Chapitre 13 - Chapitre 14


CHAPITRE XIII

     Le vingt mars était le jour de naissance de Mary, qui à cette date accomplissait sa douzième année.  Pour célébrer ce jour, la courtisane voulut donner une fête d'enfants comme jamais encore on n'en avait vu à la Nouvelle-Orléans.  En imitation des bals des quarteronnes, il fut décidé que les petites filles seraient toutes de couleur tandis que les petits garçons seraient blancs.
    Lorsque, pour la première fois, j'entendis parler de cette fête par le journal que je venais de recevoir, je m'écriai:
    —Cette Octavia est folle! quelle  est la mère qui permettra à son fils de se présenter chez elle?
    Et cependant, quand, une semaine plus tard, je lus, dans le même journal, une description de cette fête, je vis que les salons de la belle courtisane étaient au complet et que pas une seule invitation n'avait été refusée.
    Du reste, ceci est facile à comprendre:  Octavia connaissait son monde et, malgré son audace, elle n'avait point poussé l'insolence jusqu'à inviter les fils des vieilles et aristocratiques familles; elle s'était contentée de distribuer ses invitations parmi les enfants de ses fournisseurs, des boulangers, des bouchers, des épiciers qui, quoiqu'un peu humiliés peut-être, avaient craint d'exciter le courroux de la riche quarteronne, et, pour ne pas perdre sa pratique, ils avaient permis à leurs fils d'entrer dans ce repaire du vice et de l'indécence.  Disons franchement que beaucoup des fournisseurs d'Octavia appartenaient à de bonnes vieilles familles d'artisans.
    —Oh! mon Dieu! m'écrai-je en lisant le journal et la liste des noms des convives juvéniles, est-il bien possible que des mères, des chrétiennes aient eu le courage ou plutôt la faiblesse de laisser leurs fils, des enfants, se mêler à une semblable société! assister à des danses, écouter des chants qui, quoique moins scandaleux chez ces filles que chez les mères, ont déjà une certaine nuance de vice et de volupté, effrayante dans des êtres aussi jeunes!
    Mary avait raconté à Léonce toutes les merveilles qui se préparaient.  Elle lui parla des montagnes de gâteaux, de fruits et de bonbons qu'elle avait aperçues par le trou de la serrure de l'office et surtout de la croix en diamants que sa mère lui destinait pour son cadeau.
    —Car, ajouta-t-elle, ce jour-là, tout le monde doit me faire un présent, c'est l'usage.
    Et elle acheva en parlant de la toilette dont elle devait se parer.
    —C'est admirable d'élégance! dit-elle avec des airs et un aplomb de grande dame; de la soie rose moirée et des blondes, et des fleurs; du reste, tu verras, Léonce. . .  et je danserai mon pas de deux. . . puis la catchucha avec mes castagnettes. . . et pour finir, le cancan! et après tout cela nous aurons de la crème à la glace et ensuite le souper. . . depuis trois jours on y travaille.
    Léonce savait qu'il était inutile de chercher à obtenir la permission de son père, pas même celle de son grand-père.  Il prit donc Noisette pour confidente; ce fut elle qui l'aida à s'habiller et qui lui promit d'assurer au juge qu'il dormait tranquillement dans son lit, bien entendu dans le cas où ce dernier s'informerait de son fils, ce qui malheureusement, arrivait rarement.
    Léonce consulta Noisette sur le cadeau qu'il lui faudrait présenter à sa petite amie.  Il voulait quelque chose de beau et comme son grand-père venait de lui donner une voiture et un cheval, il n'osait s'adresser à lui.  Ce fut Noisette qui le tira d'embarras en lui parlant d'un vieux juif qui bien certainement lui avancerait tout l'argent dont il aurait besoin.  Léonce alla trouver le vieux coquin, et celui-ci, qui savait que le juge D…… était trop honorable pour refuser de payer les dettes de son fils, avança cent cinquante piastres à ce bambin de quatorze ans, à un intérêt colossal.  Que fit maître Léonce de cet argent?  Il se rendit chez un bijoutier et, pour cent vingt-cinq piastres, acheta une forte jolie bague en diamants, qu'à son tour Mary lui paya par le plus tendre des baisers.
    Le juif avait dit à Léonce:
    —Vous me paierez quand vous voudrez.
    Et le petit garçon, enchanté de cette perspective, trouvant fort agréable ce moyen de se procurer de l'argent, revint à la charge et, en moins de trois mois, il devait deux mille piastres au vieux Levy, et presque toute cette somme avait été employée en cadeaux présentés à la future courtisane.
    Le petit mauvais sujet ne se contenta pas de cela.  Grâce à Noisette, il trouva moyen de s'emparer du coffret qui contenait les bijoux de sa mère et que le juge gardait dans le haut de son armoire, et bientôt la montre d'Angèle, ses solitaires et plusieurs de ses plus belles bagues furent en la possession de Mary, ou plutôt Félicie, qui bien certainement était la personne qui y avait le plus de droit.
    Tel était l'état des choses, lorsqu'un soir (environ six mois après le retour d'Octavia) on sonna à la porte de la maison du juge D……  Depuis une semaine, le juge était fort souffrant et n'était point sorti de chez lui.
    Un des domestiques vint avertir son maître qu'un vieux bonhomme demandait à lui parler immédiatement.
    —L'heure est drôlement choisie, observa le juge; mais n'importe, faites entrer.
    Il supposait que ce devait être un des ses clients.
    La porte de la bibliothèque s'ouvrit et le vieux juif entra, courbé en deux et tenant son chapeau de ses deux mains.
    —Comment! c'est vous, M. Levy? dit le juge; et quel bon vent vous pousse ici à une pareille heure?
    Le vieux bonhomme ne paraissait nullement à son aise; sans lâcher son chapeau, il s'était assis au bord de sa chaise et promenait son regard autour de lui sans fixer sur rien.  L'œil scrutateur que le juge attachait sur lui le gênait et l'effrayait.
    —M. D….., dit-il enfin, je viens… pour cette petite dette…vous savez.
    —Ah! ça! que voulez-vous dire, Isaac?  Demanda le juge avec un commencement d'impatience et en le regardant avec étonnement; de quelle dette parlez-vous? qui vous doit ici?
    —Mais, dit le juif en se dandinant d'un côté et d'un autre et en tirant une liasse de papiers de sa poche, votre petit garçon. . . vous savez.
    —Je ne sais rien, au contraire, dit le juge en maintenant sa colère; parlez, et vite, si vous ne voulez pas que je vous jette à la porte.
    Alors le juif, plus mort que vif, raconta les différentes visites qu'il avait reçues de Léonce, des sommes qu'il lui avait avancées et, pour achever, il montra les billets qu'il avait fait souscrire à l' enfant et qui étaient en sa possession.
    Si la colère la plus violente se fit jour dans l'âme d'Alfred D….., il eut la force de la dissimuler.  Il fit comprendre au juif qu'il était dans son droit de refuser le paiement des billets qu'il lui présentait, ajouta qu'il lui défendait d'avancer à l'avenir un sou à son fils et termina en lui jetant, d'un travers de la table à l'autre, un ordre de deux mille piastres sur la Banque des Citoyens.
    —Et maintenant, dit-il en lui montrant la porte, sortez! et ne reparaissez jamais ici.
    Et lorsqu'il eut fermé sur le vieil usurier la porte de la rue, le juge monta l'escalier et alla droit à la chambre de son fils.  Comme nous le pensons bien, cette chambre était vide.  Alfred D….. redescendit calme et froid en apparence et, le coude appuyé à son bureau, le front sur sa main, attendit, dans sa bibliothèque, le retour de son fils.  A deux heures du matin, celui-ci fit son apparition et, au premier coup d'œil, son père s'aperçut qu'il était à demi ivre.
    Mais les premières paroles qui lui furent adressées, la vue des billets qu'il avait souscrits au juif le dégrisèrent comme par enchantement.  La scène qui se passa entre le père et le fils fut terrible et, dans son épouvante, Léonce ne cacha rien à son père.  Il lui raconta tout ce qui s'était passé entre Mary et lui, tout ce qu'avait fait Octavia pour l'attacher à son char… tout, tout, il raconta tout et Alfred D…… trembla et comprit que ce n'était pas une vaine menace que lui avait faite la quarteronne; il se dit qu'elle avait voulu commencer sa vengeance en perdant son enfant.
    Le lendemain, de grand matin, il envoya chercher son beau-père et, en présence des billets du juif, en présence du coffret vide d'Angèle, en écoutant la confession de Léonce, le docteur partagea l'opinion de son gendre et il fut décidé que le juge partirait au plus tôt pour amener son fils à l'université d'Allemagne où il avait reçu son éducation et l'y laisserait pendant quatre ans.
    —Eloigné de ces sirènes, il les oubliera, dit le docteur.
    Dans la crainte qu'Octavia ne cherchât à cacher Léonce pour l'empêcher de partir, le juge le fit garder à vue par un domestique de confiance, et juste une semaine après la visite du juif Isaac Levy, le juge D….. quittait la Louisiane amenant son fils avec lui.  Ce dernier n'avait pas eu la chance d'aller dire adieu à Mary, mais, au moment de partir, il avait glissé une lettre dans la main de Noisette.  C'étaient ses adieux à Mary, ses promesses de ne jamais l'oublier, celle de lui écrire souvent.
    Certes Octavia dut être désappointée en voyant partir Léonce.  On aurait cru que sa vengeance lui échappait; mais elle se contenta de hausser les épaules en disant:
    —Voilà près de treize ans que j'attends… quatre ans de plus ne sont rien et donneront encore plus de force à ma vengeance.
    Et, pendant ces quatre années qui s'écoulèrent jusqu'au retour de Léonce, quelle différence se montra entre les deux existences du frère et de la sœur!
    Léonce, nous le savons, n'avait jamais étudié; il n'y avait eu personne près de lui pour lui inspirer le goût de l'étude.  Gâté par la sévérité de son père et la trop grande indulgence de son grand-père, abandonné le plus souvent aux domestiques, l'enfant avait grandi sans personne à aimer.  Il craignait trop son père pour pouvoir l'aimer et s'il sentait une sorte d'affection pour son grand-père et pour man Catherine, cette affection ne pouvait certes pas se comparer à celle qu'il portait autrefois à la chère petite mère qui dormait dans le cimetière.  L'amour d'Angèle aurait sauvé Léonce, mais, privé de son ange gardien, il se laissa facilement prendre aux filets de la sirène qui avait juré sa perte, et l'affection simulée qu'elle lui témoignait fut certainement une des causes de la perte du jeune homme.
    Léonce aimait Mary de toutes les forces de son âme et n'était vraiment heureux que près d'elle; mais à quatorze ans, peut-on ressentir de l'amour?  N'était-ce pas plutôt la nature qui élevait sa voix dans le cœur de l'enfant et qui l'entraînait vers cette sœur dont il ne soupçonnait pas l'existence?
    Lorsque Léonce arriva en Allemagne, lorsqu'il se vit au milieu de centaines d'étudiants dont le plus jeune en savait plus que lui, il eut honte et se promit de réparer le temps perdu et d'étudier de toutes ses forces.  Il tint parole, mais en même temps n'oublia pas la promesse qu'il avait faite à Mary et commença une sorte de bulletin qu'il lui envoyait toutes les semaines; et en retour Mary lui expédiait des lettres qu'elle copiait tout simplement dans la Nouvelle Héloïse de Rousseau et qui transportaient le jeune amoureux jusqu'au septième ciel.
    Mais les lettres les plus dangereuses étaient celles que lui écrivait Octavia.  L'adroite sirène parlait du chagrin qu'éprouvait Mary loin de celui qu'elle aimait tant et s'étendait sur les progrès de la beauté merveilleuse de la jeune fille; parlait des fêtes où, disait-elle, il fallait l'entraîner de force, des conquêtes qu'elle faisait journellement, des présents dont on l'accablait de tous côtés; et, sans honte, sans scrupules, mettait sous les yeux du jeune amoureux les noms de ceux qui lui avaient fait d'infâmes propositions qu'elle osait qualifier d'avantageuses.  Et, par ces lettres, l'infâme courtisane trouvait moyen d'activer le feu de cet amour qui se serait sans nul doute éteint s'il avait été abandonné à lui même.
    Un jour, Octavia écrivit à Léonce qu'un riche planteur était venu à la Nouvelle-Orléans, seulement pour voir Mary, et qu'il lui avait offert vingt mille piastres (à elle, Octavia) si elle consentait à lui donner pour maîtresse.  La misérable aurait dû dire vendre.
    "Mais, ajoutait-elle, Mary vous aime, Léonce, et elle a refusé une offre aussi avantageuse, car elle est bien décidée à n'appartenir qu'à vous seul.  Je vous la garde, mon ami! elle deviendra votre maîtresse comme autrefois sa mère fut celle de votre père."
    Et cette femme impudique, cette moderne Messaline, allumait, par ses paroles menteuses, le feu d'un amour incestueux dans l'âme de ce jeune homme que sa faiblesse lui livrait sans défense.
    Octavia, après tout, avait-elle dit la vérité?  Mary aimait-elle vraiment Léonce?  Lui était-elle restée fidèle?  Jugeons-en.


CHAPITRE XIV

     Mary avait près de treize ans lorsque Léonce quitta la Louisiane:  à cet âge où les petites filles portent pantelettes, jouent à poupée et restent assises sur les bancs de l'école, Mary s'habillait comme une demoiselle de dix-huit ans, portait des diamants et suivait sa mère partout.  On la trouvait à la tête des bacchanales et des petits soupers qui se donnaient chaque semaine au numéro 65.  Certain vieillard caduc s'était vanté, en présence du juge D….. d'avoir, pendant une de ces fêtes ignobles, tenu l'enfant à demi nue sur ses genoux et de s'être permis envers elle d'infâmes libertés.
    J'ai entendu raconter, de cette petite fille, des choses à faire dresser les cheveux sur la tête, des choses que je rougirais de raconter ici.  Lorsqu'elle avait à peine atteint sa quatorzième année, déjà son nom était à la tête des plus viles, des plus dangereuses courtisanes de la Nouvelle-Orléans, et, lorsqu'elles la recontraient dans la rue, les femmes honnêtes détournaient la tête ou se couvraient le visage.
    Et lorsqu'elle eut quinze ans, les journaux racontérent que la belle quarteronne Octavia, dont on s'occupait toujours beaucoup, il faut l'avouer, avait, pour la somme de douze mille piastres, vendu sa fille à William Norton, le millionnaire.  Or, ce William Norton avait pour le moins quatre-vingts ans, était borgne, chauve, et s'il avait beaucoup d'argent, en revanche il n'avait pas une dent dans la bouche et pas un cheveu sur la tête.
    Un jour en revenant de son office, le juge D…… avait rencontré l'équipage de William Norton et y avait vu la petite courtisane assise à côté du vieillard et remplissant l'air de ses éclats de rire.
    —Cette enfant me fait horreur! avait-il dit en détournant la tête.
    Et Mary quittait un moment son vieil amant, elle s'échappait pendant une minute des orgies dont elle était la reine pour aller écrire à Léonce les protestations menteuses d'un amour imaginaire.
    Le douze octobre, quatre ans après son départ, Léonce revint à la Nouvelle-Orléans.  Il avait été gradué avec honneur et il remit son diplôme entre les mains de son grand-père qui le regardait avec orgueil.  A dix-huit ans, Léonce était grand et fort et en repésentait bien vingt-deux.  Une barbe noire et épaisse encadrait son visage et lui donnait une expression mâle adoucie par le rayon de gaîté qui s'échappait de son œil bleu.  Léonce était vraiment un fort joli garçon.  Il passa la première soirée de son retour avec son père et son grand-père, mais écrivit à Mary qu'il serait chez elle le lendemain.
    La petite fille était prévenue et se prépara à recevoir celui qu'elle tenait tout d'abord à tromper.  Sans avouer à sa fille ses véritables raisons, Octavia lui avait raconté une longue histoire de torts imaginaires qui, soi-disant, lui avait autrefois été faits par le juge D….., et dont, disait-elle, elle avait juré de tirer une vengeance éclatante.
    —Oui, disait-elle, j'en ai fait le serment sur les mânes de ma mère, je me vengerai d'une manière terrible.  Je le frapperai dans son fils.  Tu m'aideras, avait-elle dit, tu m'aideras à perdre ce fils que je déteste autant que je hais son père.
    Et Mary, qui adorait sa mère, qui croyait aveuglément tout ce qu'elle lui disait et que surtout le jeu amusait, promit tout ce que voulait Octavia.
    Mary avait seize ans aujourd'hui et, sans être aussi belle que sa mère, était vraiment fort jolie et surtout fort gracieuse.  Elle connaissait les goûts de Léonce et prépara tout en conséquence pour sa réception.  Le petit boudoir rouge prit un aspect de décence et de fraîcheur qu'il n'avait encore jamais connu.  Le jeune homme avait souvent parlé de sa passion pour les fleurs:  des bouquets furent placés partout:  sur les tables, sur la cheminée, sur les consoles, partout enfin.  Jamais le numéro 65 n'avait vu une telle profusion de fleurs; on en avait mis même sur les escaliers et sur les fenêtres.  Un piano fut porté dans le boudoir.  Mary avait une voix magnifique, admirablement cultivée, et, connaissant l'amour exalté de Léonce pour la musique, elle voulait joindre à ses autres enchantements celui de son chant pour ainsi dire sans pareil.  Elle s'habilla tout de blanc, attacha ses beaux cheveux blonds d'un simple cordon de perles, et lorsqu'elle parut ainsi vêtue devant Octavia, celle-ci éclata de rire en disant:
    —Ah! mon petit démon! on croirait voir en toi une sainte madone!
    Et il faut bien l'avouer:  ce qui rendait cette enfant irrésistible, c'était (quand elle voulait bien s'en revêtir) son air modeste et l'innocence de ses yeux bleus.  On s'étonnait de rencontrer une quarteronne aussi blanche, aussi blonde; on se rappelait le Cubain don Miguel Castellos, qui était brun comme un mulâtre, et plus d'une personne disait à l'oreille de son voisin:
    —Le Cubain n'a jamais été le père de Mary.
    Il y en avait qui allaient jusqu'à trouver qu'elle ressemblait au juge Alfred D……
    Ce nom de Mary, si doux, si pur, si simple, ce nom de la reine du Ciel, qu'Octavia avait donné à sa fille, étonnait aussi et l'on se demandait quel avait été son caprice et pourquoi elle ne l'avait pas plutôt nommée Justinia, Melpoména ou la Esmeralda.
    Et la courtisane avait répondu en haussant ses belles épaules:
    —Tout simplement pour ne pas faire comme tout le monde.
    Je me souviens d'avoir vu Mary une fois:  c'était chez une marchande de fleurs où j'étais venue compléter ma collection d'œillets.  L'enfant avait seize ans et je la vois encore dans le miroir de mes souvenirs, si blanche, si gaie, si pure en apparence.  Elle tenait à la main une touffe de roses moins fraîches que ses joues satinées.  Lorsqu'elle fut sortie, la marchande me la nomma et jamais surprise n'égala la mienne.
    Vers onze heures du matin, le lendemain de son arrivée Léonce se présenta au numéro 65 et fut introduit dans le boudoir rouge où la petite sirène l'attendait.  Leur surprise, en se revoyant, fut certainement bien grande; à peine s'ils purent se reconnaître.  Je tire le rideau sur cette première entrevue du frère et de la sœur.  Disons seulement que jamais courtisane ne sut mieux jouer son jeu, alimenter la passion dans un cœur de dix-huit ans, et en même temps arrêter les caresses un peu trop vives, les paroles trop brûlantes.  Avec un regard, un sourire, elle le rendait fou. . .  avec une grâce charmante, une émotion des mieux jouées, elle se laissait aller dans ses bras, présentait à ses baisers ses lèvres purpurines, rendait caresse pour caresse, baiser pour baiser…puis tout à coup, comme si elle se réveillait d'une hallucination, elle s'arrachait de ses bras, et les yeux pleins de larmes menteuses, feignant l'indignation de la pudeur outragée, la rougeur au front, elle lui reprochait sa conduite imprudente en disant d'une voix tout émue:
    —Ah! Léonce, tu me traites en courtisane!
    Et tous les jours de semblables scènes recommençaient.  Quelquefois Octavia s'en mêlait, traitait sa fille de petite prude, recommandait la patience au jeune homme et, par ses paroles, par l'espérance qu'elle lui faisait entrevoir, ajoutait un nouveau fluide à sa passion incestueuse.
    Le juge D….. avait exigé que son fils étudiât sa profession.  Comme avocat, le juge s'était acquis une grande réputation, et il aimait à voir Léonce à ses côtés, penché sur un livre de loi, recherchant les conseils qu'il ne lui épargnait pas.  Depuis le retour du jeune homme, le juge s'était départi de sa sévérité et traitait son fils en camarade, en ami.  Il lui allouait aujourd'hui une forte pension, que le docteur doublait bien certainement.  Mais tout ce qu'avait Léonce, tout ce qu'il recevait, prenait invariablement le chemin du numéro 65 et était employé en cadeaux pour la petite magicienne, la moderne Circé qui le tenait enchaîné à son char.
    Six mois se passèrent, six mois de tortures pour Léonce.  Certes jamais l'idée d'épouser Mary n'était venue à notre jeune amoureux; il savait la chose impossible, il savait que la loi défendait toute alliance avec les gens de couleur et que l'Eglise elle-même tolérait difficilement ces mariages.  Non, jamais il n'avait contemplé une pareille monstruosité, mais, malgré tout, il y a cent à parier que si Octavia avait exigé ce mariage et en avait fait la condition de la possession de sa fille, il y a cent à parier, dis-je, que Léonce eût accepté cette condition, car cette passion qu'il éprouvait pour sa sœur l'aveuglait, parlait en tyran dans son âme et le rendait l'esclave de ces deux courtisanes qui avaient juré sa perte.
    Mais était-il bien possible que Léonce n'eût rien entendu dire de la conduite scandaleuse de la jeune fille qu'il aimait?  était-il possible qu'il ne l'eût jamais rencontrée en compagnie de l'un de ses nombreux amants? n'avait-il jamais lu les articles qui lui étaient consacrés sur tous les journaux de la ville?  Bien au contraire: pas un jour ne se passait sans que quelques-unes des extravagances de la jeune Messaline ne lui fussent rapportées.  Ses amis ne lui épargnaient aucun des épisodes indécents dont ils assuraient avoir été les témoins.  Un jour, lui-même avait rencontré Mary chez Rache, le bijoutier à la mode, et sans être vu d'elle, avait assisté aux doux sourires avec lesquels elle payait les riches cadeaux dont l'accablait le vieux William Norton.
    Aveuglé par la passion, Léonce refusait de croire ses amis; il traitait les rapports des journaux de libelles infâmes qu'il se sentait tout prêt à faire cesser à coups de bâton.  Dans tout cela, il ne voulait écouter que Mary qui, comme nous le pensons bien, traitait ces propos de noires calomnies et riait aux larmes à la pensée qu’on pût lui donner pour amant ce vieux singe édenté.  Et quant à la circonstance d'avoir été rencontrée dans sa compagnie, elle répondait en ouvrant bien grand ses jolis yeux bleus:
    —Mais écoute donc, Léonce, nous avions fait un pari… et il m'avait promis une croix en diamants:  n'aurais-je pas été bien bête de la refuser?
    Et Léonce, qui savait que les quarteronnes ne refusent jamais un cadeau, se taisait.
    Enfin un matin, notre jeune homme, fatigué d'attendre, le sang brûlé par la passion, demanda une entrevue à Octavia, et là, sans préamble, la somma de tenir la promesse qu'elle lui avait faite, celle de lui donner Mary pour maîtresse.
    Octavia l'écouta en silence: enfin, relevant la tête:
    —Oui, dit-elle, je me souviens de vous avoir fait cette promesse; mais vraiment, Léonce, je suis étonnée que vous, qui avez vécu si longtemps parmi les quarteronnes, connaissiez si peu de leurs moeurs et de leurs coutumes.
    —Que voulez-vous dire? demanda-t-il un peu surpris de ce préambule.
    —Je veux dire qu'une quarteronne se vend mais ne se donne pas.
    Il fit un mouvement, elle lui posa une main sur le bras.
    —Ecoutez-moi, dit-elle; lorsque votre père m'eut déclaré ses désirs, (je ne dirai pas son amour) il me donna cette maison où je demeure aujourd'hui, il la fit meubler, m'acheta une voiture, des esclaves et le tout ensemble lui coûta quarante mille piastres de diamants et, pendant les trois années que nous passâmes ensemble, il ne me refusa jamais rien.  Vous n'avez pas comme lui une fortune indépendante et je ne vous en demanderai pas autant.  Mais Mary m'a déjà coûté les yeux de la tête, elle a reçu l'éducation d'une princesse, s'habille comme une princesse, et c'est la moindre des choses que mes avances me soient remboursées, du moins en partie.  Le jour où vous me porterez dix mille piastres, Mary sera à vous.
    Et voyant la stupéfaction du jeune homme, elle reprit:
    —Si j'ai un conseil à vous donner, c'est de vous dépêcher, Léonce, car, je vous le dis, j'ai reçu bien des propositions pour ma fille.  Le juge Rollins m'en offre quinze mille piastres; le capitaine espagnol Rodriguez Menzo seize mille, et le vieux William Norton, dont vous vous moquez tant, va plus loin encore; il me promet une rente de dix mille piastres, sans compter les diamants, les voitures et le palais qu'il donnera à Mary.
    —Octavia! s'écria Léonce, oseriez-vous sacrifier votre enfant en la donnant à ce vieillard décrépit?
    —Avec nous autres quarteronnes, répondit la courtisane, il n'y a point de sacrifices là où il y a de l'argent.  Ce n'est pas l'homme que nous considérons, c'est sa bourse.  Mais comme Mary a la faiblesse de croire qu'elle vous aime, je veux bien satisfaire son caprice.  Je vous la donnerai, ou plutôt je vous la vendrai pour dix mille piastres.  C'est entendu.
    Et elle sortit, laissant le malheureux Léonce dans un étonnement qui touchait à la folie.


Chapitres 15 & 16

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