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Chapitre 15 - Chapitre 16
CHAPITRE XV
Il ne ressentit dans son cœur aucun reproche
contre Mary, toute sa colère, son ressentiment, son mépris,
tombèrent sur Octavia: il l'accusa d'un infâme trafic;
il plaignit la pauvre petite victime de cette vile courtisane et se
promit de la délivrer à tout prix. Il se mit à
la recherche de Mary et lui raconta la scène qu'il avait eue
avec Octavia et acheva en la suppliant de s'enfuir avec lui.
—Viens! viens! lui dit-il, je t'aime tant!
je travaillerai pour toi et jamais tu ne manqueras de rien.
Elle se mit à pleurer (les larmes étaient
faciles à notre petite actrice) et elle lui déclara que
jamais elle n'aurait le courage de désobéir à sa
mère.
—Il faut trouver ces dix mille piastres, Léonce,
dit-elle.
Il chercha à se les procurer; il rendit
visite à tous les juifs, à tous les usuriers de la ville,
mais dix mille piastres étaient une forte somme à prêter
sans sécurité, et partout il fut repoussé.
Il eut bien l'idée de s'adresser à
son grand-père, mais bien certainement le docteur voudrait savoir
à quel usage une aussi forte somme était destinée,
et comment lui avouer la vérité? De plus, le docteur
Verdier était fort malade, et ce n'était guère
le moment de lui demander de l'argent.
Léonce revint donc auprès d'Octavia
et lui raconta ses efforts inutiles.
—Octavia! s'écria-t-il, donnez-moi Mary
et je jure de vous porter tous les mois tout ce que je recevrais de
mon père et de mon grand-père. Donnez-moi Mary et
je vous ferai immédiatement un billet de vingt mille piastres,
payable dans trois ans, à ma majorité. A cette époque,
je toucherai la fortune de ma mère.
La quarteronne se mit à rire d'un rire
méprisant.
—Vous ne pouvez trouver dix mille piastres
à emprunter à la Nouvelle-Orléans! dit-elle; vous,
le seul héritier du docteur Verdier et du juge D…..? des deux
hommes les plus riches de la Louisiane? Je voudrais vous croire,
Léonce, mais, vraiment, la chose est difficile. Quant à
votre billet, je le refuse. . . J'ai horreur du crédit
et ai pris pour devise le mot anglais: Cash. Je ne m'en
départirai ni pour vous ni pour personne. Je suis fatiguée
de tous ces retards à la fin. Vous n'êtes pas le
seul qui m'importunez. Je vous donne une semaine, et si mercredi
prochain vous ne me remettez pas la somme que j'exige, je vends Mary
au vieux William Norton.
—Horreur! s'écria le pauvre amoureux
en laissant tomber sa tête entre ses mains.
—Et, continua la tentatrice, je préfère
que, pendant cette semaine, vous restiez éloigné de cette
maison. N'y revenez qu'avec les dix mille piastres.
Et elle lui montra la porte du doigt.
Désespéré, Léonce
retourna chez son père, où il trouva un message de son
grand-père le priant de venir immédiatement près
de lui. Le jeune homme s'empressa d'obéir; il trouva le
docteur au lit et fort malade. Il s'installa à son chevet,
lui accordant les soins les plus tendres.
Deux fois, il s'était esquivé
et avait essayé de se faire admettre au numéro 65 de la
rue Royale; mais ni prières ni argent offert aux domestiques
n'avaient eu d'effet. Il avait écrit à Mary:
aucune réponse n'avait été faite à ses lettres.
. .
Et l'on était au lundi!
La pensée de savoir Mary dans les bras
de William Norton rendait Léonce fou d'horreur.
Le lundi matin, le malade paraissait beaucoup
mieux: alors la femme de charge se présenta dans sa chambre
pour réclamer l'argent nécessaire aux dépenses
du mois.
—Léonce, dit le vieillard après
avoir écouté cette femme, va dans mon office et porte-moi
mon livre de compte avec la Banque des Citoyens.
Le jeune homme obéit et porta en même
temps ce qu'il fallait pour écrire. Le docteur se souleva
sur son coude et, déchirant une traite du livre que venait de
lui remettre son petit-fils, il y mit sa signature.
—Tiens, dit-il à Léonce, va porter
cela à Mme Leblanc; mais d'abord, remplis cette traite pour le
montant de cent piastres; je me sens trop faible pour écrire
davantage.
Un nuage passa sur les yeux du jeune homme.
Il sortit pour aller rapporter au bureau le livre et l'encrier.
Ses yeux ne quittaient pas la traite qu'il tenait à la main.
—Oh! s'écria-t-il intérieurement,
deux zéros de plus et Mary est à moi!
Et en ce moment la tentation devint si violente,
elle revêtit des dimensions si gigantesques qu'elle tourna en
quelques instants en une véritable folie.
Léonce oublia les sentiments d'honneur
que son père, par son exemple et ses conseils, avait cherché
à lui inculquer; il oublia ce pauvre vieillard dont il allait
trahir la confiance; il oublia cette mère qu'il avait tant aimée
et qui le regardait du haut du ciel; il ne vit qu'une chose: Mary
se débattant dans les bras de William Norton! Appuyé
d'une main au bureau, de l'autre il saisit une plume et, sans hésiter
davantage, il emplit la traite pour le montant de dix mille piastres.
Alors, plus calme en apparence, il plia le papier,
le cacha dans la poche de son paletot et descendit à l'office.
Il venait de toucher les cent piastres que son père lui allouait
tous les mois et il les remit à Mme Leblanc en lui disant:
—Voilà ce que mon grand-père
vous envoie.
Et elle, sans le moindre soupçon, reçut
l'argent en faisant sa plus belle révérence.
Quelques minutes plus tard, il s'excusait auprès
du docteur, disant que son père venait de l'envoyer chercher;
et d'un pas rapide il se dirigea vers la banque.
Léonce était parfaitement connu
à la Banque des Citoyens, où son père et son grand-père
l'envoyaient souvent; aussi, n'eut-il aucune peine à faire payer
la traite dont il était porteur. Dès qu'il eut les
dix mille piastres dans sa poche, le jeune homme prit le chemin de la
rue Royale et au bout de quelques instants faisait résonner le
marteau du numéro 65. Cette fois, il fut admis, car, sur
la carte qu'il envoyait à Octavia, il avait écrit:
"Léonce, avec les dix mille piastres."
Il trouva la quarteronne seule. Quand
il demanda à voir Mary, il lui fut répondu qu'elle avait
été rendre des visites, courir les magasins, que sais-je?
La vérité était que la petite courtisane était
sortie en voiture avec William Norton pour aller visiter la nouvelle
maison que le vieillard venait d'acheter pour elle et en discuter l'ameublement
qui se faisait en ce moment.
L'avant-veille, Octavia avait dit à sa
fille que son amant du moment, un riche négociant du nom d'Edward
Littell, partait pour l'Europe dans quelques jours et voulait l'emmener
avec lui.
—Mais, avait-elle ajouté, ce voyage
est un secret. Pour des raisons importantes, Edward ne veut pas
que j'en parle. On nous saura partis quand nous serons trop loin
pour être rattrapés.
Et Mary, pensant avec raison qu'il lui faudrait
tenir maison après le départ de sa mère, avait
agi en conséquence et s'était fait acheter une magnifique
demeure par son vieil entreteneur, toujours trop heureux de satisfaire
ses moindres désirs.
Nous avons sans doute deviné la raison
de la fuite d'Octavia: sa vengeance était prête,
et elle la savait d'un caractère si terrible, si infernal qu'elle
voulait d'abord se soustraire au courroux du juge D…… et de ses amis.
De plus, son amant, Edward Littell, profitait
de l'occasion pour emporter dans son portefeuille quelques centaines
de mille piastres dues à ses créanciers.
Léonce, après avoir remis les
dix mille piastres à la courtisane, déclara qu'il exigeait
la réalisation de sa promesse pour le même soir.
Octavia se récria:
—Ecoutez, dit-elle, nous autres quarteronnes
nous n'allons pas à l'église pour y faire célébrer
nos mariages, mais en même temps, nous ne nous marions pas comme
font les animaux; nous donnons une fête, un souper, quelque chose
de gai enfin. Je ne puis vous recevoir ici; cette maison est vendue;
Edward et moi nous disposons à faire un petit voyage; mais demain
soir Mary vous attendra chez elle, dans la maison que je lui ai donnée
pour cadeau de noces. Et, j'irai souper avec vous deux.
Nous ferons à nous trois le plus charmant petit repas qui se
puisse imaginer… Vous verrez! Adieu! n'oubliez pas le numéro
de la maison de Mary: 136 rue St. Louis. A demain! à
sept heures! Nous vous attendrons!
Cette journée du lendemain fut bien employée
par la quarteronne. Heureusement que ses malles étaient
faites et qu'elle n'avait plus à s'en occuper. D'abord,
elle écrivait une longue lettre au juge D…. et ceux qui l’auraient
vue pendant qu’elle écrivait auraient été frappés
de l'expression de triomphe qui brillait en son regard méchant.
C'était une véritable transformation: la belle Octavia
était hideuse en ce moment.
Lorsqu'elle eut terminé sa lettre, elle
ouvrit un tiroir fermé depuis le moment de son retour d'Europe
et en tira la boîte où elle avait enfermé les vêtements
et les bijoux que portait la petite Félicie au moment de son
enlèvement. Elle les retira un à un de la cassette
et les examina attentivement. Puis, les enfermant de nouveau dans
la boîte qui les avait contenus depuis seize ans, elle attacha
à cette boîte une carte sur laquelle elle écrivit
l'adresse du juge D…….
Octavia savait que le docteur Verdier était
malade. Elle s'était fait avouer par Léonce la manière
dont il s'était procuré les dix mille piastres; le jeune
homme avait fait justement ce qu'elle désirait. Elle se
dit que, probablement, le docteur ne pourrait examiner son livre de
quelques jours et que le faux ne saurait être découvert
jusque-là. Mais, comme la misérable voulait avoir
sa vengeance au grand complet, et l'avoir tout de suite, elle écrivit
au caissier de la Banque des Citoyens et l'avertit que la traite qu'il
avait payée à Léonce D……. était fausse.
Elle envoya sa lettre à banque au moment où le caissier
fermait son bureau.
—Il se rendra demain chez le docteur Verdier,
se dit-elle, et nous rirons!
Comme il en avait été convenu,
Léonce se présentait à sept heures précises
chez Octavia et, à sept heures et demie ils entraient ensemble
au numéro 136 de la rue St. Louis, où Mary les attendait,
dans le plus charmant des déshabillés.
Octavia n'avait eu aucune peine à faire
croire à Léonce que cette maison était la dot de
sa fille, mais Mary en avait eu davantage à éloigner le
vieux Norton pour toute une nuit.
A huit heures, Octavia soupait avec le frère
et la sœur et, à neuf heures, une voiture l'emmenait loin de
la Nouvelle-Orléans, à un endroit où elle devait
prendre un navire et quitter pour toujours l'Amérique.
Elle était accompagnée dans sa fuite par Edward Littell,
le banque-routier qui lui aussi se sauvait de la Nouvelle-Orléans
pour éviter de payer ses dettes et emportait une très
forte somme dans son porte-feuille. Octavia savait bien qu'elle
ne reverrait jamais la Louisiane; aussi avait-elle vendu tout ce qu'elle
avait pu vendre, laissant à son chargé d'affaires l'ordre
de disposer du reste.
Au moment de sauter en voiture, Octavia appela
un de ses domestiques et lui ordonna de porter immédiatement
chez le juge D…… la cassette et la lettre qu'elle avait écrite.
CHAPITRE XVI
En entrant chez lui, un moment après, voyant la lettre et la cassette
sur son bureau, le juge D.….. sonna pour s'informer d'où cela
venait.
—C'est un monsieur qui a porté le tout,
répondit le domestique. Le juge le congédia et ouvrit
la lettre d'Octavia. Voici son contenu:
"Quand vous recevrez cette lettre, juge Alfred
D…… je serai loin de la Nouvelle-Orléans et votre fureur ne pourra
m'atteindre. Oh! comme vous aimeriez à me déchirer
de vos ongles, à m'infliger torture sur torture! Mais pas
une de celles dont vous pourriez me frapper n'égalerait celles
dont moi je vous ai abreuvé. Vous vous souvenez, n'est-ce
pas, du serment que j'ai fait lorsque vous avez eu la lâcheté
de m'abandonner avec tant de brutalité? Ce serment, je
l'ai tenu, et ma vengeance a surpassé mes espérances.
La meilleure preuve qu'elle était juste, c'est que Dieu lui-même
m'en a fourni les moyens et en a aplani tous les obstacles. Le
ciel vous avait accordé deux enfants et c'est en frappant ces
enfants que j'ai résolu de vous frapper."
Le juge D…… s'arrêta: à la
lueur de la lampe à côté de laquelle il était
accoudé on aurait pu voir sa pâleur de mort et les gouttes
de sueur glacée qui couvraient son front. La main qui tenait
le fatal papier tremblait comme une feuille agitée par le vent.
Il pensait à sa fille et avait peur de comprendre. Il continua:
"Pour écarter vos soupçons, j'ai
feint une grossesse et un accouchement imaginaires. Avec l'aide
de l'une de vos domestiques, j'ai fait enlever la petite Félicie."
Le juge laissa échapper un gémissement.
"La boîte que je vous envoie contient
les vêtements et les bijoux que portait votre fille au moment
de son abduction et que vous avez fait afficher pendant si longtemps.
Examinez: rien n'y manque. L'enfant que j'amenai avec moi
à bord de l'Antonia et que le docteur Verdier a vue, était
la fille de l'Irlandaise Brigitte Malhaulen. C'est cette Irlandaise
qui reçut Félicie des mains de Noisette et qui l'importa
à bord du El Signor Sponti qui devait l'emmener à Cuba
avec sa famille. L'échange des enfants se fit à
Havane, où votre fille fut baptisée sous le nom de Mary
et comme fille de don Miguel Castellos et d'Octavia Manzino! N'êtes-vous
pas fier de la nouvelle famille que je donnais à l'enfant de
l'honorable juge D….. et d'Angèle Verdier?
"Vous trouverez dans cette lettre le certificat
du docteur Thompson, déclarant mon faux accouchement et aussi
que l'enfant qu'il m'a livrée venait de l'Hôpital de Charité
et était la fille de Patrick et de Brigitte Mahaulen; à
côté de ce certificat, j'enferme l'attestation de Patrick
et de Brigitte (en ce moment à l'île de Cube), reconnaissant
avoir repris leur fille de mes mains et m'avoir remis en échange
une enfant habillée de telle et telle manière (examinez
la cassette), venant de votre maison et livrée à Brigitte
par votre propre esclave Noisette (questionnez-la). Vous êtes
convaincu, je l'espère.
"Je vous avais bien dit, Alfred D…. que votre
femme ne résisterait pas aux tourments que je lui préparais.
Elle est morte du chagrin d'avoir perdu sa fille…et maintenant, honorable
juge, laissez-moi bien vous dire comment j'ai élevé votre
fille: j'en ai fait la courtisane la plus vile qui puisse se rencontrer
dans la fange de la Nouvelle-Orléans. Je l'ai vendue à
tous ceux qui pouvaient me la payer. A seize ans, elle a eu, pour
le moins, vingt-cinq amants et j'ai réussi à éteindre
dans son âme tout instinct d'honneur et de pudeur. Je l'ai
traînée à ma suite dans les bacchanales les plus
obscènes; je lui ai montré des choses qui vous feraient
rougir et trembler, tout homme que vous êtes… elle est aujourd'hui
la maîtresse avouée du vieux William Norton. Et ce
n'est pas tout: je vous ai promis que ma vengeance épouvanterait
le genre humain et que les démons eux-mêmes eu frémiraient
au fond des enfers. Ecoutez! Ecoutez! J'ai attiré
votre fils chez moi: j'ai tout employé pour allumer dans
son cœur une passion incestueuse pour cette sœur qu'il n'avait jamais
connue… Ah! ah! ah! que dites-vous de cela, mon juge? Et
j'ai réussi au-delà de mes désirs… Je ne
me souviens plus du nom de celui qui a dit que la vengeance est le bonheur
des dieux, mais une chose certaine, c'est qu'il a dit là une
grande vérité. Mon cœur bat de plaisir quand je
pense à la mienne! Ecoutez encore! un peu de patience,
mon noble juge! Pour se procurer le prix que j'avais mis à
la vente de votre fille, votre fils a volé dix mille piastres,
et la police, avertie par moi, l'arrêtera demain et le jettera
dans le cachot des voleurs, en attendant que son nom (le vôtre)
soit traîné devant les tribunaux et que votre Léonce
soit envoyé au pénitencier.
"Et maintenant, juge Alfred D…… un dernier conseil:
rendez-vous, vers dix heures, au numéro 136 de la rue St. Louis;
la porte du corridor ne sera point fermée à clef, poussez-la
seulement... montez l'escalier et entrez dans la première chambre,
à droite: là, vous retrouverez votre fille dans
les bras de son frère."
Le juge n'en lut pas davantage, il jeta un cri
qui résonna dans toute la maison. Sans même jeter
un coup d'oeil à la cassette, il courut à son bureau,
et, oubliant qu'Octavia s'était sauvée pour échapper
à sa vengeance, il y prit un pistolet qu'il cacha dans sa poitrine
et s'élança dans la rue. Du pas dont il allait,
il ne prit pas grand temps à arriver au numéro 136.
Octavia avait dit vrai, la porte d'entrée n'était que
poussée.
Le juge pénétra dans un long corridor
rempli de miroirs, de statues, de tableaux, de magnifiques vases et
éclairé par un globe d'albâtre suspendu au plafond
par des chaînes dorées. De toutes ces merveilles
de goût, le malheureux n'aperçut que l'escalier et s'y
élança, son pistolet à la main.
D'un oeil hagard, il examina toutes les chambres
et enfin s'avança vers la première à droite et…
oh! horreur! dans le même lit; dans les bras l'un de l'autre,
il aperçut ses deux enfants!
Léonce, en voyant entrer son père,
supposant que c'était à lui qu'il en voulait, s'élança
hors du lit et dans son épouvante se précipita dans l'escalier.
Le juge resta seul vis-à-vis de Mary,
de cette fille qu'il avait tant pleurée et qu'il retrouvait,
avilie, dégradée, perdue à jamais! Il jeta
un cri de hyène et, avant que Léonce eût atteint
la porte de la rue une double détonation se faisait entendre
et ébranlait la maison. A ce bruit, le malheureux jeune
homme revint sur ses pas. Les domestiques qu'Octavia avait éloignés
accoururent et l'on trouva Mary renversée sur ses oreillers,
dans les dernières convulsions de la mort, et le juge râlant
sur le lit; il y était tombé probablement après
avoir tiré son double coup de pistolet. Il vit entrer son
fils et eut la force de lui dire:
—C'est ma fille!… c'est Félicie!… c'est
ta sœur, Léonce… je l'ai tuée pour arrêter sa vie
scandaleuse.
Il n'ajouta pas qu'il s'était tué
pour échapper au déshonneur.
Le lendemain, ignorant les événements
qui s'étaient passés la veille, le caissier de la Banque
des Citoyens se présenta chez le docteur Verdier, à qui
on avait caché les malheurs qui venaient de le frapper.
Mais là, du moins, la vengeance d'Octavia manqua son but.
Si le cœur du vieillard fut brisé en voyant ce faux accompli
par son pertit-fils, il n'en laissa rien paraître et assura au
caissier que Léonce n'avait agi que d'après ses instructions.
Hélas! hélas! quelques heures
plus tard, on portait à ce malheureux vieillard le corps inanimé
de son petit-fils ramassé sur le tapis de la chambre de Mary.
Et alors, il fallut bien tout apprendre à ce pauvre père.
Pendant deux mois, Léonce fut en proie
à une fièvre terrible, à des syncopes plus dangereuses
les unes que les autres. Et lorsque, à force de soins,
son grand-père l'eut arraché à la mort, il s'aperçut
que cette belle intelligence dont il était si fier s'était
éteinte à jamais et que de toute cette famille que lui
avait enlevée Octavia la quarteronne il ne lui restait plus qu'un
pauvre idiot à aimer. Tant qu'il vécut, le docteur
Verdier entoura ce pauvre idiot des soins les plus tendres, les plus
minutieux… et rien ne faisait plus de mal que de voir passer ce vieillard
de soixante-quinze ans, soutenant ce jeune homme de dix-neuf ans que
la méchanceté diabolique d'une femme avait privé
de la raison.
Les amis du juge D……., avertis par les voisins
et les domestiques de Mary, s'occupèrent de faire porter son
corps chez lui, et lorsqu'ils s'interrogeaient mutuellement sur les
causes de ce singulier suicide, ils trouvèrent sur son bureau
la cassette et la lettre accusatrice et n'eurent point de peine à
tracer la vérité. Dès que la cause de la
mort du juge et de celle de Mary fut connue du public, une foule immense
prit le chemin de la maison d'Octavia et cette mégère
eut bien certainement été déchirée par cette
populace si elle n'avait eu la précaution de placer l'océan
entre elle et ses ennemis.
Dans le désordre, la confusion du moment,
Noisette fut oubliée, mais l'épouvante qu'elle éprouva
fut pour elle une terrible punition. Entraînée par
le remords, elle se rendit au numéro 136 et, seule, elle voulut
préparer pour le cercueil ce corps d'enfant si charmant, même
dans la mort. Elle l'habilla de blanc comme une jeune vierge et
couronna de roses blanches les beaux cheveux de la jeune fille.
Ce fut elle qui pensa à ce qui avait été oublié
par tout le monde: elle plaça un crucifix entre les petites
mains croisées de la morte qui, bien certainement, n'en avait
jamais touché un jusque-là.
Noisette veilla à côté du
corps de Mary jusqu'au dernier moment. On dit que, par instants,
elle se penchait sur les mains de la jeune fille en criant:
—Oh! Cicie! Cicie! pauvre chère tite
Cicie!
D'après l'ordre du docteur Verdier, Mary
fut enterrée entre son père et sa mère, et sur
la colonne de marbre blanc qui surmonte son lieu de repos on lit cette
simple épitaphe:
"Félicie D……. à seize ans."
Trop vieux, trop brisé pour s'occuper
d'affaires, le docteur Verdier appela un conseil de famille et confia
à deux de ses cousins, hommes aussi honorables que distingués,
la tutelle de son petit-fils, ou plutôt le soin de sa grande fortune.
Le juge D….., en propriétés et
argent déposé à la Banque des Citoyens, laissa
près d'un demi-million qui, deux années plus tard, fut
doublé par la mort du docteur Verdier. Et ce ne fut pas
tout: Léonce, reconnu légalement frère de
Mary, devenait, tout naturellement, son héritier. Le docteur
chercha à s'opposer à cet héritage et demanda que
cet argent, prix du libertinage, fut distribué aux différents
asiles de la ville; mais la loi doit avoir son cours, et les tuteurs
de Léonce, après avoir fait vendre le numéro 136
et son contenu, en réalisèrent près de quarante
mille piastres. Dans un magnifique coffret d'ébène
incrusté d'or que l'on trouva dans l'armoire de la petite courtisane,
on découvrit en bijoux et en or des valeurs représentant
le montant de cinquante mille piastres. Le tout, argent et bijoux,
fut déposé à la banque en attendant que les héritiers
du pauvre fou en prennent possession après sa mort.
Après la mort du docteur Verdier, Léonce
fut conduit par ses tuteurs à une maison de santé où,
grâce à sa fortune et à la bienveillance de ceux
qui s'occupent de lui, aucun confort ne lui manque. Sa folie est
douce et calme, il recherche la solitude, pleure souvent et appelle
Mary d'une voix qui brise le cœur.
Une fois, le médecin de l'établissement,
voulant voir s'il avait perdu tout souvenir de la catastrophe qui lui
a enlevé la raison, nomma Octavia devant lui; aussitôt
les yeux du pauvre fou se dilatèrent dans une affreuse épouvante,
il cria, montra le poing et finit par tomber dans d'affreuses convulsions.
Noisette s'est fait l'esclave de Léonce.
Tant que le docteur vécut, elle partagea avec lui les soins pieux
que ce dernier rendait au pauvre fou. Et lorsque le malheureux
jeune homme fut envoyé à l'asile des fous, Noisette implora
avec instances la grâce de s'y enfermer avec lui et de lui consacrer
sa vie. Les règles de l'institution s'y opposaient; mais,
toutes les semaines, tant qu'elle vécut, au jour de réception,
on voyait invariablement arriver la mulâtresse, son petit panier
de friandises à la main. Sa présence était
un des rares bonheurs du pauvre fou. Il connaissait Noisette,
il l'embrassait, la caressait et lui disait souvent:
—Noisette… je t'en prie… mène-moi près
de Mary!
La lettre d'Octavia au juge D….., au lieu d'être
détruite par les amis du juge, fut livrée au public et
c'est d'un journal de l'époque que j'ai copié cette lettre.
Les journaux la reproduisirent tous, et pendant bien des semaines s'occupèrent
des catastrophes qui venaient de frapper la famille D…… et toutes dues
à la vengeance d'Octavia la quarteronne, qui, en les lisant dans
sa retraite lointaine, a dû se glorifier de savoir sa vengeance
si complète.
En vain chercha-t-on à savoir ce qu'était
devenue cette misérable après son départ de la
Louisiane… ses domestiques, ses agents d'affaires, ses compagnes de
dévergondage furent questionnés… mais en vain. Octavia
la quarteronne s'était effacée entièrement, ne
laissant derrière elle qu'un souvenir maudit et exécré.
Mais espérons que la vengeance divine
a dû s'appesantir sur la tête de cette vile créature
qui, pour se venger d'un simple abandon auquel elle devait s'attendre,
sut préparer une vengeance aussi infernale et l'accomplir avec
autant de calcul et de persévérance. Ah! je le répète,
espérons que la justice de Dieu, aussi bien que le mépris
des hommes, s'attachera à jamais aux pas d'Octavia la quarteronne.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
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