Chapitre 1 - Chapitre 2 - Chapitre 3 - Chapitre 4 - Chapitre 5

LES QUARTERONNES
DE LA
NOUVELLE-ORLÉANS.

DEUXIÈME PARTIE.
VIOLETTA LA QUARTERONNE.

Copyright 1894 by Charles Lasseigne.

1895.
BONNET CARRÉ, LA.,
IMPRIMERIE DU MESCHACÉBÉ.


CHAPITRE I.

      Tout à fait au bas de la Nouvelle-Orléans, dans ce qui s‘appelle encore le faubourg Marigny, s‘élevait, en 1820, une magnifique maison entourée de jardins spacieux et ombragée par de hauts magnolias, pour le moins centenaires et qui avaient donné leur nom à cette demeure princière. C‘était aux Magnolias, dans ce coin de terre éloigné du tumulte de la ville, que Pierre Saulvé, le riche marchand de la rue Royale, était venu cacher sa famille et son bonheur. 
      Il y avait déjà quinze ans que Pierre avait épousé Hermine Jourdan, qui ne lui avait porté pour toute dot que sa suave beauté et ses vertus angéliques. Mais qu‘importait une dot à Pierre Saulvé? Il était riche et n‘aurait jamais consenti à augmenter sa fortune aux dépens de son bonheur. Il avait été chercher Hermine dans la modeste chambre où, aux côtés de sa vieille mère, elle gagnait sa vie à la couture, pour la conduire aux Magnolias, dans la riche demeure que lui avait léguée son père. 
      Ils avaient cinq enfants aujourd‘hui. L‘aînée, la gentille Marie, la favorite de son père, avait douze ans lorsque Bébé Louise n‘avait pas encore achevé son douzième mois. Tout entière à ses devoirs d‘épouse et de mère, Hermine fuyait le monde, et quoiqu‘ayant sa loge au théâtre, quoiqu‘étant invitée partout, dans les bals, dans les soirées, les grands dîners, on la voyait bien rarement dans le monde. Elle en ignorait absolument les mystères et les cancans; et si, quelquefois, en parcourant une des gazettes de l‘époque, elle suivait de l‘œil le récit des extravagances de ces belles quarteronnes dont on s‘occupait un peu trop en ce temps, c‘était avec dégoût que la pure jeune femme jetait de côté ce papier qui osait parler sans honte de la beauté et du libertinage de ces infâmes créatures, qui savaient attirer sur leur existence et leurs actions l‘attention du public et de la presse. 
      Je le répète, tous ces bruits du monde n‘avaient aucun écho aux Magnolias, et lorsque, vers cinq heures, Pierre revenait du magasin, fatigué et affamé, il préférait caresser ses enfants, causer avec son Hermine, que de les ennuyer en leur racontant les on-dit des uns et des autres. 
      Voilà où en étaient les choses lorsqu‘un jour arriva d‘une paroisse éloignée un riche marchand qui, bien certainement, était une des meilleures pratiques de la maison Saulvé. Aussitôt arrivé à la Nouvelle-Orléans, M. Nelson, tel était le nom du campagnard, vint droit au magasin de Pierre et après avoir causé pendant quelques instants avec celui-ci, après lui avoir mis en mains la liste des achats qu‘il comptait faire, il allait se retirer lorsque M. Saulvé l‘invita à venir dîner chez lui. 
      —Ma voiture est à la porte, dit-il; venez avec moi, je tiens à vous faire connaître ma famille. 
      Nécessairement, M. Nelson accepta, et, au bout de quelques instants, se trouva assis dans le salon des Magnolias, vis-à-vis d‘Hermine et entouré des enfants. 
      —Ah! vous êtes heureux! bien heureux! M. Saulvé, dit le riche Américain avec un soupir. 
      —Etes-vous marié, monsieur? demanda Hermine. 
      —Non, madame, répondit-il en riant; pas encore; mais je vous avouerai mes intentions: dès que je serai de retour chez moi je me mettrai en quête d‘une compagne. La vue de votre charmant intérieur m‘a dégoûté du célibat. 
      Lorsqu‘après le dîner les deux amis se trouvèrent seuls, M. Saulvé demanda à M. Nelson s‘il avait quelque projet pour la soirée. 
      L‘Américain hésita…Pierre reprit: 
      —Je vous demande cela parce que j‘ai une loge au théâtre et si vous désirez y aller, je me ferai un plaisir de vous y accompagner. 
      Ces derniers mots avaient été dits avec une certaine hésitation dont ne s‘aperçut point l‘Américain. Il réfléchissait. Tout à coup il releva la tête: 
      —Mais je croyais, dit-il, que le théâtre fermait tous les mercredis. 
      —Tiens, c‘est vrai! dit Pierre en retirant son cigare de sa bouche; et ceci, grâce à ces maudites quarteronnes qui ont choisi ce jour pour leur bal. 
      —Alors, mon cher, dit M. Nelson en riant, au lieu d‘aller au théâtre, allons au bal des quarteronnes. 
      —Il y a bien des années que je n‘ai été au bal, dit Pierre, et l‘on dit qu‘il se passe des abominations à ceux de la rue Bourbon. 
      —Mon cher, reprit l‘Américain en posant sa main sur l‘épaule de Saulvé, nous ne sommes plus de petits garçons, ni vous ni moi: les abominations de ce genre ne m‘effraient point, et j‘avoue que je suis très curieux de voir un de ces bals de quarteronnes dont les journaux parlent tant. 
      Pierre fit un mouvement de répulsion, presque d‘horreur. 
      —Ainsi, dit-il, c‘est bien au bal des quarteronnes que vous voulez me mener? Hermine ne me le pardonnerait jamais. 
      —Allons donc! reprit l‘autre, une fois n‘est pas coutume… c‘est tout bonnement pour satisfaire sa curiosité qu‘on va là…, et d‘après ce que l‘on m‘en a dit, c‘est tout à fait drôle. 
      —Oui, reprit Saulvé avec indignation, c‘est licencieux, infâme, indécent. 
      L‘Américain se mit à rire: 
      —Ah! ça, dit-il, est-ce à notre âge qu‘on ferme les yeux devant un peu d‘indécence? Sommes-nous des collégiens en lisière? Non, non, mon ami, ne soyez pas si prude avec moi et venez. Votre femme n‘en saura rien; et… si c‘est trop révoltant… eh bien, mon cher, vous fermerez les yeux. Mais avouez que, comme moi, vous avez envie de voir, ne serait-ce que du coin de l‘œil. 
      Pierre Saulvé eut encore l‘air d‘hésiter, mais il était vaincu. 
      —Où êtes-vous descendu? demanda-t-il à son hôte. 
      —A l‘Hôtel des Planteurs. 
      —Eh bien! partez le premier et renvoyez-moi la voiture. A huit heures, j‘irai vous prendre. 
      —Et?…demanda Nelson. 
      —Et, répondit Pierre en riant, nous descendrons ensemble aux enfers. Mais seulement pour une heure, je vous en avertis. 
      —C‘est convenu, dit l‘Américain. 
      Oh! si en cet instant Pierre Saulvé avait pu deviner les suites de sa fatale complaisance, comme il se serait reculé avec horreur! comme il aurait couru se cacher sous l‘aile de l‘ange qui, depuis quinze années, veillait sur son bonheur! Mais, hélas! l‘avenir nous est fermé et un moment d‘imprudence entraîne souvent avec lui les suites les plus funestes. 
      Lorsqu‘après le départ de James Nelson Hermine vit son mari passer dans son cabinet de toilette, elle l‘y suivit et, toute surprise de le voir faire des apprêts presque extraordinaires: 
      —Mais où vas-tu donc, Pierre? demanda-t-elle. 
      —A l‘Opéra, avec James Nelson, répondit-il. 
      —Et c‘est pour aller à l‘Opéra que tu mets ton bel habit à queue de morue, une cravate brodée, un gilet blanc, tes boutons en diamants? 
      Hermine ne savait absolument rien des bals de quarteronnes; c‘est à peine si elle en connaissait l‘existence; elle ignorait qu‘à ces bals aucun homme de couleur n‘était admis, que les blancs qui y avaient accès ne devaient y paraître qu‘en grand costume et que l‘habit à queue y était de rigueur. Pierre, lui, savait tout cela et agissait en conséquence. A la question de sa femme, il répondit: 
      —C‘est pour faire honneur à M. Nelson, auquel je vais servir de cicerone. 
      —Et pourtant, reprit Hermine, j‘avais espéré que tu passerais la soirée avec nous… J‘ai à te consulter, Pierre. 
      —Vraiment! et à quel propos, ma chérie? 
      —Je vais te le dire: c‘est demain le jour de naissance de notre Marie, elle aura douze ans. Et pour célébrer cet anniversaire, je voudrais donner une petite fête, réunir quelques enfants de son âge. Que dis-tu de ce projet? 
      —Tu sais bien, répondit-il, que tu as carte blanche en tout et partout. Donne tes ordres, ma bien-aimée, envoie tes invitations, tout ce que tu feras est approuvé d‘avance. 
      —Ce n‘est pas tout, reprit Hermine, il y a les présents. Marie est grande pour son âge, et elle est si bonne, si aimante. Je voudrais lui faire un présent: que penses-tu d‘une montre et d‘une chaîne? 
      —Je les lui achèterai demain, en me rendant au magasin, dit-il. La chère mignonne! ce sera le présent de papa. 
      Et, après avoir serré sa femme sur sa poitrine, après avoir embrassé ses enfants, l‘un après l‘autre, comme c‘était du reste son habitude en sortant et en entrant, Pierre monta dans la voiture qui devait l‘entraîner à sa perte. 
      Quelques minutes plus tard, la voiture s‘arrêtait au pied du grand escalier de l‘Hôtel des Planteurs, et James Nelson, cravaté de blanc, en gilet et gants blancs, le claque sur l‘oreille, son long corps serré dans l‘inévitable habit noir à queue de morne et parfumé comme une petite maîtresse, vint prendre sa place, sur les coussins de la voiture, à côté de Pierre Saulvé.


CHAPITRE II.

      Quelques instants suffirent pour les conduire au coin de la rue Bourbon, et ils descendirent devant l‘immense salle de laquelle s‘échappaient la lumière d‘un millier de bougies et les sons d‘une musique enchanteresse. S‘il faut en croire les journaux de l‘époque, rien n‘était épargné pour rendre ces bals sans rivaux; et les bals des blancs ne pouvaient leur être comparés en fait de luxe ni même rivaliser avec eux d‘extravagance. 
      Une chose assez curieuse était qu‘à l‘âge de quarante-deux ans Pierre Saulvé n‘avait jamais mis le pied dans un bal public. Dans les premières années de son mariage, il avait quelquefois accompagné Hermine dans les bals de société, dans les soirées privées, mais jamais n‘était entré dans un bal de bas étage. 
      En mettant le pied dans cet immense appartement, entouré de longs miroirs qui atteignaient le plafond encerclé de trois rangs de banquettes de velours rouge, formant escalier, et éclairé par trois immenses lustres à girandoles où brûlait une triple rangée de bougies de couleur, Pierre fit trois pas en arrière, aveuglé par la lumière, étourdi par le bruit et la musique. Mais, peu à peu, il se remit et s‘amusa à regarder autour de lui. Son compagnon l‘avait quitté en entrant et, quoique prétendant avoir besoin d‘un cicerone, savait parfaitement pousser son chemin au milieu de la foule des danseurs et des promeneurs. 
      Pierre Saulvé, honteux malgré lui à l‘idée d‘être reconnu en pareil lieu et au milieu d‘une semblable compagnie, vint s‘appuyer à l‘une des grosses colonnes qui, de distance en distance, supportaient cet immense appartement, espérant, à demi caché comme il l‘était, pouvoir échapper à l‘attention de plusieurs de ses amis qu‘il venait de reconnaître dans la foule des promeneurs, et se mit tranquillement à observer ce qui se passait dans la salle. 
      Il avait beaucoup lu au sujet de ces quarteronnes dans les journaux. Il avait entendu vanter leur beauté magique, l‘élégance et le luxe de leurs toilettes, leur grâce sans pareille et surtout leur parler si doux qu‘on eut dit une musique… et maintenant qu‘il était là, qu‘il avait payé ses cinq piastres d‘entrée, il voulait voir tout ce qu‘il y avait à voir. 
      Il venait d‘apercevoir le juge Alfred D... et, d‘après ce qu‘il avait entendu dire, il devinait que cette femme grande et belle, au port de reine, habillée de velours noir et étincelante de diamants, devait être sa maîtresse, la célèbre Octavia. 
      Et là, de l‘autre côté, ses yeux rencontrèrent ceux du jeune et déjà célèbre avocat, Valery Alston, et dans cette suave beauté, aux traits angéliques, à la robe de tulle blanc, drapée de dahlias en velours blanc, n‘ayant d‘autres bijoux que des perles, il devinait l‘incomparable Dahlia, la nouvelle passion du jeune avocat. 
      C‘était avec étonnement que Pierre reconnaissait le jeune Percy, le fils de la riche Mme Castel, entraînant dans la danse la gracieuse Gina, la nièce de la belle Adoréah. La beauté et l‘extravagance de cette dernière étaient, disait-on, sans rivales; elle était la maîtresse déclarée du richissime docteur F… vieux et père et grand-père d‘une nombreuse famille. 
      Parmi la foule, Pierre avait reconnu plusieurs des commis de son magasin. Ceux-là n‘avaient à leurs bras que des beautés de second ordre, mais qui, malgré tout, s‘entendaient parfaitement à dépouiller ces pauvres diables du gain de la semaine. 
      Comme je l‘ai dit, Pierre Saulvé avait quarante-deux ans, mais ses cheveux et sa barbe, d‘un noir de jais, ses dents blanches, ses grands yeux noirs et ses lèvres rouges faisaient de lui un fort joli garçon, capable bien certainement d‘inspirer une passion. Il était grand, gros, aux larges épaules, mais sa haute taille était empreinte d‘une certaine dignité, d‘une élégance qui faisaient deviner en lui l‘homme bien élevé, l‘homme habitué à la haute société. 
      Jusqu‘à présent, Pierre, dans la vie calme qu‘il menait aux Magnolias, près d‘une femme qu‘il aimait plutôt comme une tendre sœur, ne s‘était jamais douté des passions violentes qui remplissaient son cœur. Il avait obtenu Hermine sans objection, il n‘avait eu à lutter contre aucune opposition, et sa confiance en cette douce créature était telle qu‘il n‘avait jamais soupçonné jusqu‘à quel point pouvaient l‘entraîner ses passions et surtout sa jalousie. 
      Ainsi que je l‘ai dit, Pierre, appuyé à la colonne, continuait à observer ce spectacle si nouveau pour lui; mais, disons à sa louange que, plusieurs fois déjà, il avait regardé à sa montre et cherché James Nelson du regard. 
      —J‘ai assez de tout cela, s‘était-il dit plus d‘une fois; il est temps de partir. 
      Mais voilà qu‘une nouvelle contredanse vient de se former tout près de l‘endroit où il se cache et un éclat de rire gai, frais, musical, sans pareil se fait entendre à ses côtés et le force, malgré lui, à lever la tête. Et Pierre reste interdit, fasciné, magnétisé, en face de l‘adorable créature qui vient de prendre place dans le quadrille, seulement à quelques pas de lui. Il regarde…regarde encore. 
      —Oh! non! non! se dit-il, ce ne peut-être une créature humaine qui soit ainsi belle!… C‘est sans doute un sylphe, une nymphe, peut-être une déesse échappée de l‘Olympe. 
      Il n‘osa dire un ange. 
      Pierre, l‘œil dilaté par l‘admiration et la surprise, de plus en plus fasciné, regarde la petite créature qui, du coin de l‘œil, ne perd pas un seul de ses mouvements. 
      Elle est toute petite, toute mignonne… pas plus grande, bien certainement, qu‘une enfant de douze ans; mais en contemplant la perfection et la symétrie de son corps, on devine qu‘elle doit être plus âgée. Certes, ce petit corps pourrait servir de modèle à un peintre ou à un sculpteur, car il réunit en lui a grâce et la perfection de formes que l‘artiste rencontre rarement. 
      Et avec cela quel naturel, quelle suavité, quelle grâce adorable dans tous ses mouvements! Elle est habillée d‘une robe de gaze d‘un vert pâle aux reflets argentés. Son corsage, très décolleté, laisse à découvert sa poitrine, ses épaules et ses bras que l‘on croirait recouverts d‘un satin rosé. Une guirlande de feuilles descend sur l‘épaule droite et vient attacher au côté gauche de l‘enfant un bouquet de lys d‘eau. Il est impossible de décrire le visage de cette ondine, de cette petite fée que Pierre regarde avec une admiration qui touche à la extase. Certes, en l‘examinant, personne ne se douterait qu‘une seule goutte de sang noir coule dans ses veines. Sa peau a la blancheur de l‘albâtre à laquelle se mêlent de légères teintes rosées. Sa bouche, petite, rouge et gracieuse, s‘entr‘ouvre souvent pour laisser échapper ce rire charmant et enfantin qui vient d‘attirer l‘attention de Pierre Saulvé; et quand elle rit, la charmante créature laisse voir deux rangs de petites dents perlées. Mais ses yeux! deux diamants noirs, deux yeux veloutés qui forment un étrange contraste avec la longue chevelure dorée de l‘enfant. Cette chevelure que Violetta laisse toujours ballante sur ses épaules descend jusqu‘à ses talons. Ces cheveux aux rayons d‘or sont retenus ce soir autour du front de la jeune fille par une ferronnière d‘émeraudes à l‘agrafe de laquelle se mêlent plusieurs gros diamants. Un collier pareil orne son cou et des bracelets, aussi d‘émeraudes et de diamants, surmontent ses petites mains dégantées. 
      —Elles sont trop jolies, trop mignonnes pour les cacher, a dit Violetta. 
      Les yeux de Pierre dévorent la petite houri, et dans cette muette contemplation il oublie Hermine et ses enfants. Il est fou, il oublie tout. Il ne voit que Violetta au milieu de cette foule; la seule musique qu‘il écoute avec ravissement est celle de son rire charmant. Il se sent pris d‘une sorte de frénésie, du désir d‘emporter dans ses bras cette adorable créature, de la dévorer de baisers et même de morsures! Le long regard qu‘elle attache sur lui, par instants, fait courir un étrange frisson dans tout son corps. Il ne se connaît plus lui-même, il se sent subjugué, aveuglé, attiré par cette enfant qui, comme le serpent magnétise le pauvre oiseau affolé, magnétise cet homme dont le regard la dévore. 
      La contredanse terminée, la jolie petite Violetta, sans s‘occuper de son danseur, lui tourne le dos et vient s‘asseoir dans un grand fauteuil adossé à la colonne à laquelle Pierre est toujours appuyé. Elle l‘a remarqué bien certainement, et elle a observé les trois gros boutons de diamant qui étincellent sur le jabot de sa fine chemise de batiste et aussi l‘énorme solitaire qui orne le petit doigt du marchand. 
      Violetta n‘est pas la seule qui ait observé l‘admiration dont elle est l‘objet. Pendant la contredanse, une vieille mulâtresse aux traits pleins de cupidité, au madras haut et empesé s‘est approchée de la jeune fille et lui a dit à l‘oreille: 
      —Attention, petite! cette homme qui te regarde comme s‘il veut te manger est Pierre Saulvé, le millionnaire, le propriétaire du grand magasin de la rue Royale; tu sais… Attention, ma Miette! 
      Cette femme était la tante de Violetta, une quarteronne qui avait fait parler d‘elle autrefois. A la mort de sa sœur, elle avait recueilli la petite beauté et nous savons ce qu‘elle en a fait. 
      A ce nom de Pierre Saulvé, Violetta aperçut dans le prisme de son imagination les satins, les velours, les rubans, les dentelles qu‘elle avait si souvent admirés dans les vitrines du grand magasin de la rue Royale et un sourire de triomphe se dessina sur ses lèvres entr‘ouvertes. 
      Violetta, avec toute la grâce et la câlinerie d‘une jeune chatte, se tenait toute recoquillée dans le grand fauteuil dont elle occupait une bien petite place et où quatre comme elle se seraient facilement cachées. De sa petite main, couverte de bagues, elle agitait son éventail de satin vert aux paillettes d‘argent, et son grand œil, fixé sur Pierre Saulvé, semblait dire: 
      —Viens! Mais viens donc! 
      Et notre marchand qui, jamais encore, n‘avait été en semblable compagnie; qui, jusqu‘à présent, n‘avait fréquenté que des femmes bien élevées, des femmes appartenant à la plus haute société, ne sauvait comment s‘y prendre pour aborder la petite femme dont l‘ œil ardent et les mouvements d‘impatience répétaient: 
      —Viens! mais viens donc! 
      Enfin, vaincu par ce regard auquel se mêlait maintenant le plus charmant des sourires, Pierre, apercevant un petit mouchoir de batiste garni de dentelles que la coquette venait de jeter à ses pieds, s‘avança avec une timidité comique dans un homme de cet âge, et, ramassant le mouchoir: 
      —Mademoiselle, dit-il, est-ce à vous? 
      Elle se retourna, le regarda un instant de la tête aux pieds comme si elle eût voulu prendre sa mesure, et dit avec un petit air insolent qui allait à ravir à sa physionomie mutine: 
      —Il est temps, vrai! je croyais que vous n‘oseriez jamais m‘aborder. 
      Etourdi, étonné en entendant de telles paroles, Pierre ne savait comment y répondre, quand la petite beauté, en éclatant de rire, lui avoua qu‘elle l‘avait remarqué et avait fait tout ce manège pour l‘appeler à ses côtés. C‘était hardi, impertinent même, mais la petite coquette était si jolie, si fascinatrice que Pierre n‘osa trouver à redire à la moindre de ses actions. Il la trouva au contraire d‘une franchise adorable.


CHAPITRE III.

      —Dansez-vous, monsieur? demanda-t-elle. 
      —Voilà bien quinze ans que je n‘ai dansé, répondit-il. 
      Et il se souvint que c‘était le soir de son mariage qu‘il avait dansé sa dernière contredanse avec Hermine. Pauvre Hermine! son souvenir, comme tout autre souvenir d‘amour et d‘honneur, n‘eut que la durée de l‘éclair. En cet instant, Pierre Saulvé était l‘esclave de Violetta la quarteronne. 
      —Eh bien! venez, dit-elle, et si vous avez oublié je vous montrerai. 
      Et elle l‘entraîna au milieu des quadrilles qui se formaient. Une expression de triomphe se lisait dans les yeux noirs de l‘enfant. Certes, en cet instant Pierre Saulvé avait oublié jusqu‘à l‘existence de James Nelson, mais celui-ci le voyait et riait sous cape. L‘Américain était venu au bal des quarteronnes pour s‘amuser et il s‘amusait…pas comme Pierre par exemple. Son flegme américain était sa sauve-garde contre les avances et les œillades des demoiselles Rosalba, Zulma, Justina, Alexandra, que sais-je? 
      —Un petit souper terminera la flirtation, se dit-il. Demain, ce sera adieu à la Nouvelle-Orléans et adieu aux quarteronnes. 
      En cet instant, il dansait avec une jeune fille assez brune, mais aux yeux noirs, aux dents blanches, et à la taille fine et gracieuse. Il se mit à la questionner sur la compagne de Pierre Saulvé. 
      —C‘est Violetta, ou plutôt La Miette, comme nous l‘appelons toutes, répondit Mlle Dinah, et c‘est la petite créature la plus dangereuse que je connaisse. Je plains votre ami s‘il se laisse prendre dans ses filets. 
      —Est-elle établie? 
      —Oh! non! dit Dinah, pas encore…elle est trop jeune! songez-y donc! elle n‘a pas dix-sept ans. Elle reste avec sa tante, la vieille Aspasie, une coquine capable de tout. Jeune comme vous voyez Violetta, elle a eu déjà, à ma connaissance, beaucoup d‘amis. 
      —Il faut bien faire aller notre pauvre ménage, dit la tante Aspasie, et, tout en faisant aller le ménage, la vieille sorcière attend qu‘un millionnaire se présente pour choisir l‘entreteneur de sa nièce, et il faudra que celui-là fasse grandement les choses, soyez-en sûr! Vous voyez les bijoux que porte Violetta, ce soir? Ils représentent une petite fortune, ils lui ont été donnés en paiement de ses gentillesses par un jeune milord anglais en voyage. Un planteur de la paroisse St. Jacques a donné à Aspasie trois mille piastres pour admirer de près les beaux yeux de sa nièce, et ainsi de suite; ce sont de terribles goulupias que ces deux femmes et je plains celui qui sera leur victime. A propos, monsieur, votre ami est-il bien riche? 
      James Nelson ne répondit point à cette question; en écoutant Dinah, un profond remords lui montait au cœur. Sa visite du matin lui revint à la pensée: il revit, au milieu de ses souvenirs, cette jeune femme, si douce, si pure, si aimante, ces beaux enfants, cet intérieur des Magnolias si calme, si charmant, cet intérieur qu‘il avait tant admiré et envié quelques heures auparavant, et il eut peur. 
      —Oh! mon Dieu! se dit-il, pourquoi l‘ai-je mené dans ce trou infernal? S‘il arrivait malheur à cette famille, je ne m‘en consolerais jamais. 
      Mais, au bout d‘un instant, revenant à son flegme américain, il haussa les épaules en se disant: 
      —Tant pis pour lui, après tout. Il est d‘âge à savoir se conduire et à ne pas se laisser prendre comme un imbécile dans la toile de cette petite araignée verte. 
      Et comme la contredanse finissait, James Nelson, après avoir invité Mlle Dinah à souper en tête-à-tête avec lui, dans un des nombreux cabinets de l‘établissement, la ramena à sa place et ne s‘occupa plus de Pierre Saulvé qui, de son côté, l‘avait bien certainement oublié. 
      Comme je l‘ai dit, la contredanse était terminée, et Pierre, au lieu d‘imiter l‘exemple de James Nelson et de ramener sa danseuse à sa place, prit entre ses mains la main de Violetta, une main si petite qu‘il pouvait la cacher entre deux de ses doigts, et, la passant sous son bras, il se promena dans la salle avec la petite sirène. 
      C‘était un étrange contraste qui attirait plus d‘un regard: lui, grand, gros, brun, à l‘air grave et hautain, et elle, petite, mignonne, blonde et gaie, croisant ses deux petites mains sur le bras qui la soutenait, et se soulevant par instants sur la pointe de ses mignonnes pantoufles de satin vert pour faire arriver à son oreille les mots qu‘elle réservait pour lui seul. 
      Pendant un moment où, en lui parlant, il avait dit mademoiselle, elle avait allongé sa bouche gracieuse en une moue boudeuse et lui avait dit: 
      —Je déteste qu‘on m‘appelle mademoiselle…ne m‘appelez plus ainsi, je vous en prie! C‘est vraiment trop cérémonieux. Je ne suis, au bout du compte, qu‘une petite fille. 
      —Et comment faut-il que je vous appelle? 
      —Violetta, si vous aimez ce nom…mais non! appelez-moi plutôt Miette…c‘est de ce nom que me nomment mes amis. 
      —Miette! Quel singulier sobriquet! et d‘où vous vient-il, mademoiselle? 
      —Encore! fit-elle en frappant du pied; sachez qu‘on ne me désobéit pas impunément; ne vous ai-je pas défendu de m‘appeler mademoiselle? 
      Il se mit à rire de ce courroux charmant. 
      —Eh bien, charmante Violetta, dit-il, voulez-vous me dire pourquoi l‘on vous appelle La Miette? 
      —Regardez-moi, dit-elle en riant; ne suis-je pas une miette de l‘humanité? 
      Et son rire si musical, si charmant, ensorcelait de plus en plus notre amoureux. 
      Tout à coup, Mlle Miette s‘écria sans préambule: 
      —J‘ai faim! j‘ai soif! 
      C‘était un ordre, et Pierre le comprit. 
      Tout au bout de l‘immense salle, il se trouvait un long comptoir où se vendaient des oranges, des pommes, des gâteaux, des bonbons, et aussi du sirop, de la limonade, de la bière et même du whisky; comme nous le voyons, il y en avait pour tous les goûts. Plusieurs fois, pendant la soirée, Pierre avait observé que les commis de son magasin avaient conduit leurs conquêtes à ce comptoir pour les régaler et les désaltérer. 
      Nullement au fait des usages de la société où il se trouvait pour la première fois, notre marchand, tout naturellement, conduisit sa petite compagne à ce comptoir et lui demanda ce qu‘elle désirait. 
      Avec un geste d‘horreur, elle arracha son bras de celui de son cavalier et lui demanda d‘une voix tremblante de colère et avec des yeux brillants d‘indignation s‘il avait l‘intention de l‘insulter. 
      —Vous insulter! s‘écria le pauvre amoureux, qu‘ai-je fait pour qu‘une pensée semblable ait pu vous venir? 
      Mais elle, avec toute la dignité dont pouvait s‘imprégner sa petite taille, avec la hauteur et la fureur d‘une reine outragée, lui tourna le dos en lui lançant à la face, comme un dernier adieu, ces mots: 
      —Vile canaille! vieux Harpagon, va! 
      Dans toute autre lieu, de toute autre femme, ces mots auraient suffi pour désillusionner notre amoureux; mais Pierre était sous le charme de la sirène, il était fou, ensorcelé, et se mit à la suivre pour obtenir le mot de l‘énigme ou plutôt de la scène qui venait d‘avoir lieu et dont Mlle Violetta s‘était bien promis de tirer parti. 
      Un éclat de rire à ses côtés l‘arrêta tout court et, à sa grande contrariété, il se trouva en présence d‘un individu qu‘il avait quelquefois rencontré dans le monde, et qui, profitant de l‘occasion, lui mit familièrement une main sur l‘épaule: 
      —Parions, M. Saulvé, dit-il, parions que c‘est la première fois que vous venez ici. 
      —En effet, répondit Pierre, c‘est mon coup d‘essai. 
      —Et pour votre coup d‘essai, vous avez fait un coup de mazette, voilà tout. 
      —Expliquez-vous. 
      —Ce comptoir, continua l‘officieux personnage, est seulement pour la basse classe, car comme nous la couleur a son aristocratie. On vend ici un verre de bière ou de limonade, une orange, un gâteau, au prix d‘un picaillon. Et vous avez osé offrir de ces choses à l‘une des reines de l‘aristocratie. Allons donc! je ne suis nullement surpris de sa colère. Mais, il en est temps encore, allez réparer votre erreur et soyez bien certain que, dans le fond de son petit cœur, et malgré les grands airs qu‘elle se donne, Mlle Violetta brûle de vous pardonner. 
      —Mais que faut-il faire? demanda Saulvé. 
      —Courez lui offrir un petit souper fin, dans un cabinet particulier, et, surtout, ayez soin de laisser tomber dans sa tasse de café ce beau solitaire que vous portez au doigt. Ah! mon cher monsieur, il coûte de venir ici, et vous auriez dû le savoir. 
      Pierre lui répondit par un mouvement d‘épaules qui voulait dire: 
      —Qu‘importent quelques piastres de plus ou de moins? 
      Et apercevant Violetta, qui s‘était de nouveau réfugiée dans le grand fauteuil, il courut vers elle. Elle détourna la tête en allongeant la lèvre dans une petite moue boudeuse qui la rendait plus jolie encore. 
      —Violetta! dit-il en essayant de lui prendre la main. 
      Elle le regarda un instant de ses grands yeux encore étincelants de colère. Alors, pliant le genou devant elle, il lui avoua (ce qu‘elle savait parfaitement du reste) que c‘était la première fois qu‘il venait aux bals du mercredi et confessa, en lui demandant pardon, l‘erreur qu‘il avait commise. Il acheva en la priant de lui permettre de lui offrir à souper. 
      Elle le regarda un moment en silence, puis éclatant de rire: 
      —Allons, je vous pardonne, dit-elle; mais avouez que c‘était drôle, insultant même, de m‘avoir amenée, moi Violetta, au comptoir où boivent et mangent des femmes de la couleur de l‘as de pique. On devrait chasser ces vermines d‘ici et jeter cet affreux comptoir par la fenêtre. 
      Ne croyons pas, d‘après le dire de Mlle Miette, que les négresses fussent reçues aux bals de la rue Bourbon; bien certainement non! mais les mulâtresses les plus brunes y étaient invitées et c‘était leur vue qui donnait sur les nerfs de la petite quarteronne.


CHAPITRE IV.

      —Oui, j‘accepte votre souper, reprit-elle, mais à la condition que rien n‘y manquera. Je vous avertis que je suis la gourmandise en personne. Et, comme dit tante Pasie, c‘est là mon moindre défaut. Surtout que je meurs de faim! 
      Tout à coup, l‘enfant, contractant ses épaules dans un mouvement gracieux, s‘écria: 
      Mon Dieu! qu‘il fait froid, ce soir! je gèle. 
      —Cette salle est si grande! répondit Saulvé; mais, vous devez avoir quelque part un manteau, un châle…où faut-il aller les chercher? 
      —Je n‘ai rien porté. 
      —Quelle imprudence! s‘écria-t-il; mais dites-moi, où demeurez-vous? ma voiture est en bas, et j‘irai, en quelques minutes, vous chercher un vêtement chaud. 
      —C‘est inutile, dit-elle, tante Pasie est ici, elle a les clefs, et personne ne vous ouvrirait. 
      —Ne pourrais-je acheter un manteau de l‘une des personnes présentes? 
      Elle fronça le sourcil et se mordit la lèvre de dépit. Au bout d‘un moment, elle s‘écria: 
      —Ah! ça pour qui me prenez-vous donc, M. Pierre Saulvé? Supposez-vous que je m‘envelopperais d‘un manteau qui aurait servi à une autre? 
      —Alors, dit-il, la seule chance qui nous reste est de faire allumer un bon feu dans un cabinet et d‘aller y attendre le souper. 
      —Il y a encore là une objection, dit-elle, les cabinets particuliers n‘ont point de cheminées. On s‘y réchauffe…comme on peut. 
      Et à cette odieuse plaisanterie, elle éclata de rire en répétant alternativement: 
      —J‘ai faim! j‘ai froid! 
      Pierre ne savait que faire. Dans tout autre lieu, il aurait enveloppé la petite fée de son manteau, mais ici, c‘était impossible. 
      L‘enfant, malgré son rire, semblait souffrir réellement; elle grelottait dans le grand fauteuil où elle s‘était réfugiée. Ses épaules nues tremblaient et, en pressant ses mains dans les siennes, Pierre s‘aperçut qu‘elles étaient glacées, 
      —Oh! que faire? que faire? disait Saulvé, fou d‘inquiétude. 
      —Ce ne sera rien, dit-elle, allez au plus vite commander le souper et ordonnez un punch brûlant: cela me réchauffera. Allez, je vous attendrai ici. 
      Comme il arrive souvent lorsque la passion se développe tard, Pierre avait entièrement perdu la raison et n‘avait plus la force de raisonner avec lui-même. Les yeux noirs de cette merveilleuse enfant le brûlaient et chassaient de son cœur toute pensée calme et honnête. 
      Quelques mois auparavant, une maison de New York avait envoyé à Pierre Saulvé, comme échantillon et avec la promesse de le reprendre, un magnifique cachemire dont le plus bas prix devait être de deux mille piastres. Ce châle, à fond blanc, rehaussé par de larges palmes vertes et rouges auxquelles se mêlait un filet d‘or entouré d‘une épaisse frange blanche et or, avait été vivement admiré par les dames de la Nouvelle-Orléans, mais, pas une d‘elles n‘avait eu l‘idée de l‘acheter et la pensée de l‘offrir à Hermine ne s‘était certes pas présentée à Pierre. Et même qu‘il l‘eût fait, la jeune mère eut, bien certainement, refusé un présent aussi extravagant. Et pourtant, c‘était ce cachemire, ce châle de deux mille piastres que Pierre Saulvé se disposait à présenter à Violetta la quarteronne. 
      La voiture était à la porte, et il avait une double clef du magasin dans sa poche; il descendit donc dans la rue, passa au bureau qui se trouvait au rez-de-chaussée et y demanda un cabinet particulier pour lequel on lui fit payer dix piastres. Au lieu de s‘adresser au restaurant qui, comme le bureau, se trouvait au rez-de-chaussée de la salle de bal, il se fit d‘abord conduire chez Baptiste, le restaurateur le plus coûteux et le plus en vogue de la Nouvelle-Orléans, et, malgré l‘heure avancée, réussit à faire préparer le souper le plus fin et le plus succulent qui fût jamais sorti des fourneaux du nouveau Vatel. Il ordonna de plus à Baptiste de faire servir dans la porcelaine la plus riche. Nous pensons bien qu‘il n‘oublia pas le punch. 
      De chez Baptiste, il se rendit à son magasin, en face duquel un gardien, un homme de la police, marchait à grands pas sur la banquette. 
      Pierre n‘eut pas de peine à se faire reconnaître de cet homme; il entra donc tranquillement au magasin, en alluma une des lampes et alla au tiroir où était le cachemire. Il le retira de sa boîte de bois des Indes et le jeta sur son bras. 
      En certainement moins d‘une demi-heure, sa besogne était terminée, et il reparut dans la salle de bal où il retrouva Violetta à moitié endormie dans son fauteuil. Inutile de dire que, pendant l‘absence de Pierre, elle s‘était réchauffée en dansant et en se promenant avec plusieurs de ses adorateurs, et elle n‘avait pas manqué d‘aller causer avec la tante Pasie et Octavia et de leur faire part de l‘invitation qu‘elle avait reçue. 
      —Tu viendras souper avec nous, Tavia, toi et ton juge, avait dit La Miette. 
      Et Octavia, aussi bien que la tante Aspasie, avait parlé à l‘enfant de l‘immense fortune de son nouvel adorateur et avait ajouté: 
      —Fais tout ce que tu pourras pour lui faire perdre la tête, Miette. 
      —C‘est déjà fait! avait répondu la petite fée en faisant une pirouette. 
      —Oui, continua Octavia, c‘est l‘amoureux qu‘il te faut. Quel dommage qu‘il soit marié. 
      —M‘en fiche pas mal! avait répondu Mlle Violetta. 
      Et elle acheva cette gracieuse allocution par le refrain d‘une chanson nègre fort en vogue parmi les demoiselles de couleur, et qu‘elle arrangea à son gré:

Se femme dit non!
Mouin mo dis oui!
C‘est li mo lé!
C‘est li ma prends!
      Qu moment où Pierre mit le pied dans la salle, Violetta, qui le guettait du coin de l‘œil, l‘aperçut et courut reprendre sa place dans le fauteuil où elle fit semblant de dormir. 
      —Me voilà! dit notre amoureux; tout est commandé et dans une heure tout sera prêt. Avez-vous toujours froid, Mlle Violetta? 
      —Je gèle, répondit-elle en affectant un léger frisson. A propos, avez-vous commandé le punch? 
      —Oui, mais j‘ai fait mieux encore, je suis allé jusqu‘à mon magasin pour vous chercher un vêtement chaud, et j‘ai pensé que ce châle… 
      —Vraiment! s‘écria-t-elle en se soulevant dans son fauteuil; toute cette peine pour moi! Ah! mais…vous êtes adorable, M. Pierre! 
      —Ah! vous connaissez mon nom? 
      Et tout en parlant, la main de l‘amoureux déplait le cachemire dont il enveloppa les épaules de l‘enfant. 
      Le cri de surprise et d‘admiration qu‘elle jeta appela autour d‘elle plusieurs de ses amies, Gina et Octavia parmi les autres. Nous savons que la maîtresse du juge D….. se connaissait en objets de prix, et, de plus, elle avait souvent admiré le magnifique cachemire dans la vitrine du magasin donnant sur la rue. Elle l‘avait même demandé au juge, qui le lui avait promis…pour plus tard. Aussi, ce fut avec une bonne dose d‘envie et de jalousie qu‘elle apprit à Violetta la valeur du présent qu‘elle venait de recevoir. 
      —La boîte de ce cachemire sera portée chez vous demain, dit Pierre. 
      Sans l‘écouter, La Miette répétait: 
      —Deux mille piastres! un châle de deux mille piastres! Pour moi! Que vous êtes généreux! que je vous aime! 
      Et voyant l‘air radieux de Pierre, elle dit à demi-voix, pour n‘être entendue que d‘Octavia: 
      —Il faudra en rabattre, mon vieux! 
      Et à haute voix: 
      —Deux mille piastres! Ah! ça oui! 
      —A propos, dit-elle, j‘ai invité du monde à souper avec nous. 
      —Et pourquoi? demande-t-il: je me faisais une si grande fête de ce tête-à-tête! J‘ai tant de choses à vous dire. 
      —Eh bien! vous me les direz une autre fois. J‘espère bien que ce ne sera pas la dernière fois que nous souperons ensemble… Du reste, vous connaissez le proverbe: Plus est de fous, plus on rit… Et j‘aime à rire, moi! 
      —Et qui avez-vous invité? 
      —Octavia et le juge D…… Vous connaissez le juge? 
      —Alfred? c‘est un camarade de collège. 
      —Alors vous serez en pays de connaissance; tant mieux! 
      Pierre Saulvé avait entendu parler d‘Octavia la quarteronne; il savait qu‘elle était la maîtresse du jeune juge et qu‘elle lui coûtait les yeux de la tête. Comme il l‘avait dit à Violetta, il aurait préféré un tête-à-tête, mais il s‘apercevait déjà qu‘il était bien difficile de résister à ce petit tyran de dix-sept ans; aussi courut-il réitérer l‘invitation au juge et à Octavia, et ils entrèrent tous les quatre ensemble au numéro onze. 
      Les deux quarteronnes jetèrent un cri d‘admiration à la vue de la table que venaient de dresser Baptiste et ses aides. Tout ce qu‘il avait été possible de se procurer à une heure aussi avancée était la, sur cette table où quatre couverts seulement avaient été mis. Les deux femmes se trouvèrent placées vis-à-vis l‘une de l‘autre et de cette façon étaient chacune entre les deux cavaliers qui les servaient alternativement. 
      Les viandes les plus succulentes, les gibiers les plus fins, du poisson, des huîtres, des galantines, des salades étaient servis dans la porcelaine la plus riche et chaque plat reposait sur un réchaud d‘argent, tandis que des fleurs rares, des fruits, des gâteaux, des bonbons scintillaient dans des corbeilles de cristal et de filigrane. Des gobelets de formes différentes entouraient chaque couvert et, sur une petite table, à portée de la main de Pierre, on voyait une douzaine de bouteilles aux goulots de formes et de couleurs différentes. 
      —J‘ai tout fait mettre sur la table, dit Pierre, afin de ne pas être dérangés par les domestiques; seulement, Mlle Violetta, lorsque vous voudrez le punch, vous sonnerez. 
      Et il plaça une sonnette d‘argent à côté de la petite quarteronne. 
      A voir cette table étincelante d‘une magnifique argenterie, servie dans le dernier goût; à voir ces deux hommes, appartenant à la plus haute aristocratie de la Nouvelle-Orléans: l‘un marié, père de famille, jouissant de la considération générale d‘un large cercle d‘amis, l‘autre appartenant à l‘une des familles les plus distinguées de la Louisiane et venant d‘être élevé au poste de juge de la cour suprême, et ces femmes si belles, dans leur beauté différente: Violetta, petite, mignonne, à l‘air si pur, si innocent, adorable sous son costume d‘ondine; Octavia, grande, brune, majestueuse, habillée de noir, les bras, le cou, les cheveux ornés de diamants magnifiques; à voir, dis-je, ces quatre personnes, qui eût pu se douter de la dégradation de ces femmes, de l‘oubli de tout honneur, de toute dignité chez ces deux hommes? 


CHAPITRE V.

      Au lieu de prendre sa place à table comme venaient de le faire les trois autres convives, Violetta se mit à pirouetter autour de la table, saisissant un gâteau ou un bonbon du bout de ses doigts mignons, croquant le céleri et les radis, approchant ses petites narines roses des plats qu‘elle ne connaissait pas, goûtant à tout, examinant tout. En plusieurs fois, Octavia lui avait dit avec une certaine impatience: 
      —Miette, assis-toi donc! 
      Mais elle ne se décida à s‘installer à la place qui lui avait été réservée seulement lorsqu‘elle eut terminé son inspection; et avant de s‘asseoir vis-à-vis d‘Octavia elle s‘avança les bras ouverts vers Saulvé et, lui prenant la tête entre ses mains, elle lui appliqua un vigoureux baiser sur les lèvres en disant: 
      —Je suis contente de vous, mon gros Pierre! Vrai! vous faites bien les choses. 
      Comme nous le voyons, Mlle Miette allait vite en besogne; du reste, elle n‘en était pas à son coup d‘essai et montrait de suite ce qu‘elle était: vulgaire, insolente et capable de tout faire pour de l‘argent. Mais ces inconséquences, ces vulgarités, manières de bas étage qui auraient dégoûté dans une autre femme, étaient accomplies par cette petite créature avec tant de grâce, tant de naturel, avec un son de voix si doux, si gai, qu‘elles excitaient seulement le rire. 
      Octavia savait se montrer digne et réservée lorsque l‘occasion l‘exigeait. Elle se contentait donc de manger en silence, laissant tout le babil à Violetta, qui s‘en acquittait à merveille. Mais Octavia buvait sec et avait la tête forte, ce que n‘avait pas Mlle Miette qui, malgré tout, avait un goût décidé pour le vin et les liqueurs. Ce soir-là, il lui passa par la cervelle le beau projet de tenir tête à sa compagne et lorsque le punch arriva elle était déjà aux trois quarts sous l‘influence du champagne et des autres vins. Le punch acheva l‘œuvre et, au deuxième verre de ce breuvage brûlant, la petite ondine serait tombée sous la table si Pierre ne l‘avait reçue dans ses bras. Octavia s‘empressa de donner l‘adresse de l‘enfant, Pierre l‘enveloppa soigneusement dans son châle et l‘emporta dans sa voiture. Quelques moments plus tard, il la remettait entre les mains de la tante Aspasie qui s‘empressa de la mettre au lit. 
      Deux incidents avaient eu lieu pendant ce souper. Vers le milieu du repas, Octavia avait échangé à voix basse quelques paroles avec le juge D….. et, se retournant vers Pierre, avec cette grâce inimitable des femmes de sa race: 
      —M. Pierre, avait-elle dit (à cette époque, et surtout parmi les gens de couleur, le nom de famille était rarement employé), le juge et moi recevons quelques amis à souper, demain; voulez-vous nous faire l‘honneur de vous joindre à eux? Et surtout, n‘oubliez pas de nous amener Violetta. 
      —Cela coule de source, s‘écria la petite beauté en caressant la barbe de son compagnon. 
      Pierre, oubliant en ce moment que ce lendemain était l‘anniversaire de la naissance de sa fille et qu‘il avait promis à Hermine d‘être présent à la petite fête qu‘elle devait donner à leur enfant, Pierre s‘inclina devant Octavia et lui promit tout ce qu‘elle voulut. 
      Passons au second incident: 
      Pierre, nous le savons, portait au petit doigt de la main gauche un énorme diamant qui lui avait bien coûté un millier de piastres. Nécessairement Violetta l‘avait remarqué. Pendant le souper, elle manifesta le désir de l‘examiner. Avec sa courtoisie habituelle, Pierre lui présenta la bague; elle l‘essaya à tous ses doigts l‘un après l‘autre, et voyant qu‘elle était trop large pour tous, elle la passa à son pouce et l‘y garda pendant tout le souper. Il est inutile de dire qu‘elle oublia de la rendre; et Pierre se serait bien gardé de la lui reprendre lorsqu‘il l‘emportait ivre-morte dans ses bras, et si l‘idée lui était venue d‘en parler le lendemain et de la réclamer, la petite coquine aurait répondu de l‘air le plus innocent du monde: 
      —Vrai! je ne sais ce que j‘en ai fait… j‘ai dû perdre. 
      Mais Saulvé ne réclama rien; il était trop grand, trop généreux pour cela. A tout prendre, son premier bal de la rue Bourbon ne l‘avait pas ruiné. Sans compter le souper et l‘entrée, il ne lui avait coûté que trois mille piastres. 
      Lorsque Pierre rentra chez lui, il était trois heures du matin; il trouva Hermine assise à côté du feu, allaitant son enfant. 
      —Est-il possible que tu ne sois pas couchée à cette heure? demanda-t-il en se penchant sur elle pour l‘embrasser. 
      —Oh! Pierre! s‘écria-t-elle, si tu savais comme j‘étais inquiète! C‘est la première fois que tu rentres aussi tard. Je m‘imaginais que tu t‘étais querellé…qu‘on t‘avait volé…assassiné…que sais-je? 
      —Folle! dit-il, en caressant le bébé qui s‘était éveillé et qui souriait à son père. 
      —Mais enfin, où étais-tu? insista Hermine. 
      —D‘abord, dit-il, j‘ai accompagné, comme tu le sais, James Nelson à l‘Opéra; et après la pièce, j‘ai cru de mon devoir d‘amener mon compagnon souper chez Baptiste. Une fois là, nous avons rencontré quelques gais amis, et nous nous sommes oubliés. Voilà tout. 
      —Eh, bien, dit la jeune femme, je serai charmée lorsque je saurai que M. James Nelson est retourné chez lui. S‘il doit rester longtemps à la Nouvelle-Orléans, je crains qu‘il ne fasse de toi un rôdeur de nuit, un franc mauvais sujet. 
      Le lendemain, lorsque la disparition de la bague fut remarquée, Pierre dit à sa femme que la pierre s‘en était détachée et qu‘il l‘avait laissée chez Rache pour être raccommodée. 
      Tout cela paraissait on ne peut plus naturel et la pauvre Hermine n‘eut pas l‘ombre d‘un soupçon. 
      Lorsque, après déjeuner, le marchand embrassa sa femme et ses enfants et se prépara à retourner au magasin, Hermine lui jeta les bras autour du cou en lui disant: 
      —N‘oublie pas que c‘est aujourd‘hui la fête de Marie: nous dînerons de bonne heure afin d‘être prêts pour le bal d‘enfants; tâche d‘être de retour pour trois heures, Pierre, et surtout n‘oublie pas la montre de Marie. 
      Il promit tout ce qu‘elle voulut, mais déjà il cherchait dans son esprit les moyens d‘éluder une partie de ces promesses. 
      Comme il en avait l‘habitude, il descendit de voiture à la porte de son magasin, vers dix heures à peu près. Du premier coup d‘œil, il aperçut quelque chose d‘inaccoutumé parmi les employés. Les uns fouillaient les tiroirs, les cartons, d‘autres bouleversaient les étagères et, du coin de l‘œil, Pierre apercevait sur un des comptoirs la boîte du cachemire, tout ouverte et vide. 
      Le premier commis vint à lui: 
      —M. Saulvé, dit-il, vous nous surprenez dans une grande confusion: nous venons de nous apercevoir de la perte du cachemire. Il a dû être volé, car la boîte est là. 
      Pierre fit un geste d‘impatience. 
      —C‘est beaucoup de bruit pour peu de chose, dit-il; j‘ai vendu ce châle, hier soir, tard. M. Simons, veuillez en faire porter la boîte dans ma voiture. J‘ai promis de l‘envoyer ce matin. 
      —Et à qui faut-il charger ce châle? demanda Simons, fort respectueusement, mais avec une insistance qui ennuyait Saulvé. 
      —Chargez-le à mon crédit, puisque j‘en ai reçu le paiement, dit-il avec une impatience mal contenue. 
      Comme nous devons le supposer, ce sujet de conversation ne plaisait guère au marchand. Le premier commis continua, sans avoir l‘air de s‘apercevoir de la mauvaise humeur de son patron: 
      —Et…combien avez-vous vendu ce châle, monsieur? 
      —Deux mille piastres. 
      Le jeune homme s‘inclina, il alla lui-même porter la boîte vide dans la voiture et passa au bureau du teneur de livres pour y faire les entrées nécessaires. Pierre ne resta que quelques instants au magasin; seulement le temps de passer à la caisse et de se bourrer les poches de billets de banque. 
      Dès qu‘il fut parti, les remarques commencèrent. 
      —Le patron avait l‘air tout chose, observa un des commis. 
      —Il paraissait joliment vexé de ce que l‘on se fût aperçu de la disparition du châle, ajouta un second. 
      —Pour sûr, il l‘a pris, puisqu‘il le dit lui-même, mais qu‘est-ce qu‘il en a fait? ajouta un troisième. 
      Et l‘on se rappela que, la veille, le patron avait invité James Nelson à dîner chez lui; qu‘ils avaient quitté le magasin à quatre heures et que, bien certainement, le patron n‘y était plus revenu. 
      —A quelle heure donc a-t-il pu vendre ce cachemire? 
      —Savez-vous comment que ça c‘est fait, messieurs? s‘écria à son tour un jeune garçon d‘une quinzaine d‘années, employé à faire les commissions du magasin et qui, la veille, avait vu Pierre au bal; je vas vous le dire: eh bien! le patron, il s‘est volé lui-même. Il est venu chercher le cachemire vers minuit; il a ouvert la porte avec sa clef…a pris le châle et, zist…il l‘a jeté sur les épaules de la petite quarteronne Violetta. Sur ma parole, en voyant ce châle dans lequel la petite gueuse se rengorgeait comme un paon qui fait la roue, j‘aurais juré reconnaître une figure de connaissance… Ah! ah! ah! le patron, il vous fait les choses grandement. Un cachemire de deux mille piastres à cette vermine! Elle ne se mouche pas du pied, la coquine! 
      —Grulow, dit le premier commis avec une certaine sévérité, vous feriez mieux de vous taire. Si le patron vous entendait, il pourrait bien vous mettre à la porte. 
      —Mais écoutez donc, M. Simons, est-ce qu‘il se cachait, c‘t‘homme-là? Il traînaillait ce bouchon de femme à son bras avec toutes sortes de saluts et de risettes, comme si ç‘avait été la reine d‘Angleterre! Un vieux!…un homme marié!… Fi donc! 
      —Et ce n‘est pas tout, ajouta un autre commis qui, comme Grulow, avait assisté au bal de la veille; j‘ai rencontré Baptiste sur l‘escalier, vous savez Baptiste, le fameux traiteur? En me voyant, il m‘a reconnu, et a cru que le patron m‘envoyait lui dire de se dépêcher, car il m‘a crié: 
      —Adam, vous pourrez dire à M. Saulvé que tout sera prêt dans dix minutes, au numéro onze; j‘y monte. 
      Et comme je me serais bien gardé de me mêler des affaires du patron, je suis resté sur l‘escalier pour voir défiler la procession des plats. Cristi! il y avait là de quoi nourrir une armée et dans le chic encore!… de vraies noces de Gamache! Rien, absolument rien n‘y manquait. Deux nègres suivaient courbés sous le poids des bouteilles de vin et de liqueur! Ah! je vous le dis: ç'a dû coûter fichument cher au patron. Si seulement, il nous avait abandonné les restes de ce festin royal! Nous en aurions eu pour le moins une semaine…mais pas de ça…toutes ces bonnes choses-là nous passent sous le nez et vont se faire avaler par des gueuses, des coquines de quarteronnes. 
      —Aurez-vous bientôt fini, Adam? demanda Simons avec impatience. 
      —Une minute encore, missié Simons. Ecoutez: quand, poussé par la curiosité, je me suis mis à rôder autour du numéro onze, il s‘y faisait un tapage à rendre sourd. Des rires, des chants, des claquements de verres, que sais-je? ajouta maître Adam. 
      —Ah! observa un des commis qui n‘avait encore rien dit, si Josué, le cocher du patron, voulait parler, il en aurait de belles à nous conter! 
      —Oui! mais le malheur est que Josué ne parle pas. Il est tout dévoué à son maître et se ferait tuer pour lui. 


Chapitres 6, 7, 8, 9, 10, 11 & 12

Retour au début

Retour à la Bibliothèque Tintamarre