale (la rue à la mode de l'époque), une magnifique maison qu'elle avait meublée avec un goût irréprochable.  Le landau et les chevaux qu'il lui avait donnés ne pouvaient être égalés à la Nouvelle-Orléans et un célèbre bijoutier racontait avoir vendu au jeune avocat pour vingt-cinq mille piastres de diamants.
    Une chose à remarquer chez ces quarteronnes:  elles n'avaient point de noms de famille; la plus grande partie de ces créatures ne connaissaient point leurs pères et se souciaient peu de se parer d'un nom d'emprunt.  Quant à leur premier nom, il se terminait presque toujours par un a:  c'était Augusta, Antonia, Dahlia, Violetta, Gina, Lodoïska, etc.
    Octavia était une autorité parmi les femmes de sa race; on la consultait en tout et son goût n'était jamais contesté.  Si une mère voulait placer sa fille, elle envoyait chercher Octavia et désirait savoir ce qu'elle pensait de l'entreteneur proposé.  Une jeune fille voulait-elle se mettre en ménage, renouveler sa garde-robe, meubler sa maison, il fallait consulter Octavia et toujours son goût faisait loi.
    La jeune quarteronne était toujours prête à donner à ses amies l'avantage de ses conseils; mais avouons que cette confiance qu'on lui témoignait lui plaisait beaucoup en lui donnant la chance de se mêler aux affaires des autres.
    Un soir, je vis Octavia au théâtre et je fus surprise de la décence de sa toilette; jamais, en la regardant, on se fut douté qu'elle avait du sang noir dans les veines.  Je dois avouer cependant qu'elle était brune, bien plus brune que quelques-unes des autres quarteronnes, mais ses traits fins et délicats donnaient à l'olive clair de son teint le véritable type espagnol.  Ses grands yeux noirs veloutés, sa bouche fraîche et rouge comme une grenade, ses beaux cheveux, d'un noir de jais, contribuaient à faire d'elle une magnifique créature.  Sa taille était légèrement portée à l'embonpoint, mais ses mouvements étaient empreints d'une grâce vraiment idéale.  Elle était habillée tout de blanc; la mousseline de son corsage couvrait sans les cacher ses admirables épaules; et ses manches longues, mais très larges, montraient en se relevant ses beaux bras d'un blanc de neige.  Une rose rouge était le seul ornement de sa magnifique chevelure, qui retombait en boucles soyeuses au-dessus du peigne destiné à les relever.  Les seuls bijoux qu'elle portait étaient deux larges bracelets d'or, droit au dessus de ses mains dégantées, et une paire de superbes dormeuses à ses oreilles.  Etait-elle belle! et comme tout ce qui est beau a toujours su attirer mes regards, je dois avouer que je pouvais à peine détacher mes yeux de la beauté magique d'Octavia la quarteronne.
    Pendant les entr'actes, une foule d'admirateurs empressés remplissaient sa loge et, au premier rang, on pouvait remarquer Alfred D……..  Il est à supposer qu'elle était venue avec lui.
    On disait que ces quarteronnes n'avaient pas de cœur, qu'elles se donnaient au plus riche et que l'amour ne les avait jamais beaucoup tourmentées; mais il est à supposer qu'il n'en était pas de même d'Octavia et qu'elle formait une exception à la règle générale.  Elle adorait Alfred D……., il était son idole, et, pour le suivre, eût-ce été en Patagonie ou en Sibérie, elle aurait volontiers abandonné tout le luxe et la splendeur dont il l'entourait.  Depuis trois années qu'elle était sa maîtresse, on n'avait point eu la plus légère coquetterie à lui reprocher.  Elle n'allait dans le monde qu'avec lui et ne consentait à donner des soupers et des réunions que parce qu'il le désirait.
    Pendant toute une année, ils avaient voyagé en Europe et Octavia déclarait que cette année avait été, sans contredit, le plus heureux temps de sa vie, car partout Alfred l'avait présentée comme sa femme, et quels succès elle avait obtenus dans la société européenne!  Octavia était moins ignorante que la plupart de ses compagnons et, vrai caméléon, savait revêtir toutes les formes et faire croire à sa vertu aussi bien qu'à son instruction.  Pendant son séjour en Europe, elle trouva moyen de parler de la haute position qu'elle occupait à Nouvelle-Orléans, citait à tout propos les noms d'individus placés tout au haut de l'échelle sociale, parlait d'eux comme d'amis intimes, et on la croyait en la rencontrant partout avec Alfred D……  qui la traitait comme sa femme.  Cette dernière circonstance seule suffisait pour faire écouter avec une foi implicite les mensonges qu'elle racontait avec une grâce et une candeur inimitables.
    Mais si Octavia aimait Alfred à mourir pour lui, il n'en était pas de même de lui:  il s'était paré de la belle quarteronne comme on se pare d'un bijou précieux, et il l'avait achetée comme on achète un cheval ou un tableau de prix.  Il y avait trop de délicatesse, trop de noblesse dans l'âme du jeune homme pour lui permettre d'éprouver de l'amour pour une créature qu'il savait être vile et méprisable et que, dans son opinion, un plus riche que lui pourrait facilement lui enlever.  Comme nous le voyons, Alfred D.….. ne croyait point à l'amour d'Octavia la quarteronne.
    Le même jour de son retour à la Louisiane, après son voyage en Europe, Alfred D…. reçut sa nomination au poste honorable de juge de la cour de district.  Le jeune homme était orphelin et n'avait pour parent qu'un oncle qui, comme son tuteur, avait administré et triplé sa fortune, avait veillé sur lui pendant son enfance et, en présence de la grande intelligence de l'enfant, s'en était séparé lorsqu'il avait à peine quatorze ans et l'avait envoyé achever son éducation dans un des meilleurs collèges de l'Allemagne.
    Le jeune D….. y était demeuré jusqu'à sa majorité et, à cette époque, ayant témoigné le désir de voyager, son oncle, le docteur Verdier, lui avait envoyé une lettre de crédit pour une forte somme et le conseil de ne revenir à la Louisiane qu'après avoir visité tout l'ancien continent.  Ce voyage dura trois ans.  Mais, en arrivant à New York, le jeune voyageur se dit que ce serait une honte, après avoir parcouru toute l'Europe et une partie de l'Asie, après s'être assis à l'ombre des Pyramides, être monté sur le rocher de Gibraltar, de revenir en Louisiane sans avoir visité les Etats-Unis.  Pour la seconde fois, il reprit le bâton du pèlerin et se mit en route.  Il visita, l'une après l'autre, toutes les villes du Nord, de l'Est et de l'Ouest (rèservant le Sud pour un peu plus tard.)  Les vastes prairies de l'Ouest lui inspirèrent tout autant d'admiration et moins de frayeur que les déserts de l'Afrique, tandis que les villes de son pays natal (dont la plupart n'étaient qu'au commencement de leur carrière) lui faisaient ressentir un véritable orgueil national.
    Lorsqu'Alfred revint à la Nouvelle-Orléans, cette première fois, il avait vingt-cinq ans.  Avant son départ pour le collège, la maison de son oncle avait toujours été la sienne.  M. et Mme Verdier aimaient leur neveu comme s'il avait été leur seul enfant, car jusque-là son oncle et sa tante n'en avaient jamais eu.  Ce fut pendant la première année de son séjour en Allemagne qu'il apprit la naissance de sa cousine.  Alfred avait donc quatorze ans de plus qu'Angèle.  Il ne l'avait jamais vue et il n'était point de sa destinée de la voir à son retour, car la jeune fille était en ce moment en pension dans un couvent du Canada où sa mère avait été élevée et où elle avait voulu faire élever sa fille.
    Le docteur Verdier avait appris avec chagrin les dérèglements de son neveu et s'il n'avait pas rompu ouvertement avec lui, il le traitait avec la plus grande froideur et tolérait difficilement les visites que le jeune homme lui faisait à de rare intervalles.
    Nécessairement Alfred avait quitté la demeure de son oncle et vivait ouvertement chez sa maîtresse.  Il s'asseyait au haut de la table, vis-à-vis d'elle, pendant les repas où il invitait ses amis; il l'accompagnait partout, et, pour leurs domestiques, il était monsieur comme elle était madame.
    Mais faut-il l'avouer? cet état de choses commençait à fatiguer horriblement le jeune homme.  A son retour d'Europe il s'aperçut que sa fortune était considérablement endommagée par les extravagances d'Octavia et il se dit que, s'il ne voulait pas être ruiné, il fallait mettre un frein à leurs dépenses.  Il avait maintenant trente ans et se sentait un vif besoin de remplacer sa vie tumultueuse et désordonnée par une vie calme et honorable.  Il se disait que la preuve d'estime et de confiance que venaient de lui témoigner ses concitoyens en le choisissant pour leur juge, méritait un changement de conduite et la pensée d'un mariage avait déjà fait bien des progrès dans son âme lorsque, quelques semaines après son retour à la Nouvelle-Orléans, en rendant visite à sa tante, il se trouva en présence de sa cousine qu'il n'avait jamais vue.
    Angèle était en tout l'opposée d'Octavia, et ce contraste fut probablement ce qui attira vers la naïve enfant le cœur de ce jeune roué qui, jusque-là, n'avait, pour ainsi dire, fréquenté que des courtisanes, des femmes aux manières aussi lascives qu'immodestes.
    Octavia avait vingt-quatre ans, elle était brune, grande et voluptueuse.  On devinait la courtisane rien qu'à la voir marcher:  ce dandinement qu'elle donnait à son corps, s'il était gracieux, sentait la luxure et la volupté et aurait fait baisser les yeux à toute honnête femme.  Alfred, ou plutôt le juge D……. venait de la quitter lorsqu'il entra dans le salon de sa tante et, en voyant l'œil bleu d'Angèle se baisser devant le sien avec une si charmante expression de modestie, il pensa, malgré lui, à ce grand œil noir de la quarteronne rempli de hardiesse et d'effronterie qui jamais ne se baissait devant un regard masculin.  La robe montante de la jeune fille lui rappela les costumes débraillés de sa maîtresse et malgré lui un voile de rougeur monta à son front.
    Alfred se souvint d'une remarque qu'il avait entendu faire à Paris par un vieux musicien qu'il rencontrait quelquefois au jardin des Tuileries.  Le vieux bonhomme regardait attentivement les femmes qui passaient devant lui et, à la manière dont elles portaient leur châle, il devinait leur station dans la société.  C'était quelque chose de difficile à expliquer, c'était peut-être un instinct, mais un instinct qui ne trompait jamais.
    En voyant sa cousine, le jeune juge se souvint de la remarque du vieux Parisien.  Le temps était frais et Angèle était à demi enveloppée d'un châle de crépon blanc qu'elle portait avec une grâce modeste tout à fait inconnue à Alfred, qui s'était habitué à la manière dont Octavia et les autres quarteronnes laissaient tomber leurs châles sur leur croupe—manière immodeste qui décelait la courtisane à la première dont vue.  Il adressa la parole à la jeune fille et fut charmé de l'entendre causer.  Angèle avait seize ans:  elle venait de terminer ses études et a une grande intelligence elle joignait une profonde instruction.  Retenue d'abord par cette timidité qui ajoutait un charme ineffable à sa beauté, Angèle n'osait se laisser entraîner trop loin sur le terrain où son cousin cherchait à l'amener; mais bientôt elle sut vaincre sa timidité, lui parla de ses études au couvent, des auteurs qu'elle préférait et n'eut point de peine à le convaincre que, dans le modeste couvent de Montréal où elle avait été élève, la jeune fille avait reçu une éducation aussi solide que profonde.  Angèle était musicienne:  elle joua sur le piano plusieurs des morceaux favoris du jeune juge, qui adorait la musique.  Elle chanta, de sa voix si douce et si touchante, plusieurs des romances à la mode, et lorsqu'à onze heures Alfred quitta la maison de son oncle, il était tout à faire sous le charme.  L'image d'Octavia était entièrement bannie de son âme, celle d'Angèle devait seule à l'avenir y régner en souveraine.
    Ce soir-là, le juge D…….. ne rentra pas chez lui:  en ce moment, Octavia lui inspirait de l'horreur.  Il alla achever la nuit à l'hôtel et, pendant toute cette nuit, il ne pensa qu'à Angèle et aux moyens de l'obtenir pour épouse.
    Ce mariage entre son neveu et sa fille avait toujours été favori du docteur Verdier.  Il avait éprouvé un grand désappointement, une peine profonde lorsqu'il avait appris la conduite d'Alfred.  Il essaya bien quelques remontrances dans les commencements de cette liaison scandaleuse; mais à ces reproches Alfred avait répondu avec hauteur, et le docteur, blessé jusqu'au fond du cœur, avait tourné le dos à son neveu.


CHAPITRE VIII

    Depuis ce moment, une grande froideur existait entre l'oncle et le neveu.  Comme nous le pensons bien, ce voyage en Europe où le jeune homme amena sa maîtresse ne fit qu'augmenter cette froideur.  Ils se donnaient la main lorsqu'ils se rencontraient dans la rue, mais d'une manière si hautaine, si froide de le part du docteur qu'Alfred faisait en sorte d'éviter son oncle et n'allait voir sa tante que lorsqu'il le savait absent.  C'était à Angèle qu'étaient destinés les moyens d'amener la conciliation entre ces deux hommes.  Alfred, pendant la visite qu'il fit à sa tante, oublia l'heure où son oncle entrait habituellement et celui-ci, en voyant les deux jeunes gens assis l'un près de l'autre, sentit renaître ses projets de mariage; et si, pendant toute la nuit qui suivit sa visite, Alfred ne pensa qu'à demander la main de sa cousine à son père, celui-ci de son côté ne rêvait qu'au bonheur de la lui accorder.  Le lendemain, avant déjeuner, il eut une longue conversation avec sa fille et, lorsque, vers dix heures, Alfred entra à son office, il y trouva ce billet de son oncle:
    "Viens immédiatement, mon garçon, j'ai besoin de te voir."
    Ceci dérangeait un peu les plans du jeune homme; cependant, il n'hésita pas un moment:  il descendit l'escalier et se dirigea vers la maison de son oncle.  J'ai dit que ce billet dérangeait les plans d'Alfred.  Voilà pourquoi:
    Il n'avait pas fermé l'œil pendant toute cette nuit qui venait de s'écouler et s'était tracé un plan de conduite qu'il brûlait de mettre à exécution.  La première chose à faire était de rompre avec Octavia, et malgré le courage reconnu et la force de caractère qui distinguaient le jeune juge, je suis forcée d'avouer qu'il redoutait l'entrevue qu'il lui faudrait avoir avec sa maîtresse.  Il savait combien elle était violente et emporte et frémissait à la pensée du coup qu'il allait lui porter.  Le juge D……. était bien décidé à n'abandonner Octavia qu'après avoir largement pourvu à son avenir.
    —La maison qu'elle habite lui appartient, se dit-il, je la lui ai donnée par-devant notaire…  Elle a pour quarante mille piastres de bijoux et sa garde-robe est aussi riche que celle d'une duchesse.  J'ajouterai à tout cela le don de dix mille piastres et j'espère bien qu'elle sera satisfaite et consentira à me laisser tranquille et à ne plus croiser mon chemin.
    —Non! Ajouta-t-il après un moment de nouvelle réflexion, je ne demanderai à mon oncle la main de sa fille que lorsque je serai entièrement débarassé d'Octavia.
    Mais la chose était plus facile à dire qu'à accomplir et Alfred D….. le sentait au fond de son cœur.
    Malgré le désir qu'il en avait, il ne put voir la jeune quarteronne ce matin-là, et se rendit immédiatement chez son oncle, dès qu'il eut reçu son message.  Au lieu d'entrer au salon, il alla droit au bureau du docteur, situé tout à côté de la maison.  En le voyant paraître, M. Verdier se leva et vint à lui.
    —Tu ne t'es pas fait attendre, dit-il en serrant entre ses mains la main de son neveu.
    —J'étais anxieux de savoir ce que vous aviez à me dire, répondit Alfred.
    Le docteur lui présenta un fauteuil et, avec une légère hésitation qu'il cherchait en vain à dissimuler sous un accès de toux, il commença ainsi:
    —Mon garçon, n'as-tu jamais soupçonné les projets de mariage que j'avais faits autrefois entre ma fille et toi?
    Alfred fit un mouvement.
    —Ne m'interromps pas, reprit le docteur; écoute jusqu'au bout ce que j'ai à te dire:  et si, à la fin, ma proposition ne te convient pas, il sera toujours temps de la refuser.  Oui, ce mariage était le plus cher de mes désirs et je dois avouer qu'il m'aurait rendu bien heureux… mais il a fallu que cette diablesse d'Octavia vienne se mettre entre nous et renverser tous mes projets.
    Voyant que son neveu se disposait à l'interrompre, M. Verdier reprit vivement:
    —Ce n'est pas pour nous disputer au sujet de cette pécore que je t'ai envoyé chercher.  Laisse-moi faire… tu la défendras plus tard si cela te convient; je serai prêt à t'écouter.  Quand je te vis au pouvoir de cette sorcière, quand, comme tout le monde, je m'aperçus des choux et des raves qu'elle faisait de ton argent, je déclarai que toute idée de mariage était anéantie et que jamais ma fille ne succèderait à Octavia la quarteronne.
    Il y a environ une année que tu partis pour l'Europe, amenant à ta suite cette créature dont la beauté ne pouvait que faire honneur à ton goût… hum! hum!  Pendant ton absence, Angèle sortit du couvent et revint près de nous.  Je ne pensais guère à toi, mon garçon, je dois l'avouer, quand tout à coup je te vis reparaître au milieu de nous; l'affection que je te portais avait jeté des racines trop profondes dans mon cœur pour en être arrachées en si peu de temps.  En te voyant assis à cette même place que tu occupais autrefois, toute ma tendresse pour toi se réveilla; et en voyant ma fille à tes côtés, la pensée de votre union me revint, et cette fois plus vive, plus intense qu'elle n'avait jamais été.  Ce matin, j'ai causé avec Angèle, et cette innocente enfant qui, jusqu'aujourd'hui, n'a su ce que c'était que l'amour, m'a laissé lire dans son cœur le secret qu'elle n'a pas eu le temps d'apprendre à dissimuler:  elle t'aime, Alfred!
    —Mon oncle!… s'écria le jeune homme tout pâle de saisissement, est-ce bien possible?
    —Ah! c'est que, vois-tu, continua le médecin, il y a longtemps qu'elle te connaît:  dans toutes ses lettres à sa mère, elle ne parlait que de toi et t'a conservé, libre même de toute impression passagère, ce petit cœur innocent que ton image seule a toujours rempli.  Elle n'a jamais rien su de tes escapades et, quand elle t'a vu hier soir, elle a reconnu en toi (elle me l'avoué) le héros de ses rêves de jeune fille, son futur époux enfin.  Mais revenons à mes propositions:  si tu me donnes ta parole d'honneur de renvoyer ta quarteronne, de ne jamais la revoir, je t'accorderai la main de ma fille (si tu l'aimes, bien entendu…) et tout le passé sera oublié.
    Alfred resta silencieux un moment, cherchant à vaincre la profonde émotion que les paroles du docteur avaient excitée en son âme.  Au bout d'un moment, relevant ses regards qu'il avait tenus fixés sur le tapis:
    —Mon oncle, dit-il, après avoir vu ma cousine, je formai le projet de venir vous demander sa main, aujourd'hui même.  Mais, je ne voulais me présenter devant elle que libre des liens honteux qui m'attachent à une autre.  Je me disposais à me rendre chez Octavia lorsque j'ai reçu votre billet.  Vous m'avez fait appeler, et je suis venu immédiatement.
    —Tu n'as donc pas vu ta maîtresse, ce matin?
    —Non; pas depuis hier; mais en sortant d'ici, j'irai chez elle.
    —Et que lui diras-tu?
    —La vérité.  Je lui dirai que je me marie et que je veux rompre à jamais avec elle.  Ce qui, probablement, retient cette créature près de moi, c'est ma fortune.
    Le juge D….. savait mieux que cela.
    —En la quittant, continua-t-il, je ferai en sorte de la mettre à l'abri du besoin.  La maison qu'elle habite est à elle, je l'ai fait bâtir pour elle.  Je lui donnerai, en la quittant, une somme de dix mille piastres; j'ose espérer qu'elle sera satisfaite.
    —C'est bien! tout à fait bien, mon garçon! dit M. Verdier en tendant la main à son neveu; mais laisse-moi bien te prévenir que tu auras affaire à forte partie et te trouveras probablement en face d'une hyène en furie qui ne t'épargnera ni les cris ne les grincements de dents.  Grâce à ma profession, j'ai beaucoup appris des moeurs et habitudes de ces quarteronnes, qui, sous un air d'innocence qui va bien à leur beauté, cachent les plus violentes passions, passions qui plus d'une fois les ont conduites au crime.  La mère de ton Octavia était encore plus belle que sa fille et a fait tourner plus de têtes que tu n'as de cheveux sur la tienne.  Il y a vingt ans de cela, on ne parlait que d'elle, ce qui ne l'empêchait pas d'être une empoisonneuse de la plus noire espèce.  Lucrèce Borgia n'était rien en comparaison de cette femme.  Après sa mort, on trouva dans ses tiroirs des poisons de toutes sortes, depuis les plus violents jusqu'à ceux destinés à ne montrer aucune trace.  Selon toute probabilité, elle a laissé ses secrets à sa fille qui, j'en suis certain, saura s'en servir si l'occasion se présente.  Aussi, je te le répète:  prends garde à toi, mon garçon!
    —Je dois avouer, dit Alfred, que tout cela est du nouveau pour moi.  Ce que j'ai entendu dire vaguement et il y a longtemps, c'est que Sylvira la quarteronne est morte assassinée.
    —Oui, répondit le docteur, elle vivait avec un Espagnol dont elle se fatigua probablement, car un beau matin, il s'aperçut qu'elle avait fait des préparatifs pour l'envoyer dans l'autre monde; il se saisit des poisons et planta son couteau dans la poitrine de sa maîtresse.  Il fut pendu pour ce haut fait.  C'était, comme tu dois t'en douter, le père de la belle Octavia.
    Et, voyant le geste d'horreur du jeune juge:
    —Pardonne-moi, mon ami, dit-il, de te rappeler ces circonstances que tu ne connaissais probablement pas; mais il faut que tu te tiennes sur tes gardes, et si je te donne ma fille, je ne veux pas qu'elle soit empoisonnée.  A propos, combien d'argent te reste-t-il de ta fortune?
    —J'ai juré de ne rien vous cacher, mon oncle, répondit Alfred en rougissant.  Quelque pénible que cette confession soit pour moi, je la ferai tout entière.  Lorsque vous m'avez rendu vos comptes de tutelle, je possédais quatre cent mille piastres…  Pendant les trois années qui viennent de s'écouler, j'ai dépensé cent cinquante mille piastres, sans compter les intérêts de mon argent.
    —Christi! tu as été vite en besogne, s'écria le docteur; mais, si tu as juré de ne rien me cacher, moi j'ai juré de ne rien te reprocher.  Ainsi, de cette belle fortune que j'étais si fier d'avoir doublée pour toi, il ne te reste que deux cent cinquante mille piastres!  C'est encore assez bien et beaucoup s'en contenteraient.  Mais je suis ambitieux pour mes enfants et je ne trouve pas cela suffisant pour ma fille, quoique la pauvre petite ait des goûts bien modestes.  Sa dot sera donc de deux cent cinquante mille piastres, ce qui double ta fortune et vous rend demi-millionnaires.  Le million vous arrivera après que le vieux papa aura été rendre ses comptes au bon dieu.
    Maintenant, écoute et dépêchons-nous:  il me tarde de savoir comment tu t'y prendras pour te débarrasser de ta diablesse de quarteronne et la renvoyer à Satan, son patron.  Nous sommes aujourd'hui au six d'octobre.  Ce journal, que je viens de parcourir, annonce que le beau navire français le Havre de Grâce quittera la Nouvelle Orléans pour la France le dix-huit de ce mois, juste dans douze jours.  Eh bien, ce dix-huit d'octobre, à la messe de sept heures, sans tambour ni trompette, en présence seulement des parents et des témoins, tu épouseras Angèle; et, aussitôt la cérémonie terminée, vous vous dirigerez vers la Levée et vous vous embarquerez sur le Havre de Grâce.  Je sais que tu arrives d'Europe, que tu l'as visitée plusieurs fois, mais Angèle ne l'a jamais vue et un séjour de quelques mois à l'étranger ne pourra que lui faire du bien.  Ensuite, cela me donnera le temps de vous faire bâtir une jolie maison et de la meubler d'une manière digne de la fille du docteur Verdier et de la femme de l'honorable juge D…..  De plus, ajouta le docteur, pendant ton absence, la belle Octavia te donnera probablement un successeur, et à ton retour espérons qu'elle aura oublié sa colère et les projets de vengeance qui, sans nul doute, lui viendront au cœur en se voyant renvoyée et qu'elle aura remis dans ses tiroirs les poisons de la belle Sylvira.  Car, vois-tu, mon garçon, j'ai été soldat dans ma jeunesse et j'ai vu la mort se dresser bien souvent devant moi…  Je ne crains ni Dieu ni diable, mais j'avoue à ma honte que j'ai peur des empoisonneurs nègres, de leurs charmes et de leurs gris-gris et que je tremble au nom des Voudoux.
    Le juge D……, sans hésitation, accepta toutes les propositions de son oncle.  Ce dernier l'engagea à dîner, mais le jeune homme refusa.  Il ne voulait revoir Angèle qu'après s'être débarrassé d'Octavia.
    —Je veux pouvoir lui annoncer que je suis libre, dit-il.
    —Garde-t'en bien! répondit le docteur.  A quoi bon offenser l'innocence de cette pure enfant par un récit auquel, du reste, elle ne comprendrait absolument rien.  Sa mère lui dira ce qu'elle croira convenable.  Quant au reste, tu feras là-dessus ce que tu voudras lorsqu'elle sera ta femme.  Adieu, mon garçon, termine tes affaires au plus vite et viens passer la soirée près de ta fiancée.
    —A ce soir donc, mon oncle, dit le jeune homme en pressant entre les siennes la main que lui tendait son oncle.
    En sortant du bureau du docteur Verdier, Alfred D….. sans hésiter se dirigea à grands pas vers al rue Royale et au bout de quelques instants montait l'escalier qui devait le conduire au boudoir rouge d'Octavia.


CHAPITRE IX

    Je l'ai déjà dit, tout en la jeune quarteronne faisait deviner son origine espagnole; son teint olive, ses grands yeux noirs, ses cheveux d'ébène et surtout sa marche onduleuse faisaient rêver aux belles filles de Séville ou de Grenade.  Pour relever l'éclat de cette brune beauté, Octavia avait fait tendre son boudoir tout de rouge.  Les épais rideaux de velours rouge, recouverts de dentelles, étaient garnis de franges d'or; et, à cette époque où tout coûtait si cher, ces tentures étaient d'un luxe infini.  La quarteronne avait les goûts de sa race, le brillant, l'éclatant remplaçaient partout la grâce et l'élégance.  La simplicité, pour elle, était une preuve de pauvreté.  Dans ses voyages, elle avait amassé une foule de choses dont elle avait rempli sa maison et dont une partie embellissait son boudoir.  C'étaient des meubles de soie aux couleurs éclatantes, aux bois dorés, des vases aux formes extraordinaires, des statuettes et des tableaux représentant des scènes qu'une honnête femme n'eut pu contempler sans rougir.
    Dans la demeure de la belle quarteronne, aucune fleur ne venait rafraîchir le regard. . .  Octavia n'aimait pas les fleurs dont, disait-elle, le parfum l'incommodait; ce qui ne l'empêchait pas, lorsqu'elle s'habillait, d'imprégner ses vêtements de musc ou de patchoulis, les essences à la mode. . . chez les quarteronnes.
    Sur les étagères de Boule, sur les tables sculptées, pas un livre. . .  Octavia avouait franchement que la lecture l'ennuyait.
    En cet instant, quoique la matinée fût vraiment fraîche et qu'un feu brûlât dans la cheminée de marbre blanc, la jeune quarteronne n'avait, pour tout vêtement, qu'une chemise de batiste, richement brodée et sans manches, sur laquelle descendait un jupon de satin rouge fort court qui laissait à découvert ses jambes nues et ses pieds d'enfant.  Trois ou quatre chaînes d'or s'enroulaient autour de son cou, soutenant une large étoile en diamant.  Par un de ses caprices (et elle en avait bien souvent), elle avait dénoué ses longs cheveux noirs et avait jeté, sur un meuble, à côté d'elle, le peigne d'or qui les retenait tout à l'heure.  Ses cheveux l'enveloppaient comme un voile de soie et cachaient un peu la nudité de sa poitrine.  A demi couchée sur un sofa de velours rouge, les mains croisées au-dessus de sa tête, elle boudait, la belle quarteronne.  Aux pas d'Alfred dans l'escalier, elle releva la tête et écouta.  Comme le limier entend venir le cerf qui s'avance, elle avait reconnu le pas de celui qui montait; mais au lieu de se lever, de courir à lui, elle arrangea sa pose d'une façon plus coquette encore et, formant les yeux, voulut faire croire qu'elle dormait.
    Alfred entra, mais au premier coup d'œil jeté à la belle endormie il reconnut sa ruse et, n'ayant point de temps à perdre, il s'avança vers le sofa; au lieu de tomber à genoux à ses côtés, au lieu de la presser dans ses bras, comme elle l'espérait, il se contenta de lui toucher doucement le bras en disant:
    —Octavia!
    Elle ouvrit les yeux en se détirant avec grâce.
    —Ah! c'est toi, Alfred, demanda-t-elle en bâillant légèrement, et où to sorti?  Co faire to pas vini hier au soir?  mo pas couri dans litte, mo attende toi tout la nuitte. . .  Ma pé mouri en vie dormi!  Ah! vilain coquin qué to yé!
    Comme nous le voyons, Octavia, comme les autres quarteronnes, se servait toujours du langage créole dans son intérieur, mais, comme beaucoup de nos lecteurs ne sauraient comprendre cet idiome, tout aussi doux qu'il soit, nous serons forcés de le mettre de côté.
    —Octavia, reprit le juge D…… avec une sorte de solennité qui effraya la jeune fille, veuillez vous lever et m'écouter.  J'ai à vous faire part de choses bien importantes.
. . . Quoique étonnée et même effrayée de ce prologue, elle ne se dérangea pas, se contentant de tourner la tête vers son amant et d'attacher sur lui son long regard plein de langueur.
    —Mais qui ça to oulé? demanda-t-elle, qui ça to gaignin pou dire moin?  Fred, mo lasse. . . mos veux pas levé; parlé, ma tendé toi.
    —Comme vous voudrez alors.
    Et d'une voix ferme et hautaine, il lui annonça sa résolution de l'abandonner, parla des avantages et de l'argent qu'il comptait lui offrir et acheva par ces mots:
    —Dans deux semaines, je serai l'époux d'Angèle Verdier.  A partir d'aujourd'hui, Octavia, je vous rends votre liberté et je reprends la mienne.
    Cette fois, le coup avait porté:  d'un bond elle se leva et s'élançant vers lui:
    —Fred!  s'écria-t-elle d'une voix qui n'avait rien d'humain, que dis-tu?. . . répète ce que tu viens de dire!
    La repoussant doucement de la main, il répéta chaque parole qu'il venait de prononcer; on eut dit qu'il éprouvait un plaisir cruel à la torturer.  Et, déposant un portefeuille sur la table:
    —Ce portefeuille, dit-il, contient dix mille piastres, il est à vous.
    Debout devant lui, pâle jusqu'aux lèvres, le corps agité d'un tremblement convulsif, elle l'avait écouté en silence, les yeux fixes, la paupière dilatée, comme si vraiment il lui fût impossible de comprendre ce qu'il disait.  Mais tout à coup, se réveillant, elle regarda autour d'elle d'un air égaré et, frappant l'air de ses mains crispées, elle cria d'une voix qui le fit tressaillir malgré lui:
    —Je ne veux pas!. . . non! non! je ne veux pas!
    Alors, dans ce boudoir rouge, il se passa une scène terrible, une scène dont Alfred se souvint toute sa vie et dont le souvenir suffisait pour glacer son sang dans ses veines.  Elle se traîna à ses pieds. . . elle pria. . . elle supplia. . .  Elle lui rappela ses promesses, elle invoqua son amour.  Il demeura inflexible.  Les bras croisés sur sa poitrine, il regardait avec froideur, avec dédain cette femme qui, aujourd'hui, ne lui inspirait même pas la pitié.
    Alors, elle entra dans des fureurs qui dépassaient encore celles de Médée.  Elle se roula sur le tapis, remplit la chambre de ses cris, elle rugit de colère, cria, écuma comme en crise d'épilepsie.  Il demeura inflexible!
    Enfin, quand elle eut bien compris que tout était inutile, elle laissa échapper ces mots d'entre ses dents serrées:
    —Tremble pour celle à qui tu veux donner ma place! et souviens-toi, Alfred D…… que je suis la fille de Sylvira l'empoisonneuse!
    —Je le sais, répondit-il avec un froid mépris.  Vous devriez ajouter:  et de Manzino le pendu!
    —Ah! tu sais tout cela?  dit-elle, eh bien! tant mieux!  Oui, je suis la fille d'une empoisonneuse et je connais tous ses secrets. . .  Oui, un assassin, un pendu, était mon père et, comme lui, je sais me servir du couteau. . .  Ah! je te le répète, juge Alfred D……
tremble, tremble!
    Il se mit à rire de l'un de ces rires froids et moqueurs destinés à exaspérer la colère.
    —Trembler! dit-il en haussant les épaules; il n'y a que les poltrons qui ont peur; pour moi, je méprise vos menaces.
    En disant ces mots, il prit son chapeau qu'il avait jeté, en entrant, sur un des fauteuils du boudoir, et se disposa à sortir.  Elle s'élança vers la porte les bras étendus pour lui disputer le passage.
    Quelques minutes venaient d'opérer une étrange transformation dans la jeune quarteronne.  Ses yeux, remplis de larmes tout à l'heure, étaient secs, sa voix ne tremblait plus, et son corps, écrasé par le désespoir, se relevait maintenant avec une dignité réelle.
    —Lorsque tu quitteras cette maison, Alfred D……, dit-elle, je sais que tu n'y rentreras jamais.  Je te rends la justice de te dire que ce ne sera pas toi qui garderas ta maîtresse lorsque tu seras marié.  Du moment où tu m'abandonnes, c'est pour toujours, je le sais, je le sens. . .  Aussi, je veux te parler à cœur ouvert et te prévenir que je te réserve une vengeance qui sera horrible, atroce, sans rivale dans les annales du crime.  Je n'ai encore formé aucun plan. . . je n'en ai point eu le temps; mais, ce que je sais, c'est que cette vengeance sera en tout digne des démons qui sauront me l'inspirer.  Ne crains rien… je n'empoisonnerai point ta femme… je ne toucherai pas à un cheveu de ta tête…  Je veux que vous viviez. . .je veux vous voir tous les deux vous débattre dans des agonies mille fois plus terribles que la mort. . .  Le docteur Verdier est la principale cause de mon abandon. . . il est juste que ma vengeance s'étende jusqu'à lui et qu'il ait sa part de tes souffrances.  Quant à Angèle Verdier, ses tortures surpasseront les tiennes et il est à supposer qu'elle y succombera avant même que ma vengeance ne soit accomplie. . .
    —Infâme! s'écria le juge.
    —Dis ce que tu voudras, reprit-elle, donne-moi tous les noms que peut t'inspirer ta haine, tes injures n'ont pas d'effet sur moi.  A partir de ce moment, Octavia la quarteronne ne vit que pour la vengeance! mes jours et mes nuits se passeront à inventer, pour toi et pour les tiens, des supplices dignes des damnés. . .  Et je te le répète, Alfred D……. tremble! tremble pour ceux que tu aimes!  J'accepte l'argent que tu viens de déposer sur cette table, non pour moi, mais pour aider à ma vengeance.  Qu'ai-je besoin de ton argent?  Ne sais-tu pas qu'un de mes sourires, une de mes caresses sont payés au poids de l'or?  Ne sais-tu pas que, dans cette vieille Europe où nous avons voyagé ensemble, j'ai eu à mes pieds des ducs, des ambassadeurs, même des princes du sang?  Marie-toi; demain, je t'aurai donné un successeur. . . et je te le dis encore, ma vie tout entière sera consacrée à cette vengeance que je veux faire si terrible, si surnaturelle qu'elle étonnera et fera trembler tous ceux qui en entendront parler.  Dieu seul sait combien de temps il me faudra pour la consommer! un mois, une année, vingt ans peut-être!  Mais aussi sûr qu'il y a au-dessus de nos têtes un soleil qui nous éclaire, aussi sûr, juge Alfred D…….., que je saurai venger mon abandon!
    Puis se reculant du cadre de la porte:
    —Va-t'en! dit-elle.
    Il ne se le fit pas répéter, et, faut-il l'avouer? tout en cherchant à rire des menaces de la belle prostituée, elles l'agitaient malgré lui et il bénissait l'idée que le docteur Verdier avait conçue d'envoyer sa fille en Europe, loin de la Louisiane et loin d'Octavia.
    Lorsqu'il raconta à son oncle la scène que lui avait faite la jeune quarteronne et les menaces dont elle l'avait abreuvé, le docteur haussa les épaules en disant:
    —Elle a voulu faire de l'effet.
    Mais dans le fond de son âme, il partageait les craintes de son neveu et tremblait en pensant à Sylvira l'empoisonneuse.


Chapitres 10, 11, & 12

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