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Chapitre 6 - Chapitre 7 - Chapitre
8 - Chapitre 9 - Chapitre 10 - Chapitre
11- Chapitre 12
CHAPITRE VI.
Et pendant ce temps, Pierre, après
avoir donné à Josué l’ordre d’amener la voiture à
l’écurie où on la remisait tous les jours, se rendit chez
Mme Hubert, la fleuriste à la mode, la seule qui, à cette
époque, possédât des camélias et des jasmins
de l’Inde; cette dernière fleur, si commune aujourd’hui, était
fort rare à cette époque et, grâce à son feuillage
d’un vert si velouté, à sa blancheur de satin, et surtout
à son parfum pénétrant, marchait l’égale du
camélia.
Pierre ordonna à la fleuriste
deux bouquets, un composé d’un jasmin de l’Inde entouré de
roses à demi ouvertes pour sa fille.
—C’est aujourd’hui sa fête, dit-il
à Mme Hubert.
—Vraiment! et quel âge a-t-elle,
la chère mignonne?
—Douze ans.
—Mon Dieu! comme ça pousse! comme
ça nous vieillit! Il me semble que c’est hier que j’ai
assisté à votre mariage, dans la cathédrale…et
c’est moi qui avais fourni tous les bouquets… A propos…et madame?
comment se porte-t-elle?
—Très bien, je vous remercie…
Mais il me faut un autre bouquet, Mme Hubert?
—Ah! pour madame, sans doute! Et comment
vous le faut-il, M. Pierre?
Il lui expliqua ce qu’il désirait:
c’était joli, mais coûteux: trois camélias de couleurs
différentes entourés de violettes.
—Les camélias se vendent bien
cher, M. Pierre, dit la fleuriste; cinq piastres la pièce.
—Et…en vendez-vous souvent à
ce prix-là?
—Il n’y en a pas pour les demandants.
Ça se vend comme les petits pâtés tout chauds. Mais
dans tout ça, je dois avouer qu’il y a quelque chose qui
me gigule. Ces belles fleurs, si rares, si jolies, si chères
vont toujours à ces coquines de quarteronnes. C’est comme
ça: ce sont ces misérables qui ont toujours le plus beau,
le plus rare, tandis que les honnêtes femmes se morfondent au
fond des maisons. Je trouve, moi, qu’on devrait chasser cette
vermine du pays, et j’aiderai si d’abord on consent à
fouetter toute cette engeance en place publique.
—Mais alors, Mme Hubert, dit Pierre
en riant, vous ne vendriez plus de camélias.
—Oh! que si! ces gueuses parties, les
hommes feraient comme vous et viendraient m’acheter des bouquets pour leurs
femmes, répondit la brave créature.
Saulvé ne releva point cette
remarque, se contentant de demander:
—Combien vous dois-je, madame?
—Voyons, dit-elle: quinze piastres pour
les trois camélias, trois pour les violettes et trois pour les roses.
Reste le jasmin, quatre piastres. En tout vingt-cinq piastres, M. Pierre.
Il lui mit deux billets de banque dans
la main et ajouta:
—Je viendrai chercher le bouquet de
ma fille à deux heures précises; quant à l’autre,
gardez-le-moi jusqu’à sept heures.
—Très bien et merci, M. Pierre!
mes compliments à madame, s’il vous plaît.
De chez la fleuriste, Saulvé se
rendit au grand magasin de bijoux de Rache, le célèbre
bijoutier dont la famille (ou plutôt les descendants) habite encore
la Nouvelle-Orléans. Disons à la louange du marchand,
que son premier achat fut la montre de sa fille; il la choisit petite,
charmante, au boiter d’émail tout orné de diamants;
il y fit ajouter une longue chaîne, quelques charmes et la mit
dans sa poche. Ensuite, il se fit montrer les porte-bouquet (à
cette époque, le porte-bouquet était de rigueur tout autant
que l’éventail) et en choisit un, petit, élégant,
proportionné à la main mignonne à laquelle il était
destiné, à la main de La Miette. Il paya ce joujou cinquante
piastres et alors, avec une certaine hésitation, demanda au bijoutier
de lui montrer ce qu’il avait de mieux en fait de bracelets.
—Vous arrivez au bon moment, répondit
M. Rache; je viens d’en recevoir quatre qui sont vraiment des
chefs-d’œuvre. Je me disais en les regardant que ce serait
vraiment dommage de voir d’aussi jolies choses aux bras de ces
satanées quarteronnes qui accaparent ce qu’il y a de mieux
dans cette ville. A peu d’exceptions, elles sont les seules qui
osent porter des bijoux de ce prix. Tenez, M. Saulvé, je méprise
ces femmes-là, mais je suis forcé d’avouer que,
sans elles, le commerce tomberait. Quant à moi, il me faut convenir
que, grâce aux folies qui se font pour ces gredines, je leur dois
ma fortune; il ne se passe pas un seul jour sans que l’un de ces
imbéciles qu’elles ont pris dans leurs filets ne vienne
ici acheter soit un collier, soit un bracelet, ou des pendants d’oreilles,
que sais-je! quelque folie, enfin! Ah! oui, des folies! Songez-y! vingt-cinq
mille piastres de diamants au juge D……. pour la belle Octavia… Une parure
de quinze mille à l’avocat Valery Alston, qui ne fait que
commencer sa carrière… Mais décidément la jolie
Dahlia méritait encore plus… elle est si différente des
autres. Et ce diadème de dix mille piastres que le vieux docteur
F… a acheté pour son Adoréah! Ah! que d’extravagances!
Tout en parlant, M. Rache avait posé
sur le comptoir deux paires de bracelets étincelants.
—C’est pour madame que vous le voulez,
n’est-ce pas? demanda-t-il. Ah! ça me fait plaisir de penser qu’au
moins un de ces bijoux ira orner le bras d’une honnête femme.
Saulvé écoutait le marchand
mais ne répondait rien; il examinait les bracelets et finit par
choisir un simple cercle d’or au travail merveilleux que fermait
une large agrafe de diamants.
—Vous avez bon goût, monsieur,
dit le joaillier; madame sera enchantée. C’est du meilleur style:
tout à fait comme il faut.
—Et quel est le prix de ce bijou? demanda
Pierre.
—Presque rien: seulement cinq cents
piastres.
Le fol amoureux ne dit rien: il compta
les cinq cents piastres demandées sans la moindre hésitation,
y ajouta les cinquante piastres du porte-bouquet, les cent cinquante
de la montre et quitta le magasin de bijoux, emportant ses achats dans
les grandes poches de son pardessus.
Il était près de midi
lorsqu’il reparut au magasin, où son premier soin fut d’enfermer
le bracelet et le porte-bouquet dans son bureau particulier et ensuite
d’envoyer un petit garçon à l’écurie pour prévenir
Josué de lui amener sa voiture.
Il y entra dès qu’elle fut arrivée
et se fit conduire chez un confiseur où il acheta un lot de bonbons
pour sa fille. De là, il alla au numéro 17 de la rue Dauphine,
chez la tante Aspasie. La vieille mulâtresse se présenta à
la portière et Pierre, après lui avoir remis la boîte
du cachemire, demanda à voir Violetta.
—Eh ben, non! sûr! répondit
la mégère en branlant la tête, mo dis non! Miette li
couchée… li malade… vous pas capable oir li avant asoir. Vous bourré
li si tant hier au soir qué li manqué crêver pendant
la nuitte. Li té gonflée comme in crapaud. —Quelle élégante
comparaison! se dit notre amoureux; mais il ne s’éloigna qu’après
avoir chargé la vieille mulâtresse de dire à Miette
qu’il viendrait la prendre à huit heures précises pour aller
chez Octavia.
Maintenant que quelques réflexions
nous soient permises: le lecteur doit s’étonner qu’un homme comme
Pierre Saulvé, un homme d’éducation, ayant toujours vécu
au milieu de la meilleure société, eût pu se laisser
prendre par la vulgarité, l’insolence, les manières hardies
de Mlle Violetta et de son entourage. Le dévergondage de l’enfant
dont tout le monde, aussi bien que les journaux, racontait toutes sortes
d’abominations, ses manières communes, indécentes même,
cette vieille tante si grossière dans son langage, la vue de cette
maison d’où suintaient la dégradation et la misère,
la misère malpropre et repoussante, tout enfin aurait dû faire
fuir tout autre amoureux que Pierre Saulvé. Mais je l’ai dit, Pierre
était fou: la beauté sans rivale de cette petite créature
avait eu sur lui l’effet d’un philtre qui avait enflammé et excité
son cerveau aussi bien que son cœur.
Aujourd’hui, le mari d’Hermine
passait avec raison pour être fort riche; il jouissait de l’estime,
de la considération générales et, avant lui, son
père avait été en possession des mêmes avantages.
Mais les anciens se souvenaient d’un petit bonhomme en guenilles,
une sorte de mendiant qui, une poêleà la main, faisait
frire des pommes de terre au coin des rues. Peu à peu, il avait
étendu son commerce et avait fini par ouvrir une espèce
de cabaret où il avait fait fortune, Dieu sait comment! Cet homme
était marié ou vivait avec une Espagnole qu’un beau
jour on trouva assassinée dans son lit. Nécessairement,
le mari fut accusé et arrêté, mais il sut prouver
un alibi et fut relâché, quoique l’opinion publique
fût contre lui. On les avait souvent vus se quereller; en différentes
circonstances, on avait entendu le mari menacer sa femme de la tuer
et de plus on le savait excessivement jaloux.
Ce cabaretier de bas étage se
nommait Pierre Saulvé comme notre héros, dont il était
le grand-père. Il eut le bon goût de faire donner de l’éducation
à ses enfants, qui en firent autant pour les leurs, si bien qu’aujourd’hui
le vieux cabaretier était oublié et que ses enfants et
petits-enfants s’alliaient aux meilleures familles de la Louisiane
et, grâce à l’immense fortune qu’ils possédaient,
se mêlaient à la haute aristocratie du pays.
Pierre Saulvé, le riche marchand
de la rue Royale, le propriétaire des Magnolias, le mari d’Hermine
Jourdan, passait avec raison pour un homme d’éducation, aux manières
excellentes; et pourtant… Il y a un vieux proverbe qui dit que "Bon chien
chasse de race" et, bien certainement, sans qu’il le soupçonnât
lui-même, tel était le cas avec Pierre Saulvé. Il était
vulgaire de nature, il aimait les grosses plaisanteries, relevait et riait
de toutes les congruités qui se commettait en sa présence,
se servait, même devant les femmes, des mots à double entente.
Quoiqu’il y eût une bibliothèque aux Magnolias, Pierre ne
lisait jamais, à moins que ce ne fût des romans dans le genre
de Paul de Kock, ou Rabelais et quelques autres ouvrages de ce genre. Il
aimait à aller entendre les grosses farces qui se jouaient quelquefois
au théâtre, et, il faut bien l’avouer, M. Saulvé n’était
en rien comparable au juge Alfred D….. et à Valery Alston, tous
deux nobles représentants de deux des plus anciennes familles de
l’aristocratie créole, tous deux pleins de distinction et d’instruction.
Hermine avait en elle une distinction
instinctive et ses manières étaient remplies d’une modestie
charmante; mais elle aimait trop Pierre pour trouver à redire à
ses moindres actions; tout en rougissant, elle riait de ses grossières
plaisanteries. Quant à la lecture, Hermine ne lisait guère
plus que son mari; elle était fort pieuse et aurait cru commettre
un péché mortel en ouvrant un roman.
Et voilà l’homme qui tout à
coup se trouve transporté de son calme intérieur au milieu
d’une atmosphère de gaîté et de vulgarité. Sans
s’en douter Pierre Saulvé était, de sa nature, libertin et
voluptueux. La vue d’une jolie femme avait, plus d’une fois, fait monter
à son cœur des désirs brûlants que sa tendresse pour
sa femme avait, jusqu’ici, assoupis. Et de plus, la jolie femme était
passée devant ses yeux et le moment d’après il n’y pensait
plus.
Mais voilà que tout à
coup, à demi étourdi déjà par la musique et
l’éclat des lumières, voilà qu’il se trouve en face
de Violetta la quarteronne, de cette petite sirène qui a déjà
tourné des têtes plus fortes que celle de Pierre Saulvé.
Certes, ce n’est pas de l’amour qu’il éprouve, c’est un désir
frénétique de possession, un désir d’enlever cette
enfant dans ses bras, de l’étouffer sous ses caresses, sous ses
baisers brûlants comme des morsures. Le toucher de cette peau fraîche
et satinée lui donne d’étranges frissons et un regard de
ces grands yeux noirs lui fait monter au cerveau des fluides plus enivrants
que celui du vin le plus subtil. Pierre se dit qu’à tout prix il
lui faut cette enfant, que sa possession est nécessaire à
son bonheur, et qu’aucun sacrifice, aucune dépense ne lui coûtera
pour assouvir sa passion furieuse. A partir de cet instant, Pierre Saulvé
est devenu l’esclave de Violetta la quarteronne.
CHAPITRE VII.
A trois heures moins un quart, Pierre
arrivait aux Magnolias où, comme nous le pensons bien, tout était
en confusion et en grands préparatifs.
—Tu vois que je suis ponctuel, dit Pierre
en embrassant sa femme qui était venue à sa rencontre jusqu’aux
premières marches de l’escalier.
Il est inutile de dire que Marie fut
enchantée de son présent et avec quelle gentillesse elle
remercia son père. Le bal d’enfants commença à quatre
heures, il devait durer jusqu’à dix heures. Après dîner,
Pierre dit à Hermine, avec une certaine hésitation:
—Ma chérie, je suis vraiment
désespéré, mais à six heures précises,
je serai forcé de retourner en ville.
—Au milieu du bal! Oh! Pierre, y penses-tu?
—J’y suis forcé, répondit-il,
et voilà que tu vas encore maudire ce pauvre James Nelson: car,
si je vous quitte, s’il me faut passer la nuit au magasin, c’est pour,
en compagnie du teneur de livres, préparer le compte des marchandises
que nous aurons à lui expédier demain. Il y en a là
pour au moins huit mille piastres, et, comme tu le vois, ma chère
Hermine, c’est un montant qui n’est ni à dédaigner ni à
négliger. Tu comprends cela, n’est-ce pas, ma chérie?
Hermine était raisonnable, elle
fit bien encore quelques objections pour la forme, mais finit par avouer
que, comme toujours, son mari avait raison et que les affaires devaient
passer avant les plaisirs.
Pierre avait fait sa toilette pour le
bal d’enfants et y avait porté une grande attention sachant
qu’il ne pourrait rien y changer avant la visite projetée.
Il se dit, en se regardant au miroir, qu’il avait fort bonne mine
et que son costume était irréprochable.
—Je n’aurai à y ajouter qu’une
paire de gants blancs, et à une boutonnière…des violettes,
se dit-il.
Il entra dans la salle où l’on
dansait, son chapeau à la main, embrassa ses enfants et affecta
de grands regrets d’être obligé de les quitter. Il serra sa
femme dans ses bras et lui promit de revenir dès que les comptes
seraient terminés.
—Et surtout, ajouta-t-il, couche-toi,
je serai peut-être retenu jusqu’au jour.
Il se mit en route et s’arrêta
d’abord au magasin pour y reprendre les bijoux qu’il y avait
laissés le matin; de là, il se rendit chez la fleuriste
qui arrangea le joli bouquet de camélias dans le mignon porte-bouquet,
et au haut de ce porte-bouquet Pierre lui-même agrafa le magnifique
bracelet.
—Comment trouvez-vous mon bouquet maintenant,
Mme Hubert? demanda-t-il en l’élevant pour le faire mieux admirer.
N’est-il pas superbe?
—Oh! oui! répondit sèchement
la brave femme.
Et lorsqu’il sortit, elle le suivit
du regard un moment et laissa échapper ces mots:
—Ah! gredin! misérable gueux!
tu ne vaux pas mieux que les autres.
Ensuite, Pierre se fit conduire chez
son tailleur où il brossa ses habits, se parfuma et acheva sa toilette
en glissant ses grosses mains dans d’élégants gants de peau
blanche.
Convaincu qu’il était élégamment
habillé, qu’il avait fort bonne mine, Pierre rentra dans sa voiture
et ordonna à Josué de le conduire au numéro 17 de
la rue Dauphine.
Ce Josué, aussi noir que l’as
de pique, pour nous servir de l’expression de Violetta, était une
sorte de machine ambulante, un automate qui obéissait à la
parole ou au moindre signe de son maître, sans même avoir l’air
de remarquer ce qu’il faisait et où il allait. Jamais il ne répondait
aux questions qu’on lui adressait. On aurait pu le croire sourd, muet et
aveugle. S’il fut étonné de l’apparence de la maison devant
laquelle il venait d’arrêter les magnifiques bais de son maître,
maître Josué n’en laissa rien paraître.
Cette demeure qu’habitait Violetta sous
l’aile protectrice de tante Pasie était une toute petite maison,
à l’aspect délabré, sans galeries, et dont les portes
s’ouvraient directement sur la rue, dont elles n’étaient séparées
que par un escalier branlant composé de trois marches. Cette maison,
qui n’avait après tout qu’un seul rez-de-chaussée, couronnée
d’un toit pointu, contenait quatre chambres, communiquant toutes les unes
avec les autres. En avant, faisant face à la rue, étaient
le salon et la chambre de Violetta; en arrière, celle de la tante
Pasie et la salle à manger. Et tout cela était meublé
avec une mesquinerie destinée à faire croire à une
grande pauvreté. La tante savait ce qu’elle faisait.
Dans le salon où Pierre venait
d’entrer se trouvaient un vieux sofa et quelques chaises en crin
noir rangés symétriquement autour d’un mur sur lequel
pendaient des lambeaux de tapisserie. Dans un coin, une toilette, comme
dans une chambre à coucher, laissait voir un désordre
qui n’avait rien d’élégant: un peigne, des
brosses, du savon, des morceaux de papier s’étalaient dans
les tiroirs à demi ouverts, tandis qu’un verre à
demi plein de limonade se dressait en face de la glace à côté
d’une orange dont le contenu avait été sucé.
Deux petites tables couvertes d’objets
de toutes sortes, deux magots en plâtre sur la cheminée, achevaient
l’ameublement de ce charmant réduit dont la porte et la fenêtre
étaient cachés sous des rideaux d’indienne couleur nankin
à guirlandes brunes et auxquels les trous ne manquaient point. Mais
il manquait bien certainement une chose à cet élégant
appartement: c’était la propreté.
Si Pierre éprouva un sentiment
de dégoût, il n’en fit rien paraître. Il prit
en s’inclinant le siège que la tante lui présentait
et s’assit silencieusement. La Miette n’était pas
prête, mais on entendait son pas dans la chambre voisine et sa
voix qui, en cet instant, répétait le refrain d’une
romance à la mode:
"Belle Aglaé, rappelez-vous sans cesse
Que les amants valent moin qu’un ami."
Elle entra tout à coup dans le
salon en courant comme une sorte d’ouragan et vint présenter ses
deux mains à Pierre. Sur son jeune et frais visage on n’apercevait
certainement aucun indice de l’orgie de la veille.
Miette était en costume de visite,
et certes ce riche costume formait un étrange contraste avec
la pauvreté de l’appartement. Une robe de velours vert
(le vert était la couleur favorite de Mlle Violetta) dessinait
gracieusement tous les contours voluptueux de ce corps d’enfant.
Le bas de la robe, le haut du corsage très monté, les
manches serrées au poignet, même les petites bottines de
satin vert, étaient tous garnis de magnifiques fourrures noires,
et un petit bonnet, une sorte de toque, au long gland d’or, en
fourrure noire, couvrait la tête blonde de la jeune fille et ajoutait
à son air mutin. Pour cette fois, notre petite Miette avait renoncé
à l’habitude de porter ses magnifiques cheveux d’or
tout ballants sur ses épaules: elle les avait simplement brossés
en arrière et en avait formé une énorme torsade
aussi grosse pour le moins que le bras de Pierre. Cette torsade descendait
jusqu’aux talons de l’enfant et le ruban de satin vert et
or qui l’attachait balayait le plancher. Ses jolies petites mains,
nues la veille, étaient ce soir gantées de blanc et Violetta
portait sur son bras gauche le cachemire que Pierre lui avait donné.
J’oubliais de dire qu’un fort parfum de violettes s’échappait
des vêtements et des cheveux de la petite quarteronne. Ce parfum
était celui qu’avait adopté Violetta, je dirai pourquoi
tout à l’heure.
Pierre la contempla un moment en silence
et une violente rougeur lui monta au front. Il éprouvait le même
malaise que la veille il avait éprouvé à la vue de
Violetta. Son cœur battait à lui briser la poitrine, ses yeux se
couvraient d’un voile et il se sentait trembler. Quelque chose qui ressemblait
à l’effet de l’ivresse s’emparait de toutes ses facultés
et lui montait au cerveau. Le besoin de la possession se faisait sentir
plus terrible et il pouvait à peine retenir l’élan qui l’entraînait
vers cette enfant avec le désir de la broyer entre ses bras et de
l’emporter dans quelque retraite où il pourrait tout à son
aise la dévorer de baisers et de caresses.
Elle le regardait…et vrai, en observant
ce sourire malin qui se dessinait sur sa lèvre rouge on eut cru
que Violetta devinait tout ce qu’éprouvait Pierre; du reste, nous
le savons, elle n’en était pas à son coup d’essai.
Elle lui posa une main sur l’épaule;
il frissonna au contact de cette petite main et, la prenant entre les siennes:
—Mademoiselle, dit-il en se levant,
j’ai cru… j’ai pensé que vous aimeriez ce bouquet…
—Oh! s’écria-t-elle, j’adore
les fleurs! et je vous remercie mille fois! Oh! les beaux camélias!
ils doivent avoir coûté une fortune… Et ces jolies violettes!
On dirait que vous avez deviné que la violette est ma fleur favorite;
c’est ma toquaille, comme dit tante Pasie.
Maintenant deux mots sur cette soi-disant
prédilection de Mlle Miette. Elle n’avait pas le plus petit
goût pour les fleurs, on n’en voyait jamais dans sa chambre…
et, quant à l’odeur de violettes qu’elle prétendait
préférer, c’était encore une affectation.
Du fond du cœur, elle préférait le patchouli, dont
le parfum est plus fort et se fait sentir de plus loin, et elle ne cachait
pas cette préférence dans ses tête-à-tête
avec tante Pasie. Mais Violetta était jalouse et, s’étant
aperçue combien le sentiment était admiré chez
quelques-unes de ses compagnes, elle ne voulut point rester en arrière.
Elle avait observé la prédilection de la belle Dahlia
pour la fleur dont elle portait le nom et c’était assez
pour que Violetta adoptât le parfum de la violette et eût
toujours le soin de mêler à sa toilette quelques-unes des
petites fleurs bleues.
Tournant et retournant le bouquet entre
ses doigts, elle s’écria tout à coup:
—Oh! le joli porte-bouquet! quelle charmante
surprise! Oh! que je vous aime! que je vous aime!
—Miette, dit doucement Pierre, ne me
donnerez-vous rien en échange?
—Mais certainement… cela vaut bien un
baiser.
Et, comme elle l’avait fait la veille,
elle s’éleva sur la pointe de ses pieds et présenta ses lèvres
à son adorateur.
Oh! ce baiser! il brûla Pierre
comme autrefois la robe de Nessus brûla, dit-on, Hercule.
D’une main tremblante d’émotion,
il dégrafa le bracelet que Violetta croyait être une partie
du porte-bouquet, puis il y appela son attention.
—Ce sont des diamants, dit-il.
Elle prit le bijou, le rapprocha de
ses yeux, le tourna, le retourna, l’examina attentivement.
—Vous dites que ce sont des diamants!…
dit-elle, de vrais diamants?…là, vrai?
—Mais certainement, mademoiselle.
—Et combien avez-vous payé ce
brimborion?
—Cinq cents piastres, répondit-il,
un peu surpris de ces questions et ne comprenant point où elle en
voulait venir.
Tout en l’écoutant, elle rattachait
le bracelet au bout du porte-bouquet.
La dévorant du regard, Pierre
cherchait à comprendre ce qu’elle faisait. Est-ce que, par hasard,
ce bracelet ne serait pas de son goût? Il le lui demanda.
—Au contraire, répondit-elle,
je le trouve charmant, merveilleux, du meilleur goût, mais…
Et elle éclata de rire.
—Mais, répondit-elle, quelle a
été votre idée en me présentant un bracelet?
Suis-je donc manchote? Mon cher monsieur, je comptais d’abord
vous donner cinq baisers en paiement, un pour chaque centaine; mais
après mûre réflexion, je me décide à
ne vous donner rien, absolument rien, jusqu’à ce que vous
m’ayez porté le frère jumeau de ce bracelet; un
pour chaque bras, vous comprenez? Et celui-ci restera là, agrafé
au porte-bouquet jusqu’à l’arrivée de son
compagnon. C’est entendu, n’est-ce pas? vous m’avez
bien compris?
Il ne l’avait que trop bien comprise
et il commençait aussi à comprendre qu’avec les goûts
de Mlle Violetta sa fortune était en grand danger. Mais, après
tout:
—Je suis riche, se dit-il, et quelques
milliers de piastres de plus ou moins ne me ruineront pas. Et Miette est
si jolie!
Disons, avant d’aller plus loin, que
le lendemain même, Violetta était en possession du second
bracelet.
CHAPITRE VIII.
Lorsqu’à huit heures et un quart
Pierre et sa compagne firent leur entrée au numéro 65 de
la rue Royale, ils trouvèrent Alfred D….. et Octavia seuls au salon.
Pierre Saulvé avait beaucoup entendu parler du luxe et de l’élégance
des quarteronnes de la Nouvelle-Orléans et si le salon de la tante
Aspasie ne lui avait rien montré de ce genre, en revanche, il fut
saisi d’étonnement à la vue de la richesse et du bon goût
déployés sous ses yeux.
Cette maison que le jeune avocat avait
donnée à sa maîtresse n’était pas très
grande, mais rien n’y manquait au confort de ses habitants. Elle
avait été bâtie sur le plan des maisons d’aujourd’hui,
ce qui, à cette époque, était une grande nouveauté.
Elle avait deux étages et était traversée de toute
sa longueur, sur le côté droit seulement, par un corridor,
au milieu duquel s’élevait un grand escalier couvert d’un
tapis rouge retenu à chaque marche par une baguette dorée.
Au bas de la rampe, un ange en marbre blanc, tenant entre ses mains
un globe d’albâtre, semblait prêt à s’envoler.
Les rayons de lumière qui s’échappaient du globe
éclairaient tout l’escalier, tandis qu’un lustre,
suspendu au milieu du corridor, enveloppait tout ce corridor de ses
rayons brillants. A gauche, en entrant, était le salon derrière
lequel se trouvait la salle à manger. Ces deux pièces
étaient séparées l’une de l’autre par
de larges portes à coulisses qui, lorsqu’elles était
ouvertes, transformaient les deux pièces en un immense appartement.
L’escalier conduisait le visiteur au
second étage, éclairé comme le premier par les rayons
d’un lustre. Au-dessus du salon, faisant face à la rue, était
la chambre d’Octavia; en arrière, une autre chambre qui devait devenir
plus tard celle de Mary. Comme l’escalier s’arrêtait au premier étage,
le corridor du second s’étendait sans obstacle de toute la largeur
de la maison. Mais l’architecte qui avait bâti cette maison avait
tiré parti de l’espace vide du corridor et avait construit à
ses deux extrémités une charmante petite chambre: en face
de la rue, à côté de la chambre d’Octavia, était
son cabinet de toilette; à l’autre bout, vis-à-vis de l’escalier,
était le fameux boudoir rouge.
Une aile, renfermant, au rez-de-chaussée,
la cuisine, la chambre à laver et la cave aux provisions, en haut,
les chambres des domestiques, partait de la gauche de la maison et s’étendait
dans une large cour pleine de fleurs, sur le derrière de laquelle
était l’écurie.
Cette description vraie était
nécessaire pour nous faire connaître la demeure d’Octavia
la quarteronne.
Quoique l’ameublement du salon fût
un peu voyant, il ne manquait certainement pas d’élégance.
Le rouge y dominait, mais, que voulez-vous? c’était la couleur favorite
d’Octavia. De longs rideaux de damas rouge (on ne connaissait point les
stores à cette époque) à grands bouquets d’un jaune
d’or et recouverts de dentelles cachaient les fenêtres. Les sofas,
les tête-à-tête, les chaises, même les tabourets,
étaient tous recouverts de ce damas couleur de feu. Sur la cheminée
de marbre blanc, on voyait la garniture à la mode: une pendule dorée
et deux hauts pots à fleurs, recouverts d’un globe de verre. Un
bon feu brillait dans cette cheminée. Un tapis à gros bouquets
rouges, sur un fond gris, de longs miroirs des tables, des consoles, des
guéridons, des étagères (un peu trop de choses, peut-être),
mille et un petits riens charmants, éclairés par les rayons
d’un lustre suspendu au milieu de l’appartement, complétaient l’ameublement,
tandis qu’un piano sur lequel se voyaient une guitare et plusieurs cahiers
de musique, occupait un angle de ce salon.
Debout au milieu de l’appartement,
Octavia attendait ses visiteurs. Elle était habillée d’une
robe de cachemire rouge faite absolument comme se font les polonaises
d’aujourd’hui, seulement descendant jusqu’aux pieds.
Cette robe serrée dessinait admirablement les contours du buste
et de la taille majestueuse de la jeune femme. Un peu courte en avant,
elle s’allongeait en traîne par derrière. Sur le
rouge de cette robe couraient de légères arabesques d’or
ressemblant à de véritables hiéroglyphes chinois.
Les manches de cette robe, serrées jusqu’au coude, s’élargissaient
tout à coup et descendaient en larges draperies jusqu’au
bas de la robe dont le corsage, montant sur les épaules, s’ouvrait
en cœur sur la poitrine. Octavia portait autour du cou une de ces
chaînes d’or qu’on appelait un câble à
cause de sa grosseur. Cette chaîne faisait plusieurs tours autour
du cou de la quarteronne et laissait paraître sur l’espace
découvert du cœur de la robe une large étoile en
diamants. Aux oreilles elle n’avait que deux larges anneaux d’or,
tandis que ses cheveux noirs étaient retenus par un peigne d’or
très haut, ressemblant à une couronne ducale. Autour de
ses poignets on admirait deux bracelets d’or émaillé,
représentant deux serpents qui se battaient. Les têtes
relevées de ces affreux reptiles, leurs petites langues rouges
et pointues, leurs yeux verts leur donnaient une apparence de vie qui
effrayait malgré soi. A voir Octavia dans ce costume fantastique,
en la voyant si grande, si belle, si majestueuse, on ne pouvait s’empêcher
de la comparer à une druidesse, à une pythonisse d’autrefois.
Elle vint avec Alfred au-devant des
visiteurs, elle embrassa Miette et tendit la main à Pierre.
—Merci d’être venu, monsieur!
dit-elle.
Huit fauteuils étaient rangés
en cercle autour de la cheminée. Octavia en désigna deux
à ses hôtes et s’assit à l’un des coins, ayant Alfred
à sa droite.
Pierre avait pris place à l’autre
coin, mais Miette, au lieu de s’asseoir près de lui, comme il l’espérait,
se mit à courir dans la chambre, touchant à tout, dérangeant,
examinant tout, et enfin, s’arrêtant devant le piano ouvert, elle
fit courir les doigts de sa main droite sur les notes de l’instrument.
—Etes-vous musicienne, Mlle Violetta?
demanda Pierre.
—Moi! s’écria-t-elle, oh! la
bonne farce!… mais je ne sais pas même lire!
On eût dit que le petit mauvais
sujet s’enorgueillissait de son ignorance. Toute fière de la sottise
qu’elle venait de jeter au vent, Miette fit une pirouette qui la mit en
face d’Octavia.
—Tavia, dit-elle, en employant avec
sa compagne le parler créole ou plutôt le parler des nègres,
Tavia, qui moune a pé vini ici à soir?
—Tu verras, répondit la quarteronne
avec un peu d’impatience.
Quant à Alfred, disons tout de
suite que Mlle Miette était sa bête noire.
—Tavia, répéta la petite
fille, dismouin, est-ce qué Percy a pé vini?
—Oui, répondit Octavia.
—Oh! mo content! si tant! si tant! s’écria
Violetta en frappant ses deux mains l’une contre l’autre.
A ce nom de Percy, Pierre avait relevé
la tête et, pour la première fois, le serpent de la jalousie
le mordait au cœur.
—Eh, reprit Alfred, nous attendons aussi
Mlle Angélina.
La Miette jeta son rire frais aux échos
de la salle.
—M’en fiche bin! s’écria-t-elle.
—Tout à fait poétique!
reprit Alfred.
L’œil noir de La Miette s’enflamma
de colère; rejetant sa petite taille en arrière, elle se
planta toute droite devant son antagoniste.
—Couté bien, juge Alfred D……..
cria-t-elle, si jordi Gina gaignin Percy, c’est juste passe qué
mo té pas oulé li…
—Très bien dit! continua Alfred
avec son calme habituel, mais pour quoi n’en avez-vous pas voulu?
—Passe qué… répondit-elle,
pas se qué so maman quimbo li trop serré.
Nous donnerons plus tard l’explication
de toutes ces paroles.
Pour changer la conversation qui commençait
à tourner au désagréable, Octavia prit le bouquet
que Violetta avait jeté sur un meuble et se mit à l’examiner.
Elle découvrit le bracelet.
—Quel beau bracelet! s’écria-t-elle
en le dégrafant pour mieux l’examiner.
—Laissé-li là! pas touché
li! laissé-li là, mo dis! criait la petite peste (comme l’appelait
Alfred); li en pénitence.
—Que veux-tu dire? demanda Octavia.
Avant que La Miette eût eu le
temps de répondre, Pierre, qui trouvait adorables toutes les sottises
de l’enfant, Pierre se leva:
—C’est moi qui ai présenté
ce bijou à Mlle Violetta, dit-il, et, dans mon ignorance des usages
féminins, je n’en ai offert qu’un.
—Mais, s’écria Octavia, un bracelet
comme celui-ci se porte seul, au bras gauche, c’est du meilleur goût.
—Eh ben! c’est pas mo quenne goût!
s’écria Violetta en frappant du pied et en continuant à se
servir de cet affreux jargon qui exaspérait Alfred D…..; mo gaignin
dé bras et mo oulé dé bracelets… Alla tout!
—Petite Miette, dit Octavia à
demi-voix, tu vas trop vite, prends garde à toi!
—Quelle impudence! avait dit Alfred
entre ses dents.
—Mademoiselle a raison, dit Pierre,
et demain je lui porterai le frère jumeau de ce bracelet.
En entendant ces paroles, La Miette
s’élança d’un bond sur les genoux de Pierre et, lui prenant
la barbe à pleines mains, le regardant dans les yeux:
—Je t’aime! mon gros Pierre! dit-elle;
tu es bon et généreux!
Profitant du moment où Saulvé
s’amusait à caresser Violetta, Octavia se pencha vers Alfred:
—Sais-tu, lui dit-elle à demi-voix,
que, pas plus tard qu’hier, j’ai marchandé ces bracelets chez Rache?
Il m’en a demandé cinq cents piastres.
Le juge haussa les épaules.
—Pierre Saulvé est assez riche
pour se permettre quelques folies, dit-il; mais du train que se permet
Mlle Miette, il est plus que probable qu’avant deux ans il ne lui restera
pas une miette de ses millions.
CHAPITRE IX.
En cet instant la porte du corridor s’ouvrit
et un bruyant éclat de rire annonça l’arrivée de nouveaux
visiteurs. Violetta reconnut ce rire et d’un bond elle s’élança
des genoux de Pierre dans le corridor. Sans même regarder Gina qui
se débarrassait de son manteau, elle accosta le jeune compagnon
de la quarteronne et, debout devant lui, ses deux mains appuyées
aux épaules du jeune homme, elle l’enveloppa d’un regard rayonnant
de plaisir.
—Que je suis donc contente de te voir,
Percy! dit-elle; ça commençait à devenir embêtant!
—Et moi aussi, ma Miette, je suis content,
répondit le jeune garçon en prenant entre ses mains la tête
mutine de sa compagne et en cueillant, sans cérémonie, une
demi-douzaine de baisers sur la petite bouche qu’on lui tendait.
Ah! ami lecteur, je vous en ai prévenu:
c’était un étrange monde que celui des quarteronnes d’autrefois.
Si Pierre avait pu voir ce qui se passait
dans le corridor, il aurait bien certainement fait connaissance avec la
jalousie, et s’il n’avait pas étranglé maître Percy
ce n’eut pas été faute d’envie.
Quant à Gina, après avoir
suspendu son manteau au porte-chapeau, après s’être examinée
un instant au miroir qui surmontait ce porte-chapeau, elle était
entrée au salon, laissant les deux enfants seuls dans le corridor.
Gina avait bien autre chose à
faire que de s’amuser à être jalouse de La Miette qu’elle
méprisait souverainement.
De ces quatre femmes dont je vais raconter
l’histoire au lecteur, et que j’ai choisies parmi des centaines d’autres
à cause de la différence de leur type, Angélina, ou
plutôt Gina, comme on l’appelait d’habitude, était bien certainement
la moins jolie, et on se demandait, en la voyant pour la première
fois, ce qui dans cette femme avait pu séduire Percy Castel, un
adolescent de dix-huit ans, et, disait la critique, pour le moins de deux
ans plus jeune que sa maîtresse.
Gina était brune, plus brune
même qu’Octavia, et cependant une bien faible dose de sang noir coulait
dans ses veines. Sa grand’mère était quarteronne; sa mère,
fille d’un blanc, avait épousé dans l’église, sinon
devant la loi, un jeune Sicilien; et c’était de son père
que Gina tenait son teint brun et ses yeux noirs et veloutés. Malgré
tout, au premier coup d’œil, on reconnaissait la quarteronne; elle était
grande et svelte et, comme je l’ai dit, aucun indice de beauté ne
se montrait à la première vue. Mais, au bout d’un instant,
la grâce de ses mouvements, de sa marche surtout, son parler charmant,
une distinction instinctive attiraient l’attention et alors on ne pouvait
s’empêcher d’admirer ses beaux cheveux, ses dents blanches et ses
yeux si expressifs dont le long regard, imprégné de volupté,
portait le trouble jusqu’au fond du cœur. Oui, Gina la quarteronne avait
en elle tout ce qui constitue le véritable type de sa race. Un grand
contraste se faisait remarquer entre elle et son entreteneur. Percy Castel
avait dix-huit ans à peine, lorsque sa maîtresse avait depuis
plusieurs mois achevé sa vingtième année. Il était
petit et délicat, aussi blond que Gina était brune.
Ce qui avait attiré ces deux
êtres si dissemblables l’un vers l’autre, vous l’apprendrez plus
tard, ami lecteur. C’est l’histoire de Violetta la quarteronne que je vous
dis aujourd’hui, encore quelques jours et je vous raconterai celle de Gina
la quarteronne.
Je l’ai dit, Percy était petit
et blond et, en le regardant attentivement, on découvrait en lui
les indices de la consomption, de cette maladie qui, depuis sa naissance,
l’avait rendu l’objet des soins les plus tendres et les plus continuels
de la plus dévouée des mères. Son père et plusieurs
de ses parents étaient morts de la consomption, et la pauvre veuve,
en pressant son fils et sa fille sur son sein, se disait en tremblant que,
probablement, elle les verrait mourir du mal qui les avait rendus orphelins.
Les médecins consultés
avaient conseillé le climat de l’Italie et Mme Castel, pendant huit
années, avait habité une charmante villa, située aux
portes de Naples. Mais, lorsque Percy eut atteint sa dix-septième
année et Alice sa quinzième, la tendre mère, en les
voyant tous deux si bien portants en apparence, crut le danger disparu
et les ramena à la Louisiane, où de graves intérêts
la rappelaient. Mme Castel était très riche et ne refusait
rien à ses enfants. A la demande de Percy lui-même, elle lui
accordait une pension de cinq cents piastres par mois. Le jeune homme prétendait
aimer à la folie les chevaux de course, les régates, que
sais-je? et sa mère le croyait aveuglement.
Certes, ces cinq cents piastres n’auraient
rien été pour Octavia et La Miette, mais Percy, sous un prétexte
ou un autre, savait se faire faire de temps en temps un cadeau de quelques
centaines de piastres par sa mère, et de plus la bourse d’Alice
lui était toujours ouverte. Ensuite Gina et lui savaient bien qu’en
cas de nécessité il y avait les usuriers juifs qui, bien
certainement, avanceraient au jeune homme toutes les sommes dont il aurait
besoin. Ils savaient de plus que, dans trois ans, il entrerait en possession
d’une fortune de plus d’un million de piastres.
Mais, jusqu’à présent,
aucun emprunt n’avait été fait et le jeune couple paraissait
fort satisfait de sa position. Cette modique pension de cinq cents piastres
n’avait pas permis à Percy d’offrir une maison à sa maîtresse,
mais il lui en avait loué une, toute petite et d’une élégance
excessive, une vraie bonbonnière, disait Gina. Un nid d’oiseaux,
répétait Percy.
Gina n’avait pas de voiture, mais disait
en riant qu’elle avait l’habitude d’aller à pied; et si Percy ne
donnait pas à sa maîtresse des bracelets de cinq cents piastres
elle ne manquait pas de bijoux, et s’elle s’habillait avec simplicité,
si elle faisait ses robes elle-même, elle était toujours vêtue
dans le dernier goût et avec une élégance charmante.
Ce soir où nous la rencontrons
pour la première fois, sa robe de soie noire à longue pointe,
à trois hauts volants garnis de dentelles noires, lui allait à
ravir. Un tout petit col de tulle, fermé d’un nœud rouge, ornait
le haut du corsage, tandis que ses mains sans gants se cachaient sous un
flot de dentelles. Les seuls bijoux que portaient la jeune quarteronne
étaient des boucles d’oreilles en corail et un large anneau d’or
à la main gauche.
—Pour imiter un anneau de mariage, disait
La Miette avec mépris.
Mais La Miette se trompait. C’était
bien réellement un anneau de mariage que portait Gina: c’était
l’anneau de sa mère.
Dans les beaux cheveux de la jeune fille,
peignés fort bas sur le cou, s’épanouissait un magnifique
camélia rouge, provenant, non du magasin de Mme Hubert, mais de
la serre de Mme Castel.
Gina ne possédait pas un seul
diamant, mais son amant lui avait dit: Attends! et notre petite quarteronne
s’était soumise sans murmurer, elle avait la vertu de se soumettre
à la nécessité et d’attendre patiemment.
Enfin malgré ce que La Miette
et Octavia appelaient leur pauvreté, Percy et Gina paraissaient
parfaitement heureux et pleins de confiance en l’avenir qui leur promettait
le luxe et la richesse dont, pour le moment, ils étaient privés.
Percy Castel ne pouvait guère
passer pour un beau garçon: il était trop pâle, trop
chétif, trop maigre; mais son œil bleu pétillait d’esprit
et de gaîté; il avait toujours aux lèvres une aimable
repartie, le petit mot pour rire; il était le boute-entrain de toutes
les parties et aucun amusement n’était complet sans lui. Tout le
monde en raffolait, surtout Mlle Miette qui, si elle n’aimait pas le jeune
homme d’amour, voyait en lui le gai compagnon de toutes ses folies. De
plus, leur âge les rapprochait et lorsqu’ils étaient en
(IL MANQUE LES PAGES 34 – 35)
CHAPITRE X.
Retournons maintenant au corridor de la maison
d’Octavia où nous avons laissé Percy et Violetta
seuls, si nous nous en souvenons. J’ignore ce qu’ils se
dirent pendant leur court tête-à-tête, mais ce que
je sais, c’est qu’ils entrèrent ensemble au salon,
la main dans la main, en balançant leurs bras comme ils l’eussent
fait d’une escarpolette.
Octavia avait présenté
M. Castel et Mlle Angélina à M. Saulvé, qui avait
salué gravement. A la première vue, Pierre avait pris le
pauvre Percy en grippe.
—Un, deux, trois, quatre, cinq, six,
sept, huit fauteuils, avait dit Violetta; c’est donc encore deux visiteurs!
Qui ça peut être? allons, sois gentille, petite Tavia!
Et elle lui mettait les bras autour
du cou.
—Sois gentille et dis-moi leurs noms:
allons, qui sont-ils Tavia? de gaies créatures comme Percy et moi,
ou de vieux rabougris, des bougoubous comme ton juge et mon Pierre?
Pierre rit de ce qu’il appelait une
charmante saillie, mais Alfred D……fronça le sourcil. Décidément
Mlle Miette lui donnait terriblement sur les nerfs.
Au moment où Octavia allait répondre
à Violetta, on entendit le bruit d’une voiture qui s’arrêtait
à la porte.
—C’est Valery Alston et Dahlia, dit
Octavia.
La Miette fit une petite moue dédaigneuse.
—Je n’aime pas ces gens-là, dit-elle.
Lui encore, passe…mais elle! quels airs elle se donne! mais, ça
n’est pas étonnant: ça va à confesse… Du diable si
je sais ce qu’elle vient faire ici?
—Apprendre à vivre, répondit
Percy.
En cet instant, Dahlia la quarteronne
entra, appuyée au bras de son amant Valery Alston. Ce type de quarteronne
que je vais présenter au lecteur, tout hors de place, tout invraisemblable
qu’il puisse paraître, tout différent qu’il soit des autres,
est cependant strictement historique. Il y a encore bien des personnes
à la Nouvelle- Orléans qui se souviennent d’avoir vu Dahlia,
et celles-là vous diront:
—C’était un ange déchu,
c’est vrai! mais c’était un ange!
Lorsque vous lirez l’histoire de Dahlia
la quarteronne, vous y verrez les premières années de la
jeune orpheline, son enfance si triste, sa jeunesse passée entre
les murs d’un couvent, dans l’ignorance complète de ce qu’elle était…ses
illusions de jeune fille…ensuite le réveil terrible qui avait suivi
ses rêves, son désespoir et enfin la fatalité ou plutôt
la destinée qui la conduisit dans les bras de Val Alston.
De ces quatre femmes dont j’ai promis
de raconter l’histoire, Dahlia est ma préférée; laissez-moi
donc vous la montrer comme je la revois au travers du prisme de mes souvenirs.
Elle était grande, élancée et douée au suprême
degré de cette grâce de mouvements qui a su rendre les quarteronnes
célèbres. Son teint avait la blancheur et le rosé
de celui de La Miette; sa bouche fraîche et charmante, aux petites
dents perlées, souriait rarement, mais quelle douce expression avait
ce rare sourire! Ses cheveux, un peu ondés, étaient d’un
châtain-clair qui se revêtait quelquefois d’un prisme doré.
Et ses yeux! ces grands yeux gris où Dieu avait enfermé l’âme
de cette adorable créature disaient tous les trésors d’intelligence,
d’amour et de bonté angélique renfermés dans cette
âme de jeune fille! Une expression de tristesse s’y lisait souvent.
Pauvre enfant! elle avait rêvé une autre existence. Pendant
bien des années, elle avait ignoré ce qu’elle était
en réalité, et, je l’ai dit, son réveil avait été
affreux.
Dahlia s’habillait toujours avec élégance,
mais avec la plus grande simplicité. Les couleurs voyantes, les
bijoux somptueux l’effrayaient, et, malgré sa modestie, elle savait
bien qu’il fallait peu de chose pour rehausser son incomparable beauté.
Elle aimait Val de toute la force de son âme et c’était pour
lui seul qu’elle voulait être belle. Un sourire de lui était
plus précieux que toutes les louanges du monde entier. Il était
tout pour elle, son Dieu, son univers. Elle lui avait sacrifié sa
vie, sa religion, ses rêves de jeune fille et, en le suivant dans
ce demi-monde où il l’entraînait malgré elle, elle
lui sacrifiait encore ses répulsions, sa pudeur et les chastes instincts
de son âme.
Elle entra au bras de son amant avec
une certaine timidité qui donnait un nouveau charme à sa
douce physionomie. Dahlia était habillée d’une robe de soie
d’un bleu foncé qui lui allait à ravir quoique n’affichant
en rien le collant de celles de ses compagnes. Les fourrures faisaient
fureur à cette époque et la robe de la jeune fille était
garnie d’hermine dont la blancheur formait un charmant contraste avec le
bleu foncé de la soie. Les seuls bijoux que portait Dahlia étaient
un gros solitaire aux oreilles, et au doigt, sous son gant de peau blanche,
une bague garnie de diamants que Val lui avait donnée ce jour même
en échange d’une heureuse nouvelle dont elle lui avait fait part.
Ses beaux cheveux étaient couverts d’une petite capote de satin
blanc garnie sur le côté d’une branche de dahlias blancs.
Dans sa petite main gantée scrupuleusement, la jeune fille tenait
un bouquet des mêmes fleurs, seulement celles-ci étaient naturelles.
Maintenant quelques mots seulement à
propos de Valery Alston, l’amant de Dahlia la quarteronne.
Valery avait beaucoup des manières
et de l’air distingué du juge D……. Comme lui, ses manières
comme ses actions s’imprégnaient d’un calme et d’une dignité
vraiment remarquables dans un homme aussi jeune. Il n’étaient pas
pourtant dépourvu de gaîté et savait dans l’occasion
s’amuser tout autant que ses compagnons. Mais Val aimait la bonne compagnie,
et, en opposition à Pierre Saulvé, avait horreur de la vulgarité
et des manières de bas étage.
Grand Dieu! mais alors, que venait-il
donc faire ici? Il y venait peut-être poussé par la curiosité,
et ensuite le juge D……. l’avait invité et le jeune avocat avait
des obligations au juge.
Valery était très brun;
ses cheveux et ses yeux noirs, ses dents blanches, sa petite moustache
brune et surtout l’intelligence de son regard faisaient de lui un fort
joli garçon. Il est inutile de dire qu’il aimait Dahlia avec toute
l’ardeur d’un premier amour, autant qu’il en était aimé.
Octavia s’était avancée
au-devant des derniers arrivés et les présenta à
ceux qui les avaient précédés dans la salle. Dahlia
éprouvait toujours un grand embarras lorsqu’elle se trouvait
en présence d’étrangers et elle comprenait d’instinct
qu’elle n’était pas à sa place au milieu de
ces femmes qui semblaient la mesurer de leurs regards insolents. Gina,
en entrant, avait donné une poignée de mains à
l’américaine à Alfred et à Pierre et avait
embrassé Octavia et Violetta. Il n’en fut point de même
de Dahlia: elle n’embrassa personne, ne présenta la main
à personne, se contentant seulement de saluer la compagnie.
—Quelle pécore! remarqua Gina
à demi-voix.
—Ça se croit sortie de la cuisse
de Jupiter parce que ça été au couvent et que ça
sait lire! dit Miette en attachant son regard insolent sur la jeune fille
que ce regard fit rougir malgré elle.
Au lieu de prendre place dans le fauteuil
que lui présentait Octavia, Dahlia, sous le prétexte que
le feu l’incommodait, alla s’asseoir sur l’un des sofas, à côté
de la porte. Et là, elle se rapprocha bien près de Valery,
qui l’y avait suivie comme pour se mettre sous sa protection et oubliait
sa main dans la sienne.
Sur l’autre sofa, Violetta et Percy
s’étaient installés, tenant sur leurs genoux un
grand cahier de caricatures, fort indécentes du reste, qui, à
les entendre rire, semblaient leur causer un grand amusement. Pierre,
toujours au coin de la cheminée, causait politique avec Alfred,
mais ses yeux ne quittaient pas La Miette, tandis que Gina parcourait
de l’œil une brochure qu’elle avait trouvée
sur la piano; sa lecture semblait absorber toute son attention, mais,
comme celui de Pierre, son regard se tournait souvent vers le sofa où
étaient assis les deux enfants.
Afin de faire les honneurs de chez elle,
Octavia vint s’asseoir sur une chaise près de Dahlia et, après
avoir échangé quelques paroles avec la jeune fille, elle
lui prit des mains son beau bouquet et le regarda un moment en souriant:
—Toujours des dahlias! dit-elle.
—Oui, toujours des dahlias! répondit
la jeune quarteronne; c’est la première fleur que j’aie connue…et
de plus, ajourta-t-elle en souriant, vous le savez, c’est ma marraine.
—C’est une vilaine fleur, dit Gina en
se mêlant à la conversation; elle n’a pas d’odeur.
—Oh! oui qu’elle en a! cria Mlle Miette
de son coin; elle pue.
—Oh! non! dit Dahlia en caressant doucement
les belles fleurs de son bouquet. Je veux bien avouer que comme le camélia
elle n’a pas de parfum… mais voyez sa blancheur de neige, son beau velouté…
Oh! oui! je les aime, mes beaux dahlias! il me semble qu’ils vivent et
qu’ils m’aiment!
Et par un mouvement plein de grâce
et de sensibilité, elle porta son bouquet à ses lèvres
et y déposa un baiser.
Miette, en voyant le mouvement de la
jeune fille, éclata d’un rire si moqueur, si insolent que les larmes
en vinrent aux yeux de la pauvre Dahlia, qui se rapprocha davantage de
son amant. Celui-ci, les sourcils froncés, allait probablement rappeler
Mlle Miette à l’ordre par quelques paroles piquantes, quand Octavia,
qui souffrait réellement des incartades de la petite peste, tira
sa montre et la regardant s’écria:
—Il n’est pas encore neuf heures et
nous ne souperons pas avant minuit. Il faut faire quelque chose pour passer
le temps jusque-là. Voilà des cartes, un damier, un échiquier
sur cette table; le piano est ouvert, la guitare tout accordée.
Décidez ce que vous préférez. Que proposes-tu, Gina?
—Moi! s’écria la jeune quarteronne
en se levant et en laissant tomber la brochure sur le tapis; de la musique,
bien certainement. Qu’en dis-tu, Percy?
Au mot de musique, le compagnon de La
Miette s’était levé et, s’avançant vers le piano,
y plaça un morceau de musique qu’il venait de choisir parmi les
feuilles qui s’y trouvaient.
—J’ai porté ma flûte, dit-il,
mais qui m’accompagnera?
Et tout en parlant, maître Percy
tirait sa flûte de la poche de sa lévite noire et en emboîtait
les différentes pièces.
—Etes-vous musicienne, madame? demanda
Pierre à Octavia.
Tout le monde disait madame à
Octavia, il semblait impossible de l’appeler mademoiselle.
—Moi! répondit-elle, oh! mon
Dieu, non! Mais j’aime la musique et j’ai acheté ce piano pour entendre
quelquefois mes amis. Gina est musicienne, d’oreille par exemple; elle
a une jolie voix et pince de la guitare à faire plaisir.
—Qui m’accompagne? répéta
Percy, en essayant sa flûte.
Octavia continua, s’adressant toujours
à Pierre:
—La seule de nous qui joue du piano
est Dahlia; elle a eu de bonnes leçons au couvent et on la dit excellente
musicienne.
—Au couvent! répéta Saulvé
avec étonnement.
—Cela vous étonne, n’est-ce pas?
mais ce n’est pas à la Nouvelle-Orléans que Dahlia a été
au couvent, on n’y reçoit pas les personnes de couleur.
Octavia fit cette remarque avec un sourire
méprisant.
—C’est à Baltimore, au grand
couvent des Sœurs de la Charité, que Dahlia a reçu son éducation.
—Et vous dites qu’elle est musicienne?
—Ecoutez!
En effet, vaincue par les prières
de Percy, Dahlia s’était laissée conduire au piano et, en
ôtant ses gants, exposa, pour la première fois, le gros diamant
qu’elle avait au doigt.
Mlle Miette, en voyant la bague, fit
de la lèvre une petite moue méprisante en disant:
—Si c’est pas trop chiche! gardez,
vous autes…jiste in bague!
Bien certainement Dahlia n’aurait jamais
eu l’idée de disputer le prix des bagues à notre petite princesse.
Pour mieux faire admirer son baguier, elle avait mis des bagues par deux
et par trois à tous ses doigts et comme preuve de son goût
les avait mises par-dessus ses gants. A l’index de la main droite, un gros
diamant et des perles; à l’annulaire, des émeraudes et des
rubis; au petit doigt, un saphir entouré de diamants, et une énorme
cornaline au-dessous d’un camée au doigt du milieu. Pour surcroît
de magnificence, elle avait passé à son pouce le beau solitaire
de Pierre.
Et comme La Miette nous a dit elle-même
qu’elle n’était pas manchote, nous pouvons supposer que la main
gauche était tout aussi ornée que la droite et que ces deux
petites mains étalaient aux regards pour le moins vingt bagues.
Octavia avait dit vrai: Dahlia était
musicienne de premier ordre, mais sa timidité l’empêcha de
rester longtemps au piano et, malgré les supplications de Percy,
elle se leva et, prenant la guitare, elle la mit entre les mains de Gina.
—A votre tour! dit-elle.
La jeune quarteronne accepta l’instrument
sans hésiter (il n’y avait chez elle aucune timidité)
et se mit à chanter en s’accompagnant. Gina jouait bien,
elle avait une belle voix et aurait été écoutée
avec plaisir si peu à peu elle ne s’était oubliée
et n’avait fini par entonner des couplets qui touchaient de bien
près à l’indécence.
Pauvre petite Gina! elle était
loin d’être indécente pourtant; la pudeur au contraire lui
était instinctive; mais dans la société où
elle avait toujours vécu, les indécences, les grosses plaisanteries
étaient de rigueur, et sans savoir qu’elle faisait mal, elle chantait
ce qui devait faire rire son auditoire.
Assise sur les genoux de Pierre Saulvé,
La Miette applaudissait en frappant ses mains l’une contre l’autre,
en mêlant sa voix à celle de la chanteuse et en répétant
avec elle le chorus de la Gaudriole ou d’autres chansons semblables.
Pierre, admirateur des grosses plaisanteries, riait et applaudissait
de son côté, tandis que le charmant visage de Dahlia s’empourprait
d’une rougeur qu’elle cherchait en vain à cacher
derrière son bouquet.
Tout à coup, on entendit dans
la rue un orgue de Barbarie qui s’amusait à jouer cette danse des
nègres d’Afrique si connue à cette époque: le bamboula.
Les nègres la dansaient à leurs bals qui se donnaient tous
les dimanches sur l’une des places publiques; et ce jour-là on pouvait
voir bien des blancs se presser autour de la place Congo on d’autres pour
voir danser ce fameux bamboula.
D’un saut, Violetta fut au milieu de
l’appartement.
—Vite! vite, Percy! s’écria-t-elle,
galopez chercher n’homme-là…pellez-li…fais-li vini ici,
mollé danser bamboula!
Dès qu’elle était excitée,
notre petite quarteronne ne parlait que l’idiome nègre. Trouvant
que Percy n’allait pas assez vite, selon son impatience, elle frappa du
pied en disant:
—Est-ce qué to pas tendé
mouin, Percy?
Avant qu’elle eût achevé
de donner ses ordres, Percy était dehors.
—Mlle Violetta se donne vraiment des
airs de maîtresse qui me déplaisent souverainement, dit Alfred.
Et sans s’occuper de plaire ou de déplaire,
Miette se retourna vers Pierre et lui demanda s’il avait déjà
vu danser le bamboula.
—Non, répondit-il.
—Eh ben, dit-elle, vous va oir mouin
dansé li…et, mo gros Pierre, to vas ri!
Mais Gina ne riait pas… elle détestait
La Miette cordialement et elle savait bien avec qui elle comptait danser
le bamboula.
CHAPITRE XI.
Le bamboula est bien certainement la
danse la plus voluptueuse et la plus indécente qui soit connue.
Violetta l’avait apprise de sa tante Aspasie qui avait autrefois excellé
dans cette danse. La Miette l’avait enseignée à Percy, afin,
dans l’occasion, de se procurer un cavalier.
Percy ne tarda pas à rentrer
suivi du musicien ambulant; malgré la mauvaise humeur du juge, les
tables, les fauteuils furent poussés dans les coins, on installa
le joueur d’orgue près d’une fenêtre, les deux enfants se
mirent en place et le bamboula commença.
Il faut avoir vu danser cette danse pour
s’en faire une idée: elle a des phases d’une indécence
si grossière qu’avant de commencer Percy avertit sa compagne
qu’il fallait les mettre de côté; elle fit bien quelques
objections, mais ayant rencontré le regard d’Alfred, elle
conclut qu’il était plus prudent de céder et que
la danse était par elle-même assez immodeste pour effaroucher
Dahlia et même Gina. Je vais essayer de donner une idée
de ce bamboula que j’ai vu danser une fois par deux nègres
des côtes de Guinée.
Les danseurs commencent doucement par
une sorte de balancement ou plutôt de tressaillement de tout leur
corps; peu à peu, ils s’animent, se poursuivent, s’atteignent, se
saisissent, s’éloignent encore l’un de l’autre; enfin le cavalier
atteint sa danseuse et l’enveloppe d’une dernière étreinte,
et alors elle se laisse tomber dans ses bras haletante, frémissante,
vaincue… Et tout cela se fait avec une grâce, un passion, une volupté
qui font tressaillir le plus calme. Chaque mouvement du danseur exprime
le désir, un désir modéré aux premières
passes, mais qui s’accroît de minute en minute et qui finit par atteindre
le délire de la passion sans bornes et sans honte, lorsque la danseuse
se débat dans ses bras dans une sorte de convulsion qui fait monter
la rougeur au front des moins timides.
Et lorsque Dahlia détournait son
visage, ou plutôt le cachait sur l’épaule de Valery,
Pierre, debout, les yeux sortis de la tête, ne perdait pas un
mouvement de la petite danseuse. Si, jusque-là, il avait admiré
Violetta, en ce moment son admiration ou plutôt sa fascination
pouvait à peine se contenir. Vraiment, cette enfant était
la grâce et la volupté en personne. Elle avait des poses
à rendre fou, à tout faire oublier. De plus en plus, un
désir ardent, terrible, montait aux yeux de Pierre… son regard
brillant suivait Miette lorsqu’avec une grâce inimitable
elle élevait ses deux bras au dessus de sa tête, ou lançait
à son cavalier le bout de l’écharpe qu’elle
avait contournée autour de son corps. On eut dit que dans cet
instant, avec ses yeux à demi fermés sous le poids de
la passion, avec ses lèvres humides et entr’ouvertes, on
eut dit qu’elle nageait dans une atmosphère d’amour
et de volupté et y entraînait, malgré eux, ceux
qui la regardaient. Percy n’était plus le même, elle
l’avait métamorphosé… son teint pâle s’était
animé, ses yeux lançaient des éclairs et lorsque
ses bras se tendaient vers elle ses lèvres murmuraient:
—Viens! viens! mais viens donc!
Pierre, nous le savons, s’était
levé et d’un œil dilaté suivit la danse fantastique de La
Miette. Il semblait avoir entièrement oublié le lieu où
il se trouvait. Son cœur battait si violemment qu’on aurait pu en compter
les pulsations; les ongles de ses mains serrées l’une contre l’autre
en déchiraient la chair et ses dents semblaient mordre ses lèvres
pour retenir le cri d’amour prêt à s’en échapper.
Octavia, debout, appuyée au dos
d’un fauteuil, était fort pâle et son œil ardent ne perdait
pas un seul des mouvements des danseurs.
Quant à Gina, on eut dit que,
comme Pierre, elle avait oublié où elle était; debout
à quelques pas des danseurs, elle marquait la mesure du pied tout
en frappant ses deux mains l’une dans l’autre. Son corps imitait tous les
mouvements voluptueux de La Miette et, en plusieurs fois, elle se mêla
à la danse.
Le juge D….. et Valery seuls avaient
gardé leur sang-froid.
Dieu seul sait quelle eut été
la fin de cette scène scandaleuse si la porte donnant dans la salle
à manger n’avait glissé dans ses coulisses et qu’un domestique
blanc en grand costume noir n’avait crié à haute voix:
—Madame est servie.
Malgré tout, quelques minutes
s’écoulèrent encore avant qu’on passât dans la salle
à manger. Alfred s’était empressé de payer le joueur
d’orgue et de le congédier. Percy, avec l’aide de sa maîtresse,
réparait le désordre de sa toilette, tandis que Mlle Miette,
sans rien réparer du tout, courut vers Pierre et lui sauta au cou
en lui demandant:
—Comment as-tu trouvé ça
mon vieux?
Pour toute réponse, il la saisit
dans ses bras, la serra sur sa poitrine, la couvrant de baisers ardents
comme des morsures.
Enfin, le maître et la maîtresse
de la maison pénétèrent dans la salle à manger,
indiquant à chaque convive la place à prendre autour de la
table.
Si Octavia avait témoigné
de la surprise au souper de la veille, ce fut au tour de Pierre à
montrer la sienne. Il était loin de s’attendre à trouver
un luxe semblable et une semblable élégance chez la jeune
quarteronne.
On me fera peut-être le reproche
de n’avoir point parlé des soupers d’Octavia dans son histoire personnelle.
Mon excuse est bien simple. Lorsque cette histoire était déjà
aux mains de l’imprimeur, je rencontrai un vieux monsieur qui avait particulièrement
connu la belle Octavia et qui m’assura avoir été un grand
ami du juge D….. Pour mieux me convaincre, il fouilla dans un ancien bureau
(une singulière pièce, je vous assure) et, d’un vieux portefeuille,
tira une feuille jaunie qu’il me mit entre les mains. Cette lettre, datée
du 15 février 1820, était signée Alfred D……. et était
ainsi conçue:
"On me dit, mon cher major, que vous
êtes arrivé hier de la campagne: cela me donne la clef de
votre longue absence. Mais, réparez le temps perdu et venez souper
ce soir, sans cérémonie, avec Octavia et moi. "Alfred D…………."
Faut-il l’avouer? j’eus une envie démesurée
de voler ce papier, mais mon vieil ami, devinant peut-être mon désir,
me l’enleva des mains, le remit dans le portefeuille et enferma le tout
dans le vieux bureau. Mais avant de fermer celui-ci, il me fit observer
plusieurs liasses de vieux journaux soigneusement empaquetés.
—Ainsi, me dit-il, il est donc vrai
que vous cherchez quelques circonstances de la vie de ces gredines de quarteronnes?
Ah! c’est là, dans ces vieilles gazettes, que vous en trouverez!…
Voyez….
Et il en déroula quelques-unes…1792
jusqu’à 1860! quelle collection! quel trésor! hein? Mais,
chère madame, ne vous gênez pas, venez à moi, et nous
chercherons ensemble tout ce que vous voudrez savoir.
—Alors, lui dis-je, contez-moi vite
tout ce qui s’est passé à ce souper chez Octavia, auquel
vous avez assisté.
—Il me semble y être encore, dit-il,
nous étions huit convives….
Le major me conta alors dans tous ses
détails ce petit souper qui, dans mon opinion devait être
semblable à celui auquel Pierre était invité et
auquel, excepté Valery et Dahlia, les mêmes convives se
trouvaient. Cette danse du bamboula n’est point une fiction, le
major l’a vu danser par Violetta la quarteronne et en me la racontant,
il s’animait au point que je ne pouvais m’empêcher
de rire de son exaltation.
Pierre apercevait sur une table ovale,
recouverte du damas le plus fin, le plus blanc, huit couverts autour desquels
se voyaient cinq verres de formes différentes (autour de chaque
couvert, bien entendu). Ni l’argenterie la plus riche, les cristaux, la
porcelaine la plus fine, ni les mets les plus rares, les vins les plus
exquis ne manquaient à ce petit souper autour duquel trois domestiques
blancs glissaient doucement, sans bruit, l’œil au guet et volant au-devant
du moindre désir des convives. Tout se passa avec la plus grande
décence pendant cette première partie du souper, le vin de
Champagne n’avait point encore fait son apparition, c’était un des
vins du dessert. A un signe d’Octavia, la seconde nappe et tout ce qui
la couvrait fut enlevé dans un clin d’œil, et les domestiques,
toujours silencieux comme des ombres, se mirent à arranger le dessert
sur la table.
—Et vrai, chère madame, ajouta
le vieux major, les gens d’aujourd’hui ne s’entendent plus à servir
un dîner dans le style. Autrefois, regarder seulement une table servie
vous donnait l’appétit; mais aujourd’hui, on porte un plat à
la fois…pour détruire l’appétit…c’est peut-être par
économie.
La première pièce que les
domestiques portèrent et placèrent au milieu de la table
était réellement une œuvre artistique: c’était
un cadeau à sa maîtresse qu’Alfred avait apporté
de la Havane: une statue en marbre blanc représentant un de ces
commissionnaires qu’on rencontre à chaque pas dans les
rues de la Havane; il portait sur son dos une hotte dorée, sur
ses épaules une sorte de balançoire composée de
bâtons croisés, et au bout de chaque bâton était
suspendue une corbeille en filigrane dorée; il tenait à
chaque main une corbeille semblable, mais beaucoup plus grande, et encore
une autre de forme différente sur la tête. Et maintenant,
dans la hotte de ce commissionnaire, qui avait bien trois pieds de haut,
dans ses corbeilles et même accrochés à ses bâtons,
on voyait des fleurs aux couleurs brillantes, des pêches qui avaient
coûté cinquante sous la pièce, des ananas, des oranges,
des pommes, enfin tous les fruits imaginables et des bonbons comme on
n’en voit plus, des bonbons au prix fabuleux, venant de chez Turpin
le confiseur à la mode. Autour de cette pièce admirable,
dans des coupes et des vases de cristal aux formes fantastiques, dans
des corbeilles et des plats d’argent, posés çà
et là sur la table, on voyait des gâteaux, des gelées,
des confitures, des crèmes, enfin tout ce qui pouvait satisfaire,
même la gourmandise de Mlle Miette.
Le café et les liqueurs (pousse-café)
devaient être portés au premier coup de sonnette de madame.
Après avoir arrangé le muscat et les autres vins doux sur
la table, après avoir déposé une bouteille de champagne
devant chaque convive (il y en avait sur le buffet au moins deux douzaines
de plus), les domestiques se retirèrent, évitant de faire
le moindre bruit en fermant la porte derrière eux.
Et l’orgie commença: doucement,
imperceptiblement d’abord: mais le champagne se versait à flots
et les voix comme les rires s’élevaient graduellement, mais elles
s’élevaient et déjà on apercevait une ombre d’inquiétude
et de frayeur dans les yeux de Dahlia qui se rapprochait de plus en plus
de Valery. Bientôt Gina, à la demande d’Octavia, commença
une chanson des plus obscènes à laquelle les voix réunies
de Violetta et de Percy se mêlèrent. Des cris de plaisir s’échappaient
de la poitrine de Pierre qui, le verre à la main, trinquait à
la ronde et de sa voix discordante essayait de se mêler au chorus
de la chanson de Gina.
En cet instant, plus pâle qu’une
morte, Dahlia se leva et, suivie de Val, alla chercher refuge contre ce
tapage, auquel elle était si peu habituée, dans le salon
qu’on venait de quitter. Au milieu des éclats de rire bruyants,
des chants qui s’élevaient de plus en plus, personne ne s’était
aperçu de la disparition du jeune couple. D’abord Dahlia avait eu
l’intention de rester au salon jusqu’à la fin du souper et d’y attendre
les convives, mais, en écoutant malgré elle les chansons
obscènes, les paroles indécentes qui s’échappaient
des lèvres des trois femmes qu’elle avait accueillies en amies quelques
moments auparavant, en entendant le trinquement des verres, les rires libertins
des hommes et cette voix d’enfant, la voix de La Miette, qui dominait l’orgie,
Dahlia eut peur, et, honteuse, effrayée, elle entraîna Val
et sortit en courant de cette maison où elle se promit de ne jamais
revenir.
Et l’orgie continuait toujours. Debout,
le verre à la main, le visage enflammé, la toilette en désordre,
Octavia la quarteronne appelait tous les buveurs au combat et assurait
à Pierre que nul ne pouvait la vaincre le verre à la main.
—Oui! criait-elle d’une voix avinée,
essayez et vous tomberez soûl sous la table.
Ce n’était plus une prêtresse,
une druidesse, c’était une bacchante enivrée de vin et de
volupté.
Assis à côté d’elle,
la tête appuyée à sa main gauche, un verre plein à
la droite, le juge Alfred D….. était pensif et ne semblait trouver
qu’un modique plaisir à la fête qui se donnait chez lui. Bien
certainement, le désenchantement commençait son œuvre chez
le juge.
Gina, quoique instinctivement plus modeste
qu’Octavia et Violetta, aimait le vin et ne s’en faisait point faute, mais,
tout en buvant elle-même, elle essayait d’arrêter Percy dont
elle connaissait le faible tempérament.
—Il en aura pour une semaine, s’écria-t-elle,
et grand Dieu! que dira sa mère?
Mais Percy ne l’écoutait point.
D’une voix qui s’affaiblissait de plus en plus, il entonnait toutes sortes
de chansons de table et, une bouteille à la main, remplissait son
verre aussi vite qu’il le vidait.
Mais Miette? qu’avons-nous à
dire de Miette? Ah! c’était bien comme toujours la reine,
le boute-en-train de la fête. Assise sur les genoux de Pierre,
son corsage dégrafé, son bonnet de fourrure sur le côté
de la tête, un bras autour du cou de son compagnon, de la main
droite elle élevait son verre au-dessus de sa tête et le
vidait d’un trait après en avoir fait goûter le contenu
à Pierre. Elle mangeait dans la même assiette que lui et
du bout de ses doigts lui mettait les morceaux dans la bouche. Elle
l’embrassait, le caressait, l’appelait son gros chéri,
mais n’oubliait pas, tout en disant et en faisant ces jolies choses,
d’introduire ses doigts dans les poches du marchand et d’en
enlever lestement le contenu. Il fut fort heureux pour Pierre d’avoir,
avant de quitter son magasin, enfermé son portefeuille dans son
bureau, ne gardant sur lui que cinquante piastres. De ce montant, il
ne lui restait absolument rien après l’orgie.
Vers trois heures du matin, jugeant
que la farce avait assez duré, le juge appela ses domestiques auxquels
il ordonna de desservir, et apercevant dans le corridor la femme de chambre
d’Octavia, il lui donna l’ordre d’amener sa maîtresse: et Mlle Phélonise,
une petite Française aussi rusée que jolie, qui avait vu
déjà plus d’un petit souper, fit monter l’escalier à
Octavia en la traînant un peu, la déshabilla et la mit au
lit.
En descendant, Phélonise rencontra
un des domestiques qui lui demanda comment était madame.
—Ah! bah! répondit notre soubrette,
ça ne sera rien, elle sera prête à recommencer demain
soir.
Gina, un peu moins ivre que Percy, qui
ne pouvait se tenir debout, accepta sans hésiter la voiture que
lui offrit Alfred pour ramener chez elle le pauvre enfant, objet des
tendres soins et de la sollicitude d’une mère aussi bonne
que dévouée; d’une mère qui savait combien
le moindre excès, la moindre fatigue pouvait être funestes
à son enfant; d’une mère dont un voile épais
couvrait les yeux et qui n’avait pas le moindre soupçon
de la conduite de son fils.
Quant à La Miette, Pierre fit
ce qu’il avait fait la veille: il l’enveloppa de son cachemire, la prit
dans ses bras comme si elle eût été une enfant de sept
ans, l’emporta dans sa voiture et la conduisit au numéro 17 de la
rue Dauphine. Il la remit ivre-morte à la tante Pasie qui la reçut
en grommelant.
—Acrée tite charogne! s’écria-t-elle,
gardez ça li gaignin l’air… Li va quié so la tête avec
so bourrades. Li soûl comme in grounouille. Et tout ça c’est
vous faute, missié Pierre; in vié n’homme comme vous, vous
té dois gaignin honte. Mais couté mouin bien: tous tas bêtises
la yé pas capables diré longtemps… c’est tout ça mo
gagnin pou dit.
Et tout en parlant, elle tirait, aidée
de Pierre, le corps de sa nièce de la voiture et l’emportait dans
la maison.
A la suite d’une pareille orgie,
un autre que Pierre eut été dégoûté
pour toujours; mais pour lui il n’en fut point ainsi, loin de
là. Il quitta la maison d’Octavia enchanté de sa
soirée, se promettant bien de recommencer souvent. Il se trouvait
dans son élément au milieu de cette atmosphère
de libertinage et de vulgarité, et plus Violetta se montrait
indécente et vulgaire, plus il en était amoureux.
—Je n’en voudrais pas pour ma femme,
se disait-il; mais quelle adorable maîtresse ferait cette piquante
petite créature!
Certes, Pierre, en quittant le numéro
17, ne pouvait songer à retourner aux Magnolias ce soir ou plutôt
ce matin-là. Qu’aurait dit Hermine en le voyant dans cette condition?
Il se fit donc conduire à l’hôtel et ordonna à Josué
de ramener la voiture aux Magnolias et de dire à sa maîtresse
qu’il avait été forcé de coucher au magasin, vu que
l’ouvrage dont il lui avait parlé n’était pas terminé.
CHAPITRE XII.
Avant la fin de la semaine toutes les conditions
qui devaient livrer Violetta à Pierre Saulvé étaient
terminées. C’était avec la vieille Aspasie qu’il
lui avait fallu traiter et la coquine, maligne comme une vieille guenon,
rouée comme une quarteronne de l’époque, avait fait
faire les choses en grand, n’oubliant pas de tirer son épingle
du jeu. Elle tint bon, et malgré les prières et les promesses
de Pierre elle lui refusa sa nièce jusqu’à ce que
toutes les clauses du contrat eussent été remplies.
Me souvenant de la liasse de journaux
que m’avait montrée le major, j’eus encore recours
à lui et nous feuilletâmes ensemble toutes ces vieilleries
et au numéro huit de la Gazette de la Nouvelle-Orléans,
à la date du vingt-et-un février de l’année
1820, nous trouvâmes l’article suivant:
"Générosité princière:—Enfin
la sans pareille quarteronne Violetta, surnommée avec raison
La Miette à cause de sa gracieuse et mignonne petite taille,
vient de se choisir un entreteneur dans la personne de M. P. S., le
riche marchand de la rue Royale. L’acte de mariage (de la main
gauche) a été passé par-devant notaire, d’après
l’exigence d’une dame de couleur nommé Aspasie et
tante de Mlle Violetta. Un des rédacteurs de la gazette s’est
transporté chez le notaire et a voulu voir cet acte qui lui a
été montré avec la plus charmante des politesses.
"1e clause: La tante Aspasie exige que
la somme de cinq mille piastres lui soit payée à elle
personnellement, en remboursement des avances faites par elle pendant
quatorze ans à la dite Miette ou Violetta.
"2e clause: Vingt mille piastres seront
déposées à la Banque des Citoyens à l’ordre
de Mlle Violetta, qui seule aura le droit d’en toucher le capital
et les intérêts.
"3e clause: La dite Violetta exige le
don d’une maison haute (à son goût), située
dans une des rues Royale, Chartres ou Saint-Louis, et exige de plus
que la dite maison soit élégamment meublée, toujours
à son goût. La tante Aspasie aura sa chambre dans cette
maison.
"4e clause: Le dit P. S. s’engage
à acheter et à donner à la dite Violetta quatre
esclaves, deux hommes et deux femmes, tous quatre de premier ordre,
aussi un landau et une paire de chevaux, et encore une parure en diamants
qui devra coûter pour le moins dix mille piastres, et à
offrir tout ce qui a été mentionné plus haut à
la dite Violetta.
"Et la dite Violetta s’engage de
son côté à devenir la maîtresse du dit P.
S. mais pas avant que toutes les clauses du contrat n’aient été
strictement remplies."
Et au bas de cet acte étaient
la signature du notaire, celle de Pierre Saulvé et les croix
de Violetta et de la tante Aspasie.
Après avoir lu et relu cet acte
honteux, je me retournai vers mon vieil ami, le major, qui remettait
de l’ordre dans ses papiers:
—Pourriez-vous me dire, mon ami, lui
demandai-je, comment il se fait que ces quarteronnes n’ajoutent
jamais un nom de famille à leur prénom? C’est toujours
Adoréah, Octavia, Violetta, tout court.
Le major se mit à rire:
—C’est bien facile à comprendre,
dit-il; quand on n’a pas de famille on n’a pas de nom et
la plupart de ces coquines n’ont jamais su qui était leur
père. De tout le bataillon de quarteronnes qui autrefois empestait
les rues de la Nouvelle-Orléans, deux seulement ajoutaient le
nom de famille à leur nom: la jolie petite Dahlia était
la fille du capitaine Dalveras qui, jusqu’à sa mort, en
a eu tous les soins possibles; et depuis son enfance et ses jours de
couvent elle a été connue sous le nom de Dahlia Dalveras
qu’elle a toujours gardé.
L’autre est cette petite rouée
de Gina qui déclarait bien haut qu’elle était enfant
légitime parce que Mlle Percy, depuis Mme Castel, exigea que
son esclave Mathilde, mère de Gina, fût unie dans les liens
du mariage par un prêtre catholique à un Sicilien du nom
de Gulio Lorenzo et Mlle Gina signait son nom Angelina Lorenzo. Ce qui
ne la rendit pas meilleure, la petite peste!
Revenons à Pierre: il fut furieux
lorsqu’il lut l’article de la gazette et il frémit
à la pensée que probablement Hermine la lirait aussi.
La poste des Magnolias était toujours portée au magasin,
et de là Pierre l’emportait chez lui. Il était rare
qu’Hermine reçût des lettres, quelquefois des invitations,
des demandes de charité, et c’était tout. Quant
aux journaux, il était fort rare qu’elle les ouvrît,
et Pierre se promettait de répondre, si elle demandait la dernière
gazette, qu’il l’avait oubliée au magasin. Mais,
elle ne demanda rien, ne se douta de rien et pendant toute une année
conserva son ignorance et son bonheur.
Nous devons bien supposer que Pierre,
après la signature de l’acte dont nous avons parlé,
pressa les choses afin d’être mis au plus tôt en possession
de l’objet qu’il avait payé si cher.
Violetta, accompagnée de la tante
Aspasie, se mit en quête d’une maison, et, au prix de sept
mille piastres, fit l’acquisition d’une charmante habitation
qui venait seulement d’être bâtie et que personne
n’avait encore habitée. Les peintures en étaient
toutes fraîches et les tapisseries venaient d’être
posées; c’était élégant et coquet.
Cette maison était située dans la rue Royale, à
un îlet seulement de celle d’Octavia.
Mlle Violetta avait souvent entendu Pierre
parler des Magnolias et Percy des Mûriers (l’habitation
de sa mère), et elle s’était promis que si la propriété
de Mme Saulvé avait un nom la sienne en aurait un aussi. Elle
avait entendu dire que la petite bonbonnière de Dahlia s’appelait
Les Dahlias, et que cette fleur, sous toutes ses nuances, s’y
retrouvait à chaque pas. Cela avait donné une idée
à notre petite princesse: elle se nommait Violetta et, par conséquence,
sa maison devait se nommer Les Violettes, et, pour mieux imiter Dahlia,
elle fit planter des violettes partout: en avant, en arrière,
sur les côtés, dans des corbeilles suspendues sur la galerie,
dans de grands vases en porcelaine, au haut des escaliers.
Elle avait une foi absolue dans le bon
goût d’Octavia, aussi la prit-elle avec elle pour choisir
l’ameublement de sa maison. Comme cette maison était bâtie
sur le plan de celle d’Octavia, La Miette voulut que son ameublement
fût à peu près semblable à celui de la maîtresse
d’Alfred D……….. Seulement la petite quarteronne était trop
blonde pour affronter le rouge et, comme elle avait une grande prédilection
pour le vert, ce fut cette couleur qui fut choisie de préférence
à toute autre, et le petit boudoir en face de l’escalier
devint ce qui devait être plus tard le fameux boudoir vert.
En cinq jours, les tapissiers, poussés
par Pierre, avaient été si expéditifs que la maison
était meublée de la cave au grenier. Violetta avait eu
carte blanche et, comme nous devons nous en douter, en avait fait bon
usage. Les domestiques, un cocher et un valet pour la salle à
manger, une femme de chambre, une autre pour s’occuper des chambres
et servir la tante Aspasie, étaient aux ordres de leur nouvelle
maîtresse et à la porte des Violettes un landau magnifique,
attelé de deux alezans pur sang, attendait que Mlle Violetta
voulût bien les essayer.
Rache avait fourni les diamants au prix
de quinze mille piastres. La Miette avait fait la grimace en remarquant
que ceux d’Octavia avaient coûté près du double;
mais, c’était la seule parure de ce genre dans toute la
Nouvelle-Orléans, avait dit le bijoutier; et Pierre avait apaisé
la petite mécontente en lui promettant de lui en faire venir
une autre de Paris directement.
Enfin, toutes les clauses du contrat
furent accomplies et Pierre Saulvé se trouva moins riche de soixante-quinze
mille piastres. C’était beaucoup pour une semblable Miette,
ce n’était rien pour un homme aussi riche et aussi amoureux
que notre marchand. Le deux de mars, pour la première fois, Les
Violettes se trouvèrent tout illuminées: on y pendait
la crémaillère en l’honneur de la prise de possession,
et un charmant petit souper y rassemblait quelques amis.
Pierre se trouvait suprêmement
heureux: il se croyait le premier amant de la petite sirène,
et personne n’aurait osé le détromper. Il ne lui
refusait rien et elle avait carte blanche au magasin. Songez si elle
savait s’en servir! Que lui importait l’argent qu’elle
lui avait coûté? Il n’y songeait même pas.
Mais ces soixante-quinze mille piastres étaient la première
bouchée du gâteau, et maintenant que les petites dents
blanches de l’enfant y ont pénétré, il est
à craindre qu’elles le dévoreront en entier et au
plus vite.
La maison était achetée,
meublée, mais il fallait de l’argent pour faire aller le
ménage, à la tête duquel trônait la tante
Aspasie. Et Pierre donnait tout ce qu’on lui demandait, payait
tous les comptes qui lui étaient présentés.
Octavia était extravagante, mais
jusqu’à un certain point: elle n’aurait jamais osé
acheter un objet de prix sans consulter Alfred, et, s’il le lui
refusait, ou la faisait attendre quelque temps, il était rare
qu’elle ne se soumît point à sa décision.
Elle aimait son amant et s’occupait continuellement de son confort.
Elle avait introduit un certain ordre au milieu de ses extravagances.
Elle avait sa cuisinière et descendait souvent à la cuisine
pour y commander les plats que préférait le juge. Elle
s’occupait de sa maison, essayait d’en faire un home
agréable pour celui qui, à cette époque, lui était
plus cher que tout au monde.
Dahlia repoussait l’ombre même
d’une extravagance et si Val en faisait pour elle, c’était,
bien certainement, contre son désir. Elle avait réussi
à faire des Dahlias la plus charmante retraite qui se puisse
imaginer, une retraite où son âme poétique trouvait
mille aliments de bonheur au milieu de ses livres favoris, de son piano,
de ses fleurs chéries, de ses oiseaux et surtout dans la présence
de celui qui était tout pour elle dans l’univers.
Gina même soignait son petit ménage
où elle n’employait qu’une seule domestique. Elle
savait que, pour trois ans encore, l’économie lui était
de rigueur et elle se soumettait, grondant Percy lorsqu’il lui
portait un bijou ou un objet de luxe. Bien des fois, elle était
descendue à la cuisine pour y préparer de ses mains les
mets favoris de son jeune amant.
Avec La Miette, il n’en était
pas de même: elle savait que Pierre était marié
et qu’il partageait son temps entre elle et sa famille. Elle déclara
tout d’abord que tenir ménage l’ennuyait, que l’odeur
de la cuisine lui donnait des nausées, que sais-je? et le résultat
de ces remarques fut que tous les repas mangés aux Violettes
furent commandés à Baptiste, et Dieu sait à quel
prix?
La Miette apprit qu’Hermine avait
sa loge à l’Opéra, elle voulut avoir la sienne,
et lorsque la femme légitime apparaissait (bien rarement) aux
premières, toujours mis avec la plus grande simplicité,
la maîtresse, couverte de diamants, de velours et de soie, attirait
sur elle tous les regards par le bruit qui se faisait dans sa loge,
aux secondes.
Toute une année se passa. Le premier
acte de Pierre après son installation aux Violettes avait été
d’avertir Hermine qu’il ne pouvait plus venir dîner
aux Magnolias.
—Je suis forcé de rester en ville
jusqu’à cinq heures, dit-il, je ne puis rester si longtemps
sans manger. Je préfère dîner au restaurant.
—Mais, avait répondu timidement
Hermine, tu prends toujours un lunch à midi, tu me l’as
dit toi-même, et…si tu le désires nous t’attendrons.
—Non, non, s’écria-t-il;
cela changerait toutes les habitudes de la maison et les enfants pourraient
en souffrir.
Et la douce créature s’était
soumise en soupirant.
Il arrivait souvent maintenant que plusieurs
nuits se passaient sans amener Pierre aux Magnolias et lorsque sa femme
lui reprochait les absences auxquelles il l’avait si peu habituée,
lorsqu’elle le questionnait, il mettait tout sur le compte de
l’ouvrage.
—Mais ce n’était pas ainsi
autrefois, disait-elle; d’où vient ce surcroît d’ouvrage?
—Du surcroît d’affaires,
répondait-il. Au lieu de me faire des reproches, ma chérie,
tu devrais être satisfaite, car qui dit affaires dit argent.
Pauvre Hermine! elle aurait préféré
moins d’argent et avoir son mari avec elle plus souvent.
M. et Mme Saulvé avait cinq enfants
dont trois allaient à l’école. Tout jeunes qu’ils
étaient, ils recevaient la meilleure éducation et des
maîtres de toutes sortes leur étaient accordés.
A treize ans Marie était déjà excellente musicienne.
On vivait grandement aux Magnolias: l’hospitalité des Saulvé
était proverbiale et on parlait partout des charités continuelles
de madame. Si Hermine s’habillait avec simplicité, il n’en
était pas de même de ses enfants; elle était fière
d’eux et ils étaient toujours vêtus avec la dernière
élégance. Mme Saulvé avait sa loge à l’Opéra,
sa voiture, et, malgré tout, les dépenses de la famille
ne dépassaient jamais trois mille piastres, tandis qu’en
moins d’une année Mlle Miette en avait gaspillé
douze mille.
Pierre ne put s’empêcher
de réfléchir et se dit que de cette manière toute
sa fortune passerait vite: il essaya quelques remarques qui furent reçues
et écoutées avec fureur par Violetta.
—Supposes-tu, gros imbécile, se
mit-elle à crier de toutes ses forces, supposes-tu que je t’aie
pris pour tes beaux yeux? Si tu es las de moi, dis-le et la paille sera
vite cassée entre nous.
Et Pierre eut toutes les peines du monde
à apaiser la petite furie. Il se croyait bien certainement le
premier amant de Violetta et, en apparence, il avait raison: elle était
si jeune! et de plus elle le lui avait juré par tous les saints
du calendrier; mais, s’il n’était pas jaloux du passé,
il l’était terriblement du présent et guettait sa
maîtresse comme un chat guette une souris. Il l’avait avertie
que, si jamais il l’attrapait en flagrant délit, il la
tuerait sans miséricorde et il avait, par ses menaces, inspiré
une véritable épouvante à l’enfant.
—Il le ferait comme il le dit, s’était-elle
écriée en s’adressant à la tante Aspasie
—C’est à toià prendre
tes précautions, avait répondu la vieille harpie.
Toute intimité avec Percy lui
avait été interdite et ceci à son grand regret
car, si Miette n’aimait pas le jeune homme d’amour, elle
l’aimait comme le gai compagnon de toutes ses folies et elle regrettait
ses escapades dans les rues avec lui, leurs courses au cirque ou au
muséum, leurs causettes dans les petits coins qui exaspéraient
tant Gina, enfin, son cher et vieux bamboula que personne ne savait
danser comme Percy.
—Mais, s’était-elle écriée
en écoutant son amant, qui donc, à l’avenir, dansera
le bamboula avec moi?
—C’est une danse infâme,
répondit Pierre, et je te défends de la danser.
—Pas même avec tante Pasie ou Gina?
—Avec une femme, oui; avec un homme,
jamais!
Et en voyant ses yeux menaçants,
brillants comme la lame d’un poignard, ses dents serrées,
Violetta eut peur et recula. Elle devinait que, dans un moment de jalousie,
cet homme serait capable de tout, même de la tuer.
Ah! Pierre ne savait pas ce qu’il
faisait en défendant à Violetta de recevoir Percy Castel.
S’il était venu la voir en ami, comme il venait autrefois
chez la tante Pasie, La Miette aurait continué à le considérer
comme un camarade, et, comme tel, se serait amusée lui, aurait
peut-être dansé le bamboula sous les yeux de Gina et la
distraction se serait arrêtée la.
Mais, défendre quelque chose à
Violetta la quarteronne, c’était l’exciter à
la désobéissance. Pierre lui défendait de revoir
Percy: pour le revoir elle était prête à tout, même
s’il lui avait fallu passer au travers d’une mer de feu.
Elle parla de son désir à la tante Pasie et déroula
ses plans devant elle.
—Prends gar! pitit! avait répondu
la mégère, si Pierre trappé toi, la quié
toi.
—Mo conin ça, répondit
la petite fille, mais li trappe pas mouin.
Pierre avertissait toujours La Miette
lorsqu’il devait passer la nuit aux Magnolias.
—Va au théâtre avec Octavia
ou l’une de tes amies, disait-il, mais souviens-toi bien que je
te défends d’inviter un homme ici pendant mon absence,
pas même le juge D…… et prends bien garde à ce que l’on
ne te voie pas à un petit souper sans moi…autrement…
—Autrement quoi?
—Ça se passerait mal pour toi…je
ne te dis que ça.
Il était sorti et Violetta l’avait
suivi du regard, mais dès qu’il eut descendu l’escalier
et regagné sa voiture, elle fit une pirouette et, faisant craquer
l’ongle de son pouce droit sur ses dents, elle s’écria:
—Gros bétat! je me fiche bien
de tes défenses, comme ça!
Et la tante, d’après l’ordre
de la nièce, courut elle-même prévenir Percy qui,
dans la joie de son âme, alla jusqu’à embrasser la
messagère. Il dit à Gina que Mme Castel était souffrante
et bien certainement voudrait le garder toute la nuit près d’elle,
et après ce mensonge il l’embrassa tendrement et se mit
en route pour Les Violettes.
Et de son côté, Mlle Miette
commandait à Baptiste le petit souper le plus succulent, le plus
appétissant et les vins les plus enivrants que l’on pût
se procurer à la Nouvelle-Orléans. De bonne heure, Violetta
congédia ses domestiques, et à neuf heures elle recevait
Percy dans le petit boudoir vert destiné à devenir encore
plus célèbre que le boudoir rouge d’Octavia.
La veille seulement, se trouvant chez
Rache, notre petite quarteronne avait aperçu au milieu de différents
objets d’art que les commis déballaient une admirable boîte
ressemblant à un bijou au dehors, tant le travail en était
exquis et merveilleux. Voyant l’attention avec laquelle la jeune
fille examinait la boîte, le marchand en détacha la clef
et monta l’instrument qui était tout simplement une boîte
à musique. Violetta n’avait jamais, de sa vie, vu rien
de semblable et elle pouvait à peine contenir l’expression
de son plaisir en écoutant l’air de la Marseillaise, quand,
touchant, à un ressort, M. Rache arrêta cet air et la boîte
commença les premières mesures du bamboula.
A ces sons, Violetta jeta un cri et,
franchement, elle eut toutes les peines du monde à maîtriser
l’élan qui l’entraînait à danser le
bamboula au beau milieu du magasin de bijoux.
—J’achète cette boîte!
s’écria-t-elle; enveloppez-la, M. Rache!
—Mais, mademoiselle, dit le marchand
en hésitant, c’est que… nous n’avons pas encore reçu
nos factures et je n’ai pas la moindre idée de ce que sera
le prix de cette boîte.
Elle éclata de rire.
—N’est-ce que cela? s’écria-t-elle;
comme si je m’occupe du prix de ce que j’achète.
Je veux cette boîte…même si elle doit coûter mille,
deux mille piastres, je la veux… Donnez-la-moi, M. Rache, et envoyez-en
la facture à M. Saulvé.
Que pouvait faire le bijoutier? Obéir.
Il enveloppa la boîte qui était à peu près
de la grandeur d’un album ordinaire et la remit à Mlle
Violetta.
Le lendemain, un nouveau compte, un compte
de deux cents piastres, fut porté à M. Pierre Saulvé,
qui le paya sans rien dire, mais avec un air de fort mauvaise humeur.
Il est inutile de dire que Percy et sa
petite hôtesse essayèrent la boîte à musique
et se préparèrent à souper en dansant et en redansant
le bamboula.
Ces réunions se renouvelèrent
souvent. Que s’y passa-t-il entre ces deux enfants, jeunes et
ardents tous deux, ivres la plupart du temps et fortement attachés
l’un à l’autre? Je laisse ceci à deviner au
lecteur. Mais, disons biens, une fois pour toutes, que la Marguerite
de la Tour de Nesle, Lucrèce Borgia et même Messaline auraient
pu recevoir des leçons de dévergondage, de luxure et du
libertinage le plus vil, le plus grossier de cette petite quarteronne
de dix-huit ans.
Bien certainement, Pierre, aussi bien
que Gina, avait toutes les raisons possibles d’être jaloux.
Ces petits soupers en tête-à-tête
avec Percy furent les premiers pas de Violetta dans la route voluptueuse
et libertine où ses passions l’entraînèrent
plus tard. Il vint un moment où, lorsqu’un beau jeune homme
lui donnait dans l’œil (pour nous servir de sa propre expression),
il le lui fallait, comme il lui fallait le fruit qui tentait sa gourmandise
ou le bijou que souhaitait sa coquetterie. Le petit boudoir vert était
sa tour de Nesle: c’était là qu’elle recevait
ses amis, tandis que la tante Aspasie, assise sur l’escalier,
montait la garde.
Quant à Pierre Saulvé:
"Un vieillard de quarante-deux ans!" disait-elle en allongeant la lèvre.
Il est probable, si la chose avait été
faisable, que, comme la Marguerite de Dumas, La Miette se serait débarrassée
de ses amis en les faisant jeter aux poissons du Mississippi; mais comme
ce n’est que dans les livres que l’on noie les gens si facilement,
elle se contentait, après quelques visites, de ne plus les reconnaître
et de passer à côté d’eux avec la plus grande
indifférence. Le changement, un changement continuel, alimentait
les passions de La Miette et ajoutait à son amusement. Et Pierre,
malgré sa jalousie effrénée, ne se doutait de rien.
Depuis deux ans déjà, il était l’amant ou
plutôt l’esclave de Violetta la quarteronne. Certes, ce
n’était pas de l’amour qu’il éprouvait
pour cette femme, c’était une passion que la possession
n’avait fait qu’augmenter et qui menaçait de conduire
Pierre à la folie. Les moindres désirs de l’enfant
étaient des ordres pour cet homme qui était prêt
à tout sacrifier pour elle: sa fortune, sa famille, son honneur
même.
Après avoir essayé de prêcher
l’économie à sa maîtresse, Pierre Saulvé
se retourna vers sa femme et, dans sa mauvaise humeur, lui adressa une
série de reproches plus injustes les uns que les autres.
—Les provisions passent comme de l’eau
dans cette maison, dit-il.
Puis de là, il l’attaqua
dans ses charités, les lui reprocha ainsi que les aumônes
qu’elle remettait annuellement aux prêtres pour les pauvres
de la paroisse et aux missionnaires pour soulager des souffrances plus
éloignées.
—L’idée de donner de l’argent
pour empêcher les Chinois de noyer leur progéniture! dit-il;
s’il n’y avait que moi, avant de débourser un picaillon,
je verrais des chattées de petits Chinois lancées tous
les jours au fond du Yangt-sek-jang. Il faut arrêter cette fausse
générosité, mamie; je travaille trop dur pour que
le fruit de mon travail aille enrichir les prêtres et les missionnaires.
Et, quand, peu habituée à
un semblable langage, Hermine l’écoutait, les yeux pleins
de larmes, il ajoutait:
—C’est comme les enfants: la manière
dont tu les habilles est vraiment ridicule. Du velours et de la soie
à ces petites créatures! Tu dois être folle, Hermine!
et, écoute-moi bien: si ce gaspillage ne s’arrête
pas, je donnerai l’ordre de fermer ton compte au magasin.
Et la pauvre jeune femme avait pleuré,
bien pleuré, et avait promis à son mari d’être
plus économe à l’avenir et de mettre de l’ordre
à ses dépenses. Et en elle-même, elle s’était
dit:
—Pauvre Pierre! il y a longtemps que
j’observe sa tristesse, son inquiétude. Il faut, quoi qu’il
en dise, que ses affaires aillent mal… Il a raison, nos dépenses
sont trop fortes… Comme je vais économiser! c’est mon devoir
de le faire… Pauvre cher Pierre!
Et lorsque, quelques jours plus tard,
arriva l’anniversaire de la naissance de Marie, Hermine n’en
dit rien à son mari et le seize de février se passa sans
fête, sans bouquet, sans cadeau de prix pour la chère mignonne,
comme l’appelait son père. Seulement, Hermine ouvrit son
coffret de bijoux et en tira une bague, un saphir entouré de
perles:
—J’avais ton âge, dit-elle,
lorsque ma mère me donna cette bague: garde-la en souvenir de
la tienne, mon enfant.
Et serrant sa fille dans ses bras, Hermine
déposa un long baiser sur son front.
—Et papa? que me donnera-t-il? demanda
Marie en faisant glisser son doigt dans la bague que venait de lui donner
sa mère.
—Papa t’aime tendrement, chère
petite, répondit Hermine en caressant son enfant; il t’aime
et il souffre de ne pouvoir t’offrir quelque chose de bien joli,
comme l’année passé e... mais les affaires vont
mal au magasin, à ce qu’il paraît. Prends patience,
ma chérie, et surtout aime toujours papa.
Comme elle se l’était promis,
Hermine devint économe, elle réduisit ses dépenses
personnelles, changea moins souvent les riches habillements de ses enfants
et, à force de soins et d’économies, les dépenses
de la famille atteignirent seulement le chiffre de deux mille piastres.
Et tant de sacrifices ne furent qu’une simple miette entre les
mains extravagantes de Violetta la quarteronne.
Le même jour de l’anniversaire
de Marie, Hermine reçut une visite qui, pour la première
fois, lui fit entrer au cœur le ver rongeur du soupçon.
Comme Mme Saulvé, Mme Rache, la femme du riche bijoutier, était
une personne dont toute la vie était consacrée à
son mari et à ses enfants. Quoique demeurant dans le quartier
le plus populeux de la ville, elle ne permettait à aucun bruit
scandaleux de pénétrer dans son calme intérieur,
et les quelques nouvelles qu’elle savait lui étaient généralement
racontées par son mari. Dans son propre intérêt,
M. Rache était discret et lorsqu’il avait parlé
à sa femme de l’achat des bracelets il était sous
l’impression ou plutôt la conviction que ces bijoux étaient
destinés à la femme de M. Saulvé. A lui le soin
de ne pas souffler mot de la parure de quinze mille piastres, achetée
environ un mois plus tard par Pierre Saulvé pour Violetta la
quarteronne. Toute une année s’était écoulée
depuis ces différents achats, lorsque Mme Rache se mit en tête
d’aller aux Magnolias, rendre visite à son amie, Mme Saulvé.
Les deux jeunes femmes étaient camarades de pension, s’aimaient
beaucoup et, jusqu’au moment de leurs mariages, n’avaient
jamais eu de secrets l’une pour l’autre. Hermine fut la
première qui parla à son amie de la tristesse qu’elle
avait remarquée au front de son mari et des recommandations d’économie
qu’il lui avait faites la veille.
—C’est si étrange, dit-elle,
si différent de sa générosité habituelle.
Ah! il faut que Pierre soit bien gêné pour m’avoir
parlé de la sorte! Songes-y donc! cette année il n’a
rien donné à sa fille pour sa fête!
—Ah! s’écria Mme Rache,
je me souviens de la jolie montre qu’il lui a offerte l’année
passée… bleue, avec des diamants. C’était vraiment
charmant! M. Rache me l’a montrée.
—Oui, je m’en souviens, répondit
Hermine en soupirant, et ma pauvre Marie était si heureuse!
—Il faut vraiment qu’il y ait eu
un changement bien subit dans les affaires de ton mari, reprit la femme
du bijoutier. C’est l’homme le plus généreux
que je connaisse… Penses-y donc, Hermine! mon mari est bijoutier et
je ne possède pas un seul diamant, tandis que toi…
—Moi! s’écria la jeune femme
en l’interrompant; Pierre ne m’a pas donné un diamant,
pas un seul bijou depuis le jour de notre mariage; il m’en a offerts,
portés même… je les ai toujours refusés.
—Refusés! s’écria
Mme Rache, tu ne me feras pas croire que tu as refusé les deux
beaux bracelets qu’il a achetés pour toi en même
temps que la montre et le porte-bouquet de sa fille.
—Un porte-bouquet! dit Hermine stupéfaite;
Marie a reçu de son père, je m’en souviens, un fort
joli bouquet de roses, mais, bien certainement, il n’y avait pas
de porte-bouquet.
—Un porte-bouquet de cinquante piastres…
entends-tu, ma chère? Ah! ça est-ce que ton mari…
Hermine l’interrompit vivement.
—Tu as parlé de bracelets, il
me semble Zélie, dit-elle, d’une voix un peu tremblante.
—De deux bracelets en diamants, à
cinq cents piastres chaque! Ah! ton mari sait ce que c’est qu’être
généreux. Il ne se mouche pas de pied. Rache m’a
dit que ces bijoux étaient magnifiques. Je t’en prie, Hermine,
montre-les-moi.
Mais, ma chère Zélie, s’écria
Mme Saulvé, je ne sais ce que tu veux dire: il y a là
certainement une erreur. Je n’ai même jamais entendu parler
de bracelets.
—Mon mari m’a dit, reprit la petite
femme du bijoutier, que, dans la matinée du seize de février
1820, M. Saulvé était entré chez lui et lui avait
acheté une montre et une chaîne pour sa fille.
—C’est vrai, dit Hermine.
—Ensuite, continua Mme Rache, il demanda
à voir les porte-bouquets et on choisit un, petit, bien, certainement
pour la main d’une enfant, mais d’une grande richesse. Il
le paya cinquante piastres. Et Rache, comme moi, conclut que ce devait
être pour Marie.
—Ce devait être… répéta
Hermine, que les paroles de son amie agitaient de plus en plus. Mais,
peux-tu croire, Zélie, que Pierre se serait permis une pareille
folie pour une enfant de douze ans? Continue.
—Alors il voulut qu’on lui montrât
les bracelets et en acheta un au prix de cinq cents piastres. Comme
tu es pâle, Hermine!
—Il y a de quoi. Après?
—Ah! voilà le plus beau: M. Saulvé
revint le lendemain et dit à mon mari que tu lui avais déclaré
n’être point manchote et il acheta, pour te le porter, le
frère jumeau du premier bracelet.
—Oh! mais tout cela est impossible! s’écria
Hermine; il doit y avoir la un terrible malentendu. Pierre n’aurait
pas osé proférer un pareil mensonge. Zélie, je
te jure que je n’ai vu ni porte-bouquet ni bracelets.
—Ma pauvre amie! dit Mme Rache, si j’avais
su…si je m’étais seulement doutée… comme je me serais
tue! Ah! quels brigands, quels libertins sont les hommes d’aujourd’hui!…
Et ces misérables quarteronnes…
—Oh! tais-toi! tais-toi! s’écria
Hermine avec les yeux pleins de larmes. J’ai foi en mon mari,
il m’aime et mourrait avant de me tromper pour une de ces indignes
créatures. Lorsqu’il viendra ce soir, je le questionnerai
et je suis convaincue qu’il me donnera la preuve de cette erreur
que je déplore.
—Ainsi soit-il! dit Mme Rache en se retirant.
Chapitres
14, 15, 16, 17, 18, & 19
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