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CHAPITRE VI.

      Et pendant ce temps, Pierre, après avoir donné à Josué l’ordre d’amener la voiture à l’écurie où on la remisait tous les jours, se rendit chez Mme Hubert, la fleuriste à la mode, la seule qui, à cette époque, possédât des camélias et des jasmins de l’Inde; cette dernière fleur, si commune aujourd’hui, était fort rare à cette époque et, grâce à son feuillage d’un vert si velouté, à sa blancheur de satin, et surtout à son parfum pénétrant, marchait l’égale du camélia. 
      Pierre ordonna à la fleuriste deux bouquets, un composé d’un jasmin de l’Inde entouré de roses à demi ouvertes pour sa fille. 
      —C’est aujourd’hui sa fête, dit-il à Mme Hubert. 
      —Vraiment! et quel âge a-t-elle, la chère mignonne? 
      —Douze ans. 
      —Mon Dieu! comme ça pousse! comme ça nous vieillit! Il me semble que c’est hier que j’ai assisté à votre mariage, dans la cathédrale…et c’est moi qui avais fourni tous les bouquets… A propos…et madame? comment se porte-t-elle? 
      —Très bien, je vous remercie… Mais il me faut un autre bouquet, Mme Hubert? 
      —Ah! pour madame, sans doute! Et comment vous le faut-il, M. Pierre? 
      Il lui expliqua ce qu’il désirait: c’était joli, mais coûteux: trois camélias de couleurs différentes entourés de violettes. 
      —Les camélias se vendent bien cher, M. Pierre, dit la fleuriste; cinq piastres la pièce. 
      —Et…en vendez-vous souvent à ce prix-là? 
      —Il n’y en a pas pour les demandants. Ça se vend comme les petits pâtés tout chauds. Mais dans tout ça, je dois avouer qu’il y a quelque chose qui me gigule. Ces belles fleurs, si rares, si jolies, si chères vont toujours à ces coquines de quarteronnes. C’est comme ça: ce sont ces misérables qui ont toujours le plus beau, le plus rare, tandis que les honnêtes femmes se morfondent au fond des maisons. Je trouve, moi, qu’on devrait chasser cette vermine du pays, et j’aiderai si d’abord on consent à fouetter toute cette engeance en place publique. 
      —Mais alors, Mme Hubert, dit Pierre en riant, vous ne vendriez plus de camélias. 
      —Oh! que si! ces gueuses parties, les hommes feraient comme vous et viendraient m’acheter des bouquets pour leurs femmes, répondit la brave créature. 
      Saulvé ne releva point cette remarque, se contentant de demander: 
      —Combien vous dois-je, madame? 
      —Voyons, dit-elle: quinze piastres pour les trois camélias, trois pour les violettes et trois pour les roses. Reste le jasmin, quatre piastres. En tout vingt-cinq piastres, M. Pierre. 
      Il lui mit deux billets de banque dans la main et ajouta: 
      —Je viendrai chercher le bouquet de ma fille à deux heures précises; quant à l’autre, gardez-le-moi jusqu’à sept heures. 
      —Très bien et merci, M. Pierre! mes compliments à madame, s’il vous plaît. 
      De chez la fleuriste, Saulvé se rendit au grand magasin de bijoux de Rache, le célèbre bijoutier dont la famille (ou plutôt les descendants) habite encore la Nouvelle-Orléans. Disons à la louange du marchand, que son premier achat fut la montre de sa fille; il la choisit petite, charmante, au boiter d’émail tout orné de diamants; il y fit ajouter une longue chaîne, quelques charmes et la mit dans sa poche. Ensuite, il se fit montrer les porte-bouquet (à cette époque, le porte-bouquet était de rigueur tout autant que l’éventail) et en choisit un, petit, élégant, proportionné à la main mignonne à laquelle il était destiné, à la main de La Miette. Il paya ce joujou cinquante piastres et alors, avec une certaine hésitation, demanda au bijoutier de lui montrer ce qu’il avait de mieux en fait de bracelets. 
      —Vous arrivez au bon moment, répondit M. Rache; je viens d’en recevoir quatre qui sont vraiment des chefs-d’œuvre. Je me disais en les regardant que ce serait vraiment dommage de voir d’aussi jolies choses aux bras de ces satanées quarteronnes qui accaparent ce qu’il y a de mieux dans cette ville. A peu d’exceptions, elles sont les seules qui osent porter des bijoux de ce prix. Tenez, M. Saulvé, je méprise ces femmes-là, mais je suis forcé d’avouer que, sans elles, le commerce tomberait. Quant à moi, il me faut convenir que, grâce aux folies qui se font pour ces gredines, je leur dois ma fortune; il ne se passe pas un seul jour sans que l’un de ces imbéciles qu’elles ont pris dans leurs filets ne vienne ici acheter soit un collier, soit un bracelet, ou des pendants d’oreilles, que sais-je! quelque folie, enfin! Ah! oui, des folies! Songez-y! vingt-cinq mille piastres de diamants au juge D……. pour la belle Octavia… Une parure de quinze mille à l’avocat Valery Alston, qui ne fait que commencer sa carrière… Mais décidément la jolie Dahlia méritait encore plus… elle est si différente des autres. Et ce diadème de dix mille piastres que le vieux docteur F… a acheté pour son Adoréah! Ah! que d’extravagances! 
      Tout en parlant, M. Rache avait posé sur le comptoir deux paires de bracelets étincelants. 
      —C’est pour madame que vous le voulez, n’est-ce pas? demanda-t-il. Ah! ça me fait plaisir de penser qu’au moins un de ces bijoux ira orner le bras d’une honnête femme. 
      Saulvé écoutait le marchand mais ne répondait rien; il examinait les bracelets et finit par choisir un simple cercle d’or au travail merveilleux que fermait une large agrafe de diamants. 
      —Vous avez bon goût, monsieur, dit le joaillier; madame sera enchantée. C’est du meilleur style: tout à fait comme il faut. 
      —Et quel est le prix de ce bijou? demanda Pierre. 
      —Presque rien: seulement cinq cents piastres. 
      Le fol amoureux ne dit rien: il compta les cinq cents piastres demandées sans la moindre hésitation, y ajouta les cinquante piastres du porte-bouquet, les cent cinquante de la montre et quitta le magasin de bijoux, emportant ses achats dans les grandes poches de son pardessus. 
      Il était près de midi lorsqu’il reparut au magasin, où son premier soin fut d’enfermer le bracelet et le porte-bouquet dans son bureau particulier et ensuite d’envoyer un petit garçon à l’écurie pour prévenir Josué de lui amener sa voiture. 
      Il y entra dès qu’elle fut arrivée et se fit conduire chez un confiseur où il acheta un lot de bonbons pour sa fille. De là, il alla au numéro 17 de la rue Dauphine, chez la tante Aspasie. La vieille mulâtresse se présenta à la portière et Pierre, après lui avoir remis la boîte du cachemire, demanda à voir Violetta. 
      —Eh ben, non! sûr! répondit la mégère en branlant la tête, mo dis non! Miette li couchée… li malade… vous pas capable oir li avant asoir. Vous bourré li si tant hier au soir qué li manqué crêver pendant la nuitte. Li té gonflée comme in crapaud. —Quelle élégante comparaison! se dit notre amoureux; mais il ne s’éloigna qu’après avoir chargé la vieille mulâtresse de dire à Miette qu’il viendrait la prendre à huit heures précises pour aller chez Octavia. 
      Maintenant que quelques réflexions nous soient permises: le lecteur doit s’étonner qu’un homme comme Pierre Saulvé, un homme d’éducation, ayant toujours vécu au milieu de la meilleure société, eût pu se laisser prendre par la vulgarité, l’insolence, les manières hardies de Mlle Violetta et de son entourage. Le dévergondage de l’enfant dont tout le monde, aussi bien que les journaux, racontait toutes sortes d’abominations, ses manières communes, indécentes même, cette vieille tante si grossière dans son langage, la vue de cette maison d’où suintaient la dégradation et la misère, la misère malpropre et repoussante, tout enfin aurait dû faire fuir tout autre amoureux que Pierre Saulvé. Mais je l’ai dit, Pierre était fou: la beauté sans rivale de cette petite créature avait eu sur lui l’effet d’un philtre qui avait enflammé et excité son cerveau aussi bien que son cœur. 
      Aujourd’hui, le mari d’Hermine passait avec raison pour être fort riche; il jouissait de l’estime, de la considération générales et, avant lui, son père avait été en possession des mêmes avantages. Mais les anciens se souvenaient d’un petit bonhomme en guenilles, une sorte de mendiant qui, une poêleà la main, faisait frire des pommes de terre au coin des rues. Peu à peu, il avait étendu son commerce et avait fini par ouvrir une espèce de cabaret où il avait fait fortune, Dieu sait comment! Cet homme était marié ou vivait avec une Espagnole qu’un beau jour on trouva assassinée dans son lit. Nécessairement, le mari fut accusé et arrêté, mais il sut prouver un alibi et fut relâché, quoique l’opinion publique fût contre lui. On les avait souvent vus se quereller; en différentes circonstances, on avait entendu le mari menacer sa femme de la tuer et de plus on le savait excessivement jaloux. 
      Ce cabaretier de bas étage se nommait Pierre Saulvé comme notre héros, dont il était le grand-père. Il eut le bon goût de faire donner de l’éducation à ses enfants, qui en firent autant pour les leurs, si bien qu’aujourd’hui le vieux cabaretier était oublié et que ses enfants et petits-enfants s’alliaient aux meilleures familles de la Louisiane et, grâce à l’immense fortune qu’ils possédaient, se mêlaient à la haute aristocratie du pays. 
      Pierre Saulvé, le riche marchand de la rue Royale, le propriétaire des Magnolias, le mari d’Hermine Jourdan, passait avec raison pour un homme d’éducation, aux manières excellentes; et pourtant… Il y a un vieux proverbe qui dit que "Bon chien chasse de race" et, bien certainement, sans qu’il le soupçonnât lui-même, tel était le cas avec Pierre Saulvé. Il était vulgaire de nature, il aimait les grosses plaisanteries, relevait et riait de toutes les congruités qui se commettait en sa présence, se servait, même devant les femmes, des mots à double entente. Quoiqu’il y eût une bibliothèque aux Magnolias, Pierre ne lisait jamais, à moins que ce ne fût des romans dans le genre de Paul de Kock, ou Rabelais et quelques autres ouvrages de ce genre. Il aimait à aller entendre les grosses farces qui se jouaient quelquefois au théâtre, et, il faut bien l’avouer, M. Saulvé n’était en rien comparable au juge Alfred D….. et à Valery Alston, tous deux nobles représentants de deux des plus anciennes familles de l’aristocratie créole, tous deux pleins de distinction et d’instruction. 
      Hermine avait en elle une distinction instinctive et ses manières étaient remplies d’une modestie charmante; mais elle aimait trop Pierre pour trouver à redire à ses moindres actions; tout en rougissant, elle riait de ses grossières plaisanteries. Quant à la lecture, Hermine ne lisait guère plus que son mari; elle était fort pieuse et aurait cru commettre un péché mortel en ouvrant un roman. 
      Et voilà l’homme qui tout à coup se trouve transporté de son calme intérieur au milieu d’une atmosphère de gaîté et de vulgarité. Sans s’en douter Pierre Saulvé était, de sa nature, libertin et voluptueux. La vue d’une jolie femme avait, plus d’une fois, fait monter à son cœur des désirs brûlants que sa tendresse pour sa femme avait, jusqu’ici, assoupis. Et de plus, la jolie femme était passée devant ses yeux et le moment d’après il n’y pensait plus. 
      Mais voilà que tout à coup, à demi étourdi déjà par la musique et l’éclat des lumières, voilà qu’il se trouve en face de Violetta la quarteronne, de cette petite sirène qui a déjà tourné des têtes plus fortes que celle de Pierre Saulvé. Certes, ce n’est pas de l’amour qu’il éprouve, c’est un désir frénétique de possession, un désir d’enlever cette enfant dans ses bras, de l’étouffer sous ses caresses, sous ses baisers brûlants comme des morsures. Le toucher de cette peau fraîche et satinée lui donne d’étranges frissons et un regard de ces grands yeux noirs lui fait monter au cerveau des fluides plus enivrants que celui du vin le plus subtil. Pierre se dit qu’à tout prix il lui faut cette enfant, que sa possession est nécessaire à son bonheur, et qu’aucun sacrifice, aucune dépense ne lui coûtera pour assouvir sa passion furieuse. A partir de cet instant, Pierre Saulvé est devenu l’esclave de Violetta la quarteronne. 


CHAPITRE VII.

      A trois heures moins un quart, Pierre arrivait aux Magnolias où, comme nous le pensons bien, tout était en confusion et en grands préparatifs. 
      —Tu vois que je suis ponctuel, dit Pierre en embrassant sa femme qui était venue à sa rencontre jusqu’aux premières marches de l’escalier. 
      Il est inutile de dire que Marie fut enchantée de son présent et avec quelle gentillesse elle remercia son père. Le bal d’enfants commença à quatre heures, il devait durer jusqu’à dix heures. Après dîner, Pierre dit à Hermine, avec une certaine hésitation: 
      —Ma chérie, je suis vraiment désespéré, mais à six heures précises, je serai forcé de retourner en ville. 
      —Au milieu du bal! Oh! Pierre, y penses-tu? 
      —J’y suis forcé, répondit-il, et voilà que tu vas encore maudire ce pauvre James Nelson: car, si je vous quitte, s’il me faut passer la nuit au magasin, c’est pour, en compagnie du teneur de livres, préparer le compte des marchandises que nous aurons à lui expédier demain. Il y en a là pour au moins huit mille piastres, et, comme tu le vois, ma chère Hermine, c’est un montant qui n’est ni à dédaigner ni à négliger. Tu comprends cela, n’est-ce pas, ma chérie? 
      Hermine était raisonnable, elle fit bien encore quelques objections pour la forme, mais finit par avouer que, comme toujours, son mari avait raison et que les affaires devaient passer avant les plaisirs. 
      Pierre avait fait sa toilette pour le bal d’enfants et y avait porté une grande attention sachant qu’il ne pourrait rien y changer avant la visite projetée. Il se dit, en se regardant au miroir, qu’il avait fort bonne mine et que son costume était irréprochable. 
      —Je n’aurai à y ajouter qu’une paire de gants blancs, et à une boutonnière…des violettes, se dit-il. 
      Il entra dans la salle où l’on dansait, son chapeau à la main, embrassa ses enfants et affecta de grands regrets d’être obligé de les quitter. Il serra sa femme dans ses bras et lui promit de revenir dès que les comptes seraient terminés. 
      —Et surtout, ajouta-t-il, couche-toi, je serai peut-être retenu jusqu’au jour. 
      Il se mit en route et s’arrêta d’abord au magasin pour y reprendre les bijoux qu’il y avait laissés le matin; de là, il se rendit chez la fleuriste qui arrangea le joli bouquet de camélias dans le mignon porte-bouquet, et au haut de ce porte-bouquet Pierre lui-même agrafa le magnifique bracelet. 
      —Comment trouvez-vous mon bouquet maintenant, Mme Hubert? demanda-t-il en l’élevant pour le faire mieux admirer. N’est-il pas superbe? 
      —Oh! oui! répondit sèchement la brave femme. 
      Et lorsqu’il sortit, elle le suivit du regard un moment et laissa échapper ces mots: 
      —Ah! gredin! misérable gueux! tu ne vaux pas mieux que les autres. 
      Ensuite, Pierre se fit conduire chez son tailleur où il brossa ses habits, se parfuma et acheva sa toilette en glissant ses grosses mains dans d’élégants gants de peau blanche. 
      Convaincu qu’il était élégamment habillé, qu’il avait fort bonne mine, Pierre rentra dans sa voiture et ordonna à Josué de le conduire au numéro 17 de la rue Dauphine. 
      Ce Josué, aussi noir que l’as de pique, pour nous servir de l’expression de Violetta, était une sorte de machine ambulante, un automate qui obéissait à la parole ou au moindre signe de son maître, sans même avoir l’air de remarquer ce qu’il faisait et où il allait. Jamais il ne répondait aux questions qu’on lui adressait. On aurait pu le croire sourd, muet et aveugle. S’il fut étonné de l’apparence de la maison devant laquelle il venait d’arrêter les magnifiques bais de son maître, maître Josué n’en laissa rien paraître. 
      Cette demeure qu’habitait Violetta sous l’aile protectrice de tante Pasie était une toute petite maison, à l’aspect délabré, sans galeries, et dont les portes s’ouvraient directement sur la rue, dont elles n’étaient séparées que par un escalier branlant composé de trois marches. Cette maison, qui n’avait après tout qu’un seul rez-de-chaussée, couronnée d’un toit pointu, contenait quatre chambres, communiquant toutes les unes avec les autres. En avant, faisant face à la rue, étaient le salon et la chambre de Violetta; en arrière, celle de la tante Pasie et la salle à manger. Et tout cela était meublé avec une mesquinerie destinée à faire croire à une grande pauvreté. La tante savait ce qu’elle faisait. 
      Dans le salon où Pierre venait d’entrer se trouvaient un vieux sofa et quelques chaises en crin noir rangés symétriquement autour d’un mur sur lequel pendaient des lambeaux de tapisserie. Dans un coin, une toilette, comme dans une chambre à coucher, laissait voir un désordre qui n’avait rien d’élégant: un peigne, des brosses, du savon, des morceaux de papier s’étalaient dans les tiroirs à demi ouverts, tandis qu’un verre à demi plein de limonade se dressait en face de la glace à côté d’une orange dont le contenu avait été sucé. 
      Deux petites tables couvertes d’objets de toutes sortes, deux magots en plâtre sur la cheminée, achevaient l’ameublement de ce charmant réduit dont la porte et la fenêtre étaient cachés sous des rideaux d’indienne couleur nankin à guirlandes brunes et auxquels les trous ne manquaient point. Mais il manquait bien certainement une chose à cet élégant appartement: c’était la propreté. 
      Si Pierre éprouva un sentiment de dégoût, il n’en fit rien paraître. Il prit en s’inclinant le siège que la tante lui présentait et s’assit silencieusement. La Miette n’était pas prête, mais on entendait son pas dans la chambre voisine et sa voix qui, en cet instant, répétait le refrain d’une romance à la mode:

 "Belle Aglaé, rappelez-vous sans cesse
Que les amants valent moin qu’un ami."

      Elle entra tout à coup dans le salon en courant comme une sorte d’ouragan et vint présenter ses deux mains à Pierre. Sur son jeune et frais visage on n’apercevait certainement aucun indice de l’orgie de la veille. 
      Miette était en costume de visite, et certes ce riche costume formait un étrange contraste avec la pauvreté de l’appartement. Une robe de velours vert (le vert était la couleur favorite de Mlle Violetta) dessinait gracieusement tous les contours voluptueux de ce corps d’enfant. Le bas de la robe, le haut du corsage très monté, les manches serrées au poignet, même les petites bottines de satin vert, étaient tous garnis de magnifiques fourrures noires, et un petit bonnet, une sorte de toque, au long gland d’or, en fourrure noire, couvrait la tête blonde de la jeune fille et ajoutait à son air mutin. Pour cette fois, notre petite Miette avait renoncé à l’habitude de porter ses magnifiques cheveux d’or tout ballants sur ses épaules: elle les avait simplement brossés en arrière et en avait formé une énorme torsade aussi grosse pour le moins que le bras de Pierre. Cette torsade descendait jusqu’aux talons de l’enfant et le ruban de satin vert et or qui l’attachait balayait le plancher. Ses jolies petites mains, nues la veille, étaient ce soir gantées de blanc et Violetta portait sur son bras gauche le cachemire que Pierre lui avait donné. J’oubliais de dire qu’un fort parfum de violettes s’échappait des vêtements et des cheveux de la petite quarteronne. Ce parfum était celui qu’avait adopté Violetta, je dirai pourquoi tout à l’heure. 
      Pierre la contempla un moment en silence et une violente rougeur lui monta au front. Il éprouvait le même malaise que la veille il avait éprouvé à la vue de Violetta. Son cœur battait à lui briser la poitrine, ses yeux se couvraient d’un voile et il se sentait trembler. Quelque chose qui ressemblait à l’effet de l’ivresse s’emparait de toutes ses facultés et lui montait au cerveau. Le besoin de la possession se faisait sentir plus terrible et il pouvait à peine retenir l’élan qui l’entraînait vers cette enfant avec le désir de la broyer entre ses bras et de l’emporter dans quelque retraite où il pourrait tout à son aise la dévorer de baisers et de caresses. 
      Elle le regardait…et vrai, en observant ce sourire malin qui se dessinait sur sa lèvre rouge on eut cru que Violetta devinait tout ce qu’éprouvait Pierre; du reste, nous le savons, elle n’en était pas à son coup d’essai. 
      Elle lui posa une main sur l’épaule; il frissonna au contact de cette petite main et, la prenant entre les siennes: 
      —Mademoiselle, dit-il en se levant, j’ai cru… j’ai pensé que vous aimeriez ce bouquet… 
      —Oh! s’écria-t-elle, j’adore les fleurs! et je vous remercie mille fois! Oh! les beaux camélias! ils doivent avoir coûté une fortune… Et ces jolies violettes! On dirait que vous avez deviné que la violette est ma fleur favorite; c’est ma toquaille, comme dit tante Pasie. 
      Maintenant deux mots sur cette soi-disant prédilection de Mlle Miette. Elle n’avait pas le plus petit goût pour les fleurs, on n’en voyait jamais dans sa chambre… et, quant à l’odeur de violettes qu’elle prétendait préférer, c’était encore une affectation. Du fond du cœur, elle préférait le patchouli, dont le parfum est plus fort et se fait sentir de plus loin, et elle ne cachait pas cette préférence dans ses tête-à-tête avec tante Pasie. Mais Violetta était jalouse et, s’étant aperçue combien le sentiment était admiré chez quelques-unes de ses compagnes, elle ne voulut point rester en arrière. Elle avait observé la prédilection de la belle Dahlia pour la fleur dont elle portait le nom et c’était assez pour que Violetta adoptât le parfum de la violette et eût toujours le soin de mêler à sa toilette quelques-unes des petites fleurs bleues. 
      Tournant et retournant le bouquet entre ses doigts, elle s’écria tout à coup: 
      —Oh! le joli porte-bouquet! quelle charmante surprise! Oh! que je vous aime! que je vous aime! 
      —Miette, dit doucement Pierre, ne me donnerez-vous rien en échange? 
      —Mais certainement… cela vaut bien un baiser. 
      Et, comme elle l’avait fait la veille, elle s’éleva sur la pointe de ses pieds et présenta ses lèvres à son adorateur. 
      Oh! ce baiser! il brûla Pierre comme autrefois la robe de Nessus brûla, dit-on, Hercule. 
      D’une main tremblante d’émotion, il dégrafa le bracelet que Violetta croyait être une partie du porte-bouquet, puis il y appela son attention. 
      —Ce sont des diamants, dit-il. 
      Elle prit le bijou, le rapprocha de ses yeux, le tourna, le retourna, l’examina attentivement. 
      —Vous dites que ce sont des diamants!… dit-elle, de vrais diamants?…là, vrai? 
      —Mais certainement, mademoiselle. 
      —Et combien avez-vous payé ce brimborion? 
      —Cinq cents piastres, répondit-il, un peu surpris de ces questions et ne comprenant point où elle en voulait venir. 
      Tout en l’écoutant, elle rattachait le bracelet au bout du porte-bouquet. 
      La dévorant du regard, Pierre cherchait à comprendre ce qu’elle faisait. Est-ce que, par hasard, ce bracelet ne serait pas de son goût? Il le lui demanda. 
      —Au contraire, répondit-elle, je le trouve charmant, merveilleux, du meilleur goût, mais… 
      Et elle éclata de rire. 
      —Mais, répondit-elle, quelle a été votre idée en me présentant un bracelet? Suis-je donc manchote? Mon cher monsieur, je comptais d’abord vous donner cinq baisers en paiement, un pour chaque centaine; mais après mûre réflexion, je me décide à ne vous donner rien, absolument rien, jusqu’à ce que vous m’ayez porté le frère jumeau de ce bracelet; un pour chaque bras, vous comprenez? Et celui-ci restera là, agrafé au porte-bouquet jusqu’à l’arrivée de son compagnon. C’est entendu, n’est-ce pas? vous m’avez bien compris? 
      Il ne l’avait que trop bien comprise et il commençait aussi à comprendre qu’avec les goûts de Mlle Violetta sa fortune était en grand danger. Mais, après tout: 
      —Je suis riche, se dit-il, et quelques milliers de piastres de plus ou moins ne me ruineront pas. Et Miette est si jolie! 
      Disons, avant d’aller plus loin, que le lendemain même, Violetta était en possession du second bracelet.
 
 


CHAPITRE VIII.

      Lorsqu’à huit heures et un quart Pierre et sa compagne firent leur entrée au numéro 65 de la rue Royale, ils trouvèrent Alfred D….. et Octavia seuls au salon. Pierre Saulvé avait beaucoup entendu parler du luxe et de l’élégance des quarteronnes de la Nouvelle-Orléans et si le salon de la tante Aspasie ne lui avait rien montré de ce genre, en revanche, il fut saisi d’étonnement à la vue de la richesse et du bon goût déployés sous ses yeux.
      Cette maison que le jeune avocat avait donnée à sa maîtresse n’était pas très grande, mais rien n’y manquait au confort de ses habitants. Elle avait été bâtie sur le plan des maisons d’aujourd’hui, ce qui, à cette époque, était une grande nouveauté. Elle avait deux étages et était traversée de toute sa longueur, sur le côté droit seulement, par un corridor, au milieu duquel s’élevait un grand escalier couvert d’un tapis rouge retenu à chaque marche par une baguette dorée. Au bas de la rampe, un ange en marbre blanc, tenant entre ses mains un globe d’albâtre, semblait prêt à s’envoler. Les rayons de lumière qui s’échappaient du globe éclairaient tout l’escalier, tandis qu’un lustre, suspendu au milieu du corridor, enveloppait tout ce corridor de ses rayons brillants. A gauche, en entrant, était le salon derrière lequel se trouvait la salle à manger. Ces deux pièces étaient séparées l’une de l’autre par de larges portes à coulisses qui, lorsqu’elles était ouvertes, transformaient les deux pièces en un immense appartement. 
      L’escalier conduisait le visiteur au second étage, éclairé comme le premier par les rayons d’un lustre. Au-dessus du salon, faisant face à la rue, était la chambre d’Octavia; en arrière, une autre chambre qui devait devenir plus tard celle de Mary. Comme l’escalier s’arrêtait au premier étage, le corridor du second s’étendait sans obstacle de toute la largeur de la maison. Mais l’architecte qui avait bâti cette maison avait tiré parti de l’espace vide du corridor et avait construit à ses deux extrémités une charmante petite chambre: en face de la rue, à côté de la chambre d’Octavia, était son cabinet de toilette; à l’autre bout, vis-à-vis de l’escalier, était le fameux boudoir rouge. 
      Une aile, renfermant, au rez-de-chaussée, la cuisine, la chambre à laver et la cave aux provisions, en haut, les chambres des domestiques, partait de la gauche de la maison et s’étendait dans une large cour pleine de fleurs, sur le derrière de laquelle était l’écurie. 
      Cette description vraie était nécessaire pour nous faire connaître la demeure d’Octavia la quarteronne. 
      Quoique l’ameublement du salon fût un peu voyant, il ne manquait certainement pas d’élégance. Le rouge y dominait, mais, que voulez-vous? c’était la couleur favorite d’Octavia. De longs rideaux de damas rouge (on ne connaissait point les stores à cette époque) à grands bouquets d’un jaune d’or et recouverts de dentelles cachaient les fenêtres. Les sofas, les tête-à-tête, les chaises, même les tabourets, étaient tous recouverts de ce damas couleur de feu. Sur la cheminée de marbre blanc, on voyait la garniture à la mode: une pendule dorée et deux hauts pots à fleurs, recouverts d’un globe de verre. Un bon feu brillait dans cette cheminée. Un tapis à gros bouquets rouges, sur un fond gris, de longs miroirs des tables, des consoles, des guéridons, des étagères (un peu trop de choses, peut-être), mille et un petits riens charmants, éclairés par les rayons d’un lustre suspendu au milieu de l’appartement, complétaient l’ameublement, tandis qu’un piano sur lequel se voyaient une guitare et plusieurs cahiers de musique, occupait un angle de ce salon. 
      Debout au milieu de l’appartement, Octavia attendait ses visiteurs. Elle était habillée d’une robe de cachemire rouge faite absolument comme se font les polonaises d’aujourd’hui, seulement descendant jusqu’aux pieds. Cette robe serrée dessinait admirablement les contours du buste et de la taille majestueuse de la jeune femme. Un peu courte en avant, elle s’allongeait en traîne par derrière. Sur le rouge de cette robe couraient de légères arabesques d’or ressemblant à de véritables hiéroglyphes chinois. Les manches de cette robe, serrées jusqu’au coude, s’élargissaient tout à coup et descendaient en larges draperies jusqu’au bas de la robe dont le corsage, montant sur les épaules, s’ouvrait en cœur sur la poitrine. Octavia portait autour du cou une de ces chaînes d’or qu’on appelait un câble à cause de sa grosseur. Cette chaîne faisait plusieurs tours autour du cou de la quarteronne et laissait paraître sur l’espace découvert du cœur de la robe une large étoile en diamants. Aux oreilles elle n’avait que deux larges anneaux d’or, tandis que ses cheveux noirs étaient retenus par un peigne d’or très haut, ressemblant à une couronne ducale. Autour de ses poignets on admirait deux bracelets d’or émaillé, représentant deux serpents qui se battaient. Les têtes relevées de ces affreux reptiles, leurs petites langues rouges et pointues, leurs yeux verts leur donnaient une apparence de vie qui effrayait malgré soi. A voir Octavia dans ce costume fantastique, en la voyant si grande, si belle, si majestueuse, on ne pouvait s’empêcher de la comparer à une druidesse, à une pythonisse d’autrefois. 
      Elle vint avec Alfred au-devant des visiteurs, elle embrassa Miette et tendit la main à Pierre. 
      —Merci d’être venu, monsieur! dit-elle. 
      Huit fauteuils étaient rangés en cercle autour de la cheminée. Octavia en désigna deux à ses hôtes et s’assit à l’un des coins, ayant Alfred à sa droite. 
      Pierre avait pris place à l’autre coin, mais Miette, au lieu de s’asseoir près de lui, comme il l’espérait, se mit à courir dans la chambre, touchant à tout, dérangeant, examinant tout, et enfin, s’arrêtant devant le piano ouvert, elle fit courir les doigts de sa main droite sur les notes de l’instrument. 
      —Etes-vous musicienne, Mlle Violetta? demanda Pierre. 
      —Moi! s’écria-t-elle, oh! la bonne farce!… mais je ne sais pas même lire! 
      On eût dit que le petit mauvais sujet s’enorgueillissait de son ignorance. Toute fière de la sottise qu’elle venait de jeter au vent, Miette fit une pirouette qui la mit en face d’Octavia. 
      —Tavia, dit-elle, en employant avec sa compagne le parler créole ou plutôt le parler des nègres, Tavia, qui moune a pé vini ici à soir? 
      —Tu verras, répondit la quarteronne avec un peu d’impatience. 
      Quant à Alfred, disons tout de suite que Mlle Miette était sa bête noire. 
      —Tavia, répéta la petite fille, dismouin, est-ce qué Percy a pé vini? 
      —Oui, répondit Octavia. 
      —Oh! mo content! si tant! si tant! s’écria Violetta en frappant ses deux mains l’une contre l’autre. 
      A ce nom de Percy, Pierre avait relevé la tête et, pour la première fois, le serpent de la jalousie le mordait au cœur. 
      —Eh, reprit Alfred, nous attendons aussi Mlle Angélina. 
      La Miette jeta son rire frais aux échos de la salle. 
      —M’en fiche bin! s’écria-t-elle. 
      —Tout à fait poétique! reprit Alfred. 
      L’œil noir de La Miette s’enflamma de colère; rejetant sa petite taille en arrière, elle se planta toute droite devant son antagoniste. 
      —Couté bien, juge Alfred D…….. cria-t-elle, si jordi Gina gaignin Percy, c’est juste passe qué mo té pas oulé li… 
      —Très bien dit! continua Alfred avec son calme habituel, mais pour quoi n’en avez-vous pas voulu? 
      —Passe qué… répondit-elle, pas se qué so maman quimbo li trop serré. 
      Nous donnerons plus tard l’explication de toutes ces paroles. 
      Pour changer la conversation qui commençait à tourner au désagréable, Octavia prit le bouquet que Violetta avait jeté sur un meuble et se mit à l’examiner. Elle découvrit le bracelet. 
      —Quel beau bracelet! s’écria-t-elle en le dégrafant pour mieux l’examiner. 
      —Laissé-li là! pas touché li! laissé-li là, mo dis! criait la petite peste (comme l’appelait Alfred); li en pénitence. 
      —Que veux-tu dire? demanda Octavia. 
      Avant que La Miette eût eu le temps de répondre, Pierre, qui trouvait adorables toutes les sottises de l’enfant, Pierre se leva: 
      —C’est moi qui ai présenté ce bijou à Mlle Violetta, dit-il, et, dans mon ignorance des usages féminins, je n’en ai offert qu’un. 
      —Mais, s’écria Octavia, un bracelet comme celui-ci se porte seul, au bras gauche, c’est du meilleur goût. 
      —Eh ben! c’est pas mo quenne goût! s’écria Violetta en frappant du pied et en continuant à se servir de cet affreux jargon qui exaspérait Alfred D…..; mo gaignin dé bras et mo oulé dé bracelets… Alla tout! 
      —Petite Miette, dit Octavia à demi-voix, tu vas trop vite, prends garde à toi! 
      —Quelle impudence! avait dit Alfred entre ses dents. 
      —Mademoiselle a raison, dit Pierre, et demain je lui porterai le frère jumeau de ce bracelet. 
      En entendant ces paroles, La Miette s’élança d’un bond sur les genoux de Pierre et, lui prenant la barbe à pleines mains, le regardant dans les yeux: 
      —Je t’aime! mon gros Pierre! dit-elle; tu es bon et généreux! 
      Profitant du moment où Saulvé s’amusait à caresser Violetta, Octavia se pencha vers Alfred: 
      —Sais-tu, lui dit-elle à demi-voix, que, pas plus tard qu’hier, j’ai marchandé ces bracelets chez Rache? Il m’en a demandé cinq cents piastres. 
      Le juge haussa les épaules. 
      —Pierre Saulvé est assez riche pour se permettre quelques folies, dit-il; mais du train que se permet Mlle Miette, il est plus que probable qu’avant deux ans il ne lui restera pas une miette de ses millions.


CHAPITRE IX.

      En cet instant la porte du corridor s’ouvrit et un bruyant éclat de rire annonça l’arrivée de nouveaux visiteurs. Violetta reconnut ce rire et d’un bond elle s’élança des genoux de Pierre dans le corridor. Sans même regarder Gina qui se débarrassait de son manteau, elle accosta le jeune compagnon de la quarteronne et, debout devant lui, ses deux mains appuyées aux épaules du jeune homme, elle l’enveloppa d’un regard rayonnant de plaisir. 
      —Que je suis donc contente de te voir, Percy! dit-elle; ça commençait à devenir embêtant! 
      —Et moi aussi, ma Miette, je suis content, répondit le jeune garçon en prenant entre ses mains la tête mutine de sa compagne et en cueillant, sans cérémonie, une demi-douzaine de baisers sur la petite bouche qu’on lui tendait. 
      Ah! ami lecteur, je vous en ai prévenu: c’était un étrange monde que celui des quarteronnes d’autrefois. 
      Si Pierre avait pu voir ce qui se passait dans le corridor, il aurait bien certainement fait connaissance avec la jalousie, et s’il n’avait pas étranglé maître Percy ce n’eut pas été faute d’envie. 
      Quant à Gina, après avoir suspendu son manteau au porte-chapeau, après s’être examinée un instant au miroir qui surmontait ce porte-chapeau, elle était entrée au salon, laissant les deux enfants seuls dans le corridor. 
      Gina avait bien autre chose à faire que de s’amuser à être jalouse de La Miette qu’elle méprisait souverainement. 
      De ces quatre femmes dont je vais raconter l’histoire au lecteur, et que j’ai choisies parmi des centaines d’autres à cause de la différence de leur type, Angélina, ou plutôt Gina, comme on l’appelait d’habitude, était bien certainement la moins jolie, et on se demandait, en la voyant pour la première fois, ce qui dans cette femme avait pu séduire Percy Castel, un adolescent de dix-huit ans, et, disait la critique, pour le moins de deux ans plus jeune que sa maîtresse. 
      Gina était brune, plus brune même qu’Octavia, et cependant une bien faible dose de sang noir coulait dans ses veines. Sa grand’mère était quarteronne; sa mère, fille d’un blanc, avait épousé dans l’église, sinon devant la loi, un jeune Sicilien; et c’était de son père que Gina tenait son teint brun et ses yeux noirs et veloutés. Malgré tout, au premier coup d’œil, on reconnaissait la quarteronne; elle était grande et svelte et, comme je l’ai dit, aucun indice de beauté ne se montrait à la première vue. Mais, au bout d’un instant, la grâce de ses mouvements, de sa marche surtout, son parler charmant, une distinction instinctive attiraient l’attention et alors on ne pouvait s’empêcher d’admirer ses beaux cheveux, ses dents blanches et ses yeux si expressifs dont le long regard, imprégné de volupté, portait le trouble jusqu’au fond du cœur. Oui, Gina la quarteronne avait en elle tout ce qui constitue le véritable type de sa race. Un grand contraste se faisait remarquer entre elle et son entreteneur. Percy Castel avait dix-huit ans à peine, lorsque sa maîtresse avait depuis plusieurs mois achevé sa vingtième année. Il était petit et délicat, aussi blond que Gina était brune. 
      Ce qui avait attiré ces deux êtres si dissemblables l’un vers l’autre, vous l’apprendrez plus tard, ami lecteur. C’est l’histoire de Violetta la quarteronne que je vous dis aujourd’hui, encore quelques jours et je vous raconterai celle de Gina la quarteronne. 
      Je l’ai dit, Percy était petit et blond et, en le regardant attentivement, on découvrait en lui les indices de la consomption, de cette maladie qui, depuis sa naissance, l’avait rendu l’objet des soins les plus tendres et les plus continuels de la plus dévouée des mères. Son père et plusieurs de ses parents étaient morts de la consomption, et la pauvre veuve, en pressant son fils et sa fille sur son sein, se disait en tremblant que, probablement, elle les verrait mourir du mal qui les avait rendus orphelins. 
      Les médecins consultés avaient conseillé le climat de l’Italie et Mme Castel, pendant huit années, avait habité une charmante villa, située aux portes de Naples. Mais, lorsque Percy eut atteint sa dix-septième année et Alice sa quinzième, la tendre mère, en les voyant tous deux si bien portants en apparence, crut le danger disparu et les ramena à la Louisiane, où de graves intérêts la rappelaient. Mme Castel était très riche et ne refusait rien à ses enfants. A la demande de Percy lui-même, elle lui accordait une pension de cinq cents piastres par mois. Le jeune homme prétendait aimer à la folie les chevaux de course, les régates, que sais-je? et sa mère le croyait aveuglement. 
      Certes, ces cinq cents piastres n’auraient rien été pour Octavia et La Miette, mais Percy, sous un prétexte ou un autre, savait se faire faire de temps en temps un cadeau de quelques centaines de piastres par sa mère, et de plus la bourse d’Alice lui était toujours ouverte. Ensuite Gina et lui savaient bien qu’en cas de nécessité il y avait les usuriers juifs qui, bien certainement, avanceraient au jeune homme toutes les sommes dont il aurait besoin. Ils savaient de plus que, dans trois ans, il entrerait en possession d’une fortune de plus d’un million de piastres. 
      Mais, jusqu’à présent, aucun emprunt n’avait été fait et le jeune couple paraissait fort satisfait de sa position. Cette modique pension de cinq cents piastres n’avait pas permis à Percy d’offrir une maison à sa maîtresse, mais il lui en avait loué une, toute petite et d’une élégance excessive, une vraie bonbonnière, disait Gina. Un nid d’oiseaux, répétait Percy. 
      Gina n’avait pas de voiture, mais disait en riant qu’elle avait l’habitude d’aller à pied; et si Percy ne donnait pas à sa maîtresse des bracelets de cinq cents piastres elle ne manquait pas de bijoux, et s’elle s’habillait avec simplicité, si elle faisait ses robes elle-même, elle était toujours vêtue dans le dernier goût et avec une élégance charmante. 
      Ce soir où nous la rencontrons pour la première fois, sa robe de soie noire à longue pointe, à trois hauts volants garnis de dentelles noires, lui allait à ravir. Un tout petit col de tulle, fermé d’un nœud rouge, ornait le haut du corsage, tandis que ses mains sans gants se cachaient sous un flot de dentelles. Les seuls bijoux que portaient la jeune quarteronne étaient des boucles d’oreilles en corail et un large anneau d’or à la main gauche. 
      —Pour imiter un anneau de mariage, disait La Miette avec mépris. 
      Mais La Miette se trompait. C’était bien réellement un anneau de mariage que portait Gina: c’était l’anneau de sa mère. 
      Dans les beaux cheveux de la jeune fille, peignés fort bas sur le cou, s’épanouissait un magnifique camélia rouge, provenant, non du magasin de Mme Hubert, mais de la serre de Mme Castel. 
      Gina ne possédait pas un seul diamant, mais son amant lui avait dit: Attends! et notre petite quarteronne s’était soumise sans murmurer, elle avait la vertu de se soumettre à la nécessité et d’attendre patiemment. 
      Enfin malgré ce que La Miette et Octavia appelaient leur pauvreté, Percy et Gina paraissaient parfaitement heureux et pleins de confiance en l’avenir qui leur promettait le luxe et la richesse dont, pour le moment, ils étaient privés. 
      Percy Castel ne pouvait guère passer pour un beau garçon: il était trop pâle, trop chétif, trop maigre; mais son œil bleu pétillait d’esprit et de gaîté; il avait toujours aux lèvres une aimable repartie, le petit mot pour rire; il était le boute-entrain de toutes les parties et aucun amusement n’était complet sans lui. Tout le monde en raffolait, surtout Mlle Miette qui, si elle n’aimait pas le jeune homme d’amour, voyait en lui le gai compagnon de toutes ses folies. De plus, leur âge les rapprochait et lorsqu’ils étaient en

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CHAPITRE X.

      Retournons maintenant au corridor de la maison d’Octavia où nous avons laissé Percy et Violetta seuls, si nous nous en souvenons. J’ignore ce qu’ils se dirent pendant leur court tête-à-tête, mais ce que je sais, c’est qu’ils entrèrent ensemble au salon, la main dans la main, en balançant leurs bras comme ils l’eussent fait d’une escarpolette. 
      Octavia avait présenté M. Castel et Mlle Angélina à M. Saulvé, qui avait salué gravement. A la première vue, Pierre avait pris le pauvre Percy en grippe. 
      —Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit fauteuils, avait dit Violetta; c’est donc encore deux visiteurs! Qui ça peut être? allons, sois gentille, petite Tavia! 
      Et elle lui mettait les bras autour du cou. 
      —Sois gentille et dis-moi leurs noms: allons, qui sont-ils Tavia? de gaies créatures comme Percy et moi, ou de vieux rabougris, des bougoubous comme ton juge et mon Pierre? 
      Pierre rit de ce qu’il appelait une charmante saillie, mais Alfred D……fronça le sourcil. Décidément Mlle Miette lui donnait terriblement sur les nerfs. 
      Au moment où Octavia allait répondre à Violetta, on entendit le bruit d’une voiture qui s’arrêtait à la porte. 
      —C’est Valery Alston et Dahlia, dit Octavia. 
      La Miette fit une petite moue dédaigneuse. 
      —Je n’aime pas ces gens-là, dit-elle. Lui encore, passe…mais elle! quels airs elle se donne! mais, ça n’est pas étonnant: ça va à confesse… Du diable si je sais ce qu’elle vient faire ici? 
      —Apprendre à vivre, répondit Percy. 
      En cet instant, Dahlia la quarteronne entra, appuyée au bras de son amant Valery Alston. Ce type de quarteronne que je vais présenter au lecteur, tout hors de place, tout invraisemblable qu’il puisse paraître, tout différent qu’il soit des autres, est cependant strictement historique. Il y a encore bien des personnes à la Nouvelle- Orléans qui se souviennent d’avoir vu Dahlia, et celles-là vous diront: 
      —C’était un ange déchu, c’est vrai! mais c’était un ange! 
      Lorsque vous lirez l’histoire de Dahlia la quarteronne, vous y verrez les premières années de la jeune orpheline, son enfance si triste, sa jeunesse passée entre les murs d’un couvent, dans l’ignorance complète de ce qu’elle était…ses illusions de jeune fille…ensuite le réveil terrible qui avait suivi ses rêves, son désespoir et enfin la fatalité ou plutôt la destinée qui la conduisit dans les bras de Val Alston. 
      De ces quatre femmes dont j’ai promis de raconter l’histoire, Dahlia est ma préférée; laissez-moi donc vous la montrer comme je la revois au travers du prisme de mes souvenirs. Elle était grande, élancée et douée au suprême degré de cette grâce de mouvements qui a su rendre les quarteronnes célèbres. Son teint avait la blancheur et le rosé de celui de La Miette; sa bouche fraîche et charmante, aux petites dents perlées, souriait rarement, mais quelle douce expression avait ce rare sourire! Ses cheveux, un peu ondés, étaient d’un châtain-clair qui se revêtait quelquefois d’un prisme doré. Et ses yeux! ces grands yeux gris où Dieu avait enfermé l’âme de cette adorable créature disaient tous les trésors d’intelligence, d’amour et de bonté angélique renfermés dans cette âme de jeune fille! Une expression de tristesse s’y lisait souvent. Pauvre enfant! elle avait rêvé une autre existence. Pendant bien des années, elle avait ignoré ce qu’elle était en réalité, et, je l’ai dit, son réveil avait été affreux. 
      Dahlia s’habillait toujours avec élégance, mais avec la plus grande simplicité. Les couleurs voyantes, les bijoux somptueux l’effrayaient, et, malgré sa modestie, elle savait bien qu’il fallait peu de chose pour rehausser son incomparable beauté. Elle aimait Val de toute la force de son âme et c’était pour lui seul qu’elle voulait être belle. Un sourire de lui était plus précieux que toutes les louanges du monde entier. Il était tout pour elle, son Dieu, son univers. Elle lui avait sacrifié sa vie, sa religion, ses rêves de jeune fille et, en le suivant dans ce demi-monde où il l’entraînait malgré elle, elle lui sacrifiait encore ses répulsions, sa pudeur et les chastes instincts de son âme. 
      Elle entra au bras de son amant avec une certaine timidité qui donnait un nouveau charme à sa douce physionomie. Dahlia était habillée d’une robe de soie d’un bleu foncé qui lui allait à ravir quoique n’affichant en rien le collant de celles de ses compagnes. Les fourrures faisaient fureur à cette époque et la robe de la jeune fille était garnie d’hermine dont la blancheur formait un charmant contraste avec le bleu foncé de la soie. Les seuls bijoux que portait Dahlia étaient un gros solitaire aux oreilles, et au doigt, sous son gant de peau blanche, une bague garnie de diamants que Val lui avait donnée ce jour même en échange d’une heureuse nouvelle dont elle lui avait fait part. Ses beaux cheveux étaient couverts d’une petite capote de satin blanc garnie sur le côté d’une branche de dahlias blancs. Dans sa petite main gantée scrupuleusement, la jeune fille tenait un bouquet des mêmes fleurs, seulement celles-ci étaient naturelles. 
      Maintenant quelques mots seulement à propos de Valery Alston, l’amant de Dahlia la quarteronne. 
      Valery avait beaucoup des manières et de l’air distingué du juge D……. Comme lui, ses manières comme ses actions s’imprégnaient d’un calme et d’une dignité vraiment remarquables dans un homme aussi jeune. Il n’étaient pas pourtant dépourvu de gaîté et savait dans l’occasion s’amuser tout autant que ses compagnons. Mais Val aimait la bonne compagnie, et, en opposition à Pierre Saulvé, avait horreur de la vulgarité et des manières de bas étage. 
      Grand Dieu! mais alors, que venait-il donc faire ici? Il y venait peut-être poussé par la curiosité, et ensuite le juge D……. l’avait invité et le jeune avocat avait des obligations au juge. 
      Valery était très brun; ses cheveux et ses yeux noirs, ses dents blanches, sa petite moustache brune et surtout l’intelligence de son regard faisaient de lui un fort joli garçon. Il est inutile de dire qu’il aimait Dahlia avec toute l’ardeur d’un premier amour, autant qu’il en était aimé. 
      Octavia s’était avancée au-devant des derniers arrivés et les présenta à ceux qui les avaient précédés dans la salle. Dahlia éprouvait toujours un grand embarras lorsqu’elle se trouvait en présence d’étrangers et elle comprenait d’instinct qu’elle n’était pas à sa place au milieu de ces femmes qui semblaient la mesurer de leurs regards insolents. Gina, en entrant, avait donné une poignée de mains à l’américaine à Alfred et à Pierre et avait embrassé Octavia et Violetta. Il n’en fut point de même de Dahlia: elle n’embrassa personne, ne présenta la main à personne, se contentant seulement de saluer la compagnie. 
      —Quelle pécore! remarqua Gina à demi-voix. 
      —Ça se croit sortie de la cuisse de Jupiter parce que ça été au couvent et que ça sait lire! dit Miette en attachant son regard insolent sur la jeune fille que ce regard fit rougir malgré elle. 
      Au lieu de prendre place dans le fauteuil que lui présentait Octavia, Dahlia, sous le prétexte que le feu l’incommodait, alla s’asseoir sur l’un des sofas, à côté de la porte. Et là, elle se rapprocha bien près de Valery, qui l’y avait suivie comme pour se mettre sous sa protection et oubliait sa main dans la sienne. 
      Sur l’autre sofa, Violetta et Percy s’étaient installés, tenant sur leurs genoux un grand cahier de caricatures, fort indécentes du reste, qui, à les entendre rire, semblaient leur causer un grand amusement. Pierre, toujours au coin de la cheminée, causait politique avec Alfred, mais ses yeux ne quittaient pas La Miette, tandis que Gina parcourait de l’œil une brochure qu’elle avait trouvée sur la piano; sa lecture semblait absorber toute son attention, mais, comme celui de Pierre, son regard se tournait souvent vers le sofa où étaient assis les deux enfants. 
      Afin de faire les honneurs de chez elle, Octavia vint s’asseoir sur une chaise près de Dahlia et, après avoir échangé quelques paroles avec la jeune fille, elle lui prit des mains son beau bouquet et le regarda un moment en souriant: 
      —Toujours des dahlias! dit-elle. 
      —Oui, toujours des dahlias! répondit la jeune quarteronne; c’est la première fleur que j’aie connue…et de plus, ajourta-t-elle en souriant, vous le savez, c’est ma marraine. 
      —C’est une vilaine fleur, dit Gina en se mêlant à la conversation; elle n’a pas d’odeur. 
      —Oh! oui qu’elle en a! cria Mlle Miette de son coin; elle pue. 
      —Oh! non! dit Dahlia en caressant doucement les belles fleurs de son bouquet. Je veux bien avouer que comme le camélia elle n’a pas de parfum… mais voyez sa blancheur de neige, son beau velouté… Oh! oui! je les aime, mes beaux dahlias! il me semble qu’ils vivent et qu’ils m’aiment! 
      Et par un mouvement plein de grâce et de sensibilité, elle porta son bouquet à ses lèvres et y déposa un baiser. 
      Miette, en voyant le mouvement de la jeune fille, éclata d’un rire si moqueur, si insolent que les larmes en vinrent aux yeux de la pauvre Dahlia, qui se rapprocha davantage de son amant. Celui-ci, les sourcils froncés, allait probablement rappeler Mlle Miette à l’ordre par quelques paroles piquantes, quand Octavia, qui souffrait réellement des incartades de la petite peste, tira sa montre et la regardant s’écria: 
      —Il n’est pas encore neuf heures et nous ne souperons pas avant minuit. Il faut faire quelque chose pour passer le temps jusque-là. Voilà des cartes, un damier, un échiquier sur cette table; le piano est ouvert, la guitare tout accordée. Décidez ce que vous préférez. Que proposes-tu, Gina? 
      —Moi! s’écria la jeune quarteronne en se levant et en laissant tomber la brochure sur le tapis; de la musique, bien certainement. Qu’en dis-tu, Percy? 
      Au mot de musique, le compagnon de La Miette s’était levé et, s’avançant vers le piano, y plaça un morceau de musique qu’il venait de choisir parmi les feuilles qui s’y trouvaient. 
      —J’ai porté ma flûte, dit-il, mais qui m’accompagnera? 
      Et tout en parlant, maître Percy tirait sa flûte de la poche de sa lévite noire et en emboîtait les différentes pièces. 
      —Etes-vous musicienne, madame? demanda Pierre à Octavia. 
      Tout le monde disait madame à Octavia, il semblait impossible de l’appeler mademoiselle. 
      —Moi! répondit-elle, oh! mon Dieu, non! Mais j’aime la musique et j’ai acheté ce piano pour entendre quelquefois mes amis. Gina est musicienne, d’oreille par exemple; elle a une jolie voix et pince de la guitare à faire plaisir. 
      —Qui m’accompagne? répéta Percy, en essayant sa flûte. 
      Octavia continua, s’adressant toujours à Pierre: 
      —La seule de nous qui joue du piano est Dahlia; elle a eu de bonnes leçons au couvent et on la dit excellente musicienne. 
      —Au couvent! répéta Saulvé avec étonnement. 
      —Cela vous étonne, n’est-ce pas? mais ce n’est pas à la Nouvelle-Orléans que Dahlia a été au couvent, on n’y reçoit pas les personnes de couleur. 
      Octavia fit cette remarque avec un sourire méprisant. 
      —C’est à Baltimore, au grand couvent des Sœurs de la Charité, que Dahlia a reçu son éducation. 
      —Et vous dites qu’elle est musicienne? 
      —Ecoutez! 
      En effet, vaincue par les prières de Percy, Dahlia s’était laissée conduire au piano et, en ôtant ses gants, exposa, pour la première fois, le gros diamant qu’elle avait au doigt. 
      Mlle Miette, en voyant la bague, fit de la lèvre une petite moue méprisante en disant: 
      —Si c’est pas trop chiche! gardez, vous autes…jiste in bague! 
      Bien certainement Dahlia n’aurait jamais eu l’idée de disputer le prix des bagues à notre petite princesse. Pour mieux faire admirer son baguier, elle avait mis des bagues par deux et par trois à tous ses doigts et comme preuve de son goût les avait mises par-dessus ses gants. A l’index de la main droite, un gros diamant et des perles; à l’annulaire, des émeraudes et des rubis; au petit doigt, un saphir entouré de diamants, et une énorme cornaline au-dessous d’un camée au doigt du milieu. Pour surcroît de magnificence, elle avait passé à son pouce le beau solitaire de Pierre. 
      Et comme La Miette nous a dit elle-même qu’elle n’était pas manchote, nous pouvons supposer que la main gauche était tout aussi ornée que la droite et que ces deux petites mains étalaient aux regards pour le moins vingt bagues. 
      Octavia avait dit vrai: Dahlia était musicienne de premier ordre, mais sa timidité l’empêcha de rester longtemps au piano et, malgré les supplications de Percy, elle se leva et, prenant la guitare, elle la mit entre les mains de Gina. 
      —A votre tour! dit-elle. 
      La jeune quarteronne accepta l’instrument sans hésiter (il n’y avait chez elle aucune timidité) et se mit à chanter en s’accompagnant. Gina jouait bien, elle avait une belle voix et aurait été écoutée avec plaisir si peu à peu elle ne s’était oubliée et n’avait fini par entonner des couplets qui touchaient de bien près à l’indécence. 
      Pauvre petite Gina! elle était loin d’être indécente pourtant; la pudeur au contraire lui était instinctive; mais dans la société où elle avait toujours vécu, les indécences, les grosses plaisanteries étaient de rigueur, et sans savoir qu’elle faisait mal, elle chantait ce qui devait faire rire son auditoire. 
      Assise sur les genoux de Pierre Saulvé, La Miette applaudissait en frappant ses mains l’une contre l’autre, en mêlant sa voix à celle de la chanteuse et en répétant avec elle le chorus de la Gaudriole ou d’autres chansons semblables. Pierre, admirateur des grosses plaisanteries, riait et applaudissait de son côté, tandis que le charmant visage de Dahlia s’empourprait d’une rougeur qu’elle cherchait en vain à cacher derrière son bouquet. 
      Tout à coup, on entendit dans la rue un orgue de Barbarie qui s’amusait à jouer cette danse des nègres d’Afrique si connue à cette époque: le bamboula. Les nègres la dansaient à leurs bals qui se donnaient tous les dimanches sur l’une des places publiques; et ce jour-là on pouvait voir bien des blancs se presser autour de la place Congo on d’autres pour voir danser ce fameux bamboula. 
      D’un saut, Violetta fut au milieu de l’appartement. 
      —Vite! vite, Percy! s’écria-t-elle, galopez chercher n’homme-là…pellez-li…fais-li vini ici, mollé danser bamboula! 
      Dès qu’elle était excitée, notre petite quarteronne ne parlait que l’idiome nègre. Trouvant que Percy n’allait pas assez vite, selon son impatience, elle frappa du pied en disant: 
      —Est-ce qué to pas tendé mouin, Percy? 
      Avant qu’elle eût achevé de donner ses ordres, Percy était dehors. 
      —Mlle Violetta se donne vraiment des airs de maîtresse qui me déplaisent souverainement, dit Alfred. 
      Et sans s’occuper de plaire ou de déplaire, Miette se retourna vers Pierre et lui demanda s’il avait déjà vu danser le bamboula. 
      —Non, répondit-il. 
      —Eh ben, dit-elle, vous va oir mouin dansé li…et, mo gros Pierre, to vas ri! 
      Mais Gina ne riait pas… elle détestait La Miette cordialement et elle savait bien avec qui elle comptait danser le bamboula.


CHAPITRE XI.

      Le bamboula est bien certainement la danse la plus voluptueuse et la plus indécente qui soit connue. Violetta l’avait apprise de sa tante Aspasie qui avait autrefois excellé dans cette danse. La Miette l’avait enseignée à Percy, afin, dans l’occasion, de se procurer un cavalier. 
      Percy ne tarda pas à rentrer suivi du musicien ambulant; malgré la mauvaise humeur du juge, les tables, les fauteuils furent poussés dans les coins, on installa le joueur d’orgue près d’une fenêtre, les deux enfants se mirent en place et le bamboula commença. 
      Il faut avoir vu danser cette danse pour s’en faire une idée: elle a des phases d’une indécence si grossière qu’avant de commencer Percy avertit sa compagne qu’il fallait les mettre de côté; elle fit bien quelques objections, mais ayant rencontré le regard d’Alfred, elle conclut qu’il était plus prudent de céder et que la danse était par elle-même assez immodeste pour effaroucher Dahlia et même Gina. Je vais essayer de donner une idée de ce bamboula que j’ai vu danser une fois par deux nègres des côtes de Guinée. 
      Les danseurs commencent doucement par une sorte de balancement ou plutôt de tressaillement de tout leur corps; peu à peu, ils s’animent, se poursuivent, s’atteignent, se saisissent, s’éloignent encore l’un de l’autre; enfin le cavalier atteint sa danseuse et l’enveloppe d’une dernière étreinte, et alors elle se laisse tomber dans ses bras haletante, frémissante, vaincue… Et tout cela se fait avec une grâce, un passion, une volupté qui font tressaillir le plus calme. Chaque mouvement du danseur exprime le désir, un désir modéré aux premières passes, mais qui s’accroît de minute en minute et qui finit par atteindre le délire de la passion sans bornes et sans honte, lorsque la danseuse se débat dans ses bras dans une sorte de convulsion qui fait monter la rougeur au front des moins timides. 
      Et lorsque Dahlia détournait son visage, ou plutôt le cachait sur l’épaule de Valery, Pierre, debout, les yeux sortis de la tête, ne perdait pas un mouvement de la petite danseuse. Si, jusque-là, il avait admiré Violetta, en ce moment son admiration ou plutôt sa fascination pouvait à peine se contenir. Vraiment, cette enfant était la grâce et la volupté en personne. Elle avait des poses à rendre fou, à tout faire oublier. De plus en plus, un désir ardent, terrible, montait aux yeux de Pierre… son regard brillant suivait Miette lorsqu’avec une grâce inimitable elle élevait ses deux bras au dessus de sa tête, ou lançait à son cavalier le bout de l’écharpe qu’elle avait contournée autour de son corps. On eut dit que dans cet instant, avec ses yeux à demi fermés sous le poids de la passion, avec ses lèvres humides et entr’ouvertes, on eut dit qu’elle nageait dans une atmosphère d’amour et de volupté et y entraînait, malgré eux, ceux qui la regardaient. Percy n’était plus le même, elle l’avait métamorphosé… son teint pâle s’était animé, ses yeux lançaient des éclairs et lorsque ses bras se tendaient vers elle ses lèvres murmuraient: 
      —Viens! viens! mais viens donc! 
      Pierre, nous le savons, s’était levé et d’un œil dilaté suivit la danse fantastique de La Miette. Il semblait avoir entièrement oublié le lieu où il se trouvait. Son cœur battait si violemment qu’on aurait pu en compter les pulsations; les ongles de ses mains serrées l’une contre l’autre en déchiraient la chair et ses dents semblaient mordre ses lèvres pour retenir le cri d’amour prêt à s’en échapper. 
      Octavia, debout, appuyée au dos d’un fauteuil, était fort pâle et son œil ardent ne perdait pas un seul des mouvements des danseurs. 
      Quant à Gina, on eut dit que, comme Pierre, elle avait oublié où elle était; debout à quelques pas des danseurs, elle marquait la mesure du pied tout en frappant ses deux mains l’une dans l’autre. Son corps imitait tous les mouvements voluptueux de La Miette et, en plusieurs fois, elle se mêla à la danse. 
      Le juge D….. et Valery seuls avaient gardé leur sang-froid. 
      Dieu seul sait quelle eut été la fin de cette scène scandaleuse si la porte donnant dans la salle à manger n’avait glissé dans ses coulisses et qu’un domestique blanc en grand costume noir n’avait crié à haute voix: 
      —Madame est servie. 
      Malgré tout, quelques minutes s’écoulèrent encore avant qu’on passât dans la salle à manger. Alfred s’était empressé de payer le joueur d’orgue et de le congédier. Percy, avec l’aide de sa maîtresse, réparait le désordre de sa toilette, tandis que Mlle Miette, sans rien réparer du tout, courut vers Pierre et lui sauta au cou en lui demandant: 
      —Comment as-tu trouvé ça mon vieux? 
      Pour toute réponse, il la saisit dans ses bras, la serra sur sa poitrine, la couvrant de baisers ardents comme des morsures. 
      Enfin, le maître et la maîtresse de la maison pénétèrent dans la salle à manger, indiquant à chaque convive la place à prendre autour de la table. 
      Si Octavia avait témoigné de la surprise au souper de la veille, ce fut au tour de Pierre à montrer la sienne. Il était loin de s’attendre à trouver un luxe semblable et une semblable élégance chez la jeune quarteronne. 
      On me fera peut-être le reproche de n’avoir point parlé des soupers d’Octavia dans son histoire personnelle. Mon excuse est bien simple. Lorsque cette histoire était déjà aux mains de l’imprimeur, je rencontrai un vieux monsieur qui avait particulièrement connu la belle Octavia et qui m’assura avoir été un grand ami du juge D….. Pour mieux me convaincre, il fouilla dans un ancien bureau (une singulière pièce, je vous assure) et, d’un vieux portefeuille, tira une feuille jaunie qu’il me mit entre les mains. Cette lettre, datée du 15 février 1820, était signée Alfred D……. et était ainsi conçue: 
      "On me dit, mon cher major, que vous êtes arrivé hier de la campagne: cela me donne la clef de votre longue absence. Mais, réparez le temps perdu et venez souper ce soir, sans cérémonie, avec Octavia et moi. "Alfred D…………." 
      Faut-il l’avouer? j’eus une envie démesurée de voler ce papier, mais mon vieil ami, devinant peut-être mon désir, me l’enleva des mains, le remit dans le portefeuille et enferma le tout dans le vieux bureau. Mais avant de fermer celui-ci, il me fit observer plusieurs liasses de vieux journaux soigneusement empaquetés. 
      —Ainsi, me dit-il, il est donc vrai que vous cherchez quelques circonstances de la vie de ces gredines de quarteronnes? Ah! c’est là, dans ces vieilles gazettes, que vous en trouverez!… Voyez…. 
      Et il en déroula quelques-unes…1792 jusqu’à 1860! quelle collection! quel trésor! hein? Mais, chère madame, ne vous gênez pas, venez à moi, et nous chercherons ensemble tout ce que vous voudrez savoir. 
      —Alors, lui dis-je, contez-moi vite tout ce qui s’est passé à ce souper chez Octavia, auquel vous avez assisté. 
      —Il me semble y être encore, dit-il, nous étions huit convives…. 
      Le major me conta alors dans tous ses détails ce petit souper qui, dans mon opinion devait être semblable à celui auquel Pierre était invité et auquel, excepté Valery et Dahlia, les mêmes convives se trouvaient. Cette danse du bamboula n’est point une fiction, le major l’a vu danser par Violetta la quarteronne et en me la racontant, il s’animait au point que je ne pouvais m’empêcher de rire de son exaltation. 
      Pierre apercevait sur une table ovale, recouverte du damas le plus fin, le plus blanc, huit couverts autour desquels se voyaient cinq verres de formes différentes (autour de chaque couvert, bien entendu). Ni l’argenterie la plus riche, les cristaux, la porcelaine la plus fine, ni les mets les plus rares, les vins les plus exquis ne manquaient à ce petit souper autour duquel trois domestiques blancs glissaient doucement, sans bruit, l’œil au guet et volant au-devant du moindre désir des convives. Tout se passa avec la plus grande décence pendant cette première partie du souper, le vin de Champagne n’avait point encore fait son apparition, c’était un des vins du dessert. A un signe d’Octavia, la seconde nappe et tout ce qui la couvrait fut enlevé dans un clin d’œil, et les domestiques, toujours silencieux comme des ombres, se mirent à arranger le dessert sur la table. 
      —Et vrai, chère madame, ajouta le vieux major, les gens d’aujourd’hui ne s’entendent plus à servir un dîner dans le style. Autrefois, regarder seulement une table servie vous donnait l’appétit; mais aujourd’hui, on porte un plat à la fois…pour détruire l’appétit…c’est peut-être par économie. 
      La première pièce que les domestiques portèrent et placèrent au milieu de la table était réellement une œuvre artistique: c’était un cadeau à sa maîtresse qu’Alfred avait apporté de la Havane: une statue en marbre blanc représentant un de ces commissionnaires qu’on rencontre à chaque pas dans les rues de la Havane; il portait sur son dos une hotte dorée, sur ses épaules une sorte de balançoire composée de bâtons croisés, et au bout de chaque bâton était suspendue une corbeille en filigrane dorée; il tenait à chaque main une corbeille semblable, mais beaucoup plus grande, et encore une autre de forme différente sur la tête. Et maintenant, dans la hotte de ce commissionnaire, qui avait bien trois pieds de haut, dans ses corbeilles et même accrochés à ses bâtons, on voyait des fleurs aux couleurs brillantes, des pêches qui avaient coûté cinquante sous la pièce, des ananas, des oranges, des pommes, enfin tous les fruits imaginables et des bonbons comme on n’en voit plus, des bonbons au prix fabuleux, venant de chez Turpin le confiseur à la mode. Autour de cette pièce admirable, dans des coupes et des vases de cristal aux formes fantastiques, dans des corbeilles et des plats d’argent, posés çà et là sur la table, on voyait des gâteaux, des gelées, des confitures, des crèmes, enfin tout ce qui pouvait satisfaire, même la gourmandise de Mlle Miette. 
      Le café et les liqueurs (pousse-café) devaient être portés au premier coup de sonnette de madame. Après avoir arrangé le muscat et les autres vins doux sur la table, après avoir déposé une bouteille de champagne devant chaque convive (il y en avait sur le buffet au moins deux douzaines de plus), les domestiques se retirèrent, évitant de faire le moindre bruit en fermant la porte derrière eux. 
      Et l’orgie commença: doucement, imperceptiblement d’abord: mais le champagne se versait à flots et les voix comme les rires s’élevaient graduellement, mais elles s’élevaient et déjà on apercevait une ombre d’inquiétude et de frayeur dans les yeux de Dahlia qui se rapprochait de plus en plus de Valery. Bientôt Gina, à la demande d’Octavia, commença une chanson des plus obscènes à laquelle les voix réunies de Violetta et de Percy se mêlèrent. Des cris de plaisir s’échappaient de la poitrine de Pierre qui, le verre à la main, trinquait à la ronde et de sa voix discordante essayait de se mêler au chorus de la chanson de Gina. 
      En cet instant, plus pâle qu’une morte, Dahlia se leva et, suivie de Val, alla chercher refuge contre ce tapage, auquel elle était si peu habituée, dans le salon qu’on venait de quitter. Au milieu des éclats de rire bruyants, des chants qui s’élevaient de plus en plus, personne ne s’était aperçu de la disparition du jeune couple. D’abord Dahlia avait eu l’intention de rester au salon jusqu’à la fin du souper et d’y attendre les convives, mais, en écoutant malgré elle les chansons obscènes, les paroles indécentes qui s’échappaient des lèvres des trois femmes qu’elle avait accueillies en amies quelques moments auparavant, en entendant le trinquement des verres, les rires libertins des hommes et cette voix d’enfant, la voix de La Miette, qui dominait l’orgie, Dahlia eut peur, et, honteuse, effrayée, elle entraîna Val et sortit en courant de cette maison où elle se promit de ne jamais revenir. 
      Et l’orgie continuait toujours. Debout, le verre à la main, le visage enflammé, la toilette en désordre, Octavia la quarteronne appelait tous les buveurs au combat et assurait à Pierre que nul ne pouvait la vaincre le verre à la main. 
      —Oui! criait-elle d’une voix avinée, essayez et vous tomberez soûl sous la table. 
      Ce n’était plus une prêtresse, une druidesse, c’était une bacchante enivrée de vin et de volupté. 
      Assis à côté d’elle, la tête appuyée à sa main gauche, un verre plein à la droite, le juge Alfred D….. était pensif et ne semblait trouver qu’un modique plaisir à la fête qui se donnait chez lui. Bien certainement, le désenchantement commençait son œuvre chez le juge. 
      Gina, quoique instinctivement plus modeste qu’Octavia et Violetta, aimait le vin et ne s’en faisait point faute, mais, tout en buvant elle-même, elle essayait d’arrêter Percy dont elle connaissait le faible tempérament. 
      —Il en aura pour une semaine, s’écria-t-elle, et grand Dieu! que dira sa mère? 
      Mais Percy ne l’écoutait point. D’une voix qui s’affaiblissait de plus en plus, il entonnait toutes sortes de chansons de table et, une bouteille à la main, remplissait son verre aussi vite qu’il le vidait. 
      Mais Miette? qu’avons-nous à dire de Miette? Ah! c’était bien comme toujours la reine, le boute-en-train de la fête. Assise sur les genoux de Pierre, son corsage dégrafé, son bonnet de fourrure sur le côté de la tête, un bras autour du cou de son compagnon, de la main droite elle élevait son verre au-dessus de sa tête et le vidait d’un trait après en avoir fait goûter le contenu à Pierre. Elle mangeait dans la même assiette que lui et du bout de ses doigts lui mettait les morceaux dans la bouche. Elle l’embrassait, le caressait, l’appelait son gros chéri, mais n’oubliait pas, tout en disant et en faisant ces jolies choses, d’introduire ses doigts dans les poches du marchand et d’en enlever lestement le contenu. Il fut fort heureux pour Pierre d’avoir, avant de quitter son magasin, enfermé son portefeuille dans son bureau, ne gardant sur lui que cinquante piastres. De ce montant, il ne lui restait absolument rien après l’orgie. 
      Vers trois heures du matin, jugeant que la farce avait assez duré, le juge appela ses domestiques auxquels il ordonna de desservir, et apercevant dans le corridor la femme de chambre d’Octavia, il lui donna l’ordre d’amener sa maîtresse: et Mlle Phélonise, une petite Française aussi rusée que jolie, qui avait vu déjà plus d’un petit souper, fit monter l’escalier à Octavia en la traînant un peu, la déshabilla et la mit au lit. 
      En descendant, Phélonise rencontra un des domestiques qui lui demanda comment était madame. 
      —Ah! bah! répondit notre soubrette, ça ne sera rien, elle sera prête à recommencer demain soir. 
      Gina, un peu moins ivre que Percy, qui ne pouvait se tenir debout, accepta sans hésiter la voiture que lui offrit Alfred pour ramener chez elle le pauvre enfant, objet des tendres soins et de la sollicitude d’une mère aussi bonne que dévouée; d’une mère qui savait combien le moindre excès, la moindre fatigue pouvait être funestes à son enfant; d’une mère dont un voile épais couvrait les yeux et qui n’avait pas le moindre soupçon de la conduite de son fils. 
      Quant à La Miette, Pierre fit ce qu’il avait fait la veille: il l’enveloppa de son cachemire, la prit dans ses bras comme si elle eût été une enfant de sept ans, l’emporta dans sa voiture et la conduisit au numéro 17 de la rue Dauphine. Il la remit ivre-morte à la tante Pasie qui la reçut en grommelant. 
      —Acrée tite charogne! s’écria-t-elle, gardez ça li gaignin l’air… Li va quié so la tête avec so bourrades. Li soûl comme in grounouille. Et tout ça c’est vous faute, missié Pierre; in vié n’homme comme vous, vous té dois gaignin honte. Mais couté mouin bien: tous tas bêtises la yé pas capables diré longtemps… c’est tout ça mo gagnin pou dit. 
      Et tout en parlant, elle tirait, aidée de Pierre, le corps de sa nièce de la voiture et l’emportait dans la maison. 
      A la suite d’une pareille orgie, un autre que Pierre eut été dégoûté pour toujours; mais pour lui il n’en fut point ainsi, loin de là. Il quitta la maison d’Octavia enchanté de sa soirée, se promettant bien de recommencer souvent. Il se trouvait dans son élément au milieu de cette atmosphère de libertinage et de vulgarité, et plus Violetta se montrait indécente et vulgaire, plus il en était amoureux. 
      —Je n’en voudrais pas pour ma femme, se disait-il; mais quelle adorable maîtresse ferait cette piquante petite créature! 
      Certes, Pierre, en quittant le numéro 17, ne pouvait songer à retourner aux Magnolias ce soir ou plutôt ce matin-là. Qu’aurait dit Hermine en le voyant dans cette condition? Il se fit donc conduire à l’hôtel et ordonna à Josué de ramener la voiture aux Magnolias et de dire à sa maîtresse qu’il avait été forcé de coucher au magasin, vu que l’ouvrage dont il lui avait parlé n’était pas terminé. 


CHAPITRE XII.

      Avant la fin de la semaine toutes les conditions qui devaient livrer Violetta à Pierre Saulvé étaient terminées. C’était avec la vieille Aspasie qu’il lui avait fallu traiter et la coquine, maligne comme une vieille guenon, rouée comme une quarteronne de l’époque, avait fait faire les choses en grand, n’oubliant pas de tirer son épingle du jeu. Elle tint bon, et malgré les prières et les promesses de Pierre elle lui refusa sa nièce jusqu’à ce que toutes les clauses du contrat eussent été remplies. 
      Me souvenant de la liasse de journaux que m’avait montrée le major, j’eus encore recours à lui et nous feuilletâmes ensemble toutes ces vieilleries et au numéro huit de la Gazette de la Nouvelle-Orléans, à la date du vingt-et-un février de l’année 1820, nous trouvâmes l’article suivant: 
      "Générosité princière:—Enfin la sans pareille quarteronne Violetta, surnommée avec raison La Miette à cause de sa gracieuse et mignonne petite taille, vient de se choisir un entreteneur dans la personne de M. P. S., le riche marchand de la rue Royale. L’acte de mariage (de la main gauche) a été passé par-devant notaire, d’après l’exigence d’une dame de couleur nommé Aspasie et tante de Mlle Violetta. Un des rédacteurs de la gazette s’est transporté chez le notaire et a voulu voir cet acte qui lui a été montré avec la plus charmante des politesses. 
      "1e clause: La tante Aspasie exige que la somme de cinq mille piastres lui soit payée à elle personnellement, en remboursement des avances faites par elle pendant quatorze ans à la dite Miette ou Violetta. 
      "2e clause: Vingt mille piastres seront déposées à la Banque des Citoyens à l’ordre de Mlle Violetta, qui seule aura le droit d’en toucher le capital et les intérêts. 
      "3e clause: La dite Violetta exige le don d’une maison haute (à son goût), située dans une des rues Royale, Chartres ou Saint-Louis, et exige de plus que la dite maison soit élégamment meublée, toujours à son goût. La tante Aspasie aura sa chambre dans cette maison. 
      "4e clause: Le dit P. S. s’engage à acheter et à donner à la dite Violetta quatre esclaves, deux hommes et deux femmes, tous quatre de premier ordre, aussi un landau et une paire de chevaux, et encore une parure en diamants qui devra coûter pour le moins dix mille piastres, et à offrir tout ce qui a été mentionné plus haut à la dite Violetta. 
      "Et la dite Violetta s’engage de son côté à devenir la maîtresse du dit P. S. mais pas avant que toutes les clauses du contrat n’aient été strictement remplies." 
      Et au bas de cet acte étaient la signature du notaire, celle de Pierre Saulvé et les croix de Violetta et de la tante Aspasie. 
      Après avoir lu et relu cet acte honteux, je me retournai vers mon vieil ami, le major, qui remettait de l’ordre dans ses papiers: 
      —Pourriez-vous me dire, mon ami, lui demandai-je, comment il se fait que ces quarteronnes n’ajoutent jamais un nom de famille à leur prénom? C’est toujours Adoréah, Octavia, Violetta, tout court. 
      Le major se mit à rire: 
      —C’est bien facile à comprendre, dit-il; quand on n’a pas de famille on n’a pas de nom et la plupart de ces coquines n’ont jamais su qui était leur père. De tout le bataillon de quarteronnes qui autrefois empestait les rues de la Nouvelle-Orléans, deux seulement ajoutaient le nom de famille à leur nom: la jolie petite Dahlia était la fille du capitaine Dalveras qui, jusqu’à sa mort, en a eu tous les soins possibles; et depuis son enfance et ses jours de couvent elle a été connue sous le nom de Dahlia Dalveras qu’elle a toujours gardé. 
      L’autre est cette petite rouée de Gina qui déclarait bien haut qu’elle était enfant légitime parce que Mlle Percy, depuis Mme Castel, exigea que son esclave Mathilde, mère de Gina, fût unie dans les liens du mariage par un prêtre catholique à un Sicilien du nom de Gulio Lorenzo et Mlle Gina signait son nom Angelina Lorenzo. Ce qui ne la rendit pas meilleure, la petite peste! 
      Revenons à Pierre: il fut furieux lorsqu’il lut l’article de la gazette et il frémit à la pensée que probablement Hermine la lirait aussi. La poste des Magnolias était toujours portée au magasin, et de là Pierre l’emportait chez lui. Il était rare qu’Hermine reçût des lettres, quelquefois des invitations, des demandes de charité, et c’était tout. Quant aux journaux, il était fort rare qu’elle les ouvrît, et Pierre se promettait de répondre, si elle demandait la dernière gazette, qu’il l’avait oubliée au magasin. Mais, elle ne demanda rien, ne se douta de rien et pendant toute une année conserva son ignorance et son bonheur. 
      Nous devons bien supposer que Pierre, après la signature de l’acte dont nous avons parlé, pressa les choses afin d’être mis au plus tôt en possession de l’objet qu’il avait payé si cher. 
      Violetta, accompagnée de la tante Aspasie, se mit en quête d’une maison, et, au prix de sept mille piastres, fit l’acquisition d’une charmante habitation qui venait seulement d’être bâtie et que personne n’avait encore habitée. Les peintures en étaient toutes fraîches et les tapisseries venaient d’être posées; c’était élégant et coquet. Cette maison était située dans la rue Royale, à un îlet seulement de celle d’Octavia. 
      Mlle Violetta avait souvent entendu Pierre parler des Magnolias et Percy des Mûriers (l’habitation de sa mère), et elle s’était promis que si la propriété de Mme Saulvé avait un nom la sienne en aurait un aussi. Elle avait entendu dire que la petite bonbonnière de Dahlia s’appelait Les Dahlias, et que cette fleur, sous toutes ses nuances, s’y retrouvait à chaque pas. Cela avait donné une idée à notre petite princesse: elle se nommait Violetta et, par conséquence, sa maison devait se nommer Les Violettes, et, pour mieux imiter Dahlia, elle fit planter des violettes partout: en avant, en arrière, sur les côtés, dans des corbeilles suspendues sur la galerie, dans de grands vases en porcelaine, au haut des escaliers. 
      Elle avait une foi absolue dans le bon goût d’Octavia, aussi la prit-elle avec elle pour choisir l’ameublement de sa maison. Comme cette maison était bâtie sur le plan de celle d’Octavia, La Miette voulut que son ameublement fût à peu près semblable à celui de la maîtresse d’Alfred D……….. Seulement la petite quarteronne était trop blonde pour affronter le rouge et, comme elle avait une grande prédilection pour le vert, ce fut cette couleur qui fut choisie de préférence à toute autre, et le petit boudoir en face de l’escalier devint ce qui devait être plus tard le fameux boudoir vert. 
      En cinq jours, les tapissiers, poussés par Pierre, avaient été si expéditifs que la maison était meublée de la cave au grenier. Violetta avait eu carte blanche et, comme nous devons nous en douter, en avait fait bon usage. Les domestiques, un cocher et un valet pour la salle à manger, une femme de chambre, une autre pour s’occuper des chambres et servir la tante Aspasie, étaient aux ordres de leur nouvelle maîtresse et à la porte des Violettes un landau magnifique, attelé de deux alezans pur sang, attendait que Mlle Violetta voulût bien les essayer. 
      Rache avait fourni les diamants au prix de quinze mille piastres. La Miette avait fait la grimace en remarquant que ceux d’Octavia avaient coûté près du double; mais, c’était la seule parure de ce genre dans toute la Nouvelle-Orléans, avait dit le bijoutier; et Pierre avait apaisé la petite mécontente en lui promettant de lui en faire venir une autre de Paris directement. 
      Enfin, toutes les clauses du contrat furent accomplies et Pierre Saulvé se trouva moins riche de soixante-quinze mille piastres. C’était beaucoup pour une semblable Miette, ce n’était rien pour un homme aussi riche et aussi amoureux que notre marchand. Le deux de mars, pour la première fois, Les Violettes se trouvèrent tout illuminées: on y pendait la crémaillère en l’honneur de la prise de possession, et un charmant petit souper y rassemblait quelques amis. 
      Pierre se trouvait suprêmement heureux: il se croyait le premier amant de la petite sirène, et personne n’aurait osé le détromper. Il ne lui refusait rien et elle avait carte blanche au magasin. Songez si elle savait s’en servir! Que lui importait l’argent qu’elle lui avait coûté? Il n’y songeait même pas. Mais ces soixante-quinze mille piastres étaient la première bouchée du gâteau, et maintenant que les petites dents blanches de l’enfant y ont pénétré, il est à craindre qu’elles le dévoreront en entier et au plus vite. 
      La maison était achetée, meublée, mais il fallait de l’argent pour faire aller le ménage, à la tête duquel trônait la tante Aspasie. Et Pierre donnait tout ce qu’on lui demandait, payait tous les comptes qui lui étaient présentés. 
      Octavia était extravagante, mais jusqu’à un certain point: elle n’aurait jamais osé acheter un objet de prix sans consulter Alfred, et, s’il le lui refusait, ou la faisait attendre quelque temps, il était rare qu’elle ne se soumît point à sa décision. Elle aimait son amant et s’occupait continuellement de son confort. Elle avait introduit un certain ordre au milieu de ses extravagances. Elle avait sa cuisinière et descendait souvent à la cuisine pour y commander les plats que préférait le juge. Elle s’occupait de sa maison, essayait d’en faire un home agréable pour celui qui, à cette époque, lui était plus cher que tout au monde. 
      Dahlia repoussait l’ombre même d’une extravagance et si Val en faisait pour elle, c’était, bien certainement, contre son désir. Elle avait réussi à faire des Dahlias la plus charmante retraite qui se puisse imaginer, une retraite où son âme poétique trouvait mille aliments de bonheur au milieu de ses livres favoris, de son piano, de ses fleurs chéries, de ses oiseaux et surtout dans la présence de celui qui était tout pour elle dans l’univers. 
      Gina même soignait son petit ménage où elle n’employait qu’une seule domestique. Elle savait que, pour trois ans encore, l’économie lui était de rigueur et elle se soumettait, grondant Percy lorsqu’il lui portait un bijou ou un objet de luxe. Bien des fois, elle était descendue à la cuisine pour y préparer de ses mains les mets favoris de son jeune amant. 
      Avec La Miette, il n’en était pas de même: elle savait que Pierre était marié et qu’il partageait son temps entre elle et sa famille. Elle déclara tout d’abord que tenir ménage l’ennuyait, que l’odeur de la cuisine lui donnait des nausées, que sais-je? et le résultat de ces remarques fut que tous les repas mangés aux Violettes furent commandés à Baptiste, et Dieu sait à quel prix? 
      La Miette apprit qu’Hermine avait sa loge à l’Opéra, elle voulut avoir la sienne, et lorsque la femme légitime apparaissait (bien rarement) aux premières, toujours mis avec la plus grande simplicité, la maîtresse, couverte de diamants, de velours et de soie, attirait sur elle tous les regards par le bruit qui se faisait dans sa loge, aux secondes. 
      Toute une année se passa. Le premier acte de Pierre après son installation aux Violettes avait été d’avertir Hermine qu’il ne pouvait plus venir dîner aux Magnolias. 
      —Je suis forcé de rester en ville jusqu’à cinq heures, dit-il, je ne puis rester si longtemps sans manger. Je préfère dîner au restaurant. 
      —Mais, avait répondu timidement Hermine, tu prends toujours un lunch à midi, tu me l’as dit toi-même, et…si tu le désires nous t’attendrons. 
      —Non, non, s’écria-t-il; cela changerait toutes les habitudes de la maison et les enfants pourraient en souffrir. 
      Et la douce créature s’était soumise en soupirant. 
      Il arrivait souvent maintenant que plusieurs nuits se passaient sans amener Pierre aux Magnolias et lorsque sa femme lui reprochait les absences auxquelles il l’avait si peu habituée, lorsqu’elle le questionnait, il mettait tout sur le compte de l’ouvrage. 
      —Mais ce n’était pas ainsi autrefois, disait-elle; d’où vient ce surcroît d’ouvrage? 
      —Du surcroît d’affaires, répondait-il. Au lieu de me faire des reproches, ma chérie, tu devrais être satisfaite, car qui dit affaires dit argent. 
      Pauvre Hermine! elle aurait préféré moins d’argent et avoir son mari avec elle plus souvent. 
      M. et Mme Saulvé avait cinq enfants dont trois allaient à l’école. Tout jeunes qu’ils étaient, ils recevaient la meilleure éducation et des maîtres de toutes sortes leur étaient accordés. A treize ans Marie était déjà excellente musicienne. On vivait grandement aux Magnolias: l’hospitalité des Saulvé était proverbiale et on parlait partout des charités continuelles de madame. Si Hermine s’habillait avec simplicité, il n’en était pas de même de ses enfants; elle était fière d’eux et ils étaient toujours vêtus avec la dernière élégance. Mme Saulvé avait sa loge à l’Opéra, sa voiture, et, malgré tout, les dépenses de la famille ne dépassaient jamais trois mille piastres, tandis qu’en moins d’une année Mlle Miette en avait gaspillé douze mille. 
      Pierre ne put s’empêcher de réfléchir et se dit que de cette manière toute sa fortune passerait vite: il essaya quelques remarques qui furent reçues et écoutées avec fureur par Violetta. 
      —Supposes-tu, gros imbécile, se mit-elle à crier de toutes ses forces, supposes-tu que je t’aie pris pour tes beaux yeux? Si tu es las de moi, dis-le et la paille sera vite cassée entre nous. 
      Et Pierre eut toutes les peines du monde à apaiser la petite furie. Il se croyait bien certainement le premier amant de Violetta et, en apparence, il avait raison: elle était si jeune! et de plus elle le lui avait juré par tous les saints du calendrier; mais, s’il n’était pas jaloux du passé, il l’était terriblement du présent et guettait sa maîtresse comme un chat guette une souris. Il l’avait avertie que, si jamais il l’attrapait en flagrant délit, il la tuerait sans miséricorde et il avait, par ses menaces, inspiré une véritable épouvante à l’enfant. 
      —Il le ferait comme il le dit, s’était-elle écriée en s’adressant à la tante Aspasie 
      —C’est à toià prendre tes précautions, avait répondu la vieille harpie. 
      Toute intimité avec Percy lui avait été interdite et ceci à son grand regret car, si Miette n’aimait pas le jeune homme d’amour, elle l’aimait comme le gai compagnon de toutes ses folies et elle regrettait ses escapades dans les rues avec lui, leurs courses au cirque ou au muséum, leurs causettes dans les petits coins qui exaspéraient tant Gina, enfin, son cher et vieux bamboula que personne ne savait danser comme Percy. 
      —Mais, s’était-elle écriée en écoutant son amant, qui donc, à l’avenir, dansera le bamboula avec moi? 
      —C’est une danse infâme, répondit Pierre, et je te défends de la danser. 
      —Pas même avec tante Pasie ou Gina? 
      —Avec une femme, oui; avec un homme, jamais! 
      Et en voyant ses yeux menaçants, brillants comme la lame d’un poignard, ses dents serrées, Violetta eut peur et recula. Elle devinait que, dans un moment de jalousie, cet homme serait capable de tout, même de la tuer. 
      Ah! Pierre ne savait pas ce qu’il faisait en défendant à Violetta de recevoir Percy Castel. S’il était venu la voir en ami, comme il venait autrefois chez la tante Pasie, La Miette aurait continué à le considérer comme un camarade, et, comme tel, se serait amusée lui, aurait peut-être dansé le bamboula sous les yeux de Gina et la distraction se serait arrêtée la. 
      Mais, défendre quelque chose à Violetta la quarteronne, c’était l’exciter à la désobéissance. Pierre lui défendait de revoir Percy: pour le revoir elle était prête à tout, même s’il lui avait fallu passer au travers d’une mer de feu. Elle parla de son désir à la tante Pasie et déroula ses plans devant elle. 
      —Prends gar! pitit! avait répondu la mégère, si Pierre trappé toi, la quié toi. 
      —Mo conin ça, répondit la petite fille, mais li trappe pas mouin. 
      Pierre avertissait toujours La Miette lorsqu’il devait passer la nuit aux Magnolias. 
      —Va au théâtre avec Octavia ou l’une de tes amies, disait-il, mais souviens-toi bien que je te défends d’inviter un homme ici pendant mon absence, pas même le juge D…… et prends bien garde à ce que l’on ne te voie pas à un petit souper sans moi…autrement… 
      —Autrement quoi? 
      —Ça se passerait mal pour toi…je ne te dis que ça. 
      Il était sorti et Violetta l’avait suivi du regard, mais dès qu’il eut descendu l’escalier et regagné sa voiture, elle fit une pirouette et, faisant craquer l’ongle de son pouce droit sur ses dents, elle s’écria: 
      —Gros bétat! je me fiche bien de tes défenses, comme ça! 
      Et la tante, d’après l’ordre de la nièce, courut elle-même prévenir Percy qui, dans la joie de son âme, alla jusqu’à embrasser la messagère. Il dit à Gina que Mme Castel était souffrante et bien certainement voudrait le garder toute la nuit près d’elle, et après ce mensonge il l’embrassa tendrement et se mit en route pour Les Violettes. 
      Et de son côté, Mlle Miette commandait à Baptiste le petit souper le plus succulent, le plus appétissant et les vins les plus enivrants que l’on pût se procurer à la Nouvelle-Orléans. De bonne heure, Violetta congédia ses domestiques, et à neuf heures elle recevait Percy dans le petit boudoir vert destiné à devenir encore plus célèbre que le boudoir rouge d’Octavia. 
      La veille seulement, se trouvant chez Rache, notre petite quarteronne avait aperçu au milieu de différents objets d’art que les commis déballaient une admirable boîte ressemblant à un bijou au dehors, tant le travail en était exquis et merveilleux. Voyant l’attention avec laquelle la jeune fille examinait la boîte, le marchand en détacha la clef et monta l’instrument qui était tout simplement une boîte à musique. Violetta n’avait jamais, de sa vie, vu rien de semblable et elle pouvait à peine contenir l’expression de son plaisir en écoutant l’air de la Marseillaise, quand, touchant, à un ressort, M. Rache arrêta cet air et la boîte commença les premières mesures du bamboula. 
      A ces sons, Violetta jeta un cri et, franchement, elle eut toutes les peines du monde à maîtriser l’élan qui l’entraînait à danser le bamboula au beau milieu du magasin de bijoux. 
      —J’achète cette boîte! s’écria-t-elle; enveloppez-la, M. Rache! 
      —Mais, mademoiselle, dit le marchand en hésitant, c’est que… nous n’avons pas encore reçu nos factures et je n’ai pas la moindre idée de ce que sera le prix de cette boîte. 
      Elle éclata de rire. 
      —N’est-ce que cela? s’écria-t-elle; comme si je m’occupe du prix de ce que j’achète. Je veux cette boîte…même si elle doit coûter mille, deux mille piastres, je la veux… Donnez-la-moi, M. Rache, et envoyez-en la facture à M. Saulvé. 
      Que pouvait faire le bijoutier? Obéir. Il enveloppa la boîte qui était à peu près de la grandeur d’un album ordinaire et la remit à Mlle Violetta. 
      Le lendemain, un nouveau compte, un compte de deux cents piastres, fut porté à M. Pierre Saulvé, qui le paya sans rien dire, mais avec un air de fort mauvaise humeur. 
      Il est inutile de dire que Percy et sa petite hôtesse essayèrent la boîte à musique et se préparèrent à souper en dansant et en redansant le bamboula. 
      Ces réunions se renouvelèrent souvent. Que s’y passa-t-il entre ces deux enfants, jeunes et ardents tous deux, ivres la plupart du temps et fortement attachés l’un à l’autre? Je laisse ceci à deviner au lecteur. Mais, disons biens, une fois pour toutes, que la Marguerite de la Tour de Nesle, Lucrèce Borgia et même Messaline auraient pu recevoir des leçons de dévergondage, de luxure et du libertinage le plus vil, le plus grossier de cette petite quarteronne de dix-huit ans. 
      Bien certainement, Pierre, aussi bien que Gina, avait toutes les raisons possibles d’être jaloux. 
      Ces petits soupers en tête-à-tête avec Percy furent les premiers pas de Violetta dans la route voluptueuse et libertine où ses passions l’entraînèrent plus tard. Il vint un moment où, lorsqu’un beau jeune homme lui donnait dans l’œil (pour nous servir de sa propre expression), il le lui fallait, comme il lui fallait le fruit qui tentait sa gourmandise ou le bijou que souhaitait sa coquetterie. Le petit boudoir vert était sa tour de Nesle: c’était là qu’elle recevait ses amis, tandis que la tante Aspasie, assise sur l’escalier, montait la garde. 
      Quant à Pierre Saulvé: "Un vieillard de quarante-deux ans!" disait-elle en allongeant la lèvre. 
      Il est probable, si la chose avait été faisable, que, comme la Marguerite de Dumas, La Miette se serait débarrassée de ses amis en les faisant jeter aux poissons du Mississippi; mais comme ce n’est que dans les livres que l’on noie les gens si facilement, elle se contentait, après quelques visites, de ne plus les reconnaître et de passer à côté d’eux avec la plus grande indifférence. Le changement, un changement continuel, alimentait les passions de La Miette et ajoutait à son amusement. Et Pierre, malgré sa jalousie effrénée, ne se doutait de rien. Depuis deux ans déjà, il était l’amant ou plutôt l’esclave de Violetta la quarteronne. Certes, ce n’était pas de l’amour qu’il éprouvait pour cette femme, c’était une passion que la possession n’avait fait qu’augmenter et qui menaçait de conduire Pierre à la folie. Les moindres désirs de l’enfant étaient des ordres pour cet homme qui était prêt à tout sacrifier pour elle: sa fortune, sa famille, son honneur même. 
      Après avoir essayé de prêcher l’économie à sa maîtresse, Pierre Saulvé se retourna vers sa femme et, dans sa mauvaise humeur, lui adressa une série de reproches plus injustes les uns que les autres. 
      —Les provisions passent comme de l’eau dans cette maison, dit-il. 
      Puis de là, il l’attaqua dans ses charités, les lui reprocha ainsi que les aumônes qu’elle remettait annuellement aux prêtres pour les pauvres de la paroisse et aux missionnaires pour soulager des souffrances plus éloignées. 
      —L’idée de donner de l’argent pour empêcher les Chinois de noyer leur progéniture! dit-il; s’il n’y avait que moi, avant de débourser un picaillon, je verrais des chattées de petits Chinois lancées tous les jours au fond du Yangt-sek-jang. Il faut arrêter cette fausse générosité, mamie; je travaille trop dur pour que le fruit de mon travail aille enrichir les prêtres et les missionnaires. 
      Et, quand, peu habituée à un semblable langage, Hermine l’écoutait, les yeux pleins de larmes, il ajoutait: 
      —C’est comme les enfants: la manière dont tu les habilles est vraiment ridicule. Du velours et de la soie à ces petites créatures! Tu dois être folle, Hermine! et, écoute-moi bien: si ce gaspillage ne s’arrête pas, je donnerai l’ordre de fermer ton compte au magasin.
      Et la pauvre jeune femme avait pleuré, bien pleuré, et avait promis à son mari d’être plus économe à l’avenir et de mettre de l’ordre à ses dépenses. Et en elle-même, elle s’était dit: 
      —Pauvre Pierre! il y a longtemps que j’observe sa tristesse, son inquiétude. Il faut, quoi qu’il en dise, que ses affaires aillent mal… Il a raison, nos dépenses sont trop fortes… Comme je vais économiser! c’est mon devoir de le faire… Pauvre cher Pierre! 
      Et lorsque, quelques jours plus tard, arriva l’anniversaire de la naissance de Marie, Hermine n’en dit rien à son mari et le seize de février se passa sans fête, sans bouquet, sans cadeau de prix pour la chère mignonne, comme l’appelait son père. Seulement, Hermine ouvrit son coffret de bijoux et en tira une bague, un saphir entouré de perles: 
      —J’avais ton âge, dit-elle, lorsque ma mère me donna cette bague: garde-la en souvenir de la tienne, mon enfant. 
      Et serrant sa fille dans ses bras, Hermine déposa un long baiser sur son front. 
      —Et papa? que me donnera-t-il? demanda Marie en faisant glisser son doigt dans la bague que venait de lui donner sa mère. 
      —Papa t’aime tendrement, chère petite, répondit Hermine en caressant son enfant; il t’aime et il souffre de ne pouvoir t’offrir quelque chose de bien joli, comme l’année passé e... mais les affaires vont mal au magasin, à ce qu’il paraît. Prends patience, ma chérie, et surtout aime toujours papa. 
      Comme elle se l’était promis, Hermine devint économe, elle réduisit ses dépenses personnelles, changea moins souvent les riches habillements de ses enfants et, à force de soins et d’économies, les dépenses de la famille atteignirent seulement le chiffre de deux mille piastres. Et tant de sacrifices ne furent qu’une simple miette entre les mains extravagantes de Violetta la quarteronne. 
      Le même jour de l’anniversaire de Marie, Hermine reçut une visite qui, pour la première fois, lui fit entrer au cœur le ver rongeur du soupçon. Comme Mme Saulvé, Mme Rache, la femme du riche bijoutier, était une personne dont toute la vie était consacrée à son mari et à ses enfants. Quoique demeurant dans le quartier le plus populeux de la ville, elle ne permettait à aucun bruit scandaleux de pénétrer dans son calme intérieur, et les quelques nouvelles qu’elle savait lui étaient généralement racontées par son mari. Dans son propre intérêt, M. Rache était discret et lorsqu’il avait parlé à sa femme de l’achat des bracelets il était sous l’impression ou plutôt la conviction que ces bijoux étaient destinés à la femme de M. Saulvé. A lui le soin de ne pas souffler mot de la parure de quinze mille piastres, achetée environ un mois plus tard par Pierre Saulvé pour Violetta la quarteronne. Toute une année s’était écoulée depuis ces différents achats, lorsque Mme Rache se mit en tête d’aller aux Magnolias, rendre visite à son amie, Mme Saulvé. Les deux jeunes femmes étaient camarades de pension, s’aimaient beaucoup et, jusqu’au moment de leurs mariages, n’avaient jamais eu de secrets l’une pour l’autre. Hermine fut la première qui parla à son amie de la tristesse qu’elle avait remarquée au front de son mari et des recommandations d’économie qu’il lui avait faites la veille. 
      —C’est si étrange, dit-elle, si différent de sa générosité habituelle. Ah! il faut que Pierre soit bien gêné pour m’avoir parlé de la sorte! Songes-y donc! cette année il n’a rien donné à sa fille pour sa fête! 
      —Ah! s’écria Mme Rache, je me souviens de la jolie montre qu’il lui a offerte l’année passée… bleue, avec des diamants. C’était vraiment charmant! M. Rache me l’a montrée. 
      —Oui, je m’en souviens, répondit Hermine en soupirant, et ma pauvre Marie était si heureuse! 
      —Il faut vraiment qu’il y ait eu un changement bien subit dans les affaires de ton mari, reprit la femme du bijoutier. C’est l’homme le plus généreux que je connaisse… Penses-y donc, Hermine! mon mari est bijoutier et je ne possède pas un seul diamant, tandis que toi… 
      —Moi! s’écria la jeune femme en l’interrompant; Pierre ne m’a pas donné un diamant, pas un seul bijou depuis le jour de notre mariage; il m’en a offerts, portés même… je les ai toujours refusés. 
      —Refusés! s’écria Mme Rache, tu ne me feras pas croire que tu as refusé les deux beaux bracelets qu’il a achetés pour toi en même temps que la montre et le porte-bouquet de sa fille. 
      —Un porte-bouquet! dit Hermine stupéfaite; Marie a reçu de son père, je m’en souviens, un fort joli bouquet de roses, mais, bien certainement, il n’y avait pas de porte-bouquet. 
      —Un porte-bouquet de cinquante piastres… entends-tu, ma chère? Ah! ça est-ce que ton mari… 
      Hermine l’interrompit vivement. 
      —Tu as parlé de bracelets, il me semble Zélie, dit-elle, d’une voix un peu tremblante. 
      —De deux bracelets en diamants, à cinq cents piastres chaque! Ah! ton mari sait ce que c’est qu’être généreux. Il ne se mouche pas de pied. Rache m’a dit que ces bijoux étaient magnifiques. Je t’en prie, Hermine, montre-les-moi. 
      Mais, ma chère Zélie, s’écria Mme Saulvé, je ne sais ce que tu veux dire: il y a là certainement une erreur. Je n’ai même jamais entendu parler de bracelets. 
      —Mon mari m’a dit, reprit la petite femme du bijoutier, que, dans la matinée du seize de février 1820, M. Saulvé était entré chez lui et lui avait acheté une montre et une chaîne pour sa fille. 
      —C’est vrai, dit Hermine. 
      —Ensuite, continua Mme Rache, il demanda à voir les porte-bouquets et on choisit un, petit, bien, certainement pour la main d’une enfant, mais d’une grande richesse. Il le paya cinquante piastres. Et Rache, comme moi, conclut que ce devait être pour Marie. 
      —Ce devait être… répéta Hermine, que les paroles de son amie agitaient de plus en plus. Mais, peux-tu croire, Zélie, que Pierre se serait permis une pareille folie pour une enfant de douze ans? Continue. 
      —Alors il voulut qu’on lui montrât les bracelets et en acheta un au prix de cinq cents piastres. Comme tu es pâle, Hermine! 
      —Il y a de quoi. Après? 
      —Ah! voilà le plus beau: M. Saulvé revint le lendemain et dit à mon mari que tu lui avais déclaré n’être point manchote et il acheta, pour te le porter, le frère jumeau du premier bracelet. 
      —Oh! mais tout cela est impossible! s’écria Hermine; il doit y avoir la un terrible malentendu. Pierre n’aurait pas osé proférer un pareil mensonge. Zélie, je te jure que je n’ai vu ni porte-bouquet ni bracelets. 
      —Ma pauvre amie! dit Mme Rache, si j’avais su…si je m’étais seulement doutée… comme je me serais tue! Ah! quels brigands, quels libertins sont les hommes d’aujourd’hui!… Et ces misérables quarteronnes… 
      —Oh! tais-toi! tais-toi! s’écria Hermine avec les yeux pleins de larmes. J’ai foi en mon mari, il m’aime et mourrait avant de me tromper pour une de ces indignes créatures. Lorsqu’il viendra ce soir, je le questionnerai et je suis convaincue qu’il me donnera la preuve de cette erreur que je déplore. 
      —Ainsi soit-il! dit Mme Rache en se retirant. 


Chapitres 14, 15, 16, 17, 18, & 19

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