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CHAPITRE XIV.

      Ah! grand Dieu! comme la pauvre femme fut grondée quand son mari apprit d’elle ce qu’elle avait fait. 
      Hermine était tout en larmes lorsque Pierre arriva. Ce dernier s’était dit que le moment viendrait où une indiscrétion apprendrait à sa femme l’histoire du cachemire et des bracelets, et, il se tenait prêt pour cette occurrence. 
      Lorsqu’Hermine lui eut raconte ce qu’elle avait appris le matin, il fronça le sourcil. 
      —Tu oublies donc que je suis marchand, dit-il, et comme tel, obligé de fournir à mes clients les marchandises que je n’ai pas au magasin. C’est comme le cachemire; tu m’as fait une scène à son sujet, parce que l’un de nos commis prétendait l’avoir reconnu sur les épaules de je ne sais quelle créature. Quand je vends quelque chose est-ce que je sais ce qu’on en fait? J’ai vendu le châle à un inconnu, il me l’a payé comptant, et certes je ne lui ai demandé ni son nom ni ce qu’il comptait en faire. S’il l’a donné à une négresse, ce ne sont pas mes affaires. 
      Oh! Pierre Saulvé! si Violetta t’avait entendu! 
      —Mais les bracelets? demanda timidement Hermine. 
      —Nous y voilà: un habitant des Avoyelles, une de mes meilleures pratiques, étant sur le point de se marier, me fit demander deux bracelets et un porte-bouquet, destinés à sa fiancée et devant faire partie des cadeaux de noces. Ne tenant point de bijoux, j’allai nécessairement chez Rache, et lui payai mille cinquante piastres pour les trois objets, sur lesquels je fis un bénéfice de trois cents piastres. Ce n’était pas mal, comme tu vois. Je n’ai pas jugé nécessaire de désillusionner Rache qui me criait aux oreilles j’étais le plus généreux des maris. Il croyait les bracelets pour toi, je lui ai laissé croire tout ce qu’il a voulu, et voilà tout. 
      Tout ceci avait été dit avec un certain aplomb; mais Hermine n’était qu’à demi rassurée; d’abord Pierre avait passé bien promptement sur l’achat du second bracelet et de la manière dont elle l’avait assuré n’être point manchote, ensuite elle avait observé que les yeux de son mari se détournaient des siens: on devinait que le mensonge ne lui était pas habituel, et malgré tout ce qu’il put dire encore, le soupçon pénétra dans le cœur de la jeune femme et elle ne put parvenir à l’en chasser entièrement. 
      Pendant la seconde année qui suivit, lorsque Marie était sur le point d’atteindre sa quatorzième année, un habitant des Attakapas, ancien ami du père de Pierre, écrivit à ce dernier pour le prier de chercher une place à son fils qu’il désirait envoyer à la Nouvelle-Orléans. Georges Ormsby avait vingt-deux ans et était fort joli garçon. Ses manières pleines de franchise et de distinction attiraient tous les cœurs vers lui. Son père passait pour riche et possédait une grande plantation sucrière; mais, comme il avait beaucoup d’enfants, il fallait que les fils travaillassent afin que les filles pussent avoir une petite dot. 
      Pierre reçut Georges avec cordialité et l’installa immédiatement à l’un des comptoirs de son magasin. Une année était à peine écoulée que, grâce à un événement que nous raconterons plus tard, le jeune homme était devenu le premier commis du magasin de Pierre Saulvé, à un salaire de cent cinquante piastres par mois. Ce changement dans sa position inspira à Georges la pensée de se marier. 
      Hermine connaissait la mère du jeune homme, et comme Pierre s’était vivement intéressé à Georges Ormsby, elle l’invita à venir souvent aux Magnolias: la conclusion de la grande intimité qui naquit de ces visites fut que Marie avait à peine accompli sa quinzième année lorsque, avec l’approbation de sa mère, elle s’engagea à Georges. 
      L’amour de ces deux enfants fut un rayon de soleil qui vint éclairer la triste atmosphère où vivait Hermine aujourd’hui. La conduite de son mari n’était plus un secret pour elle. Nous dirons tout à l’heure dans quelles circonstances elle lui avait été dévoilée. A la suite d’une scène terrible que nous raconterons, Pierre avait abandonné sa femme, lui refusant l’argent nécessaire aux dépenses de la famille et allant qu’à lui défendre de mettre les pieds au magasin. Pour dire les causes de cette atroce conduite, il nous faudra remonter à quelques mois en arrière et retourner vers Mlle Miette, que nous trouverons au fond de toutes les abominations où elle se plaisait à entraîner son amant. 
      Elle n’était guère populaire dans ce magasin dont elle était bien certainement la maîtresse et d’où la femme légitime avait été bannie. Les commis se souvenaient de la douce jeune femme aux manières si polies, si distinguées, et ne pouvaient s’empêcher de la comparer au démon qui se donnait avec eux des airs de princesse, leur lançait à toute minute les démentis les plus vulgaires et leur envoyait à la tête, quand l’idée lui en prenait, les marchandises, les épithètes et les sobriquets les plus grossiers et même les plus indécents. 
      Notre ancienne connaissance Simons supportait avec difficulté les manières effrontées de La Miette envers lui: s’il ne lui avait point répondu jusque-là, c’est qu’il craignait de déplaire au patron et peut-être de perdre sa place. Mais il arriva qu’un matin, pendant l’absence de Pierre, l’impératrice Violetta arriva au magasin, dans son beau landau et faisant comme d’habitude un train de tous les diables. Elle se dirigea tout droit vers le comptoir des soieries, demandant tant de choses à la fois que c’était à peine si on pouvait la comprendre. Pour commencer, elle exigea qu’une troupe de commis se mît à la recherche d’une certaine nuance de velours vert dont elle tenait l’échantillon à la main. Après avoir retourné je ne sais combien de paquets et de cartons, un des jeunes gens revint vers elle, et lui dit en s’inclinant: 
      —Nous n’en avons plus, mademoiselle. 
      —Vous en avez menti! s’écria-t-elle. 
      Et comme un autre (un jeune créole, appartenant à l’une des meilleures familles de la Nouvelle-Orléans) cherchait à intervenir, elle lui lança à la tête ces paroles auxquelles la langue nègre donnait une force encore plus insultante: 
      —Paix to la gueule, toi, sacrée saloperie qué to yé. 
      A cette insulte, le jeune homme (lui-même en 1885 m’a raconté cette scène), rouge de colère, allait s’élancer sur elle et lui infliger probablement la correction qu’elle méritait, lorsqu’un de ses amis le prit par le bras et l’entraîna hors du magasin en lui disant: 
      —Battre une femme! Emile! oh! tu n’y songes pas! 
      Et pendant ce temps, Mlle Violetta qui, probablement, avait bu trop de champagne à son déjeuner, criait à tue-tête: 
      —Où est Simons? appelez-moi Simons, je veux Simons…qu’on me serve Simons aux champignons! 
      Le premier commis faisait toujours en sorte d’éviter la présence de Mlle Violetta, dont la vulgarité et les manières insolentes lui déplaisaient on ne peut plus. La petite coquette s’était parfaitement aperçu du dégoût dont elle était l’objet et, juste pour cette raison, tenait à être servie par Simons. Ce dernier aurait bien voulu s’enfuir, mais, appelé directement, il se crut obligé d’obéir afin d’éviter le mauvais exemple aux autres commis. Il s’avança donc, avec un air glacé qui ne déconcerta point La Miette. Elle le regarda un moment de la tête aux pieds, puis se levant sur la pointe de ses souliers, elle lui posa une main sur l’épaule. 
      —Savez-vous bien, Simons, dit-elle, que vous êtes fort beau garçon? Sur ma parole, c’est la première fois que je m’en aperçois. 
      Ah! si, en cet instant, le jeune Américain lui avait répondu comme elle l’espérait, si seulement il lui avait souri, la nouvelle Lucrèce Borgia n’aurait certainement pas manqué de l’inviter, pour le soir même, à l’un des soupers du boudoir vert. 
      Une chose certaine, c’est que le boudoir rouge, malgré sa renommée, n’avait jamais eu de soupers et d’orgies comparables à ceux de ce petit boudoir vert. 
      Mais Simons était un honnête garçon, la débauche lui faisait horreur. Au lieu de répondre au compliment que La Miette venait de lui lancer à brûle-pourpoint et en français, il lui prit des mains l’échantillon de velours et lui demanda en anglais (sa langue): 
      —Quelle nuance de vert désirez-vous, mademoiselle? 
      Elle éclata de rire: c’était donc ainsi qu’il recevait ses avances? 
      La Miette, bien ou mal, parlait plusieurs langues et n’hésita point à lui répondre en anglais: 
      —Just one shade greener than yourself
      "Seulement une nuance plus verte que vous." 
      Si la phrase française n’a aucune signification, l’anglaise au contraire contient une mortelle injure: le mot green, adapté au mot homme, a green man, signifie tout bonnement un imbécile. Et pour La Miette, il fallait que Simons fût plus qu’un grand imbécile pour n’avoir pas voulu la comprendre. 
      Mais, il l’avait parfaitement comprise et avait vivement ressenti l’insulte qu’elle venait de lui lancer à bout portant. Il jeta sur le comptoir l’échantillon qu’il avait gardé à la main et, tournant le dos à la petite virago, marcha à grands pas vers le fond du magasin. Ceci ne faisait point le compte de Violetta: elle voyait bien que Simons était furieux et cela l’amusait. Elle tenait à faire rire aux dépens du jeune homme. 
      —Voyez donc, s’écria-t-elle, voyez cet abominable magot de la Chine! ce polichinelle! Si ce n’est pas pitoyable de voir les airs qu’il se donne! Sur ma parole, on dirait qu’il se croit sorti de la cuisse de Jupiter. 
      C’en était trop: Simons s’arrêta tout court et, les yeux étincelants de fureur, il laissa échapper ces paroles d’entre ses dents serrées: 
      —Il vaut mieux être un magot de la Chine qu’une misérable courtisane de bas étage comme vous, Mlle Violetta ou Miette… et la cuisse de Jupiter est encore préférable à la fange puante dans laquelle vous vous vautrez. 
      Dieu sait à quel excès la colère de Violetta l’eût emportée, si Simons, avec le plus grand calme, ne s’était tourné vers un des commis: 
      —Jules, dit-il, si cette femme élève la voix, si elle fait le moindre bruit, appelez la police et faites-la jeter à la porte. 
      Convaincue que cette menace serait mise à exécution, Violetta, jurant, tempêtant et menaçant (en sourdine), regagna sa voiture. 
      Deux heures plus tard, Pierre Saulvé faisait son apparition au magasin et ordonnait à Simons de le quitter immédiatement. 
      Et voilà comment Georges Ormsby devint premier commis on chief clerk du magasin de Pierre Saulvé en remplacement de Simons. 
      Pauvre Georges! comme il aurait refusé cette place avec horreur s’il avait pu deviner les infortunes qu’elle devait attirer sur sa tête. 
      Simons avait été, jusque-là, le bras droit de Pierre. Tout lui passait par les mains et c’était à lui qu’on s’adressait toujours pendant les absences du maître, qui avait en lui une confiance absolue. Pierre savait bien qu’il ne serait pas facile de remplacer un pareil homme et il essaya de parlementer avec Violetta et de lui faire comprendre qu’elle n’avait pas le droit d’insulter ses commis. A cette représentation, la petite furie jeta les hauts cris et déclara à son amant qu’elle ne lui permettrait pas de mettre les pieds chez elle s’il osait garder Simons une heure de plus; et Pierre, malgré le tort qu’il savait que ce départ lui causerait, malgré l’amitié qu’il portait au jeune homme, se vit forcé de le renvoyer. 
      Mais Simons ne resta pas oisif longtemps, et ceci, à la grande vexation de Mlle Violetta, qui avait caressé l’espoir de le voir mourir de faim. Une maison, rivale de celle de Pierre Saulvé, une maison qui lui avait toujours envié son jeune maître clerk, n’eut pas plutôt appris que ce dernier était congédié, qu’elle s’empressa de lui faire des propositions que Simons accepta d’emblée. Le lendemain même, il entrait en fonctions à un salaire encore plus élevé que celui qu’il recevait chez son premier patron. 
      Quoiqu’ayant l’air d’avoir oublié l’injustice et les insultes dont il avait été l’objet, Simons garda au fond de son cœur une terrible dose de rancune contre Mlle Violetta et se promit de ne jamais laisser échapper la plus petite occasion de tirer vengeance de cette épithète de magot de la Chine; il jura en même temps que Pierre lui paierait cher le peu de cérémonie avec lequel il l’avait mis à la porte.


CHAPITRE XV.

      La petite scène du matin ne fut pas sans avoir un écho strident dans tous les quartiers de la Nouvelle-Orléans: les reporters furent vite sur pied, les commis du magasin furent interrogés et le résultat de toutes ces recherches fut un long article ayant pour titre: "Bataille rangée" et qui parut sur la Gazette de la Nouvelle Orléans. Tous les gros mots, les vulgarités de Violetta, aussi bien que les réponses de Simons, y furent racontés ainsi que le congé donné au jeune homme par Pierre, et ceci, pour satisfaire la vengeance et la méchanceté de la petite poissarde. 
      De Pierre ou de La Miette, j’ignore qui fut le plus furieux. 
      —C’est Simons qui est cause de tout cela, s’écria la petite quarteronne, les poings crispés et les yeux étincelants de colère. Ah! si je le tenais! 
      Certes les noms n’avaient pas été publiés dans la gazette, mais les initiales y étaient et c’était plus que suffisant. 
      Malgré la passion insensée que Pierre continuait de porter à sa maîtresse, malgré l’aveuglement avec lequel il pourvoyait à tous ses désirs, il ne pouvait s’empêcher de reconnaître que sa fortune coulait rapidement entre les doigts de la jeune folle. Son extravagance n’avait pas de bornes; elle ne songeait jamais aux conséquences que ses gaspillages et ses folies pouvaient amener dans les affaires de son amant; elle se croyait en face d’une mine sans fond où elle n’avait qu’à puiser. 
      Octavia aimait le luxe et était certainement extravagante, mais je l’ai dit, si elle avait souvent recours à la bourse de son amant, jamais elle n’aurait osé faire un achat de pris sans consulter Alfred. Il n’en était pas de même de La Miette: elle faisait atteler sa voiture le matin, courait de magasin en magasin, achetait tout ce qui lui sautait aux yeux, non parce qu’elle avait besoin de ces achats, mais seulement pour le plaisir d’acheter. Elle ne s’informait jamais du prix… seulement ordonnait d’envoyer les factures à M Saulvé, qui payait toujours sans murmurer. Mais son front s’assombrissait et il se demandait en frémissant comment tout cela allait finir. Deux fois ses billets avaient été sur le point d’être protestés: c’eût été pour lui le déshonneur et cette catastrophe n’avait été empêchée qu’avec l’aide des usuriers juifs et en empruntantà de gros intérêts. 
      Ne croyons point pourtant que Pierre fût ruiné: une fortune comme la sienne ne se perd pas en si peu d’années, mais il était sur le chemin de la ruine, il le sentait et ses embarras s’accumulaient autour de lui. Une somme d’argent avait-elle été mise de côté pour payer une forte facture, voilà les comptes de la modiste ou du bijoutier ou de la fleuriste qui arrivaient, et ces dettes passaient avant celles du magasin. 
      En face d’un pareil état de choses, Pierre, malgré l’amour qu’il portait à Violetta, malgré son excessive indulgence, lui reprocha ses folies et il s’en suivit de terribles scènes dans lesquelles le petit démon le menaçait de l’abandonner et de lui donner un remplaçant moins bourru et plus généreux. 
      —Et je le ferais comme il y a un Dieu dans le ciel, criait-elle. 
      Comment une pareille créature osait-elle parler de Dieu? 
      —Et moi, je t’écraserai comme on écrase une puce, répondit-il. 
      Et La Miette qui, bien souvent, avait bravé Pierre, La Miette qui n’avait peur de rien, s’était reculée épouvantée, en face de ces yeux fauves comme ceux d’une bête féroce, de ces poings crispés et de cette bouche grimaçante. 
      Mais voilà qu’un jour on apprend que Valery Alston, le jeune avocat, vient d’acheter, sur les bords de la Baie St. Louis, un petit bijou de maison, dont il a fait cadeau à Dahlia; et ceci, parce que la jeune fille est souffrante et que les médecins lui ont ordonné l’air de la campagne. 
      Et immédiatement toutes les quarteronnes veulent des maisons de campagne. La belle Adoréah se met à la tête de l’émigration et se fait acheter, par son vieux docteur, une magnifique propriété sur les rives de la Baie St. Louis, une sorte de château. Mais à cela les autres entreteneurs crient: 
      —Le docteur F… est cinq fois millionnaire, ses enfants sont tous mariés, tous riches… ils n’ont plus besoin de lui. 
      Mais malgré ce que peuvent dire ses messieurs, toute l’émigration se porte en masse vers la Baie St. Louis. Juanetta, Cornélia, Ezilda, Régina, Sophia, Lodoïska et autres demoiselles en a viennent s’y installer les unes après les autres. Plusieurs ont acheté, d’autres, moins fortunées, ont loué. 
      Octavia vient d’être abandonnée par son amant, et n’a guère le désir de s’amuser, voilà pourquoi elle ne suit point l’exemple général. Gina, elle, malgré le désir qu’elle éprouve d’aller respirer l’air de la campagne, comprend l’impossibilité d’amener Percy loin de sa mère; mais il viendra un moment où Mme Castel ira, comme d’habitude, passer quelques semaines à la Baie, dans le magnifique domaine qu’elle y possède, et Gina saura bien, pendant ce temps, se faire inviter par sa tante Adoréah. 
      Et La Miette? pouvez-vous supposer que La Miette restera en arrière? Adoréah, qui aime le tumulte et la gaîté, a invité grande compagnie et parmi ses hôtes est Violetta, qui n’a accepté l’invitation de son amie que pour pouvoir se mettre en quête des propriétés qui sont à vendre sur les bords de la Baie, car vous comprenez bien que la petite quarteronne a décidé dans sa petite tête de devenir propriétaire d’une villa à la campagne. Elle cherche si bien qu’au bout de deux ou trois jours elle a trouvé la plus charmante maison qui se puisse imaginer. Jardins délicieux, chambres à bain, il n’y manque absolument rien. Le propriétaire en demande douze mille piastres…mais qu’est-ce que c’est que douze mille piastres pour Violetta? Elle déclare qu’à ce prix la maison lui est donnée. 
      Elle reprend en toute hâte le chemin de la Nouvelle-Orléans et brûle de voir Pierre, à qui elle vient de faire annoncer son arrivée. A peine a-t-il eu le temps de l’embrasser, de la serrer sur son cœur, qu’elle se met à lui parler de la villa avec volubilité, s’extasie sur sa beauté, sur son confort et finit par déclarer qu’elle est malade et que comme Dahlia elle a besoin d’un changement d’air et qu’il lui faut absolument la petite villa enchantée. 
      —On n’en demande que douze mille piastres, dit-elle. 
      —Douze mille piastres! s’écrie Pierre; comme tu y vas! Je t’avertis que ce que tu me demandes est impossible! En trois années, tu as dépensé tout l’argent comptant que j’avais en banque. 
      —Quel mensonge! s’écrie-t-elle avec colère; moi qui sais l’économie en personne…c’est ta femme probablement qui a fait tous ces gaspillages et tu viens me mettre ses extravagances sur le dos… Honte sur toi! 
      Pauvre Hermine! on l’accusait et, quoique sachant bien ce qui en était, Pierre n’osait la défendre. 
      —Ah! reprit la petite comédienne, je suis malade, je me sens mourir et rien ne se fait pour me venir en aide. Ah! Pierre, tu ne m’aimes plus… Vois Val Alston, il est pauvre en comparaison de toi, et cependant il a acheté et sans hésiter ce que Dahlia lui a demandé. 
      —Je doute qu’elle lui ait demandé quelque chose, dit Pierre; je te le répète, Violetta, je ne puis pas acheter cette maison: je n’ai pas d’argent. Mais, faisons un compromis: veux-tu que je te loue cette villa? 
      —Louer! s’écria-t-elle, il n’y a que des mendiants qui louent. 
      —Eh bien, tu as vingt mille piastres à la banque, achète ton palais. 
      —Et alors je crèverai de faim comme un chien, le jour où tu me jetteras dehors. Eh ben! non! pas si bête! 
      —Je te dis que c’est inutile, Violetta, je n’achèterai rien. Je n’ai pas d’argent. 
      —Ah! c’est comme ça? s’écria-t-elle; eh bien, écoute à ton tour: si tu ne me donnes pas cette maison… 
      —Que me feras-tu? demanda-t-il en riant. 
      —Ris, reprit-elle, mais rira bien qui rira le dernier; si tu ne me donnes pas cette villa, Pierre, je te jure que je tiendrai ma maison fermée et que tu n’y entreras que l’acte de vente à la main. Tu m’as comprise? 
      Il ne l’avait que trop bien comprise et se demandait avec épouvante où il prendrait les douze mille piastres exigées par sa maîtresse et nécessaires pour satisfaire son nouveau caprice. Il n’avait plus un sou en banque; il est vrai qu’il lui était dû beaucoup d’argent, car, à cette époque, les marchands vendaient à l’année; mais on était loin du moment des recouvrements. 
      Il alla voir le propriétaire de la villa et essaya de l’acheter à termes; mais cet individu ne vendait que parce qu’il avait besoin d’argent; donc, il lui fallait du comptant. Pierre rendit visite aux juifs, qui consentirent à avancer la somme demandée mais seulement sur hypothèque. Et que pouvait hypothéquer Pierre? Son magasin? Une forte hypothèque pesait déjà sur la bâtisse; quant aux marchandises, la plus grande partie en était due aux marchands du Nord qui les avaient avancées. Restaient bien les Magnolias, mais, d’après une clause de son contrat de mariage, cette propriété appartenait à Hermine et rien ne pouvait se faire sans sa signature. La donnerait-elle? il en doutait… il y avait si longtemps que la pauvre femme était indignement négligée. Malgré tout, il faut essayer, c’est la seule chance qui lui reste. 
      En deux fois différentes Pierre s’était présenté aux Violettes et à chaque fois il s’était trouvé en présence de la face grimaçante de la tante Aspasie, et la vieille mégère lui assurait, en prenant à témoins tous les diablotins de l’enfer: "que La Miette, li té malade dans lite, et vrai! pas capable oir personne!" 
      Et pourtant, si Pierre avait poussé la vieille guenon de côté et était monté, il aurait trouvé Mlle Violetta en compagnie de Percy ou de quelqu’autre compagnon de ses débauches. 
      Mais si sa confiance en sa maîtresse n’était pas sans bornes, il était loin de se douter jusqu’à quel point elle poussait la dissimulation. Celle dont il se méfiait le plus était la tante Aspasie: pour celle-là, il la croyait capable de tout et aurait voulu la savoir à cent lieues des Violettes. Rien ne l’exaspérait d’avantage que de la voir, tous les dimanches, vêtue de sa robe d’alpaga noir, de son châle à grands ramages, avec son haut tignon à carreaux et son chapelet à la main, se diriger vers la Cathédrale, où elle avait sa chaise dans l’une des allées. Et un jour il y avait longtemps déjà que Pierre avait accompagné sa femme à l’église, il observa la vieille mulâtresse, à genoux, disant son chapelet avec la plus grande componction et se frappant la poitrine à coups de poing. 
      —Quelle hypocrisie! se dit-il. 
      Mais songez quelle dût être sa surprise et même sa colère en voyant la tante Aspasie accoster Hermine à la sortie de l’église et lui parler vivement. Ayant été donner quelques ordres à son cocher, Pierre, tout en la voyant, ne pouvait entendre ce qu’elle disait, mais il vit sa femme ouvrir son porte-monnaie et en tirer quelques pièces d’argent qu’elle mit entre les mains de la vieille mulâtresse, qui se retira aussitôt. 
      —Où as-tu connu cette veille voleuse, Hermine? demanda Pierre. 
      —Elle? répondit vivement Hermine, mais c’est la meilleure, la plus charitable, la plus pieuse créature que je connaisse. Tout le monde t’en dira autant de la vieille Aspasie. 
      —Et elle t’a demandé la charité? 
      —Pas pour elle, bien certainement: c’est pour une pauvre famille d’Irlandais qui vient d’arriver en ville. Un des enfants est mort la nuit passée et tous les autres sont malades… C’est si triste! 
      —Hum! fit Pierre; il est heureux que les misères de cette famille n’existent que dans l’imagination de la vieille coquine. 
      Le plus beau était que fort souvent Violetta accompagnait sa tante à l’église; mais elles se séparaient à la porte. La vieille, les yeux baissés, les mains croisées, son chapelet roulé sur l’une d’elles, gagnait sa chaise tandis que la jeune quarteronne, avec un grand fracas (pour attirer l’attention du public), entrait dans un des bancs de derrière, réservés à la couleur. Nous pensons bien qu’elle n’était pas là pour prier, mais tout simplement pour faire voir sa belle robe, son cachemire et ses diamants. 
      Les quarteronnes faisaient tant de bruit dans le coin qui leur était réservé qu’on se vit obligé de leur enlever. 
      Mais revenons à l’acte d’hypothèque: Pierre passa chez son notaire et fit préparer le document qui allait enlever à sa famille son dernier morceau de pain. Il mit l’acte dans sa poche et partit immédiatement pour les Magnolias, bien décidé à tout faire pour obtenir la signature de sa femme; et la douce créature l’aurait, sans nul doute, donnée si, une heure avant l’arrivée de son mari, elle n’avait reçu, par un messager inconnu, un paquet contenant plusieurs journaux et une lettre.


CHAPITRE XVI.

      Comme je l’ai dit, Hermine ne recevait des lettres que fort rarement, aussi, en voyant cette large enveloppe qui lui était adressée par une main étrangère, elle se sentit prise d’une émotion qui touchait à la terreur, devinant, avant de l’ouvrir, que cette lettre allait lui parler de son mari. Son cœur n’était-il pas déjà rempli de soupçons qu’elle ne pouvait réussir à chasser? Elle emporta le paquet dans sa chambre où elle s’enferma. Elle avait peur des témoins, elle avait peur de ne pouvoir retenir ses larmes en présence de ses enfants et de ses domestiques. Elle s’assit près d’une fenêtre et contempla en silence le fatal paquet qu’elle avait laissé tomber sur ses genoux et qu’elle n’avait pas la force de décacheter. Il le fallait pourtant. Ce fut la lettre qu’elle ouvrit la première. Songez à ce que dut éprouver cette jeune femme à l’âme de sensitive, au cœur rempli de pure tendresse, en lisant ce qui suit: 
      "Madame, celui qui vous adresse ces lignes est un homme qui vous doit bien des obligations, et qui, malgré la répugnance qu’il éprouve, vient accomplir un devoir. Ce qu’il fait est bas, cruel, il le sait, mais vous laisser plus longtemps dans l’ignorance serait plus cruel encore. Dans tout au plus une heure, vous recevrez la visite de votre mari; il vient avec l’intention de vous demander d’apposer votre signature à un acte par lequel vous hypothéquerez les Magnolias. Il a besoin de douze mille piastres, et savez-vous pourquoi, madame? Pour acheter une villa sur les bords de la Baie St. Louis à sa maîtresse, Violetta la quarteronne. Il y a déjà trois ans que cette femme est la maîtresse de votre mari; et sans respect pour vous, sans égards pour ses enfants, Pierre Saulvé laisse son nom s’accoupler à celui d’une créature aussi vile, aussi dévergondée que l’est cette Violetta. Elle a déjà à peu près gaspillé la fortune de votre époux, et c’est pour vous prévenir, pour vous empêcher d’accorder cette signature qu’il viendra chercher dans quelques instants, que votre ami inconnu vous écrit. De toute la fortune des Saulvé, les Magnolias restent seuls aujourd’hui, conservez-les à vos enfants, madame. 
      "Maintenant, pour vous prouver la vérité de mes paroles, je joins à cette lettre deux journaux qui vous apprendront tout ce qu’il est nécessaire que vous sachiez. Mais si, à votre infortune, quelque chose peut porter un peu de consolation, que ce soit la vive sympathie de vos amis et du public. Sachez bien surtout que, de tous ces amis, celui qui vous écrit est bien certainement le plus dévoué." 
      Disons, avant d’aller plus loin, que Simons était l’auteur de cette lettre et qu’en servant Hermine il assouvissait sa vengeance contre Pierre et Violetta. 
      De la lettre Mme Saulvé passa aux journaux. Le premier donnait toutes les clauses de l’acte de vente de Violetta la quarteronne à Pierre Saulvé, le riche marchand de la rue Royale, et le journal ajoutait que les dites clauses avaient été dictées par la vieille mulâtresse, connue sous le nom d’Aspasie et qui était la tante de la dite Violetta ou Miette. On ajoutait que ce surnom de Miette avait été donné à la jeune quarteronne à cause de l’exiguïté de sa taille. 
      Songez quelles durent être la stupéfaction et la douleur de la pauvre Hermine! C’est à peine si elle accorda une demi-attention à la seconde gazette qui racontait seulement la querelle de Violetta avec Simons et les autres commis du magasin. 
      Lorsque Pierre arriva, il la trouva échevelée, tout en larmes, les bras étendus sur son lit, la tête cachée dans les couvertures et en proie à un paroxysme de désespoir impossible à décrire. Elle ne l’avait même pas entendu entrer et ne releva pas la tête. Le bruit de ses sanglots était le seul qu’on entendît dans la chambre. 
      —Mon Dieu! Hermine, s’écria Pierre, qu’as-tu donc? qu’est-il arrivé? serais-tu malade?… Les enfants?… 
      —Sont bien, répondit-elle sèchement en se dégageant de ses bras. 
      On eût dit que la présence de son mari était la goutte d’eau destinée à éteindre le feu de son désespoir. Sa fierté combattait sa douleur; mais qu’elle souffrait, mon Dieu! Comme je l’ai dit, elle s’était dégagée froidement et, se reculant hautaine, calme en apparence: 
      —Que voulez-vous? demanda-t-elle. 
      Surpris de cette froideur à laquelle elle l’avait si peu habitué, il la regarda étonné, ne sachant trop comment répondre. 
      Mais le temps se passait et Pierre se souvint que le juif qui avait promis de lui avancer les douze mille piastres devait le rencontrer à trois heures précises au bureau du notaire qui avait passé l’acte d’hypothèque. Il avait en même temps donné rendez-vous, à la même place, au propriétaire de la villa qui devait venir signer la vente à quatre heures. Et il voulait, avant de porter à Violetta l’acte destiné à la rendre maîtresse de cette villa, avoir le temps de passer chez Baptiste afin d’y commander un petit souper des plus fins qui devait être servi dans le boudoir vert et auquel seulement quelques intimes seraient invités. 
      Mais si Hermine continuait sur ce ton, rien ne se ferait, bien certainement. Il reprit donc d’une voix où l’impatience se faisait jour: 
      —Je suis pressé, Hermine; mon notaire m’attend à trois heures pour terminer une affaire importante à laquelle ta signature manque seule. 
      Il posa l’acte sur la table à côté d’un encrier couvert de plumes et, tirant sa montre de son gousset: 
      —Il est près de deux heures, dit-il, et, je t’en prie, dépêche-toi. 
      —Veuillez d’abord me donner quelques explications, dit-elle, pourquoi cette signature? 
      —Pour emprunter douze mille piastres que je ne puis obtenir qu’en hypothéquant les Magnolias, répondit-il. Cet argent m’est absolument nécessaire pour faire honneur à mes engagements. Mais, tu le sais, ajouta-t-il en essayant de rire, les Magnolias sont ta propriété personnelle, mon père te les as donnés. Comme tu le vois, je ne puis rien faire sans ta signature. 
      —Je ne vous la donnerai pas, dit-elle froidement. 
      Il crut avoir mal entendu; il se rapprocha d’elle; elle se tenait debout près de la fenêtre, la tête appuyée au châssis baissé. Pauvre Hermine! Dans son âme, elle priait Dieu de ne pas l’abandonner, de lui accorder la force et le courage si nécessaires dans sa triste position. Pour rien au monde elle n’aurait voulu montrer à Pierre le désespoir qui déchirait son cœur: mais qu’elle souffrait, grand Dieu! 
      —Hermine, dit-il en l’enlaçant de ses bras et en cherchant à l’attirer sur son sein. 
      Elle s’arracha avec horreur de son étreinte. 
      —Ne me touchez pas! s’écria-t-elle; supposez-vous que je permettrai à mes lèvres d’être souillées par le contact de celles de l’amant de Violetta la quarteronne? 
      Il la regarda interdit. 
      —Oui, reprit-elle en s’animant, je sais tout… Voilà trois ans que vous me trompez… trois ans que, pour cacher votre abominable conduite, vous entassez mensonges sur mensonges, infamies sur infamies. 
      —Madame! s’écria-t-il. 
      —Ah! laissez-moi parler… pendant ces moments où mon âme tout entière s’attachait à vos pas, lorsque je passais mes nuits près du berceau de mes enfants malades… où étiez-vous? Dans cette maison que vous avez donnée à Violetta la quarteronne… à côté de cette misérable qui, d’un honnête homme, d’un bon père, d’un tendre époux, a su faire le vil débauché, le misérable que vous êtes aujourd’hui. 
      Pierre était pâle comme un mort, il se contenait à grande peine. 
      —Oui, continua-t-elle, en agitant au-dessus de sa tête les deux feuilles accusatrices, si j’ai été aveugle pendant trois années, je sais tout aujourd’hui. Cette gazette du 26 février 1820 raconte, dans tous se moindres détails, l’acte infâme qui, au prix d’une grande partie de votre fortune, a jeté dans vos bras la misérable créature qu’on appelle Violetta la quarteronne. 
      —Hermine! dit-il, les dents serrées et les poings fermé, Hermine, tu vas trop loin. 
      —Oserez-vous bien, reprit-elle, prendre contre moi, votre femme, la mère de vos enfants, le parti de cette dévergondée, de cette traînée des rues qui, sans rougir, va, dans le beau landau que vous lui avez donné, chercher querelle à vos commis et les fait chasser par vous, son digne associé, parce qu’ils se respectent trop pour répondre à cette moderne Messaline? 
      —Vous jouez le mélodrame à ravir, Hermine, dit Pierre; vraiment, je vous admire. Mais votre éloquence et les jolies épithètes que vous jetez à la tête de la femme dont vous êtes jalouse… 
      —Jalouse! s’écria-t-elle. 
      —Oui, jalouse, dit-il; et je le répète, toutes vos belles phrases sont perdues pour moi, car je n’ai pas le temps de les écouter. Dépêchez-vous, Hermine, signez cet acte, je suis pressé. 
      —Veuillez me répéter ce que vous voulez faire de cet argent dont vous prétendez avoir tant besoin? dit-elle en le regardant fixement. 
      —Je vous l’ai dit, c’est pour faire honneur à ma signature au bas de deux billets qui seront échus demain. Si je ne paie pas, ces billets seront protestés et pour moi ce sera le déshonneur, la ruine. 
      —Vous en avez menti! s’écria-t-elle, vous voulez ces douze mille piastres pour acheter une villa sur les bords de la Baie St. Louis, une villa que vous comptez offrir à cette fille qui vous l’a demandée; et c’est pour satisfaire ce nouveau caprice de cette dévergondée que vous voulez arracher à vos enfants leur dernier abri! ah! non! je ne signerai pas! 
      —C’est ce que nous verrons! s’écria-t-il en s’élançant vers elle et en lui saisissant le poignet. J’ai promis que vous signeriez cet acte et, par Satan, vous le signerez. 
      —Vous me faites mal, dit-elle en cherchant à se dégager. 
      —Alors, signez! 
      —Non! 
      Pierre était fou: si sa femme continuait à lui refuser sa signature, qu’allait-il faire? comment aborder Violetta? que lui offrir en échange de cette villa qu’elle demandait à cor et à cri? Il avait du crédit chez Rache: si elle pouvait être adoucie par le présent d’un collier ou d’un bracelet? Mais il connaissait l’entêtement de la petite fille et il y avait peu d’espoir à garder de ce côté-là. 
      —Hermine, dit-il d’un ton qu’il cherchait à rendre conciliateur, dans tout autre moment et de toute autre personne, j’aurais vivement ressenti les injustes accusations portées contre moi par ces gazettes menteuses qui ne savent qu’inventer pour amuser un public imbécile. Mais je n’ai pas le temps de m’excuser ni de répondre aux vils propos de cette lettre anonyme qui n’est bonne qu’à brûler. Il s’agit de mon honneur de marchand, de la ponctualité de mes paiements et, une fois encore, Hermine, je vous supplie de signer cet acte. 
      —Une fois encore, je refuse! répondit-elle. 
      —Ecoutez-moi, alors, madame, dit-il. Si je sors de cette maison sans votre signature, jamais je n’y remettrai le pied. Vous voulez conserver un toit à vos enfants, dites-vous? et comment nourrirez-vous ces enfants? avec quoi les habillerez-vous, lorsque je défendrai aux commis du magasin de vous laisser emporter la moindre des choses?… Ah! vous ne vous attendiez pas à cela? Vous êtes émue?… Hermine, ma femme, signe, je t’en supplie! et j’ajoute que c’est absolument nécessaire. 
      —Il est inutile d’essayer la rigueur pas plus que la douceur envers moi, répondit-elle; vous êtes le maître et vous pouvez agir envers moi et envers vos enfants comme vous l’entendrez…mais je ne signerai pas. Abandonnez votre femme, retournez près de votre maîtresse et continuez à vous vautrer avec elle dans la fange où vous avez enseveli vos derniers sentiments d’honneur et de générosité. Si, pour satisfaire aux extravagances de Violetta la quarteronne, vous avez dépouillé vos enfants, vous ne leur enlèverez pas le toit que votre père lui-même m’a donné afin de le leur conserver. Vous me menacez de les abandonner? Soit! je travaillerai pour eux. Dieu me donnera la force et le courage de supporter mon sort et d’élever mes enfants sans votre aide. Vous pouvez partir, car, je le répète, rien au monde ne me fera signer cet acte monstrueux. 
      Quand Pierre Saulvé vit qu’il n’y avait rien à espérer de sa femme, il ramassa l’acte qu’il avait posé sur la table en arrivant, et, enfonçant son chapeau sur ses yeux, il descendit l’escalier en jurant et en lançant toutes sortes d’épithètes injurieuses à la douce jeune femme qui, en ce moment, vaincue par le désespoir, versait toutes les larmes qu’elle avait retenues avec tant de peine, et qui, s’amoncelant sur son cœur, menaçaient de l’étouffer. 
      En sortant de la chambre de sa femme, Pierre avait rencontré sur la galerie son bébé, une adorable petite fille de trois ans qui, en voyant son père, n’avait pu retenir sa joie et s’était accrochée à l’une de ses jambes en criant: 
      —Papa! papa! 
      Dans l’état d’exaspération où il se trouvait, le malheureux oublia tout… Dans un autre moment, il aurait enlevé l’enfant dans ses bras et l’aurait à demi étouffée sous ses baisers; mais, en ce moment, ce n’était plus le père bon et affectionné, c’était un furieux, un homme rêvant la vengeance et le crime peut-être, c’était l’amant de Violetta la quarteronne. Oubliant que c’était un enfant, le sien, qui s’accrochait à lui, Pierre repoussa la pauvre petite avec tant de force qu’elle alla tomber, sans connaissance, à l’autre bout de la galerie, le visage inondé de sang. 
      Et quand, aux cris de son enfant, Hermine accourut, appelant autour d’elle tous les domestiques, quand Pierre la vit se baisser et ramasser la pauvre petite créature, il ne s’arrêta point, il ne demanda pas si l’enfant était blessée dangereusement. Il entra dans sa voiture sans jeter un coup d’œil à cette maison qu’il allait quitter pour toujours, sans dire un dernier adieu à ses enfants… Mais je l’ai dit, il était fou à cette époque de sa vie, il était non seulement l’amant, mais l’esclave de Violetta le quarteronne. Il ne voyait qu’elle, n’entendait qu’elle, elle était pour lui l’univers. 


CHAPITRE XVII.

      Pierre se demanda ce qu’il pourrait faire pour la calmer dans les circonstances présentes: il fit encore plusieurs démarches pour se procurer l’argent demandé par le propriétaire de la villa, il revit les juifs, tout fut inutile; et, dans son anxiété, Pierre n’osa se présenter chez sa maîtresse. Ce ne fut que le lendemain soir qu’il se fit annoncer par Aspasie et, s’apercevant que la consigne n’était plus aussi sévère, il franchit l’escalier en quatre sauts, pénétra dans le boudoir vert et se trouva en présence de Violetta, qui le reçut avec un grand éclat de rire. 
      Pierre lui expliqua toutes les peines qu’il s’était données pour elle, parla de hypothèque exigée par les juifs et du refus d’Hermine. 
      —Ce fer to pas taillé li? demmanda la petite poissarde. 
      Pour une semblable créature les coups et les jurons étaient choses naturelles. 
      Il ne répondit point à cette aimable sortie et continua en lui disant qu’il venait d’apprendre à l’instant même que la malheureuse villa était vendue. 
      Comme nous le pensons bien, il mentait. 
      —Il n’y faut plus penser, dit-il. 
      Il supposait qu’il lui faudrait assister à une scène de cris et de grincements de dents, il n’en fut rien. La Miette rit encore plus fort et finit par lui annoncer qu’elle avait reçu une invitation de la part d’Adoréah. 
      —Elle veut que je reste deux mois chez elle, continua la petite beauté; et, Pierre, elle m’a chargée de t’inviter; et nous ne serons pas seuls aux Clochettes (c’est le nom du château d’Adoréah), elle a invité grande compagnie: il y aura Octavia (celle-ci cherchait à se distraire de son abandon), Gina, Sophia, Lodoïska et encore une demi-douzaine de plus, sans compter les hommes, qui viendront le samedi. Oh! pourrais-tu croire, Pierre, que cette prude d’Althéa a refusé l’invitation de sa sœur en disant qu’elle avait déjà promis à Dahlia… Ah! c’est une belle paire qu’elles font ensemble… Imagine-toi qu’on dit que cette bégueule de Dahlia a un prie-Dieu au pied de son lit…. Ah! ah! ah! quelle farce! Comme si le bon Dieu s’occupe des quarteronnes! 
      Mais revenons à nos moutons, c’est-à-dire aux Clochettes. Je te le dis, c’est un vrai château, avec d’immenses salles de bal… et on y jouera la comédie… Adoréah chante comme un moqueur… Le docteur lui à laissé carte blanche pour les invitations et les amusements. Nous aurons les bains dans la Baie, les picnics dans les bois, les promenades en bateau sur la Baie et sur terre en voiture, à cheval et en charrette… Oh! ce sera charmant! J’en ai rêvé toute la nuit… Tu trouveras moyen de m’envoyer ma voiture et mes chevaux gris (je les préfère aux autres) à la Baie, et tu m’achèteras un cheval de monture, n’est-ce pas, Pierre? 
      —Certainement, répondit-il, trop heureux d’en être quitte à si bon marché. 
      Dès le lendemain Violetta se mit en course, visitant tous les magasins et enlevant presque la raison de sa modiste, la fameuse Mme Destremme, par les ordres successifs qu’elle lui donnait. Il lui fallait un nouveau trousseau, de nouvelles toilettes: il y aurait tant de monde chez Adoréah! et, comme toujours, Pierre lui donnait carte blanche et comme toujours elle savait en faire usage. 
      Et lorsque Violetta, la quarteronne, la maîtresse de Pierre Saulvé, jetait l’argent par les fenêtres, dépouillant le magasin de son amant de ce qu’il avait de plus beau, de plus cher, emportant les soieries, les velours, les dentelles; lorsqu’elle prenait largement sa part des amusements offerts à ses hôtes par Adoréah la quarteronne, dans sa magnifique maison des bords de la Baie St. Louis, où chaque samedi Pierre venait la rejoindre, Hermine se préparait pour la nouvelle vie à laquelle l’injustice et la cruauté de son mari l’avaient vouée. Pauvre femme! elle ne fut pas longtemps sans s’apercevoir que Pierre ne lui avait point fait de vaines menaces. Elle ne reçut plus les cent piastres qu’il lui remettait lui-même le premier de chaque mois pour les dépenses de la maison, les wagons chargés de provisions de toutes sortes ne s’arrêtèrent plus aux portes des Magnolias et Hermine apprit de Georges que son compte au magasin était arrêté par ordre du patron et qu’il avait disposé de la loge qu’il avait louée pour elle et ses enfants à l’Opéra. Elle se soumit à tout, sans murmurer, avec sa douceur et sa résignation ordinaires. Elle avait peu de bijoux, ayant toujours refusé les cadeaux extravagants de son mari. N’importe, elle en fit le sacrifice. M. Rache fut un des premiers qui apprit la triste situation de la pauvre femme et, quand elle vit à lui, son petit paquet de bijoux à la main, il les lui acheta sans hésiter et lui en donna bien certainement le double de leur valeur. 
      Elle fut reçue partout avec la même chaude amitié, avec une sympathie vraiment générale. Lorsqu’elle annonça son intention d’apprendre de la couture, on lui en porta de tous les côtés. Hélas! ce qui fit le plus de peine à Hermine ce fut l’obligation où elle se trouva de retirer ses enfants de l’école; mais Marie la rassura en lui disant qu’elle était d’âge à prendre sa part de son fardeau. Quoique bien jeune, elle était excellente musicienne et il lui fut facile de trouver des élèves. Depuis huit heures jusqu’à quatre, elle allait, la chère enfant, donner ses leçons de maison en maison; mais, après quatre heures, elle rentrait aux Magnolias où on l’attendait toujours pour dîner; et, dès qu’elle s’était reposée quelques instants, elle appelait son frère et ses sœurs dans une petite chambre à côté de la sienne et, avec une douceur et une patience incomparables, elle leur donnait des leçons de français et d’anglais, aussi de mathématiques. Elle aimait beaucoup cette science qu’elle avait étudiée avec un grand succès. Le frère et les sœurs de Marie l’adoraient et ne pouvaient manquer de faire des progrès rapides avec une institutrice si bonne et si intelligente. 
      Comme nous le voyons, on ne mourait pas de faim aux Magnolias, et si les enfants n’étaient pas habillés avec le luxe d’autrefois, s’ils ne portaient plus le velours et la soie, rien du strict nécessaire ne leur manquait. 
      Georges avait tout essayé pour faire accepter ses services par celle qu’il aimait et respectait comme si elle eût été sa propre mère, mais tous ses efforts avaient été vains: ses offres, reçues avec reconnaissance, étaient repoussées avec fermeté. Et Georges était obligé d’avoir recours à toutes sortes de stratagèmes pour faire accepter, tantôt quelques pièces de gibier, un poisson rouge ou un panier de fruits de la saison; mais, il avait beau nier, Marie, comme Hermine, devinait bien la main qui leur envoyait tous ces présents. 
      Six mois se passèrent: et, si la vie aux Magnolias n’était plus ce qu’elle était autrefois, si le luxe en était banni, le repos, le calme, une existence toute de travail et d’abnégation avaient pris la place de celle d’autrefois. Hermine, entourée de la tendresse de ses enfants, du respect et de la sympathie de ses amis, semblait heureuse; mais personne, excepté Marie, ne savait qu’elle se cachait pour pleurer. 
      Elle avait caché à tout le monde, surtout à ses enfants, la cause de l’accident arrivé à la petite Louise (accident qui, du reste, n’avait point eu de suites). Comme si c’eût été convenu entre eux, le nom de Pierre était banni de ce petit cercle de famille; mais quand arrivait le soir et que les enfants venaient s’agenouiller aux pieds de leur mère pour répéter après elle leurs prières enfantines, leurs petites voix s’élevaient dans le silence et disaient: 
      "Mon Dieu! bénissez maman, et conservez-la à ses petits enfants! Mon Dieu, bénissez-nous et faites qu’en grandissant nous aimions et respections toujours notre bonne mère. Et surtout, Seigneur, veillez sur notre cher papa, préservez-le de tout mal et rendez-le heureux, bien heureux!" 
      Tous les samedis soir, Georges Ormsby se rendait aux Magnolias pour y passer quelques heures près de sa fiancée et apporter à ce petit cercle de famille sa gaîté, le tribut de sa tendresse pour Marie et celui non moins fort de sa profonde amitié pour les autres membres de la famille. Si Hermine traitait Georges en fils, pour les enfants il était un frère aîné qu’ils aimaient tendrement et qu’ils voyaient toujours arriver avec des cris de joie. 
      Mais le préféré du jeune homme était Henri, le seul fils d’Hermine et le frère chéri de Marie. Georges admirait les nobles instincts d’honneur et d’intelligence enfermés dans cette âme de treize ans. Malgré le jeune âge de l’enfant, Georges le considérait comme un ami et le traitait comme tel. 
      Mais voilà qu’une nouvelle terrible et inattendue parvient à Georges Ormsby qui, depuis lundi (nous étions au samedi), n’avait reçu aucune nouvelle des Magnolias. Il se disposait, comme d’habitude, à partir pour y faire sa visite accoutumée lorsqu’il reçut ce billet de Marie: 
      "Georges, je vous en supplie, venez au plus vite, Henri se meurt!" 
      Je le répète, Henri était, à treize ans, un véritable petit homme, si obéissant envers sa mère, si généreux envers ses amis! Il était aimé de tous ceux qui le connaissaient; les domestiques l’adoraient et se seraient jetés au feu pour lui. Ses maîtres parlaient de ses progrès et de sa conduite avec toutes sortes d’éloges, plus flatteurs les uns que les autres; enfin, c’était une sympathie générale qu’il avait su inspirer à tout le monde. 
      Henri avait été, jusqu’à l’âge de douze ans, l’idole de son père. Ce père, comme l’enfant l’avait aimé! comme dans son jeune cœur il l’avait élevé au-dessus de tous les autres hommes! Mais Henri avait treize ans aujourd’hui, il était intelligent et très observateur; les propos des domestiques avaient, plus d’une fois, attiré son attention et, malgré les efforts d’Hermine pour lui cacher la conduite de son père, il avait facilement deviné cette conduite. Du reste, ne voyait-il pas que son père ne venait plus aux Magnolias? ne s’apercevait-il pas que sa mère restait de longues heures courbée sur un ouvrage qui n’était pas pour l’usage de la famille? Et Marie? ne voyait-il pas qu’elle était obligée de donner des leçons? et lui-même n’avait-il pas été forcé de quitter le collège où il apprenait si bien et dont les maîtres l’aimaient tant? 
      Henri n’avait au cœur qu’un rêve, qu’un espoir; c’était de travailler un jour pour sa mère et pour ses sœurs et de prendre au plus vite la responsabilité que son père avait jetée de côté. Et voilà qu’un jour le noble enfant sur la tête duquel Hermine a placé tant d’espérances, l’idole de ses sœurs, est atteint d’une fièvre qui, en peu d’instants, présente les symptômes les plus alarmants. 
      Le docteur Fortin, le médecin de la famille, est appelé et, malgré la distance, vient tous les jours rendre visite au petit malade. Un soir, le cinquième jour de la maladie, au moment où Georges arrivait aux Magnolias, le docteur va à sa rencontre et lui dit: 
      —Il serait prudent d’avertir le père de cet enfant. 
      Et Georges, sans rien dire à Hermine, ne prenant conseil que de son cœur, écrit à Pierre et lui apprend l’état désespéré de son fils. Et voici ce que Pierre répond à l’ami qui s’est chargé de la lettre de Georges: 
      —Les manœuvres de Mme Hermine sont cousues de fil blanc. Elle a probablement besoin de ma présence aux Magnolias; mais j’ai juré de n’y jamais remettre les pieds, et, de par Satan, je n’irai pas. 
      L’ami lui tourna le dos avec dégoût et s’empressa d’instruire Georges du résultat de sa démarche. 
      Et l’enfant, qui sentait venir la mort, n’avait maintenant qu’une idée, qu’un désir: revoir son père! et ce cri: "Papa! papa!" s’échappait à toutes minutes de ses lèvres bleuies. 
      Dans son désespoir, ignorant ce qui s’était passé, Marie écrivit à son père et lui envoya sa lettre par Georges. 
      Pierre la déchira sans la lire et défendit à Georges de l’embêter davantage. 
      —Si vous voulez rester ici, dit-il, ne me parlez jamais de ces gens-là et surtout ne vous chargez plus de leurs épîtres. 
      Georges lui tourna le dos et, pour la première fois, sentit le mépris lui monter au cœur, le mépris pour cet homme qu’il avait appris à respecter et qui, aujourd’hui, par sa cruelle conduite, avait su changer ce respect en un éloignement profond. 
      Le jeune homme revint désolé aux Magnolias, ne sachant que dire à ces pauvres femmes désespérées. Le médecin venait de leur apprendre que l’enfant ne vivrait pas vingt-quatre heures. Il était en ce moment enfermé avec le prêtre qui, une année auparavant, lui avait fait faire sa première communion. 
      —Que faire? que faire, mon Dieu? s’écriait Hermine. 
      Au même instant, le bon vieux prêtre sortit de la chambre et avertit Mme Saulvé que son fils la demandait. En voyant entrer sa mère, un doux sourire illumina toute la physionomie du mourant. 
      —Maman, dit-il en portant à ses lèvres les deux mains de cette mère chérie, je vais mourir et l’on m’a toujours dit qu’on ne refusait rien aux mourants… Maman, je veux voir papa… Je veux lui dire adieu!…. Oh! chère petite mère! ne refuse pas cette grâce à ton enfant… à ton petit garçon qui t’aime tant et qui va te quitter pour toujours! 
      La pauvre mère ne pouvait répondre que par des larmes: c’eût été si cruel d’apprendre à l’enfant le refus de son père! 
      Ce fut alors qu’une résolution instantanée s’empara du cœur de Marie. A tout prix, il fallait satisfaire au dernier désir de son frère. Son père n’a voulu écouter personne jusqu’à présent… eh bien! elle ira le trouver… elle saura se faire écouter et elle promet à Henri de lui ramener leur cher petit père. 
      —Tu verras, dit-elle en se penchant sur le front du malade et en y déposant un baiser; tu verras comme je reviendrai vite… et avec papa! 
      —Mais songes-y! s’écria Hermine; il est neuf heures: où le trouveras-tu à cette heure avancée? 
      Pauvre mère! elle tremble à l’idée que sa pure enfant, pour accomplir la noble tâche qu’elle s’est imposée, sera peut-être obligée de pénétrer dans la demeure de Violetta la quarteronne. 
      Marie l’a devinée et la rassure. 
      —Ne crains rien, dit-elle; Dieu me protégera et Josué me guidera. 
      En vain Georges la supplie de lui permettre de l’accompagner. 
      —Non, dit-elle, votre vue exciterait papa. J’irai en voiture, Josué me guidera, me protégera, et vous savez tous que nous pouvons nous fier à ce fidèle serviteur. Et qui sait? ajouta-t-elle, je trouverai peut-être papa au magasin. 
      La malheureuse mère n’ose plus résister. Cette voix de son enfant, appelant son père au milieu de l’agonie, chasse toute autre considération. Mais quelles angoisses elle éprouva jusqu’au retour de sa fille! Comme les heures lui parurent longues entre son inquiétude mortelle et son affreux désespoir! 
      Marie, avant d’entrer dans la voiture, prévint Josué de son dessein. Le vieux domestique, qui, mieux que personne, connaissait la conduite de son maître, baissa la tête avec embarras. 
      —Oh! mamzelle Marie! s’écria-t-il; ça vaut mié si vous pas couri chercher missié. Vous pas connin où li yé. 
      —Mais tu le sais, toi, mon bon Josué, et tu vas me mener près de lui, n’est-ce pas? 
      —Oh! mamzelle, mo pas capable! C’est pas place pou vous. 
      —Mais, Josué, songes-y donc! Henri se meurt… et il veut son papa. A tout prix il faut le contenter… il faut que papa vienne… Tu me mèneras près de lui? n’est-ce pas, mon bon Josué? 
      —Faudra bien, répondit l’esclave en s’essuyant les yeux du revers de sa manche. Après tout, guiable, li pas capable fait mal à ti zanges bon Dieu. 
      Pour Josué guiable (le diable) personnifiait Violetta la quarteronne et les petits anges du bon Dieu signifiaient Marie. 
      Il était inutile d’aller au magasin, l’heure était trop avancée. C’était un samedi et d’après différents ordres qu’il avait reçus de son maître pendant la journée, Josué se doutait que quelque chose se préparait aux Violettes. Josué, depuis la séparation de ses maîtres, était resté attaché au service de Pierre; mais il avait femme et enfants aux Magnolias, et malgré tout l’attachement qu’il portait à son maître, il ne jugeait point convenable de suivre son exemple et, bon ou mauvais temps, revenait tous les soirs vers tante Charlotte, la cuisinière des Magnolias. 
      Josué ne s’était point trompé dans ses conjectures. Depuis une semaine Violetta avait quitté la Baie St. Louis et elle avait voulu célébrer son retour par un des fameux petits soupers dont on parlait partout et qui avaient achevé d’appeler sur les quarteronnes l’attention générale. 
      La Miette n’avait rien épargné à cette fête; Baptiste avait tout fourni et elle avait invité grande compagnie qui, au moment où Marie arrivait, était déjà assemblée autour de la table du souper. De la rue, on pouvait entendre les chants, les cris, les éclats de rire qui s’échappaient de cette demeure et se mêlaient au doux parfum des Violettes. 
      Lorsque Josué arrêta ses chevaux, lorsqu’il vint ouvrir la portière à sa jeune maîtresse, il lui répéta: 
      —Oh! mamzelle Marie… ça vaut mié vous pas couri là-dans… Couté! Ah! mo dis, ça pas place pou vous. 
      Mais la noble enfant, toute résolution, le repoussa, descendit calme et froide en apparence et tira le cordon de la sonnette. Ce fut la vieille Aspasie qui vint ouvrir. Elle connaissait Marie, qu’elle avait souvent vue à l’église avec sa mère, et involontairement elle avança la main pour la repousser. 
      —Je veux voir mon père, dit la jeune fille. 
      —Mo va couri pellé li pou vous mamzelle Marie, répondit la vieille mulâtresse qui, malgré sa perversité, ne pouvait se décider à laisser pénétrer cette pure créature dans ce repaire de débauche et de perdition. 
      —Non, non, s’écria-t-elle, il faut que je le voie, que j’aille où il est. Mon frère se meurt et je lui ai promis de trouver papa. 
      La vieille hésitait: on pouvait voir que ses yeux se mouillaient de larmes. 
      —Mo té pas conin, dit-elle. 
      —Man Pasie, reprit Marie, maman a toujours été bonne pour vous… je vous en prie, laissez-moi entrer! 
      Et voyant que la vieille femme paraissait vaincue, elle la repoussa de la main et, guidée par le bruit qui s’échappait de la salle à manager, elle s’élança vers cette chambre dont elle ouvrit la porte; mais, arrivée là, elle s’arrêta court, étonnée, effrayée du spectacle inattendu qui s’offrait à ses regards. 


CHAPITRE XVIII.

      Marie, du cadre de la porte où elle se tenait debout, voyait cette table couverte de fleurs, de fruits et de mets coûteux, étincelant sous l’éclat du cristal et de l’argenterie. Elle apercevait parmi les convives des hommes qu’elle connaissait, qu’elle avait vus plus d’une fois à la table de sa mère, qu’elle avait rencontrés dans les cercles de la société les mieux choisis, des hommes appartenant au barreau, à la finance; des avocats, des médecins, des magistrats, que sais-je? Mais, en cet instant, ce n’étaient plus des hommes, c’étaient des êtres abrutis par la débauche, ivres de vin, et laissant échapper de leurs lèvres les chants les plus obscènes et des rires qui faisaient frissonner l’innocente enfant que, seul, l’amour fraternel avait conduite dans cet antre fangeux. 
      Et les femmes? Ah! les regards de Marie s’en détournèrent avec horreur: ces viles créatures, à demi nues, ivres de vin et de volupté comme ceux aux caresses desquels elles se livraient sans rougir… Oh! non! elles ne pouvaient appartenir au même sexe qu’elle. Et là, juste en face de la porte qu’elle venait d’ouvrir, la jeune fille apercevait son père, tenant sur ses genoux Violetta la quarteronne! 
      Plus pâle que la mort, debout sur le pas de la porte, la main étendue, Marie apparaissait aux convives comme la statue de l’innocence et du désespoir. Ces hommes, qui la reconnaissaient, surent, par un mouvement brusque, se débarrasser des femmes que, tout à l’heure, ils tenaient entre leurs bras; et ces femmes perdues, vaincues par ce suave parfum de pureté et d’innocence qui semblait s’exhaler des vêtements de l’enfant, réparèrent instinctivement le désordre de leurs toilettes. 
      La vieille Aspasie s’était glissée inaperçue derrière Marie, avec l’espoir de la protéger peut-être. 
      Pierre, en voyant sa fille, s’était levé et, repoussant Violetta de la main, allait sans doute courir vers son enfant si La Miette ne l’avait arrêté en se cramponnant à ses habits. Elle se retourna, et s’adressant à ses domestiques: 
      —Chassez cette fille d’ici, cria-t-elle. 
      Et comme personne ne semblait vouloir lui obéir, elle répéta en frappant du pied: 
      —Ne m’avez-vous pas entendue? 
      Mais Marie avait vu le mouvement de son père; sans prêter aucune attention aux paroles de La Miette, elle éleva vers Pierre ses mains suppliantes, mais sans faire un seul pas en avant. 
      —Papa, dit-elle, Henri se meurt et il m’envoie te chercher pour te dire adieu. 
      Il n’y avait pas une personne dans la salle, excepté Violetta, qui ne fût vivement émue. Les femmes pleuraient et les hommes, en face de cette angélique jeune fille, s’étaient levés et avaient, comme je l’ai dit, repoussé loin d’eux les viles courtisanes qu’ils caressaient tout à l’heure. Violetta, toujours accrochée à Pierre, criait en trépignant des pieds: 
      —Mo vé pas li couri. . . li couri pas!. . . jété fille-là dehors. Est-ce qué vous autes pas tendé mouin? 
      Non seulement que les domestiques ne bougeaient point, mais Pierre la repoussa violemment cette fois et marcha vers sa fille, doucement, en glissant, les yeux démesurément ouverts, absolument comme s’il eût été sous l’effet du magnétisme. On eut dit qu’il regardait sans voir, qu’il écoutait sans entendre.
      —Papa, répéta Marie, Henri, notre Henri va mourir. 
      —Mais c’est impossible! dit Pierre à demi-voix, se parlant à lui-même et passant sa main sur ses yeux comme pour en chasser une horrible vision. 
      Alors Marie lui jeta un bras autour du cou et, la tête appuyée à son épaule, elle se mit à pleurer doucement; le bruit de ses sanglots faisait mal à entendre. 
      Excepté Violetta, il ne se trouvait pas une seule femme dans cette chambre qui ne se sentît prise du désir d’aller vers cette belle jeune fille et de chercher à la consoler par ses caresses et par l’expression de sa sympathie. Mais aucune d’elles n’osait avancer, retenues comme elles l’étaient toutes par un certain instinct qui leur défendait d’amener leur infamie en contact avec la pureté immaculée de cet ange. 
      —Oui, papa, reprit Marie, Henri va mourir et il m’envoie te chercher. 
      —Allez-y, Pierre! s’écria Octavia. 
      —Allez-y, M. Saulvé! répéta Adoréah. 
      —Allez-y! répétèrent à la fois toutes les autres femmes. 
      —Et moi, je dis que je lui défends de sortir, s’écria La Miette furieuse, et sachez tous que personne n’a le droit de se mêler de mes affaires. Je suis maîtresse ici. 
      —Miette, dit à son tour la tante Aspasie en se glissant derrière sa nièce et en la tirant par la manche, Miette, to laisse li couri. . . est-ce qué to pas tendé, Miette? 
      Elle jeta un cri de fureur et se mit à trépigner; d’un mouvement brusque, en la frappant même, elle repoussa la main de sa tante en criant: 
      —Couri, tante Pasie! mo dit non! mo dit non! 
      Et la petite furie élevait la voix de plus fort en plus fort. 
      —Mais Miette, son enfant se meurt, essaya de dire Octavia. 
      —Tavia, si to pas oulé mo grafignin to visage, ta laissé mouin tranquille, cria la petite virago. Mo fou bin si tous so pitits té gaignin pou créver comme in tas tits chiens. 
      Dégoûté de cette scène indécente, le docteur F… prit son chapeau et, faisant signe à Adoréah, sortit avec elle de l’appartement. Une conduite aussi cruelle, des paroles aussi déplacées en un semblable moment le révoltaient. Presque tous les convives, excepté mon ami le major, qui tenait à voir comment finirait cette petite scène qu’il m’a racontée lui-même et à laquelle il se sentait tout disposé à prendre part si la chose devenait nécessaire, tous les convives, dis-je, se retirèrent les uns après les autres. 
      Tout ce que je viens de raconter avait eu lieu en moins de dix minutes. Marie, la tête cachée sur l’épaule de son père, pleurait toujours. 
      —Papa, dit-elle, le temps est précieux…, Pauvre Henri! Dieu sait si nous le retrouverons en vie… et jour et nuit, il n’a qu’un cri aux lèvres: "Papa! papa!…" Oh! partons, je t’en supplie! 
      D’un bond, Violetta s’était élancée vers Marie et Dieu sait à quelles extrémités sa fureur l’aurait entraînée si elle n’avait rencontré le bras du major qui la saisit au passage. 
      —Vous n’irez pas plus loin, lui dit-il pendant qu’Aspasie, s’avançant vivement, remettait à Pierre son chapeau et sa canne. 
      Ah! tante Pasie! ce moment de sensibilité fera, espérons-le, oublier bon nombre de vos iniquités! 
      Pensez à ce que dût être la fureur de La Miette lorsqu’elle vit Pierre entourer sa fille de ses bras et lorsqu’elle l’entendit dire: 
      —Allons ma chérie! 
      Le lendemain, le major montrait à ses amis son visage et ses mains couverts de morsures et d’égratignures, et il ajoutait en riant: 
      —C’est en défendant la bonne cause que j’ai reçu ces blessures, je ne le regrette point. 
      Pendant quelques moments, après qu’ils eurent rejoint leur voiture, pas une seule parole ne s’échangea entre le père et la fille. Pierre tenait son enfant serrée entre ses bras et Marie, la tête cachée sur la poitrine de son père, pleurait silencieusement. Enfin Pierre releva son visage et sa fille s’aperçut que ce visage était couvert de larmes. 
      —Depuis quand est-il malade? demanda-t-il. 
      On eut dit qu’il n’osait prononcer le nom de son fils. Ce nom, en ce moment, devenait pour lui un reproche sanglant. 
      —Il y aura neuf jours ce soir, répondit-elle. 
      —Et c’est seulement aujourd’hui que je l’apprends? 
      —Oh! papa, ne dis pas cela, répondit-elle; Georges t’a écrit, moi aussi je t’ai écrit… et… tu n’as pas répondu. 
      —Sur mon honneur, ma chérie, je jure de n’avoir jamais reçu un mot de toi. 
      Pierre oubliait sans doute la lettre qu’il avait déchirée. 
      —Mais pourtant, dit Marie, tu as vu Georges… il t’a dit… 
      —Oui, je m’en souviens, répondit-il; Georges m’a dit quelque chose, mais j’étais si occupé en cet instant que je ne l’ai pas écouté. 
      Et au bout d’un nouveau silence: 
      —Et tu dis, demanda-t-il, qu’il n’y a plus d’espoir? 
      —Hélas! répondit Marie, le médecin nous a prévenues que notre cher malade ne verrait pas la journée de demain. 
      A ces mots, Pierre se couvrit la figure de ses deux mains et se mit à sangloter. Ce désespoir brisait le cœur de Marie. 
      —Parle-moi, ma fille, dit-il au bout d’un moment, parle-moi d’Henri. 
      Et Marie, de sa douce voix, dit comme son frère avait supporté bravement sa sortie du collège; comme il s’était appliqué en étudiant avec elle; comme l’espoir d’aider sa mère un jour remplissait son âme de radieuses espérances. Et de là, elle raconta comment il était tombé malade, parla des soins qui lui avaient été donnés, nomma les remèdes qu’il avait pris par ordre du médecin, relata l’entrevue de l’enfant avec le bon vieux prêtre qui les avait tous baptisés et qui leur avait fait faire leur première communion, à elle et à Henri. Et elle ajouta: 
      —Oh! papa! Si tu pouvais l’entendre t’appeler! cela déchire le cœur… il dit qu’il ne peut pas mourir sans te voir… Ah! merci, mon Dieu! il mourra content, maintenant. 
      —Mon enfant! mon seul fils! l’espoir de mes vieux jours! répétait le malheureux père. Lui mourir! oh! non! c’est impossible… Marie! ma chérie… dis-moi que tout cela n’est pas vrai… que tu veux seulement me ramener aux Magnolias… Je pardonnerai tout, je ferai tout ce que tu voudras… mais ne me dis pas qu’Henri va mourir! 
      Et la douce créature n’avait que ses larmes pour réponse. 
      Lorsque la voiture entra dans la cour, Pierre, en apercevant les lumières qui illuminaient toute la maison, devina aisément que, malgré l’heure avancée, personne n’était couché aux Magnolias. 
      Au moment où Josué arrêtait ses chevaux au pied de l’escalier, Marie aperçut Georges sur la galerie; il semblait les attendre. Il descendit et vint lui-même ouvrir la portière. 
      —Eh bien? demanda la jeune fille qui, dans sa terreur, n’osait s’exprimer plus clairement. 
      —Il est toujours dans le même état. 
      Et après avoir tendu la main à Pierre, Georges, soutenant sa fiancée, entra dans la maison. 
      Pierre, lui, resta sur la galerie… Avec un terrible battement de cœur, avec une douleur qui le suffoquait, il écoutait. 
      La chambre d’Hermine était située au rez-de-chaussée et les hautes fenêtres de cette chambre donnaient sur la galerie. Depuis le moment où il était tombé malade, Henri avait été porté dans la chambre de sa mère, et au moment où les arrivants mettaient le pied sur la galerie, ils purent entendre, au milieu du silence de la nuit, la voix du mourant s’élevant faiblement et répétant: 
      —Papa!… appelez papa! je veux voir papa! 
      D’un pas rapide, Marie s’était dirigée vers la chambre en faisant signe à son père de rester dans le corridor. Mais Pierre ne comprenait rien, n’entendait rien que la voix de son enfant, et au moment où Marie se penchait sur son frère et lui disait: 
      —Il vient, Henri! tout à l’heure tu le verras… 
      L’enfant apercevait son père debout derrière sa sœur et lui tendait les bras en disant: 
      —Je savais bien qu’il viendrait… Oh! papa, que je suis heureux de te voir! 
      Et Pierre, en face de ce pauvre visage pâli, aminci par les approches de la mort, de ces petites mains caressantes qui se tendaient vers lui, vint tomber à genoux près du lit, entourant son enfant de ses bras, couvrant son pauvre petit visage de baisers et de larmes. 
      Assise de l’autre côté du lit, Hermine, la tête appuyée aux oreillers de son fils, avait jusque-là tenu ses mains étroitement serrées dans les siennes; il les avait dégagées pour les étendre vers son père, mais, au bout d’une minute, il reprit la main de sa mère et la ramena sur sa poitrine. A genoux au pied du lit, Marie priait. 
      Les trois autres enfants avaient été amenés en haut par leur gardienne, et seuls les parents et Georges veillaient auprès de ce lit mortuaire. Debout à côté de Marie agenouillée, Georges attendait qu’elle eut terminé sa prière pour lui offrir l’aide de son bras lorsqu’elle voudrait se relever. 
      De temps à autre, la vieille Charlotte ou quelques-unes des autres domestiques passaient comme des ombres dans l’appartement et, après avoir jeté un coup d’œil au lit, se retiraient pour revenir l’instant d’après. Et de toute cette scène de douleur et de deuil, Pierre ne voyait rien. Son attention, son âme tout entière étaient absorbées par cet enfant qui allait mourir; cet enfant sur la tête duquel il avait amoncelé tant d’espérances! 


CHAPITRE XIX.

      Le silence de cette chambre avait quelque chose de navrant. Le malade paraissait dormir. Ecrasée par son désespoir, Hermine n’avait plus de larmes: elle était là, pâle, immobile, la tête cachée dans les oreillers de son enfant, oubliant tout, ne semblant vivre que pour ce fils adoré qui allait bientôt la quitter. 
      Et, malgré lui, Pierre laissa ses regards se lever vers celle qui l’avait tant aimé, qui avait toujours été pour lui une compagne fidèle et zélée… vers sa femme, la mère de ses enfants. Ah! comme il se sentait pris en ce moment du désir de courir vers elle, de la serrer dans ses bras, de verser sur son cœur toutes ces larmes qui l’étouffaient. Ah! que le souvenir de Violetta était loin de lui en cet instant! 
      Et alors, il se souvint que, dans cette même chambre, six années auparavant, Léon, un enfant de quatre ans, était mort… mais, mon Dieu! dans quelles différentes circonstances! 
      Des bras de sa mère, le petit malade passait dans ceux de son père… il les caressait alternativement et quand Hermine se sentait suffoquée par les larmes, c’était sur le sein de son mari qu’elle venait les verser. Et lorsque la mort leur avait enlevé leur bien-aimé, lui seul avait eu le pouvoir de calmer le désespoir de la pauvre mère. Pour lui seul elle avait consenti à vivre! et maintenant il la regardait, et son cœur s’emplissait de pitié. Elle était là, plongée dans la douleur, seule, désespérée, abandonnée! et il n’osait aller à elle. 
      Tout à coup la voix de l’enfant s’éleva dans le silence de la nuit. 
      —Papa, dit-il, tu sais qu’on ne refuse rien à ceux qui vont mourir, et j’ai une grâce à te demander… Promets-moi… 
      —Tout, tout ce que tu voudras, mon fils chéri! s’écria le malheureux père. 
      Peu à peu et même sans qu’Hermine et Pierre s’en fussent aperçus, Henri avait rapproché les deux mains qu’il tenait et les gardait enlacées dans les siennes. 
      —Oh! papa! cher papa! promets-moi que pauvre maman ne sera plus obligée de coudre en payant. 
      Pierre fit un mouvement de surprise et, malgré lui, regarda sa femme qui, elle, ne semblait rien voir, rien entendre de ce qui se passait autour d’elle. 
      —Il n’y avait plus rien à manger à la maison, continua l’enfant, et les commis du magasin m’ont renvoyé, par ton ordre, lorsque maman m’a envoyé chercher quelques aunes d’étoffes chaudes pour l’hiver. Tu vois bien que maman s’est vue obligée de faire quelque chose pour nourrir et habiller ses petits enfants… et des journées entières, même la nuit, elle reste penchée sur cette couture qui la tue… Tu arrêteras cela, n’est-ce pas, papa? 
      Et sans attendre la réponse de son père, il continua: 
      —Tu ne sais pas non plus que Marie est obligée de donner des leçons de musique? Souvent, il faut qu’elle sorte dans la pluie et la boue. 
      Pierre s’était levé; une violente émotion se lisait sur son visage et malgré lui sa main serrait plus tendrement la main inerte qui reposait dans la sienne. 
      —Mais tout cela n’est pas possible! s’écria-t-il. 
      —C’est pourtant vrai! dit l’enfant, et voilà pourquoi je tenais tant à te voir. Vois ce que tu as fait, papa! Tu nous as abandonnés, nous, tes petits enfants, et il a bien fallu que maman et notre grande sœur se missent à travailler pour nous. Nous avons été forcés de quitter l’école où nous apprenions si bien… et cela m’a fait tant de peine! Si le bon Dieu m’avait permis de vivre, je ne t’aurais rien dit de tout cela, papa, et j’aurais travaillé pour toutes, maman et mes sœurs… mais je vais mourir et il faut bien que quelqu’un s’occupe d’elles… et il faut que ce soit toi, papa… Oh! aime-les encore comme autrefois! soigne-les! pour l’amour de ton cher petit garçon qui va mourir… Papa, promets moi de les empêcher de se tuer à l’ouvrage… promets, promets, papa! 
      —Je te le promets, je te le jure, mon enfant! 
      —Alors, passe de l’autre côté du lit et laisse-moi te voir embrasser maman! 
      Pierre se leva et marcha droit à Hermine qui, en le voyant venir, se leva aussi. Henri ne perdait pas un seul de leurs mouvements. Arrivé à deux pas de sa femme, Pierre lui tendit les bras en silence, et la pauvre mère qui, en cet instant suprême, ne voyait que l’agonie de son enfant, n’entendait que le désir exprimé par cette voix qui s’affaiblissait de plus en plus, se laissa tomber sanglotante dans les bras de son mari. 
      —Hermine, dit Pierre, en la serrant sur sa poitrine, en face de ce lit où notre enfant se meurt, je jure de te consacrer ma vie et d’être encore pour toi et mes enfants ce que j’étais autrefois. Que le passé soit oublié! le veux-tu, ma chérie? 
      —Que le passé soit oublié! répéta-t-elle. 
      Et en cet instant, un sourire rempli d’une expression radieuse apparut sur les lèvres décolorées du mourant. Vers le jour, il s’endormit, tenant toujours serrées sur sa poitrine les mains croisées de son père et de sa mère. 
      Mais à partir des premières lueurs du jour, il s’affaiblit de plus en plus et bientôt sembla ne plus reconnaître personne. Il parlait comme on parle dans un rêve, s’adressant quelquefois à son père, quelquefois à sa mère ou à ses sœurs, rappelant des circonstances passées depuis longtemps, repoussant parfois avec épouvante des êtres imaginaires dont on ne pouvait saisir les noms. 
      —Oui, s’écria-t-il tout à coup, c’est hier seulement que papa a acheté mon pony… Comme j’étais content! comme j’étais fier! et maman l’a nommé L’Eclair, comme ce jeune chef indien dont elle nous a lu l’histoire… le fiancé de Zuléma! tu t’en souviens, Cora?… Mon pauvre petit cheval! mon pauvre L’Eclair! que deviendras-tu sans Henri? Marie! chère sœur, je te le donne… soigne-le bien pour l’amour de moi! 
      Il resta silencieux pendant un moment, et deux fois le père et la mère anxieux se penchèrent sur lui pour voir si la vie l’avait abandonné. Mais au bout d’un moment, sa voix s’éleva de nouveau. 
      —Mon pauvre Rollo! dit-il, mon petit chien qui me suivait partout… Je le donne à Cora, il faut qu’elle le soigne… Et je donne mes pigeons à Rosa… il ne faut pas qu’elle les laisse mourir de faim… Papa, tu sais que tu m’as promis de m’amener à la chasse… veux-tu que ce soit demain? Josué! Josué! va seller L’Eclair, appelle Rollo… nous allons partir… Mais regardez Marie!… Comme ses pieds sont mouillés!… elle va être malade, maman. 
      Et pendant plus de deux heures, sa pensée, courant de l’un à l’autre de ceux qu’il aimait, s’exprimait en paroles vagues et entrecoupées. Mais tout à coup, on le vit se soulever à demi sur son lit… ses yeux se dilatèrent comme en présence d’une vision effrayante. Il jeta un cri d’épouvante et dit en se débattant entre les bras de son père: 
      —Chassez-la, cette sorcière… cette horrible créature!… Que vient-elle faire ici? Oh! chassez-la!… chassez Violetta la quarteronne! 
      Et à ce cri qu’il avait jeté comme une menace, l’écume aux lèvres, la sueur au front, il tomba en arrière en proie à d’affreuses convulsions. 
      Où donc Henri avait-il entendu ce nom maudit de Violetta la quarteronne? Un jour qu’il était dans la cuisine, man Charlotte, qui ne le voyait pas, avait questionné Josué sur la petite créature qui était regardée comme une vraie diablesse par tous les habitants des Magnolias. Il était arrivé quelquefois, avant la séparation de ses parents, à Henri de suivre son père ou Georges au magasin, et là il avait entendu les commis discuter entre eux les aimables qualités de Mlle Violetta. 
      Jusqu’à dix heures du matin le mourant demeura dans cette terrible condition qui sépare, pour quelques instants, la vie de la mort. Il ne connaissait plus personne et appelait à tout hasard son père, sa mère et ses sœurs. Puis, tout à coup, son corps se raidit dans une dernière convulsion, sa main serra plus fortement les mains réunies de ses parents, et ses lèvres, s’entr’ouvrant pour la dernière fois, jetèrent ce cri d’adieu: "Papa! maman!…" Il était mort. 
      Je ne m’appesantirai pas sur le désespoir des parents: que ceux qui ont souffert se souviennent! Mais, si le désespoir remplissait le cœur de Pierre, avouons que le remords s’y mêlait largement; et c’est du fond du cœur et la main étendue sur le froid cadavre de son fils qu’il renouvela le serment fait à cet enfant quelques heures auparavant. 
      Oh! que ce serment lui paraissait facile à tenir en cet instant suprême! N’avait-il pas, malgré tout, conservé au fond de son cœur une profonde tendresse, une estime sans égale pour sa compagne, la mère de ses enfants? Si, avec sa modestie, le calme de ses manières, elle n’avait pu réussir à lui inspirer une passion comme celle qui l’attirait vers Violetta la quarteronne, il l’aimait tendrement et éprouvait pour elle une profonde estime, une confiance sans rivale et il reconnaissait en elle les pures vertus et la noble abnégation qui en faisaient un ange, tandis qu’il ne pouvait s’empêcher de s’avouer que les plus simples sentiments de pudeur et d’humanité étaient absolument étrangers à Violetta la quarteronne. Et pourtant, il avait aimé cette femme, que dis-je? il l’aimait encore, elle était devenue une habitude nécessaire à sa vie. Lui, l’homme de quarante-cinq ans, élevé par une mère pieuse et vertueuse, marié à ce doux ange qui lui avait sacrifié sa vie, avait jeté toute son existence aux pieds de cette fille de vingt ans qu’il savait libertine, vicieuse, débauchée, qui le trompait (il en était sûr); mais, comme je l’ai dit, il s’en était fait une nécessité… et lorsqu’il se promettait de ne plus la revoir, il s’avouait que ce serait un sacrifice terrible, presque impossible. 
      Pendant les deux semaines qui suivirent la mort de son enfant, Pierre demeura aux Magnolias. D’abord, cette retraite était une marque de respect payée à la mémoire de celui qui venait de les quitter; ensuite, il y avait bien des choses auxquelles l’œil du maître devenait nécessaire. Il s’occupa à remettre tout en ordre autour des chères bien-aimées, préparant tout pour que rien à l’avenir ne manquât à leur bien-être. 
      Il envoya Georges au magasin chercher les étoffes les plus riches, les plus coûteuses, tout ce qu’il y avait de mieux enfin pour le deuil qu’il fallait confectionner. Il défendit à Hermine de toucher à une aiguille et fit venir aux Magnolias une modiste de grand renom pour s’occuper de la couture de sa femme et de ses filles. 
      Quant à Marie, il déclara qu’au lieu de donner des leçons de musique, elle en recevrait du fameux R… le pianiste à la mode, qui faisait payer ses leçons cinq piastres le cachet. 
      Les deux petites filles Cora et Rosa furent conduites par leur père lui-même au grand pensionnat de Mlle Verne, où il fut convenu qu’il les descendrait chaque matin, lorsqu’il se rendrait au magasin. 
      Et quant à Louise, il n’avait ni assez de baisers ni assez de caresses pour lui faire oublier les mauvais traitements qu’elle avait reçus de ses mains une année auparavant et que l’enfant lui rappela pendant bien longtemps en se sauvant dès qu’il paraissait. 
      Enfin Pierre semblait être entièrement revenu à sa famille et Hermine remerciait Dieu et jetait à l’avenir un regard plein d’espoir. Pauvre mère! Comme ses larmes lui paraissaient moins amères, maintenant qu’elle pouvait les verser sur le cœur de son mari! Elle l’aimait tant! elle allait jusqu’à trouver mille excuses à sa conduite. 
      —Oui, c’est ma faute, se disait-elle; Pierre aime le monde et moi… j’ai toujours refusé de l’y suivre. Il aime les plaisirs, la gaîté et j’ai fait un couvent des Magnolias. Ah! dès que mon deuil sera terminé, je métamorphoserai ma vie. Pour l’amour de mon mari je deviendrai mondaine, je l’accompagnerai partout… je me ferai belle, plus belle encore que Violetta la quarteronne. 
      Pauvre Hermine! elle, la sainte, l’ange, comment pourra-t-elle lutter contre ce petit diablotin qui a su ensorceler Pierre Saulvé et s’en emparer corps et âme? 
      Le mariage de Marie avait été renvoyé à la fin de l’année de deuil. 
      —Alors, avait dit Pierre, Georges deviendra mon associé et la maison s’appellera: Pierre Saulvé et fils. Que dis-tu de cela, Marie? 
      —Que tu es bien le meilleur des pères, répondit la jeune fille en embrassant son père.


Chapitres 20, 21, 22, & 23

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