Saint-Denis
par Charles Testut
Seconde Partie: Le Retour
Chapitre 1 - Chapitre 2 - Chapitre
3 - Chapitre 4 - Chapitre 5 - Chapitre
6 - Chapitre 7 - Chapitre 8 - Chapitre
9
Chapitre premier
Les rêves d’un homme éveillé
Quels
sont ces quatre cavaliers qui s’avancent sur une assez belle route
bordée de grands arbres à l’épais feuillage?
Les deux premiers montent de superbes chevaux marchant au pas l’un
après l’autre. Celui de droite est noir comme le corbeau;
celui de gauche, d’un blanc éclatant. Le second surtout
paraît un cheval de race: ses jambes nerveuses frappent le sol
de coups secs et réguliers; sa tête petite, aux yeux brillants
et aux naseaux ouverts, est pleine d’intelligence, et les flots
onduleux de sa longue queue arrondie avec grâce donnent à
tous ses mouvements cette belle fierté de l’animal de race
qui porte orgueilleusement son léger fardeau.
On voit encore au loin, en plongeant
le regard sur le chemin que nos cavaliers ont parcouru, les clochers
d’une grande ville. On entend encore ses derniers bruits apportés
par le vent.
Le cavalier au cheval blanc porte fièrement
la tête. La joie et l’espoir animent son visage de ce coloris
brillant qui n’a pas de nom. Sa belle taille ressort gracieuse
sous un élégant costume juste et bien coupé. Le
panache de son chapeau ondule au vent. Tout rappelle en lui la martiale
tournure et la fière tenue du roi béarnais marchant au
combat. Son compagnon moins grand de taille est, comme nous l’avons
dit, monté sur un cheval noir d’une race moins pure quoique
belle. Homme et cheval semblent faits l’un pour l’autre:
trapus et forts tous les deux, ils semblent défier les hésitations
de la fatigue. Ceux qui suivent à quelque distance observent
une ligne de démarcation qui indique leur rôle secondaire.
Le tems est beau; le ciel bleu ne roule
que quelques nuages transparents qui glissent silencieux, comme la blanche
voile que pousse une douce brise à l’horizon. C’est
l’heure des molles pensées, des rêveries qui quittent
la terre, des espoirs qui caressent le cœur comme le chant de la
voix aimée. C’est aussi l’heure où ceux qui
souffrent voient comme une ironie amère dans les sourires de
la nature, dans la parure des grands arbres et jusque dans les chants
joyeux des oiseaux qui trouvent leur pâture dans la main de Dieu.
Laissons cheminer les quatre voyageurs,
puisque la terre et le ciel leur sourient; et, curieux comme tous les
fils d’Eve, courons vers les événements de notre
récit, comme nous courons chaque jour vers ce but inconnu dont
chaque étape est pour nous un jour de moins à compter.
……………………………………………………………………………………………
Depuis que nous avons quitté le
presidio, une sorte de triste monotonie est venue s’asseoir au
foyer du vieux gouverneur. Angéla n’a plus cette gaîté
enfantine et ces chants sans motif que les échos roulaient dans
les appartements. Pensive et silencieuse, la jeune fille semble avoir,
en quelques semaines, ajouté des années d’été
aux aubes de son printems. Souvent elle va, rêveuse et lente,
s’accouder à la fenêtre des adieux, comme pour noyer
sa mélancolie dans les souvenirs. Qu’est devenu celui qu’elle
aime? Est-il mort là-bas, sur quelque route inconnue…la flèche
des Indiens a-t-elle frappé sa poitrine…ou bien, les difficultés
du voyage ont-elles seulement retardé son retour? Va-t-il bientôt
revenir le cœur plein des souvenirs du passé si peu loin
et de l’espoir du bonheur promis?… A la fin de chaque journée,
quand le soleil décline à l’horizon, la jeune fille
plus triste se tait et rêve; quand le matin renaît tout
doré de nouveaux rayons, l’espoir revient aussi, toujours
vivace et consolant. Cependant bien des jours se sont écoulés
solitaires et uniformes, et rien…rien que cet éternel espoir
qui ne s’use pas!
Le vieux don Pedro a aussi des tourments,
mais d’une autre nature: chaque jour la garnison turbulente fait
quelque mauvais coup chez la tribu indienne qui occupe, aux environs
du Presidio, quatre ou cinq villages. Des gaîtés de l’orgie,
les soldats et les officiers ont été plus loin: ils enlèvent,
comme à la maraude, tout ce qu’ils peuvent trouver appartenant
à cette tribu paisible…et encore pis: plus d’une fois la
juste jalousie de l’Indien a failli faire verser le sang. Les
punitions n’ont jusqu’ici arrêté ces désordres
que pour quelques jours. Souvent le Gouverneur reçoit de justes
plaintes; souvent aussi il ne sait qui punir, parce que les coupables
ne sont pas connus… Tout cela le contrarie et l’affecte; et l’autorité
supérieure peut, informée de ces désordres et de
ces vexations, s’en prendre à lui qui se consume en efforts
pour les arrêter.
Ainsi, pendant qu’à Mexico,
St-Denis languissait dans une prison où ne le retenait que son
exagération du point d’honneur, les affaires du Presidio
n’allaient guère mieux que les siennes.
Laissons ces ferments de discordes suivre
leurs cours, pour retourner quelques instants auprès de notre
prisonnier qui attend toujours des nouvelles de Louis Deléry.
Un matin donc que St-Denis pensait et attendait comme de coutume, la
porte de sa prison s’ouvrit; un bruit d’armes se fit entendre
dans les corridors et un homme de haute taille, simplement vêtu,
quoique portant plusieurs décorations sur sa poitrine, entra
seul et s’adressant au prisonnier:
—Monsieur de St-Denis, dit-il, vous avez
dû être étonné de l’emprisonnement que
vous avez subi: vous en ignorez peut-être les motifs?
—D’abord, monsieur, répliqua
St-Denis, à qui ai-je l’honneur de parler?
—Au duc de Lignarès, vice-roi
du Mexique…
—Eh bien, monsieur le duc, si c’est
par vos ordres que moi, gentilhomme comme vous, ai été
jeté en prison comme un malfaiteur, sans même que vous
ayez pris la peine ou de m’interroger ou de me faire connaître
les motifs de cet acte inique; si c’est par vos ordres, monsieur,
j’aime mieux être à ma place de prisonnier qu’à
votre place de vice-roi, parce que je n’ai pas forfait à
la justice et à l’honneur!
—Monsieur de St-Denis, nous sommes gentilshommes,
vous l’avez dit…. Et en ma qualité de gentilhomme, je de
dois pas répondre à l’insulte que vous me faites…
—Et pourquoi, monsieur?
—Parce que prisonnier depuis deux mois
et demi, et cela sous d’injustes délations, vous avez le
droit d’être aigri et sévère…sans cela, monsieur,
vous devez savoir que déjà vous en avez trop dit!
—Si je suis victime d’une délation
infâme, monsieur le duc, vous devez avoir un regret bien amer
d’avoir agi au moins avec légèreté…
—Et vous, monsieur, qui êtes ici
un étranger devant moi qui suis le maître, vous avez une
grande audace de me parler ainsi!
—De l’audace! Mais savez-vous,
monsieur le duc, que jamais chevalier de St-Denis n’a arrêté
dans sa bouche les paroles de sa pensée et que cette habitude
est si forte qu’elle me semble toute naturelle…. Vous êtes
presque roi, moi je ne suis rien, dites-vous; que m’importe? est-ce
que la justice et la droiture sont toujours dans le plus haut rang?
Le vice-roi peu accoutumé sans
doute à de pareilles réponses et piqué dans sa
fierté castillane, fut sur le point de punir la hardiesse de
cet homme obscur qui lui tenait tête; mais cette pensée
d’une vengeance si facile s’effaça bientôt
de son esprit, car il avait l’âme grande. Il se tut un instant
et semble réfléchir, peut-être au courage chevaleresque
du hardi prisonnier, peut-être aux traitements injustes dont St-Denis
avait été victime, à une instigation étrangère,
il est vrai, mais enfin par ses ordres. Le vice-roi orgueilleux fit
place au gentilhomme loyal.
—Je comprends vos paroles, chevalier,
dit-il d’une voix adoucie: peut-être à votre place
parlerais-je ainsi…mais erreur n’est pas félonie, et je
serais fâché que vous pussiez croire qu’il y a eu
de ma part une intention de méchanceté ou un despotisme
capricieux. Mais ce n’est pas ici que nous pourrons continuer
à nous entretenir…
—Holà! quelqu’un, cria-t-il
en se tournant du côté de la porte.
Un officier parut.
—Faites retirer les soldats qui m’ont
accompagné, dit le vice-roi; que toutes les portes soient ouvertes:
monsieur est libre!
—Maintenant, Chevalier, fit le duc de
Lignarès en se retournant vers St-Denis, veuillez attendre quelques
instants en haut, dans la chambre du concierge: je vous enverrai ce
qui vous est nécessaire pour paraître dans une tenue digne
de vous, car j’ai l’honneur de vous prier de me venir trouver
au palais…si toutefois vous me pardonnez…
—Monsieur, dit St-Denis toujours vaincu
par la loyauté et la noblesse, je comprends si bien vos regrets
et crois si peu à des intentions mauvaises de votre part, que
je ne vous demanderai pas d’où sont venues les calomnies
qui m’ont frappé dans ma liberté!
—Et moi, Chevalier, quand vous viendrez
au palais, je veux vous dire ce que vous ne me demandez pas: on doit
bien au moins une explication à un homme injustement puni…et
peut-être cela sera-t-il utile.
Le duc de Lignarès était,
comme nous l’avons dit, d’une haute taille; ses mouvements
étaient ordinairement brusques et sa physionomie mobile. Des
sourcils épais couvraient une partie de ses yeux petits et vifs.
C’était un homme accoutumé à commander, grand
de caractère, un peu irascible mais sans rancune. Les difficultés
de son administration trop souvent troublée par mille et une
causes, et à l’intérieur et de l’extérieure
le conduisaient bien quelquefois à errer comme tant d’autres,
mais sa loyauté bien connue se hâtait toujours à
réparer au plus vite une injustice.
Les ordres du vice-roi ont été
exécutés: la conversation se continue dans un cabinet
somptueux. Le duc est assis dans un fauteuil de velours rouge au dossier
élevé, devant une table ronde couverte de livres et de
papiers épars. Il regarde St-Denis avec intérêt,
même avec une sorte d’admiration. D’abord il a désiré
connaître les détails de ce voyage hardi et les aventures
qui l’ont signalé, et notre héros lui a tout conté,
sauf son amour. Assis sur un fauteuil pareil à celui du duc,
le fier et loyal jeune homme, le corps un peu penché en avant,
une main appuyée sur la table, écoute et répond,
le regard clair et franc comme celui qui dit vrai. Sa mise est plutôt
élégant que riche; c’est la tenue irréprochable
de l’officier, jointe à ce grand air de la porter martialement
—Je vous disais donc, Chevalier, que
les embarras multipliés d’une administration comme la mienne,
à l’époque agitée où nous sommes,
ouvrent malheureusement une issue à mille infamies qu’on
ne reconnaît souvent que trop tard. Il y a ici des hommes de toutes
les nations; c’est une espèce de mer agitée dont
chaque vague est poussée en sens contraire.
—Monsieur le duc, je vois bien à
quel homme j’ai l’honneur d’avoir affaire et je comprends
les difficultés de votre haute position…. Aussi, foi de gentilhomme,
je regrette sincèrement l’accueil que j’ai fait à
votre visite.
—Et moi,monsieur, je regretterai toute
ma vie d’avoir fait souffrir un homme de votre caractère
et de votre loyauté. Mais, tenez, pendant que je vous attendais
ici, j’ai cherché et trouvé le nom d’un homme
au bas du papier que voici et où sont écrits ces mots:
«L’autorité est prévenue qu’un espion
français du nom de Denis, se faisant appeler chevalier de St-Denis,
parcourt les possessions espagnoles pour fomenter des troubles: c’est
un homme d’autant plus dangereux qu’il est d’une énergie
extraordinaire et d’une constance inébranlable.»
Le vice-roi regarda St-Denis après
avoir lu ce billet. Le visage du jeune homme était rouge d’indignation;
sa lèvre dédaigneuse et irritée avait de convulsifs
mouvements.
—Moi! dit-il…puis il reprit d’une
voix pleine de ce tremblement de l’indignation: Monsieur le duc,
vous me direz le nom de cet homme, n’est-ce pas?
—Tenez, chevalier, je ferai mieux; je
vous donnerai le billet écrit de sa main et son nom est au bas.
—Je vous remercie, monseigneur: vous
êtes un homme droit et juste, comme celui qui a écrit cela
est un infâme!
—Monsieur le duc, reprit St-Denis après
une courte pause, qui donc maintenant a pu vous parler de moi de telle
sorte que vous admettiez ce que je suis, malgré la calomnie que
vous avez lue?
—Je vais vous le dire: une heure avant
ma visite à votre prison, un homme après avoir violemment
forcé l’entrée de ce cabinet contre deux grands
laquais, a fait irruption ici et avant que j’eusse le tems de
dire un mot, il s’est approché de moi les traits bouleversés
et m’a dit:
«Pardonnez-moi, monsieur le duc,
et, pour dix minutes, seulement dix minutes, suspendez la colère
qu’a excitée justement en vous ma manière d’entrer
ici…après ces dix minutes, vous ferez de moi ce que vous voudrez!»
Je ne pus qu’attendre et il continua: «Je m’appelle
Louis Deléry, monseigneur; depuis plus de deux mois un homme
de cœur, un gentilhomme comme il y en a peu, languit en prison
sans savoir pourquoi. Je suis resté avec lui volontairement,
tant que ma patience a duré; à la fin, je suis sorti et
mon compagnon n’avait qu’à vouloir pour en faire
autant…mais je vous l’ai dit, c’est un gentilhomme qui mourrait
pour un doute s’il croyait qu’il s’agit d’honneur:
il a voulu rester! Moi, une fois dehors, j’ai fouillé,
cherché, demandé, je me suis battu deux fois, j’ai
remué ciel et terre et j’ai fini par apprendre que, sur
une délation infâme à laquelle peut-être le
gouverneur du Texas n’est pas étranger, vous avez ordonné
l’incarcération de M. le chevalier de St-Denis, un homme,
monsieur le duc, que j’aime plus que moi-même, que je vénère
comme le symbole de la loyauté et de l’honneur! Alors j’ai
voulu vous voir; deux fois j’ai été assez brutalement
écarté; la troisième, j’étais décidé
à tout…et me voilà!»
—Brave et digne cœur! dit St-Denis…
—Cette brutale franchise, reprit le vice-roi,
m’a plu et j’ai répondu à votre ami que sur
l’heure je me rendais moi-même auprès de vous. Vous
le trouverez aujourd’hui chez le commandant militaire.
—Oh! monsieur le duc, dit St-Denis, Dieu
a donc créé deux sortes d’âmes: des âmes
d’élite et des âmes de boue! Voilà un homme
qui, pour de l’argent peut-être, se fait infâme et
me fait jeter en prison…voilà un autre homme qui brave tout pour
m’en faire sortir. Adieu, monsieur le duc; je me souviendrai de
vous: si le vice-roi s’est trompé, le gentilhomme a noblement
réparé son erreur!
—Chevalier, je vous ai parlé du
commandant militaire; allez chez lui; vous y trouverez deux chevaux
que je vous prie d’accepter comme un gage de ma haute estime pour
votre personne. L’un de ces deux chevaux est d’une belle
et fine race; il est blanc. L’autre d’un noir de jais, quoique
moins fin, a d’excellentes qualités: il est infatigable…qu’il
serve à votre ami, car je pense bien que vous partirez ensemble.
—J’accepte votre présent,
monsieur le duc…et, avant de vous quitter, je désire que vous
connaissiez les motifs de mon voyage. Le Gouverneur de la Louisiane,
M. de Lamothe Cadillac, désirerait nouer des relations avec les
possessions espagnoles, pour le commerce surtout qui aujourd’hui,
dans la position où se trouve la colonie, est d’une importance
capitale. Nulle part je n’ai reçu de réponses favorables.
Comme le portent mes ordres, je dois agir avec la plus grande discrétion
et mon rôle est plus difficile que celui du général
à la tête de ses troupes…
—Chevalier, voulez-vous mon avis: dans
la position des gouvernements qui ont sur ce vaste continent chacun
un morceau de territoire, il serait à désirer que des
relations d’amitié et de commerce libre s’établissent;
mais la question politique domine et arrête tout, parce que rien
n’est assis, que la méfiance et l’ambition. Votre
mission sera absolument inutile dans les résultants qu’en
attend votre gouverneur.
—C’est mon opinion maintenant,
monsieur le duc. Aussi, vais-je retourner à la Mobile pour rendre
compte; je ne m’arrêterai qu’au Presidio del Norte:
don Pedro de Villescas qui y commande est un homme que j’aime
et que je serais heureux de revoir!
Don Pedro de Villescas, disait seulement
St-Denis; mais une voix bien plus douce que celle de ses lèvres
murmurait sans doute un autre nom…
II.
Suite de Plusieurs Commencements
Cependant
la tribu indienne ne pouvait plus supporter les vexations des soldats
et des officiers de la garnison. Vers le milieu de la nuit les anciens
s’étaient assemblés dans la plus grande cabane et
avaient arrêté une décision extrême qui, en
quelques heures et, sans qu’il en transpirât rien, fut communiquée
aux cinq villages du Presidio. Ce jour-là, comme pour favoriser
le projet des Indiens, toute la garnison fut retenue par un ordre du
jour relatif à des changements militaires.
Pendant que tout cela se passait à
l’établissement espagnol du Rio Bravo et dans ses environs,
St-Denis et son ami, suivis de deux guides à cheval fournis par
le vice-roi du Mexique, avaient déjà fait bien du chemin,
étant montés, comme nous le savons, sur d’excellents
chevaux. Ce sont les quatre cavaliers que nous avons laissés
cheminant sur la route, dans le chapitre précédent. Le
lecteur les avait sans doute reconnus au portrait que nous en avons
tracé. Depuis que nous les avons quittés, ils ont dépassé
Caouis où ils se sont arrêtés un jour, pour prendre
un long repos, eux et leurs chevaux. Puis ils sont repartis de Caouis
et s’avancent en ce moment, par un chemin difficile, de cette
place au Presidio del Norte. Laissons-les marcher encore et revenons
à cette tribu indienne dont les anciens viennent de prendre une
résolution que la suite nous fera connaître.
La nuit est venue. Chaque cabane des
villages indiens présent un aspect inaccoutumé. Des paquets
sont déposés ça et là. Les femmes attachent
leurs enfans dans ces grands paniers tressés qu’elles vont
porter au dos comme des hottes. Les hommes ne prendront que quelques
légers bagages et leurs armes. Tout est prêt. De chaque
seuil, un regard est fixé au ciel, comme pour y chercher un augure
ou un signal. Qu’attendent ces hommes? où vont-ils?
Une étoile a paru. Aussitôt
les mêmes mouvements se font d’un bout à l’autre
des villages… Les paquets sont enlevés; les paniers à
enfans sont attachés au dos des mères, au moyen de longues
courroies…et, de chaque cabane, à la même minute, sortent,
silencieux et tristes, les hommes, les femmes et les enfans assez forts
pour la marche. Tous convergent vers le même point, sans se presser
mais sans s’arrêter. C’est une marche nocturne au
silence lugubre…et si cette scène était tout à
coup éclairée sur tous ses points par mille torches ardentes,
l’observateur placé au faîte d’un arbre, se
prendrait à tressaillir, à pleurer peut-être, à
la vue de cette scène douloureusement fantastique.
Comme les enfans de l’antique Messénie
devant le décret de Lacédémone, les Indiens de
la tribu fuient devant les persécutions sans cesse renouvelées
de leurs incommodes voisins. Abandonnant leurs antiques foyers, ils
vont chercher ailleurs un lieu plus tranquille où élever
leurs tentes d’un jour. Résignés aujourd’hui
ou trop faibles contre la tyrannie, peut-être un jour appelleront-ils
à leur aide la vengeance et les représailles cruelles….
Peut-être des hommes qu’ils ne connaissent pas à
cette heure seront-ils frappés par eux, pour le mal qu’ils
reçoivent aujourd’hui! C’est ainsi qu’on excite
toutes les mauvaises passions de l’homme…c’est ainsi qu’on
jette, dans les sillons de l’avenir, la semence des plantes vénéneuses
qui plus tard donneront la mort!…
Ils s’éloignent. Les ténèbres
de la nuit jettent leur voile épais sur cette marche triste et
silencieuse. Suivons-les quelques instans. Les rangs ont été
pris: les femmes devant, portant les petits enfans et tenant à
la main les plus forts, puis les hommes avec leurs armes et quelques
bagages. Les cinq villages qu’ils abandonnent ne sont pas éloignés
les uns des autres. L’étoile qui, du firmament, leur a
donné à tous le même signal, ils ne la verront plus
se lever du seuil de leurs cabanes, comme une visiteuse fidèle.
Tous sont enfin réunis en un même
lieu; ils se rangent en cercle, les femmes dispersées ça
et là à quelques pas avec les enfans. Le plus vieux cacique
s’avance alors au centre du cercle des hommes; le plus profond
silence règne. Le vieillard étend les mains par-dessus
les têtes qui se baissent un moment…et il dit:
«Grand-Esprit, donne la lumière
à tes serviteurs: les hommes blancs nous persécutent;
nous ne sommes pas assez forts pour les combattre et nous ne pouvons
nous venger parce que leur colère se tournerait contre nos femmes
et nos enfans… La terre où nous sommes ne veut plus de nos pas…guide-nous
vers un lieu plus hospitalier!
«Hommes de la tribu, séparez-vous
en deux bandes: la première ouvrira la marche, puis viendront
les femmes et les enfans, et la seconde bande des hommes marchera derrière.»
L’ordre fut exécuté
ponctuellement et les exilés reprirent d’un pas lent le
chemin d’une autre terre…inconnue.
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Le lendemain de cette nuit néfaste,
don Pedro de Villescas ignorant comme tout le monde ce départ
général de la tribu, sortit seul d’assez grand matin,
comme il faisait depuis quelque tems, pour chercher une distraction
aux soucis de son administration. Il y avait autour de sa maison un
vaste jardin entouré de pieux verticalement alignés, blanchis
à la chaux; au fond de ce jardin une porte ouvrant sur la prairie.
Un petit kiosque vert s’élevait au bout d’une longue
allée toujours ombragée par une tonnelle couverte de fleurs
grimpantes. Ce kiosque était pour le vieil hidalgo une sorte
d’oasis comme séparée des affaires sérieuses:
c’est là qu’il faisait sa lecture du matin, car don
Pedro était un savant homme aimant les lettres et les arts. Une
bibliothèque choisie selon ses goûts en littérature,
garnissait les murailles légères du joli salon de ce kiosque.
Les deux fenêtres de ce paisible lieu de retraite étaient
encadrées des vertes guirlandes de plantes montantes, à
la douce odeur. Cette coquetterie dont la nature faisait les frais,
était due aux soins d’Angéla qui seule avait le
droit de monter au kiosque, auprès de son père. Une galerie
circulaire courait autour de ce petit bâtiment, de manière
qu’on y trouvât toujours de l’ombre et un peu de fraîcheur,
excepté vers midi, heure consacrée à la sieste.
Une belle longue-vue reposait sur un petit guéridon à
côté d’un volume du Tasse et d’une bourse inachevée,
ouvrage de la belle Espagnole. C’était là un de
ces petits intérieurs frais et gais, éloigné des
tracas communs de la vie ordinaire…c’était comme la place
du cœur où se réfugie la pensée, pour y trouver
de douces images. Depuis quelque tems, la rêveuse jeune fille
y venait plus souvent que de coutume. Parfois elle restait là
de longues heures, la longue-vue braquée sur la route, aussi
loin que l’instrument pouvait conduire; mais, comme dans le conte
naïf de la Barbe-bleue, Angéla ne voyait rien venir, si
ce n’était la poussière du chemin poussée
par un vent frais. Comme de coutume, elle plongeait au loin, lorsque
son regard un instant détourné tomba du côté
des villages devenus solitaires! D’bord elle ne comprit pas parfaitement
d’où pouvait provenir cette absence totale de mouvement
et de vie accoutumée. Tout était solitaire; on ne voyait
s’élever aucune fumée des toits indiens. Angéla
se recueillit un instant, se rappela toutes les scènes passées
et ses yeux s’ouvrirent à la triste réalité.
Elle comprit que ces hommes étaient partis avec famille et bagages
pour chercher au hasard un port plus tranquille. Le Gouverneur lisait
attentivement, le dos tourné à la fenêtre du kiosque
où sa fille s’était accoudée. C’était
une chose très sérieuse à cette époque qu’une
fuite semblable. Ces Indiens, par leur travail, par la pêche,
la chasse et encore plus par leur présence, étaient d’une
utilité immense aux habitans que le vieux monde y versait. Chaque
établissement nouveau cherchait par tous les moyens à
attirer les naturels du pays dans son voisinage, et ceux qui auraient
longtems vécu tranquilles au Presidio sans les vexations de la
garnison, venaient de quitter cette place!
—Mon père, dit la jeune fille,
fesant un effort sur elle-même, on ne voit rien là-bas,
du côté des villages indiens…
—C’est qu’il y aura eu grande
chasse aujourd’hui, répondit don Pedro.
—Mais mon père! on ne voit pas
de fumée au-dessus des cabanes et tout semble ouvert et abandonné.
—Serait-il possible! s’écria
le vieillard en se levant brusquement…. Il prit la longue-vue des mains
d’Angéla et la dirigea vers le lieu connu, habité
par la tribu.
Il n’y avait pas à en douter:
on ne voyait pas une âme, pas un feu!
—Ils sont partis, dit-il…et c’est
à moi qu’on s’en prendra…puis il descendit sans dire
un mot de plus.
Au même instant, le cœur de
la jeune Espagnole bondit; elle pâlit et rougit tour à
tour en une seconde:
Elle avait aperçu au loin, sur
la route, deux cavaliers venant au galop. L’un d’eux portait
à son chapeau une longue plume flottant au vent, s’abaissant
et se relevant tour à tour sous l’impulsion du galop cadencé.
Dans ce cavalier encore éloigné, son cœur avait reconnu
celui que reconnaît toujours le cœur de la femme qui aime!
Dès lors son regard fut comme celui du chasseur dont l’œil
suit au loin le vol de l’oiseau qui fuit ou s’approche.
Elle appuya la main sur sa poitrine pour y comprimer des battements
trop forts. Les cavaliers avançaient toujours. Angéla
vit alors que le cavalier à la plume flottante avait un bras
en écharpe et guidait d’une seule main son cheval ardent.
Le galop s’entendait déjà, quoique le vent courût
obliquement.
—Oh! mon Dieu! dit la jeune fille.
Le cavalier était déjà
près. La bride de son cheval était entre ses dents et
de sa main valide il agitait en l’air son chapeau, en signe de
salut et de bon retour.
Angéla descendit rapidement les
quelques marches du kiosque, pour aller à la rencontre du bel
enfant prodigue…
III.
Une Partie carrée.
Nous
avons laissé St-Denis et son brave compagnon sur le chemin de
Caouis au Presidio pour commencer à renouer quelques fils épars
de la trame de notre récit. St-Denis avait lu et relu le billet
calomniateur que lui avait remis le vice-roi du Mexique et il avait
gravé dans sa mémoire le nom de l’infâme qui
avait tracé cette délation abominable. Ce nom était:
John Tropp. St-Denis s’était informé, avant de quitter
Mexico, et avait appris que ce John Tropp avait servi pendant quelque
tems dans l’armée anglaise avec le grade de sergent; que
son inconduite l’avait fait casser et que l’aversion de
ses camarades l’avait ensuite chassé du corps. L’âme
basse de cet homme s’était alors révélée
tout entière: il avait pris le métier d’espion d’autant
mieux payé qu’il inspire plus de mépris. St-Denis
sut aussi que John devait être aux environs de Caouis; il avait
quitté cette place avec l’espoir de le rencontrer. Mais
à Caouis il ne le trouva pas; alors, ayant au cœur une bien
plus douce pensée que celle de sa vengeance, quelque juste qu’elle
fût, il remit cette vengeance au tems que le hasard lui assignerait
et ne songea plus qu’à son amour. Il portait sur son cœur
le médaillon chéri où dormait, noire et parfumée
la boucle de cheveux de la perle du Presidio qui était aussi
la perle de son amour. Et il était bien heureux, notre amoureux
chevalier, d’avoir auprès de lui l’ami fidèle
que lui avait fait son grand cœur, car le long chemin s’abrégeait
aux causeries intimes.
On était alors au commencement
du printems, dans la première quinzaine de mars. Vers le dixième
jour de leur voyage de retour, St-Denis et Deléry aperçurent
deux hommes assis sur un tronc d’arbre renversé. Deux chevaliers
étaient attachés à quelque pas. La chaleur était
assez forte. En approchant de ces deux hommes, Deléry vit le
premier qu’ils étaient occupés à compter
de l’argent. Il arrêta son cheval et considéra ces
voyageurs avec une sorte d’obstination. Il semblait chercher un
fil dans le labyrinthe de sa mémoire. St-Denis s’était
arrêté aussi, mais il ne regardait rien, pour ainsi dire:
sa pensée était probablement ailleurs et fixée
sur des personnages plus intéressants pour lui. Cet examen obstiné
de Deléry finit par lasser la patience d’un des compteurs
d’argent.
—Il y a des gens bien curieux, dit-il,
en levant la tête vers les cavaliers…
—C’est quelquefois utile d’être
curieux, répliqua Deléry.
—C’est aussi dangereux parfois.
—Bah!
St-Denis alors se pencha vers Deléry
et lui dit quelques mots à l’oreille.
—Laissez-moi faire, mon ami, répondit
celui-ci à demi-voix, et observons l’autre qui ne dit rien.
—Croyez-vous donc, continua le Canadien
en se retournant vers l’homme aux menaces, que je vous dévisage
ainsi sans motifs, vous et votre compagnon qui a l’air de regarder
à travers le bois?
—Et quel diable de motif pouvez-vous
donc avoir?
—Bombarde du Grand Turc, s’écria
Deléry, demandez cela à votre voisin, John Tropp!
Le porteur de ce nom ainsi interpellé
se leva tout d’une pièce et regarda autour de lui comme
un homme qui craint une surprise ou qui cherche une issue.
Mais, à ce nom, St-Denis avait
sauté de cheval, et, terrible, menaçant, il présentait
à John le papier que lui avait remis le vice-roi du Mexique et
qui tremblait dans sa main gauche agitée par la colère:
—Misérable! s’écria-t-il…..
John Tropp recula de quelques pas, pour
s’armer d’une sorte de large couteau de chasse qu’il
portait à sa ceinture. Mais St-Denis aussi était armé
et il avançait lentement, calme à force de volonté,
tenait d’une main le papier accusateur et de l’autre un
demi sabre recourbé, à la manière turque, qu’il
portait toujours en voyage.
Plus hardi que John Tropp, le compagnon
de ce dernier voyant un combat inévitable, avait brusquement
sauté à la bride du cheval de Deléry; mais d’un
violent mouvement de tête causé par la frayeur, le vigoureux
animal avait fait lâcher prise à l’Anglais et la
bride tressée, en glissant dans la main de l’agresseur,
l’avait déchirée et ensanglantée. Ce double
mouvement rapide comme l’éclair n’avait pourtant
précédé que de quelques secondes la riposte du
brave Canadien. D’un saut gymnastique d’une surprenante
agilité et d’un mouvement en deux tems, il avait pris terre
et étreint dans ses bras d’acier son imprudent agresseur.
C’était une double lutte: l’une corps à corps,
l’autre à armes blanches. Du premier coup de revers, St-Denis
avait profondément balafré le visage de John Tropp; mais,
à la riposte, la pointe du large couteau de l’Anglais avait
atteint le bras gauche de St-Denis. Le sang coulait des deux côtés
et le papier que n’avait pas lâché St-Denis recevait
goutte à goutte le sang de sa blessure.
Deléry, lui, avait déjà
fini avec son adversaire. Le sentant suffoqué dans son étreinte
d’étau, il l’avait lâché demi mort et
restait debout, les bras croisés, l’observant à
terre, prêt à l’achever au premier signe d’une
nouvelle tentative. Mais le pauvre diable n’y songeait guère
et son visage bleuâtre annonçait une asphyxie imminente.
Dès que le sand eut coulé,
ce ne fut plus un combat entre John Tropp et St-Denis. Celui-ci, comme
un flot furieux qui brise tout, frappait rapide, avançait toujours.
Le large coutelas anglais ne rencontrait plus que la lame étincelante,
rougie à chaque coup. Cependant, le désespoir de l’Anglais
faillit un moment changer les chances de cette boucherie. St-Denis avait
fait un faux pas, dans l’ardeur de son attaque. John Tropp s’était
précipité à son tour, l’arme levée…
Involontairement, Deléry avait fait un pas en avant; mais St-Denis
déjà sauvé par une manœuvre d’une prestigieuse
vitesse, avait, en l’exécutant, crié à son
ami:
—Arrière! Louis…à moi seul
le misérable!
Et avec le dernier mot de cette exclamation,
le coutelas de l’Anglais avait roulé à terre et
son poignet droit presque tranché pendait sanglant.
John Tropp s’affaissa et alla tomber
de douleur à quelques pas.
St-Denis alors dédaignant d’achever
cet ennemi vaincu, prit le couteau gisant à ses pieds, en perça
le fatal billet et, comme pièce de conviction, l’enfonça
en terre près de l’Anglais évanoui.
La blessure que St-Denis avait reçue
était heureusement légère: il ne fut pas difficile
d’arrêter le sang qui s’en échappait, et le
bras en écharpe, il remonta à cheval.
Le compagnon de John revenait à
lui en ce moment; mais le Canadien ne le quittait pas des yeux. Toutefois,
à la mine piteuse du vaincu, Deléry vit bien qu’une
seconde lutte était inutile. Aussi, sans ajouter un mot, remonta-t-il
à cheval, en montrant du doigt au pauvre diable qu’il avait
failli étouffer, l’espion sans connaissance, comme pour
l’engager à lui porter quelque secours. Puis les deux amis
reprirent leur route tranquillement, comme si rien d’extraordinaire
ne s’était passé.
Au bout de quelques minutes de silence,
St-Denis poussa un profond soupir…
—Que la vie est une singulière
chose! dit-il, comme se parlant à lui-même; que l’homme
que l’on appelle courageux est quelquefois lâche!… Voilà
que cette existence qui ne m’appartient plus pouvait être
brisée par un homme que je méprise… Voilà que ce
cœur qui bondit d’amour, pouvait devenir muet et froid sous
la lame d’un ignoble couteau d’espion! Aujourd’hui
la mort, demain la vie…la mort hideusement reçue, la vie si pleine
et si bonne avec l’amour…Angéla! que ferais-je si tu mourais?
qu’aurais-tu souffert si j’avais été tué?
On ne joue pas l’argent d’un autre et on joue chaque jour
une vie qui n’est pas sienne!
Louis Deléry regardait en souriant
son ami qui philosophait, le bras en écharpe et le visage épanoui
de bonheur. Peut-être St-Denis jetait-il le cri triomphal du salut,
dans le débordement de sa pensée.
—J’ai été aimé,
dit Deléry…il y a quelques années de cela…j’ai aimé,
bien aimé; mais elle est morte, morte folle, et depuis ce tems-là,
quoique son image s’efface sous le voile du tems, j’ai mes
heures de ressouvenirs qui sont cruellement doux. A moi le passé,
à vous l’avenir, mon ami…votre fiancée est bien
belle! si elle est aussi bonne que belle, vous serez fou et heureux…
La folie et le bonheur…. C’est peut-être la même chose…
—Si vous l’aviez vue, comme moi,
verser son cœur dans le mien, mon bon Louis; si vous aviez entendu
la douce musique de sa voix et les mélodies de sa pensée…et
les flots d’espoir dont elle inondait mon avenir! mon bonheur!
Angéla est encore meilleure qu’elle n’est belle,
et pourtant…quelle plus noble et plus fière beauté? quelle
plus royale démarche?…comme il fait bon nager ainsi dans l’espérance!
Mais pardon, mon ami…les rêves de ma félicité ravivent
les plaies de votre cœur, dit St-Denis en se rapprochant de Deléry
qui rêvait, perdu dans ses pensées…
—Oh! non, St-Denis, votre couronne ne
jette pas d’ombre sur mon front…j’aime à être
triste ainsi!
—Un trait de galop, dit joyeusement St-Denis…dévorons
l’espace pendant quelques minutes, comme nos pensées dévorent
le tems!
Et la poussière de la route s’éleva
en tourbillons opaques sous les pieds agiles des chevaux frappant le
sol en cadence.
IV.
Le second bonheur de la vie.
Hélas, oui! il
n’y a dans la vie que trois bonheurs: le jour où l’on
aime, le jour où l’on va demander la main de celle qu’on
aime, et le jour où on la possède! Les mois ou les années
qui suivent ne sont que ce qu’on les fait: ou un paradis, quand
on sait arranger son existence selon le cœur; ou un enfer, quand
la barque à deux passagers n’a ni pilote ni chants joyeux.
De cette douce trinité terrestre, St-Denis était à
la seconde étape. Il y a quelques pages, ou quelques minutes,
nous avons laissé Angéla, la gente perle du Presidio,
émue et palpitante à la vue d’un beau cavalier au
panache flottant. Le salut du retour a comblé, pour la jeune
fille, tout le vide des longs jours d’absence. Du passé
éteint il ne reste que les douces images: le chagrin a été
emporté par le vent du bonheur.
St-Denis a mis pied à terre devant
le perron de la demeure de don Pedro de Villescas. Son cœur bat
fort et vite, plus fort et plus vite que dans son combat contre l’espion
anglais…
Le vieux commandant est sur la marche
la plus élevée de l’escalier d’entrée.
Il a ouvert ses bras à St-Denis qui s’y précipite
comme l’enfant dans les bras de son père… Dans cette étreinte
paternelle il y a quelque douce pensée d’avenir de part
et d’autre. «Sois mon fils, dit l’un, dans son cœur;
sois mon père, murmure l’autre, avec la voix de l’espoir!»…
et là-haut il sent, aux battements de son cœur qu’un
autre cœur bat aussi vite que le sien, sous l’impulsion de
la même pensée!
St-Denis monta, donnant le bras au vieillard;
il était forcé de régler son pas sur celui du vieil
hidalgo qui n’avait ni ses jambes de vingt ans, ni au cœur,
les émotions d’un premier amour.
Angéla s’était assise
près de la même fenêtre où, pour la première
fois St-Denis l’avait vue. Sans doute la jeune fille ne s’était
pas sentie assez forte pour rester debout. Quand St-denis entra les
yeux brillans de bonheur, le visage animé par la course et la
bouche souriante, le double éclair parti du double regard, se
rencontra comme deux électricités au firmament, et un
choc brûlant et profond brisa, pour quelques secondes, ces deux
nobles cœurs si bien faits l’un pour l’autre. Aucune
parole ne fut d’abord échangée, tant les paroles
avaient peur d’être tremblantes! Enfin le silence fut rompu:
—Señora, articula lentement St-Denis,
je suis bien heureux de vous revoir…si heureux ajouta-t-il en pressant
son cœur de sa main tremblante, que j’oublie les misères
que j’ai eu à subir loin d’ici!
Don Pedro de Villescas, malgré
l’abattement où l’avait plongé le départ
de la tribu dont nous avons parlé, regardait, en souriant dans
son orgueil de père, ces deux beaux êtres rapprochés
par le hasard, tremblans de bonheur l’un près de l’autre.
—Chevalier, répondit Angéla,
si vous avez souffert dans votre aventureux voyage, nous vous avons
suivi d’ici, avec notre pensée…et, dit-elle plus bas, quoique
vous soyez blessé, nous sommes bien heureux de voir enfin votre
retour!
—Plus tard, répondit le Chevalier,
je vous conterai les événements de mon voyage…j’ai
trouvé sur ma route des hommes de toutes sortes, et…
—Oh! oui, jeta la belle Espagnole, vous
nous direz, maintenant que votre tête est à l’abri,
vous nous direz ce que vous avez souffert, n’est-ce pas?…
—Mon jeune ami, dit don Pedro en prenant
la main de St-Denis avec effusion, nous avons eu, nous aussi, de grands
tourments…. Un triste événement qui ne date que de cette
nuit est venue jeter le trouble dans les affaires de mon gouvernement.
Mais vous avez besoin de repos; je vous dirai cela plus tard…
—Plus tard, répondit vivement
St-Denis! Non, seigneur don Pedro, au nom du titre d’ami que vous
m’avez accordé, je vous somme, si je puis vous être
bon à quelque chose, de me dire immédiatement quel malheur
vous a frappé!
—Vous n’y pouvez rien, cher chevalier;
mais voici le fait: La tribu indienne qui occupait, aux environs du
Presidio, cinq villages assez considérables, est partie tout
entière cette nuit…elle doit être loin déjà…où
a-t-elle porté ses pas? je l’ignore; ce que je sais, c’est
que le gouvernement s’en prendra à moi qui n’ai été
jusqu’ici considéré que comme un loyal et zélé
serviteur de mon pays.
—Cette nuit, dites-vous…partis tous,
femmes, enfans et bagages… on n’avance pas vite avec tout cet
attirail, et…peut-être…mais non, pas de phrases: mon cheval est
encore sellé; je pars, et confiant dans ma bonne étoile—et
il regarda Angéla—je serai bientôt de retour avec de bonnes
nouvelles!
—Allez, chevalier; allez! dit la jeune
femme en faisant un pas vers notre héros qui devenait le sien…et
que mon père ait à nous dire merci! au retour.
St-Denis, sous l’exaltation de
cet admirable amour, et des émotions répétées
de son retour, saisit la main d’Angéla et la porta à
ses lèvres…puis il descendit rapidement, après avoir fait
le salut d’adieu à don Pedro…et cinq minutes après,
le trot sec et retentissant du cheval de race donné par le vice-roi
du Mexique, frappait les échos d’une mesure nerveuse.
Par discrétion autant que par
intelligence des conditions de ce bonheur d’amour qu’il
avait jadis goûté, Deléry avait gagné seul
la demeure des officiers de la garnison où il comptait quelques
amis.
Voilà donc encore en route notre
infatigable! mais dans les conditions où il était placé,
qui n’eût, comme lui, volé au bonheur, à cette
possibilité de rendre un signalé service à l’homme
qui peut l’appeler son fils? Comme les preux, dans les tournois
du moyen-âge, n’allait-il pas combattre pour recevoir, au
retour, de la main chérie, le prix de ses efforts? Dans quelles
flammes ne passerait pas un cœur ardent, pour toucher seulement
l’ombre d’un pareil espoir!
………………………………………………………………………………………….
Comme l’avait dit St-Denis au commandant
du Presidio del Norte, la tribu émigrante n’avait pu avancer
rapidement, retardée qu’elle était par les vieillards,
les femmes, les enfans et les bagages. Au bout de quatre heures de marche
environ, il fallait faire halte pour retremper les forces dans le repos.
Là se prit le premier repas de l’exil: quelques grains,
de la viande séchée au soleil et l’eau d’un
marais voisin. Heureusement le tems était beau: un vent frais
tempérait l’ardeur déjà assez forte du soleil.
On s’assit en cercle et, à l’ombre des grands arbres,
on put dormir quelques heures, après le repas. Lorsque le signal
du départ fut donné, le soleil avait quitté le
zénith depuis une couple d’heures; la plus forte chaleur
était tombée. Après avoir tenu conseil avec les
anciens de la tribu, le grand chef fit prendre la route un peu vers
l’Ouest.
Les derniers hommes de la troupe venaient
de descendre une petite élévation en précipitant
un peu le pas, lorsqu’un appel énergique retentit derrière
eux. Ils se retournèrent et virent, au sommet du monticule, un
cavalier monté sur un cheval blanc, et agitant en l’air
une sorte d’écharpe, en signe d’appel et de paix.
Le chef averti fit arrêter toute la colonne et attendit…
Alors St-Denis mit pied à terre,
attacha son cheval à un arbuste voisin et s’avança
d’un pas tranquille vers les hommes de la tribu:
—Mes amis, leur dit-il, où allez-vous
ainsi, abandonnant vos demeures? savez-vous si vous trouverez un lieu
propice, au milieu de tant de tribus ennemis?
—Homme de paix, répliqua un vieux
cacique, crois-tu donc que c’est gaiement que nous abandonnons
la terre accoutumée à nous nourrir? crois-tu donc qu’il
n’a pas fallu de graves motifs pour jeter nos pas sur le chemin
de l’exil? crois-tu que nous ne regrettons pas nos foyers, incertains
que nous sommes de l’avenir?
—Chef prudent, je n’ignore pas
les vexations que vous avez tous éprouvées; je sais que
votre cœur est déchiré au souvenir de vos demeures
jadis si tranquilles; je sais que vous n’avez pris cette résolution
extrême qu’après avoir longtems et patiemment attendu
des jours meilleurs. Je sais tout cela et voilà pourquoi je suis
venu vers vous. Le gouverneur du Presidio, don Pedro de Villescas n’a
pu jusqu’à ce jour arrêter les débordements
et les injustices de la garnison. Son cœur a saigné quand
il n’a plus vu la fumée de vos cabanes et qu’il a
appris votre départ. Il m’a envoyé vers vous pour
vous dire ceci: revenez vers vos villages, reprenez place au foyer tiède
encore de la famille, et il vous jure qu’à l’avenir
les scènes déplorables qui ont eu lieu ne se renouvelleront
plus. A cet effet, il fera remplacer les plus tapageurs de la garnison;
des pieux seront placés de distance en distance pour marquer
la ligne que désormais ni soldats ni officiers ne pourront franchir
sans encourir les punitions les plus sévères. Vous serez
aussi tranquilles que vous avez été tourmentés,
aussi maîtres chez vous, que vous l’avez été
peu!
—Tes paroles sont bonnes, répondit
le cacique; elles sont faites avec le miel de la paix, et si tu étais
le chef des visages pâles, les hommes de la tribu retourneraient
avec toi vers leurs demeures, parce que tu parles comme celui qui dit
vrai; mais celui qui t’envoie ne tiendra peut-être pas tes
promesses…
—Je le connais comme moi-même celui
qui vous parle par moi. Jamais il n’a manqué à sa
parole, qu’elle fût donnée par lui-même ou
transmise en son nom. Devant le Grand Soleil, il a dit cela et il le
fera!
L’accent animé de St-Denis,
son regard franc et ses paroles solennellement prononcées ébranlèrent
la résolution désespérée des Indiens. Ils
se regardèrent en hésitant. St-Denis profita de ce moment
pour frapper le dernier coup, pour remporter une victoire glorieuse.
—Mes amis, s’écria-t-il,
il y a des hommes, dans mon pays, qui ont un autre nom que les autres
et qui le perdent à tout jamais si leurs lèvres se souillent
d’un mensonge….je suis de ceux-là, moi, et j’en serai
tant que mon esprit restera dans mon corps, car je mourrais pour la
vérité! Je vous fais ici le serment solennel que le commandant
du Presidio mettra à exécution ce que je vous ai promis,
et qu’il fera tous ses efforts pour vous protéger contre
toute vexation ou injustice!
Il se tut alors et croisa ses bras sur
sa poitrine, comme un homme qui attend une dernière réponse
à un dernier mot.
Les chefs s’assemblèrent
et tinrent conseil à quelques pas du gros de la troupe. Un quart
d’heure après, celui qui avait pris la parole s’avança
vers St-Denis et lui dit:
—Tes paroles ont jeté la foi dans
notre esprit et l’espoir dans nos cœurs. Toute la tribu va
te suivre pour retourner à ses anciennes demeures. Si nous sommes
protégés, ton nom sera pour nous comme le calumet de paix;
si nous sommes trompés, le Grand Esprit versera sur toi seul
les malheurs que tu auras attirés sur nous tous!
Pendant que la tribu se remet en marche
pour rentrer dans ses foyers sur la promesse du Chevalier, que se passe-t-il
là-bas, au kiosque vert que nous connaissons? Le vieux commandant
n’espère rien de la démarche de St-Denis, mais Angéla
pense tout différemment. Elle ne peut pas croire, la belle amoureuse,
qu’une bouche aussi éloquente que celle qui lui a si bien
fait comprendre le doux mal d’aimer, puisse échouer devant
les Indiens fugitifs. Du kiosque au jardin, du jardin à la maison,
elle va comme une âme en peine, ne pouvant supporter paisible
les heures de l’incertitude et de l’attente…. Et puis, le
succès de cette ambassade peut précipiter bien des choses…quelque
délicat qu’on puisse être, un service important enhardit
toujours, et, pour arriver au bonheur, tous les moyens sont bons quand
ils abrègent le chemin…
Mais, au loin, à travers les grands
arbres agités par le vent, s’élève une poussière
épaisse. Don Pedro armé de la longue-vue, est immobile
d’espoir…rien encore ne paraît; mais cette poussière
épaisse ne s’élève que d’un point del’horizon.
Une nuit s’est passée depuis
le départ du Chevalier ambassadeur. Le jour est venu: les premiers
rayons du soleil l’ont inondé des clartés. Derrière
don Pedro se tient, confiante et heureuse, la perle du Presidio. Penchée
sur l’épaule de son père, la tête légèrement
inclinée et la bouche souriante, la belle Espagnole semble jouir
de la satisfaction qui se peint sur le visage du commandant, à
mesure que le nuage de poussière s’avance, augmentant,
à chaque minute, les chances du succès.
—Eh bien! dit-elle d’une voix mélodieuse
et faible, ne voyez-vous rien venir, mon bon père?
—Encore un peu d’attente, Angéla:
la déception serait trop cruelle.
—Il y a longtems que je vois le chevalier,
moi!
—Comment, tu vois le chevalier…quand
avec ma longue-vue j’aperçois à peine un gros nuage
de poussière…
—Oh! oui, je le vois bien; mais autrement
que vous, cher père…vous savez que je l’aime!
—Et cela te fait voir à des distances
impossibles?
—Cela donne à mon cœur un
regard qui porte plus loin que le regard des yeux…et que les longues-vues!
—Nous allons voir cela, belle amoureuse….
Tenez, je commence maintenant à distinguer…vous allez me dire,
toutes les cinq minutes, ce qui se passe là-bas et je vérifierai
avec l’instrument. Commencez donc avec les yeux de votre cœur,
puisqu’ils portent si loin…
—D’abord, il marche en tête…
—Diable je n’en suis pas encore
là…attendons un peu…maintenant je vois: c’est vrai, il
marche en tête; mais, marche-t-il seul et comment s’avance-t-il?
—Laissez-moi voir, dit la jeune fille;
et elle voila ses yeux avec ses blanches mains, en penchant la tête
sur sa poitrine.
—C’est comme cela que tu regardes,
en fermant les yeux?
—Certainement! les yeux du cœur
ne voient que quand ceux de la tête sont fermés…
—Est-ce que mon Angéla est devenue
folle?
—Mais oui: folle d’amour!
—Voyons…réponds à ma question:
marche-t-il seul?
—Non! il marche avec un vieillard de
la tribu…
—C’est vrai! mais encore…
—Il est à pied…la bride de son
cheval est passée dans son bras droit…la colonne avance lentement…
—Bravo! c’est cela à la
lettre, dit le vieil hidalgo, plus joyeux peut-être de ne plus
douter, que la pénétration de sa fille.
V.
Un tremblement de terre.
«C’est
une histoire qu’on m’a contée quand j’étais
à Mexico, prisonnier du vice-roi, dit St-Denis. Celui de qui
je le tiens en est le héros: c’est un brave gentilhomme
appelé Valossa.»
C’était quelques jours après
le retour de la tribu indienne ramenée par notre héros.
Il est huit heures du soir environ. Le salon de don Pedro est brillamment
éclairé. Angéla est assise à la gauche de
St-Denis et le vieux commandant, à sa droite. C’est une
de ces délicieuses veillées où l’on cause,
le cœur content de la veille et heureux du lendemain. St-Denis
continua:
J’étais donc dans les prisons
de Mexico. Un ami fidèle qui avait voulu m’y suivre à
toute force, Louis Deléry, venait de s’échapper
pour se dévouer à me faire sortir aussi, parce que je
ne voulais pas fuir avec lui. Un prisonnier, voisin de mon cachot, venait
passer quelques heures près de moi, avec la permission du gardien.
Voici ce qu’il m’apprit:
«Il y a quelques mois, me dit-il,
une partie de la ville fut renversée par un tremblement de terre.
Il était environ dix heures du matin. Le tems était superbe:
nul précurseur n’annonçait le malheur suspendu sur
nos têtes. Tout à coup, une secousse légère
d’abord, puis peu à peu plus violente, comme le crescendo
d’un orchestre infernal, ébranla les maisons…le sol vacillait
et un sourd et épouvantable grondement se faisait entendre des
profondeurs de la terre. Plusieurs maisons tombèrent, écrasant
sous leurs lourdes pierres les malheureux qui n’avaient pas eu
le tems de fuir. Il y eut bien des enfans, bien des jeunes filles, quelques
jeunes hommes et des vieillards écrasés, confondus avec
les décombres amoncelés…. Des mains convulsives, des crânes
fracassés surgissaient ça et là, au-dessus des
pierres et des poutres rougies, comme des têtes de nageurs dans
une scène de naufrage.
«Le duc de Lignarès avait
une jeune nièce que j’avais connue à Madrid. Elle
est belle comme les anges! quelques uns prétendent que c’est
une étrangère qu’aurait recueillie jadis la famille
de Lignarès; les duc l’a partout présentée
comme sa nièce. Du reste, qu’elle soit parente ou non de
cette grande famille, peu m’importait à moi: partout où
je la voyais, elle éclipsait les plus brillantes et les plus
belles! Je gagerais, ajouta-t-il, qu’il n’y a pas reine
plus splendide de beauté sur tous les trônes d’Europe,
ni en aucun lieu du monde!»
—Halte là! m’écriai-je,
dit St-Denis en souriant, et en regardant Angéla; il y a au Presidio
del Norte, une perle incomparable; et sans prétendre diminuer
en rien la royale beauté que vous me vantez, la nièce
du duc de Lignarès; permettez-moi, chevalier de Valossa, de dire
celle que j’aime l’égale au moins de la première
entre toutes!
—Soit! répondit mon visiteur,
l’égale…je le veux bien, chevalier; mais vraiment c’est
beaucoup!
Angéla avait rougi à cette
incartade amoureuse de son chevalier; don Pedro souriait. St-Denis continua:
—Beaucoup! m’écriai-je…savez-vous,
Chevalier, que si nous étions en champ clos, au lieu d’être
entre les quatre murs d’un ignoble cachot, je vous demanderais,
à armes courtoises peut-être, raison du dernier mot que
vous avez prononcé!
—A votre aise, chevalier, me répondit-il…mais
plutôt, en loyaux gentilshommes et en amis prisonniers, mettons
la perle et le diamant sur la même ligne, et qu’il ne soit
plus question de cela. Je vais achever ma confidence:
—Je vous disais donc que la nièce
du duc de Lignarès était d’un beauté rare.
Je ne vous ai encore dit que je l’aime éperdument…. Vous
apprendrez bien d’autres choses si vous m’écoutez
patiemment jusqu’au bout. Doña Saphira—c’est son
doux nom—au moment du tremblement de terre qui renversa un quartier
de la ville, était absente du palais du vice-roi. Je l’en
avais vue sortir, ayant l’habitude, depuis quelque tems, de m’établir
à la fenêtre d’une maison voisine, pour voir passer,
sous son double voile, ma déesse adorée. Tenez quand j’y
pense; quand je la vois marcher devant moi dans une sorte de rêve,
avec ce port royal et onduleux, lent et attrayant à rendre fou,
je suis saisi d’une émotion indicible!… mais revenons à
mon récit.
«Une pensée horrible me
traversa l’esprit: où était allée Saphira?
N’aurait-elle pas été victime de la catastrophe
où le reste de la ville à peine atteint, allait en foule
porter du secours? Je ne savais pas au juste où s’était
arrêté l’effet de la secousse; mais il me sembla
qu’elle devait courir quelque danger. Je courus comme un
fou dans les rues de la ville, arrêté tantôt par
une mère éplorée qui demandait à grands
cris son enfant, tantôt par un cadavre respirant encore et qu’on
emportait en pleurant; peut-être un père, un frère
ou un ami. Pour comble de malheur, et ce qui arrive toujours après
un tremblement de terre, le feu venait de prendre de dix côtés
à la fois. Toutes les cloches sonnaient à grandes volées,
appelant au secours d’une voix lamentable. Les troupes sous les
armes surveillaient partout pour empêcher le pillage. On entendait
ça et là des cris à déchirer l’âme.
Je m’arrêtais de place en place, sans savoir à quoi
me résoudre. Ces rues que je connaissais depuis des années,
étaient pour moi un labyrinthe inextricable, tant les décombres
avaient bouleversé, masqué, changé les chemins!
Cette incertitude cruelle dura plusieurs heures. Je courus au palais
du vice-roi pour m’informer: doña Saphira n’était
pas rentrée: on avait envoyé à sa recherche et
le duc de Lignarès était au désespoir, quoique
aucun malheur ne lui eût été annoncé au sujet
de sa nièce. Quant à la catastrophe, il prenait, pour
en arrêter les suites autant que possible, toutes les mesures
imaginables. Je retournai encore sur les lieux où était
la plus grande désolation. Je venais de déboucher d’une
rue étroite aboutissant à une assez belle place, lorsqu’au
détour d’une belle et grande maison aux trois quarts tombée
et dont les décombres s’élevaient au-dessus des
autres, j’entendis,…mais comme un murmure lointain…des voix de
femmes appelant à l’aide! A dire vrai, je ne reconnus aucune
voix parmi ces cris étouffés par la distance ou par les
obstacles des décombres; mais quelque chose me dit qu’il
fallait chercher là! je courus à quelques pas appeler
du renfort et, avec prières, menaces et argent, j’amenai
une vingtaine d’hommes déjà fatigués. Nous
nous mîmes à déblayer avec ardeur, moi surtout.
Mes mains étaient en sang; la sueur coulait abondante de mon
front. Malgré tous nos efforts, nous avancions lentement dans
notre travail: il y avait de lourdes pierres que nous ne pouvions changer
de place qu’au moyen d’un levier. La poussière nous
aveuglait…. Au bout de deux heures environ, la moitié de ceux
qui m’avaient suivi s’étaient retirés, brisés
de fatigue. Moi, je tenais bon. Après avoir déplacé
une forte poutre qui fit voler un nuage de poussière, j’entendis
un peu plus distinctement, comme un long cri d’effroi! c’était
bon et mauvais signe en même tems: les personnes prises sous les
décombres étaient donc protégées par quelque
large vide qui s’était formé dans l’éboulement
de la maison; d’un autre côte le déplacement de la
dernière poutre avait pu faire rouler sur elles quelque débris….
Un instant je m’arrêtai dans un doute terrible…mais après
une minute de réflexion, je me suis remis à l’œuvre
avec une nouvelle ardeur. Deux autres travailleurs encore étaient
partis et les autres étaient trop fatigués pour rester
longtems. De tous côtés, devant nous, derrière nous,
à droite, à gauche on déblayait avec précaution
et avec ardeur en même tems, de sorte qu’il était
difficile de réunir d’autres travailleurs, à moins
de les aller chercher plus loin. Le tems s’écoulait toujours
et je voyais avec terreur que la nuit nous prendrait là. Retourner
chez moi pour y prendre ce qui me restait d’or et d’argent,
chercher à droite et à gauche des hommes vigoureux, les
ramener aux décombres, tout cela aurait demandé bien du
tems; mais d’un autre côté, continuer misérablement
notre œuvre de délivrance, tout harassés que nous
étions, c’était encore pis. Je pris le premier de
ces deux partis et je gagnai ma demeure aussi vite que me le permettaient
les encombrements que je rencontrais à chaque pas.
«Je ne suis pas riche, Chevalier,
et je ne sais trop par quel hasard je me trouvais alors assez grassement
en argent. Je pris la moitié environ de ce que j’avais
et je trouvai facilement à amener une douzaine de gaillards solides,
aux malheureux décombres auxquels j’avais tant travaillé.
«De ma vie, Chevalier, je n’oublierai
le choc violent qui me frappa au cœur et arrêta mes pas comme
un coup de foudre!… Nous nous dirigions vers les décombres que
vous savez, quand je vis, juste dans cette direction, une fumée
épaisse, puis des flammes ravivées encore par le vent
qui venait de s’élever! Je fis signe à mes hommes
de me suivre et je pris ma course, les devançant toujours. Et
pourtant, savais-je si Saphira était là où mon
cœur me le disait? Ne pouvait-elle pas aussi bien être morte
ailleurs ou y attendre des secours dans les tourments de l’angoisse?…
«Quand nous arrivâmes, je
fus soulagé d’un grand poids: ce n’était pas
de là précisément que s’élevait le
feu; toutefois c’était si près, qu’un changement
dans la direction du vent nous eût chassés malgré
tout notre courage, en nous jetant au visage la chaleur et la fumée.
Alors, je doublai le prix que j’avais promis à mes hommes
à condition qu’ils fissent toute la diligence et tous les
efforts possibles. Le jour commençait à baisser. Nous
avions avancé rapidement cette fois, et j’entendis crier
distinctement au-dessous de nous: "au secours!" je répondis d’une
voix forte et à plusieurs reprises; je fus entendu, car on répondit:
"Courage!"… C’était sa voix, Chevalier; c’était
elle!… je l’avais reconnue et je m’arrêtai comme sans
force: un froid subit courait dans tous mes membres: je devais être
blanc comme un cadavre!»
Don Valossa s’arrêta un instant,
dit St-Denis, et moi je frissonnais à ce récit vivant.
J’étais aussi agité parfois qu’il dut l’être
dans les cruels moments dont il rappelait le souvenir; car, par une
force inconnue, je me sentais entraîné à me mettre
à sa place et je m’imaginais, Angéla, que vous étiez
à celle de doña Saphira!
«Plus l’ouvrage avançait,
continua Valossa, plus je craignais que quelque débris entraîné
par le déplacement d’une pierre ou d’une pièce
de bois, vînt à tomber sur les pauvres femmes dont la vie
dépendait de si peu. J’étais remis de l’émotion
que m’avait causée la voix de la jeune fille, et je suivais
d’un œil craintif les vigoureuses mains de mes hommes. Malgré
cela, une pensée d’orgueil et d’amour me remuait
le cœur: Saphira allait me devoir son salut! Cette idée
était pour moi d’une immense force, vu la position difficile
où je me trouvais à l’égard de la nièce
du vice-roi. Pour que vous compreniez bien cette position, il faut que
je remonte un peu dans le récit des faits précédents.
VI.
Sous une fenêtre.
«C’était
un dimanche. Les cloches de la cathédrale venaient de sonner
l’office divin. Mêlé à la foule qui stationne
aux abords de l’église, à l’entrée
et à la sortie des fidèles, je cherchais, comme tant d’autres,
de jolis visages, de gracieuses tournures, pour les admirer quelques
instants. L’église avait reçu presque toute la foule
dévote qui la fréquentait, quand une magnifique voiture
traînée par quatre chevaux blancs s’arrêta
tout à coup près de moi. Un homme en descendit le premier:
c’était les vice-roi, le duc de Lignarès. Il tendit
la main vers l’intérieur de la voiture; une autre main
gantée, petite et longue, s’appuya sur la sienne et je
vis descendre, svelte et légère…une jeune fille, un ange
terrestre comme jamais je n’en ai vu. Son regard rencontra le
mien, par hasard, et j’ai reçu au cœur comme le coup
d’une lame glacée. Quand la jeune fille monta lentement
les degrés du temple, mon regard rivé à elle, ne
voyait plus qu’elle. Sa marche était comme les gracieux
mouvements du cygne glissant sur une eau tranquille. Blanche comme l’oiseau
poétique, toute couverte d’une gaze légère
et ondulante, elle représentait cet idéal suave que rêvent
les poètes aux heures d’amour et de solitude. Quelques
minutes après qu’elle eut disparu, je redescendis sur la
terre. Alors je vis, à quelques pas de moi, un homme d’une
quarantaine d’années, robuste, très laid et mis
avec la dernière recherche. Il me fixait d’un air provocateur;
je fis quelques pas vers lui; mais après un sourire passablement
sardonique, il entra dans l’église à pas comptés.
Ce n’est pas là le lieu d’une explication. Aussi,
en entrant après lui, avais-je un autre but que de lui parler.
Je plongeai mes regards dans tous les bancs; je m’avançai
autant que me le permit la foule compacte qui se pressait de tous côtés.
Je ne pus apercevoir celle que je cherchais avec tant d’ardeur.
Je sortis: j’avais besoin de respirer à pleine poitrine,
tant je me sentais oppressé! Pourtant…j’avais vu dans ma
vie des femmes citées pour leur beauté; j’avais
vu des jeunes filles comme il y en a tant en Espagne, belles à
rendre fou; j’avais entendu des voix délicieuses dont le
timbre allait à l’âme; j’avais vu, dans les
bals du monde, ces gracieuses danses aux sons d’un orchestre féerique;
j’avais pressé de douces et blanches mains dans la valse
rêveuse et respiré de suaves haleines…. Eh bien, jamais
je n’avais ressenti au cœur cette étreinte à
la fois brûlante et glacée.»
—Angéla écoutait St-Denis
avec cette attention si poétiquement dite par Lamartine:
«Tu ne sais pas que mon oreille
Suspendue à ta douce voix
De l’harmonieuse merveille
S’enivre longtems sous les bois!»
St-Denis
répétant le récit qui lui avait été
fait, y mettait toute l’âme qu’il avait mise en parlant
de son amour à la perle du Presidio. Quand il lui dit ces derniers
mots: «jamais je n’avais ressenti au cœur cette étreinte
à la fois brûlante et glacée» sa voix trembla;
il pâlit légèrement et son regard se répandit,
comme une fluide magnétique, dans les yeux d’Angéla.
St-Denis n’avait pas encore demandé
la main de la belle fiancée de son cœur: il en était
à cette heure où l’on jouit par avance d’un
bonheur certain—telle était sa pensée—…
Reprenant le récit de don Valossa,
il continua: «
La messe venait de finir. Je me mêlai
aux groupes des curieux et attendis. Elle sortit enfin, précédant
le vice-roi. Chacun suivait des yeux cette blanche et belle reine si
bien faite pour porter la couronne d’amour! J’étais
jaloux de tous ces regards profanateurs. Elle sembla chercher un moment
parmi la foule. Tout en regardant à droite ou à gauche,
elle avait descendu les marches de la cathédrale et s’avançait,
quand tout à coup une voiture lancée au triple galop,
malgré les efforts du cocher…je ne puis achever la phrase, ajouta
vivement don Valossa: un nuage passa devant mes yeux…tout cela dura
le tems d’un éclair…. La voiture la touchait et allait
la broyer…je fis un bond de tigre…j’étais ivre de peur…tout
ce que je sais, c’est que je la pris dans mes bras, que je me
sauvai avec elle dans l’église, ne voyant rien devant moi
que le doux et blanc fardeau qui palpitait…que je la déposai
sur un banc, en lui jetant à l’oreille: «Je t’aime!»
Puis je partis comme un insensé, renversant tout obstacle. J’errai
ainsi, je ne sais combien de tems. peu à peu cependant je me
remis et alors je ressentis une vive douleur au côté droit.
Je regardai: la place était bleue…je suppose que ce fut un choc
de la voiture. Comment n’étais-je pas tombé? je
l’ignore. Je restai couché quelques jours souffrant horriblement.
Malgré cela, je fus vite guéri, tant j’avais hâte
de respirer le grand air!..
«Je n’ai pas besoin de vous
dire, Chevalier, vers quel point de Mexico je dirigeai mes pas…je fis
plus d’une fois faction sous la fenêtre de Saphira! Je suis
bien mauvais poète; mais j’ai une belle voix. Un soir donc…tout
dormait…. Une lumière pâle éclairait cependant la
chambre dont je ferais mon paradis. J’avais passé une semaine
à arranger deux méchants couplets espagnols qu’un
officier français a traduits ainsi dans sa langue:
«Quand la nuit sombre
Vient à mes vœux,
Cacher dans l’ombre
L’éclat des cieux;
Quand tout sommeille,
Sur vous je veille,
Sans vous nommer;
Heureux encore,
Jusqu’à l’aurore,
De vous aimer!
O jour de fête
Où, plein d’émoi,
J’ai vu sa tête
Trembler sur moi!
Ne puis-je encore,
Avant l’aurore
Hélas la voir?..
Non! ma pauvre âme
Qu’amour enflamme,
N’a plus d’espoir!
«Un
soir donc que je chantais ces pauvres vers sous sa fenêtre, en
mettant dans ma voix l’émotion de mon cœur, je vis
cette fenêtre s’ouvrir doucement. Un bras dont la blancheur
tranchit dans l’ombre s’avança et quelque chose de
blanc tomba à mes pieds, après avoir dévié
ça et là au souffle du vent!
«Oh! chevalier…quand je tins ce
billet…je me pris à devenir fou! je ne pouvais pas le lire: la
nuit était sombre. Je le portai vingt fois à mes lèvres…il
exhalait un parfum qui n’a pas de nom…mes doigts tremblants glissaient
sur son satin…. Je courus chez moi, à peu près dans l’état
où j’étais le jour que je l’avais sauvée,
elle, devant la cathédrale.
Je lus le billet; il ne contenait que
cette ligne:
«Merci! soyez discret et prêt
à tout.»
«Soyez discret et prêt à
tout! continua don Valossa. J’eus peur de ne pas comprendre assez
ou de trop comprendre. Que signifiaient ces mots? Saphira m’avait-elle
donc assez vu pour mettre en moi une confiance illimitée? Etais-je
un serviteur ou…un ami? Ce mot: merci, devait, je le pense, s’adresser
au service que je lui ai rendu en l’enlevant à la mort.
C’était de la reconnaissance…mais avait-elle entendu, dans
la position où elle se trouvait, ce mot brûlant que je
lui avait jeté à l’oreille: je t’aime?.. Téméraire,
où avais-je pris l’audace de cet aveu? Malgré cela,
pensais-je, je voudrais peut-être qu’elle l’eût
entendu!
Dans cette perplexité, je résolus
de retourner sous la fenêtre d’où descendait une
si douce manne. Comme le premier moyen que j’avais employé
m’avait réussi, je résolus de l’employer encore.
Aussitôt j’appelai les muses au secours de ma pauvre imagination
et, après bien des efforts et bien des ratures, j’assemblai,
tant bien que mal, les vers de ce couplet que j’allai chanter
le soir même sous sa fenêtre.
Je suis prêt! Une voix chérie
M’a secrètement appelé;
Faut-il mon sang? faut-il ma vie…
«J’avais
à peine achevé ces mots, qu’une réponse un
peu brutale me fut adressée: je reçus un grand coup d’épée!
Heureusement—les mouvements passionnés sont quelquefois utiles—mon
manteau, soulevé par mon bras gauche que j’élevais
vers le ciel tandis que ma main droite s’appuyait sur mon cœur,
reçut seul le coup qui m’était destiné. Je
ne perdis pas une seconde. Courir, l’épée nue, après
l’assassin qui fuyait déjà, et l’atteindre
fut fait plus vite que je ne vous le dis.
—Il se mit à genoux en me demandant
grâce et en jetant son arme à quelques pas. Vraiment le
drôle avait deviné mon caractère…j’aurais
préféré qu’il se défendit: au moins
je l’aurais tué sans remords.
—Qui t’a envoyé, lui dis-je?
Il ne répondit pas. J’appuyai
la pointe de mon épée sur sa poitrine.
—Qui t’a envoyé, lui répétai-je?
—Le comte d’Amora!
—Lève-toi et suis-moi. Tu vas
marcher devant, au milieu de la rue, sans regarder ni à droite
ni à gauche. A la première tentative de fuite, je te passe
mon épée au travers du corps!
«Je conduis ainsi cet homme chez
moi. Je connaissais de nom le comte d’Amora qu’il avait
nommé, et je voulais savoir quel motif le poussait à me
faire assassiner. je soupçonnais bien déjà quelque
chose et ma curiosité n’en était que plus éveillée.
«Dès que ma porte fut fermée,
le misérable se prit à trembler. J’accrochai mon
épée à portée de ma main et, prudent comme
l’homme qu’a instruit l’expérience, surtout
à l’égard d’un bandit, je plaçai mon
homme de manière à ce qu’il fut séparé
de moi par une table assez large.
—Maintenant, lui dis-je, tu vas, avant
que je t’interroge, déposer au milieu de cette table, le
poignard que tout honnête meurtrier doit porter à sa ceinture.
«Il ne se la fit pas dire deux
fois. Je pris cette arme et la mis sous clé, dans un tiroir.
C’était un joli stylet court et solide, bien à la
main et artistement emmanché.
—Maintenant, continuai-je, pourquoi le
comte d’Amora veut-il me faire assassiner?
—Parce qu’il est jaloux comme un
tigre!
—Jaloux de qui, et à propos de
quoi?
—Il aime à la folie la nièce
du vice-roi, doña Saphira. Il ne m’a rien dit de tout cela,
seigneur; mais il est peu de choses que nous ignorons, nous autres.
Il aime donc cette belle personne et il vous aura vu, à la grande
messe de la cathédrale, la sauver des chevaux emportés;
puis il aura appris qu’il y a quelques jours, vous avez passé
une partie de la nuit sous une certaine fenêtre…et…peut-être
même…aura-t-il su que…
—Que?…
—Qu’un billet est tombé
à vos pieds, de la fenêtre en question.
—Ah! tu crois…et comment aurait-il su
tout cela?
—Qui sait? Avec de l’argent , surtout
avec de l’or, on sait bien des choses, monseigneur!
—C’est tout, n’est-ce pas?
—Peut-être! Il pourrait aussi savoir,
par exemple, que le billet a été pressé vingt fois
sur certaines lèvres…
—Enfer! Et qui t’a appris ces détails
plus ou moins vrais?
—Quant à vrais, monseigneur, quoiqu’on
fasse peu de cas de ma parole, j’en répondrai sans crainte,
attendu que c’est moi qui ai vu tout cela!
—Toi! Et quel intérêt avais-tu
à m’espionner ainsi?
—Voici, monseigneur: il faut vivre, et
le mieux qu’on peut—c’est du moins mon opinion—or, je suis
un pauvre diable, moins scélérat que je n’en ai
l’air, et la preuve c’est que je vous ai manqué!
Je suis donc un pauvre diable qui, jusqu’ici, ai fait métier
de tout voir et de tout entendre pour en tirer profit au besoin. J’ai
bien sur la conscience quelques emprunts un peu forcés, mais
jamais je n’ai tué personne! Le comte qui est puissant
connaît malheureusement mes antécédens peu favorables
et il m’a, cette fois, forcé la main: Ou je vous tuais
ou il me fesait arrêter…et vous comprenez bien, seigneur, qu’une
fois arrêté, ma pauvre existence ne valait pas grand’chose!
j’ai toujours porté un poignard, par précaution;
mais ce soir, pour la première fois, j’ai pris une épée
et je suis heureux de m’en être si mal servi, car vous êtes
un généreux gentilhomme, monseigneur!
—Tiens, lui dis-je, entraîné
à l’indulgence par sa franchise, prends cette bourse et
tâche de laisser le métier que tu fais. Avec cela, tu peux
quitter le pays et changer de nom…et peut-être un jour devenir
honnête homme. Quant à ton poignard, je le garde comme
souvenir de M. le comte d’Amora!
«Dès que le pauvre diable
fut parti, continua le chevalier de Valossa, je me mis à mon
bureau et écrivis le billet suivant au comte d’Amora:
«Monsieur le Comte,
«Je ne vais jamais
par quatre chemins. je vous envoie le poignard d’un bandit que
vous avez envoyez pour qu’il m’assassinât. J’aurai
l’honneur de me trouver au rond-point de l’avenue du faubourg
que vous connaissez parfaitement bien; je vous attendrai depuis cinq
heures jusqu’à cinq heures dix minutes du matin.»
Malgré l’heure
avancée de la nuit, je fis en sorte que le comte reçut
ma missive immédiatement.
«Le porteur de mon billet était
à peine parti, que j’entendis frapper discrètement
à ma porte. J’allai ouvrir. Une jeune fille enveloppée
d’un manteau brun, toute haletante d’une marche précipitée,
entra en mettant un doigt sur sa bouche, comme pour m’avertir
de ne pas la troubler. Elle refusa de s’asseoir et me dit: "Une
personne que vous avez sauvée a encore besoin de vous…. Elle
vous a entendu fuir et ne sait que penser…je lui dirai que vous êtes
sain et sauf…. Prenez ce papier et conformez-vous à ce qu’il
contient…je n’ai pas une minute à perdre…adieu." Et elle
partit comme un trait.
J’ouvrir précipitamment
le papier qu’elle m’avait laissé entre les mains;
il contenait ces mots:
«Demain matin, à cinq heures,
quelqu’un sera près de la porte dorée du palais…il
attendra dix minutes…l’avenir est large et le dévouement
mène à tout!»
Minuit sonnait quand je lus le dernier
mot de ce billet.
En même tems que St-Denis prononçait
ces paroles du récit de don Valossa, minuit sonna aussi à
l’horloge du salon de don Pedro. Les heures s’étaient
écoulées rapides pendant le récit du chevalier.
Les heures, si lentes pour celui qui souffre, si courtes pour les heureux!
"Afflictis lentae, celeres gaudentibus horae."
VII.
Le tombeau de Mahomet.
Quels rêves vinrent
caresser l’esprit de nos jeunes amis, car nous nous intéressons
à leur bonheur? Combien de nouveaux aveux n’y avait-il
pas dans le récit du chevalier…et comme la jeune fille dut les
aimer! Elle avait hâte, l’ardente Espagnole, de connaître
la fin de ces amours qui étaient comme l’image de celles
dont les douces espérances la berçaient! Le récit
s’était arrêté à deux épisodes
pleins d’intérêt: Saphira sous les décombres;
Valossa attendu à la même heure pour un duel et pour un
ordre de celle à qui il eût donné sa vie sur un
signe! Et ce Valossa qui raconte tout cela en prison…. Il faut ajouter
à ce désir irritant de connaître qui tenait la jeune
fille éveillée, ce mignon péché féminin—ce
sont les hommes qui disent cela—qui a nom: curiosité. Aussi jugez
si Angéla dormit!
Et St-Denis, après toutes ses
fatigues, sa prison, ses dangers…comme l’oreiller de l’espoir
doit être doux à son repos! Existence des preux du moyen-âge,
tantôt houleuse comme les flots sous le fouet de la tempête,
tantôt molle et ondulante comme le lac d’azur où
se mirent les étoiles coquettes…aujourd’hui la guerre et
le bruit des clairons; demain le doux farniente et le murmure de paroles
d’amour.
Tout cela n’empêchait pas
le tems de marcher comme de coutume.
St-Denis continua, ainsi, à la
veillée du lendemain, le récit de son compagnon de captivité,
don Luis de Valossa:
«Je venais de lire le billet apporté
par la jeune fille quand minuit sonna…j’avais quelques heures
devant moi pour prendre un parti.
«Que faire? où aller? si
je manque le rendez-vous, d’honneur que j’ai moi-même
provoqué, me dis-je,…c’est le déshonneur! si je
ne vais pas à la porte dorée du palais, adieu mes beaux
rêves, adieu mon espoir, adieu le bonheur! "Le dévouement
mène à tout!" à tout…c’était à
rendre fou…et quelques heures seulement, au milieu de la nuit…. Il fallait
cependant opter!
«De toute la nuit je ne pus fermer
l’œil. Au bout d’une heure environ de réflexion,
je finis par trouver un moyen simple de tout concilierà peu près;
car enfin je ne pouvais pas être à cinq heures à
deux endroits éloignés de plus d’un mille l’un
de l’autre. Je réveillai l’unique serviteur que j’avais:
c’était un homme lourd mais fidèle. Quand il se
fut bien persuadé qu’il ne dormait plus, je le mis en face
de moi et je lui dis:
—Christien, écoute bien ce que
je vais te dire et n’en oublie pas un mot. A cinq heures juste
tu te trouveras près de la porte dorée du palais du vice-roi.
Si tu n’y vois personne, tu feras une espèce de faction
jusqu’à mon retour. Si tu y vois un homme ayant l’air
d’attendre, tu t’approcheras doucement de lui et tu lui
diras:
"Vous attendez quelqu’un, n’est-ce
pas" il te répondra: oui. Alors tu lui diras: "La personne que
vous attendez va venir; prenez un peu de patience: elle m’a chargé
de vous dire de l’attendre. As-tu compris?
—Parfaitement, monsieur, répondit
Christien: je serai là à cinq heures; s’il n’y
a personne, j’attendrai; s’il y a un homme, je lui dirai
vos paroles.
—Très bien. Sois exact.
Là-dessus, je courus chez deux
amis que j’éveillai à grand bruit. Tout fut convenu
et préparé. L’heure approchait. Nous nous mîmes
en route. J’avais mis le rendez-vous de mort au-dessus du rendez-vous
de bonheur! On nomme cela le point d’honneur! Tyran plus implacable
que tous les autres tyrans de la vie, qu’on appelle préjugés
mais auxquels on obéit par respect humain, par lâcheté!
Nous arrivâmes, mes témoins
et moi, à l’heure dite: personne n’était encore
venu du côté de nos adversaires. Le tems s’écoulait.
Les minutes me paraissaient des siècles. A chaque instant je
jetais sur la route un regard inquiet. Tandis que je suis là,
me disais-je, pour obéir à un préjugé, peut-être
à un mille d’ici, ma présence serait nécessaire…que
fait-elle? que pense-t-elle? Il y a bien, vrai Dieu! ! à compter
sur ce dévouement d’un homme qui tout à l’heure
peut être tué! Misérables que nous sommes! nous
ferons toujours passer l’orgueil avant tout! avant le bonheur…j’étais
tenté parfois de partir en disant à ceux qui m’avaient
accompagné: "Allez, messieurs, je vous remercie; j’ai un
autre rendez-vous plus précieux que celui-ci: vous direz à
mon adversaire que j’ai autre chose à faire qu’à
m’occuper de lui! Et, au bout du compte, que le monde en pense
ce qu’il voudra…c’est un tyran qui m’obsède
avec ses ridicules exigences…adieu!"
«Oui, j’étais tenté
de leur jeter ces paroles et de voler, le cœur léger, l’âme
pleine d’espérance, là où m’appelait
le devoir autant que l’amour…. Mais non…non! un grappin de fer
avait mordu les œuvres vives de mon orgueil, et j’étais
cloué là plus solidement que l’Homme-Dieu sur sa
croix! Et le tems passait, passait, ricanant à ma face, froid
et impassible, et il me jetait ces mots: "Tu resteras, lâche!"
Oh! que j’ai souffert pendant ces minutes dont chaque fraction
me faisait une blessure cuisante!
«Depuis longtems sans doute les
dix minutes étaient passées…dix minutes! tout le monde
ne sait pas ce que c’est que dix minutes…que de bonheurs il y
a dans ses six cents secondes…que de tortures aussi!
«Enfin une voiture roula de notre
côté! je respirai comme la baleine au-dessus des flots…ma
poitrine oppressée se dégonfla…
—Dépêchons, messieurs, je
vous prie: je bous…
«Mes témoins me regardèrent
avec surprise. Aucun de mes mouvements ne leur avait échappé…que
pensaient-ils de moi?
«A ce moment la voiture s’arrêta….
Un homme en descendit. On me le présenta…c’était
le comte; c’était l’homme au sourire moqueur, devant
la cathédrale.
—Señor, me dit-il, toujours avec
un pli sardonique stéréotypé sur les lèvres,
je n’ai rien compris à votre envoi…vous avez été
dupe d’un méchant conte…je ne fais pas tuer les gens: je
les tue moi-même. Votre doute injurieux m’a seul amené
ici. Mais dépêchons: je suis attendu!
—Et moi aussi, monsieur, je suis attendu…finissons-en….
«Nos témoins causèrent
quelques minutes et, l’épée à la main, nous
nous saluâmes, le comte et moi, lui toujours avec son éternel
sourire moqueur, moi palpitant d’impatience et de colère.
«Je suis assez fort sur les armes,
chevalier, continua don Luis de Valossa; mais je vis bientôt que
j’avais affaire à une fine lame. Nous luttions depuis quelques
instants; aucune de mes attaques n’avait réussi; la parade
venait, froide et presque immobile, arrêter la fureur de mon épée:
évidemment le comte jouait ou attendait que la fatigue m’eût
dompté. Je compris son jeu et je l’imitai. Il le vit au
premier coup.
—A la bonne heure, me dit-il; nous ne
tirons pas le sabre…et son éternel sourire de moquerie acheva
sa pensée.
«Jamais je n’en finirai,
me dis-je…tout pour tout! Je froissai brutalement son fer et me découvris;
comme c’était une ruse, j’étais prêt.
Le comte se fendit. Une demi volte à droite sauva ma poitrine:
mon bras gauche fut atteint; mais j’avais réussi: mon épée
avait percé le comte de part en part et la pointe ressortait
de son dos. C’était fini. Il tomba. J’enveloppai
fortement mon bras gauche et, ayant à peine salué mes
témoins, je me dirigeai à grands pas vers l’autre
rendez-vous…peut-être passé!
«Qu’allais-je apprendre maintenant?
je tremblais…et si j’avais le bonheur de la voir, que pourrais-je
lui dire:
"Je vous ai offert ma vie, à vous
l’idole de mon cœur, et j’étais à la
risquer avec un étranger; j’étais trop heureux que
mon dévouement pût vous servir, et j’ai manqué
l’heure du dévouement." Comme le tombeau du Prophète,
deux aimants contraires m’avaient attirés, et, comme lui,
j’étais tombé à terre parce que le ciel était
trop haut pour moi!
«Cependant, je commençais
à souffrir de ma blessure; mais j’avançais toujours
rapidement. Je n’étais plus qu’à quelques
pas du palais, quand six heures sonnèrent. Chaque vibration du
marteau sonore était comme chaque lettre de ma condamnation.
Au dernier coup, je sentis un froid mortel se glisser dans tous mes
membres. Un sombre pressentiment me saisit. Le regret, toujours tardif,
m’imposa une cruelle torture. J’osais à peine regarder
devant moi. Je ralentissais le pas, comme le condamné qui va
au supplice et qui veut allonger les minutes qui lui restent à
vivre!
«J’arrivai enfin à
la porte dorée. Rien! Mon domestique même n’était
plus là. Je marchai à droite, à gauche, regardant
aux fenêtres. Partout le silence. Une sorte de désespoir
s’empara de moi. Je retournai à ma demeure, plein d’anxiété.
Christien m’attendait. J’osai à peine l’interrogeai.
Il vint à moi et me dit:
—Monsieur, je me suis acquitté
de la commission que vous m’avez donnée. J’ai trouvé
un homme à l’endroit indiqué, Je l’ai accosté
et lui ai dit vos paroles. Il m’a regardé d’un air
de mépris, puis m’a tourné le dos sans me répondre.
Ensuite il a regardé à sa montre et a dit: "C’est
trop tard…" et il est parti sans jeter les yeux sur moi.
«Christien aurait pu parler longtems
encore: je n’entendais plus rien, je ne voyais plus rien! Quelle
était la conséquence de mon retard? qu’aurais-je
eu à faire, si j’étais venu? tout était pour
moi, doute, obscurité, regrets, crainte: j’étais
frappé de paralysie morale. Je me jetai sur mon lit comme un
homme qui va mourir. Ma blessure me rappela à la vie. J’envoyai
chercher un médecin de mes amis qui me pansa et m’assura
que ma blessure était légère et que je n’en
avais que pour quelques jours.
«Cependant le bruit de la mort
du comte d’Amora ne tarda pas à se répandre dans
la ville. Le lendemain de grand matin, un de mes amis arriva chez moi
en toute hâte et m’avertit qu’à la requête
d’un parent du comte, je pouvais être sûr d’être
arrêté et jeté provisoirement en prison. Je me levai
précipitamment et me transportai là où la police
ne pouvait guère me trouver. Cette fuite nécessaire, ce
qui vive perpétuel dans lequel il me fallait vivre, me
tirèrent de l’apathie qui s’était emparée
de moi.
«Comme je vous l’ai dit au
commencement de ce récit, j’avais choisi, vis-à-vis
du palais, une place d’où je pouvais voir sans être
vu. C’est de cette place que parfois j’apercevais Saphira
sortant tantôt à pied, tantôt en voiture. Pendant
une semaine après mon combat, je ne reçus aucune nouvelle;
je ne vis ni Saphira ni la suivante qui était venue chez moi,
la nuit. Je n’osais plus aller savoir par moi-même ce qui
était arrivé: d’abord il me semblait que la jeune
fille dont j’avais laissé l’appel sans réponse,
devait maintenant mépriser mon amour; d’un autre côté,
la moindre imprudence pouvait amener mon emprisonnement et prolonger
indéfiniment la cruelle incertitude qui me torturait.
Cependant, à force de souffrir
de ce doute anxieux, je me décidai à retourner, à
la première nuit sombre, vers le lieu cher et fatal où
était descendu mon espoir et où je l’avais ensuite
perdu. Le lendemain de cette résolution, le tremblement de terre
dont je vous ai parlé mit fin à mes incertitudes, et je
sortis comme je vous l’ai dit précédemment, pour
la sauver au prix de ma vie.
VIII.
La Délivrance.
«Revenons
maintenant aux décombres où je travaillais avec le courage
que donne la passion. Ce dévouement auquel Saphira avait fait
appel, j’allais donc avoir à le lui donner tout entier!
Peut-être pourrais-je lui dire pourquoi je m’étais
battu avec le comte…malgré moi il me semblait que la mort de
cet homme devait avoir un résultat favorable pour la nièce
du vice-roi, et, tout en ayant manqué au rendez-vous, je pouvais
l’avoir servie par ma victoire.
«Le travail de déblaiement
avançait. J’essayai de juger de la profondeur qui nous
restait encore, en jetant quelques mots aux pauvres captives qui attendaient
de nous leur délivrance.
—Courage, criai-je, vous allez être
sauvées!
—Hâtez-vous répondit une
voix qui n’était pas la sienne: il y a une personne évanouie.
Comment savoir si c’est elle? Dans l’espoir d’une
autre réponse sortie peut-être de sa bouche, je jetai un
second appel:
—Nous aurons fini dans une heure…secourez
la personne comme vous pourrez, en attendant…
—Elle revient à elle, répondit
la même voix…il nous arrive un peu d’air; courage!
«Au bout d’une heure, tout
était fini. Au moyen d’une courte échelle que j’envoyai
chercher aux environs, les pauvres femmes ranimées par l’air
extérieur, purent, une à une et lentement, sortir de l’excavation.
Elles étaient quatre. La troisième était doña
Saphira, pâle et abattue. Sa suivante monta après elle.
Je ne connaissais pas les deux autres. Quand, placé près
du degré le plus élevé de l’échelle,
je vis venir à moi celle qui jadis, en entrant dans l’église,
avait pour jamais attaché mon âme à son âme,
mille sensations diverses vinrent me bouleverser. Comme elle montait
lentement, j’eus le tems de me remettre. Je comprimai les battements
de mon cœur; je préparai ma voix à ne pas trop trembler
devant les hommes qui étaient restés là pour voir
jusqu’au bout. Elle allait atteindre le sol. Je lui tendis la
main pour l’aider. Pour la première fois sa main toucha
la mienne. En même tems, elle me regarda et devint plus pâle
encore que ne l’avait faite le danger et les souffrances.
—Vous!..dit-elle…
«Elle n’avait donc pas reconnu
ma voix, quand j’avais appelé à plusieurs reprises.
—Moi! répondis-je en serrant sa
main qui tremblait…
—Je souffre, ajouta-t-elle sans me regarder…voulez-vous
envoyer chercher une voiture?
«Je dépêchai aussitôt
le travailleur qui se trouvait le plus près de moi. Je donnai
aux autres leur salaire et les congédiai. Les pauvres femmes
brisées de fatigue et d’émotion, s’étaient
assises sur une poutre, à quelques pas. Nous étions pour
ainsi dire seuls. Je mourais de lui parler enfin…et je ne trouvais pas
un mot…
—Qui vous a conduit vers nous, me demanda-t-elle?
—Quelque chose qui n’a pas de nom,
répondis-je: peut-être un sens de l’âme qui
pousse…où l’on aime!..
«Je la fis asseoir sur une pierre
et restai debout auprès d’elle.
—Vous n’êtes pas blessée,
lui dis-je?
—Non…Le grand air me fait du bien: je
me trouve mieux…mais vous, ajouta-t-elle en me jetant un de ces regards
qui font oublier toutes les souffrances, vous avez été
blessé…dans ce duel!
—Oui; mais ce n’était rien.
Le comte, je ne sais pourquoi, a voulu me faire assassiner.
—Assassiner! le misérable…je le
sais, moi, dit-elle en rougissant…
Tenez, dis-je, en prenant subitement
une résolution, il me reste peut-être peu de tems pour
vous dire bien des choses…. Laissez-moi délivrer mon cœur
du poids qui l’oppresse depuis quelque tems…. Vous le savez, doña
saphira, je vous aime! oh! ne détournez pas les yeux…. La première
fois que je vous ai vue, toute mon âme a volé vers vous
et je me suis trouvé sans force…la première fois que je
vous ai touchée pour vous arracher au péril, ma raison
s’est abîmée dans un amour sans bornes…laissez-moi
dire!..je ne sais où je vais, ce que je veux, ce que je ferai
demain…. Le comte que j’ai tué a un nom puissant: peut-être
irai-je pourrir dans un cachot ou mourir en quelque lieu écarté!
Qu’au moins je vous dise que je vous aime! qu’au moins je
sache…si vous m’aimez! Vous m’avez écrit un jour:
"Le dévouement mène à tout." J’ai manqué
à votre appel pour obéir à un préjugé;
mais j’ai bien expié ma faute par le supplice de l’incertitude.
Vous aviez besoin de moi…je ne sais ni pourquoi, ni comment…je suis
à vous tout entier, envers et contre tout et tous…parlez…dites
ce qu’il me faut faire…
—Plus rien maintenant, me répondit-elle….
Attendre et être prudent! Le comte d’Amora était
un infâme et le vice-roi, je ne sais pourquoi, était l’exécuteur
très humble des volontés de cet homme. Ou j’étais
à lui ou j’étais ignominieusement chassée,
livrée à la misère, à l’abandon, moi
qu’il dit sa nièce et qui ne lui suis rien!… Mais un jour
vous avez appelé parce que mon choix était fait entre
l’abandon et l’infamie d’appartenir de force à
l’homme que vous avez tué. Aujourd’hui rien ne presse.
J’ai en Espagne un frère qui a le grade de capitaine dans
les troupes royales. Je lui ai écrit lettre sur lettre. On les
a peut-être interceptées; mais la dernière a dû
lui être remise par une main fidèle, et…
—Une main fidèle…y en a-t-il beaucoup,
dis-je malgré moi avec une sorte de jalousie?
—Oh! celle-là c’est ma meilleure
amie: je compte sur elle comme sur moi.
«Je respirai plus à l’aise:
cette main fidèle était une main de femme!
«A ce moment, je vis revenir vers
moi l’homme que j’avais envoyé. je n’avais
plus que quelques minutes!
—Saphira, lui dis-je précipitamment,
je vous ai dit comme je vous aime et vous ne m’avez pas répondu!
Je vais vous quitter, qui sait pour combien de tems…qu’un signe,
qu’un mot, un regard, quelque chose enfin me réponde—et
je pris en tremblant sa main qu’elle laissa dans les miennes—Voyez,
cet homme revient et vous allez partir!
«Alors, et d’un mouvement
plein de noblesse et de confiance, elle se leva, tira de son doigt une
large bague légère qu’elle porta à ses lèvres…
—Prenez, dit-elle ensuite en me la tendant
et en détournant la tête…peut-être pour cacher sa
rougeur.
«Le messager était près
de nous. La voiture qu’il avait été chercher ne
pouvait arriver à cause des décombres et attendait à
quelque distance. J’offris mon bras à la jeune fille pour
la conduire jusque là.
—Non, me dit-elle: pas d’imprudence…si
vous m’accompagniez, vous pourriez être reconnu…et votre
captivité augmenterait ma peine!
—Au revoir donc, lui dis-je, en donnant
à sa bague le baiser que j’adressais à ses yeux…
«Et elle partit en me jetant tout
bas: "Courage et espoir!"
«Je restai quelques instants abattu
sous le poids de mon bonheur…désormais j’avais un but…j’avais
un amour!
«Deux jours s’écoulèrent,
aussi pleins que ceux de l’incertitude avaient été
longs. Que de châteaux ne bâtissais-je pas sur le sable
mouvant de l’avenir! que de rêves dorés, dans les
nuages de l’espérance! comme nous étions heureux,
après une fuite concertée, de vivre à deux dans
quelque retraite ombreuse et paisible! Saphira était à
moi, à moi seul sur la terre, et le paradis du ciel était
trouvé!… Douce illusion perdue…pauvres rêves évanouis…phare
éteint à l’horizon de mon âme.
«Le troisième jour, de grand
matin, comme je me rendais secrètement à mon lieu d’observation
pour l’apercevoir, je fus arrêté et conduit ici,
d’où je sortirai, Dieu sait quand.»
Ici se termine, dit St-Denis, le récit
de don Luis de Valossa. Seulement, j’ajouterai qu’à
ma sortie de la gracieuse demeure que le vice-roi m’avait assignée
pendant plusieurs mois, je vis quelques amis du pauvre chevalier, tous
décidés à se dévouer à sa fuite.
Aujourd’hui j’ignore s’il est libre ou prisonnier…j’avais
tant hâte de revoir le Presidio, ajouta notre brave et digne héros,
en regardant Angéla, que je partis de Mexico le plus vite que
je pus le faire! Peut-être un jour connaîtrons-nous la fin
de cette histoire…
……………………………………………………………………………………………
Comme l’avait promis St-Denis à
la tribu indienne que son éloquence avait ramenée, des
mesures efficaces avaient été prises et la tranquillité
était rendue aux cabanes. Aussi ces hommes avaient-ils voué
une grande amitié au chevalier conciliateur et cherchaient-ils
tous les moyens de lui prouver leur reconnaissance.
C’était un matin. Angéla
n’était pas encore descendue. St-Denis et don Pedro se
promenaient à pas lents dans les allées du Presidio. La
conversation était amicale. Quelque chose de plus intime encore
que de coutume régnait entre ces deux grands cœurs si bien
à l’unisson des sentiments généreux.
—Eh bien, Chevalier, dit don Pedro; voici
venir Angéla; montons au kiosque: elle viendra nous y trouver,
et alors…
Ils étaient à peine assis,
que la Perle du Presidio entra. Au premier coup d’œil, la
jeune fille devina entre son père et son fiancé quelque
chose qui fit monter la rougeur à son beau front. Elle s’était
coquettement coiffée ce jour-là: ses beaux cheveux noirs
tombant en cascades frisées de chaque côté de son
front, encadraient de leurs ondes mobiles l’ovale un peu brun
de son visage où brillaient deux longs yeux aux cils recourbés.
Une petite rose blanche à demi cachée dans ses cheveux,
apparaissait comme un flocon de neige sur un fond sombre. Sa robe, d’une
coupe moins sévère que de coutume, laissait voir des épaules
gracieusement arrondies et de cette chaude couleur particulière
aux belles races du Midi. Don Pedro la regardait avec tendresse; St-Denis
la contemplait avec amour. L’heure des douces paroles, l’heure
de la promesse sacrée, toute pleine de bonheur, allait sonner…l’attente
était pleine de charme…. Comme le lutteur se préparant
au combat, recule le moment, pour goûter longtemps l’espérance
de la victoire, ainsi St-Denis repaissait ses yeux et son cœur
de la vue de sa belle amie et du doux embarras d’une réponse
charmante.
"Assieds-toi entre nous deux, ma fille,
dit le digne commandant…nous avons à causer.
—Angéla, dit St-Denis en se penchant
un peu vers la jeune fille émue, vous savez si je vous aime et
comment je vous aime! Ai-je, dans votre cœur, une place assez douce
pour que je puisse demander à votre père et à vous
de me le donner tout entier, comme je vous offre mon âme et ma
vie?
La jeune fille était si heureuse,
qu’elle ne pouvait répondre. Elle regarda St-Denis et ce
regard en disait plus que toutes les paroles; puis elle mit sa main
droite dans la main de son père.
—Seigneur de Villescas, dit St-Denis
en se levant, voulez-vous m’accorder la main de votre fille, doña
Angéla?
—Chevalier, répondit le vieillard
en se levant à son tour en même tems que sa fille tremblante,
qu’elle soit à vous si tel est son désir…pour moi,
votre union fera mon bonheur!
—Bon père! s’écria
la jeune fille en se jetant dans les bras de don Pedro, que je vous
aime!
Puis elle se retourna les yeux mouillés
de douces larmes et tendant loyalement sa main à St-Denis:
—Je suis à vous, dit-elle; la
fille d’Espagne portera dignement le nom du chevalier français!
On était alors au mois d’août:
cinq jours plus tard arrivait la fête de la jeune Espagnole: Maria
Angéla de Villescas. La cérémonie du mariage fut
arrêtée pour ce jour solennel, afin qu’il y eût
deux fêtes au lieu d’une.
IX.
Les morts reviennent.
Quelques
jours seulement séparent donc encore nos fiancés de l’heure
où ils seront l’un à l’autre pour jamais.
Il est nuit. Angéla dort, dans sa chambre virginale, de ce doux
sommeil plein de rêves enchanteurs, sylphes légers et caressants
assis au chevet des heureux. Parfois elle s’éveilla en
sursaut, croyant entendre une voix chère prononcer son nom. Quand
le sommeil revient s’emparer de ses sens, elle vogue, mollement
étendue sur les coussins de velours d’un brick coquettement
pavoisé…. Un bras connu presse délicieusement sa taille
et une voix mélodieuse lui murmura à l’oreille des
paroles d’amour! Quelques instans après, c’est une
course ardente au désert; ils sont deux, entraînés
par une course à la Mazeppa et les échos répètent
leur joie bruyante…lui, tantôt la devance sur un coursier
plus noir que la nuit sans étoiles; tantôt elle le laisse
loin derrière elle, emportée par un cheval blanc rapide
et infatigable…. Tout change. C’est maintenant un bal étincelant
de lumières, orné de ces créatures si belles que
la main de Dieu n’a rien fait d’égal à leur
beauté après la création de ce chef-d’œuvre!
Voilà le fandango lascif où les yeux ont un langage si
passionné…. Voilà la valse onduleuse où les pieds
s’enchevêtrent, où les corps ploient comme les roseaux
sous l’haleine du vent…. Une musique enivrante a commencé,
d’abord lente et mélancolique, puis, peu à peu plus
vive, plus précipitée, ardente, folle…à chaque
tour, le cœur s’échauffe au souffle de l’harmonie,
au délire des sens, et une voix de feu jette, rapide comme la
mesure: "Je t’aime, Maria; je t’aime Angéla; je t’aime!"
Alors, le sein oppressé, le front baigné de sueur, la
respiration haletante, elle s’éveille et ne voit plus,
dans le lointain de sa pensée, que l’ombre des nuages qui
ont enivré son sommeil. Aux riants tableaux succèdent
bientôt des scènes lugubres…elle s’est rendormie…l’échafaud
est dressé sur la grand’place; une foule de peuple murmure
d’impatience parce que le condamné n’arrive pas.
Le condamné, c’est lui! Le bourreau a déjà
coupé au ras ses cheveux qu’une main chérie avait
parfumés. Couvert d’une robe grise, les mains liées
au dos, le visage pâle et les yeux creusés par la douleur,
le beau chevalier attend, immobile et atone, la minute d’une séparation
éternelle…. Mais elle veut mourir avec lui, pour n’avoir
pas à traîner dans les sentiers du monde une douleur inconsolable.
Une demi-folie s’est emparée d’elle… elle rit, elle
chante; elle abat elle-même ses longs cheveux déroulés
qui caressent des formes ravissantes…. Vivre ensemble, mourir ensemble…et
puis plus rien…ni pleurs, ni regrets: le néant! Mais non…. Un
souffle d’amour a passé…l’échafaud c’est
l’autel de l’hymen; la foule impatiente attend les fiancés
sous les voûtes de l’église…il n’y a plus de
bourreau: c’est un prêtre vénérable qui appelle
sur tous la bénédiction du ciel!
Ainsi, quelque fantastique que soit le
rêve; qu’il entraîne la belle dormeuse sur les flots
azurés, aux sables du désert, aux splendeurs du bal; qu’ensuite
il évoque la lugubre image d’une mort ignominieuse pour
la changer après en chants d’hymen…, toujours et partout
c’est un rêve d’amour!
Et lui, St-Denis, que fait-il? En vain
il a cherché le sommeil: sa tête et son cœur sont
trop pleins d’agitation pour que le Dieu du repos descende vers
lui. Le pauvre chevalier n’y peut plus tenir: il est descendu
au jardin pour y chercher une brise rafraîchissante et embaumée,
pour y causer longuement avec lui-même, pour donner à ses
rêves un plus large espace sous la voûte céleste.
Dans sa marche au hasard, il a ouvert
la porte qui donne sur la campagne; il a suivi quelques sentiers tortueux,
puis il est revenu au jardin et s’est assis sur le banc du kiosque;
là, les yeux à demi-clos, il rêve éveillé…
Le ciel est émaillé d’étoiles.
La voie lactée resplendit, blanche et lumineuse, comme une neige
lointaine sur un coteau verdâtre où la lune jette ses rayons.
Est-ce un rêve? St-Denis entend
au loin la cadence d’un pas léger foulant les feuilles
mortes; il regarde…à travers le tamis des arbres, il voit une
forme, indécise encore, s’approcher de son côté.
En même tems, une lumière apparaît à la fenêtre
d’Angéla. Le cœur du chevalier est attiré d’un
côté, sa curiosité de l’autre. La jeune fille
ne dort donc pas! qui peut venir à cette heure? c’est une
femme. Quelques pas seulement la séparent encore du chevalier
rêveur…. Elle approche.
—C’est moi! dit-elle en s’agenouillant
à demi. St-Denis regarde et jette un cri:
—Fata! dit-il…Fata…morte sous mes yeux!
—Oui, c’est elle! Fata…morte, Fata
mise en terre…le Grand Esprit l’a rappelée et elle est
revenue près du visage pâle qui l’a sauvée!
St-Denis doutait encore, quoiqu’il
eût reconnu la jeune femme toujours présente à son
souvenir.
C’était bien elle, en effet,
mais plus belle que jamais. La lumière argentée qui descendait
du ciel jetait sur son doux visage et sur ses belles formes, une demi
clarté vaporeuse et poétique. Ses longs et noirs cheveux
déroulés tombant sur ses épaules, ajoutant à
ses charmes sans apprêt, la gracieuse parure de leurs flots mobiles.
Ce qui rendait surtout la jeune femme séduisante autrement que
les beautés de nos villes, c’était cette vigoureuse
souplesse qu’elle avait hérité des races indiennes,
unie aux dehors gracieux dus à la fréquentation des étrangers.
Si on l’eût comparée à cet idéal que
nous créons, on aurait pu dire que Fata inspirait moins de rêves
et plus de volupté; c’était la femme plus matérielle
mais plus positivement belle, moins puissante sur le cœur, plus
forte sur les sens…un poète ne l’eût peut-être
pas aimée longtems, un sultan en eût fait son odalisque
favorite.
A la voir si belle et si pleine de gratitude,
St-Denis éprouva comme une crainte vague mêlée d’un
autre sentiment encore indéfinissable.
La lumière brillait toujours à
la fenêtre d’Angéla. Le chevalier se leva, prit la
main de la jeune Indienne et ils se dirigèrent vers la porte
du jardin. La lumière de la chambre y projetait quelques rayons.
Au moment où ils franchissaient cette porte, un bruit se fit
entendre: la fenêtre s’ouvrit et, au bout de quelques secondes,
se referma doucement. St-Denis et Fata s’éloignèrent,
le premier sous l’impression d’un vague pressentiment.
—Vous voulez savoir, n’est-ce pas,
comment me voilà bien vivante après ma mort…et bien heureuse,
ajouta-t-elle, de vous avoir retrouvé? Mon récit vous
apprendra de qui je tiens les détails que je vais vous raconter:
«Pendant que nous avancions vers
le lieu où je fus enterrée comme morte, trois hommes vivement
poursuivis pour un vol considérable de diamants, qu’ils
venaient de commettre, nous suivaient à peu de distance, se cachant
de tems à autre. Quand je tombai sans connaissance, que tous
vous crûtes que la mort m’avait saisie, les trois hommes
voyaient tout sans être vus. Dès que vous vous fûtes
éloignés et qu’un détour du chemin vous eut
cachés à leurs yeux, une idée à laquelle
je dois la vie, leur vint à l’esprit: ce qu’ils craignaient
le plus, c’était d’être pris avec les diamants
qu’ils auraient perdus et qui les auraient fait condamner. L’un
d’eux proposa de cacher cette fortune dans le linge qui m’ensevelissait.
D’abord, la terre fraîchement remuée était
facile à ouvrir et comme ils n’avaient pas d’instruments,
ils prirent des branches d’arbres pour cette opération;
ensuite, ils pensaient qu’on n’irait jamais fouiller une
tombe pour y chercher leur trésor dont le lieu dépositaire
était en outre facile pour eux à reconnaître.
«Ils eurent bientôt fini.
Ils me soulevèrent, l’un d’eux par la tête,
l’autre par les pieds, et me posèrent sur le bord du trou
pour ouvrir mon linceul et y cacher leurs diamants. Quand ils m’eurent
découverte, je poussai un soupir. Deux d’entre eux saisis
d’épouvante se sauvèrent à toutes jambes
sans regarder derrière eux. L’un des deux fuyards laissa
tomber un poignard de sa ceinture. Le voilà, je l’ai gardé.
«Un vent frais acheva de me faire
revenir. Avec la vie, je retrouvai la mémoire. Combien de tems
étais-je restée enterrée? je l’ignorais.
Où étais-je, qu’allais-je devenir?…A ce moment je
vis un homme qui me regardait, j’eus peur…et pourtant cet homme
ne portait sur le visage le signe d’aucune mauvaise pensée.
Il m’aida à me relever, me raconta tout ce que je viens
de vous dire et voulut m’accompagner quelque tems.
«Je marchai lentement d’abord
et avec peine; cependant peu à peu les forces me revinrent: je
ne sentais ni fièvre ni souffrance; seulement j’éprouvais
une soif dévorante. Heureusement nous rencontrâmes une
source où je me désaltérai. Vers le soir nous arrivâmes
à un campement indien composé de quelques cabanes. Nous
y fûmes cordialement reçus. Je pris un peu de nourriture
et une nuit de repos acheva de me rendre les forces. Le lendemain quand
je me réveillai, mon compagnon de route de la veille était
parti.»
A ce moment la route circulaire qu’avaient
suivie St-Denis et Fata, les ramenait à la porte du jardin d’où
ils étaient partis.
Il n’y avait plus de lumière
à la fenêtre d’Angéla.
—Asseyons-nous sur ce banc, dit St-Denis;
et ils prirent place sur le banc du kiosque.
Tout était silencieux autour d’eux.
Le ciel étoilé jetait toujours une blanche clarté
à travers les arbres dont les feuilles agitées par le
vent faisaient entendre un léger murmure.
—Quelle est cette fenêtre, demanda
Fata? Une lumière y brillait quand nous avons dépassé
la porte du jardin.
St-Denis ne savait pas mentir. Quoique
rien ne l’empêchât de dire son amour et de nommer
Angéla, il hésita quelques instants. Toutefois cette hésitation
dura peu.
—C’est la fenêtre de la chambre
de doña Angéla de Villescas, répondit-il…la fille
du commandant du Presidio.
—On m’a parlé d’elle,
dit Fata…chez les Indiens de la tribu voisine. Elle est bien belle la
fille de don Pedro!
—Oh! oui, répliqua St-Denis avec
précipitation, bien belle et bien aimée…c’est ma
fiancée!
Un assez long silence suivit ces mots.
St-Denis regarda la jeune Indienne: elle
avait les yeux pleins de larmes et son sein violemment soulevé
disait assez la peine qu’elle avait à retenir ses sanglots.
……………………………………………………………………………………………..
Plusieurs jours se sont écoulés
depuis la scène de nuit dont nous avons parlé.
Angéla n’est pas descendue
de sa chambre; St-Denis n’a pu la voir et don Pedro ne comprend
rien à la maladie subite de sa fille.
S’il nous était donné
de lire, dans le cœur de nos personnages, au-delà de ce
voile qui cache le vrai, peut-être serions-nous grandement étonnés
d’y découvrir, au milieu de toutes ces magnifiques vertus
que nous y avons vues jusqu’ici, quelques nuages sombres formés
de sentiments mauvais, de passions coupables…. Hélas! il en est
ainsi partout et toujours: il n’y a pas de ciel si bleu qu’on
n’y découvre un coin sombre; il n’y a pas de cœur
si pur qu’on n’y trouve une tache! Ce revers de la médaille,
comme on dit vulgairement, a quelque chose de triste, de décevant,
surtout pour les bonnes natures qui se complaisent dans le beau.
Toutefois, que cette ombre jetée
sur notre tableau ne fasse pas concevoir au lecteur une trop mauvaise
opinion de nos personnages: ceci est le chapitre des choses humaines,
et la vérité a des droits incontestables que nous ne pouvons
méconnaître.
La
troisième partie
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