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CHAPITRE XX.

      Mais Pierre ne pouvait demeurer dans l’inaction. Déjà ses commis l’avaient rappelé au magasin. Georges lui-même n’avait pu lui cacher combien sa présence était nécessaire: de fortes commandes étaient arrivées et on attendait le retour du patron pour s’en occuper. Il fallut donc bon gré mal gré quitter les paisibles Magnolias pour aller reprendre le joug du travail. 
      Pierre quitta donc sa famille, amenant avec lui ses deux petites filles qu’il devait débarquer sur la route et reprendre tous les jours à quatre heures, comme il avait l’habitude de le faire autrefois. 
      Pendant que Pierre était aux Magnolias, la joie était vraiment générale et, comme les membres de la famille, les vieux serviteurs avaient pris largement leur part du bonheur des maîtres et remerciaient Dieu ouvertement d’avoir permis la réunion de ceux qu’ils aimaient et vénéraient du plus profond de leur cœur. Cette réunion était le but de toutes les conversations de l’écurie et de la cuisine. 
      —Oui, disait la grosse Charlotte en tapant et retapant le beefsteak qu’elle préparait pour le déjeuner, mo pas capable dis vous autes comme mo content quand mo oir maître Pierre ici, avec madame, comme l’autrefois. 
      —Ah! dit à son tour Line, la domestique de confiance d’Hermine, préparant, sur un cabaret, le café qu’elle était au moment d’emporter dans la chambre de sa maîtresse, c’est-y Dieu possible qué missié té capable blié nous chère ti madame pou vié (souvenons-nous que le mot vieux est une grave injure pour le négre) ti négresse-là yé pellé Violetta? 
      Josué écoutait et ne disait rien, mais à ces mots de la jeune mulâtresse il releva la tête: 
      —Line, dit-il, ta pé parlé comme corneille qui pas connin ça yé apé dit: ti Violetta li pas vié, li pas négresse; c’est in ti quarteronne qui pli blanc qué mamzelle Marie… et li jolie comme in ti diablesse, ça li yé. 
      —Pa Josué, dit Line en se retournant au moment de sortir, est-ce qué vous cré missié va prend li encore? 
      —Mo pas connin, et c’est pas mo zaffaires, répondit le vieux nègre. Mais in quichose mo connin, c’est qué ti Violetta-là c’est in diable, et diable yé quimbo raide et jamais larguer ça yé happé dans moune cilà-là. 
      Maintenant, demandons-nous comment Violetta la quarteronne avait passé son temps pendant les deux semaines qu’avait duré l’absence de Pierre. Franchement, elle avait bien eu un peu l’idée d’aller faire une irruption de sa présence aux Magnolias, à en arracher son amant et à le ramener en triomphe aux Violettes; mais man Pasie s’y était fortement opposée; ensuite, au fond du cœur, Miette craignait Pierre et elle savait bien qu’il ne lui pardonnerait jamais sa présence dans la maison de sa femme et de ses filles. Elle eut donc l’air de céder, mais résolut de ne point s’ennuyer; et, plus que jamais, sut métamorphoser le boudoir vert en véritable tour de Nesle. 
      Et maintenant, pour mettre sous les yeux du lecteur un des incidents les plus tristes et les plus romantiques de ce récit, je vais feuilleter les registres de ma grand’mère et mettre sous les yeux du lecteur les quelques lignes que je vais en extraire: 
      "Pour bien faire comprendre à mes enfants ce qui va suivre, il me faut leur répéter que mon père, Pierre Bossier, était le père de neuf enfants, de sept filles et de deux fils; ces derniers étaient les derniers nés de la famille. A côté de notre habitation, dans la paroisse St. Jean-Baptiste, s’étendait la grande indigotière de M. Alphonse Perret, qui, lui, possédait six fils et une seule fille. Mon père et son voisin étaient amis inséparables et pas un jour ne se passait sans que l’un des jeunes Perret ne vînt nous rendre visite. La conséquence de cette grande intimité est facile à deviner: quatre des Perret épousèrent quatre de mes sœurs. Hélène, l’aînée, aux yeux et aux cheveux d’ébène, grande et majestueuse comme une jeune reine, devint la femme de Pujol, Dorothée celle de Joseph, Eléonore, la beauté de la famille, celle d’Alphonse, tandis que Suzanne, ma sœur chérie, la compagne de mon voyage aux Attakapas, épousait Alexis. Eveline et Marie se marièrent plus tard, l’une à Louis Barré, l’autre à Georges Haydel. Pour moi, vous le savez, à dix-huit ans, une année environ après le mariage de Suzanne, je devenais la femme du docteur Daniel Pain. Mon mari avait perdu ses parents et, par leur mort, se trouvait le seul tuteur de son frère Louis et de sa sœur Rosélie. Peu de temps après mon mariage, nous eûmes à célébrer celui de la gentille Rosélie avec Noël, l’avant-dernier des fils de M. Alphonse Perret. Charles, le plus jeune, épousa plus tard la fille du général d’Arinsbourg. 
      "Seule de toute cette grande famille de garçons, Marianne, leur sœur, restait près de son père. Sans être ce qu’on peut appeler jolie, Marianne était une des plus charmantes créatures que je connaisse. Elle avait de beaux yeux bleus remplis d’expression, des yeux qui parlaient du ciel, des dents magnifiques et une chevelure!… Oh! il faudrait l’avoir vue pour y croire. On en parlait partout de ces cheveux d’un blond d’or sur lesquels on eut dit que se reposaient les rayons du soleil. Quand Marianne ôtait son peigne, ces admirables cheveux tombaient jusqu’à ses pieds, et la jeune fille était plutôt grande que petite. Gâtée par ses frères qui l’idolâtraient et ne trouvaient rien d’assez beau pour elle, Marianne aurait pu être vaine, tant ses toilettes étaient au-dessus de celles de ses compagnes; mais, si l’adorable enfant se parait des dons de ses frères, c’était pour leur faire plaisir. Ses goûts étaient simples et son cœur de sensitive préférait la retraite au bruit et aux amusements du monde. 
      "Louis avait dix-huit ans lorsque j’épousai son frère et nécessairement vint, avec Rosélie, s’établir sous notre toit. J’ai rarement rencontré un homme doué, comme mon jeune beau-frère, de manières aussi gracieuses, aussi séduisantes. Lorsqu’il s’approchait d’une femme, l’expression de son regard, le mouvement de sa lèvre inférieure, la grâce avec laquelle il lui présentait la main, avaient une fascination à laquelle il était difficile de résister. Je dois avouer qu’outre ses séductions personnelles, Louis était bon, sensible, intelligent et doué d’un courage et d’une chevalerie instinctive qui, aux yeux de beaucoup de nos jeunes filles, en faisaient un véritable héros de roman. Sa société était recherchée partout; partout on l’invitait; aucun plaisir n’était complet sans lui, et je suis convaincue que, parmi les héritières les plus riches, les plus belles de la paroisse, Louis n’aurait eu que l’embarras du choix. 
      "Je n’ai jamais pu me rendre compte comment il se fit que ce choix tomba tout à coup sur ma petite violette, ma douce et modeste Marianne. Certes, j’aurais dû être heureuse d’avoir cette chère amie pour sœur: et cependant je reçus les confidences de Louis avec des larmes. Pourquoi? Ah! c’est que je connaissais si bien mon jeune beau-frère! Non seulement, il aimait les plaisirs à la folie et s’y jetait à corps perdu, mais il était libertin dans l’âme et ne reculait jamais devant les avances d’une femme, quelle que fût cette femme! 
      "Combien d’anecdotes scandaleuses dont il était le héros nous avaient été rapportées! et, tout jeune que fût Louis, son frère avait été obligé de payer d’assez fortes sommes pour apaiser des parents dont il avait outragé les filles. 
      "Et c’était à ce jeune débauché que ma pure Marianne avait donné son cœur! Hélas! elle avait fait comme les autres, elle avait succombé en présence de cette fascination exercée par le sourire et par les paroles du jeune séducteur. Excepté moi, tout le monde parut satisfait de ce mariage. Les frères de Marianne lui donnèrent non seulement un trousseau de reine, mais réussirent entre eux six et un peu aidés par leur père, à lui offrir une dot de vingt mille piastres. Louis, de son côté, possédait une cinquantaine de mille piastres; aussi, il put acheter une habitation sucrière, à peu de distance de la nôtre, où il amena sa jeune femme. 
      "Les premières années de leur mariage furent heureuses, et si Louis, dans les voyages continuels qu’il faisait à Nouvelle-Orléans, fréquentait un peu trop les jolies quarteronnes, s’il était invité à leurs bals et à leurs petits soupers, Marianne n’en savait rien et, aveuglée par sa tendresse, ayant foi en son mari comme en Dieu, s’endormait dans son bonheur et sa sécurité. 
      "Elle avait donné deux enfants à son mari, deux garçons beaux et intelligents et que leur père adorait. Si, avant la naissance de ses fils, Marianne avait fui les plaisirs du monde, elle les détestait aujourd’hui et n’était jamais plus heureuse que lorsque son mari était près d’elle et de ses enfants. 
      "Comme nous pensons bien, cette vie tranquille ne pouvait convenir à Louis. Il aimait sa femme et ses enfants, les voyait avec plaisir après une absence de quelques jours, mais ne pouvait rester longtemps loin de cette Nouvelle-Orléans qui, comme l’aimant attire l’acier, attirait le jeune homme en faisant scintiller à ses regards le souvenir de ses plaisirs enivrants qui étaient maintenant une des nécessités de sa vie." 
      Je remets le cahier des souvenirs de ma grand’mère dans la vieille malle d’où je l’avais tiré, et avec l’aide de mon vieil ami le major, avec celle encore plus puissante de sa liasse d’anciens journaux, je puis reprendre l’histoire de Violetta la quarteronne. 
      Heni Saulvé était mort le dimanche. Comme tout le monde, La Miette avait appris cette mort dont tous les journaux de la ville parlaient plus ou moins. Mais loin de s’associer au deuil et à la douleur de son amant, la petite quarteronne se prépara pour le bal qui devait avoir lieu le mercredi suivant. Ce fut à ce bal que, pour la première fois, Violetta rencontra Louis Pain. Au premier regard, ils s’admirèrent mutuellement. Jamais couple plus charmant, plus gracieux n’était encore apparu entre les murs de la vieille salle de bal. On s’arrêtait, on faisait cercle autour d’eux pour les voir danser. Il ne fallut pas grand temps à Louis pour être sous le charme du petit lutin dont la beauté le fascinait, l’ensorcelait. 
      Et elle? Son âme remplie de passions violentes s’élançait tout entière vers ce beau jeune homme qui lui parlait d’une voix si douce une langue toute différente de celles qu’elle avait entendues jusque-là. Les quarteronnes, en général, se vendaient, mais ne se donnaient jamais. Violetta, en différentes circonstances, n’avait point imité cette règle. Il est vrai qu’elle avait su se faire payer fort cher des faveurs qui lui procuraient des bijoux de prix ou d’autres riches bagatelles; il est encore vrai qu’elle s’était vendue à Pierre qu’elle n’aimait pas; mais il lui fallait une position, et maintenant qu’elle l’avait il fallait bien la conserver. 
      Pour s’amuser et faire enrager Gina, elle s’était donnée à Percy qu’elle aimait d’amitié seulement. 
      Et lorsque la tante Aspasie lui reprochait de gaspiller ainsi ses faveurs, elle répondait: 
      —Je m’ennuie et je m’amuse du mieux qu’il m’est possible. 
      Mais Violetta mentait et la vieille Aspasie le savait: combien de beaux jeunes gens la vieille guenon avait introduits dans le boudoir vert, pendant les absences de Pierre! Ceux-là étaient des exceptions: la petite quarteronne, qui ne rougissait de rien, aurait rougi de demander de l’argent à ces amants d’un moment qu’elle ne reconnaissait plus le lendemain. Il arrivait que quelques-uns laissaient une bague, ou une bourse bien garnie sur une des tables du boudoir: Violetta passait la bague à son doigt, lançait la bourse à la tante et se préparait à recommencer le lendemain. 
      Mais après ce bal où Violetta vit Louis Pain, elle s’avoua franchement que c’était l’homme le plus séduisant qu’elle eût jamais rencontré: elle reconnaissait son maître et s’avouait qu’elle était disposée à tout faire pour obtenir son amour. La dissimulation, en fait de passion, était totalement inconnue à notre quarteronne, et, digne fille d’Eve, elle enviait toujours le fruit qui lui était défendu. Au bout de deux contredanses, elle avait trouvé moyen de faire savoir à Louis qu’il était aimé et qu’il pouvait ajouter un nouveau nom à la liste innombrable de ses conquêtes. Mais le bal n’était pas terminé que le vainqueur était vaincu et appartenait corps et âme à la petite sirène, qui, en ce moment, écoutait avec ravissement les aveux du jeune homme. Elle lui répondit sur le même ton et acheva en l’invitant à venir souper chez elle le soir même. Pour dernier coup, elle le fit monter dans sa voiture et l’introduisit en triomphe dans le petit boudoir vert qui avait déjà été témoin de tant de scènes de dévergondage. 
      Tous les jours, pendant les deux semaines que dura l’absence de Pierre Saulvé, la même scène se renouvela, et les deux amants, plus passionnés que jamais, ne goûtaient de vrai bonheur que dans le tête-à-tête. A côté de cette enchanteresse, de cette nouvelle Circé, Louis oubliait Marianne et ses enfants, oubliait que son devoir l’appelait sur son habitation où la roulaison était sur le point de commencer. Il ne voyait que Violetta, n’écoutait que sa voix chérie et n’osait penser au moment où il lui faudrait la quitter. 
      Elle s’était posée en victime devant son amant: elle, la femme perdue, la libertine, la traînée des rues, rougissait de sa position devant cet homme dont l’amour lui était plus précieux que la vie, pour l’estime duquel elle eut tout sacrifié. 
      Oui, avait-elle osé dire, la tante Aspasie avait pris avantage de sa jeunesse, de son inexpérience, pour la vendre au riche marchand Pierre Saulvé, un vieillard qu’elle détestait, mais dont elle avait une frayeur mortelle. 
      —Car, tu vois, Louis, dit-elle, il est jaloux comme un vieux tigre et nous tuerait sans miséricorde s’il nous trouvait ensemble. Il est revenu à la ville maintenant et il nous faudra être bien prudents… prendre bien nos précautions. C’est un grand sacrifice que je m’impose, mon amour, mais il est nécessaire à notre sûreté. Ne reviens ici que quand je te ferai appeler. 
      Et ils s’étaient séparés. En arrivant à son hôtel, Louis y trouva une lettre de sa femme: l’aîné de leurs enfants était malade et Marianne appelait son mari. Il ne serait peut-être pas revenu si la chère petite mère n’avait ajouté pas au bas de sa lettre: 
      "C’est ton frère qui me conseille de t’appeler; c’est lui qui traite notre enfant et il le trouve bien malade." 
      Louis aimait beaucoup son frère, qui était de douze ans plus âgé que lui; mais en même temps il le craignait; et le résultat de cette lettre fut que le lendemain notre amoureux arrivait à St. Jean-Baptiste. 
      Comme nous l’avons vu, Mlle Violetta avait su mettre à profit l’absence de Pierre Saulvé; mais il vint un moment où cette absence se fit fortement sentir: ce fut lorsque l’argent vint à manquer. Elle avait du crédit partout, c’est vrai, mais le crédit ne suffit pas toujours, et La Miette, poussée par la tante Aspasie, essaya les premiers pas qui devaient amener un rapprochement. Elle savait bien que, si elle avait parlé de sa gêne à Louis, il aurait sans hésiter mis toute sa fortune à sa disposition; mais, dans ce petit cœur gangrené par le vice, il existait encore une ombre de pudeur. Violetta consentait bien à recevoir les présents coûteux de son nouvel amant: des bijoux précieux, de riches bagatelles, mais de l’argent, c’était autre chose. 
      —Ce sont des femmes entretenues qui font payer leurs faveurs, se disait-elle. 
      Et, pour tout l’or du monde, Violetta le quarteronne n’aurait consenti à vendre ses faveurs à Louis Pain. 
      Le lendemain du jour où Louis avait quitté La Nouvelle-Orléans, La Miette envoya man Pasie au magasin. La vieille se glissa doucement, sans faire le moindre bruit, dans le coin où Pierre, debout à côté du teneur de livres, examinait quelques comptes. 
      —Que me voulez-vous? demanda-t-il avec une sourde colère. 
      —Miette li malade, répondit la vieille mulâtresse; li voyé mouin côté vous, missié Pierre, pou chercher l’argent. Li pas gaignin in picaillon dans la maison. Li oulé cinquante piastres. 
      Pierre, sans répondre un mot à la vieille, se retourna vers le bureau du caissier et lui ordonna de payer les cinquante piastres. 
      —Qui ça mo va dit Miette? demanda man Pasie. Li dit comme ça vous gaignin pou vini toute suite. Li malade. 
      —Vous avez votre argent, dit Pierre, furieux à la pensée que cette scène serait répétée à sa femme. Fichez-moi votre camp d’ici, et au plus vite!… Surtout n’y remettez jamais les pieds! 
      Songez à la fureur de Violetta lorsque sa tante lui répéta ces paroles! Elle manqua étouffer de rage. Elle était vraiment malade: elle avait eu la veille un violent accès de fièvre, et faible, agitée, gardait le lit par ordre du médecin. Son premier mouvement fut de s’élancer hors du lit, de s’habiller et de courir vers celui qui venait de l’insulter si grossièrement. Mais tante Pasie lui représenta qu’à cette heure Pierre devait être retourné chez lui et qu’elle ne le trouverait pas au magasin. 
      —Attends à demain, dit-elle. 
      Et toute furieuse qu’elle était, La Miette fut obligée de se soumettre. 
      Vers dix heures du matin, elle se leva le lendemain, et toute faible et abattue qu’elle se sentît, elle mit le plus grand soin à sa toilette; tout fut employé pour rehausser encore son incomparable beauté, à laquelle son air souffrant et sa pâleur ajoutaient un nouveau charme. Elle demanda sa voiture et se fit conduire au magasin de son amant. 
      Georges frémit en la voyant paraître. Pierre la vit aussi et fit un mouvement pour sortir par une des portes de derrière: mais agile comme un jeune chat, Violetta vit ce mouvement et le prévint en s’élançant en avant. 
      —Pourquoi cherches-tu à me fuir, Pierre? demanda-t-elle d’une voix pleine de larmes. Qu’ai-je donc fait pour mériter ton abandon? 
      Et la petite hypocrite jouait son rôle d’Ariane en actrice consommée. 
      —Oui, reprit-elle en fondant en larmes, je suis bien malade: j’ai eu la fièvre toute la journée, hier et avant-hier… et tu n’étais pas près de moi, Pierre! Ah! quand tante Pasie est revenue sans toi, j’ai cru que j’allais mourir… et ce matin, malgré la défense du médecin, malgré tante Pasie qui voulait me retenir, j’ai quitté mon lit… A tout prix je voulais te revoir… et… Pierre, je suis venue te chercher. 
      Elle s’arrêta comme suffoquée par ses larmes… et joignant les mains dans un geste rempli d’une grâce inimitable, elle s’écria les yeux noyés de pleurs: 
      —Oh! Pierre! je t’en supplie, viens avec moi! 
      Il était vaincu. Elle parla longtemps encore, pleurant, suppliant. Mais elle n’avait plus besoin d’employer ces paroles, ces prières… Pierre n’entendait rien: il la regardait, et de nouveau sa tête se courbait sous le joug de l’enchanteresse. En la voyant humble, attendrie, si différente de ce qu’elle était d’ordinaire, en voyant ses larmes (chose fort rare), en écoutant sa voix plaintive, Pierre comprit que la résistance était inutile, qu’il était vaincu, et quand, pour la seconde fois, La Miette lui tendit la main en disant: 
      —Pierre, je t’en suplie, viens! viens avec moi! 
      Il saisit entre ses deux mains la petite main qui l’appelait et sans hésiter davantage suivit Violetta et monta en voiture avec elle. 
      Georges avait tout vu, tout entendu, et un sanglot s’échappa de sa poitrine lorsqu’il aperçut Pierre marchant derrière la jeune quarteronne comme un homme obéissant à un pouvoir surnaturel, magnétique, irrésistible. 
      —Oui, irrésistible, se dit Georges qui, pour la première fois, avait accordé une véritable attention à la jeune quarteronne. Mon Dieu! qu’elle est belle! qui croirait que cette divine enveloppe puisse cacher une âme aussi vile, aussi dégradée? 
      Georges avait tout vu, mais il se garda bien de raconter à Hermine la défaite de son mari et la victoire remportée par Violetta la quarteronne. Il ne dit rien à Marie, mais, chose étrange, à côté de sa douce fiancée qu’il chérissait, Georges restait pensif, distrait, et malgré lui, dans le cadre de ses souvenirs, Violetta lui apparaissait dans tout le prisme de son éblouissante beauté. 
      En apparence rien n’était changé aux Magnolias: l’abondance y était revenue; quelquefois seulement, il arrivait à Pierre de passer la nuit en ville, mais il avait toujours une excuse prête et Hermine croyait aveuglément tout ce qu’il jugeait à propos de lui dire. 
      Violetta avait certainement dit la vérité à Pierre en lui assurant qu’elle était malade. En arrivant chez elle, elle fut prise de frissons et de fièvre, et fut forcée de se mettre au lit. On envoya chercher les médecins; mais, malgré tous les soins qui lui furent prodigués, au bout d’une semaine la jeune fille était aux portes du tombeau. 
      Pendant les quarante jours que dura la fièvre typhoïde à laquelle elle était en proie, Violetta demeura entre la vie et la mort. Ah! que Pierre eut à souffrir pendant ce temps! Entre son inquiétude pour sa maîtresse et son désir de demeurer fidèle à son serment, son âme était cruellement agitée. Que de moments terribles il eut à passer! Ah! sans Georges, Hermine, malgré la confiance qu’elle avait en son mari, n’eut pu manquer de se douter de quelque chose; mais le jeune homme, par pitié pour ces deux pauvres femmes qu’il aimait, par pitié pour le père de sa fiancée, ne démentait jamais les nombreuses excuses que Pierre était forcé d’inventer. C’était, disait-il, le moment des affaires, des ordres nombreux arrivaient journellement de la campagne, et bien souvent il fallait passer les nuits à les remplir… Et Hermine croyait tout. 
      Et pendant qu’elle plaignait ce mari adoré obligé de lui consacrer ses veilles, à elle et à ses enfants, l’objet de cette pitié soutenait dans ses bras Violetta la quarteronne et par ses soins et ses caresses essayait de la soulager! 
      Avouons pourtant que Pierre craignait l’indiscrétion de Georges; mais, sans qu’une parole eût été échangée entre eux, le jeune homme lui avait fait comprendre qu’il serait discret. Mais, chose étrange! du moment que ce secret honteux eut pris place entre eux, l’amitié que ces deux hommes s’étaient toujours portée jusque-là se changea, sans qu’ils se l’avouassent à eux-mêmes, en une froide inimitié. Pierre en voulait à Georges parce qu’il avait été témoin de sa faiblesse honteuse, et il lui en voulait davantage, peut-être, en raison d l’obligation qu’il lui devait, à cause de son silence. Georges, lui, reprochait à Pierre, dans le fond de son cœur, sa perfidie envers sa famille, et, malgré tous ses efforts, ses rapports avec le père de sa fiancée devenaient de plus en plus froids. Pierre ne pouvait manquer de remarquer cette froideur et sa rancune contre Georges s’en augmenta. 
      Il était un autre individu dont Pierre redoutait aussi l’indiscrétion: c’était Josué. Mais Pierre avait tort, Josué était muet comme Georges. Le vieux nègre se taisait, mais il devenait distrait et taciturne et si Hermine avait toute confiance en son mari, il n’en était pas de même de man Charlotte, et elle disait à Line en se grattant l’oreille: 
      —Mo pas conin ça vié nègue-là li gaignin mais li pas draite… y en a qui chose en haut tapis… mo peur missié li va fé in vié coquin avec pa Josué. 
      Et pendant ce temps, les gazettes ne parlaient que de la maladie de Violetta la quarteronne et mettaient tous les jours sous les yeux du public un bulletin des mieux détaillés. On eut dit qu’il s’agissait d’un personnage important et la duchesse de Berry, dans le beau royaume de France, n’aurait pas eu, en cas de maladie, plus de fracas fait autour d’elle que cette petite mulâtresse louisianaise. 
      Le résultat de ces rapports fut, comme on doit s’en douter, que Louis Pain apprit la maladie de sa maîtresse et n’eut aussitôt qu’une idée, un désir: retourner auprès d’elle. L’enfant pour lequel on l’avait envoyé chercher allait mieux et il fut facile au jeune planteur d’inventer une nouvelle excuse pour retourner à la Nouvelle-Orléans. Marianne était si habituée à ses courses continuelles que la pensée de s’y opposer ne lui serait même pas venue. C’était une créature si pure, si vraie qu’elle ne soupçonnait jamais le mal. Elle eut cru commettre un crime si, même en sa pensée, elle eut osé soupçonner son mari de mensonge. 
      Mais si Louis se présenta à la porte de Violetta, il est inutile de dire qu’il ne fut point reçu. Pierre quittait rarement la chambre de sa maîtresse et celle-ci était encore trop malade pour désirer la présence de Louis dont, plus d’une fois, pendant son délire, le nom s’était échappé de ses lèvres, et ceci au grand scandale et au grand courroux de maître Pierre qui, en entendant ce nom d’un inconnu, alla jusqu’à questionner man Pasie sur les différents Louis qui visitaient les Violettes. Mais la vieille coquine avait levé les mains et les yeux au ciel en jurant qu’elle ne connaissait pas un seul Louis dans tout le monde entier. 
      —A moins, ajouta-t-elle, que c’est un tit frère ça Miette té gaignin, et qui mouri y en a longtemps, longtemps. 
      Oui, répéta-t-elle avec une assurance sans pareille, ça doite ça! Miette té si tant l’aimin ti frère-là… c’est li la pé pellé quand li pellé Louis, pas l’aute qui chose, missié Pierre. 
      Et Pierre lui tournait le dos furieux et retournait près de Violetta pour l’entendre appeler tantôt Percy, tantôt un Oscar, un Eugène et le plus souvent un Louis adoré qu’elle attendait toujours dans le boudoir vert et auquel elle adressait des paroles qui ne pouvaient laisser aucun doute à l’amant qui l’écoutait en se mordant les poings de furie. 
      Et, comme si elle avait pu deviner sa pensée, La Miette recommençait ses caresses imaginaires et répétait les paroles brûlantes auxquelles se mêlaient des recommandations de prudence. 
      —Louis, disait-elle à demi-voix, mon Louis, que tu es beau! que je t’aime!… mais méfie-toi de Pierre… il est jaloux… il nous tuerait s’il nous trouvait ensemble… Ne viens plus aussi souvent, Louis… tu sais comme je t’aime, mon bien-aimé! J’ai fait tout préparer dans le boudoir vert pour l’attendre… mais n’y viens pas avant que tante Pasie aille te chercher… Louis, il faut nous méfier de Pierre… Percy s’en méfie… Ah! c’est que ce vieux singe est si jaloux! 
      Comme c’était agréable à entendre! Mais, malgré sa colère, il ne pouvait abandonner sa maîtresse dans un semblable moment. Aussi, que de projets de vengeance il forma! Comme il ferait payer cher à Miette les tourments qu’elle lui infligeait! 
      Enfin au bout de quarante jours, Violetta fut déclarée hors de danger, ce qui fit dire au vieux Josué: 
      —C’est in dir qui chose qué tuer mauvais zherbes. 
      Elle se leva bien faible, bien pâle et, horreur!… de ses beaux cheveux dorés dont elle était si fière, il ne restait absolument rien. Le médecin en avait ordonné le sacrifice et personne, en ces moments de trouble et d’inquiétude, n’avait songé à les conserver. Mais les domestiques de Violetta assuraient avoir vu tante Pasie les emporter roulés dans son tablier jusqu’à la boutique de Barreau le perruquier, qui, bien certainement, lui en avait donné pour le moins cent piastres. 
      Violetta eut un véritable accès de rage quand elle aperçut son image dans la glace et reprocha à Pierre en termes plus que grossiers d’avoir permis que l’on coupât ses beaux cheveux. Elle envoya chercher Octavia et la pria de visiter toutes les boutiques de coiffeurs et de perruquiers de la Nouvelle-Orléans… Mais ce fut inutile; il était de toute impossibilité de se procurer des cheveux d’une couleur aussi rare, de ce blond doré que deux femmes seulement possédaient dans toute la Louisiane: Violetta et Marianne, la jeune femme de Louis Pain. 
      Violetta connaissait cette circonstance, car souvent (lorsqu’il eut dû rougir de prononcer le chaste nom de sa compagne en présence de cette vile courtisane) Louis lui avait parlé de cette singulière ressemblance qui rendait les deux chevelures exactement semblables. 


CHAPITRE XXI.

      Ce fut alors que cette femme, aussi cruelle que méprisable, conçut un projet digne d’une Messaline pour s’assurer de son empire sur le cœur de son amant et satisfaire en même temps son insatiable coquetterie. Profitant d’un soir où Pierre était retourné aux Magnolias, elle envoya man Pasie à la recherche de Louis, dont elle connaissait la demeure; et, quand il fut près d’elle, après avoir écouté toutes les paroles d’amour qu’il lui disait en la serrant sur son cœur, elle exigea une preuve de cette tendresse qu’il lui dépeignait dans un langage si brûlant. Et quand il lui eut déclaré qu’il était prêt à tout faire, à tout entreprendre pour lui donner cette preuve, elle lui déclara que ce qu’elle voulait était l’admirable chevelure de Marianne Pain, sa femme, et ajouta que sa maison lui resterait fermée jusqu’au moment où il lui porterait cette chevelure convoitée. 
      Un autre que Louis se serait récrié avec indignation, aurait accepté son congé et se serait éloigné pour toujours de cette infâme prostituée qui osait salir, en le prononçant, le nom de la sainte du logis. Il n’en fut rien de Louis. Il quitta la Nouvelle-Orléans, bien décidé à s’emparer des cheveux de Marianne, même si, pour les avoir, il lui fallût employer la force. 
      Mais la force devint inutile: lorsque la douce créature eut entendu son mari réclamer sa chevelure comme une preuve de l’amour qu’elle lui portait, comme un sacrifice exigé par cet amour, sans lui faire une question, sans un mot de regret, elle abattit, de sas propre main, ces beaux cheveux qui faisaient sa gloire et les présenta à son mari qui, le lendemain même, les portait en trophée à Violetta la quarteronne.* 
      Quinze jours se passèrent et Violetta, entièrement revenue à la santé, parée des cheveux de Marianne si pareils aux siens que personne ne se douta du changement, habillée plus richement que jamais, recommença sa vie de plaisirs et de volupté. Il fallut bien récompenser Louis de ce qu’il avait fait pour elle, ce n’était que justice. 
      Mais Violetta ne fut pas longtemps sans s’apercevoir que Pierre la soupçonnait. La tante Pasie lui répéta toutes les paroles et tous les noms qu’elle avait laissé échapper pendant son délire, elle lui parla des questions de Pierre et La Miette eut peur. Elle avait raison: Pierre la fit espionner, non seulement par ses domestiques, mais aussi par deux agents de police qu’il attacha à ses pas et à ceux de sa tante. Tous les matins, ils arrivaient au magasin et racontaient au patron ce que sa maîtresse avait fait la veille et souvent ce qu’elle devait faire.
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* Ce fait est historique.

       Violetta se tenait sur ses gardes et jusqu’à présent les deux agents n’avaient eu que des choses insignifiantes à rapporter. Aspasie avait été si rusée qu’elle avait réussi à faire entrer Louis plusieurs fois sous un déguisement de femme qui avait à peine été remarqué. 
      Mais un jour (il y avait déjà deux semaines que Louis était revenu à la Nouvelle-Orléans) l’agent se présenta au magasin et avertit Pierre que la veille la tante Aspasie s’était rendue à l’Hôtel des Planteurs et avait demandé au commis si M. Pain était là. 
      —Je l’avais reconnue, dit l’agent, et j’entrai à l’hôtel derrière elle. Je n’eus qu’à montrer mon signe au commis pour avoir carte blanche et je me mis à suivre la vieille sorcière avec l’air fatigué d’un homme qui rentre chez lui après une nuit de débauche. 
      M. Pain a sa chambre au numéro 8: le numéro 9 était ouvert. Ce n’était pas la première fois que mon devoir m’appelait à cet hôtel où je suis fort connu. J’y ai déjà fait plusieurs arrestations et je savais que les cloisons mal jointes permettaient facilement de voir ce qui se passait d’une chambre à l’autre. Je me glissai donc dans le numéro 9 et collai mon œil à la cloison. Tout d’abord j’aperçus M. Pain dans son lit, et vrai… si ce n’avait pas été pour sa petite moustache noire, je l’aurais pris pour une femme tant ses traits étaient frais et délicats. 
      —Dépêchez-vous, dit Pierre avec impatience; voyez comme les commis nous regardent. 
      En effet, les employés, et Georges principalement, regardaient de tous leurs yeux et essayaient d’entendre de toutes leurs oreilles. 
      —J’ai bientôt fini, continua l’agent en tirant un carnet de sa poche. De crainte d’oublier quelque chose de la conversation qui avait lieu à tout au plus dix pas de moi, j’ai tout écrit: d’abord la vieille s’approcha du lit et dit au jeune monsieur: 
      —M. Louis, La Miette m’envoie vous dire que l’orang-outang sera à la maison ce soir et qu’il ne faut pas venir… mais que demain, mardi, le vieux macaque ira voir sa guenon et ses petits macaques et qu’alors vous pourrez venir. 
      Ah! man Pasie! comme Pierre vous aurait tordu le cou avec plaisir en cet instant; mais, excepté une pâleur cadavéreuse, aucun signe de sa terrible colère ne se montrait au dehors. 
      —Continuez, dit-il à l’agent. 
      Celui-ci se mit à feuilleter son carnet. 
      —Alors, dit-il, le jeune homme tira son portefeuille de dessous son traversin, donna une poignée d’argent à la vieille sorcière et lui dit: 
      —Dites à votre nièce qu’elle peut être certaine que je viendrai. Plutôt la mort que de manquer à ce rendez-vous! 
      —Est-ce tout? demanda Pierre. 
      —C’est tout, monsieur. 
      Saulvé lui présenta un billet de banque et se remit à l’ouvrage comme si rien d’important n’avait eu lieu. 
      Hélas! hélas! lorsque vint le lendemain, Louis, comme il l’avait promis, fut fidèle au rendez-vous et, après avoir soupé en tête-à-tête avec Violetta dans le petit boudoir vert, l’avait suivie dans sa chambre qui, comme nous le savons, faisait face à la rue. 
      Les deux amants, sans soupçon du danger qui les menaçait, plus amoureux que jamais, s’enivraient d’amour et de volupté, lorsqu’un coup sec retentit à la porte de la chambre et la voix de Pierre, s’élevant dans le silence de la nuit, ordonna à Miette d’ouvrir cette porte. Ni Louis ni Violetta n’avaient entendu les pas dans l’escalier. Souvenons-nous bien que la chambre de La Miette était située au premier étage et que seize ou dix-huit pieds la séparaient de la rue. 
      En entendant la voix de son maître, la jeune fille, folle d’épouvante, se mit à courir autour de l’appartement pour chercher une issue pendant que le jeune homme, de son côté, cherchait à se sauver. Enfin, ne voyant aucun moyen de la faire évader, elle le poussa sur le balcon en disant: 
      —Pars, Louis… trouve le moyen de quitter la maison, car, s’il te trouve ici, il me tuera! 
      Et, laissant retomber le rideau sur la porte par laquelle son amant venait de sortir, elle alla ouvrir l’autre à Pierre. La fureur de celui-ci s’exhalait en cris de rage et en menaces de mort. 
      De l’endroit où il était, Louis pouvait le voir et comprenait l’épouvante que devait éprouver cette faible enfant en présence de ce furieux, de cet être défiguré par la rage et dont la main crispée la menaçait du pistolet levé sur elle. Au moindre mouvement, Louis serait accouru à son secours, mais il jugea plus prudent d’attendre. 
      Appuyée au lit, Violetta, presque sans connaissance, regardait Pierre chercher Louis sous le lit, derrière les meubles, dans le cabinet de toilette, partout enfin. Lorsqu’il eut terminé cette recherche infructueuse, il marcha droit au balcon. Louis le vit venir et se dit que, s’il restait là, Violetta était perdue. Entraîné par sa chevalerie habituelle, par l’amour qu’il portait à cette femme, il s’élança dans la rue.* 
      Pour achever ce récit, je reprends le journal de ma grand’mère: 
      "Quelques minutes plus tard, une patrouille le ramassait, masse informe et saignante, et ne sachant point qui il était, le transporta à l’hôpital. Lorsqu’il revint à lui, il fit prévenir plusieurs de ses amis et les pria d’envoyer chercher sa femme et son frère. Ce fut mon mari qui accompagna Marianne, et il me fit bien pleurer en me racontant les derniers moments de celui qui trop tard, malheureusement, reconnut son erreur et demanda en pleurant pardon à celle qui n’avait pour lui qu’indulgence et tendresse. Louis mourut et le même jour où son corps fut transporté au cimetière de la paroisse St. Jean-Baptiste, Violetta (bien certainement, par l’ordre de Pierre Saulvé) donnait une des plus belles fêtes de la saison. 
      "Grâce à l’un de ces amis dévoués qui pensent à tout, qui n’oublient jamais rien, les journaux ne publièrent point l’horrible catastrophe qui venait de porter la désolation et le deuil dans une des familles les plus considérées de la Louisiane. Cet ami alla lui-même rendre visite au Courrier de la Louisiane et à la Gazette de la Nouvelle-Orléans et demanda le silence au nom de cette pauvre jeune femme frappée d’une manière aussi épouvantable et de cette honorable famille qui, pour aucun prix, n’aurait consenti à voir le nom de l’un des siens déshonoré au contact du nom maudit de Violetta la quarteronne." 
      Encore une fois, je remets dans le sanctuaire où sa main l’a placé le cahier des souvenirs de ma grand’mère et je retourne à mon récit. 
      Tout se sait en ce monde: si les journaux eurent la délicatesse de se taire, ceux qui avaient ramassé le corps du blessé, comme ceux qui l’avaient vu ramasser, parlèrent, et, sans le nommer hautement, on se répéta de l’un à l’autre qu’un homme mutilé, écrasé par une chute, avait été trouvé sous le balcon de Violetta la quarteronne, et si la fête
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* Ce fait est historique.

 qu’elle donna le même soir éloigna les soupçons conçus par quelques personnes, pour beaucoup d’autres La Miette demeura une criminelle, digne du plus affreux des supplices; et si seulement une voix s’était hautement élevée contre elle, il eut été difficile de l’arracher à une vengeance sommaire et d’empêcher sa maison d’être livrée au pillage. 
      Quel effet la mort héroïque de Louis Pain eut-elle sur Pierre Saulvé? Il n’exprima jamais son opinion à ce sujet, mais bien certainement le remords, comme un ver rongeur, resta au fond de son cœur. Certes, il ne porta aucune croyance aux serments de Violetta, qui jurait, par tous les saints du paradis, que jamais aucun homme, excepté Pierre, n’avait mis les pieds dans sa chambre. Et toute dégradée, toute réellement méchante que fût la jeune fille, il est à supposer que, dans la solitude de cette chambre, elle versa plus d’une larme sur celui qui avait si héroïquement sacrifié sa vie pour sauver la sienne. 
      La mort de Louis Pain fut un nouveau sujet d’inimitié entre Pierre et son futur gendre: ce dernier connaissait Louis. La veille de la mort terrible du jeune homme, il avait passé la soirée et même la nuit avec lui: ils avaient été ensemble au théâtre et Georges avait amené son ami dans sa modeste chambre de garçon, et lui avait, pour le reste de la nuit, offert la moitié de son lit. Comme Georges avait admiré cette nature si noble, si généreuse et surtout si chevaleresque, cette gaîté charmante qui rendait Louis le favori de tous ceux qui le connaissaient! Et lorsqu’il avait appris sa mort après avoir été le visiter à l’hôpital où on l’avait transporté, Georges ne put s’empêcher de maudire à haute voix ceux qu’il considérait comme les assassins de son ami: Pierre Saulvé et Violetta la quarteronne. 
      Si jusque-là Georges avait éprouvé un profond mépris pour Pierre, à cause de son ignoble conduite et des mensonges qu’il proférait à toute minute, ce mépris devint si violent qu’en différentes occasions il fut prêt à l’exprimer ouvertement et ne put le cacher à Pierre qui, de son côté, traitait Georges en ennemi, ne se contenant qu’aux Magnolias, où le jeune homme s’arrangeait maintenant à ne venir que pendant l’absence du maître. Ah! si ce n’eût été la douce image de Marie qui s’élevait comme un ange de paix et d’amour entre ces deux hommes, il y a longtemps que ces sentiments de haine et de mépris qu’ils tenaient cachés au fond de leurs cœurs seraient montés à la surface et auraient amené de terribles conséquences. 
      Il est une chose qu’il nous faut remarquer: c’est que, depuis la mort de son fils, un grand changement s’opérait graduellement en Pierre Saulvé. Violetta, qui s’était vraiment crue abandonnée pendant les deux semaines qui suivirent la mort de Henri, avait cependant trouvé le moyen de reprendre son empire sur son amant et à le ramener en triomphe aux Violettes; mais après avoir cédé à l’entraînement du moment, à la force de l’habitude, Pierre s’aperçut que son cœur se détachait de plus en plus de cette fille dont aujourd’hui il voyait nettement le caractère infâme, de cette fille qui n’avait plus le pouvoir de le tromper. Le désenchantement avait enfin pris la place de l’aveuglement et il se sentait de plus en plus dégoûté des vices ignobles et de la vulgarité de manières et de paroles de cette petite créature qu’il admirait tant autrefois. Il la comparait dans son cœur à sa douce compagne, aux manières si distinguées, au parler si doux, si pur, et un profond soupir s’échappait de sa poitrine. 
      La mort de Louis Pain fut le dernier coup porté à sa passion insensée; il accusait Violetta de cet assassinat dont il rougissait dans son âme, et Pierre se promit de profiter de la première occasion qui se présenterait pour se débarrasser à jamais de ce petit démon qui s’appelait Violetta la quarteronne. 
      On s’occupait beaucoup en ce moment de la rupture qui venait d’avoir lieu entre le juge Alfred D….. et sa maîtresse Octavia la quarteronne. Les journaux étaient remplis de louanges accordées au jeune juge, et ses amis le félicitaient hautement sur le courage et la raison qu’il avait montrés dans cette occasion. 
      Pierre Saulvé enviait le sort d’Alfred D…. et s’avouait qu’il donnerait tout au monde pour être aussi débarrassé de ce démon qui flétrissait sa vie et se dressait entre lui et le bonheur. 


CHAPITRE XXII.

      Un journal, trouvé plus tard dans le bureau de Pierre, décrivait ses remords et toutes les impressions de son âme. Voici ce qui m’a été montré il y a environ une vingtaine d’années, par Rosa Saulvé, qui s’appelait alors Mme Léon Forstall: 
      "C’est inutile, je ne puis plus me faire illusion… Aujourd’hui, le vrai bonheur, pour moi, n’existe au’aux Magnolias, près de ma femme et de mes enfants. Comme je les aime, mon Dieu! mille fois plus qu’autrefois. Comme Hermine est belle dans ce calme touchant, cette pure modestie qui en font un ange à mes yeux… tandis que cette autre… (Ah! je ne puis mettre son nom ici à côté de celui de ma sainte!) n’est qu’un démon, une misérable, dont la vue seule me soulève le cœur. Quelle étrange folie m’a poussé vers elle? Je me le demande à toute heure du jour, et, à toute heure du jour, je n’ai qu’un rêve: me débarrasser de cette maudite. 
      "Chose étrange! Lorsqu’auprès du lit de mon enfant mourant je jurai de ne jamais la revoir, je me demandai avec terreur comment je tiendrais ce serment… même à côté de ma douce Hermine, la pensée de cette autre me tourmentait: j’étais si malheureux loin d’elle! Sa vue, le son de sa voix semblaient nécessaires à mon existence… Et aujourd’hui? Ah! aujourd’hui, je compte les heures qui me séparent de celle qui doit me ramener aux Magnolias; et, lorsque ma voiture pénètre dans la cour, un soupir de soulagement s’échappe de ma poitrine, car je sais qu’Hermine et mes filles m’attendent là. 
      "Quel singulier changement s’est opéré en Georges! Sa présence est pour moi l’épée de Damoclès: il connaît tous mes secrets et d’un moment à l’autre peut les révéler… et comme il trouve moyen de me témoigner son mépris! Oh! par amour pour ma fille, je courbe la tête: pourtant…" 
      La page s’arrêtait là. Quoiqu’en apparence l’esclave de Violetta, Pierre veillait continuellement au bien-être et au confort des chères recluses des Magnolias qui, elles, n’avaient pas assez de prières pour remercier Dieu du bonheur qu’il leur avait envoyé. Bien certainement, si quelqu’un était venu raconter à Hermine la conduite de son mari, bien certainement, elle aurait refusé d’y croire. 
      On eut dit que Violetta se doutait que son empire tirait à sa fin: elle devenait tous les jours plus exigeante, plus extravagante et avait les plus singuliers caprices qui se pussent imaginer. Souvent Pierre s’était vu forcé de lui refuser les présents coûteux auxquels elle donnait le nom de bagatelles. Les domestiques racontaient que bien souvent, maintenant, de terribles querelles avaient lieu aux Violettes et que, plus d’une fois, les cris, les injures et les trépignements de pieds avaient pris la place des rires et des chants joyeux entre les murs parfumés du petit boudoir vert. En quatre années Violetta avait eu trois équipages et il y avait à peine un mois que sa dernière voiture avait été achetée lorsqu’un jour elle entendit Octavia parler des petites voitures anglaises qui en cet instant faisaient fureur à Londres; on les appelait des paniers (baskets) et les dames anglaises les conduisaient elles-mêmes. 
      —Quelle sensation un pareil équipage ferait à la Nouvelle-Orléans! ajouta Octavia; j’en aurais rapporté un lorsque je suis revenue, mais j’ai peur de conduire deux chevaux. 
      Dès ce moment Pierre n’eut ni paix ni trêve: à tout prix La Miette voulait une de ces charmantes petites voitures dont lui avait parlé son amie et qu’elle se faisait une fête de pouvoir conduire elle-même. Il se vit forcé d’écrire à Londres et de faire demander non seulement la voiture mais les petits chevaux écossais qui, habituellement, leur servent d’attelage. Tout cela coûta les yeux de la tête, mais la petite quarteronne se trouva suprêmement heureuse de pouvoir se donner en spectacle aux badauds de la Nouvelle-Orléans, qui ouvraient de grands yeux en la voyant traverser les rues de la ville de toute la vitesse de ses ponies, qu’elle conduisait, il faut bien l’avouer, avec une grâce et une hardiesse inimitables. 
      Ce fut à cette époque qu’un singulier caprice s’empara de la jeune folle; elle prétendit avoir appris la mort de l’un de ses cousins qu’elle n’avait jamais vu et déclara qu’elle voulait porter son deuil. Quelle était la raison de cette nouvelle extravagance? Etait-ce un besoin de changement? était-ce parce qu’on lui avait dit que le noir la rendait plus jolie encore? ou plutôt, mystère étrange d’un cœur de femme: n’était-ce pas un tribut de respect et de tendresse qu’elle cherchait à payer secrètement à la mémoire de Louis Pain? Qui peut le dire? Mais avec ces idées de deuil dans sa petite tête, Violetta se rendit au magasin et demanda à voir ce qu’il y avait de mieux en fait d’étoffes noires. 
      Or, la veille, il était arrivé un envoi de Paris directement et Pierre lui-même avait aidé à en faire le déballage. Dans cet envoi se trouvaient d’admirables étoffes, et, comme c’était l’usage alors, et comme ce l’est encore aujourd’hui, je crois, les marchands français coupaient ces étoffes en ce qu’ils appelaient un patron, c’est-à-dire juste ce qu’il fallait pour faire une robe. Ce patron était enfermé dans un large carton qui contenait en même temps les garnitures nécessaires à la confection de ces robes. Quoiqu’il y eût déjà neuf mois d’écoulés depuis la mort de Henri, les recluses des Magnolias portaient toujours le grand deuil et n’y avaient encore introduit aucune altération; mais si Pierre savait qu’Hermine serait inflexible et ne consentirait même pas à porter un bout de dentelle autour de son cou, il se disait que Marie était trop jeune pour passer dans le deuil les plus belles années de sa vie et il espérait obtenir d’elle d’échanger bientôt la laine contre la soie. Pierre se connaissait en riches étoffes et il suivait d’un œil satisfait le déballage qui se faisait à côté de lui et auquel il mettait la main de temps à autre. 
      Après avoir ouvert tous les cartons et en avoir examiné les contenus avec une scrupuleuse attention, il choisit deux robes, certainement les plus belles qu’il y eût dans le lot, composé de douze cartons, qui eux-mêmes étaient enfermés dans une grande malle sur laquelle était écrit ce mot en grandes lettres: DEUIL. C’est assez vous dire que ces robes étaient pour sa femme et pour sa fille. Pierre avait oublié les projets de deuil de La Miette. 
      Le premier carton contenait vingt aunes d’une soie noire et moirée. Cette étoffe était vraiment une grande nouveauté pour la Nouvelle-Orléans et était si épaisse qu’il était à présumer qu’elle se tiendrait debout dès qu’elle serait métamorphosée en robe. Les garnitures destinées à cette riche toilette étaient de magnifiques dentelles noires et un pardessus en velours noir richement brodée de soie floche. Ce pardessus ressemblait à ce qui s’appelle aujourd’hui une polonaise ou double jupe. Pierre mit de côté la boîte que Georges venait de marquer deux cents piastres et ouvrit un second carton; un troisième, un quatrième, un cinquième mêmes furent examinés, et ce ne fut qu’au sixième que Pierre s’arrêta. Il se disait qu’il ne pouvait jamais être trop difficile lorsqu’il s’agissait d’Hermine. Son choix se fixa sur une robe de cachemire, au mœlleux de la soie et tout aussi coûteuse que celle qu’il avait choisie pour Marie; les garnitures étaient faites de crêpe auquel se mêlaient des baudets de jais artistement travaillées. A cette époque reculée, ces sortes de broderies étaient à peu près inconnues à la Nouvelle-Orléans. Beaucoup des commis les voyaient pour la première fois et ne pouvaient s’empêcher d’exprimer hautement leur admiration, et tous d’une seule voix déclaraient que ces deux robes étaient certainement les plus belles et les plus riches du lot. 
      —Georges, dit Pierre, mettez ces deux boîtes de côté et envoyez-les aux Magnolias par le petit wagon qui sera ici vers quatre heures. 
      Pierre aurait, bien certainement, préféré porter ces boîtes lui-même, mais ce jour-là il était venu en ville en cabriolet, et comme il avait amené ses petites filles, le matin, à leur pension, il se dit qu’il faudrait les ramener et qu’il n’y aurait pas de place dans la voiture pour les boîtes. Mais tous les jours, un léger wagon se rendait à la ville pour y chercher, l’hiver, les huîtres, le gibier et tout ce que le marché offrait de meilleur; l’été, la glace, les légumes, les fruits, enfin tout ce qui pouvait ajouter au bien-être des chères recluses des Magnolias. Et c’était par ce wagon que Pierre avait recommandé à Georges d’envoyer les boîtes. Il avait promis à Hermine d’être de retour de bonne heure: c’était le jour de naissance de leur petite Louise; un gros gâteau avait été préparé pour la circonstance et papa avait promis à la petite gâtée une énorme poupée qui pouvait fermer les yeux et une immense boîte de bonbons. Donc, pour avoir le temps de faire ses achats et pour pouvoir se rendre de bonne heure chez lui, Pierre avait quitté le magasin à une heure. 
      A une heure et demie, le panier de Mlle Violetta s’arrêtait en face du magasin et un groom gros comme le poing, tout habillé d’un costume fantastique de velours vert brodé d’or, sautait du siège qu’il occupait derrière la petite voiture et se tenait debout à la tête des chevaux, guère plus gros que deux chiens de Terre-Neuve. Et La Miette, vêtue d’un véritable deuil d’épouse éplorée, d’une robe de laine sans garnitures, d’un col de crêpe, noir comme le reste de l’habillement, ayant, au-dessus de son chapeau de laine, un long voile de crêpe qui enveloppait entièrement sa taille d’enfant, tenant à sa main, gantée de noir, un mouchoir de artisteà la large bordure noire, entra au magasin en faisant, comme d’habitude, un fracas de tous les diables. 
      —Où est Pierre? demanda-t-elle au premier commis qui s’avança. 
      —M. Saulvé n’est pas ici, répondit le jeune homme.
      —Et où est-il? 
      —D’après les ordres qu’il a donnés, je suppose qu’il est retourné chez lui. 
      —Vous êtes un imbécile! s’écria-t-elle en furie; allez-vous-en… et… envoyez-moi Armand. 
      Armand était le commis qui avait l’habitude de servir La Miette pendant les absences du patron et on le soupçonnait d’être payé par Pierre pour surveiller la conduite de Mlle Violetta pendant ses séances au magasin. D’autres disaient tout autrement, et assuraient que maître Armand qui était fort beau garçon, n’était nullement étranger aux orgies du boudoir vert. Quant à nous, nous croyons qu’il y avait du vrai dans les deux suppositions. 
      —Armand, dit-elle avec cette familiarité choquante qu’elle employait toujours dans ses rapports avec les individus du sexe masculin, Armand, mon vieux, je suis en deuil, vous le voyez, qu’avez-vous de beau à m’offrir? 
      —Cela arrive à propos, répondit le jeune homme, pas plus tard qu’hier nous avons reçu de Paris un lot de robes de deuil de toute beauté. 
      —Ah! ah! tant mieux! dit-elle; montrez-moi cela, au plus vite, mon garçon. 
      Le jeune commis s’empressa d’obéir et, en quatre fois différentes, porta les douze cartons qui avaient été reçus la veille. Il est inutile de dire que Georges n’avait pas eu le temps de mettre à part les deux robes choisies par le patron: parmi les quatre que La Miette mit de côté, se trouvèrent justement celles destinées à Mme et Mlle Saulvé. La jeune quarteronne, après s’être extasiée sur leur beauté, ordonna à Armand de les envelopper et de les porter à sa voiture. 
      Mais Georges s’aperçut immédiatement de l’erreur du jeune commis et, du coin de l’œil, s’amusa à suivre tous les mouvements de la petite quarteronne. Lorsqu’il l’entendit ordonner à Armand d’envelopper les deux boîtes, il s’avança rapidement vers le comptoir près duquel elle se tenait et enleva des mains d’Armand les deux cartons qui lui avaient été confiés une demi-heure auparavant; et, avant que Violetta eût eu le temps de revenir de sa surprise, il s’inclina froidement devant elle en disant: 
      —Pardon, mademoiselle, mais ces deux robes sont vendues. 
      L’injure monta aux lèvres de la jeune fille, mais elle se retint. Nous connaissons son faible pour Georges, et depuis la mort de Louis celui que, dans le fond de son cœur, elle lui avait choisi pour successeur, n’était autre que ce petit Georges Ormsby dont une des principales séductions était d’être le fiancé de Marie Saulvé. Et voilà que, tout à coup, lui qui ne lui parle jamais l’insulte grossièrement en lui enlevant les deux robes qu’elle vient de choisir. 
      —Ah! je me plaindrai à Pierre, se dit-elle, et il faudra bien qu’il me les rende. 
      De toutes les riches étoffes enfermées dans le magasin de son amant, les seules qui la tentaient maintenant étaient celles que venait de lui enlever Georges. 
      —Il me semble, M. Georges, dit-elle avec un peu de hauteur, il me semble que vous abusez étrangement de votre autorité en m’enlevant les étoffes que je viens de choisir. 
      —Je n’ai fait qu’obéir aux ordres du patron, mademoiselle, répondit Georges. C’est lui qui a mis ces robes de côté pour sa femme et sa fille et il m’a ordonné de les expédier immédiatement aux Magnolias. J’aperçois à la porte le wagon qui doit s’en charger, veuillez donc m’excuser, mademoiselle. 
      Et chargeant les deux boîtes sur son bras gauche, Georges passa en s’inclinant légèrement devant La Miette et alla déposer son fardeau dans le petit wagon arrêté devant la porte. 


CHAPITRE XXIII.

      Oh! si c’eût été Armand ou un des autres commis, quelle belle scène eût eu lieu ce jour-là au magasin de Pierre Saulvé! Avant de se laisser enlever ces deux robes, Violetta les aurait mises en pièces, les aurait foulées aux pied. Elle aurait craché à la figure de l’audacieux qui aurait ose la braver ainsi. Mais Georges, c’était autre chose. Plus elle s’apercevait du mépris, de la répulsion qu’elle inspirait au jeune homme, plus elle se sentait attirée vers lui. Elle découvrait, en le regardant, mille grâces ignorées jusque-là. Elle admirait son indépendance de caractère, même le peu de sympathie qu’il lui témoignait ouvertement, et plus Georges lui montrait d’aversion, plus il excitait ses désirs libertins. De plus, il était le fiancé de Marie, de Marie qui avait osé venir la braver jusque chez elle; de Marie qu’elle détestait parce qu’elle était pure et angélique; de Marie enfin, qui, dans deux mois, devait s’appeler Mme Georges Ormsby. 
      Et la misérable se disait: 
      —Ils ne sont pas encore mariés et rien ne me coûtera pour me faire aimer de Georges… pour l’arracher à cette froide créature qui ne se doute même pas de ce que c’est que l’amour. 
      Et elle se disait encore combien elle serait heureuse d’exciter la jalousie de Pierre, elle sentait que son pouvoir diminuait chaque jour et c’était par la jalousie qu’elle cherchait à le recouvrer. Elle connaissait bien le cœur de cet homme qu’elle avait su attacher à son char! Elle devinait bien qu’il serait tout disposé à se séparer d’elle, à la sacrifier à Hermine, mais l’abandonner à un autre, surtout à Georges, ah! c’était autre chose. 
      Et ces réflexions se succédaient dans la jolie tête de Violetta la quarteronne et elle souriait en se disant: 
      —Il y viendra… je le jure! 
      Après avoir emporté les robes, Georges, nécessairement, avait tourné le dos à la petite mécontente et s’il ne vit pas le joli petit doigt qui le menaçait, il entendit ces mots articulés à voix basse: 
      —Il me le paiera! 
      Ce fut une belle scène qui eut lieu le lendemain aux Violettes, lorsque Pierre s’y présenta. La Miette se plaignit amèrement de Georges qui lui avait manqué de respect en lui enlevant les deux robes qu’elle avait choisies. 
      —Il a obéi à mes ordres, répondit sèchement Pierre. 
      —Oui, s’écria-t-elle, je sais tout: c’est pour ta guenon de femme et pour ta fille qui ressemble à un bâton habillé que tu as choisi ces deux robes… mais prends garde à toi, Pierre! 
      Toute insolente, toute hardie que fût Violetta, elle regretta ses paroles quand elle vit la rage qu’elle avait excitée en osant s’attaquer à la femme et à la fille de son amant. 
      Pierre devint livide et, saisissant le poignet de la jeune quarteronne, il la tourna bien en face de lui, et, le sourcil froncé, l’œil en feu, il s’écria: 
      —Misérable! je te défends de prononcer ces noms, toi, l’infâme dévergondée, la traînée des rues, la libertine de bas étage! toi, Violetta la quarteronne, oser salir, en les prononçant, ces noms de saintes! Ah! prends garde à toi, Violetta! ne vas trop loin, autrement je te fais jeter à la porte comme une vile mendiante que tu es! 
      Nous devons bien supposer que La Miette riposta à un tel discours en véritable poissarde, et on dit que pendant plusieurs jours le visage de Pierre Saulvé porta la trace de profondes égratignures, dues aux ongles rosés de Violetta la quarteronne. 
      Malgré la faiblesse qu’il conservait pour sa maîtresse, Pierre, tout en cédant encore à beaucoup de ses caprices, trouvait moyen aujourd’hui de mettre un frein à son extravagance et se promettait bien de ne jamais lui permettre de toucher au capital de sa fortune, qui appartenait aux chères recluses des Magnolias. Violetta s’apercevait du changement de son amant, mais confiante en son empire sur lui, sachant comme il était jaloux, elle haussait les épaules et s’amusait à exciter sa jalousie. Souvent, en sa présence, elle avait parlé de l’admiration que lui inspirait Georges Ormsby. 
      —Oui, avait-elle dit, sa taille est si gracieuse, si élégante! J’aime les hommes grands et élancés. 
      Notez que Pierre était très gros. 
      —Et ses yeux sont si intelligents! reprenait-elle; son sourire si doux! que ses dents paraissent blanches sous sa petite moustache noire! Oh! il est vraiment charmant! 
      Et voyant le sourcil froncé de Pierre, elle avait achevé son colloque en le priant de lui permettre d’inviter Georges à une grande soirée qu’elle devait donner dans quelques jours. 
      —Fais ce que tu voudras, avait répondu Pierre; mais parions qu’il ne viendra pas. 
      Et en effet, malgré l’invitation imprimée sur papier satiné, Georges ne parut point aux Violettes. 
      La Miette ne se découragea pas et emprunta la main d’Octavia pour écrire au jeune homme et pour l’inviter à un souper qui devait avoir lieu le lendemain. 
      Comme la première fois, Georges ne prêta aucune attention à cette seconde invitation qu’il jeta avec mépris loin de lui. Mais Armand avait tout vu, il ramassa la petite lettre parfumée et la porta au patron. 
      Pierre ne savait rien du souper du lendemain; aussi, n’étonna-t-il pas médiocrement Mlle Miette en arrivant tout à coup au milieu de la grande compagnie assemblée dans le boudoir vert et attendant le souper promis. Pour la première fois qu’elle l’invitait, Violetta n’avait pas voulu intimider Georges en l’attirant dans un tête-à tête qu’il aurait peut-être appelé un guet-apens. Du reste, elle agissait toujours ainsi, cette petite coquette: elle invitait celui qui lui plaisait à un souper ordinaire qu’elle avait bien soin de donner pendant les absences de Pierre; et là, elle enivrait sa victime d’amour et de vin; et, au milieu des fumées du champagne et de la volupté, c’était le nouvel amant lui-même qui demandait un rendez-vous qu’elle avait grand soin d’accorder. Ah! cette fille, qui avait à peine achevé sa vingt-et-unième année, aurait pu donner bien des points à Messaline elle-même. 
      Ne croyons point cependant que Georges fût aussi froid, aussi insensible qu’il en avait l’air. Il était homme, après tout, et d’un âge où les avances de la beauté son difficiles à repousser. Elevée par une mère pieuse qui ne lui parlait que du ciel, refusant de lever à ses yeux un petit coin du voile qui lui cachait l’enfer, c’est-à-dire les vices du monde, le jeune homme était arrivé à la Nouvelle-Orléans aussi ignorant du mal qu’un enfant de dix ans. Presqu’à son arrivée, il avait rencontré Marie Saulvé, et ce n’était pas elle, la pure et douce enfant, qui pouvait lui faire soupçonner le mal. La conduite de Pierre fut le premier coup porté à l’innocence de Georges, et, en face de cette conduite, tout ce qu’il y avait d’honnête dans l’âme du jeune homme se révolta, et, dès ce moment, un terrible antagonisme naquit entre ces deux hommes qui, jusque-là, s’étaient aimés d’une profonde amitié. 
      Bientôt Georges vit Violetta et il ne put s’empêcher d’être frappé de son éblouissante beauté. En différentes circonstances, il lui témoigna ouvertement son mépris et sa répulsion. Ce fut à cette époque que Georges rencontra Louis Pain et, quoiqu’il y eût entre eux une assez grande différence d’âge, ils avaient passé plusieurs années ensemble au même collège et il ne prit pas grand temps à leur ancienne amitié pour se renouveler. Nous le savons, Louis était loin d’être un saint, et il avait un grand faible pour les quarteronnes et leurs petits soupers, et ceci même avant d’avoir rencontré Violetta. 
      Il entra un soir au magasin au moment où on allait fermer, et, entraînant Georges, lui remit une invitation qu’il avait obtenue pour lui, à un petit souper qui devait avoir lieu même soir, non chez Violetta, mais chez une femme tout aussi belle qu’elle, chez Althéa la quarteronne. 
      Dans l’histoire de Gina la quarteronne, je présenterai Althéa au lecteur; disons seulement qu’elle, comme Dahlia, était en tout différente des autres quarteronnes, et ses petits soupers, fort rares du reste, n’étaient en rien semblables à ceux de Violetta. 
      Souvenons-nous bien que, hors des Magnolias, Georges ne visitait aucune maison de la Nouvelle-Orléans; aussi en mettant le pied dans les salons d’Althéa il fut réellement ébloui. C’était pour lui un chapitre des mille et une nuits, prenant un corps devant ses regards étonnés. 
      Toutes les quarteronnes n’étaient pas libertines et vulgaires comme Violetta, mais en même temps bien peu étaient belles comme elle. Althéa, comme sa sœur Adoréah, pouvait cependant lui disputer la pomme. Maîtresse de l’un des peintres en renom de la Nouvelle-Orléans, qui était en même temps poète et musicienne, Althéa n’invitait chez elle que l’élite de la société. Jamais Violetta ne paraissait à ces fêtes, où elle se serait ennuyée du reste. Tout s’y passait avec la plus grande décence et aux plaisirs qu’elle offrait à ses hôtes avec sa grâce habituelle, Althéa ajoutait toujours une lecture amusante, faite par un des poètes de l’époque, ou quelqu’autre récréation aussi charmante qu’instructive. 
      On dansait chez Althéa, on y faisait de la musique; la jeune femme, aussi bien que sa sœur, était musicienne accomplie et leurs voix avaient la réputation, bien méritée, d’être les plus belles de la Nouvelle-Orléans. 
      La maison d’Althéa était la seule où l’on rencontrât Valery et Dahlia; en revanche, comme je l’ai dit, Mlle Violetta n’y était point reçue et ne se cachait pas pour dire qu’elle n’avait aucun usage de ce tas de bégueules qui s’assemblaient chez la maîtresse du jeune peintre Horace Delmond pour lire des prières et chanter des cantiques. 
      Elle manqua étouffer de colère quand elle sut par Louis que Georges avait accepté l’invitation d’Althéa. 
      —Il me le paiera! répéta-t-elle pour la seconde fois. 
      Ce souper, où il avait suivi Louis, fut le premier pas du jeune homme dans ce demi-monde qu’il avait fui jusque-là et Louis n’eut aucune difficulté à l’entraîner le lendemain au bal du mercredi. 
      Georges se demandait ce qu’il ferait dans le cas où sa conduite serait rapportée à Marie. 
      —Si cela arrive, se répondit-il, je lui dirai la vérité et lui avouerai que la curiosité seule m’a entraîné dans cette société qui n’est certes pas aussi dangereuse qu’on me l’avait dépeinte. Et ma douce fiancée me pardonnera, j’en suis sûr. 
      Mais Georges changea d’avis au sujet de la sainteté de la compagnie où il se laissait entraîner par Louis en entrant avec lui dans la salle de bal de la rue Bourbon. 
      Aujourd’hui, Pierre allait rarement à ces bals, mais Violetta n’en manquait jamais un seul, et, pour celui dont nous parlons, elle avait jeté son deuil aux orties et apparaissait à Georges tout habillée de blanc et éblouissante de beauté et de diamants. 
      C’était la seule femme que Georges connaissait dans cette foule (ni Althéa, ni Dahlia ne mettaient jamais les pieds dans les bals du mercredi). Il se rapprocha d’elle, et, faut-il le dire, il ne fut pas longtemps à devenir l’esclave de cette beauté irrésistible. Certes, ce n’était pas de l’amour que Georges éprouvait: c’était une flamme voluptueuse qui pénétrait son cœur et, montant à son cerveau, lui donnait le désir d’enlever cette femme dans ses bras, de l’étouffer sous ses baisers et ses caresses et ensuite de la jeter avec horreur loin de lui. 
      Il se sentait honteux, et il se demandait en rougissant si c’était bien lui, le fiancé de Marie, qui se trouvait dans ce bal honteux et aux côtés de Violetta la quarteronne. Alors il se levait et essayait de fuir, mais le regard de la nouvelle Circé le rappelait et, triste, honteux, il venait reprendre sa place à ses côtés. De toutes ces femmes, si belles, si richement parées, Georges ne voyait que cette Miette qui l’ensorcelait et l’attirait malgré ses efforts de résistance. 
      Je l’ai dit, il y avait un singulier pouvoir de fascination dans cette petite créature. Le contact de sa main donnait le vertige, son regard avait le magnétisme de celui du serpent qui attire malgré lui le malheureux qui cherche à fuir. 
      Mieux que personne, Georges connaissait les vices, l’ignoble conduite de Violetta la quarteronne; il la méprisait du fond du cœur, et, malgré tout, lorsqu’il la regardait, il s’avouait vaincu. Elle savait si bien paraître modeste et charmante… elle pouvait, à volonté, métamorphoser son regard et son sourire, sa parole même… Elle eut pour sa victime des mots de reproche charmants, et elle les lui adressa au milieu d’un reel ou d’une contredanse. Elle parla avec des larmes dans les yeux de l’injustice qu’il lui avait faite en lui enlevant les deux robes noires; elle lui reprocha sa froideur, ses refus cruels aux diverses invitations qu’elle lui avait adressées plusieurs fois… Et, lorsqu’il l’entraînait haletante dans une valse rapide, lorsqu’il sentait son cœur palpiter sous sa main, dans un moment où elle élevait son regard humide et imprégné de volupté vers le sien, il l’enleva dans ses bras, la serra fortement sur sa poitrine et colla ses lèvres sur les siennes. Alors, d’un mouvement rapide, elle lui jeta ses deux bras autour du cou en disant: 
      —Ah! Georges! que je t’aime! 
      Cette scène avait été si rapide, si inattendue, que personne ne s’en aperçut; et du reste, dans cette salle où tout était permis, elle n’eut excité aucune surprise. 
      Mais, malgré cet amour qui venait de naître d’une manière si subite, bien des obstacles s’élevaient entre les deux nouveaux amants. Pierre d’abord: mais il n’était pas le plus dangereux. Louis était l’amant aimé de La Miette, le seul véritable amour qui brilla un moment sur la fange de sa vie. Elle aimait Pierre par habitude et parce que c’était de lui qu’elle recevait tout. Elle aimait Georges comme elle en avait aimé pour le moins une douzaine, par pur caprice, parce qu’il était beau garçon, parce qu’il lui avait, tout d’abord, témoigné une sorte d’aversion, et, plus encore, parce qu’il était le fiancé de Marie Saulvé. 
      Mais Louis? Ah! celui-là, elle l’aimait de toute la force de son âme, il avait été son premier, son seul amour, et il était destiné à devenir le dernier. Elle déclara donc à Georges qu’elle ne pouvait le recevoir de toute une semaine; elle ne lui dit point ses raisons, mais Louis lui avait promis de rester toute cette semaine près d’elle, et l’indigne créature se proposait de recevoir Georges aussitôt que Louis serait parti. Mais l’homme propose et Dieu dispose! et dans ce cas, de même que Dieu envoya autrefois les sauterelles aux Israélites, il envoya la fièvre typhoïde à Mlle Miette. Nous connaissons les résultats de cette fièvre.


Chapitres 24, 25, 26, & 27

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