LES

SAVANES

POÉSIES AMÉRICAINES

par

Adrien ***, [Rouquette]

de la Louisiane

Nous ne redirons pas ce que disait la haine,
Que toute la poésie est une chose vaine:
Chanter, c'est prier Dieu…
(A. Brizeux.)

PARIS.
JULES LABITTE, LIBRAIRE-EDITEUR,
Quai Voltaire, 5

NOUVELLE-ORLEANS.
ALFRED MORET, RUE ROYALE
1841


Préface

     Le plus grand nombre des États-Unis d'Amérique tient à l'Angleterre par le double lien de l'origine et de la langue; seule, la Louisiane tient à la France: elle lui doit son nom si doux, ses moeurs si patriarcales, et sa langue, appelée un jour à devenir la langue universelle, comme l'a prédit de Rivarol.
     D'illustres voyageurs étrangers ont traversé l'Atlantique pour venir visiter la terre de Colomb, la république à jamais glorieuse des temps modernes. Ils ont essayé de la décrire, de la faire connaître à la vieille Europe: ont-ils réussi? Non, ils ne l'ont pas décrite avec vérité: j'ose le dire, moi, avec toute la franchise d'un enfant des déserts.
     M. de Chateaubriand surtout, l'inconstant et rêveur René, a voulu toucher cette terre poétique, s'asseoir à l'ombre de ses forêts qui n'ont pas d'âge; il a voulu errer dans les vertes savanes qui bordent ses fleuves, descendre la Meschacébé dans la pirogue d'écorce, frapper à la cabane hospitalière du Chactas, et partager avec lui la tranche de bison qu'il donne avec joie, et la peau d'ours étendue par terre. —Il est si doux de dormir au désert, lorsqu'on revient des grandes villes d'Europe!. —Oh! sans doute, le jeune aventureux, dans ses courses à travers cette nature vierge et sauvage, a dû rencontrer plus d'une fois quelques sites monotones qui lui ont rappelé l'austère Armorique. —Mais M. de Chateaubriand était un étranger; son enfance s'était passée dans les bruyères de Combourg; il n'admirait pas, il ne décrivait pas avec un coeur américain. Cette nature âpre, sauvage, souvent monotone, toujours grandiose, elle ne parlait pas à son coeur comme une mère parle au coeur de son enfant; elle lui était inconnue, ses plus grandes beautés lui échappaient, et ses accents les plus pathétiques ne trouvaient point d'échos dans son âme exilée. On ne connaît, on ne peint très bien que son pays natal; le pays où l'on a vu fuir son enfance joyeuse, où l'on espère voir se coucher le soleil triste de sa vieillesse. Le berceau et la tombe, voilà le double culte de l'âme, les deux plus grandes sources d'inspiration vraies et profondes, capables d'exciter les plus vives sympathies. Que de regrets donnés à l'enfance, évanouie avec toutes ses fleurs, éteinte avec toutes ses étoiles de joie, d'innocence et d'amour! Que de réflexions graves, de pressentiments douloureux à l'idée de ces ombres, qui vont bientôt descendre sur nous; de cette nuit, qui va se faire autour de notre demeure silencieuse et solitaire!
     Pour peindre l'Amérique avec une touche de vérité, pour la peindre avec des couleurs brûlantes et locales, il fallait donc des enfants nés du sol; il fallait des Américains. Aussi avons-nous vu naître, grandir et se succéder, Brown, Cooper et Irving, Brown, le profond, le puissant et sombre créateur (d'après les Anglais mêmes) de Wieland, d'Edgar Huntly et Artur Mervyn, et peintre aussi exact que poétique de la riche et imposante nature américaine; Washington Irving, le gracieux et brillant écrivain, qui nous a donné de si fidèles et poétiques tableaux des régions lointaines de l"Occident (of the far west); de la vallée immense et fertile du Mississipi, où le miel et le lait coulent par ruisseaux, comme dans la Terre promise; Cooper enfin, le chantre national et immortel du Dernier des Mohicans, cette Iliade moderne.
     Mais à côté de ces prosateurs justement célèbres, nous avons aussi de grands poètes, ces esprits doués du coeur de la femme, comme l'a bien dit M. Fortoul dans sa thèse sur Virgile.
     A la vue de ces lacs, sans rivages visibles; de ces fleuves, sans sources connues; de ces forêts majestueuses, où l'imagination se perd dans la distance; de ces prairies illimitées, ondoyantes comme des mers; à la vue de tout ce globe, nouveau dans son aspect, mystérieux par son origine, peuplé de nombreuses tribus qui disparaissent chaque jour, et ne laissant pour histoire que des tombeaux, des tumuli, ces pyramides de l'Occident, vous le comprenez, des coeurs se sont émus, des imaginations se sont exaltées, un cri de réveil intellectuel a été entendu dans le désert; et la poésie a débordé, intarissable et pure, comme une source naturelle. —La voix tonnante du Niagara, qui tombe dans un abîme, le bruit de l'ouragan, qui courbe les pins gigantesques comme des roseaux, mille soupirs confondus, mille chants d'oiseaux, tout un orchestre d'harmonies ravissantes, tout, dans le Nouveau-Monde, appelait à la vie des poètes; et des poètes sont nés.—Écoutez cette voix tendre, mélancolique et religieuse, qui gémit comme la colombe dans la solitude; c'est la voix de Bryant, aussi pure que celle d'Hégésippe Moreau:

The Death of the Flowers.—Bryant

The melancholy days are come, the saddest of the year,
Of wailing winds, and naked woods, and meadows brown and sere.
Heap'd in the hollows of the grove, the wither'd leaves lie dead;
They rustle to the eddying gusts, and to the rabbits tread.
The robin and the wren are flown, and from the shrub the jay,
And from the wood-top calls the crow, through all the gloomy day.
Where are the flowers, the fair young flowers, that lately sprung and stood
In brighter light and softer airs, a beauteous sisterhood?
Alas! they are all in their graves, the gentle race of flowers
Are lying in their lowly beds, with the fair and good of ours.
The rain is falling where they lie; but the cold November rain
Calls not, from out the gloomy earth, the lovely ones again.

The wind-flower and the violet, they perish'd long ago,
And the wild-rose and the orchis died amid the summer glow;
But on the hill the golden-rod, and the aster in the wood,
And the yellow sun-flower by the brook in autumn beauty stood,
Till fell the frost from clear, clod heaven, as falls the plague on men,
And the brightness of their smile was gone from upland, glade and glen.

And now, when comes the calm, mild day, as still such days will come,
To call the squirrel and the bee from out their winter home,
When the sound of dropping nuts is heard, though all the trees are still,
And twinkle in the smoky light the waters of the rill,
The south wind searches for the flowers whose fragrance late he bore,
And sighs to find them in the wood and by the stream no more.

And then I think of one who in her youthful beauty died,
The fair, meek blossom that grew up and faded by my side:
In the cold moist earth we laid her when the forest cast the leaf,
And we wept that one so lovely should have a life so brief;
Yet not unmeet it was, that one, like that young friend of ours
So gentle and so beautiful, should perish with the flowers.

     Quelle est cette autre voix, inspirée comme celle d'un prophète ancien, qui éclate tout à coup pour chanter la plus grande merveille de l'Amérique, la chute prodigieuse du Niagara? C'est la voix de l'insoucieux Brainard, précoce dans sa renommée comme dans sa mort.

The Falls of Niagara.—Brainard

     The thoughts are strange that crowded into my brain,
While I look upward to thee. It would seem
As if God poured thee from his "hollow hand,"
And hung his bow upon thine awful front;
And spoke in that loud voice, which seemed to him,
Who dwelt in Patmos for his Savior's sake,
"The sound of many waters;" and had bade
Thy to chronicle the ages back,
And notch his cent'ries in the eternal rocks.

     Deep calleth unto deep. And what are we,
That hear the question of that voice sublime?
O, what are all the notes that ever rung
From war's vain trumpet, by thy thundering side!
Yea, what is all the riot man can make,
In his short life, to thy unceasing roar!
And yet, bold babbler, what art thou to Him,
Who drowned a world, and heaped the waters far
Above its loftiest mountains!—a light wave,
That breaks, and whispers of its Maker's might.

     Après celle-là, s'élève une autre, plus forte, plus haute; c'est la voix de l'inculte et sauvage Dana, L'apologiste sublime de l'immortalité de l'âme.
Immortality.—Dana.

     O, listen, man! A voice within us speaks that startling word,
"Man, thou shalt never die!" Celestial voices
Hymn it unto our souls: according harps,
By angel fingers touched when the mild stars
Of morning sang together, sound forth still
The song of our great immortality:
Thick clustering orbs, and this our fair domain,
The tall, dark mountains, and the deep-toned seas,
Join in this solemn. universal song.
O, listen, ye, our spirits; drink it in
From all the air! 'Tis in the gentle moonlight;
'Tis floating 'midst day's setting glories; Night,
Wrapped in her sable robe, with silent step
Comes to our bed, and breathes it in our ears:
Night, and the dawn, bright day, and thoughtful eve,
All time, all bounds, the limitless expanse,
As one vast mystic instrument, are touched
By an unseen, living Hand, and conscious chords
Quiver with joy in this great jubilee.
The dying hear it; and as sounds of earth
Grow dull and distant, wake their passing souls
To mingle in this heavenly harmony.

     Mais quelle voix faible et plaintive de jeune fille vient se marier à ces voix solennelles, et les adoucir comme une harmonie céleste? C'est celle de Lucretia Maria Davidson, cette frêle et sensitive créature, qui aimait tant la musique; et qui, à l'âge de quatorze ans, exprimait si poétiquement, et avec une si déchirante tristesse, sa crainte de devenir folle.

The Fear of Madness. —Lucretia Maria Davidson

There is something which I dread;
It is a dark, a fearful thing;
It steals along with withering tread,
Or sweeps on wild destruction's wing.

That thought comes o'or me in an hour
Of grief, or sickness, or sadness;
'Tis not the dread of death,—'tis more,—
it is the dread of madness.

Oh! may these throbbing pulses pause;
Forgetful of their feverish course;
May this hot brain, which, burning, glows
With all a fiery whirlpool's force,

Be cold, and motionless, and still,
A tenant of its lowly bed;
But let not dark delirium steal—
…………………………………..

     Après avoir fait connaître Bryant, Dana, Brainard et davidson, nous pourrions nommer encore Percival, Withier, Everett, Sigourney, Flint, Piermont, Wilcox, etc. Tous, ils sont religieux, et presque tous ils ont dans l'âme quelque chose de grave et d'élevé. Comment ne penserait-on pas à Dieu, comment ne rêverait pas l'infini, l'éternité, en présence d'une nature aussi magnifique?
     Mais une voix du Midi, une voix sympathique de la Louisiane, devait répondre à toutes ces voix fraternelles du Nord et de l'Orient. Et voilà que Bonfouca, entouré de ses forêts de pins et de magnolias, se glorifie aussi de son enfant, rêveur comme Virgile; insouciant comme les Chactas; tout à tour indifférent, croyant ou sceptique, comme tant de pauvres exilés sur cette terre. Il est né à l'ombre d'arbres chargés de fruits; il a dormi dans un hamac de lianes fleuries, suspendu aux rameaux flexibles du manglier; il a joué, il a grandi dans les forêts, sur le bord du lac, près des eaux du fleuve, qu'il devait chanter plus tard. Amant de la solitude, amant de la nature, il éprouve une joie ineffable à s'égarer dans la prairie, pour y cueillir des fleurs inconnues aux savants; à écouter le chant nocturne du wip-poor-will, qui lui rappelle la Philomèle des Géorgiques: Philomela sub umbrâ. Pour lui, voyager est un besoin; vivre, c'est courir, c'est changer de patrie. Son âme ardente, inquiète, altérée comme le cerf poursuivi, ou l'Arabe épuisé, soupire après une source qu'elle ne trouve pas dans le désert de la vie. Il a cru un moment que l'amour lui donnerait le bonheur; L'amour n'a été qu'une amertume de plus! Il l'a cherché dans les cités; les cités ont attristé son coeur! Comme René, il a été de monde en monde; et, après avoir parcouru des plages lointaines, il est revenu au sein de la famille, dans les bois de la patrie; et il a senti que là seul était le plus grand bonheur possible ici-bas. Eloigné des villes bruyantes et populeuses, il s'est écrié avec enthousiasme: O beata solitudo! ô sola beatitudo!— On divine aisément que je veux parler de l'auteur des Meschacebéennes, ces poésies ardentes et colorées comme des fleurs qui s'épanouissent au soleil des Antilles, ou comme le plumage des oiseaux du Mexique.

      Oh! j'irai, je veux voir
Sous le feu des cristaux nos vierges à l'oeil noir,
Radieuses Péris, toutes ces jeunes roses
Au souffle des printemps dans nos forêts écloses,
De notre ciel d'azur pléiade de beautés,
Ces anges qu'à genoux, poète, j'ai chantés!
J'irai, j'irai…. Mais non, habitant sybarite,
Sous l'arbre au long rideau qui m'évente et m'abrite,
Aux rives des bayous où croît le vert tala(1)
Je ne veux plus rêver d'idéale Atala;
Au pied des noirs volcans où bout la flamme esclave,
Je n'irai plus bâtir ma hutte sur la lave;
Loin des mers où le vent soulève chaque flot,
Je berce mon hamac, indolent matelot:
Après l'amour, après la jeunesse ravie,
Mon coeur désenchanté n'a plus foi dans la vie,
Ainsi qu'à l'Indien, il me faut le sommeil,
L'éternel farniente, le jour au jour pareil,
L'existence au désert, insoucieuse et douce,
Paisible, s'écoulant comme l'eau sur la mousse.
A vous, coeur de vingt ans, à vous seuls les beaux jours,
Les rêves enivrants des premières amours!
Mais toujours dans mes rêves, échos plaintifs de l'âme,
Je veux chanter, bénir, diviniser la femme!
On ne me verra point, frères! d'un bras brutal
Sans pitié l'arrachant de son blanc piédestal,
Ainsi que l'Africain dans sa colère folle,
Profaner tout à coup et briser mon idole…….
Non!….pour fêter l'amour et ses chimères d'or,
Ma lyre fraternelle aura des chants encor,
Aura des chants toujours!… De ma forêt profonde,
Mes vers inattendus jailleront comme l'onde,
Quand, ainsi qu'une fleur sur un volcan éteint,
Refleurit en mon âme un souvenir lointain,
Quelque amour oublié d'enfance et de jeunesse,
Que mon front, malgré moi, s'incline de tristesse,
Et qu'en mon coeur ému des songes d'autrefois
Le passé chante et pleure avec toutes ses voix!…

(1)Tala, latanier, palmier d'Amérique

     La muse qui a inspiré les poésies que nous donnons au public est soeur de celle qui a inspiré Les Meschacebéennes: elle a rêvé au bord du même lac, dormi sous les mêmes pins, erré dans les mêmes prairies. Inconstante, voyageuse aussi, elle a traversé cinq fois l'Atlantique. Dans l'exile elle a regretté le désert, la famille, la vie libre des nomades tribus; au sein de la famille, sous l'arbre du désert, elle a pleuré et chanté la capitale du monde, la grande ville, la seule ville, Lutèce! Mais son inconstance, son désir inquiet de voyager ne venait pas du doute: elle a toujours cru à la chaîne qui lie le ciel à la terre, elle a toujours été catholique. Chaste et timide comme une vierge des bois, elle n'a consenti à se montrer au public qu'après une longue et violente hésitation; et si elle a consenti enfin, ce n'est pas qu'elle espère exciter sa bienveillance et se faire aimer, ne pouvant se faire admirer de lui; non, elle n'a pas dit, avec orgueilleuse illusion:
Puisqu'il faudra qu'un jour, feuille d'un jour, je tombe;
Que dans le champ des morts s'élève aussi ma tombe;
Puisqu'à l'horrible faux, qui frappe sans choisir,
Nul ne peut échapper; puisqu'il faudra mourir,
D'une lente agonie ou d'une mort soudaine;
Mourir, et n'être plus qu'une poussière vaine,
Ah! que du moins je laisse aux siècles à venir
Une trace légère, un faible souvenir!
À la presse livrant mes plus chères pensées,
Les seules que ma main ait encore tracées,
Que j'échappe en partie à la plus dure loi,
Et qu'il reste après moi quelque chose de moi!!

     Elle sait qu'elle donne peu de chose, et elle ne demande rien. ce n'est pas l'amour de la gloire, le rêve de l'immortalité qui l'a fait chanter; c'est l'amour de Dieu, l'amour de la nature, de la famille et de la patrie. Elle a chanté, comme chante l'oiseau-moqueur; sa voix n'a été qu'une voix de plus dans le concert universel.
     Mais après avoir parlé de la poésie d'outre-mer, et pour terminer cette préface, parlons de la poésie en général. Platon voulait qu'on bannît la poète de sa République; Aristote le mettait au-dessus de l'historien; et Leibnitz disait: «Toute poésie, qui est pour ainsi dire une éloquence plus divine et comme la langue des anges, n'a pas de plus noble emploi, comme on le croyait à la naissance de l'art, et comme à présent encore on doit le croire, que de chanter des cantiques sacrés, et de célébrer le plus parfaitement possible les louanges de Dieu.» Depuis Homère, Virgile, le Dante, Milton, Corneille, jusqu'à Pollok et Barthélemy, que n'a-t-on pas dit pour sa défense?
     Qu'on le veuille ou non cependant, la poésie est une langue divine, qui ne s'adresse qu'à un petit nombre de coeurs, parce qu'elle demande des coeurs recueillis, élevés, pleins d'enthousiasme et de généreuses sympathies. Le poète écrit pour des lecteurs d'élite, pour des intelligences choisies. Serait-ce donc à la foule de vouloir le comprendre, le juger et se plaindre? Non, la foule ne le peut pas; elle doit rester indifférente et dédaigneuse; mais ni son indifférence ni son dédain n'étonnent et n'émeuvent le poète:

Le Dieu, poursuivant sa carrière,
Verse des torrents de lumière
Sur ses obscurs blasphémateurs!

     Aussi est-ce la foule qui s'en va répétant sans cesse, «On ne veut plus de poésie, le temps de la poésie est passé la poésie est morte, elle ne mène à rien de positif, elle ne se vend pas.» Eh! qui vous a dit qu'on faisait de la poésie pour la vendre? Qui vous a dit que le poète, qui s'isole et travaille, n'est animé que d'une pensée de cupidité? Hommes du monde, hommes d'argent, vous vous trompez, si vous le croyez: la poésie est fille du ciel, et elle ne perd jamais de vue sa céleste origine. Oui, nous pouvons le dire: Est deus in nobis! C'est l'Esprit-Saint, c'est l'esprit de Dieu qui a inspiré des psaumes à David: Dieu a donc consacré la poésie; il a été le premier à allumer le feu sacré dans le coeur de l'homme.
     C'est depuis la naissance du christianisme surtout que la poésie est fille du ciel, et que la terre pour elle n'est qu'une vallée où elle passe en étrangère, et les yeux levés vers la patrie éternelle. «C'était une pieuse croyance des premiers temps de christianisme, que la sainte Mère du Sauveur prenait sous sa protection spéciale les poètes dont les chants étaient purs. Elle était, disait-on alors, bonorum poetarum magistram….. La poésie entraîne puissamment vers le catholicisme, qui accueille toutes les grandes idées et les dirige sans les éteindre. Les poètes, qui sont tout ardeur et tout enthousiasme, se trouvent à l'étroit entre les quatre murailles nues où les étreint le protestantisme; leur esprit manque d'essor, et leur imagination ne sait à quoi se prendre au milieu de ce labyrinthe de sectes, qui se subdivisent et se ramifient, comme les cent vingt mille ruisseaux de Basera. —La poésie et la peinture sont des soeurs, disait le sauvage Salvator Rosa, et il disait bien. Le peintre, comme le poète, aime le grandiose et l'antique dans la foi, l'imposant dans les rites et dans le culte; tous deux inclinent naturellement vers le catholicisme qui a protégé le berceau des beaux-arts avec une magnificence inouïe, et qui fournit encore les plus beaux thèmes, les conceptions les plus larges, et le coloris le plus chaud. C'est au catholicisme seul que la peinture (et par conséquent la poésie) est redevable d'un type qui a fait pâlir les plus beaux types de l'antiquité, type que les grands maîtres de l'école italienne ont entrevu, artistes croyants qu'ils étaient, dans des songes du ciel, beaux commes des extases; type qui porte l'artiste chrétien sur les hauteurs d'un monde idéal où nul ne saurait le suivre, Marie!» (Orsini, la Vierge.)
     Ainsi, la poésie doit se faire catholique, si elle veut atteindre toute la hauteur de sa mission. Elle doit parler de Dieu à l'homme, du ciel à la terre. Son culte, c'est le culte de tout ce qui est vrai, de tout ce qui est beau et noble, de tout ce qui arrache l'homme à la matière, le spiritualise et l'élève jusqu'aux plus grandes pensées, jusqu'aux plus saintes espérances d'une vie nouvelle, dont cette vie n'est qu'une préparation laborieuse, un pénible acheminement. Tout ce qui tient au catholicisme tient à l'éternité. Il y a au sein de l'Église un souffle de vie céleste, qui ranime tout ce qu'il touche; une sève d'immortalité, qui circule et surabonde. La religion, dit le comte de Maistre, est le plus grand véhicule de la science. Elle ne peut sans doute donner le talent qui n'existe pas; mais elle l'exalte sans mesure partout où elle le trouve.
     Maintenant il ne nous reste plus qu'à dire, comme si c'étaient les dernières paroles que nous dussions laisser à la terre: Dieu, la famille et la patrie, voilà le triple et inépuisable océan de toutes nos inspirations. Que nous serions heureux de ne pas offenses Dieu, en faisant une si pauvre offrande à lui d'abord, que nous aimons et craignons tant; à notre famille ensuite, qui nous est si chère; et à notre patrie enfin, dont nous sommes si fiers, et que nous croyons appelée à de si hautes et glorieuses destinées.


INVOCATION A DIEU.

….Not he, who sold
The incommunicable, heavenly gift
….To folly….but he,
The bard, by god's own hand anointed, who,
To virtue's all delighting harmony,
His numbers tuned: who, from the fount of truth,
Poured melody, and beauty poured, and love,
In holy stream, into the human heart.
(POLLOK)

C'est toi seul que j'invoque, ô mon guide; c'est toi,
Qui donnes le génie, et qui donnes la foi;
Qui fis luire les temps aux regards des prophètes,
Et qui d'un saint délire embrases les poëtes;
C'est toi seul que j'invoque: inspire mon esprit;
Mon esprit, qui du beau, du vrai seul se nourrit.
Que ma voix, s'accordant à la voix de l'archange,
N'ait pas un seul accent pour ce qui passe et change;
Mais qu'au-dessus d'un monde ivre d'impiété,
Elle fasse tonner la sainte vérité!
Que jamais je n'abuse (abus toujours infame)
Du don que tu me fis, pour égarer la femme.
Loin de moi ce poison, qu'un hypocrite auteur
Cache au fond des replis de son vers corrupteur.
Que je ne passe pas de criminelles veilles
A verser du venin en des coupes vermeilles;
A colorer le vice, avec un art divin,
Pour en faire un aimant à tout cœur enfantin;
Pour tendre à la vertu, vierge au manteau de neige,
Chaste fille du ciel, le plus coupable piége;
Et, dévouant ma muse au service du mal,
De son soufflé flétrir chaque front virginal.
Oh! Non, je ne veux pas, làche d'hypocrisie,
Prostituer ainsi ma chaste poésie;
Descendre des sommets de l'Hélicon sacré,
Où ma lyre toujours a saintement vibré,
Pour jeter sans pudeur aux filles de la terre
Des hymnes de luxure et des chants d'adultère;
Pour semer en tous lieux le vice et le malheur;
Le germe, qui corrompt chaque chose en sa fleur.
A d'autres le plaisir, l'œuvre égoïste, athée,
De souiller de leurs vers toute âme immaculée;
D'implanter dans le cœur de tout être innocent
La racine du mal, le remords flétrissant;
Moi, je souffrirais trop si, triste et solitaire,
J'entendais s'élever comme une plainte amère,
Un reproche sanglant contre mes vers et moi;
Si quelqu'un m'accusait d'avoir tué sa foi!
Béni de mes lecteurs, à mon heure dernière,
Quand fuiront devant moi le temps, l'homme et la terre,
Plein d'un céleste espoir je veux pouvoir mourir;
Sans crainte, saluer l'éternel avenir;
Attendre le grand jour, le jour si redoutable,
Où le Christ doit juger et punir tout coupable;
Je veux pouvoir m'asseoir calme à son tribunal,
En songeant qu'ici-bas je n'ai pas fait le mal!
Oh! Qu'il me serait doux, dans une paix sublime,
D'expirer, sans laisser après moi de victime;
De prendre mon essor vers l'immortalité,
En songeant que partout, prêchant la verité,
A tous, j'ai dit: Aimez le Dieu de l'Évangile;
Croyez, priez, aimez: tout le reste est fragile!

(A bord du Zampa, au milieu de l'Atlantique)
18 juin 1840

A M. de CHATEAUBRIAND

Les paysages de M. de Chateaubriand ressemblent à des tentes repliées qu'il aurait dressées; ils existent de cette façon (et cette façon est la plus grande) tant qu'il est la, et parce qu'il est la, Mais lui parti, ses paysages s'en vont et le suivent.
(D. NISARD)

Bientôt je vais revoir les arbres d'Ingouville;
Les coteaux verdoyants qui couronnent la ville;
Le rivage escarpé, de le Manche battu;
Le rocher, que les flots de leur algue ont vêtu;
La jetée, où chacun vient respirer à l'aise;
Où vient se ranimer la languissante Anglaise,
La femme qui s'exalte au bruit de l'Océan,
Comme aux chants de Morven les vierges d'Ossian.
Bientôt, quittant le Havre, et ses bassins tranquilles,
Qui découpent le sol en riantes presqu'iles;
Fuyant loin de la Manche, au terrestre horizon,
Je sentirai bondir ma flottante prison….
Et je voguerai vers les Açores bénies,
Iles que Dieu peupla d'heureuses colonies;
Iles d'où vient un air de suave oranger,
Qui rafraichit la vie au cœur du passager….
Et les vents alisés vers la zone brûtante
Pousseront le Salem sur sa quille tremblante;
Le Salem, rencontrant quelque frais sirocco,
Volera, frémissant, au lointain Abaco;
Il jettera son chant de retour à cette île,
A la Roche-Percée, au rivage infertile,
A tous ces vieux écueils où les oiseaux de mer
Viennent bàtir, leurs nids, mouillés du flot amer;
Et glissant, incliné, sur les bancs de Babame,
Effleurant, chaque roc, où bouillonne la lame,
Fougueux, et décrivant un sillon lumineux,
Comète océanique, il filera dix nœuds!….
Oh! C'est alors qu'un golfe, une mer moins aride
M'apparaîtra baignant le sol de la Floride;
La Floride d'où soufflé un doux et tiède vent,
Qui porte des parfums au vaisseau dérivant.
C'est alors que l'oiseau, dont la plume étincelle,
Dont la gorge au soleil de diamants ruisselle,
Egaré, dans son vol, des fleurs d'un chaud climat,
Eblouissant, viendra se poser sur le mât….
Puis, terminant enfin mon long pèlerinage;
Découvrant comme un jonc, un roseau qui surnage,
Joyeux, je salûrai, sous un ciel nébuleux,
Des flots tout jaunissants, des flots tout argileux;
Flots que roule mon fleuve, en son cours magnifique,
Et qui troublent l'azur des vagues du Mexique….
Mais je n'espère pas….oh! non, Chateaubriand!
Qu'un site d'Italie, un bosquet d'Orient,
Un autre paradis, une terre promise,
Comme un rève enchanteur, surgisse à la Balise:
Non; mon pays est triste! Et toi, chanter breton,
En te l'imaginant, tu fis comme Milton:
Poëte, mais aveugle, et peignant sans modèle,
Tu créas, à ton gré tout un monde infidèle!
Oui, lorsqu'à dix-huit ans je lus ton Atala,
J'admirai! J'admirai! Mais rien ne me parla!
Oh! Je connais mon fleuve! Oh! J'ai vu son rivage!
Je connais mon pays àpre, inculte, sauvage;
Mes roseaux, mes sapins, mes chènes, mes cyprès
Oh! Oui, je les connais, je les ai vus de près;
Je les ai vus, touchés, embrassés à tout âge;
Ils sont sacrés pour moi; c'est un saint héritage;
Eh bien! Chateaubriand, ta prose a blasphémé!
Ta prose n'a rien peint: elle a tout transformé!
Voyant tout à travers un prisme poétique,
Elle a tout coloré de son reflet magique!
Elle a parlé de grâce, at lieu de majesté;
D'Eden, quand c'est un sol monotone, attristé;
De savane fleurie, et de champs de verdure,
Quand tout, oui, tout ici n'est qu'austère nature!
Partout elle a trouvé de gracieux tableaux,
Mais nulle part ces lieux si sauvagement beaux;
Nulle part, ces déserts, ces mornes cyprières,
Qui t'eussent rappelé tes natales bruyères!
Non, elle n'a pas vu ces océans de jones,
De cannes, de roseaux, d'arides sauvageons,
D'où s'élève, en grondant, l'imposante musique,
Qu'écoute, près du feu, l'immobile cacique;
Musique qu'accompagne un sublime concert
D'ouragans, promenés de désert en désert!
Ah! Comme toi, j'ai l'àme en extase ravie,
Lorsqu'au sein des forèts se dilate ma vie;
Quand je marche, exalté par les dômes vibrants,
Les sonores remeaux qu'animent tous les vents;
Et que, fuyant au loin la foule qui me gêne,
Je m'enfonce au désert avec un indigène;
Au désert, où je vis, religieux amant
D'un ascétique exil, d'un calme isolement.
Oui, j'aime, comme toi, la paix, la solitude,
La liberté sans frein, l'indépendante étude;
Tout enfin dans ces bois: la hutte du Chactas,
Sa pirogue, son arc; tout ce que tu chantas;
Oh! Oui, mais autrement; car c'est là ma patrie,
C'est mon berceau sacré, c'est ma terre chérie!
Je suis né sous ce ciel! Je suis fils des déserts!
Les vents m'ont balancé, suspendu dans les airs!
J'ai bu dans ces bayoux! J'ai joué sous ces chênes!
Ah! Moi, j'y marche et cours, libre de toutes chaînes!
Je veux aller, je vais! Je veux dormir, je dors!
Je suis fier, je suis grand, je suis roi sur ces bords!
Mais, toi, quand donc as-tu visité cette terre?
Quand l'as-tu visitée, ô René solitaire,
T'exilant du vieux monde, et cherchant au nouveau
La source où retremper ton âme et ton cerveau?
Quand t'es-tu reposé sous les vertes arcades,
Pour écouter le bruit d'écumantes cascades;
Pour inspirer ton âme au murmure lointain
Du feuillage, osciallant aux brises du matin?
Oui, quand l'as-tu foulée, avec ta caravane
Traversant la prairie, errant dans la savane,
Et rencontrant partout une suite sans fin
De forêts de cyprès et de forêts de pin;
De forêts, surgissant vers la voûte infinie,
Sublimes d'étendue et de monotonie?
Dis-moi, quand l'as-tu fait, enfant de Saint-Malo,
Chassant avec Chactas l'ours et le buffalo;
Sous notre ciel ardent, où le carancro plane
Courant de bois en bois, de cabane en cabane,
Et saluant partout le nomade Indien,
Qui donne à l'étranger son pain quotidien?
Dis-moi, grand voyageur; toi, qui vis toute terre;
Qui de tout l'Orient remuas la poussière;
Qui baisas le Calvaire et le tombeau du Christ;
Toi que le monde entier reçut, triste et proscrit;
Enfin, enfin, dis-moi; poëte que j'admire:
Avais-tu vu ma terre, avant de la décrire?
Oh! Non; tu t'arrètas au bord de l'Ohio,
Dans la prairie où paît la vagabonde lo.
Loin du fleuve géant, à l'eau trouble et rapide,
Tu t'arrètas aux lieux où coule un flot limpide;
Et, là, tu vis, rèveur à l'ombre d'un bouleau,
Le bison se jeter à la nage dans l'eau;
Et, là, rèveur, tu vis passer la flolte d'iles,
Sur laquelle, embarqués, de jeunes crocodiles,
D'émeraudes-serpents, des hérons azurès,
Paisibles passagers, s'endorment rassurés:
Pour voiles entr'ouvrant mille fleurs à la brise,
Ils viennent échouer aux jones de la Balise;
Et, s'enfonçant dans l'anse, où soupire le vent,
Jettent l'ancre-racine en un terrain mouvant.
Mais, jamais, Indien agile et plein de force,
Tu ne poussas plus loin ta pirogue d'écorce!
Jamais tu ne foulas cet immense delta,
Où coulent sous des bois la rivière Ouachitta,
Le grand Meschacebé, la Fourche, l'Iberville,
Tant de bayoux obscurs, et loin de toute ville;
Non, jamais, attendri, ton cœur ne s'écria:
Salut, lac Pontchartrain, lac Barataria!
Jamais, dans ta nacelle, au sein de ma lagune,
La nuit, tu ne rêvas l'armoricaine dune:
Oh! Non, jamais, jamais, par mon fleuve porté,
Tu ne vins où surgit la créole cite;
Le Paris outre-mer de la France nouvelle;
La ville, qui déjà si grande se révèle;
L'égale de New York, la rivale du Nord,
Le plus vaste entrepôt et le plus vaste port!
Ah! Mais si quelque jour, il te prenait envie
De voyager encor, de refaire ta vie;
Voguant loin de la plage où souffre Lamennais,
Vers l'Amérique encor si tu t'acheminais;
Si tu venais un jour!…Oh! crois-en le poëte:
Pour nous tous, ce serait le plus grand jour de fête!
La Louisiane, émue en sa robe de feu,
Breton, te salûrait, comme on salue un dieu;
Et, fier en t'accueillant, ô fils de l'Armorique,
Sous ton poids pencherait le globe d'Amérique!

1837

LA JEUNE CHACTAS.

I can conceive nothing more likely to set the youthful Blood into a flow than an wild wood life, and the range Of a magnificent wilderness.
(W. Irving)

Un jour, las de la ville, où l'âme est prisonnière;
Je voulus voir encore, admirer la pinière.
Dans une goëlette, informe enfant de l'eau,
Joyeux je m'embarquai. Sur le même bateau
Etait un vieux Sachem avec sa caravane.
De son noir calumet aspirant la boucane,
Grave en son attitude, on eût dit qu'il rêvait:
Et l'accent de sa voix jamais ne m'arrivait.
Pensif et recueilli, mon œil errait sans cesse
Du vieux Sachem, assis près de sa sauvagesse,
A tous ces fronts tannés, ces visages cuivrés;
Et je voulais trouver quelques restes sacrés
Du type européen, de l'image divine;
Une marque, un cachet de céleste origine:
Mais ils me semblaient tous sans vie, inexpressifs;
Ils n'avaient conservé rien des traits primitifs,
Hommes dégénérés par l'âme et la pensée,
En eux l'image sainte était presque effacée!
Alors je me disais, tout triste: Quoi! C'est là
Le type qu'a choisi le chantre d'Atala!
C'est celui dont il parle avec tant d'harmonie,
Le pélerin breton, l'homérique génie!
Et j'allais blasphémer, lorsque je vis…Vraiment,
Je ne pourrai jamais oublier cette enfant!
Quelle figure, auprès de ces autres figures!
Quels traits éblouissants; quelles vives allures!
Sans comprendre sa langue, oui, je m'entretenais
En silence avec elle, et je la comprenais!
Comme elle s'agitait, curieuse, inquiète;
Au moindre mouvement, à bondir toute prète;
S'approchant de mes pieds, ou fuyant à l'écart,
Comme elle me dardait son farouche regard;
Du grand mât où j'étais, je la voyais, naïve,
S'élancer et courir, si légère, si vive,
Qu'il me semblait alors voir le craintif chevreuil,
Qu'à travers la forêt suit à peine notre œil;
Ou bien je croyais voir l'oiseau-mouche, donl l'aile,
Comme un rubis aux yeux, un moment étincelle;
Un moment étincelle, et puis, disparaissant,
Laisse après lui dans l'air un point éblouissant.
Je la voyais, flexible ainsi qu'un jonc sonore,
Se courber, osciller, frémir; et puis encore,
S'élancer tout-à-coup; et, dans un seul élan,
Se trouvant à dix pas, haleter comme un faon;
Haleter, rebondir, et mille fois plus vive,
S'irriter de se voir sur la barque captive!…
Oh! Qu'elle avait de grâce, en bondissant ainsi;
Et que j'aurais voulu bondir, courir aussi;
Comme elle me suspendre aux lèvres de sa mère,
Et comme elle ignorer toute pensée amère.
Elle allait et venait, riait; puis, tout-à-coup,
Immobile et muette, elle restait debout;
Et je la contemplais, immobile et muette,
Tant je la trouvais belle à ravir un poëte,
Tant elle avait de grâce et de naïveté,
Tant éclatait aux yeux sa sauvage beauté!
Et tandis que, rieuse, elle prenait ses poses,
Sur son sein je voyais des colliers bleus et roses,
Des coquilles de nacre et des anneaux d'argent
Reluire, étinceler comme un prisme changeant;
Je les voyais, semés en lignes monotones,
Sur son pagne d'azur, sur ses mitasses jaunes;
Et, dans ses longs cheveux, plus noirs que le corbeau,
Je voyais rayonner des plumes en faisceau,
Des plumes de héron et des plumes d'aigrette,
Celles de tout oiseau qu'au vol sa flèche arrête.
Oh! Qu'elle était joyeuse et belle, cette enfant;
Et que je contemplais sa gaité tristment!
Cette jeune Chactas, disais-je, elle est heureuse;
Elle a pour l'adorer une mère amoureuse;
Elle passe sa vie en l'inculte forêt,
Sans répandre de pleurs, sans connaitre un regret;
Au milieu des déserts et des vertes savanes,
Des océans de joncs et des forêts de cannes;
Sans trop s'inquiéter du temps et du chemin,
Sans penser aux soucis d'un obscur lendemain,
Heureuse, elle poursuit sa vagabonde course,
Mange tout fruit des bois, s'abreuve à toute source;
Et, quel que soit l'endroit où la nuit la surprend,
Elle bàtit sa hutte, et dort, heureuse enfant!…
Enfant, enfant des bois, oh! Que ta vie est douce;
Que le sommeil est pur, lorsqu'on dort sur la mousse,
Que l'on se sent à l'aise, et que l'âme jouit,
Lorsque, libre au désert, elle s'épanouit,
Lorsqu'an grand air du ciel, l'air de l'indépendance,
S'élevant avec l'aigle, ette plane en silence;
Lorsque rien ne l'enchaine, et qu'en sa liberté,
Elle a pour se mouvoir un cercle illimité.
Aussi, que je voudrais, menant ta belle vie,
Comme toi, voyager de prairie en prairie,
Depuis le sol couvert de huttes de Chactas,
Jusqu'au pays herbeux qu'arrose l'Arkansas;
Depuis la Louisiane, aux tristes cyprières,
Jusqu'aux bords inconnus de limpides rivières;
Jusqu'aux vallons fleuris, où coule l'Illinois,
Où poussent des forêts d'arbres chargés de noix.
Oh! Que je voudrais voir, loin du fleuve crèole,
Le tronc d'arbre où l'abeille emplit son alvéole;
Le fertile Arkansas, qu'abrite un si beau ciel;
Ces bois où l'homme errant trouve partout du miel;
Où je pourrais encor, sans quitter la patrie,
Vivre ainsi que les saints au désert de Nitrie;
Me nourrir de laitue et de miel embaumé;
Et n'aimant que le Christ, libre enfin, n'être aimé
Que du Christ, Homme-Dieu, Fils divin de Marie,
Qui donne à qui le suit une immortelle vie.
Oui, j'ai souvent rêvé de te suivre en ces bois,
De dormir où tu dors, et de boire où tu bois;
De faire avec le monde un éternel divorce,
Pour vivre avec toi seule en ta hutte d'écorce;
Pour apprendre ta langue, et nommer chaque oiseau
Qui se pose, en chantant, sur l'inculte arbrisseau;
Nommer le daim, l'élau, le bison, chaque chose,
Et l'arbre gigantesque, et toute fleur éclose,
L'arbre, l'oiseau, la fleur, chaque chose au milieu
De ce grand univers, si petit près de Dieu!
Je voudrais la parler comme le vieux Talence,
Lui qui parle si bien qu'on l'écoute en silence;
Qu'attentif on l'admire, et qu'on se dit tout bas;
Si je parlais ainsi, je me ferais Chactas!
Out, si je la parlais, ta langue harmonieuse,
Ton sonore idiome, enfant folle et rieuse,
Comme un frère idolâtre, avec toi je fuirais
Dans les prés infinis, dans les grandes forêts;
Je fuirais, je fuirais loin du bruit de la ville,
Et je n'aurais que toi pour ange et pour famille;
Tous deux, nous nagerions dans le mème torrent;
Nous aurions pour dormir le hamac odorant;
Nous aurions mille fleurs, mille fraiches corolles…
A peine avais-je dit ces dernières paroles,
Qu'au fond de la forêt la jeune enfant plongea:
Et je fus triste alors; car je l'aimais déjà!

Langue maternelle, et il n'est pas un Indien qui, l'ayant vu une fois, ne l'aime, et n'emporte son souvenir au désert.

Promenade dans la Piniere,

Après une lecture de l'Enfer du Dante.

DIEU ET LE DESERT

Nel mezzo del cammin di nostra vita
Mi ritrovai per una selva oscura,
Che la diritta via era smaritta:
E quanto a dir qual'era, é cosa dura
Questa selva selvaggia, et aspra e forte
Che nel pensier la paura.
(Dell' Inferno, Di Dante.)

Je me suis éloigné par la fuite, et j'ai demeuré Dans la solitude.
(David)

La solitude remène en partie l'homme au bonheur Naturel, en éloignant de lui le malheur social.
(Bernardin de Saint-Pierre)

Chaque feuille avait pris je ne sais quelle teinte,
Et toute voix était devenue une plainte,
Mon livre sous le bras, une tige à la main,
Dans le bois, je suivais comme un vague chemin;
Je marchais, en songeant à la forêt du Dante;
Et mes pieds remuaient une poussière ardente!
A chaque cri d'oiseau, ma chair se contractait!
D'effroi je bondissais quand un arbre craquait;
Quand la branche, qui froisse une écorce scabreuse,
Faisait vibrer des pins la voûte ténébreuse!
Sous mes pieds, je sentais le sable blanc grincer;
Dans l'herbe, j'entendais les reptiles glisser.
Le nomade Chactas, de ses hymes sauvages,
Fatiguait chaque écho des sonores rivages;
Et le long des bois-forts, sur le bord des bayous,
Hurlaient, dans le lointain, de faméliques loups.
Et moi je m'en allais lentement dans la route,
Où l'âme parle à Dieu, quoique l'oreille écoute;
Je m'en allais pensif, regardant vaguement
La fleur dans le désert, l'étoile au firmament;
Je cheminais, suivant à travers le feuillage,
Comme une ombre qui fuit, un oiseau qui voyage;
Je cheminais, rêveur, solitaire et muet,
A travers le bois-fort, la plaine et la forêt….
Oh! Que de fois, perdu dans la savane nue,
Pensant à l'Orient, j'ai suivi dans la nue
La grue au blanc plumage, à l'éclatante voix,
Donl l'aérien chant bondit de bois en bois!
Que de fois, en esprit, voyageant avec elle,
J'ai cru que je partais et que j'avais une aile….
Oh! J'aime ces oiseaux, ces pèlerins des airs,
Qu'on voit passer, le soir, sur tous nos grands déserts:
Qui, volant sous le ciel par bandes angulaires,
Ébranlent de leurs cris nos arbres séculaires;
Et qui, dans nos climats, vers l'automne émigrant,
Nous paraissent des points dans l'espace si grand.
Oui, j'aime à saluer la peuplade qui passe,
Et je crois que je vole avec elle en l'espace!….
Puis mon œil découvrait, dans la clairière, au loin
Les bœufs, libres et gras, errant dans la savane,
De l'un à l'autre bout couvrant la Louisiane;
Les troupeaux de chevreuils qui voyagent sans fin,
Du matin jusqu'au soir, du soir jusqu'au matin.
Ah! J'aime à contempler l'ocèan de verdure
Qui croît exubérante au sein de la nature;
J'aime à voir la savane, où le fauve bétail
Vague et paît, tout le jour, l'herbe jusqu'au poitrail
J'aime à marcher, sans but, dans les molles prairies;
A voir plier au vent tant de tiges fleuries;
A sentir, le matin, ces suaves odeurs,
Ces parfums d'arbres verts et de sauvages fleurs.
Oui, j'aime toute plaine, aux herbes ondoyantes,
Qui mêle au bleu de ciel ses touffes verdoyantes;
Le jour, j'aime surtout à suivre le chevreuil
A travers la pinière; à le suivre de l'œil,
Le regardant aller, paisible créature,
Que jamais ne sevra sa mère, la nature;
Le regardant aller, et désirant pouvoir
Comme lui, dans les pins, errer matin et soir;
Comme lui m'égarer dans toute immense plaine.
Manger tout fruit du ciel, boire à toute fontaine;
Comme lui, me frayer mille chemins aux bois,
Que jamais n'a foulés le pied des hommes froids;
Et là, tranquille enfin, donner libre carrière
A cet élan du cœur qu'on appelle prière;
Croire, prier, aimer; à toute heure, en tout lieu
Ne voir et n'adorer que l'image du Dieu:
Car le bonheur, mon Dieu, le bonheur c'est de vivre
Seul à seul avec toi; c'est de lire au grand livre;
De tourner, à genoux, ces sublimes feuillets
Devant lesquels, hélas! Tous sont restés muets!
Le bonheur, le bonheur c'est, d'extase en extase,
S'envoler jusqu'au bord de ton mystique vase;
De ce vase où, puisant la foi, la charité,
Je puise aussi l'espoir d'une immortalité!
Oui, le bonheur, mon Dieu, seul bien et seule gloire,
Pour l'homme et pour l'enfant, c'est d'aimer et de croire!

1838

L'ARBRE DES CHACTAS

O sublimes forêts, vieilles filles du monde,
Tombez et périssez sous la hache féconde.
(A. BARBIER)

C'était un arbre immense; arbre aux rameaux sans nombre,
Qui sur tout un désert projetait sa grande ombre.
Ses racines, plongeant dans un sol sablonneux,
Rejaillissanient partout, boas aux mille nœuds;
Et, se gonflant à l'œil, comme d'énormes veines,
On eùt dit d'un haut-bord les càbles et les chaînes.
Arbre immense et géant, les arbres les plus hauts
A son pied s'inclinaient comme des arbrisseaux.
Déployant dans les cieux sa vaste et noire cime,
Il s'y plaisait aux chocs que l'ouragan imprime.
De sa circonférence embrassant l'horizon,
Sous son dôme sonore, en l'ardente saison,
Il pouvait abriter, endormis sur les herbes,
Tout le peuple Chactas et ses troupeaux superbes.
Dans ses feuilles, sa mousse, entre tous ses rameaux,
Vivaient, rampaient, grimpaient des milliers d'animaux;
Insectes et serpents, oiseaux et bêtes fauves,
Tous logeaient, retirés sous ses vertes alcôves;
Et, là, cachés, tapis dans leurs profonds abris,
Tous, en chœur, ils poussaient d'épouvantables cris!
Puis, autour de cet arbre, arbre aux rameaux immenses,
Voltigeaient colibris, aux changeantes nuances;
Papes verts, geais d'azur, flamboyants cardinaux,
Nuages d'oiseaux blancs et de noirs étourneaux;
Et leurs plumes semblaient d'éblouissantes pierres!
Et l'aigle, en les voyant, eût dit le monde de Noé;
L'Arche attendant au port que le sol fût noyé!
Entre l'homme et les cieux, mystérieuse échelle,
L'arbre allait de la terre à la voùte éternelle;
Et tout fort ouragan, l'arrachant des déserts,
Avec ses habitants, eût peuplé l'Univers!
Puis, quand le vent passait sous son dôme sauvage,
Dans ses feuilles sans nombre, et ses branches sans âge;
Lorsqu'à son tronc noueux chaque branche pliait,
Et qu'à chaque rameau la feuille tressaillait,
Oh! Comme il en tombait une étrange harmonie;
Un bruit semblable au bruit de la mer en furie;
Un grand boudonnement de brachages touffus;
Je ne sais quoi de sourd, de vague et de confus,
Qui roulait dans l'espace immense et magnifique,
Et que l'homme n'entend qu'aux déserts d'Amérique
Et bien! Cet arbre-roi, ce géant des forêts,
Cette arche, cette échelle aux infinis degrés,
Un homme aux muscles forts, un homme à rude tâche,
Suant des mois entiers, l'abattit de sa hache!
Il l'abattit enfin; et puis, s'assit content;
Car, dans l'arbre, il voyait quelques pièces d'argent!
Oh! L'argent, c'est le dieu qui domine chaque àme;
C'est le dieu de l'enfant, de l'homme et de la femme;
C'est pour lui que tomba l'obélisque vivant,
Le premier-né du sol, l'orgueil du continent…
Honte à l'Americain, honte au froid mercenaire!
Il ne reste aujourd'hui de l'arbre séculaire,
Il ne reste qu'un tronc et des rameaux épars;
Des rameaux desséchés, semés de toutes parts;
Qu'un tronc, devant lequel le voyageur s'arrête,
S'incline et s'agenouille, et sent grossir sa tête,
De méditations, et sent gonfler son cœur,
Son cœur tout oppressé d'indicible douleur.
O les hommes d'argent, les fils de la matière,
Pour eux, il n'est donc rien de sacré sur la terre,
Rien de sacré dans l'âme?—O froid Américain,
Ta seule passion, c'est donc l'amour du gain;
A sa voix, tout se tait, tout s'efface et se brise;
Elle seule ici bas t'emporte et t'électrise;
Par elle tout entier ton cœur est possédé;
C'est ta religion, c'est ta divinité;
Et pour elle ta main mutile et défigure
Les chefs d'œuvre de l'art et ceux de la nature!…
Mais si tu fus vainqueur de l'arbre des Chactas,
Impie, il en est un que tu n'abattras pas;
Un arbre bien plus haut, bien plus fort, et donl l'ombre
Couvre l'Eden si frais et l'univers si sombre.
Et cet arbre est celui que Cieu mème planta,
L'arbre saint de la Croix, l'arbre du Colgotha;
L'arbre que l'homme en vain frappe aussi de sa hache;
Il le frappe en tous points, et rien ne s'en détache;
Rien; car l'arbre toujours, gigantesque, éternel,
S'élance, et va se pervre aux abimes du ciel!
Il se rit des efforts de tous les nains impies,
Qui s'endorment, lassés, sous ses tiges fleuries:
S'étendant sur le monde, il abrite l'oiseau,
Donne à l'homme une couche, à l'enfant un berceau,
Une cellule au saint, à tous une patrie,
A celui qui maudit, comme à celui qui prie;
Car c'est l'arbre de vie et d'immortalité,
Qui nourrit de ses fruits toute l'humanité;
Oui, c'est l'arbre sacré, dont la puissante sève
Est le sang pur du Christ, fils d'une seconde Eve;
Or, celui-là jamais ne doit tomber, périr;
Sur le monde en débris, seul, il doit refleurir;
Seul, il vivra toujours, sur toutes les ruines;
Car son tronc pousse en Dieu d'immortelles racines!

1839

PROMENADE DU SOIR SUR LA LEVÉE.

Oh! Respectez mes jeux et ma faiblesse,
Vous qui savez le secret de mon cœur!
Oh! laissez-moi, pour unique richesse,
De l'eau dans une fleur,
L'air frais du soir…..
(DOVALLE)

Me voilà cheminant, le soir sur la Levée,
L'œil à terre baissé, l'âme au ciel élevée!
Plus de hàve Irlandais, de rouge matelot,
Qui roule le baril, ou pousse le ballot;
Plus de ces drays pesants, à la chaine bruyante,
Qui voilent le soleil de poussière étouffante;
Mais la foule, au bruit sourd, ce flot calme et mouvant,
Qui cause et qui regarde un navire arrivant;
Le gros négociant, l'âme tout inquiète,
Qui cherche à lire au loin: Salem, ou Lafayette;
La mère, qui vient voir s'il arrive un enfant;
L'ami, s'il vient à bord un aim qu'il pressent;
Le marchant qui, cupide, attend ses modes neuves,
Modes de jeune fille et d'oublieuses veuves;
Et tandis que groupés, et dans l'anxitété,
Ceux-ci pleins de trsitesse, et ceux-là de gaité,
Ils causent, moi, je passe; et, poursuivant mon rève,
Je m'en vais, parcourant la longue blanche grève;
Contemplant, tour à tour, les bois et le ciel bleu;
Jetant mes vers au fleuve, et ma prière à Dieu!

1837

DÉTACHEMENT DE LA FEMME ET RECUEILLEMENT EN DIEU.

Dans le jeune âge on aime beaucoup, parce qu'on croit beaucoup; on n'a l'expérience ni des hommes, ni des choses, ni des temps. Plus tard le cœur se resserre, parce que la foi diminue; quand elle est tont-à-fait éteinte, il se ferme.
(LAMENNAIS)

Christus est veritas.
(JEAN, 1, 5, 6.)

Cœlestes sequitur motus.
(LINNE)

Autrefois, sur tes bords, sombre Meschacebé,
Mon cœur cherchait le cœur de quelqu'aimante Hébé;
De quelque jeune fille, en sa chambre captive,
Ou sur sa galerie, inclinée et pensive;
Pensive, et regardant le steam boat mugissant,
Le monde de Fulton, qui remonte ou descend.
Ah! Si Dieu l'eùt voulu!…d'une jeune créole
J'eusse fait pour toujours ma poetique idole!
Vers un cœur virginal, vers d'angéliques yeux,
Mon cœur eùt gravité du plus profond des cieux,
Aux champs de l'idéal abandonnant mon rêve,
J'eusse aimé le réel, auprès de ma blonde Eve!
Consommant, à l'autel, l'indissoluble hymen,
Ici, j'eusse vécu comme dans un Eden!
Ah! Si Dieu l'eût voulu!…quand j'étais jeune encore;
Lorsqu'au plaus frais amour mon cœur pouvait éclore;
Lorsque j'avais la foi, l'illusion, l'espoir,
Ces fleurs que l'enfant cueille en son riant terroir;
Oh! Que je t'eusse aimée, Eve de Louisiane,
Blonde fille du fleuve, où s'abreuve la canne;
Que j'eusse fait de toi mon ange idolâtré;
Ange, donl le regard m'eût partout enivré;
Partout, où l'un à l'autre on peut se rendre un culte;
Sons les verts orangers, comme au désert inculte!
Mais, aujourd'hui, quelle onde, en tombant sur mon cœur,
Quelle onde lui rendrait sa première fraîcheur?
Quelle rosée, à flots sur ce cœur épanchée,
Raviverait en lui la tige desséchée?
Oh! Quelle chaste Hébé, vierge aux cheveux tout blonds,
Me pourrait arracher à mes rêves profonds;
Et, me versant l'amour, comme un torrent de vie,
Ferait renaître en moi l'illusion ravie?….
Nulle! —J'ai trop vieilli, depuis que j'ai souffert!
Mon cœur s'est trop fermé, pour s'être trop ouvert!
Non, je ne rêve plus ma créole amoureuse;
Car je n'ai plus l'amour qui la rendrait heureuse!…
Et puis, pourquoi l'amour, quand je sens que la mort,
Dans la paix du chrétien, loin du monde, m'endort;
Quand je sens qu'au désert, où s'isole mon âme,
Du soleil éternel brille déjà la flamme;
Que déjà me pensée, heureuse, a reflété,
En mystique arc-en-ciel, son immortalité?
Oui, l'homme est immortel! L'homme meurt pour revivre;
Il ferme un livre obscur, pour ouvrir le vrai livre;
Le livre où l'on voit tout, où le mot est écrit;
Où notre âme, en lisant, illumine l'esprit;
Où le regard de Dieu brille sur toutes choses;
Le livre dans lequel rien n'est plus lettres closes;
Et quand, tous, dans le ciel, nous l'aurons épelé,
Ce livre, alors, pour nous, tout sera révélé:
Comme un rayon tombé de la voûte profonde,
L'unique vérité luira sur l'Autre Monde!

1838

L'HOMME
OISEAU DE PASSAGE SUR LA TERRE.

Such is the glorious is the independence of man in a savage state;
(W. IRVING)

Non, les plus opulentes villes ne pourraient procurer à mon cœur autant de plaisirs que les simples beautés de la nature, donl je jouissais librement dans ce sauvage lieu.
(DANIEL BOON)

A M. D…. R….

Frère, j'ai lu tes vers; douce et fraîche rosée,
Ils ont rendu la sève à mon âme épuisée;
Et, pourtant, je suis triste! En ces jours si mauvais,
Je ne sais où je suis, je ne sais où je vais;
Coquille, que la vague a jetée au rivage,
J'entends gronder le bruit de l'Ocean sauvage;
Météore, égaré de sa route d'azur,
Je tourne, en chancelant, sur un axe moins sùr….
Oh! Que je voudrais donc me créer une vie,
Dans quelque coin de terre ignoré de l'Envie;
Loin du bruit qui nous trouble au sein de la cité,
Comme Daniel Boon, dans un désert jeté;
Comme lui, m'exilant de la famille humaine;
Et, comme lui, courant, libre dans mon domaine!
O Boon! Ô vieux chasser! Que de fois m'ont souri
Ton chien et ta cabane, au bord de Missouri;
Que de fois m'ont souri, dans ma tristesse amère,
Ta Bible et ton fusil, ton calme et ta prière;
Tes haltes sous tout arbre, et ta course en tout lieu;
Ton mépris de nos biens, et ton amour pour Dieu!
Oui; mais, jeune alcyon, sous la natale zone,
A tout souffle orageux je tends mon aile jaune;
Et trainant mon nid d'algue au bord de l'Océan,
Je crie; impatient, j'appelle l'ouragan!…
C'est que je ne suis pas un oiseau de la grève:
Tout flot qui nous emporte, est le flot que je rève!
Oui, brille à l'horizon la voile d'un vaisseau;
Vibre en l'air quelque chant de voyageur oiseau;
Vienne, vienne le vent, la tempête sublime:
Et l'on verra flotter l'alcyon sur l'abîme!
Ah! Luise au loin surtout le phare de Sion,
L'étoile de la croix; et, joyeux alcyon,
On verra le chrétien, ouvrant enfin son aile,
Voler de cette vie à la vie éternelle;
Abandonner ce globe, avec calme et dédain;
Et, planant au dessus du céleste jardin,
Saluer de sa voix la mystique patrie,
Dieu, les anges, les saints, les élus et Marie!—

Nouvelle-Orléans, 1837

A MA VILLE NATALE.

Nécropolis, la ville des morts!
(CHATEAUBRIAND)

La cloche funèbre sonne à chaque instant les funèrailles d'un mort, sans qu'on se demande seulement: pour qui?
(SHAKESPEARE)

La Nouvelle-Orléans, Nécropolis en deuil,
Pleure, ainsi qu'une mère, en serrant un cercueil;
Une mère que rien ici bas ne console,
Des que sur son enfant s'est incliné le saule!
Le front pàle, ombragé d'un rameau de cypres,
Embrassant une croix, elle soupire auprès….
Sur un autel d'ébène, au sein des cyprières,
Sa voix, lente et lugubre, exhale des prières…
C'est que depuis un mois la flèvre jaune, hélas!
Désole la cité de son funèbre glas!
C'est qu'à chaque moment, pour le froid cimetière,
La mort délie une âme, et dissout la matière!
C'est que, partout le deuil, partout le long drap noir,
Va, tombant du plus riche au plus pauvre manoir!
Partout, l'oreille entend un bruit de pas, la foule,
Une bière que passe….Hélas! celui qui foule
L'herbe et rit aujourd'hui, demain la nourrira….
Et, nous aussi, bientôt, nous irons….tout ira!
Et moi, qui trace ici ces rimes si plaintives;
Moi, plante si chétive entre les plus chétives;
Qui sait?….dans quelques jours, peut-être, enseveli,
Aurai je aussi ma fosse, une croix et l'oubli!
Oh! Oui, l'épidémie, à chaque heure qui sonne,
Dans la morne cité, froidement nous moisonne;
Faisant jaunir la peau sous son souffle de feu,
Sans choix, elle moissonne avec la faux de Dieu….
Elle fauche….et qu'importe, ou l'âge, ou la victime?
Ami, c'est tou qu'il faut; c'est ton amie intime;
C'est toi, vierge du Nord, à peine en fleur d'amour;
C'est toi qui, de l'esprit montant la haute tour,
As fait étinceler le cercle des idées;
C'est vous, sages vieillards, aus figures ridées;
Allez donc, tous poussés dans le même chemin;
Sceptiques aujourd'hui, vous croirez tous demain!
Ah! Mais tremblez, vous tous, qui vivez dans le doute,
Vous qui, sans croire à rien, voyez finir la route!
Tremblez, vous qui vivez et mourez sans la foi!
Craignez, je vous le dis, l'inexorable loi!
Je vous le dis, placez au ciel votre espérance;
Car la terre est un point, et le ciel est immense;
Car, que sont tous nos jours, près de l'éternité?
Tous nos biens, près de ceux de la Divinité?
Qu'est l'amour da la femme ou l'ivresse charnelle,
Près de l'amour de Dieu, de l'extase éternelle?
Sur terre, oh! Vivez donc et mourez en chrétiens,
Et vous aurez au ciel d'incorruptibles biens;
Et vous aurez un jour, sur les saintes collines,
La couronne de gloire, après celle d'épines!

(1837)

LE CIMETIÈRE ABANDONNÉ
A M. A…. M…..

Si l'homme revenait à la lumière quelques années Après sa mort, je doute qu'il fût revu avec joie par ceux-là mêmes qui ont donné le plus de larmes à sa mémoire, tant on forme vite d'autres liaisons, tant on prend facilement d'autres habitudes, tant l'inconstance est naturelle à l'homme, tant notre vie est peu de chose, même dans le cœur de nos amis.
(CHATEAUBRIAND)

Un soir qu'un ciel de plomb pesait sur la nature,
Et le spleen sur le cœur de toute créature,
Quittant la chambre, où calme, avec les poids de Dieu
J'ai pesé tout, et vu….que tout était bien peu!
Je pris un de ces cœurs où mon cœur se reflète,
Un tendre ami d'enfance, et comme moi poëte;
Et nous marchions, heureux, après un long travail,
De sentir d'un air frais l'amoureux éventail;
Heureux de fuir la ville où la foule se presse,
Nous marchions à travers une atmosphère épaisse,
Parcourant chaque rue où se prolonge l'œil,
Et rencontrant souvent la bière et le cereueil!
Attristés, oppressés par la ville si morne,
Nous heurtâmes enfin la plus lointaine borne,
Et nous vimes les bois, les bois silencieux,
Comme nous assombris par le brouillard des cieux!
La nuit, sur les cyprès et dans l'immense plaine,
Faisait tomber déjà ses nuages d'ébène…
Tout dormait à l'entour, et dans l'espace obscur,
Dans l'espace brumeux, flottait un gaz impur,
Mortelle exhalaison de l'infecte matière….
C'est alors qu'à nos yeux surgit un cimetière!
Sans le savoir, déjà, nous foulions de saints lieux,
Asile déserté des hommes oublieux;
Terre un jour fréquentée, et maintenant sauvage;
Marécage autrefois, aujourd'hui marécage!
Nous foulions de saints lieux, éternelles prisons,
Calmes abris des morts, où recroissent les jones;
Où, près du marbre blanc et de la rouge brique,
Refleurissent au ciel les plantes d'Amérique;
Où, dans un sol humide, et parmi des tombeaux,
L'herbe pousse si verte, et les arbres si beaux!
Et moi, je me disais, en regardant ces marbres,
Vêtus d'herbe, ombragés par tant d'immenses arbres;
Tous sont là pêle-mêle, endomis, oubliés!
Tous sont là confondus….nous les foulons des pieds!
Ah! Qui se souvient d'eux? Oui, dans le cimetière,
Vient encore brûler l'encens de la prière?
Qui, près du froid couvercle, à genoux, attendri,
Vient redire, en pleurant, un nom toujours chéri?
Nul, hélas! Nul ne vient!….L'oubli, nuage sombre,
Entre l'homme et la tombe interpose son ombre;
Et l'homme, qui survit à l'homme enseveli,
Se remet à jouir…et jouit dans l'oubli!
Il oublie? Il jouit?—Oh! L'homme est bien fragile,
S'il ne s'est pas nourri du divin Évangile,
S'il ne voit pas la vie au-delà de la mort,
S'il rève que pour lui le sépulcre est un port!
S'il est impie, athée, oh! L'homme, sur la terre,
N'est qu'orgueil, vanité, maladie et misère:
Par le torrent fangeux des vices emporté,
Il glisse avec le temps vers son éternité;
Et, sans s'inquiéter des peines de son crime,
Stupide jusqu'au bout, il tombe dans l'abîme!

(1839)

SOUVENIR DU KENTUCKY.


Kentucky, the bloody land!

Le Seigneur dit à Osée: Après cela, néanmoins, je L'attirerai doucement à moi, je l'amènerai dans la solitude, Et je lui parlerai au cœur
(La Bible, OSÉE)

Enfant, je dis un soir: Adieu, ma bonne mère!
Et je quittai gaîment sa maison et sa terre.
Enfant, dans mon exil, une lettre, un matin,
(O Louise!) m'apprit que j'étais orphelin!
Enfant, je vis les bois du Kentucky sauvage,
Et l'homme se souvient des bois de son jeune âge!
Ah! Dans le Kentucky les arbres sont bien beaux;
C'est la terre de sang, aux indiens tombeaux,
Terre aux bells forêts, aux séculaires chènes,
Aux bois suivis de bois, aux magnifiques scènes;
Imposant cimetière, où dorment en repos
Tant de rouges tribus et tant de blanches-peaux;
Où l'ombre du vieux Boon, immobile génie,
Semble écouter, la nuit, l'éternelle harmonie,
Le murmure éternel des immenses déserts,
Ces mille bruits confus, ces mille bruits divers,
Cet orgue des forèts, cet orchestre sublime,
O Dieu! Que seul tu tis, que seul ton souffle anime!
Quand au vaste clavier pese un seul de tes doigts,
Soudain, roulent dans l'air mille flots à la fois;
Soudain, au fond des bois, sonores basiliques,
Bourdonne un océan de sauvages musiques;
Et l'homme, à tous ces sons de l'orgue universel,
L'homme tombe à genoux, en regardant le ciel!
Il tombe, il croit, il prie; et, chrétien sans étude,
Il retrouve, étonné, Dieu dans la solitude!

(1838)

AU CAPITAINE DESTEBECHO
LE SALEM

The sea was lashed into tremendous confusion, there was a fearful, sullen sound of rushing waves and broken surges. Deep called unto deep!…. As I saw the ship staggering and plunging among these roaring caverns, it seemed miraculous that she regained her balance, or preserved her buoyancy. Sometimes an impending surge appeared ready to overwhelm her, and nothing but a dexterous movement of the helm preserved her from the shock.
(WASHINGTON IRVING)

Salut, mon beau Salem! —Mon beau Salem, salut!
Frémis, mon fier navire, en volent à ton but!
Baigne tes flancs à l'onde; et, de ta proue aiguë,
Scinde et rejette au loin la vague tout émue!
Comme au dos d'un coursier l'Arabe vagabond,
Qui s'enfonce au désert, et s'y perd d'un seul bond,
Monte au dos de la vague, à la blanche crinière,
Qui s'irrite et voudrait arrèter ta carrière;
Et, tandis qu'elle écume, en fuyant avec bruit,
Et qu'une autre à son tour s'agile, écume et fuit,
Poursuis, poursuis ta course, imposant et sublime,
Sur l'Océan d'azur où ta quille s'imprime;
Poursuis, mon beau Salem, ta course à l'Occident:
Tu vas bien; je t'admire, ô mon navire ardent!
Tu vas bien; je t'admire, à travers l'Atlantique
Creusant ta voie en feu, ton sillon phosphorique!
Je t'admire; et depuis l'Arche de l'Eternel,
Qui voguait solitaire, et qui touchait au ciel,
Non, jamais sur la mer, scintillante d'étoiles,
Vaisseau n'a déployé de plus rapides voiles!
Jamais, jamais vaisseau, soulevé, tourmenté
Par le souffle orageux de l'abime agité,
Plus calme, en se jouant des vagues dans leur crise,
N'a bondi, n'a glissé du Havre à la Balise!
Salut, mon beau Salem!—Mon beau Salem, salut!
Fremis, mon fier navire, en volant à ton bul!
Baignes tes flancs à l'onde; et, de ta proue aiguë,
Scinde et rejette au loin la vague tout émue!

Avril 1837

LA TAÏQUE SURPRISE AU BAIN.

….All the winds slept soundly. Nature seemed
In silent contemplation, to adore
Its maker.
(POLLOK)

….Young Damon sat,
Pensive, and pierced with love's delightful pangs.
….Conduction by the laughing Loves,
This cool retreat his Musidora sought.-----
(THOMPSON)

Un jour que le soliel brûlait l'herbe et le sol;
Que de l'arbre l'oiseau cherchait le parasol;
Que sous un frais berceau, dans une fleur aimée,
Le colibri trouvait une couche embaumée:
Qu'au nègre fatigué, revenant du travail,
Le palmier d'Amérique offrait un éventail;
Qu'assoupis par les feux de la zone torride,
Les animaux gisaient sur le gazon aride:
Que tout était sommeil, morne immobilité,
Invincible apathie: enfin, un jour d'été,
A midi, quand au loin chantaient mille cigales;
Quand les plantes tombaient, languissantes et pâles;
Lorsque les papillons, émaillés de couleurs,
S'abaissaient, indolents, pour dormir sur les fleurs;
Et que, seules dans l'air, les vivres demoiselles
Faisaient luire au soliel leurs têtes et leurs ailes:
Moi, je quittai ma chambre; et, sans craindre le feu,
J'errais dans la forêt, l'âme perdue en Dieu!
Dans les pins je faisais mone lent pèlerinage,
Quand, soudain, j'aperçus un nombreux cabanage:
Chaque Indien, semblable au riche et vieux colon,
Cultivait le maïs, la canne et le melon;
Il avait un jardin au milieu des pinières,
Et ses jeunes enfants étaient les jardinières.
Long-temps, avec tristesse, autour des ajoupas,
En tout sens, au hasard, s'égarèrent mes pas;
Long-temps j'interrogeai, plein de mélancolie,
La famille indienne, en ces cois établie;
L'homme à qui le terroir donne son aliment,
Et qui jamais ne pousse un seul gémissement.
Tout près de là coulait une fraîche ravine,
Un limpide torrent, sous l'arbre qui s'incline.
Comme la vierge grecque aux flots de l'Eurotas,
Dans ce torrent venait se baigner la Chactas,
La Taïque aux yeux vifs; haletante, joyeuse,
Elle y plongeait son corps; et puis, folle baigneuse,
Elle nageait, flottait, en suivant le courant;
Et sur elle pendait un feuillage odorant…
Dans son enivrement, dans sa joie extatique,
Elle frappait le flot de son bras élastique,
S'avançait avec grâce, avec grâce plongeait:
Et l'ondel, devant elle, écumante, fuyait,
Comme devant le col d'un beau cygne qui nage:
Et j'enviais le sort de la jeune Sauvage;
Je songeais, ô Thompson, à ta Musidora;
A la chaste beauté que Damon adora;
Aux vierges de la Grèce, aux Naïades si belles,
A tout ce qu'ont rèvé de plus pur les Apelles;
Et je voulais, alors, et je n'osais pourtant!
Je voulais m'élancer au milieu du torrent;
La voir, surprise, émue, avec un cri sauvage,
Faire écumer les eaux, en gagnant le rivage;
Et, plus vive en courant qu'Atalante autrefois,
S'enfoncer et se perdre en l'infini des bois!

(1840)

AMOUR FILIAL ET AMOUR MATERNEL.
A M. FÉLIX

Fundamentum omnium virtutum pietas in parentes.
(CICERO)

O l'amour d'une mère! Amour que nul n'oublie;
Pain merveilleux qu'un Dieu partage et multiplie.
Table toujours servie au paternel foyer!
Chacun en a sa part, et tous l'ont tout entier.
(VICTOR HUGO)

Félix, t'en souvins-tu? —loin de la même branche,
Oiseaux de même nid, sur le vieux Holybranche,
Nous montàmes, heureux, le grand fleuve, au long cours;
Le fleuve, qui se perd en immenses détours;
Qui traverse, en grondant, les forêts d'Amérique,
Et nourrit de ses eaux l'abime du Mexique.
Nous vimes l'Ohio, le riant Ohio,
Qui sur de blancs graviers coule avec sa belle eau;
Et puis le Kentucky, la limpide rivière,
Le gracieux ruisseau, donl le fond est de pierre;
Onde pure et courante, où nous avons tous deux
Plongé, nagé, lutté, bondissants et joyeux!
Hélas! T'en souviens-tu? —c'était un soir d'automne,
A l'àge où rien n'émeut, où rien ne nous étonne;
Où l'adieu se dit vite, et n'est jamais amer;
Où l'on quitte sans pleurs son parent le plus cher….
Pauvres fils….rien alors ne disait à notre âme,
Qu'il mourrait loin de nous une mère! Une femme!
Oh! Vraiment, ce fut là notre plus grand chagrin;
Car la vie est bien dure à tout cœur orphelin:
Une mère pour nous, c'est une Providence;
C'est un ange gardien, qui nous suit en silence.
Une mère, c'est l'astre ami, doux deu qui luit,
Soleil pendant le jour, lune pendant la nuit;
Phare toujours le mème, et qui partout s'allume,
Dans le désert aride, et sur la blanche écume;
Partout nous éclairant, partout montrant le port,
Où, sauvé du naufrage, on chante et l'on s'endort!
Une mère oh! C'est tout, c'est tout sur cette terre;
Aussi, d'être orphelin que je suis triste, frère!

(1838)

DÉPART DE BONFOUCA.
ET RETOUR A LA NOUVELLE-ORLÉANS.

The quiet and silence of the forest was broken by the rustling of the yellow leaves, which the lightest breath of air brought down in wavering showers, a sign of the departing glories of the year.
(W. IRVING)

Her form was fresher then the morning rose,
When the dew wets its leaves; mistain'd and pure,
As the lily or the mountain snow.
(THOMPSON)

J'aime, oh! J'aime la sensible créole,
A la paupière noire, à la taille espagnole,
Doux trésor de pudeur, d'amour et de beauté.
(POIRIÉ SAINT-AURÈLE)

Enfin ma barque sille: assis sur le tillac,
Je contemple, en partent, le rivage du lac,
Les roseaux des lagons dans leur monotonic,
Et la feuille des bois que novembre a jaunie.
La nature n'est plus un immense encensoir,
Qui verse ses parfums du matin jusqu'au soir;
Qui, parsement de fleurs la plus inculte lande,
Suspend à chaque arbuste une fraiche guirlande;
Mais, seuls, les pins aux cieux surgissent toujours verts
Pendant les chauds étés et les glaçants hivers.
Triste, en quittant ces lieux, je songe à mon enfance,
Age où le cœur jouit sans que la tête pense;
Et je me dis; Hélas! Plus jamais de ces ris,
Sans malice et sans fiel, sur les lèvres fleuris!
Plus jamais de ces mots que notre àme improvise;
Mais le mot froid et dur, qui blesse et qui divise!
Et puis, triste, je songe à ces bains que j'ai pris
Avec un frère aimé qui toujours m'a compris;
Et qui, lui, n'ira point d'une parole intime
Faire un mot offensant que la baine envenime;
A ces bains, dans le lac, lorsqu'un beau soleil d'or
Illumine le front du sombre alligator;
Et que le ciel natal, avec sa teinte rose,
Eveille la gaîté dans toute àme morose.
Oh! Beinheureux celui qui possède un ami:
Contre les plus grands maux son cœur est affermi;
Il a, dans cette vie, un port contre l'orage;
Dans la triste vallée un bâton de voyage;
Il a pour s'épancher un cœur toujours ouvert,
Et l'onde qui jaillit au milieu du désert….
Mais, adieu: je vois fuir la terre sablonneuse;
Adieu, prés onduleux, pinière résineuse,
Bords ombreux et touffus des sauvages bayoux,
Foréts de mangliers, de cyprès et de houx!
Adieu la Grande Plaine où vole au soir l'aigrette:
Les buttes d'Indiens, où le chasseur s'arrête;
Le lointain cabanage, où des feux allumés
Eclairent les Chactas fumant leurs calumets;
Et sur de fauves peaux, le groupe de taïques
Avec ses pagnes bleus brodés en mosaïques!
Adieu tous les grands pins, que la flamme a noircis;
Sous lesquels tant de fois, seul, je me suis assis;
Où respirant un air que tant de fleurs parfument,
Au loin j'ai redardé les noirs tisons qui fument,
L'insecte qui bourdonne, et le moqueur qui chante,
Tout ce qui clame l'âme, et tout ce qui l'enchante.
Adieu chaque arbre aimé, qui murmure et qui tremble,
Le chêne, l'olivier, le copalme et le tremble.
Adieu, sonores bois, mystérieux berceaux,
Temple immense et sublime où chantent mille oiseaux,
Ravins, plaines, forêts, lieux si chers à mon àme,
Adieu. —Je sens bondir l'impétueuse lame!
Emporté par le vent, et poussé par le flot,
Dans le char à vapeur je roulerai bientôt;
Et traversant les joncs, les cyprès et la plaine
Avec une vitesse à faire perfre haleine,
Saluant comme un fils la Nouvelle-Orléans,
Et ses vaisseaux connus de tous les Océans,
Je m'écrîrai, joyeux: Enfin l'epidémie,
Sous les brumes d'hiver, froide s'est endormie!
Enfin la fièvre jaune, au vent glacé du nord
Ouvrant son aile noire, a quitté notre port!
Enfin, foyant le sol tout blanchi de gelée,
Vers la zone torride elle s'est envolée!
Aussi voyez la ville: après un lourd sommeil,
Elle s'épanouit aux rayons du soleil;
Orgueilleuse cité, sous les cieux d'Amérique,
Elle ouvre ses bazars et ses maisons de brique.
Dans sa bruyante bourse, aux vulgaires encans,
Elle assemble, à midi, son peuple de marchands;
Mais le peuple, gêné dans cette espéce d'antre,
Fier de sa liberté, circule, sort et rentre;
Et partout dans la rue, et le long des grands quais,
Se croisent en tous sens les hommes et les drays,
Voyez le fleuve: accru des ondes tributaires,
Il déborde, imposant, sur les plus hautes terres;
Prenant sa source au sein du vaste Michigan,
Il élève sa voix comme un bruit d'ouragan;
Il salue en passant les champs de vertes cannes,
La chaude sucrerie et les grises cabanes;
Chaque habitation et son riant jardin,
Tout planté d'orangers, où l'on voit, le matin,
Quand au rouge orient l'astre éclatant se lève,
Quelque amoureux Adam avec sa créole Eve;
Il court en écumant vers sa fille Orléans,
Qu'entourent des marais et des cyprès géants;
Vers Orléans qui n'a que l'argent pour idole,
Orléans de ses bords païenne métropole,
Et passant près des quais que dévorent ses eaux,
Il caresse, orgueilleux, ses milliers de vaisseaux…
O vieux fleuve, ô vieux roi des fleuves d'Amérique,
Mon fleuve, je comprends qu'un fils de l'Armorique,
Qu'un fils de sang breton, que René t'ait chanté,
Ayant cru deviner ton austère beauté!…
Voyez tous ces fultons aux écumantes proues;
Animés jour et nuit d'infatigables roues,
Ils tourmentent le fleuve, et jettent à ses bords,
Les sauvages débris d'arbres flottants et morts;
Ses bords sombres et gris d'humide terre glaise;
Ses bords nourris des os de la milice anglaise…
Oh! Oui, fleuve sauvage, ápre Meschacebé,
Dans tes marais fangeux l'Anglais a succombé!…
Ah! Qu'ils viennent encor, les fils de la grande Ile;
Qu'ils viennent arroser notre terre fertile;
Nous brûlons de les voir, nous, fils de l'Occident:
Le sang de l'Angleterre est un sang fécondant!…
Tout s'agite et renaît sur l'onde et sur la rive,
Et chaque soir au port le Remorqueur arrive,
Le Whale, en mugissant, traine ses lourds trois màts,
Qui portent les trésors des plus riches climats;
Et les gais passagers, sur la blanche Levèe,
Avec les armateurs fêtent leur arrivée!
Oh! C'est alors surtout, vers la brune, le soir.
Que souvent sur un bois, triste, je viens m'asseoir;
Car j'aime la Levée, en hiver, quand la foule,
Par chaque rue, à flots, vers le fleuve s'écoule;
Quand tout dans Orléans n'est que vie et que bruit,
Le matin et le soir, le jour et puis la nuit;
Lorsque l'Américaine, en sa mante de soie,
Aux brises de l'hiver, ressuscite à la joie:
Pàle vierge du Nord, il lui faut un air pur,
Un beau ciel sans nuage, une voùte d'azur;
Et, l'été, notre ciel est comme un ciel profane
Sous lequel cette fleur s'étiole et se fane.
Quand la vive créole, après l'exil d'été,
Plus belle nous revient dans la folle cité;
Elle vient s'émouvoir aux drames du théàtre,
Tourbillonner au bal, ou rêver près de l'âtre;
Incrédule ou croyante, elle sort, le matin,
Et chemine à l'église en robe de satin.
Dans le vieux monument de la foi catholique,
Priant, ou méditant la parole biblique,
Comme un ange pécheur, que de fois je la vis,
Venir s'agenouiller sur le sacré parvis.
La regardant prier, à genoux, sur la pierre,
Et pour la contempler oubliant ma prière,
Oubliant que j'étais à genoux au saint lieu,
Que de fois, que de fois je t'offensai, mon Dieu!
Mais, pardon: car il est de si chastes figures;
Des fronts d'ange, ombragés de blondes chevelures;
De suaves beautés, comme on en rève au ciel;
Et comme en a laissé leur peintre….Raphaël!
Oh! Qu'ils sont loin ces jours de folle idolàtrie,
Desdémones du Nord, vierges de la patrie,
Vous à qui je jetais ma poésie en fleur,
Mon àme de jeune homme en toute sa candeur!
Maintenant, maintenant, ò ma ville natale!
J'ai pour me consoler me mystique vestale;
Et, quand je souffre trop, je trouve en celle-là
Plus qu'en l'Américaine ou la brune Atala.
Stella, type idéal, céleste fiancée,
Epouse de mon cœur, rève de me pensée!
Stella, phare divin, qui sans cesse m'a lui,
Etoile qui sur moi brille encore aujourd'hui,
Et qui sur mon tombeau, sur mon blanc mausolée,
Brillera funéraire, éternelle, isolée!
Stella, seul ange ami, consolateur, gardien,
Qui m'éloigne du mal et me conduit au bien!

(1840)

REGRETS DE PARIS

Il n'est pas de vertu attractive mieux prouvée que
Celle de Paris.
(FONTENELLE)

Mais Paris, c'est le lieu des arts et des écoles;
Lei toute science a ses temples ouverts.
(BRIZEUX)

Oh! Oui, vous l'avez dit, je pleure de tristesse;
Dans le désert natal, je regrette Lutéce!
Oui, prés de vous, amis, sous l'arbre américain,
Sous le ciel enflammé du sol républicain,
Je regrette Paris; mais Paris littéraire!
Paris, où chaque coin est marqué d'un libraire;
Paris, où le savoir, mis en communauté,
Aux cerveaux desséchés rend leur fécondité;
Où l'esprit, chaque jour, s'abreuve de science;
Où l'homme, qui s'isole et médite en silence,
Peut feuilleter partout tant de livres poudreux,
D'éloquents manuscrits des siècles ténébreux.
Oui, je pleure Paris, et ses mille ressources;
Paris, ville-univers, d'où coulent tant de sources:
D'où jaillit la lumière, en flots resplendissants;
Le soleil de l'esprit, qui rayonne en tous sens!
Paris, foyer magique, attractif, où gravite
Tout génie inquiet, qu'un vague instinct agite;
Vaste et brillant miroir des lettres et des arts,
Qui concentre en lui seul tous les talents épars.
Oui, je pleure et gémis, sur la terre natale,
Quand m'apparait au loin la grande capitale,
Pôle intellectuel, centre de gravité.
Oui, quand je pense à toi, lumineuse cité,
Joyeux, que je voudrais, loin de ma grève austere,
M'élancer d'un seul bond dans ta lointaine sphére!
Que je voudrais….Mais non; Prométhée enchaîné,
L'aigle me ronge au cœur: c'est un chagrin inné;
C'est cet ennui pesant, cette aride tristesse,
Ce nuage de spleen qui partout nous oppresse;
C'est ce profond souci, cette vague douleur,
Qui dévora les jours de René voyageur…
René! Quel nom sublime, et qui creuse à notre âme
L'abime des douleurs de l'enfant de la femme!
Ah! Je comprends René, tout accablé de maux,
Pleurant avec Chactas sous les mêmes rameaux:
Exilant au désert sa tristesse infinie;
Recherchant des forêts la sauvage harmonie;
Allant de monde en monde, et toujours poursuivi
Des rêves orageux d'un cœur inassouvi!
Oui, je comprends René: partout l'homme est le même;
Il tend, sans le trouver, vers un bonheur suprême;
Vers une autre patrie il se sent attiré;
Il sent que sur la terre il est comme égaré;
Banni, dépossédé, dans sa vie agitée,
D'un immense besoin son àme est tourmentée;
Il cherche quelque chose, au dedans, au dehors;
Il le cherche partout, dans l'esprit, dans les corps;
Mais ce bien inconnu, donl son àme est avide;
Ce bonheur qu'il poursuit; il n'est pas! C'est le vide!
Pour l'atteindre en ce monde il se fatigue en vain:
Le bonheur n'est qu'au ciel, et dans l'amour divin!

(Nouvelle-Orléans, 1853)

A UN JEUNE VOYAGEUR.

L'Amérique, loin d'étre un nouveau monde, n'est
Qu'un détachement de l'ancien, opéré par une simple
Révolution de terre ou de mer, ou peut-étre par
L'oubli ou l'ignorance de l'histoire.
(BIOGRAPHIE DES CROYANTS CELÈBRES)

Oh! Ne quittez jamais le seuil de votre porte;
Mourez dans la maison où votre mère est morte.
(BRIZEUX)

Ami, fils exilé, «mon frère en poésie,»
Un grand vide dans l'âme, un dégoùt de la vie,
Je ne sais quel souci, quel désolant chagrin,
Soulevant votre cœur, vous a fait pèlerin.
Séduit d'un songe heureux, d'un espoir chimérique,
Votre esprit avec flèvre a rêvé l'Amérique.
Sous le beau ciel natal, au foyer paternel,
Vous étiez dévoré par un ennui mortel;
Je ne sais quel besoin inquiet de voyage
Vous a fait désirer quelque inconnu rivage;
Et, joyeux, vous avez quitté votre doux port,
Pour venir visiter l'Amérique du Nord,
L'Amérique et ses bois, l'Amérique et ses plantes,
Et ses fleuves profonds, semés d'iles flottantes;
Pour venir visiter les mille tumuli,
Où dort dans le mystère un peuple enseveli;
Les errantes tribus, les indiens villages,
Et le sol d'Arkansas, pavé de coquillages:
Les débris de colonne et de marbre sculpté
Qui du monde nouveau prouvent l'antiquité!
Pour venir visiter, méditatif poëte,
Qu'agite incessamment quelque envie inquiète,
Tout ce que nous avons ici de curieux,
De grand, d'inexplicable et de mystérieux;
Car nous avons aussi nos ruines antiques,
Notre occident couvert de tombeaux poétiques;
Notre histoire inconnue, et qui remonte au temps
Des obscurs Pharaons, des fabuleux Titans;
Nous avons un passé, passé grand de mystére
Que nous conteste en vain la jalouse Angleterre.
Pour chanter l'Occident, le sol de sang rougi,
Déjà, pleins d'avenir des bardes ont surgi….
Qui sait? Peut-être un jour, quelque immortel Homère
Nous reconposera notre histoire première;
Dans une âpre épopée, aux vers étincelants,
Fera luire des faits et des noms éclatants;
Et, confondant enfin la jalousie anglaise,
Du monde de Colomb donnera la genèse!
Vous êtes donc venu!….Votre muse a voulu,
Après le monde ancien, le monde vermoulu,
Voir l'Amérique aussi, la rayonnante zone
Où de la liberté règne encor l'amazone.
Dans les belles forêts, les antiques déserts,
Les bois sont résonnants d'harmonieux concerts,
Au bord du Pontchartrain où la lame se brise,
A l'ombre des cyprès chargés de mousse grise,
Elle a mèlé sa voix, son chant triste d'exil,
Aux nocturnes refrains, au chant du wip-poor-will;
Fuyant la foule impure, aux ivresses profanes,
Elle s'est égarée au milieu des savanes;
Elle a du magnolia cueilli la blanche fleur,
Respiré des sapins l'enivrante senteur;
Erré, mélancolique, en de vastes prairies,
Après elle attirant l'essaim des rêveries.

O triste wip-poor-will, j'ai souvent écouté
Ton chant plein de douleur, ton hymne saccadé.
Pendant les longues nuits, au sein de ces pinières
Où notre âme se fond en ardentes prières,
Lorsque rien ne troublait le silence des airs,
J'ai souvent écouté, triste oiseau des déserts,
Ta voix frappant l'écho de sa sonore plainte,
Ta voix retentissant dans cette immense enceinte,
Comme celle d'un cœur qui s'y retirerait
Pour pouvoir mieux chanter quand l'univers se tait.
O triste wip-poor-will, la nuit sombre, imposante,
Qui verse à chaque front sa myrrhe assoupissante,
Sa limpide rosée aux plantes du désert,
La nuit te trouve seul, et toujours l'œil ouvert;
Seul, et chantant toujours; et, pensive, muette,
Elle écoute ta voix que chaque écho répète.

Puis, revenant des bois, elle a, dans Orléans,
Sur des fronts gracieux, des fronts purs et riants,
Versé sa poésie, effeuillé la guirlande,
Qu'elle avait composée en parcourant ma lande.
Enfin, elle a tout vu, tout vu, tout visité;
Mais, hélas! Votre cœur est toujours attristé:
Aujourd'hui, vous partez; votre navire sille;
Et je pars avec vous; à mon tour, je m'exile;
Je m'exile, et pourtant, je suis fou, je la sais,
De quitter mes bayoux, pour les fleuves français;
De quitter les parfums de ma terre sauvage,
Pour aller respirer ceux d'un autre rivage;
Pour aller demander à des mondes vieillis
L'oubli de la famille et l'oubli du pays:
Mais n'importe partons!…Que loin de la balise,
Dans le golfe azuré nous emporte la brise;
Que loin du sol natal, couronné de roseaux,
Le rapide Zampa glisse à travers les eaux.
Que sous le vent du nord, s'inclinant avec grâce,
Il creuse en frémissant le sillon qui s'efface;
Qu'il se meuve, orgueilleux, sur l'abîme écumant,
Comme un monde animé que dirige l'aimant;
Et que, dans trente jours, au bout de sa carrière,
Il jette un cri de joie aux tours de Saint-Nazaire!

(A bord du Zampa, 1840)

L'ENFANT VOYAGEUR ET LA FAMILLE.

Multa attrahit exilium mala secum.
(EURIPID IN MED.)

Cui peregrinatio dulcis est, non amat patriam;
Si dulcis est patria, amara est peregrinatio.
(AUGUST)

N'avoir pas l'habitation paternelle, c'est n'avoir pas de patrie.
(BONAPARTE)

Que de fois on m'a dit: Pourquoi fuir ta patrie;
A tous les sols d'exil semer ainsi ta vie;
Voler, comme l'oiseau, de climats en climats,
Saluant chaque ciel, sans jamais ètre las?
Pourquoi quitter la tombe où repose ta mère;
La maison où ton œil s'ouvrit à la lumière;
Le grand désert natal où ton enfance a fui,
Où tu pourrais encor vivre heureux aujourd'hui?
Pourquoi donc la quitter la terre vers laquelle
L'àme revient toujours; la maison paternelle,
Où tant de souvenirs retiennent notre cœur,
Souvenirs mélangés de joie et de douleur?
Crois-nous, jeune poëte; un jour, loin d'Amérique,
Dans les champs d'Italie ou les déserts d'Afrique,
Sous un ciel nuageux ou sous un ciel riant,
Au milieu des tombeaux, des villes d'Orient,
Partout où le génie a jeté ses racines,
Où le temps a semé d'imposantes ruines,
Où chaque pas qu'on fait remue un souvenir,
Et réveille un passé plus beau que l'avenir,
Lorsque tu fouleras, suivant ta fantaisie,
Le berceau de l'histoire ou de la poésie;
Dans tous les lieux du monde, à chaque heure, à tout pas,
Le sol américain, tu le regretteras;
Tu pleureras tes pins, et leur vague murmure,
L'aspect si solennel d'une austère nature,
Les fleuves, les torrents, aux noms harmonieux,
Tant de vierges forêts, tant de sauvages lieux,
Ces bois peuplés d'oiseaux, ces mouvantes savanes,
Ces champs illimités de maïs et de cannes,
Ces innombrables fleurs que l'on cueille partout:
Et le mal du pays, cet ennui, ce dégoùt
Qui saisit notre cœur au milieu d'un voyage,
Tout te raménera vers le natal rivage.
Et tu voudras revoir, tu voudras retrouver
Le chène où tu venais pour prier et rêver;
L'arbre où la mousse croît, où le moqueur sautille,
Où tu fis tant de fois des repas de famille;
Et puis l'enceinte aussi, le solitaire enclos,
Où la voix de ta mère est dans tous les échos!…
Ah! La voix de Louise, ineffable musique,
Tu voudrais l'écouter, pensif, mélancolique;
La nuit, en t'égarant dans les profonds ravins,
Tu voudras l'écouter gémir avec les pins,
Se plaindre avec l'oiseau nocturne et solitaire,
Avec le vent dans l'arbre et l'herbe sur la terre,
Avec tout ce qui sort de l'orgue universel,
Tous les terrestres bruits, mêlés au bruit du ciel…
Oh! Oui, tu reviendras, fatigué, mais plus sage,
Vers le fleuve natal et son grand paysage;
Triste, tu maudiras tout soleil étranger,
Et tu ne voudras plus, plus jamais voyager.
Voilà ce qu'on m'a dit; mais, moi, sourd et rebelle,
J'ai cru que la patrie était partout; mon aile
A tressailli de joie au bruit des flots amers;
Et j'ai quitté pays, famille, amis si chers;
Hélas! J'ai tout quitté, sans répandre de larmes:
Pour moi la Louisiane avait perdu ses charmes;
Je m'y sentais malade, et mon cœur languissant,
Pour partir, n'attendait, n'appelait que le vent!
Aussi, quel cri d'amour j'ai poussé sur l'abîme,
Lorsque je vis s'ouvrir l'horizon maritime;
Lorsque loin de la terre et de toute cité,
Je vis autour de moi la seule immensité;
Le spectacle inspirant de la mer infinie
Berçant chaque vaisseau de sa molle harmonie;
Livrant ses flots d'azur au caprice du vent,
Ses flots qu'avec extase on regarde en rêvant;
Et qui, venant baiser la barque au flanc d'ébène,
Lui chante comme un chant d'amoureuse Sirène….

Océan! Océan! J'aime à prier au bruit
De tes immenses flots, où l'étoile reluit;
A voir ton bleu miroir, qui partout s'illumine;
A sentir sous le vent la barque qui s'incline,
Qui s'élève et s'abaisse avec le flot brillant,
Qui bondit dans sa joie ou glisse en oscillant.
J'aime à saisir, le soir, la grande voix des vagues,
Mèlée aux cris perçants des blanches ossifragues;
A voir sur ton beau sein, berceau des alcyons,
La blonde Cynthia verser tous ses rayons.
Sombre Océan, je t'aime; oui, je t'aime, Atlantique,
Et souvent je t'adresse un hymne poétique,
Lorsque isolé le soir, recueilli sur le pont,
A tes flots orageux mon cœur ému répond;
Et qu'oubliant la terre et les cris de l'envie,
Je m'endors sur ton sein, et pense à l'autre vie!

(A bord du Zampa, juillet 1840, au-dessous des Açores)

REGRETS D'UN ÉTUDIANT CRÉOLE EXILÉ À PARIS

D'autres font le tour du monde: ils cherchent quelque chose de plus que la patrie: mais la patrie des esprits (l'Église) est comme celle qui nous donna le jour, le seul lieu du monde où se repose la pensée.
Lacordaire

We send our youth abroad to grow luxurious and effeminant in Europe: it appears to me that a previous tour on the prairies would be more likely to produce that manliness, simplicity and self-independence most in unison with our political institutions.
Washington Irving

Oui! je regrette enfin la pinière natale!
Je suis las de Paris, las de la capitale!
Tout ce bruit des plaisirs, au coeur désenchanté
N'apporte que l'ennui d'un chagrin agité!…
Ah! je sens, aujourd'hui, qu'en vain l'homme voyage,
Pour effacer du coeur les choses du jeune âge;
Qu'en vain, sous un beau ciel, sur un sol étranger,
Il cherche à s'enivrer d'un oubli passager:
L'enfance a dans le coeur sa profonde racine!
Le ciel de la patrie est un ciel qui fascine!
Je le sens, il me faut mon grand fleuve et mes bois;
Ma pirogue et mon lac; et tous ces bruits, ces voix,
Ces chants, dont l'harmonie éternellement dure;
Ces parfums qu'à toute heure exhale la nature:
Le pin, rouge colonne, au frais chapiteau vert;
Le chêne, d'un linceul de mousse recouvert;
Le cèdre qui soupire, et balance son cône
À tous les tièdes vents de la créole zone;
Le sombre magnolia, qui de sa blanche fleur,
Comme un pur calice, épand toute l'odeur;
Et la liane, errant sur tous ces bois antiques,
En forme de hamacs, de ponts, de verts portiques.
Il me faut, je le sens, l'idiome et le chant
Du nègre, qui revient vers le soleil couchant;
Et qui, près de son feu lui servant de veilleuse,
Conte aux petits enfants l'histoire merveilleuse.
Oh! surtout, il me faut ta hutte, heureux Chactas:
Il me faut la prairie où s'égarent tes pas!
Oui, fils de la forêt, ton sort me fait envie;
Je voudrais, avec toi, recommencer ma vie:
Libre alors, je vivrais, comme l'oiseau dans l'air,
Ayant pour nid de l'herbe, et pour toit un ciel clair;
Libre alors, je vivrais, voyageur solitaire,
N'ayant qu'un chien chéri qui m'aime sur la terre;
Libre enfin, je mourrais sur de sauvages bords,
Étendu sur le sol comme les arbres morts;
Et mon chien, près d'un corps sans croix, sans mausolée,
Triste, mourrait aussi, mais l'âme inconsolée!
Oui, Chactas, je le dis; je voudrais être toi:
J'aurais d'autres besoins, j'aurais une autre loi;
J'irai boire aux torrents qu'a creusés la nature;
Je mangerais le fruit qui mûrit sans culture;
Nomade, indépendant, sans l'éternel souci,
Sans un vernis menteur, et sans science aussi,
J'aurais devant les yeux un horizon immense;
J'adresserais à Dieu ma naïve romance;
Et, jetant aux grands bois mes chants improvisés,
J'errerais, en fuyant tous lieux civilisés!
Oh! qu'il est donc heureux, celui qui naît sauvage;
Qui jamais n'a connu notre dur esclavage;
Qui, conservant intacts ses droits illimités,
Fier, n'agit qu'en suivant ses libres volontés!
Il est si doux d'errer, de respirer à l'aise,
Dans un vaste désert, sous un ciel qui nous plaise,
Partout où la nature, en sa virginité,
Verse au coeur enivré la fraîche volupté:
Ce bien-être qui calme et ravive notre âme;
Et pénètre le coeur comme un regard de femme.

janvier, Paris 1836

VOYAGES ET PATRIE.

J'irai, je foulerai, car j'en ai l'espérance,
Les champs…
(A. BARBIER.)

Chaque pas qui nous éloigne de notre patrie
ne fait qu'allonger la chaîne que nous traînons.
(GOLDSMITH.)

Il faudra donc bientôt, quittant l'Europe antique,
Rebondir à travers les flots de l'Atlantique!
Dans deux mois, emporté loin d'un monde vieilli,
Au sol vierge et natal j'aurai donc tressailli!
Il faudra donc partir, quitter encor la France!
Oh! quand mon cœur y songe il s'attriste d'avance!…
Quoi! je fuirai bientôt, vers l'Occident poussé,
Et je n'ai pas foulé ces terres du passé!
Je quitterai l'Europe, et je n'ai pas encore
Vu l'Orient, berceau que tout poète adore!
Quoi! je serai bientôt captif sur le Salem,
Et je n'ai pas prié près de Jérusalem;
Je n'ai pas visité les restes de Palmyre;
Parcouru la Syrie où coule tant de myrrhe;
Je n'ai pas vu Byzance; et Rome, la cité,
Le centre de la foi, l'arche de vérité;
Je n'ai pas vu la Grèce et le forum d'Athènes
Où tonnait en plein air la voix de Démosthènes.
Oh! que je voudrais donc, voyageur inconstant,
Bruni par le soleil, fatigué, haletant,
Traverser les déserts plantés de pyramides,
Effrayant de mes cris les gazelles timides,
Bondissant sur le sable et fuyant au devant
Du simoun enflammé, de l'homicide vent,
Qui, parfois, surprenant l'errante caravane,
L'ensevelit au sein de la blanche savane;
Et qui, montant au ciel en nuage de feu,
Rappelle à ces climats la justice de Dieu!
Que je voudrais, marchant vers l'aride Judée,
Où de saintes douleurs notre âme est inondée,
M'avançant, tout pensif, dans l'immense chemin
Qui mène aux oliviers du funèbre Jardin,
Fouler l'herbe autrefois de tant de pieds foulée,
L'herbe qui croît autour du divin mausolée!
Que je voudrais, la nuit, au pied du mont Carmel,
Sur le bord des torrents où tout parle du ciel,
M'abriter sous le saule, arbre à la voix plaintive
Qui baigne ses rameaux dans l'onde fugitive;
Et, pèlerin, venu de la terre des pins,
Voir ces lieux visités de tant de pèlerins;
Contempler en priant toute la Terre-Sainte;
Et, là, me rappeler ma solitaire enceinte (1)…
Oh! oui, toujours mon cœur, saisi d'amers regrets,
Retourne à ses bayous, ses arbres, ses forêts;
Toujours, malgré mon vol vers de lointains rivages,
Je reviens et me perds dans mes forêts sauvages;
Je reviens plein de joie, et je retrouve, ému,
Tous ces objets aimés de notre âge ingénu;
La pirogue indienne, et la douce cabane
Où l'ange avec l'enfant vient partager sa manne;
Et la vieille-maison où Louise, autrefois,
Fit chanter à mon cœur sa maternelle voix.
Oui, c'est en vain qu'une aile à l'Orient m'entraîne;
Une autre aile plus forte à mes bois me ramène!
C'est en vain qu'en mon vol je veux suivre l'oiseau;
Chacun rêve sa tombe où Dieu mit son berceau!

(Paris, 1836.)

(1) L'enceinte est une terre entourée et plantée d'arbres, où l'on enferme les bœufs et les chevaux dont on a besoin pour le travail de l'habitation. C'est une espèce de parc où l'on peut aller rêver à l'ombre des chêneaux et des pins, et où l'on rencontre, çà et là, quelques croix de bois, quelques tombes de famille.

LE VOYAGEUR CRÉOLE.

Placer son bonheur où l'on n'est pas, c'est la sottise du genre humain.
(CHAMPION de PONTALIER.)

Il y a des esprits qui ne sont jamais sortis du même lieu, qui n'en connaissent point d'autre, qui ne soupçonnent pas qu'il y ait quelque chose au-delà de leur petit empire. Ces esprits s'inquiètent quand on les quitte. Si vous dépassez leur frontière, ils vous croient perdu.
(LAMENNAIS.)

Dans un jour le Salem, s'élançant sur l'abîme,
Ébranlera d'adieux le Havre maritime;
A son chant de départ, de mille échos frappé,
Partout retentira le rivage escarpé;
Fendant le flot limpide où brille la dorade,
De joie il bondira loin de l'étroite rade;
Pointé vers l'Occident, vers mon golfe si cher,
Fougueux, sans dévier il franchira la mer;
Et, tressaillant au bruit du Fulton qui l'entraîne,
Las, il plîra la voile, inclinera l'antenne.
Ah! c'est alors qu'au fleuve, effleurant les roseaux,
J'entendrai comme un bruit de vagues et d'oiseaux;
C'est alors qu'attendri, moi poète créole,
Moi qu'enfant a bercé l'américain Éole,
Immobile et pleurant, en extase et muet,
Je reverrai ma hutte en la grande forêt;
Ma pirogue voguant sur l'amoureuse lame;
Mon ciel, si beau le soir quand le soleil l'enflamme;
Mes bois, coupés partout de sinueux chemins;
L'onduleux horizon, couronné de verts pins;
Et les chênes, plantés sur des grèves de sable,
Où l'on se parle à deux d'amour impérissable,
Où s'égarant, le soir, des cœurs amis, jumeaux,
S'épanchent l'un à l'autre et se disent leurs maux.
Oh! je le sens; poussé par l'instinct chimérique,
J'ai trop longtemps souffert loin de mon Amérique:
Trop longtemps, trop longtemps, agité dans le cœur
Comme Chateaubriand, créole voyageur,
J'ai fui le sol natal pour la rive étrangère;
Car partout, sans plaisir, dans ma tristesse j'erre;
J'erre, et partout je vois que chaque homme, ici-bas,
Du fardeau de sa vie à tout âge est bien las!
Et pourtant, je le sens, il faut que je voyage,
Que je hèle tout vent qui souffle du rivage;
Qu'emporté loin de terre et de tout arbrisseau,
Inquiet alcyon, je suive le vaisseau;
Oui, déployant mon aile à tout vent qui me pousse,
Volant de mer en mer, de secousse en secousse,
Allant, courant toujours, je ne veux aucun frein
A mon instinct puissant de voyages sans fin;
A ce vaste désir, visitant chaque monde,
D'emporter de tout sol une image profonde!
Qu'il dorme le créole au bruit que fait le vent;
Moi je voudrais fouler les terres du Levant!
Qu'il chérisse, indolent, d'immobiles pénates,
Moi je voudrais rêver sur d'arabesques nattes!
Je voudrais, parcourant des lieux poétisés,
Méditer sur des fûts, des chapiteaux brisés!
Satisfait, libre à lui de vivre à sa manière,
Que le monde pour lui se borne à la pinière;
Mais qu'il me laisse, moi, suivre des flots changeants,
Battu de la tempête et de jours affligeants!
Ah! s'il savait, l'heureux, l'insoucieux créole,
Que tout front n'est pas ceint de la même auréole,
Que nous sommes pétris en des moules divers,
Que l'un n'est qu'en un point, l'autre dans l'univers;
S'il savait que le cœur, étroit ou bien immense,
N'étreint que l'horizon ou par-delà s'élance:
Mais non, le colon dort et veut qu'on dorme aussi;
L'ignorant Biloxien ne voit que Biloxi;
Il contemple, orgueilleux, la grève sablonneuse
Où croît le pin chétif, la plante vénéneuse;
Mais si pour l'Orient quelque oiseau prend son vol,
Rien n'entraîne son âme enracinée au sol;
Non, jamais il ne suit au-dessus, dans l'espace,
La phalange émigrante et joyeuse qui passe;
Jamais il ne se dit: où vont donc ces oiseaux
Qui s'élèvent aux cieux et franchissent les eaux ?
Jamais, donnant une aile à sa lourde pensée,
Il ne fit avec eux la longue traversée;
Aussi, comme il essaie en sa cage de plomb
De lier, d'enfermer l'impatient aiglon!
Non, il ne comprend pas que, loin d'arides sables,
On veuille empreindre ailleurs ses pas ineffaçables;
Il naît, végète et meurt sous l'arbre enseveli;
Et, ses os dispersés par le vent de l'oubli,
Lorsqu'un Chateaubriand vient visiter ces plages
Où la mer roule encor quelques blancs coquillages,
Il cherche en vain le nom du créole indolent;
Il est mort tout entier et dort dans le néant!
Il est mort…et tranquille en son lit d'agonie,
Ignorant toute loi du Christ ou du génie,
Après l'Aigle de Meaux il n'a point répété:
La mort n'est qu'un passage à l'immortalité!

1836.

ADIEU D'UN FRÈRE.

Fare well! a word that must be, and hath been—
A sound which makes us linger—yet—farewell!
(BYRON.)

When that hour
Wan'd to the farewell moment…..
………..The deep spring tide
Of nature then swell'd high.
(MRS HEMANS.)

Quoi! c'est un cri d'adieu, de départ, de voyage,
Que ta barque me jette, en creusant son sillage?
Près du port, où j'étais à l'abri de tout flot,
Elle jette, en passant, un chant de matelot?
A terre, où reposait mon arche poétique,
Quoi! j'entends me héler au sein de l'Atlantique?
Tu pars, ô frère?—adieu!—Mon âme qui va loin.
Te suivra sur toute onde, à tout pôle, en tout coin…
Adieu, frère chéri, qu'emporte la tempête;
Toi que soulève en l'air l'aile que rien n'arrête,
Adieu! Sur quelque pierre, en ton vol incertain,
Grave, grave mon nom, dans quelque lieu lointain;
Le soir, quand tu verras, les paupières humides,
L'astre, qui semble un phare au front des pyramides;
Lorsque errant à travers la ville des palmiers,
Tu verras s'élever la forêt des piliers,
Pensif, ému, pleurant, étouffé de tristesse,
Jetant un long regard au soleil qui s'abaisse.
A genoux, et tourné vers l'horizon en feu,
Dis, oh! dis, en songeant à notre amer adieu:
«  Pauvre frère! au-delà, seul, et l'âme en prière,
«  Je le vois, égaré dans la morne pinière;
«  Je le vois méditant, le front pâle et ridé,
«  Sous le sombre cyprès au feuillage évidé;
«  Sous le cèdre, où bruit comme une âme qui pleure;
«  Dans l'herbe, que l'oiseau d'une aile blanche effleure. »
Adieu!—puisqu'il le faut, loin du berceau natal,
Va dilater ton âme au ciel oriental;
Va dans la Béotie, où la suave brise
Agite, en murmurant, les ondes du Céphise;
Loin du sol de Colomb, loin du Mississippi,
Va fouler l'Orient, l'ïaguéné sipi (1);
Poète, t'inspirer où s'inspirait Homère;
Voyageur, t'égarer jusqu'où finit la terre!
Va: voyager, c'est vivre, et vivre chaque jour;
C'est jouir, en changeant de langue et de séjour;
C'est étendre son être, agrandir sa patrie,
Multiplier les lieux de son idolâtrie;
C'est raviver le cœur, retremper le cerveau,
Dépouiller le vieil homme, et renaître nouveau;
Voyager, c'est surtout vivre par la pensée!
Non, ton âme n'est pas de chimères bercée:
Ce qui t'agite et pousse est un instinct divin;
Ce qui fermente en toi, c'est l'immortel levain!
Oui, le bras qui te lance en l'infini domaine,
C'est le puissant levier de la pensée humaine:
Suis donc ce vague instinct; suis cet élan donné;
Suis cet aimant occulte, impérieux, inné;
Instinct révélateur, voix intime et secrète
De tout cœur que Dieu fit pour devenir poète.
Pars, et voyage au loin; va saluer tous lieux,
Les plus riants vallons, et les monts les plus vieux:
Tout voyage ici- bas, tout court pèlerinage
N'est qu'un prélude au grand, à l'éternel voyage!

(1) L'ïaguéné sipi, en langue chactas: vieille terre, ancien continent.

Ah! qu'un frais vent partout, faisant vibrer tes mâts,
Te pousse avec amour vers les plus doux climats;
Que la mer, te berçant sur sa vague limpide,
S'entr'ouvre sous le soc de ta barque rapide;
Et que, rêvant le soir au bruit d'immenses flots,
Ton cœur, sur l'Océan, trouve enfin le repos!

1837.

UNE TOMBE.

Le culte des tombeaux est le culte du cœur,
…………………………………………….
Quelque fois, contemplant cette tombe chérie,
J'y voudrais apporter les fleurs de la prairie,
Moins nombreuses, hélas! que les douces vertus
Que le ciel déposa dans ce cœur qui n'est plus.
(BRES.)

Death lies on her like an untimely frost
Upon the sweetest flower of all the field.
(SHAKESPEARE.)

A l'ombre des chêneaux d'une déserte enceinte,
Pour tout homme rêveur, dont l'âme est pure et sainte,
Pour tout homme souffrant, brille au milieu des bois
Une croix qui l'attire; une humble et blanche croix!…

Autour de cette croix est une palissade;
Quelques pieux, ombragés d'incultes arbrisseaux…
Aucun nom! aucun marbre, à pompeuse façade!
Pauvre mère!..c'est là qu'elle dort en repos!

Quand j'étais en exil, hélas! ma mère est morte!
Morte dans sa jeunesse, alors que le cœur porte
Le bonheur de se voir environné d'enfants
Qui surgissent joyeux de l'abîme des ans;

Le bonheur de les voir, de partager leur joie,
De pouvoir chaque jour les aimer, les bénir,
Leur enseigner du bien l'évangélique voie,
Et puis rêver pour eux un si doux avenir!

Elle est morte et repose…Au-dessus l'oiseau vole;
Tout autour l'herbe croit, meurt, renait au printemps;
Poussé là vers le soir, son fils vient, se désole;
Puis s'éloigne en priant, en marchant à pas lents.

Il s'éloigne tout triste…Oui, mais au fond de l'âme
Il emporte l'espoir de l'immortalité:
Séparés par le temps l'enfant, l'homme et la femme
Doivent se réunir pendant l'éternité!

Oui, le Christ nous l'a dit; et je crois et j'espère;
Notre corps avec l'âme un jour resplendira;
Et l'homme tout entier, s'élançant de la terre,
Dans sa beauté divine aux cieux s'envolera!

(1833.)

TRISTESSE DÉCOURAGEANTE.

On his cheek is a smile, on his bosom is care;
And daily and hourly the waves of his life
Dash breaking in foam on the waves of despair.
(MOÏR.)

Oh! memory! thou fond deceiver,
Still importunate and vain!
(GOLDSMITH.)

Car, que faire ici-bas quand les parents sont morts;
Que faire de son âme orpheline et voilée?
(SAINTE-BEUVE.)

De mon cerveau malade où germe la folie,
Mon cerveau, noir foyer de la mélancolie,
Abîme de douleur, océan agité,
Sombre enfer à jamais de l'espoir déserté;
De mon cerveau terni d'une vapeur épaisse
Sous le dôme de plomb qui pèse sur Lutèce,
De ce miroir, ce prisme où se peint l'univers,
Puisse un jour rayonner le soleil de mes vers!
Puisse enfin sur mon front, qu'aucun feu ne colore,
Éblouissante fleur, la poésie éclore!

Mais non!…car à quoi sert?..je n'ai plus de parents,
De père ni de mère, amis toujours aimants!
Je n'eus pas de baisers pour mes prix de collège;
Si j'avais de la gloire, à qui la donnerais-je?
Lorsqu'on est orphelin, qu'importe le renom
Qui laisse dans le temps un glorieux sillon!
N'est-ce pas? si la gloire est un bien sur la terre,
C'est lorsqu'on peut en faire un présent à sa mère;
Lorsqu'heureux de l'avoir pour en parer son front,
En lui rendant ce fruit de son amour profond,
On lui dit: O toi seule, en qui mon cœur vent croire,
Tiens, je te donne tout, ma fortune et ma gloire;
Oui, tout; et c'est bien peu pour tes soins, ton amour!
Prends donc tout, ô ma mère! et sois riche à ton tour;
Sois riche des trésors que je dois à ton âme,
O toi ma seule amie, ô toi l'unique femme!
Ah! mais je suis tombé de cette sommité
Où l'aile de la muse, enfant, m'avait porté;
Et si je n'aime plus la céleste chimère,
C'est qu'il faut pour l'aimer avoir encor sa mère!

Oh! que j'ai donc changé depuis qu'en la cité,
M'arrachant du désert, le vent m'a transplanté;
Depuis qu'abandonnant les cieux de la patrie
J'ai demandé l'amour aux vierges de Neustrie,
Aux savants la science, à Jésus-Christ la foi,
A Rome, arche de Dieu, son pilote et sa loi!
Hélas! que je voudrais n'avoir pas vu la France!
Que je voudrais pouvoir oublier mon enfance!
Mais le passé sans cesse à mon œil attristé
Ouvre un livre où je lis mon ancienne gaîté…
J'ai donc été joyeux?—Oui, quand j'avais ma mère;
Mais Louise, elle est morte; et moi, sans guide, j'erre;
Sans celle qui m'aimait, sans celle que j'aimais,
Solitaire en tous lieux j'errerai désormais;
Car que fais-je en ce monde où chaque vent m'emporte,
Ainsi qu'un grain de sable ou qu'une feuille morte?
Qui n'a vu quelquefois, jouet de l'ouragan,
Un pauvre oiseau perdu sur le vaste Océan?
Eh bien! je suis l'oiseau que l'orage inquiète,
Loin du nid où chaque heure est une heure de fête;
Mais, hélas! moins heureux sur le grand désert d'eau,
Je ne rencontre pas d'hospitalier vaisseau
Qui m'abrite à son bord et me ramène à terre;
Seul, je lutte entouré d'un effrayant mystère;
Je lutte, et l'Océan, grondant autour de moi,
S'agite; mais au ciel m'élevant sans effroi,
Et de ma voix couvrant le bruit de la tempête,
Je chante à Jéhova mes hymnes de poète!

(Paris, 24 septembre 1836.)

UNE MALADIE A PARIS.
AMOUR FILIAL.

Au banquet de la vie, infortuné convive,
J'apparus un jour, et je meurs;
Je meurs, et sur la tombe où lentement j'arrive,
Nul ne viendra verser des pleurs!
(GILBERT.)

Je me suis exilé pour apprendre les lois,
Et je souffre à Paris ce qu'a souffert Gallois (1)!
Dans la cité brumeuse où gravite l'Europe,
Comme un linceul, l'air froid, le ciel gris m'enveloppe!..
L'esprit découragé, le cœur triste, abattu,
Je n'ose plus marcher dans un chemin ardu;
Mais, faible, je m'endors sur la couche épineuse
Où ma lampe est encor faiblement lumineuse:
Pauvre lampe!—Sans huile elle mourra bientôt…
Et moi je passerai comme passe tout flot,
Toute fleur au désert, toute feuille jaunie…
Et ma voix se taira sans aucune harmonie
Si ce n'est le soupir précurseur de la mort…
Et j'atteindrai la tombe…abri sûr…dernier port!
Oh! je donnerais tout, jeunesse, amour, chimère,
Si je pouvais, hélas! ressusciter ma mère!
Mais je l'appelle en vain dans la terre des morts!
Après des cris perdus, d'inutiles efforts,
Je retombe accablé sur la couche d'épines
Où j'élève en priant mes deux mains orphelines;
Et je demande à Dieu qu'une âme, douce fleur,
Du miel de son amour guérisse ma douleur!..
Mourir sans un parent pour soutenir ma tête!
Mourir seul, exilé!—mourir l'âme muette!

( !) Qui n'a lu l'éloquente histoire d'Imbert Gallois par M. V. Hugo, dans ses Mélanges de philosophie et de littérature?

O mon Dieu, c'est horrible; et pourtant, je le sens,
Déjà la mort sur moi pose ses doigts glaçants!
Comme un arbre abattu sans sève et sans racine,
Loin du sol où tu dors, Louise, je m'incline;
Je souffre! Je suis seul! Je me meurs à Paris!
Je songe que ton cœur ne bat plus pour ton fils!
Que celui de ton fils bat toujours pour sa mère!
Et je me meurs, hélas!..mais en mourant j'espère!
Dieu, sublime ouvrier, aurait-il en jouant
Dans son moule pétri l'homme pour le néant?
Non; la tombe du corps, c'est le berceau de l'âme!
L'homme des jours passés y ressaisit la trame!
La tombe, c'est un point entre deux univers!
Après cette âpre vie, après des jours amers,
Dans le ciel où jamais la fleur ne s'étiole,
Je te reverrai donc, ô ma mère créole!

(Paris, 1833.)

LA RECONNAISSANCE.

Vous m'avez fait renaître, et vous êtes ma mère!
…………………………………………………..
Oh! patience! un jour j'acquitterai ma dette……
…Et de mon frais butin parfumant vos genoux,
Prenez, dirai-je alors; tout cela c'est à vous!
(HÉGÉSIPPE MOREAU.)

………………………..Après la bienfaisance,
Le plus grand des plaisirs est la reconnaissance.
(DU BELLOV.)

Je suis seul, étranger dans Paris, cette ville
Où l'on achète tout, où la foule est si vile!
Dans Paris, où le riche a tout pour de l'argent;
Où, triste et délaissé, souffre et meurt l'indigent!
Je suis seul et malade, à l'hôtel où je pleure;
A l'hôtel où bientôt il faudra que je meure!
Oui, sans soins, je mourrai dans la grande cité;
Mais qu'importe une tombe à ce monde agité?
Qu'importe à cet essaim qui, fiévreux, tourbillonne;
A ce volcan central, qui sans cesse bouillonne;
A ce gouffre orageux qu'importe un flot de moins?
Oh! oui, qu'importe à tous, qu'un fils meure sans soins…?
Je n'ai pas un parent dont l'œil sur moi s'arrête;
Pas un créole ami qui soutienne ma tête!
Je suis seul, et je souffre; à Paris, je suis seul!
Et je sens que sur moi pèse comme un linceul!
Je souffre, et je sanglote, et j'appelle ma mère;
Et ma voix frappe en vain la chambre solitaire!
Je suis seul, et je pleure; et je baise, en pleurant,
Un dessin adoré, le portrait d'un parent!
Je suis seul, et je lis, d'une voix presque éteinte,
Tes vers, pauvre Gilbert, ta désolante plainte,
Cette ode improvisée au fond de l'Hôtel-Dieu,
Ce chant de cygne amer, ce déchirant adieu;
Ces strophes qu'en mourant, à travers le délire,
Tu jetas…derniers sons d'une immortelle lyre!
Ah! qui dira jamais tout ce que j'ai souffert,
Exilé dans Paris comme dans un désert?
Qui dira ma douleur, ma sombre inquiétude..?
Hélas! c'est vous, madame!—Oui, dans ma solitude,
Je vous ai vue, un soir, venir à mon chevet,
O vous l'ange gardien que ma douleur rèvait;
L'ange consolateur de mon âme attristée;
Vous en qui j'ai trouvé Louise ressuscitée!
Vous que j'adore enfin d'un amour filial,
Et que je porte en moi comme un saint idéal,
Comme un type sacré de tout ce qu'une femme
Peut nous verser de miel en nous ouvrant son âme!
Oui, seule, vous savez; car dans le grand Paris,
Le désert populeux, oh! vous avez compris
Ma profonde douleur, mon angoisse secrète,
Le supplice inouï du créole poète;
Et le soignant alors, comme eût fait une sœur,
Vous avez soulevé le poids de sa douleur…!
Aussi, je vous l'ai dit, je vous le dis encore;
Quel que soit le rayon dont mon ciel se colore,
Quel que soit le rivage où me poussent les flots,
L'inculte Thébaïde où je prie en repos;
Partout je sentirai la puissance attractive,
L'aimant du souvenir, ô ma mère adoptive!
Partout je bénirai la femme, au cœur aimant,
Qui prodigua ses soins au poète mourant.
Oui, partout et toujours, ô ma mère de France,
Vous aurez mon amour et ma reconnaissance!…
Et toi, mon frère aimé! toi, son fils, qui m'aimas,
Si le sort t'exilait dans mes lointains climats,
Oh! crois-le, cher enfant, loin de ta grande ville,
Tu trouverais chez moi l'amour de la famille;
Tu trouverais l'amour et l'hospitalité;
Le trésor qu'à Paris ta mère m'a prêté!
Crois-le; si tu venais, malheureux, solitaire,
Dans ta course, heurter la hutte de ton frère;
Si tu venais, enfant, oh! comme tu serais
Mon hôte, mon Pylade, au milieu des forêts!
Comme nous bâtirions, tous deux, loin de Lutèce,
Un abri fraternel dans la ravine épaisse!
Comme nous briserions le pain de l'amitié,
Ce pain si doux au cœur de l'homme expatrié!
Comme nous dormirions, nos têtes reposées
Sur les feuilles de pin, de larmes arrosées!…
Et puis, comme la nuit nous parlerions, tous deux,
De notre bonne mère, amie aux blancs cheveux;
Pauvre femme restée en sa ville natale,
Tandis que nous suivons la tourmente fatale…
Oui, nous parlerions d'elle, à l'ombre des grands bois,
Où l'on parle si bien des heures d'autrefois;
Des heures de bonheur, que nous avons passées
A faire étinceler nos joyeuses pensées;
Ces heures où, tous trois, assis dans le salon,
Nous écoutions siffler le glaçant aquilon;
Où, sur la table ronde, aux reflets de la lampe,
Nous commentions la Bible, où l'âme se retrempe;
Ce code révélé, ces sublimes versets,
Qu'ont lus et médités tous les hommes versés
Dans les choses de Dieu, les sciences divines;
Ce livre qui contient les célestes doctrines.
Partout, dans notre exil, l'hiver comme l'été,
Aux jours d'ennui, de deuil, comme aux jours de gaîté,
Enfants pleins de tendresse, oh! nous parlerions d'elle,
De son cœur excellent, de son âme modèle!
Errant sous les rameaux de la vaste forêt,
Sous le toit résineux qui nous abriterait,
Au murmure des pins agités par la brise,
Nous mêlerions le nom, le nom cher de Louise…
Puis, las enfin d'errer, de souffrir en exil,
Las d'user de nos jours le monotone fil,
Comme vers le printemps deux oiseaux de passage
Tout prêts à s'envoler pour un autre rivage,
Assis au bord des flots, nous rêverions le jour,
Le bonheur du départ, l'extase du retour;
L'ineffable baiser du fils et de la mère;
Tout ce qu'on peut rêver de plus saint sur la terre!

(1839.)

À MA SOEUR ABSENTE.

Par le méchant qui règne, et le sot qui prospère,
Coudoyé, si je pleure et si je désespère,
Elle est là: son souris me défend de pleurer
Son œil ardent de foi m'ordonne d'espérer.
(HÉGÉSIPPE MOREAU.)

Une sœur!…ô ma sœur, ange tant regretté,
Femme en qui j'admirais et l'âme et la beauté,
N'est-ce pas, ô ma sœur, Louise, notre mère,
De son amour pour nous te fit seule héritière;
Tu nous aimes comme elle, et, comme elle, pour nous
Tu trouves de ces mots amoureux et si doux,
Si doux qu'on les écoute, et que l'âme enivrée
Croit entendre parler comme une voix sacrée?
Une sœur!…oh! qui donc pourrait comme une sœur,
Trouver ces mots, empreints d'ineffable douceur;
Ces mots, tombés du ciel?—Quelle femme en ce monde
Pour nous aurait jamais une âme plus profonde,
Un cœur plus maternel; quelle femme pourrait
Descendre au fond de nous, comme une sœur le fait,
Lire tous nos secrets, deviner nos tristesses,
Et pour nous, à toute heure, avoir tant de caresses,
Tant d'héroïque amour?—Quelle autre, auprès de nous,
Dès l'enfance, a dormi sur les mêmes genoux;
A bu le même lait, à la même mamelle;
Quelle autre nous connaît, nous devine comme elle,
Jouit de notre joie, ou souffre de nos pleurs,
Et sur nos jours de gloire effeuille plus de fleurs?
Quelle autre femme?…Hélas! je sens au fond de l'âme
Que, notre mère morte, il n'est plus qu'une femme
Qui résume en son cœur toute espèce d'amours,
Qui nous aime vraiment, qui nous aime toujours;
Et cette femme unique, héritière de l'autre;
Cette femme, dont l'âme est unie à la nôtre
Par un si doux lien, un lien si puissant;
C'est celle que Dieu fit naître d'un même sang;
C'est notre sœur, qui tient à nous par la racine;
Notre sœur, seule amie adorable et divine!
Une sœur!…O ma sœur, ange tant regretté,
Femme en qui j'admirais et l'âme et la beauté,
N'est-ce pas, ô ma sœur, Louise, notre mère,
De son amour pour nous te fit seule héritière;
Tu nous aimes comme elle, et, comme elle, pour nous
Tu trouves de ces mots amoureux et si doux,
Si doux qu'on les écoute, et que l'âme enivrée
Croit entendre parler comme une voix sacrée?

(Paris, août 1840.)

AMOUR FRATERNEL.
A. M. F. R…

On demandait à Caton d'Utique, encore eufant, quel était son meilleur ami dans le monde.—C'est mon frère, répondit-il.—Eh bien! quel est celui qui tient le second rang dans votre cœur?—C'est mon frère!—Et le troisième?—C'est aussi mon frère! Et il ne cessa de faire cette réponse que quand on eut cessé de le questionner.
(