Saint-Denis

par Charles Testut

Seconde Partie: Le Retour

Chapitre 1 - Chapitre 2 - Chapitre 3 - Chapitre 4 - Chapitre 5 - Chapitre 6 - Chapitre 7 - Chapitre 8 - Chapitre 9


Chapitre premier

Les rêves d’un homme éveillé 

      Quels sont ces quatre cavaliers qui s’avancent sur une assez belle route bordée de grands arbres à l’épais feuillage? Les deux premiers montent de superbes chevaux marchant au pas l’un après l’autre. Celui de droite est noir comme le corbeau; celui de gauche, d’un blanc éclatant. Le second surtout paraît un cheval de race: ses jambes nerveuses frappent le sol de coups secs et réguliers; sa tête petite, aux yeux brillants et aux naseaux ouverts, est pleine d’intelligence, et les flots onduleux de sa longue queue arrondie avec grâce donnent à tous ses mouvements cette belle fierté de l’animal de race qui porte orgueilleusement son léger fardeau. 
      On voit encore au loin, en plongeant le regard sur le chemin que nos cavaliers ont parcouru, les clochers d’une grande ville. On entend encore ses derniers bruits apportés par le vent. 
      Le cavalier au cheval blanc porte fièrement la tête. La joie et l’espoir animent son visage de ce coloris brillant qui n’a pas de nom. Sa belle taille ressort gracieuse sous un élégant costume juste et bien coupé. Le panache de son chapeau ondule au vent. Tout rappelle en lui la martiale tournure et la fière tenue du roi béarnais marchant au combat. Son compagnon moins grand de taille est, comme nous l’avons dit, monté sur un cheval noir d’une race moins pure quoique belle. Homme et cheval semblent faits l’un pour l’autre: trapus et forts tous les deux, ils semblent défier les hésitations de la fatigue. Ceux qui suivent à quelque distance observent une ligne de démarcation qui indique leur rôle secondaire. 
      Le tems est beau; le ciel bleu ne roule que quelques nuages transparents qui glissent silencieux, comme la blanche voile que pousse une douce brise à l’horizon. C’est l’heure des molles pensées, des rêveries qui quittent la terre, des espoirs qui caressent le cœur comme le chant de la voix aimée. C’est aussi l’heure où ceux qui souffrent voient comme une ironie amère dans les sourires de la nature, dans la parure des grands arbres et jusque dans les chants joyeux des oiseaux qui trouvent leur pâture dans la main de Dieu. 
      Laissons cheminer les quatre voyageurs, puisque la terre et le ciel leur sourient; et, curieux comme tous les fils d’Eve, courons vers les événements de notre récit, comme nous courons chaque jour vers ce but inconnu dont chaque étape est pour nous un jour de moins à compter.
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      Depuis que nous avons quitté le presidio, une sorte de triste monotonie est venue s’asseoir au foyer du vieux gouverneur. Angéla n’a plus cette gaîté enfantine et ces chants sans motif que les échos roulaient dans les appartements. Pensive et silencieuse, la jeune fille semble avoir, en quelques semaines, ajouté des années d’été aux aubes de son printems. Souvent elle va, rêveuse et lente, s’accouder à la fenêtre des adieux, comme pour noyer sa mélancolie dans les souvenirs. Qu’est devenu celui qu’elle aime? Est-il mort là-bas, sur quelque route inconnue…la flèche des Indiens a-t-elle frappé sa poitrine…ou bien, les difficultés du voyage ont-elles seulement retardé son retour? Va-t-il bientôt revenir le cœur plein des souvenirs du passé si peu loin et de l’espoir du bonheur promis?… A la fin de chaque journée, quand le soleil décline à l’horizon, la jeune fille plus triste se tait et rêve; quand le matin renaît tout doré de nouveaux rayons, l’espoir revient aussi, toujours vivace et consolant. Cependant bien des jours se sont écoulés solitaires et uniformes, et rien…rien que cet éternel espoir qui ne s’use pas! 
      Le vieux don Pedro a aussi des tourments, mais d’une autre nature: chaque jour la garnison turbulente fait quelque mauvais coup chez la tribu indienne qui occupe, aux environs du Presidio, quatre ou cinq villages. Des gaîtés de l’orgie, les soldats et les officiers ont été plus loin: ils enlèvent, comme à la maraude, tout ce qu’ils peuvent trouver appartenant à cette tribu paisible…et encore pis: plus d’une fois la juste jalousie de l’Indien a failli faire verser le sang. Les punitions n’ont jusqu’ici arrêté ces désordres que pour quelques jours. Souvent le Gouverneur reçoit de justes plaintes; souvent aussi il ne sait qui punir, parce que les coupables ne sont pas connus… Tout cela le contrarie et l’affecte; et l’autorité supérieure peut, informée de ces désordres et de ces vexations, s’en prendre à lui qui se consume en efforts pour les arrêter. 
      Ainsi, pendant qu’à Mexico, St-Denis languissait dans une prison où ne le retenait que son exagération du point d’honneur, les affaires du Presidio n’allaient guère mieux que les siennes. 
      Laissons ces ferments de discordes suivre leurs cours, pour retourner quelques instants auprès de notre prisonnier qui attend toujours des nouvelles de Louis Deléry. Un matin donc que St-Denis pensait et attendait comme de coutume, la porte de sa prison s’ouvrit; un bruit d’armes se fit entendre dans les corridors et un homme de haute taille, simplement vêtu, quoique portant plusieurs décorations sur sa poitrine, entra seul et s’adressant au prisonnier: 
      —Monsieur de St-Denis, dit-il, vous avez dû être étonné de l’emprisonnement que vous avez subi: vous en ignorez peut-être les motifs? 
      —D’abord, monsieur, répliqua St-Denis, à qui ai-je l’honneur de parler? 
      —Au duc de Lignarès, vice-roi du Mexique… 
      —Eh bien, monsieur le duc, si c’est par vos ordres que moi, gentilhomme comme vous, ai été jeté en prison comme un malfaiteur, sans même que vous ayez pris la peine ou de m’interroger ou de me faire connaître les motifs de cet acte inique; si c’est par vos ordres, monsieur, j’aime mieux être à ma place de prisonnier qu’à votre place de vice-roi, parce que je n’ai pas forfait à la justice et à l’honneur! 
      —Monsieur de St-Denis, nous sommes gentilshommes, vous l’avez dit…. Et en ma qualité de gentilhomme, je de dois pas répondre à l’insulte que vous me faites… 
      —Et pourquoi, monsieur? 
      —Parce que prisonnier depuis deux mois et demi, et cela sous d’injustes délations, vous avez le droit d’être aigri et sévère…sans cela, monsieur, vous devez savoir que déjà vous en avez trop dit! 
      —Si je suis victime d’une délation infâme, monsieur le duc, vous devez avoir un regret bien amer d’avoir agi au moins avec légèreté… 
      —Et vous, monsieur, qui êtes ici un étranger devant moi qui suis le maître, vous avez une grande audace de me parler ainsi! 
      —De l’audace! Mais savez-vous, monsieur le duc, que jamais chevalier de St-Denis n’a arrêté dans sa bouche les paroles de sa pensée et que cette habitude est si forte qu’elle me semble toute naturelle…. Vous êtes presque roi, moi je ne suis rien, dites-vous; que m’importe? est-ce que la justice et la droiture sont toujours dans le plus haut rang? 
      Le vice-roi peu accoutumé sans doute à de pareilles réponses et piqué dans sa fierté castillane, fut sur le point de punir la hardiesse de cet homme obscur qui lui tenait tête; mais cette pensée d’une vengeance si facile s’effaça bientôt de son esprit, car il avait l’âme grande. Il se tut un instant et semble réfléchir, peut-être au courage chevaleresque du hardi prisonnier, peut-être aux traitements injustes dont St-Denis avait été victime, à une instigation étrangère, il est vrai, mais enfin par ses ordres. Le vice-roi orgueilleux fit place au gentilhomme loyal. 
      —Je comprends vos paroles, chevalier, dit-il d’une voix adoucie: peut-être à votre place parlerais-je ainsi…mais erreur n’est pas félonie, et je serais fâché que vous pussiez croire qu’il y a eu de ma part une intention de méchanceté ou un despotisme capricieux. Mais ce n’est pas ici que nous pourrons continuer à nous entretenir… 
      —Holà! quelqu’un, cria-t-il en se tournant du côté de la porte. 
      Un officier parut. 
      —Faites retirer les soldats qui m’ont accompagné, dit le vice-roi; que toutes les portes soient ouvertes: monsieur est libre! 
      —Maintenant, Chevalier, fit le duc de Lignarès en se retournant vers St-Denis, veuillez attendre quelques instants en haut, dans la chambre du concierge: je vous enverrai ce qui vous est nécessaire pour paraître dans une tenue digne de vous, car j’ai l’honneur de vous prier de me venir trouver au palais…si toutefois vous me pardonnez… 
      —Monsieur, dit St-Denis toujours vaincu par la loyauté et la noblesse, je comprends si bien vos regrets et crois si peu à des intentions mauvaises de votre part, que je ne vous demanderai pas d’où sont venues les calomnies qui m’ont frappé dans ma liberté! 
      —Et moi, Chevalier, quand vous viendrez au palais, je veux vous dire ce que vous ne me demandez pas: on doit bien au moins une explication à un homme injustement puni…et peut-être cela sera-t-il utile. 
      Le duc de Lignarès était, comme nous l’avons dit, d’une haute taille; ses mouvements étaient ordinairement brusques et sa physionomie mobile. Des sourcils épais couvraient une partie de ses yeux petits et vifs. C’était un homme accoutumé à commander, grand de caractère, un peu irascible mais sans rancune. Les difficultés de son administration trop souvent troublée par mille et une causes, et à l’intérieur et de l’extérieure le conduisaient bien quelquefois à errer comme tant d’autres, mais sa loyauté bien connue se hâtait toujours à réparer au plus vite une injustice. 
      Les ordres du vice-roi ont été exécutés: la conversation se continue dans un cabinet somptueux. Le duc est assis dans un fauteuil de velours rouge au dossier élevé, devant une table ronde couverte de livres et de papiers épars. Il regarde St-Denis avec intérêt, même avec une sorte d’admiration. D’abord il a désiré connaître les détails de ce voyage hardi et les aventures qui l’ont signalé, et notre héros lui a tout conté, sauf son amour. Assis sur un fauteuil pareil à celui du duc, le fier et loyal jeune homme, le corps un peu penché en avant, une main appuyée sur la table, écoute et répond, le regard clair et franc comme celui qui dit vrai. Sa mise est plutôt élégant que riche; c’est la tenue irréprochable de l’officier, jointe à ce grand air de la porter martialement 
      —Je vous disais donc, Chevalier, que les embarras multipliés d’une administration comme la mienne, à l’époque agitée où nous sommes, ouvrent malheureusement une issue à mille infamies qu’on ne reconnaît souvent que trop tard. Il y a ici des hommes de toutes les nations; c’est une espèce de mer agitée dont chaque vague est poussée en sens contraire. 
      —Monsieur le duc, je vois bien à quel homme j’ai l’honneur d’avoir affaire et je comprends les difficultés de votre haute position…. Aussi, foi de gentilhomme, je regrette sincèrement l’accueil que j’ai fait à votre visite. 
      —Et moi,monsieur, je regretterai toute ma vie d’avoir fait souffrir un homme de votre caractère et de votre loyauté. Mais, tenez, pendant que je vous attendais ici, j’ai cherché et trouvé le nom d’un homme au bas du papier que voici et où sont écrits ces mots: «L’autorité est prévenue qu’un espion français du nom de Denis, se faisant appeler chevalier de St-Denis, parcourt les possessions espagnoles pour fomenter des troubles: c’est un homme d’autant plus dangereux qu’il est d’une énergie extraordinaire et d’une constance inébranlable.» 
      Le vice-roi regarda St-Denis après avoir lu ce billet. Le visage du jeune homme était rouge d’indignation; sa lèvre dédaigneuse et irritée avait de convulsifs mouvements. 
      —Moi! dit-il…puis il reprit d’une voix pleine de ce tremblement de l’indignation: Monsieur le duc, vous me direz le nom de cet homme, n’est-ce pas? 
      —Tenez, chevalier, je ferai mieux; je vous donnerai le billet écrit de sa main et son nom est au bas. 
      —Je vous remercie, monseigneur: vous êtes un homme droit et juste, comme celui qui a écrit cela est un infâme! 
      —Monsieur le duc, reprit St-Denis après une courte pause, qui donc maintenant a pu vous parler de moi de telle sorte que vous admettiez ce que je suis, malgré la calomnie que vous avez lue? 
      —Je vais vous le dire: une heure avant ma visite à votre prison, un homme après avoir violemment forcé l’entrée de ce cabinet contre deux grands laquais, a fait irruption ici et avant que j’eusse le tems de dire un mot, il s’est approché de moi les traits bouleversés et m’a dit: 
      «Pardonnez-moi, monsieur le duc, et, pour dix minutes, seulement dix minutes, suspendez la colère qu’a excitée justement en vous ma manière d’entrer ici…après ces dix minutes, vous ferez de moi ce que vous voudrez!» Je ne pus qu’attendre et il continua: «Je m’appelle Louis Deléry, monseigneur; depuis plus de deux mois un homme de cœur, un gentilhomme comme il y en a peu, languit en prison sans savoir pourquoi. Je suis resté avec lui volontairement, tant que ma patience a duré; à la fin, je suis sorti et mon compagnon n’avait qu’à vouloir pour en faire autant…mais je vous l’ai dit, c’est un gentilhomme qui mourrait pour un doute s’il croyait qu’il s’agit d’honneur: il a voulu rester! Moi, une fois dehors, j’ai fouillé, cherché, demandé, je me suis battu deux fois, j’ai remué ciel et terre et j’ai fini par apprendre que, sur une délation infâme à laquelle peut-être le gouverneur du Texas n’est pas étranger, vous avez ordonné l’incarcération de M. le chevalier de St-Denis, un homme, monsieur le duc, que j’aime plus que moi-même, que je vénère comme le symbole de la loyauté et de l’honneur! Alors j’ai voulu vous voir; deux fois j’ai été assez brutalement écarté; la troisième, j’étais décidé à tout…et me voilà!» 
      —Brave et digne cœur! dit St-Denis… 
      —Cette brutale franchise, reprit le vice-roi, m’a plu et j’ai répondu à votre ami que sur l’heure je me rendais moi-même auprès de vous. Vous le trouverez aujourd’hui chez le commandant militaire. 
      —Oh! monsieur le duc, dit St-Denis, Dieu a donc créé deux sortes d’âmes: des âmes d’élite et des âmes de boue! Voilà un homme qui, pour de l’argent peut-être, se fait infâme et me fait jeter en prison…voilà un autre homme qui brave tout pour m’en faire sortir. Adieu, monsieur le duc; je me souviendrai de vous: si le vice-roi s’est trompé, le gentilhomme a noblement réparé son erreur! 
      —Chevalier, je vous ai parlé du commandant militaire; allez chez lui; vous y trouverez deux chevaux que je vous prie d’accepter comme un gage de ma haute estime pour votre personne. L’un de ces deux chevaux est d’une belle et fine race; il est blanc. L’autre d’un noir de jais, quoique moins fin, a d’excellentes qualités: il est infatigable…qu’il serve à votre ami, car je pense bien que vous partirez ensemble. 
      —J’accepte votre présent, monsieur le duc…et, avant de vous quitter, je désire que vous connaissiez les motifs de mon voyage. Le Gouverneur de la Louisiane, M. de Lamothe Cadillac, désirerait nouer des relations avec les possessions espagnoles, pour le commerce surtout qui aujourd’hui, dans la position où se trouve la colonie, est d’une importance capitale. Nulle part je n’ai reçu de réponses favorables. Comme le portent mes ordres, je dois agir avec la plus grande discrétion et mon rôle est plus difficile que celui du général à la tête de ses troupes… 
      —Chevalier, voulez-vous mon avis: dans la position des gouvernements qui ont sur ce vaste continent chacun un morceau de territoire, il serait à désirer que des relations d’amitié et de commerce libre s’établissent; mais la question politique domine et arrête tout, parce que rien n’est assis, que la méfiance et l’ambition. Votre mission sera absolument inutile dans les résultants qu’en attend votre gouverneur. 
      —C’est mon opinion maintenant, monsieur le duc. Aussi, vais-je retourner à la Mobile pour rendre compte; je ne m’arrêterai qu’au Presidio del Norte: don Pedro de Villescas qui y commande est un homme que j’aime et que je serais heureux de revoir! 
      Don Pedro de Villescas, disait seulement St-Denis; mais une voix bien plus douce que celle de ses lèvres murmurait sans doute un autre nom…


II. 

Suite de Plusieurs Commencements 

      Cependant la tribu indienne ne pouvait plus supporter les vexations des soldats et des officiers de la garnison. Vers le milieu de la nuit les anciens s’étaient assemblés dans la plus grande cabane et avaient arrêté une décision extrême qui, en quelques heures et, sans qu’il en transpirât rien, fut communiquée aux cinq villages du Presidio. Ce jour-là, comme pour favoriser le projet des Indiens, toute la garnison fut retenue par un ordre du jour relatif à des changements militaires.
      Pendant que tout cela se passait à l’établissement espagnol du Rio Bravo et dans ses environs, St-Denis et son ami, suivis de deux guides à cheval fournis par le vice-roi du Mexique, avaient déjà fait bien du chemin, étant montés, comme nous le savons, sur d’excellents chevaux. Ce sont les quatre cavaliers que nous avons laissés cheminant sur la route, dans le chapitre précédent. Le lecteur les avait sans doute reconnus au portrait que nous en avons tracé. Depuis que nous les avons quittés, ils ont dépassé Caouis où ils se sont arrêtés un jour, pour prendre un long repos, eux et leurs chevaux. Puis ils sont repartis de Caouis et s’avancent en ce moment, par un chemin difficile, de cette place au Presidio del Norte. Laissons-les marcher encore et revenons à cette tribu indienne dont les anciens viennent de prendre une résolution que la suite nous fera connaître.
      La nuit est venue. Chaque cabane des villages indiens présent un aspect inaccoutumé. Des paquets sont déposés ça et là. Les femmes attachent leurs enfans dans ces grands paniers tressés qu’elles vont porter au dos comme des hottes. Les hommes ne prendront que quelques légers bagages et leurs armes. Tout est prêt. De chaque seuil, un regard est fixé au ciel, comme pour y chercher un augure ou un signal. Qu’attendent ces hommes? où vont-ils?
      Une étoile a paru. Aussitôt les mêmes mouvements se font d’un bout à l’autre des villages… Les paquets sont enlevés; les paniers à enfans sont attachés au dos des mères, au moyen de longues courroies…et, de chaque cabane, à la même minute, sortent, silencieux et tristes, les hommes, les femmes et les enfans assez forts pour la marche. Tous convergent vers le même point, sans se presser mais sans s’arrêter. C’est une marche nocturne au silence lugubre…et si cette scène était tout à coup éclairée sur tous ses points par mille torches ardentes, l’observateur placé au faîte d’un arbre, se prendrait à tressaillir, à pleurer peut-être, à la vue de cette scène douloureusement fantastique.
      Comme les enfans de l’antique Messénie devant le décret de Lacédémone, les Indiens de la tribu fuient devant les persécutions sans cesse renouvelées de leurs incommodes voisins. Abandonnant leurs antiques foyers, ils vont chercher ailleurs un lieu plus tranquille où élever leurs tentes d’un jour. Résignés aujourd’hui ou trop faibles contre la tyrannie, peut-être un jour appelleront-ils à leur aide la vengeance et les représailles cruelles…. Peut-être des hommes qu’ils ne connaissent pas à cette heure seront-ils frappés par eux, pour le mal qu’ils reçoivent aujourd’hui! C’est ainsi qu’on excite toutes les mauvaises passions de l’homme…c’est ainsi qu’on jette, dans les sillons de l’avenir, la semence des plantes vénéneuses qui plus tard donneront la mort!…
      Ils s’éloignent. Les ténèbres de la nuit jettent leur voile épais sur cette marche triste et silencieuse. Suivons-les quelques instans. Les rangs ont été pris: les femmes devant, portant les petits enfans et tenant à la main les plus forts, puis les hommes avec leurs armes et quelques bagages. Les cinq villages qu’ils abandonnent ne sont pas éloignés les uns des autres. L’étoile qui, du firmament, leur a donné à tous le même signal, ils ne la verront plus se lever du seuil de leurs cabanes, comme une visiteuse fidèle.
      Tous sont enfin réunis en un même lieu; ils se rangent en cercle, les femmes dispersées ça et là à quelques pas avec les enfans. Le plus vieux cacique s’avance alors au centre du cercle des hommes; le plus profond silence règne. Le vieillard étend les mains par-dessus les têtes qui se baissent un moment…et il dit:
      «Grand-Esprit, donne la lumière à tes serviteurs: les hommes blancs nous persécutent; nous ne sommes pas assez forts pour les combattre et nous ne pouvons nous venger parce que leur colère se tournerait contre nos femmes et nos enfans… La terre où nous sommes ne veut plus de nos pas…guide-nous vers un lieu plus hospitalier!
      «Hommes de la tribu, séparez-vous en deux bandes: la première ouvrira la marche, puis viendront les femmes et les enfans, et la seconde bande des hommes marchera derrière.»
      L’ordre fut exécuté ponctuellement et les exilés reprirent d’un pas lent le chemin d’une autre terre…inconnue.
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      Le lendemain de cette nuit néfaste, don Pedro de Villescas ignorant comme tout le monde ce départ général de la tribu, sortit seul d’assez grand matin, comme il faisait depuis quelque tems, pour chercher une distraction aux soucis de son administration. Il y avait autour de sa maison un vaste jardin entouré de pieux verticalement alignés, blanchis à la chaux; au fond de ce jardin une porte ouvrant sur la prairie. Un petit kiosque vert s’élevait au bout d’une longue allée toujours ombragée par une tonnelle couverte de fleurs grimpantes. Ce kiosque était pour le vieil hidalgo une sorte d’oasis comme séparée des affaires sérieuses: c’est là qu’il faisait sa lecture du matin, car don Pedro était un savant homme aimant les lettres et les arts. Une bibliothèque choisie selon ses goûts en littérature, garnissait les murailles légères du joli salon de ce kiosque. Les deux fenêtres de ce paisible lieu de retraite étaient encadrées des vertes guirlandes de plantes montantes, à la douce odeur. Cette coquetterie dont la nature faisait les frais, était due aux soins d’Angéla qui seule avait le droit de monter au kiosque, auprès de son père. Une galerie circulaire courait autour de ce petit bâtiment, de manière qu’on y trouvât toujours de l’ombre et un peu de fraîcheur, excepté vers midi, heure consacrée à la sieste. Une belle longue-vue reposait sur un petit guéridon à côté d’un volume du Tasse et d’une bourse inachevée, ouvrage de la belle Espagnole. C’était là un de ces petits intérieurs frais et gais, éloigné des tracas communs de la vie ordinaire…c’était comme la place du cœur où se réfugie la pensée, pour y trouver de douces images. Depuis quelque tems, la rêveuse jeune fille y venait plus souvent que de coutume. Parfois elle restait là de longues heures, la longue-vue braquée sur la route, aussi loin que l’instrument pouvait conduire; mais, comme dans le conte naïf de la Barbe-bleue, Angéla ne voyait rien venir, si ce n’était la poussière du chemin poussée par un vent frais. Comme de coutume, elle plongeait au loin, lorsque son regard un instant détourné tomba du côté des villages devenus solitaires! D’bord elle ne comprit pas parfaitement d’où pouvait provenir cette absence totale de mouvement et de vie accoutumée. Tout était solitaire; on ne voyait s’élever aucune fumée des toits indiens. Angéla se recueillit un instant, se rappela toutes les scènes passées et ses yeux s’ouvrirent à la triste réalité. Elle comprit que ces hommes étaient partis avec famille et bagages pour chercher au hasard un port plus tranquille. Le Gouverneur lisait attentivement, le dos tourné à la fenêtre du kiosque où sa fille s’était accoudée. C’était une chose très sérieuse à cette époque qu’une fuite semblable. Ces Indiens, par leur travail, par la pêche, la chasse et encore plus par leur présence, étaient d’une utilité immense aux habitans que le vieux monde y versait. Chaque établissement nouveau cherchait par tous les moyens à attirer les naturels du pays dans son voisinage, et ceux qui auraient longtems vécu tranquilles au Presidio sans les vexations de la garnison, venaient de quitter cette place! 
      —Mon père, dit la jeune fille, fesant un effort sur elle-même, on ne voit rien là-bas, du côté des villages indiens… 
      —C’est qu’il y aura eu grande chasse aujourd’hui, répondit don Pedro. 
      —Mais mon père! on ne voit pas de fumée au-dessus des cabanes et tout semble ouvert et abandonné. 
      —Serait-il possible! s’écria le vieillard en se levant brusquement…. Il prit la longue-vue des mains d’Angéla et la dirigea vers le lieu connu, habité par la tribu. 
      Il n’y avait pas à en douter: on ne voyait pas une âme, pas un feu! 
      —Ils sont partis, dit-il…et c’est à moi qu’on s’en prendra…puis il descendit sans dire un mot de plus. 
      Au même instant, le cœur de la jeune Espagnole bondit; elle pâlit et rougit tour à tour en une seconde: 
      Elle avait aperçu au loin, sur la route, deux cavaliers venant au galop. L’un d’eux portait à son chapeau une longue plume flottant au vent, s’abaissant et se relevant tour à tour sous l’impulsion du galop cadencé. Dans ce cavalier encore éloigné, son cœur avait reconnu celui que reconnaît toujours le cœur de la femme qui aime! Dès lors son regard fut comme celui du chasseur dont l’œil suit au loin le vol de l’oiseau qui fuit ou s’approche. Elle appuya la main sur sa poitrine pour y comprimer des battements trop forts. Les cavaliers avançaient toujours. Angéla vit alors que le cavalier à la plume flottante avait un bras en écharpe et guidait d’une seule main son cheval ardent. Le galop s’entendait déjà, quoique le vent courût obliquement. 
      —Oh! mon Dieu! dit la jeune fille. 
      Le cavalier était déjà près. La bride de son cheval était entre ses dents et de sa main valide il agitait en l’air son chapeau, en signe de salut et de bon retour. 
      Angéla descendit rapidement les quelques marches du kiosque, pour aller à la rencontre du bel enfant prodigue… 


III. 

Une Partie carrée.

      Nous avons laissé St-Denis et son brave compagnon sur le chemin de Caouis au Presidio pour commencer à renouer quelques fils épars de la trame de notre récit. St-Denis avait lu et relu le billet calomniateur que lui avait remis le vice-roi du Mexique et il avait gravé dans sa mémoire le nom de l’infâme qui avait tracé cette délation abominable. Ce nom était: John Tropp. St-Denis s’était informé, avant de quitter Mexico, et avait appris que ce John Tropp avait servi pendant quelque tems dans l’armée anglaise avec le grade de sergent; que son inconduite l’avait fait casser et que l’aversion de ses camarades l’avait ensuite chassé du corps. L’âme basse de cet homme s’était alors révélée tout entière: il avait pris le métier d’espion d’autant mieux payé qu’il inspire plus de mépris. St-Denis sut aussi que John devait être aux environs de Caouis; il avait quitté cette place avec l’espoir de le rencontrer. Mais à Caouis il ne le trouva pas; alors, ayant au cœur une bien plus douce pensée que celle de sa vengeance, quelque juste qu’elle fût, il remit cette vengeance au tems que le hasard lui assignerait et ne songea plus qu’à son amour. Il portait sur son cœur le médaillon chéri où dormait, noire et parfumée la boucle de cheveux de la perle du Presidio qui était aussi la perle de son amour. Et il était bien heureux, notre amoureux chevalier, d’avoir auprès de lui l’ami fidèle que lui avait fait son grand cœur, car le long chemin s’abrégeait aux causeries intimes. 
      On était alors au commencement du printems, dans la première quinzaine de mars. Vers le dixième jour de leur voyage de retour, St-Denis et Deléry aperçurent deux hommes assis sur un tronc d’arbre renversé. Deux chevaliers étaient attachés à quelque pas. La chaleur était assez forte. En approchant de ces deux hommes, Deléry vit le premier qu’ils étaient occupés à compter de l’argent. Il arrêta son cheval et considéra ces voyageurs avec une sorte d’obstination. Il semblait chercher un fil dans le labyrinthe de sa mémoire. St-Denis s’était arrêté aussi, mais il ne regardait rien, pour ainsi dire: sa pensée était probablement ailleurs et fixée sur des personnages plus intéressants pour lui. Cet examen obstiné de Deléry finit par lasser la patience d’un des compteurs d’argent. 
      —Il y a des gens bien curieux, dit-il, en levant la tête vers les cavaliers… 
      —C’est quelquefois utile d’être curieux, répliqua Deléry. 
      —C’est aussi dangereux parfois. 
      —Bah!
      St-Denis alors se pencha vers Deléry et lui dit quelques mots à l’oreille. 
      —Laissez-moi faire, mon ami, répondit celui-ci à demi-voix, et observons l’autre qui ne dit rien.
      —Croyez-vous donc, continua le Canadien en se retournant vers l’homme aux menaces, que je vous dévisage ainsi sans motifs, vous et votre compagnon qui a l’air de regarder à travers le bois?
      —Et quel diable de motif pouvez-vous donc avoir?
      —Bombarde du Grand Turc, s’écria Deléry, demandez cela à votre voisin, John Tropp!
      Le porteur de ce nom ainsi interpellé se leva tout d’une pièce et regarda autour de lui comme un homme qui craint une surprise ou qui cherche une issue.
      Mais, à ce nom, St-Denis avait sauté de cheval, et, terrible, menaçant, il présentait à John le papier que lui avait remis le vice-roi du Mexique et qui tremblait dans sa main gauche agitée par la colère:
      —Misérable! s’écria-t-il…..
      John Tropp recula de quelques pas, pour s’armer d’une sorte de large couteau de chasse qu’il portait à sa ceinture. Mais St-Denis aussi était armé et il avançait lentement, calme à force de volonté, tenait d’une main le papier accusateur et de l’autre un demi sabre recourbé, à la manière turque, qu’il portait toujours en voyage.
      Plus hardi que John Tropp, le compagnon de ce dernier voyant un combat inévitable, avait brusquement sauté à la bride du cheval de Deléry; mais d’un violent mouvement de tête causé par la frayeur, le vigoureux animal avait fait lâcher prise à l’Anglais et la bride tressée, en glissant dans la main de l’agresseur, l’avait déchirée et ensanglantée. Ce double mouvement rapide comme l’éclair n’avait pourtant précédé que de quelques secondes la riposte du brave Canadien. D’un saut gymnastique d’une surprenante agilité et d’un mouvement en deux tems, il avait pris terre et étreint dans ses bras d’acier son imprudent agresseur. C’était une double lutte: l’une corps à corps, l’autre à armes blanches. Du premier coup de revers, St-Denis avait profondément balafré le visage de John Tropp; mais, à la riposte, la pointe du large couteau de l’Anglais avait atteint le bras gauche de St-Denis. Le sang coulait des deux côtés et le papier que n’avait pas lâché St-Denis recevait goutte à goutte le sang de sa blessure.
      Deléry, lui, avait déjà fini avec son adversaire. Le sentant suffoqué dans son étreinte d’étau, il l’avait lâché demi mort et restait debout, les bras croisés, l’observant à terre, prêt à l’achever au premier signe d’une nouvelle tentative. Mais le pauvre diable n’y songeait guère et son visage bleuâtre annonçait une asphyxie imminente.
      Dès que le sand eut coulé, ce ne fut plus un combat entre John Tropp et St-Denis. Celui-ci, comme un flot furieux qui brise tout, frappait rapide, avançait toujours. Le large coutelas anglais ne rencontrait plus que la lame étincelante, rougie à chaque coup. Cependant, le désespoir de l’Anglais faillit un moment changer les chances de cette boucherie. St-Denis avait fait un faux pas, dans l’ardeur de son attaque. John Tropp s’était précipité à son tour, l’arme levée… Involontairement, Deléry avait fait un pas en avant; mais St-Denis déjà sauvé par une manœuvre d’une prestigieuse vitesse, avait, en l’exécutant, crié à son ami:
      —Arrière! Louis…à moi seul le misérable!
      Et avec le dernier mot de cette exclamation, le coutelas de l’Anglais avait roulé à terre et son poignet droit presque tranché pendait sanglant.
      John Tropp s’affaissa et alla tomber de douleur à quelques pas.
      St-Denis alors dédaignant d’achever cet ennemi vaincu, prit le couteau gisant à ses pieds, en perça le fatal billet et, comme pièce de conviction, l’enfonça en terre près de l’Anglais évanoui.
      La blessure que St-Denis avait reçue était heureusement légère: il ne fut pas difficile d’arrêter le sang qui s’en échappait, et le bras en écharpe, il remonta à cheval.
      Le compagnon de John revenait à lui en ce moment; mais le Canadien ne le quittait pas des yeux. Toutefois, à la mine piteuse du vaincu, Deléry vit bien qu’une seconde lutte était inutile. Aussi, sans ajouter un mot, remonta-t-il à cheval, en montrant du doigt au pauvre diable qu’il avait failli étouffer, l’espion sans connaissance, comme pour l’engager à lui porter quelque secours. Puis les deux amis reprirent leur route tranquillement, comme si rien d’extraordinaire ne s’était passé.
      Au bout de quelques minutes de silence, St-Denis poussa un profond soupir…
      —Que la vie est une singulière chose! dit-il, comme se parlant à lui-même; que l’homme que l’on appelle courageux est quelquefois lâche!… Voilà que cette existence qui ne m’appartient plus pouvait être brisée par un homme que je méprise… Voilà que ce cœur qui bondit d’amour, pouvait devenir muet et froid sous la lame d’un ignoble couteau d’espion! Aujourd’hui la mort, demain la vie…la mort hideusement reçue, la vie si pleine et si bonne avec l’amour…Angéla! que ferais-je si tu mourais? qu’aurais-tu souffert si j’avais été tué? On ne joue pas l’argent d’un autre et on joue chaque jour une vie qui n’est pas sienne!
      Louis Deléry regardait en souriant son ami qui philosophait, le bras en écharpe et le visage épanoui de bonheur. Peut-être St-Denis jetait-il le cri triomphal du salut, dans le débordement de sa pensée.
      —J’ai été aimé, dit Deléry…il y a quelques années de cela…j’ai aimé, bien aimé; mais elle est morte, morte folle, et depuis ce tems-là, quoique son image s’efface sous le voile du tems, j’ai mes heures de ressouvenirs qui sont cruellement doux. A moi le passé, à vous l’avenir, mon ami…votre fiancée est bien belle! si elle est aussi bonne que belle, vous serez fou et heureux… La folie et le bonheur…. C’est peut-être la même chose…
      —Si vous l’aviez vue, comme moi, verser son cœur dans le mien, mon bon Louis; si vous aviez entendu la douce musique de sa voix et les mélodies de sa pensée…et les flots d’espoir dont elle inondait mon avenir! mon bonheur! Angéla est encore meilleure qu’elle n’est belle, et pourtant…quelle plus noble et plus fière beauté? quelle plus royale démarche?…comme il fait bon nager ainsi dans l’espérance! Mais pardon, mon ami…les rêves de ma félicité ravivent les plaies de votre cœur, dit St-Denis en se rapprochant de Deléry qui rêvait, perdu dans ses pensées…
      —Oh! non, St-Denis, votre couronne ne jette pas d’ombre sur mon front…j’aime à être triste ainsi!
      —Un trait de galop, dit joyeusement St-Denis…dévorons l’espace pendant quelques minutes, comme nos pensées dévorent le tems!
      Et la poussière de la route s’éleva en tourbillons opaques sous les pieds agiles des chevaux frappant le sol en cadence. 


IV. 

Le second bonheur de la vie.

      Hélas, oui! il n’y a dans la vie que trois bonheurs: le jour où l’on aime, le jour où l’on va demander la main de celle qu’on aime, et le jour où on la possède! Les mois ou les années qui suivent ne sont que ce qu’on les fait: ou un paradis, quand on sait arranger son existence selon le cœur; ou un enfer, quand la barque à deux passagers n’a ni pilote ni chants joyeux. De cette douce trinité terrestre, St-Denis était à la seconde étape. Il y a quelques pages, ou quelques minutes, nous avons laissé Angéla, la gente perle du Presidio, émue et palpitante à la vue d’un beau cavalier au panache flottant. Le salut du retour a comblé, pour la jeune fille, tout le vide des longs jours d’absence. Du passé éteint il ne reste que les douces images: le chagrin a été emporté par le vent du bonheur. 
      St-Denis a mis pied à terre devant le perron de la demeure de don Pedro de Villescas. Son cœur bat fort et vite, plus fort et plus vite que dans son combat contre l’espion anglais… 
      Le vieux commandant est sur la marche la plus élevée de l’escalier d’entrée. Il a ouvert ses bras à St-Denis qui s’y précipite comme l’enfant dans les bras de son père… Dans cette étreinte paternelle il y a quelque douce pensée d’avenir de part et d’autre. «Sois mon fils, dit l’un, dans son cœur; sois mon père, murmure l’autre, avec la voix de l’espoir!»… et là-haut il sent, aux battements de son cœur qu’un autre cœur bat aussi vite que le sien, sous l’impulsion de la même pensée! 
      St-Denis monta, donnant le bras au vieillard; il était forcé de régler son pas sur celui du vieil hidalgo qui n’avait ni ses jambes de vingt ans, ni au cœur, les émotions d’un premier amour. 
      Angéla s’était assise près de la même fenêtre où, pour la première fois St-Denis l’avait vue. Sans doute la jeune fille ne s’était pas sentie assez forte pour rester debout. Quand St-denis entra les yeux brillans de bonheur, le visage animé par la course et la bouche souriante, le double éclair parti du double regard, se rencontra comme deux électricités au firmament, et un choc brûlant et profond brisa, pour quelques secondes, ces deux nobles cœurs si bien faits l’un pour l’autre. Aucune parole ne fut d’abord échangée, tant les paroles avaient peur d’être tremblantes! Enfin le silence fut rompu: 
      —Señora, articula lentement St-Denis, je suis bien heureux de vous revoir…si heureux ajouta-t-il en pressant son cœur de sa main tremblante, que j’oublie les misères que j’ai eu à subir loin d’ici! 
      Don Pedro de Villescas, malgré l’abattement où l’avait plongé le départ de la tribu dont nous avons parlé, regardait, en souriant dans son orgueil de père, ces deux beaux êtres rapprochés par le hasard, tremblans de bonheur l’un près de l’autre. 
      —Chevalier, répondit Angéla, si vous avez souffert dans votre aventureux voyage, nous vous avons suivi d’ici, avec notre pensée…et, dit-elle plus bas, quoique vous soyez blessé, nous sommes bien heureux de voir enfin votre retour! 
      —Plus tard, répondit le Chevalier, je vous conterai les événements de mon voyage…j’ai trouvé sur ma route des hommes de toutes sortes, et… 
      —Oh! oui, jeta la belle Espagnole, vous nous direz, maintenant que votre tête est à l’abri, vous nous direz ce que vous avez souffert, n’est-ce pas?… 
      —Mon jeune ami, dit don Pedro en prenant la main de St-Denis avec effusion, nous avons eu, nous aussi, de grands tourments…. Un triste événement qui ne date que de cette nuit est venue jeter le trouble dans les affaires de mon gouvernement. Mais vous avez besoin de repos; je vous dirai cela plus tard… 
      —Plus tard, répondit vivement St-Denis! Non, seigneur don Pedro, au nom du titre d’ami que vous m’avez accordé, je vous somme, si je puis vous être bon à quelque chose, de me dire immédiatement quel malheur vous a frappé! 
      —Vous n’y pouvez rien, cher chevalier; mais voici le fait: La tribu indienne qui occupait, aux environs du Presidio, cinq villages assez considérables, est partie tout entière cette nuit…elle doit être loin déjà…où a-t-elle porté ses pas? je l’ignore; ce que je sais, c’est que le gouvernement s’en prendra à moi qui n’ai été jusqu’ici considéré que comme un loyal et zélé serviteur de mon pays. 
      —Cette nuit, dites-vous…partis tous, femmes, enfans et bagages… on n’avance pas vite avec tout cet attirail, et…peut-être…mais non, pas de phrases: mon cheval est encore sellé; je pars, et confiant dans ma bonne étoile—et il regarda Angéla—je serai bientôt de retour avec de bonnes nouvelles! 
      —Allez, chevalier; allez! dit la jeune femme en faisant un pas vers notre héros qui devenait le sien…et que mon père ait à nous dire merci! au retour. 
      St-Denis, sous l’exaltation de cet admirable amour, et des émotions répétées de son retour, saisit la main d’Angéla et la porta à ses lèvres…puis il descendit rapidement, après avoir fait le salut d’adieu à don Pedro…et cinq minutes après, le trot sec et retentissant du cheval de race donné par le vice-roi du Mexique, frappait les échos d’une mesure nerveuse. 
      Par discrétion autant que par intelligence des conditions de ce bonheur d’amour qu’il avait jadis goûté, Deléry avait gagné seul la demeure des officiers de la garnison où il comptait quelques amis. 
      Voilà donc encore en route notre infatigable! mais dans les conditions où il était placé, qui n’eût, comme lui, volé au bonheur, à cette possibilité de rendre un signalé service à l’homme qui peut l’appeler son fils? Comme les preux, dans les tournois du moyen-âge, n’allait-il pas combattre pour recevoir, au retour, de la main chérie, le prix de ses efforts? Dans quelles flammes ne passerait pas un cœur ardent, pour toucher seulement l’ombre d’un pareil espoir!
…………………………………………………………………………………………. 
      Comme l’avait dit St-Denis au commandant du Presidio del Norte, la tribu émigrante n’avait pu avancer rapidement, retardée qu’elle était par les vieillards, les femmes, les enfans et les bagages. Au bout de quatre heures de marche environ, il fallait faire halte pour retremper les forces dans le repos. Là se prit le premier repas de l’exil: quelques grains, de la viande séchée au soleil et l’eau d’un marais voisin. Heureusement le tems était beau: un vent frais tempérait l’ardeur déjà assez forte du soleil. On s’assit en cercle et, à l’ombre des grands arbres, on put dormir quelques heures, après le repas. Lorsque le signal du départ fut donné, le soleil avait quitté le zénith depuis une couple d’heures; la plus forte chaleur était tombée. Après avoir tenu conseil avec les anciens de la tribu, le grand chef fit prendre la route un peu vers l’Ouest. 
      Les derniers hommes de la troupe venaient de descendre une petite élévation en précipitant un peu le pas, lorsqu’un appel énergique retentit derrière eux. Ils se retournèrent et virent, au sommet du monticule, un cavalier monté sur un cheval blanc, et agitant en l’air une sorte d’écharpe, en signe d’appel et de paix. Le chef averti fit arrêter toute la colonne et attendit… 
      Alors St-Denis mit pied à terre, attacha son cheval à un arbuste voisin et s’avança d’un pas tranquille vers les hommes de la tribu: 
      —Mes amis, leur dit-il, où allez-vous ainsi, abandonnant vos demeures? savez-vous si vous trouverez un lieu propice, au milieu de tant de tribus ennemis? 
      —Homme de paix, répliqua un vieux cacique, crois-tu donc que c’est gaiement que nous abandonnons la terre accoutumée à nous nourrir? crois-tu donc qu’il n’a pas fallu de graves motifs pour jeter nos pas sur le chemin de l’exil? crois-tu que nous ne regrettons pas nos foyers, incertains que nous sommes de l’avenir? 
      —Chef prudent, je n’ignore pas les vexations que vous avez tous éprouvées; je sais que votre cœur est déchiré au souvenir de vos demeures jadis si tranquilles; je sais que vous n’avez pris cette résolution extrême qu’après avoir longtems et patiemment attendu des jours meilleurs. Je sais tout cela et voilà pourquoi je suis venu vers vous. Le gouverneur du Presidio, don Pedro de Villescas n’a pu jusqu’à ce jour arrêter les débordements et les injustices de la garnison. Son cœur a saigné quand il n’a plus vu la fumée de vos cabanes et qu’il a appris votre départ. Il m’a envoyé vers vous pour vous dire ceci: revenez vers vos villages, reprenez place au foyer tiède encore de la famille, et il vous jure qu’à l’avenir les scènes déplorables qui ont eu lieu ne se renouvelleront plus. A cet effet, il fera remplacer les plus tapageurs de la garnison; des pieux seront placés de distance en distance pour marquer la ligne que désormais ni soldats ni officiers ne pourront franchir sans encourir les punitions les plus sévères. Vous serez aussi tranquilles que vous avez été tourmentés, aussi maîtres chez vous, que vous l’avez été peu! 
      —Tes paroles sont bonnes, répondit le cacique; elles sont faites avec le miel de la paix, et si tu étais le chef des visages pâles, les hommes de la tribu retourneraient avec toi vers leurs demeures, parce que tu parles comme celui qui dit vrai; mais celui qui t’envoie ne tiendra peut-être pas tes promesses… 
      —Je le connais comme moi-même celui qui vous parle par moi. Jamais il n’a manqué à sa parole, qu’elle fût donnée par lui-même ou transmise en son nom. Devant le Grand Soleil, il a dit cela et il le fera! 
      L’accent animé de St-Denis, son regard franc et ses paroles solennellement prononcées ébranlèrent la résolution désespérée des Indiens. Ils se regardèrent en hésitant. St-Denis profita de ce moment pour frapper le dernier coup, pour remporter une victoire glorieuse. 
      —Mes amis, s’écria-t-il, il y a des hommes, dans mon pays, qui ont un autre nom que les autres et qui le perdent à tout jamais si leurs lèvres se souillent d’un mensonge….je suis de ceux-là, moi, et j’en serai tant que mon esprit restera dans mon corps, car je mourrais pour la vérité! Je vous fais ici le serment solennel que le commandant du Presidio mettra à exécution ce que je vous ai promis, et qu’il fera tous ses efforts pour vous protéger contre toute vexation ou injustice! 
      Il se tut alors et croisa ses bras sur sa poitrine, comme un homme qui attend une dernière réponse à un dernier mot. 
      Les chefs s’assemblèrent et tinrent conseil à quelques pas du gros de la troupe. Un quart d’heure après, celui qui avait pris la parole s’avança vers St-Denis et lui dit: 
      —Tes paroles ont jeté la foi dans notre esprit et l’espoir dans nos cœurs. Toute la tribu va te suivre pour retourner à ses anciennes demeures. Si nous sommes protégés, ton nom sera pour nous comme le calumet de paix; si nous sommes trompés, le Grand Esprit versera sur toi seul les malheurs que tu auras attirés sur nous tous! 
      Pendant que la tribu se remet en marche pour rentrer dans ses foyers sur la promesse du Chevalier, que se passe-t-il là-bas, au kiosque vert que nous connaissons? Le vieux commandant n’espère rien de la démarche de St-Denis, mais Angéla pense tout différemment. Elle ne peut pas croire, la belle amoureuse, qu’une bouche aussi éloquente que celle qui lui a si bien fait comprendre le doux mal d’aimer, puisse échouer devant les Indiens fugitifs. Du kiosque au jardin, du jardin à la maison, elle va comme une âme en peine, ne pouvant supporter paisible les heures de l’incertitude et de l’attente…. Et puis, le succès de cette ambassade peut précipiter bien des choses…quelque délicat qu’on puisse être, un service important enhardit toujours, et, pour arriver au bonheur, tous les moyens sont bons quand ils abrègent le chemin… 
      Mais, au loin, à travers les grands arbres agités par le vent, s’élève une poussière épaisse. Don Pedro armé de la longue-vue, est immobile d’espoir…rien encore ne paraît; mais cette poussière épaisse ne s’élève que d’un point del’horizon. 
      Une nuit s’est passée depuis le départ du Chevalier ambassadeur. Le jour est venu: les premiers rayons du soleil l’ont inondé des clartés. Derrière don Pedro se tient, confiante et heureuse, la perle du Presidio. Penchée sur l’épaule de son père, la tête légèrement inclinée et la bouche souriante, la belle Espagnole semble jouir de la satisfaction qui se peint sur le visage du commandant, à mesure que le nuage de poussière s’avance, augmentant, à chaque minute, les chances du succès. 
      —Eh bien! dit-elle d’une voix mélodieuse et faible, ne voyez-vous rien venir, mon bon père? 
      —Encore un peu d’attente, Angéla: la déception serait trop cruelle.
      —Il y a longtems que je vois le chevalier, moi!
      —Comment, tu vois le chevalier…quand avec ma longue-vue j’aperçois à peine un gros nuage de poussière…
      —Oh! oui, je le vois bien; mais autrement que vous, cher père…vous savez que je l’aime!
      —Et cela te fait voir à des distances impossibles? 
      —Cela donne à mon cœur un regard qui porte plus loin que le regard des yeux…et que les longues-vues! 
      —Nous allons voir cela, belle amoureuse…. Tenez, je commence maintenant à distinguer…vous allez me dire, toutes les cinq minutes, ce qui se passe là-bas et je vérifierai avec l’instrument. Commencez donc avec les yeux de votre cœur, puisqu’ils portent si loin… 
      —D’abord, il marche en tête… 
      —Diable je n’en suis pas encore là…attendons un peu…maintenant je vois: c’est vrai, il marche en tête; mais, marche-t-il seul et comment s’avance-t-il? 
      —Laissez-moi voir, dit la jeune fille; et elle voila ses yeux avec ses blanches mains, en penchant la tête sur sa poitrine. 
      —C’est comme cela que tu regardes, en fermant les yeux? 
      —Certainement! les yeux du cœur ne voient que quand ceux de la tête sont fermés… 
      —Est-ce que mon Angéla est devenue folle? 
      —Mais oui: folle d’amour! 
      —Voyons…réponds à ma question: marche-t-il seul? 
      —Non! il marche avec un vieillard de la tribu… 
      —C’est vrai! mais encore… 
      —Il est à pied…la bride de son cheval est passée dans son bras droit…la colonne avance lentement… 
      —Bravo! c’est cela à la lettre, dit le vieil hidalgo, plus joyeux peut-être de ne plus douter, que la pénétration de sa fille. 


V. 

Un tremblement de terre.

      «C’est une histoire qu’on m’a contée quand j’étais à Mexico, prisonnier du vice-roi, dit St-Denis. Celui de qui je le tiens en est le héros: c’est un brave gentilhomme appelé Valossa.» 
      C’était quelques jours après le retour de la tribu indienne ramenée par notre héros. Il est huit heures du soir environ. Le salon de don Pedro est brillamment éclairé. Angéla est assise à la gauche de St-Denis et le vieux commandant, à sa droite. C’est une de ces délicieuses veillées où l’on cause, le cœur content de la veille et heureux du lendemain. St-Denis continua: 
      J’étais donc dans les prisons de Mexico. Un ami fidèle qui avait voulu m’y suivre à toute force, Louis Deléry, venait de s’échapper pour se dévouer à me faire sortir aussi, parce que je ne voulais pas fuir avec lui. Un prisonnier, voisin de mon cachot, venait passer quelques heures près de moi, avec la permission du gardien. Voici ce qu’il m’apprit: 
      «Il y a quelques mois, me dit-il, une partie de la ville fut renversée par un tremblement de terre. Il était environ dix heures du matin. Le tems était superbe: nul précurseur n’annonçait le malheur suspendu sur nos têtes. Tout à coup, une secousse légère d’abord, puis peu à peu plus violente, comme le crescendo d’un orchestre infernal, ébranla les maisons…le sol vacillait et un sourd et épouvantable grondement se faisait entendre des profondeurs de la terre. Plusieurs maisons tombèrent, écrasant sous leurs lourdes pierres les malheureux qui n’avaient pas eu le tems de fuir. Il y eut bien des enfans, bien des jeunes filles, quelques jeunes hommes et des vieillards écrasés, confondus avec les décombres amoncelés…. Des mains convulsives, des crânes fracassés surgissaient ça et là, au-dessus des pierres et des poutres rougies, comme des têtes de nageurs dans une scène de naufrage. 
      «Le duc de Lignarès avait une jeune nièce que j’avais connue à Madrid. Elle est belle comme les anges! quelques uns prétendent que c’est une étrangère qu’aurait recueillie jadis la famille de Lignarès; les duc l’a partout présentée comme sa nièce. Du reste, qu’elle soit parente ou non de cette grande famille, peu m’importait à moi: partout où je la voyais, elle éclipsait les plus brillantes et les plus belles! Je gagerais, ajouta-t-il, qu’il n’y a pas reine plus splendide de beauté sur tous les trônes d’Europe, ni en aucun lieu du monde!» 
      —Halte là! m’écriai-je, dit St-Denis en souriant, et en regardant Angéla; il y a au Presidio del Norte, une perle incomparable; et sans prétendre diminuer en rien la royale beauté que vous me vantez, la nièce du duc de Lignarès; permettez-moi, chevalier de Valossa, de dire celle que j’aime l’égale au moins de la première entre toutes! 
      —Soit! répondit mon visiteur, l’égale…je le veux bien, chevalier; mais vraiment c’est beaucoup! 
      Angéla avait rougi à cette incartade amoureuse de son chevalier; don Pedro souriait. St-Denis continua: 
      —Beaucoup! m’écriai-je…savez-vous, Chevalier, que si nous étions en champ clos, au lieu d’être entre les quatre murs d’un ignoble cachot, je vous demanderais, à armes courtoises peut-être, raison du dernier mot que vous avez prononcé! 
      —A votre aise, chevalier, me répondit-il…mais plutôt, en loyaux gentilshommes et en amis prisonniers, mettons la perle et le diamant sur la même ligne, et qu’il ne soit plus question de cela. Je vais achever ma confidence: 
      —Je vous disais donc que la nièce du duc de Lignarès était d’un beauté rare. Je ne vous ai encore dit que je l’aime éperdument…. Vous apprendrez bien d’autres choses si vous m’écoutez patiemment jusqu’au bout. Doña Saphira—c’est son doux nom—au moment du tremblement de terre qui renversa un quartier de la ville, était absente du palais du vice-roi. Je l’en avais vue sortir, ayant l’habitude, depuis quelque tems, de m’établir à la fenêtre d’une maison voisine, pour voir passer, sous son double voile, ma déesse adorée. Tenez quand j’y pense; quand je la vois marcher devant moi dans une sorte de rêve, avec ce port royal et onduleux, lent et attrayant à rendre fou, je suis saisi d’une émotion indicible!… mais revenons à mon récit. 
      «Une pensée horrible me traversa l’esprit: où était allée Saphira? N’aurait-elle pas été victime de la catastrophe où le reste de la ville à peine atteint, allait en foule porter du secours? Je ne savais pas au juste où s’était arrêté l’effet de la secousse; mais il me sembla qu’elle devait courir quelque danger. Je courus comme un fou dans les rues de la ville, arrêté tantôt par une mère éplorée qui demandait à grands cris son enfant, tantôt par un cadavre respirant encore et qu’on emportait en pleurant; peut-être un père, un frère ou un ami. Pour comble de malheur, et ce qui arrive toujours après un tremblement de terre, le feu venait de prendre de dix côtés à la fois. Toutes les cloches sonnaient à grandes volées, appelant au secours d’une voix lamentable. Les troupes sous les armes surveillaient partout pour empêcher le pillage. On entendait ça et là des cris à déchirer l’âme. Je m’arrêtais de place en place, sans savoir à quoi me résoudre. Ces rues que je connaissais depuis des années, étaient pour moi un labyrinthe inextricable, tant les décombres avaient bouleversé, masqué, changé les chemins! Cette incertitude cruelle dura plusieurs heures. Je courus au palais du vice-roi pour m’informer: doña Saphira n’était pas rentrée: on avait envoyé à sa recherche et le duc de Lignarès était au désespoir, quoique aucun malheur ne lui eût été annoncé au sujet de sa nièce. Quant à la catastrophe, il prenait, pour en arrêter les suites autant que possible, toutes les mesures imaginables. Je retournai encore sur les lieux où était la plus grande désolation. Je venais de déboucher d’une rue étroite aboutissant à une assez belle place, lorsqu’au détour d’une belle et grande maison aux trois quarts tombée et dont les décombres s’élevaient au-dessus des autres, j’entendis,…mais comme un murmure lointain…des voix de femmes appelant à l’aide! A dire vrai, je ne reconnus aucune voix parmi ces cris étouffés par la distance ou par les obstacles des décombres; mais quelque chose me dit qu’il fallait chercher là! je courus à quelques pas appeler du renfort et, avec prières, menaces et argent, j’amenai une vingtaine d’hommes déjà fatigués. Nous nous mîmes à déblayer avec ardeur, moi surtout. Mes mains étaient en sang; la sueur coulait abondante de mon front. Malgré tous nos efforts, nous avancions lentement dans notre travail: il y avait de lourdes pierres que nous ne pouvions changer de place qu’au moyen d’un levier. La poussière nous aveuglait…. Au bout de deux heures environ, la moitié de ceux qui m’avaient suivi s’étaient retirés, brisés de fatigue. Moi, je tenais bon. Après avoir déplacé une forte poutre qui fit voler un nuage de poussière, j’entendis un peu plus distinctement, comme un long cri d’effroi! c’était bon et mauvais signe en même tems: les personnes prises sous les décombres étaient donc protégées par quelque large vide qui s’était formé dans l’éboulement de la maison; d’un autre côte le déplacement de la dernière poutre avait pu faire rouler sur elles quelque débris…. Un instant je m’arrêtai dans un doute terrible…mais après une minute de réflexion, je me suis remis à l’œuvre avec une nouvelle ardeur. Deux autres travailleurs encore étaient partis et les autres étaient trop fatigués pour rester longtems. De tous côtés, devant nous, derrière nous, à droite, à gauche on déblayait avec précaution et avec ardeur en même tems, de sorte qu’il était difficile de réunir d’autres travailleurs, à moins de les aller chercher plus loin. Le tems s’écoulait toujours et je voyais avec terreur que la nuit nous prendrait là. Retourner chez moi pour y prendre ce qui me restait d’or et d’argent, chercher à droite et à gauche des hommes vigoureux, les ramener aux décombres, tout cela aurait demandé bien du tems; mais d’un autre côté, continuer misérablement notre œuvre de délivrance, tout harassés que nous étions, c’était encore pis. Je pris le premier de ces deux partis et je gagnai ma demeure aussi vite que me le permettaient les encombrements que je rencontrais à chaque pas. 
      «Je ne suis pas riche, Chevalier, et je ne sais trop par quel hasard je me trouvais alors assez grassement en argent. Je pris la moitié environ de ce que j’avais et je trouvai facilement à amener une douzaine de gaillards solides, aux malheureux décombres auxquels j’avais tant travaillé. 
      «De ma vie, Chevalier, je n’oublierai le choc violent qui me frappa au cœur et arrêta mes pas comme un coup de foudre!… Nous nous dirigions vers les décombres que vous savez, quand je vis, juste dans cette direction, une fumée épaisse, puis des flammes ravivées encore par le vent qui venait de s’élever! Je fis signe à mes hommes de me suivre et je pris ma course, les devançant toujours. Et pourtant, savais-je si Saphira était là où mon cœur me le disait? Ne pouvait-elle pas aussi bien être morte ailleurs ou y attendre des secours dans les tourments de l’angoisse?… 
      «Quand nous arrivâmes, je fus soulagé d’un grand poids: ce n’était pas de là précisément que s’élevait le feu; toutefois c’était si près, qu’un changement dans la direction du vent nous eût chassés malgré tout notre courage, en nous jetant au visage la chaleur et la fumée. Alors, je doublai le prix que j’avais promis à mes hommes à condition qu’ils fissent toute la diligence et tous les efforts possibles. Le jour commençait à baisser. Nous avions avancé rapidement cette fois, et j’entendis crier distinctement au-dessous de nous: "au secours!" je répondis d’une voix forte et à plusieurs reprises; je fus entendu, car on répondit: "Courage!"… C’était sa voix, Chevalier; c’était elle!… je l’avais reconnue et je m’arrêtai comme sans force: un froid subit courait dans tous mes membres: je devais être blanc comme un cadavre!» 
      Don Valossa s’arrêta un instant, dit St-Denis, et moi je frissonnais à ce récit vivant. J’étais aussi agité parfois qu’il dut l’être dans les cruels moments dont il rappelait le souvenir; car, par une force inconnue, je me sentais entraîné à me mettre à sa place et je m’imaginais, Angéla, que vous étiez à celle de doña Saphira! 
      «Plus l’ouvrage avançait, continua Valossa, plus je craignais que quelque débris entraîné par le déplacement d’une pierre ou d’une pièce de bois, vînt à tomber sur les pauvres femmes dont la vie dépendait de si peu. J’étais remis de l’émotion que m’avait causée la voix de la jeune fille, et je suivais d’un œil craintif les vigoureuses mains de mes hommes. Malgré cela, une pensée d’orgueil et d’amour me remuait le cœur: Saphira allait me devoir son salut! Cette idée était pour moi d’une immense force, vu la position difficile où je me trouvais à l’égard de la nièce du vice-roi. Pour que vous compreniez bien cette position, il faut que je remonte un peu dans le récit des faits précédents. 


VI. 

Sous une fenêtre.

      «C’était un dimanche. Les cloches de la cathédrale venaient de sonner l’office divin. Mêlé à la foule qui stationne aux abords de l’église, à l’entrée et à la sortie des fidèles, je cherchais, comme tant d’autres, de jolis visages, de gracieuses tournures, pour les admirer quelques instants. L’église avait reçu presque toute la foule dévote qui la fréquentait, quand une magnifique voiture traînée par quatre chevaux blancs s’arrêta tout à coup près de moi. Un homme en descendit le premier: c’était les vice-roi, le duc de Lignarès. Il tendit la main vers l’intérieur de la voiture; une autre main gantée, petite et longue, s’appuya sur la sienne et je vis descendre, svelte et légère…une jeune fille, un ange terrestre comme jamais je n’en ai vu. Son regard rencontra le mien, par hasard, et j’ai reçu au cœur comme le coup d’une lame glacée. Quand la jeune fille monta lentement les degrés du temple, mon regard rivé à elle, ne voyait plus qu’elle. Sa marche était comme les gracieux mouvements du cygne glissant sur une eau tranquille. Blanche comme l’oiseau poétique, toute couverte d’une gaze légère et ondulante, elle représentait cet idéal suave que rêvent les poètes aux heures d’amour et de solitude. Quelques minutes après qu’elle eut disparu, je redescendis sur la terre. Alors je vis, à quelques pas de moi, un homme d’une quarantaine d’années, robuste, très laid et mis avec la dernière recherche. Il me fixait d’un air provocateur; je fis quelques pas vers lui; mais après un sourire passablement sardonique, il entra dans l’église à pas comptés. Ce n’est pas là le lieu d’une explication. Aussi, en entrant après lui, avais-je un autre but que de lui parler. Je plongeai mes regards dans tous les bancs; je m’avançai autant que me le permit la foule compacte qui se pressait de tous côtés. Je ne pus apercevoir celle que je cherchais avec tant d’ardeur. Je sortis: j’avais besoin de respirer à pleine poitrine, tant je me sentais oppressé! Pourtant…j’avais vu dans ma vie des femmes citées pour leur beauté; j’avais vu des jeunes filles comme il y en a tant en Espagne, belles à rendre fou; j’avais entendu des voix délicieuses dont le timbre allait à l’âme; j’avais vu, dans les bals du monde, ces gracieuses danses aux sons d’un orchestre féerique; j’avais pressé de douces et blanches mains dans la valse rêveuse et respiré de suaves haleines…. Eh bien, jamais je n’avais ressenti au cœur cette étreinte à la fois brûlante et glacée.» 
      —Angéla écoutait St-Denis avec cette attention si poétiquement dite par Lamartine:

 «Tu ne sais pas que mon oreille
Suspendue à ta douce voix
De l’harmonieuse merveille
S’enivre longtems sous les bois!»

      St-Denis répétant le récit qui lui avait été fait, y mettait toute l’âme qu’il avait mise en parlant de son amour à la perle du Presidio. Quand il lui dit ces derniers mots: «jamais je n’avais ressenti au cœur cette étreinte à la fois brûlante et glacée» sa voix trembla; il pâlit légèrement et son regard se répandit, comme une fluide magnétique, dans les yeux d’Angéla. 
      St-Denis n’avait pas encore demandé la main de la belle fiancée de son cœur: il en était à cette heure où l’on jouit par avance d’un bonheur certain—telle était sa pensée—… 
      Reprenant le récit de don Valossa, il continua: «
      La messe venait de finir. Je me mêlai aux groupes des curieux et attendis. Elle sortit enfin, précédant le vice-roi. Chacun suivait des yeux cette blanche et belle reine si bien faite pour porter la couronne d’amour! J’étais jaloux de tous ces regards profanateurs. Elle sembla chercher un moment parmi la foule. Tout en regardant à droite ou à gauche, elle avait descendu les marches de la cathédrale et s’avançait, quand tout à coup une voiture lancée au triple galop, malgré les efforts du cocher…je ne puis achever la phrase, ajouta vivement don Valossa: un nuage passa devant mes yeux…tout cela dura le tems d’un éclair…. La voiture la touchait et allait la broyer…je fis un bond de tigre…j’étais ivre de peur…tout ce que je sais, c’est que je la pris dans mes bras, que je me sauvai avec elle dans l’église, ne voyant rien devant moi que le doux et blanc fardeau qui palpitait…que je la déposai sur un banc, en lui jetant à l’oreille: «Je t’aime!» Puis je partis comme un insensé, renversant tout obstacle. J’errai ainsi, je ne sais combien de tems. peu à peu cependant je me remis et alors je ressentis une vive douleur au côté droit. Je regardai: la place était bleue…je suppose que ce fut un choc de la voiture. Comment n’étais-je pas tombé? je l’ignore. Je restai couché quelques jours souffrant horriblement. Malgré cela, je fus vite guéri, tant j’avais hâte de respirer le grand air!.. 
      «Je n’ai pas besoin de vous dire, Chevalier, vers quel point de Mexico je dirigeai mes pas…je fis plus d’une fois faction sous la fenêtre de Saphira! Je suis bien mauvais poète; mais j’ai une belle voix. Un soir donc…tout dormait…. Une lumière pâle éclairait cependant la chambre dont je ferais mon paradis. J’avais passé une semaine à arranger deux méchants couplets espagnols qu’un officier français a traduits ainsi dans sa langue:

 «Quand la nuit sombre
Vient à mes vœux,
Cacher dans l’ombre
L’éclat des cieux;
Quand tout sommeille,
Sur vous je veille,
Sans vous nommer;
Heureux encore,
Jusqu’à l’aurore,
De vous aimer!

 O jour de fête
Où, plein d’émoi,
J’ai vu sa tête
Trembler sur moi!
Ne puis-je encore,
Avant l’aurore
Hélas la voir?..
Non! ma pauvre âme
Qu’amour enflamme,
N’a plus d’espoir!

      «Un soir donc que je chantais ces pauvres vers sous sa fenêtre, en mettant dans ma voix l’émotion de mon cœur, je vis cette fenêtre s’ouvrir doucement. Un bras dont la blancheur tranchit dans l’ombre s’avança et quelque chose de blanc tomba à mes pieds, après avoir dévié ça et là au souffle du vent! 
      «Oh! chevalier…quand je tins ce billet…je me pris à devenir fou! je ne pouvais pas le lire: la nuit était sombre. Je le portai vingt fois à mes lèvres…il exhalait un parfum qui n’a pas de nom…mes doigts tremblants glissaient sur son satin…. Je courus chez moi, à peu près dans l’état où j’étais le jour que je l’avais sauvée, elle, devant la cathédrale. 
      Je lus le billet; il ne contenait que cette ligne: 
      «Merci! soyez discret et prêt à tout.» 
      «Soyez discret et prêt à tout! continua don Valossa. J’eus peur de ne pas comprendre assez ou de trop comprendre. Que signifiaient ces mots? Saphira m’avait-elle donc assez vu pour mettre en moi une confiance illimitée? Etais-je un serviteur ou…un ami? Ce mot: merci, devait, je le pense, s’adresser au service que je lui ai rendu en l’enlevant à la mort. C’était de la reconnaissance…mais avait-elle entendu, dans la position où elle se trouvait, ce mot brûlant que je lui avait jeté à l’oreille: je t’aime?.. Téméraire, où avais-je pris l’audace de cet aveu? Malgré cela, pensais-je, je voudrais peut-être qu’elle l’eût entendu! 
      Dans cette perplexité, je résolus de retourner sous la fenêtre d’où descendait une si douce manne. Comme le premier moyen que j’avais employé m’avait réussi, je résolus de l’employer encore. Aussitôt j’appelai les muses au secours de ma pauvre imagination et, après bien des efforts et bien des ratures, j’assemblai, tant bien que mal, les vers de ce couplet que j’allai chanter le soir même sous sa fenêtre.

 Je suis prêt! Une voix chérie
M’a secrètement appelé;
Faut-il mon sang? faut-il ma vie…

      «J’avais à peine achevé ces mots, qu’une réponse un peu brutale me fut adressée: je reçus un grand coup d’épée! Heureusement—les mouvements passionnés sont quelquefois utiles—mon manteau, soulevé par mon bras gauche que j’élevais vers le ciel tandis que ma main droite s’appuyait sur mon cœur, reçut seul le coup qui m’était destiné. Je ne perdis pas une seconde. Courir, l’épée nue, après l’assassin qui fuyait déjà, et l’atteindre fut fait plus vite que je ne vous le dis. 
      —Il se mit à genoux en me demandant grâce et en jetant son arme à quelques pas. Vraiment le drôle avait deviné mon caractère…j’aurais préféré qu’il se défendit: au moins je l’aurais tué sans remords. 
      —Qui t’a envoyé, lui dis-je? 
      Il ne répondit pas. J’appuyai la pointe de mon épée sur sa poitrine. 
      —Qui t’a envoyé, lui répétai-je? 
      —Le comte d’Amora! 
      —Lève-toi et suis-moi. Tu vas marcher devant, au milieu de la rue, sans regarder ni à droite ni à gauche. A la première tentative de fuite, je te passe mon épée au travers du corps! 
      «Je conduis ainsi cet homme chez moi. Je connaissais de nom le comte d’Amora qu’il avait nommé, et je voulais savoir quel motif le poussait à me faire assassiner. je soupçonnais bien déjà quelque chose et ma curiosité n’en était que plus éveillée. 
      «Dès que ma porte fut fermée, le misérable se prit à trembler. J’accrochai mon épée à portée de ma main et, prudent comme l’homme qu’a instruit l’expérience, surtout à l’égard d’un bandit, je plaçai mon homme de manière à ce qu’il fut séparé de moi par une table assez large. 
      —Maintenant, lui dis-je, tu vas, avant que je t’interroge, déposer au milieu de cette table, le poignard que tout honnête meurtrier doit porter à sa ceinture. 
      «Il ne se la fit pas dire deux fois. Je pris cette arme et la mis sous clé, dans un tiroir. C’était un joli stylet court et solide, bien à la main et artistement emmanché. 
      —Maintenant, continuai-je, pourquoi le comte d’Amora veut-il me faire assassiner? 
      —Parce qu’il est jaloux comme un tigre! 
      —Jaloux de qui, et à propos de quoi? 
      —Il aime à la folie la nièce du vice-roi, doña Saphira. Il ne m’a rien dit de tout cela, seigneur; mais il est peu de choses que nous ignorons, nous autres. Il aime donc cette belle personne et il vous aura vu, à la grande messe de la cathédrale, la sauver des chevaux emportés; puis il aura appris qu’il y a quelques jours, vous avez passé une partie de la nuit sous une certaine fenêtre…et…peut-être même…aura-t-il su que… 
      —Que?… 
      —Qu’un billet est tombé à vos pieds, de la fenêtre en question. 
      —Ah! tu crois…et comment aurait-il su tout cela? 
      —Qui sait? Avec de l’argent , surtout avec de l’or, on sait bien des choses, monseigneur! 
      —C’est tout, n’est-ce pas? 
      —Peut-être! Il pourrait aussi savoir, par exemple, que le billet a été pressé vingt fois sur certaines lèvres… 
      —Enfer! Et qui t’a appris ces détails plus ou moins vrais? 
      —Quant à vrais, monseigneur, quoiqu’on fasse peu de cas de ma parole, j’en répondrai sans crainte, attendu que c’est moi qui ai vu tout cela! 
      —Toi! Et quel intérêt avais-tu à m’espionner ainsi? 
      —Voici, monseigneur: il faut vivre, et le mieux qu’on peut—c’est du moins mon opinion—or, je suis un pauvre diable, moins scélérat que je n’en ai l’air, et la preuve c’est que je vous ai manqué! Je suis donc un pauvre diable qui, jusqu’ici, ai fait métier de tout voir et de tout entendre pour en tirer profit au besoin. J’ai bien sur la conscience quelques emprunts un peu forcés, mais jamais je n’ai tué personne! Le comte qui est puissant connaît malheureusement mes antécédens peu favorables et il m’a, cette fois, forcé la main: Ou je vous tuais ou il me fesait arrêter…et vous comprenez bien, seigneur, qu’une fois arrêté, ma pauvre existence ne valait pas grand’chose! j’ai toujours porté un poignard, par précaution; mais ce soir, pour la première fois, j’ai pris une épée et je suis heureux de m’en être si mal servi, car vous êtes un généreux gentilhomme, monseigneur! 
      —Tiens, lui dis-je, entraîné à l’indulgence par sa franchise, prends cette bourse et tâche de laisser le métier que tu fais. Avec cela, tu peux quitter le pays et changer de nom…et peut-être un jour devenir honnête homme. Quant à ton poignard, je le garde comme souvenir de M. le comte d’Amora! 
      «Dès que le pauvre diable fut parti, continua le chevalier de Valossa, je me mis à mon bureau et écrivis le billet suivant au comte d’Amora:
 

           «Monsieur le Comte,
 

      «Je ne vais jamais par quatre chemins. je vous envoie le poignard d’un bandit que vous avez envoyez pour qu’il m’assassinât. J’aurai l’honneur de me trouver au rond-point de l’avenue du faubourg que vous connaissez parfaitement bien; je vous attendrai depuis cinq heures jusqu’à cinq heures dix minutes du matin.»

      Malgré l’heure avancée de la nuit, je fis en sorte que le comte reçut ma missive immédiatement. 
      «Le porteur de mon billet était à peine parti, que j’entendis frapper discrètement à ma porte. J’allai ouvrir. Une jeune fille enveloppée d’un manteau brun, toute haletante d’une marche précipitée, entra en mettant un doigt sur sa bouche, comme pour m’avertir de ne pas la troubler. Elle refusa de s’asseoir et me dit: "Une personne que vous avez sauvée a encore besoin de vous…. Elle vous a entendu fuir et ne sait que penser…je lui dirai que vous êtes sain et sauf…. Prenez ce papier et conformez-vous à ce qu’il contient…je n’ai pas une minute à perdre…adieu." Et elle partit comme un trait. 
      J’ouvrir précipitamment le papier qu’elle m’avait laissé entre les mains; il contenait ces mots: 
      «Demain matin, à cinq heures, quelqu’un sera près de la porte dorée du palais…il attendra dix minutes…l’avenir est large et le dévouement mène à tout!» 
      Minuit sonnait quand je lus le dernier mot de ce billet. 
      En même tems que St-Denis prononçait ces paroles du récit de don Valossa, minuit sonna aussi à l’horloge du salon de don Pedro. Les heures s’étaient écoulées rapides pendant le récit du chevalier. Les heures, si lentes pour celui qui souffre, si courtes pour les heureux! "Afflictis lentae, celeres gaudentibus horae." 


VII. 

Le tombeau de Mahomet.

      Quels rêves vinrent caresser l’esprit de nos jeunes amis, car nous nous intéressons à leur bonheur? Combien de nouveaux aveux n’y avait-il pas dans le récit du chevalier…et comme la jeune fille dut les aimer! Elle avait hâte, l’ardente Espagnole, de connaître la fin de ces amours qui étaient comme l’image de celles dont les douces espérances la berçaient! Le récit s’était arrêté à deux épisodes pleins d’intérêt: Saphira sous les décombres; Valossa attendu à la même heure pour un duel et pour un ordre de celle à qui il eût donné sa vie sur un signe! Et ce Valossa qui raconte tout cela en prison…. Il faut ajouter à ce désir irritant de connaître qui tenait la jeune fille éveillée, ce mignon péché féminin—ce sont les hommes qui disent cela—qui a nom: curiosité. Aussi jugez si Angéla dormit! 
      Et St-Denis, après toutes ses fatigues, sa prison, ses dangers…comme l’oreiller de l’espoir doit être doux à son repos! Existence des preux du moyen-âge, tantôt houleuse comme les flots sous le fouet de la tempête, tantôt molle et ondulante comme le lac d’azur où se mirent les étoiles coquettes…aujourd’hui la guerre et le bruit des clairons; demain le doux farniente et le murmure de paroles d’amour. 
      Tout cela n’empêchait pas le tems de marcher comme de coutume. 
      St-Denis continua, ainsi, à la veillée du lendemain, le récit de son compagnon de captivité, don Luis de Valossa: 
      «Je venais de lire le billet apporté par la jeune fille quand minuit sonna…j’avais quelques heures devant moi pour prendre un parti. 
      «Que faire? où aller? si je manque le rendez-vous, d’honneur que j’ai moi-même provoqué, me dis-je,…c’est le déshonneur! si je ne vais pas à la porte dorée du palais, adieu mes beaux rêves, adieu mon espoir, adieu le bonheur! "Le dévouement mène à tout!" à tout…c’était à rendre fou…et quelques heures seulement, au milieu de la nuit…. Il fallait cependant opter! 
      «De toute la nuit je ne pus fermer l’œil. Au bout d’une heure environ de réflexion, je finis par trouver un moyen simple de tout concilierà peu près; car enfin je ne pouvais pas être à cinq heures à deux endroits éloignés de plus d’un mille l’un de l’autre. Je réveillai l’unique serviteur que j’avais: c’était un homme lourd mais fidèle. Quand il se fut bien persuadé qu’il ne dormait plus, je le mis en face de moi et je lui dis: 
      —Christien, écoute bien ce que je vais te dire et n’en oublie pas un mot. A cinq heures juste tu te trouveras près de la porte dorée du palais du vice-roi. Si tu n’y vois personne, tu feras une espèce de faction jusqu’à mon retour. Si tu y vois un homme ayant l’air d’attendre, tu t’approcheras doucement de lui et tu lui diras: 
      "Vous attendez quelqu’un, n’est-ce pas" il te répondra: oui. Alors tu lui diras: "La personne que vous attendez va venir; prenez un peu de patience: elle m’a chargé de vous dire de l’attendre. As-tu compris? 
      —Parfaitement, monsieur, répondit Christien: je serai là à cinq heures; s’il n’y a personne, j’attendrai; s’il y a un homme, je lui dirai vos paroles. 
      —Très bien. Sois exact. 
      Là-dessus, je courus chez deux amis que j’éveillai à grand bruit. Tout fut convenu et préparé. L’heure approchait. Nous nous mîmes en route. J’avais mis le rendez-vous de mort au-dessus du rendez-vous de bonheur! On nomme cela le point d’honneur! Tyran plus implacable que tous les autres tyrans de la vie, qu’on appelle préjugés mais auxquels on obéit par respect humain, par lâcheté! 
      Nous arrivâmes, mes témoins et moi, à l’heure dite: personne n’était encore venu du côté de nos adversaires. Le tems s’écoulait. Les minutes me paraissaient des siècles. A chaque instant je jetais sur la route un regard inquiet. Tandis que je suis là, me disais-je, pour obéir à un préjugé, peut-être à un mille d’ici, ma présence serait nécessaire…que fait-elle? que pense-t-elle? Il y a bien, vrai Dieu! ! à compter sur ce dévouement d’un homme qui tout à l’heure peut être tué! Misérables que nous sommes! nous ferons toujours passer l’orgueil avant tout! avant le bonheur…j’étais tenté parfois de partir en disant à ceux qui m’avaient accompagné: "Allez, messieurs, je vous remercie; j’ai un autre rendez-vous plus précieux que celui-ci: vous direz à mon adversaire que j’ai autre chose à faire qu’à m’occuper de lui! Et, au bout du compte, que le monde en pense ce qu’il voudra…c’est un tyran qui m’obsède avec ses ridicules exigences…adieu!" 
      «Oui, j’étais tenté de leur jeter ces paroles et de voler, le cœur léger, l’âme pleine d’espérance, là où m’appelait le devoir autant que l’amour…. Mais non…non! un grappin de fer avait mordu les œuvres vives de mon orgueil, et j’étais cloué là plus solidement que l’Homme-Dieu sur sa croix! Et le tems passait, passait, ricanant à ma face, froid et impassible, et il me jetait ces mots: "Tu resteras, lâche!" Oh! que j’ai souffert pendant ces minutes dont chaque fraction me faisait une blessure cuisante! 
      «Depuis longtems sans doute les dix minutes étaient passées…dix minutes! tout le monde ne sait pas ce que c’est que dix minutes…que de bonheurs il y a dans ses six cents secondes…que de tortures aussi! 
      «Enfin une voiture roula de notre côté! je respirai comme la baleine au-dessus des flots…ma poitrine oppressée se dégonfla… 
      —Dépêchons, messieurs, je vous prie: je bous… 
      «Mes témoins me regardèrent avec surprise. Aucun de mes mouvements ne leur avait échappé…que pensaient-ils de moi? 
      «A ce moment la voiture s’arrêta…. Un homme en descendit. On me le présenta…c’était le comte; c’était l’homme au sourire moqueur, devant la cathédrale. 
      —Señor, me dit-il, toujours avec un pli sardonique stéréotypé sur les lèvres, je n’ai rien compris à votre envoi…vous avez été dupe d’un méchant conte…je ne fais pas tuer les gens: je les tue moi-même. Votre doute injurieux m’a seul amené ici. Mais dépêchons: je suis attendu! 
      —Et moi aussi, monsieur, je suis attendu…finissons-en…. 
      «Nos témoins causèrent quelques minutes et, l’épée à la main, nous nous saluâmes, le comte et moi, lui toujours avec son éternel sourire moqueur, moi palpitant d’impatience et de colère. 
      «Je suis assez fort sur les armes, chevalier, continua don Luis de Valossa; mais je vis bientôt que j’avais affaire à une fine lame. Nous luttions depuis quelques instants; aucune de mes attaques n’avait réussi; la parade venait, froide et presque immobile, arrêter la fureur de mon épée: évidemment le comte jouait ou attendait que la fatigue m’eût dompté. Je compris son jeu et je l’imitai. Il le vit au premier coup. 
      —A la bonne heure, me dit-il; nous ne tirons pas le sabre…et son éternel sourire de moquerie acheva sa pensée. 
      «Jamais je n’en finirai, me dis-je…tout pour tout! Je froissai brutalement son fer et me découvris; comme c’était une ruse, j’étais prêt. Le comte se fendit. Une demi volte à droite sauva ma poitrine: mon bras gauche fut atteint; mais j’avais réussi: mon épée avait percé le comte de part en part et la pointe ressortait de son dos. C’était fini. Il tomba. J’enveloppai fortement mon bras gauche et, ayant à peine salué mes témoins, je me dirigeai à grands pas vers l’autre rendez-vous…peut-être passé! 
      «Qu’allais-je apprendre maintenant? je tremblais…et si j’avais le bonheur de la voir, que pourrais-je lui dire: 
      "Je vous ai offert ma vie, à vous l’idole de mon cœur, et j’étais à la risquer avec un étranger; j’étais trop heureux que mon dévouement pût vous servir, et j’ai manqué l’heure du dévouement." Comme le tombeau du Prophète, deux aimants contraires m’avaient attirés, et, comme lui, j’étais tombé à terre parce que le ciel était trop haut pour moi! 
      «Cependant, je commençais à souffrir de ma blessure; mais j’avançais toujours rapidement. Je n’étais plus qu’à quelques pas du palais, quand six heures sonnèrent. Chaque vibration du marteau sonore était comme chaque lettre de ma condamnation. Au dernier coup, je sentis un froid mortel se glisser dans tous mes membres. Un sombre pressentiment me saisit. Le regret, toujours tardif, m’imposa une cruelle torture. J’osais à peine regarder devant moi. Je ralentissais le pas, comme le condamné qui va au supplice et qui veut allonger les minutes qui lui restent à vivre! 
      «J’arrivai enfin à la porte dorée. Rien! Mon domestique même n’était plus là. Je marchai à droite, à gauche, regardant aux fenêtres. Partout le silence. Une sorte de désespoir s’empara de moi. Je retournai à ma demeure, plein d’anxiété. Christien m’attendait. J’osai à peine l’interrogeai. Il vint à moi et me dit: 
      —Monsieur, je me suis acquitté de la commission que vous m’avez donnée. J’ai trouvé un homme à l’endroit indiqué, Je l’ai accosté et lui ai dit vos paroles. Il m’a regardé d’un air de mépris, puis m’a tourné le dos sans me répondre. Ensuite il a regardé à sa montre et a dit: "C’est trop tard…" et il est parti sans jeter les yeux sur moi. 
      «Christien aurait pu parler longtems encore: je n’entendais plus rien, je ne voyais plus rien! Quelle était la conséquence de mon retard? qu’aurais-je eu à faire, si j’étais venu? tout était pour moi, doute, obscurité, regrets, crainte: j’étais frappé de paralysie morale. Je me jetai sur mon lit comme un homme qui va mourir. Ma blessure me rappela à la vie. J’envoyai chercher un médecin de mes amis qui me pansa et m’assura que ma blessure était légère et que je n’en avais que pour quelques jours. 
      «Cependant le bruit de la mort du comte d’Amora ne tarda pas à se répandre dans la ville. Le lendemain de grand matin, un de mes amis arriva chez moi en toute hâte et m’avertit qu’à la requête d’un parent du comte, je pouvais être sûr d’être arrêté et jeté provisoirement en prison. Je me levai précipitamment et me transportai là où la police ne pouvait guère me trouver. Cette fuite nécessaire, ce qui vive perpétuel dans lequel il me fallait vivre, me tirèrent de l’apathie qui s’était emparée de moi. 
      «Comme je vous l’ai dit au commencement de ce récit, j’avais choisi, vis-à-vis du palais, une place d’où je pouvais voir sans être vu. C’est de cette place que parfois j’apercevais Saphira sortant tantôt à pied, tantôt en voiture. Pendant une semaine après mon combat, je ne reçus aucune nouvelle; je ne vis ni Saphira ni la suivante qui était venue chez moi, la nuit. Je n’osais plus aller savoir par moi-même ce qui était arrivé: d’abord il me semblait que la jeune fille dont j’avais laissé l’appel sans réponse, devait maintenant mépriser mon amour; d’un autre côté, la moindre imprudence pouvait amener mon emprisonnement et prolonger indéfiniment la cruelle incertitude qui me torturait. 
      Cependant, à force de souffrir de ce doute anxieux, je me décidai à retourner, à la première nuit sombre, vers le lieu cher et fatal où était descendu mon espoir et où je l’avais ensuite perdu. Le lendemain de cette résolution, le tremblement de terre dont je vous ai parlé mit fin à mes incertitudes, et je sortis comme je vous l’ai dit précédemment, pour la sauver au prix de ma vie. 


VIII. 

La Délivrance.

      «Revenons maintenant aux décombres où je travaillais avec le courage que donne la passion. Ce dévouement auquel Saphira avait fait appel, j’allais donc avoir à le lui donner tout entier! Peut-être pourrais-je lui dire pourquoi je m’étais battu avec le comte…malgré moi il me semblait que la mort de cet homme devait avoir un résultat favorable pour la nièce du vice-roi, et, tout en ayant manqué au rendez-vous, je pouvais l’avoir servie par ma victoire. 
      «Le travail de déblaiement avançait. J’essayai de juger de la profondeur qui nous restait encore, en jetant quelques mots aux pauvres captives qui attendaient de nous leur délivrance. 
      —Courage, criai-je, vous allez être sauvées! 
      —Hâtez-vous répondit une voix qui n’était pas la sienne: il y a une personne évanouie. Comment savoir si c’est elle? Dans l’espoir d’une autre réponse sortie peut-être de sa bouche, je jetai un second appel: 
      —Nous aurons fini dans une heure…secourez la personne comme vous pourrez, en attendant… 
      —Elle revient à elle, répondit la même voix…il nous arrive un peu d’air; courage! 
      «Au bout d’une heure, tout était fini. Au moyen d’une courte échelle que j’envoyai chercher aux environs, les pauvres femmes ranimées par l’air extérieur, purent, une à une et lentement, sortir de l’excavation. Elles étaient quatre. La troisième était doña Saphira, pâle et abattue. Sa suivante monta après elle. Je ne connaissais pas les deux autres. Quand, placé près du degré le plus élevé de l’échelle, je vis venir à moi celle qui jadis, en entrant dans l’église, avait pour jamais attaché mon âme à son âme, mille sensations diverses vinrent me bouleverser. Comme elle montait lentement, j’eus le tems de me remettre. Je comprimai les battements de mon cœur; je préparai ma voix à ne pas trop trembler devant les hommes qui étaient restés là pour voir jusqu’au bout. Elle allait atteindre le sol. Je lui tendis la main pour l’aider. Pour la première fois sa main toucha la mienne. En même tems, elle me regarda et devint plus pâle encore que ne l’avait faite le danger et les souffrances. 
      —Vous!..dit-elle… 
      «Elle n’avait donc pas reconnu ma voix, quand j’avais appelé à plusieurs reprises. 
      —Moi! répondis-je en serrant sa main qui tremblait… 
      —Je souffre, ajouta-t-elle sans me regarder…voulez-vous envoyer chercher une voiture? 
      «Je dépêchai aussitôt le travailleur qui se trouvait le plus près de moi. Je donnai aux autres leur salaire et les congédiai. Les pauvres femmes brisées de fatigue et d’émotion, s’étaient assises sur une poutre, à quelques pas. Nous étions pour ainsi dire seuls. Je mourais de lui parler enfin…et je ne trouvais pas un mot… 
      —Qui vous a conduit vers nous, me demanda-t-elle? 
      —Quelque chose qui n’a pas de nom, répondis-je: peut-être un sens de l’âme qui pousse…où l’on aime!.. 
      «Je la fis asseoir sur une pierre et restai debout auprès d’elle. 
      —Vous n’êtes pas blessée, lui dis-je? 
      —Non…Le grand air me fait du bien: je me trouve mieux…mais vous, ajouta-t-elle en me jetant un de ces regards qui font oublier toutes les souffrances, vous avez été blessé…dans ce duel! 
      —Oui; mais ce n’était rien. Le comte, je ne sais pourquoi, a voulu me faire assassiner. 
      —Assassiner! le misérable…je le sais, moi, dit-elle en rougissant… 
      Tenez, dis-je, en prenant subitement une résolution, il me reste peut-être peu de tems pour vous dire bien des choses…. Laissez-moi délivrer mon cœur du poids qui l’oppresse depuis quelque tems…. Vous le savez, doña saphira, je vous aime! oh! ne détournez pas les yeux…. La première fois que je vous ai vue, toute mon âme a volé vers vous et je me suis trouvé sans force…la première fois que je vous ai touchée pour vous arracher au péril, ma raison s’est abîmée dans un amour sans bornes…laissez-moi dire!..je ne sais où je vais, ce que je veux, ce que je ferai demain…. Le comte que j’ai tué a un nom puissant: peut-être irai-je pourrir dans un cachot ou mourir en quelque lieu écarté! Qu’au moins je vous dise que je vous aime! qu’au moins je sache…si vous m’aimez! Vous m’avez écrit un jour: "Le dévouement mène à tout." J’ai manqué à votre appel pour obéir à un préjugé; mais j’ai bien expié ma faute par le supplice de l’incertitude. Vous aviez besoin de moi…je ne sais ni pourquoi, ni comment…je suis à vous tout entier, envers et contre tout et tous…parlez…dites ce qu’il me faut faire… 
      —Plus rien maintenant, me répondit-elle…. Attendre et être prudent! Le comte d’Amora était un infâme et le vice-roi, je ne sais pourquoi, était l’exécuteur très humble des volontés de cet homme. Ou j’étais à lui ou j’étais ignominieusement chassée, livrée à la misère, à l’abandon, moi qu’il dit sa nièce et qui ne lui suis rien!… Mais un jour vous avez appelé parce que mon choix était fait entre l’abandon et l’infamie d’appartenir de force à l’homme que vous avez tué. Aujourd’hui rien ne presse. J’ai en Espagne un frère qui a le grade de capitaine dans les troupes royales. Je lui ai écrit lettre sur lettre. On les a peut-être interceptées; mais la dernière a dû lui être remise par une main fidèle, et… 
      —Une main fidèle…y en a-t-il beaucoup, dis-je malgré moi avec une sorte de jalousie? 
      —Oh! celle-là c’est ma meilleure amie: je compte sur elle comme sur moi. 
      «Je respirai plus à l’aise: cette main fidèle était une main de femme! 
      «A ce moment, je vis revenir vers moi l’homme que j’avais envoyé. je n’avais plus que quelques minutes! 
      —Saphira, lui dis-je précipitamment, je vous ai dit comme je vous aime et vous ne m’avez pas répondu! Je vais vous quitter, qui sait pour combien de tems…qu’un signe, qu’un mot, un regard, quelque chose enfin me réponde—et je pris en tremblant sa main qu’elle laissa dans les miennes—Voyez, cet homme revient et vous allez partir! 
      «Alors, et d’un mouvement plein de noblesse et de confiance, elle se leva, tira de son doigt une large bague légère qu’elle porta à ses lèvres… 
      —Prenez, dit-elle ensuite en me la tendant et en détournant la tête…peut-être pour cacher sa rougeur. 
      «Le messager était près de nous. La voiture qu’il avait été chercher ne pouvait arriver à cause des décombres et attendait à quelque distance. J’offris mon bras à la jeune fille pour la conduire jusque là. 
      —Non, me dit-elle: pas d’imprudence…si vous m’accompagniez, vous pourriez être reconnu…et votre captivité augmenterait ma peine! 
      —Au revoir donc, lui dis-je, en donnant à sa bague le baiser que j’adressais à ses yeux… 
      «Et elle partit en me jetant tout bas: "Courage et espoir!" 
      «Je restai quelques instants abattu sous le poids de mon bonheur…désormais j’avais un but…j’avais un amour! 
      «Deux jours s’écoulèrent, aussi pleins que ceux de l’incertitude avaient été longs. Que de châteaux ne bâtissais-je pas sur le sable mouvant de l’avenir! que de rêves dorés, dans les nuages de l’espérance! comme nous étions heureux, après une fuite concertée, de vivre à deux dans quelque retraite ombreuse et paisible! Saphira était à moi, à moi seul sur la terre, et le paradis du ciel était trouvé!… Douce illusion perdue…pauvres rêves évanouis…phare éteint à l’horizon de mon âme. 
      «Le troisième jour, de grand matin, comme je me rendais secrètement à mon lieu d’observation pour l’apercevoir, je fus arrêté et conduit ici, d’où je sortirai, Dieu sait quand.» 
      Ici se termine, dit St-Denis, le récit de don Luis de Valossa. Seulement, j’ajouterai qu’à ma sortie de la gracieuse demeure que le vice-roi m’avait assignée pendant plusieurs mois, je vis quelques amis du pauvre chevalier, tous décidés à se dévouer à sa fuite. Aujourd’hui j’ignore s’il est libre ou prisonnier…j’avais tant hâte de revoir le Presidio, ajouta notre brave et digne héros, en regardant Angéla, que je partis de Mexico le plus vite que je pus le faire! Peut-être un jour connaîtrons-nous la fin de cette histoire…
…………………………………………………………………………………………… 
      Comme l’avait promis St-Denis à la tribu indienne que son éloquence avait ramenée, des mesures efficaces avaient été prises et la tranquillité était rendue aux cabanes. Aussi ces hommes avaient-ils voué une grande amitié au chevalier conciliateur et cherchaient-ils tous les moyens de lui prouver leur reconnaissance. 
      C’était un matin. Angéla n’était pas encore descendue. St-Denis et don Pedro se promenaient à pas lents dans les allées du Presidio. La conversation était amicale. Quelque chose de plus intime encore que de coutume régnait entre ces deux grands cœurs si bien à l’unisson des sentiments généreux. 
      —Eh bien, Chevalier, dit don Pedro; voici venir Angéla; montons au kiosque: elle viendra nous y trouver, et alors… 
      Ils étaient à peine assis, que la Perle du Presidio entra. Au premier coup d’œil, la jeune fille devina entre son père et son fiancé quelque chose qui fit monter la rougeur à son beau front. Elle s’était coquettement coiffée ce jour-là: ses beaux cheveux noirs tombant en cascades frisées de chaque côté de son front, encadraient de leurs ondes mobiles l’ovale un peu brun de son visage où brillaient deux longs yeux aux cils recourbés. Une petite rose blanche à demi cachée dans ses cheveux, apparaissait comme un flocon de neige sur un fond sombre. Sa robe, d’une coupe moins sévère que de coutume, laissait voir des épaules gracieusement arrondies et de cette chaude couleur particulière aux belles races du Midi. Don Pedro la regardait avec tendresse; St-Denis la contemplait avec amour. L’heure des douces paroles, l’heure de la promesse sacrée, toute pleine de bonheur, allait sonner…l’attente était pleine de charme…. Comme le lutteur se préparant au combat, recule le moment, pour goûter longtemps l’espérance de la victoire, ainsi St-Denis repaissait ses yeux et son cœur de la vue de sa belle amie et du doux embarras d’une réponse charmante. 
      "Assieds-toi entre nous deux, ma fille, dit le digne commandant…nous avons à causer. 
      —Angéla, dit St-Denis en se penchant un peu vers la jeune fille émue, vous savez si je vous aime et comment je vous aime! Ai-je, dans votre cœur, une place assez douce pour que je puisse demander à votre père et à vous de me le donner tout entier, comme je vous offre mon âme et ma vie? 
      La jeune fille était si heureuse, qu’elle ne pouvait répondre. Elle regarda St-Denis et ce regard en disait plus que toutes les paroles; puis elle mit sa main droite dans la main de son père. 
      —Seigneur de Villescas, dit St-Denis en se levant, voulez-vous m’accorder la main de votre fille, doña Angéla? 
      —Chevalier, répondit le vieillard en se levant à son tour en même tems que sa fille tremblante, qu’elle soit à vous si tel est son désir…pour moi, votre union fera mon bonheur! 
      —Bon père! s’écria la jeune fille en se jetant dans les bras de don Pedro, que je vous aime! 
      Puis elle se retourna les yeux mouillés de douces larmes et tendant loyalement sa main à St-Denis: 
      —Je suis à vous, dit-elle; la fille d’Espagne portera dignement le nom du chevalier français! 
      On était alors au mois d’août: cinq jours plus tard arrivait la fête de la jeune Espagnole: Maria Angéla de Villescas. La cérémonie du mariage fut arrêtée pour ce jour solennel, afin qu’il y eût deux fêtes au lieu d’une. 


IX. 

Les morts reviennent.

      Quelques jours seulement séparent donc encore nos fiancés de l’heure où ils seront l’un à l’autre pour jamais. Il est nuit. Angéla dort, dans sa chambre virginale, de ce doux sommeil plein de rêves enchanteurs, sylphes légers et caressants assis au chevet des heureux. Parfois elle s’éveilla en sursaut, croyant entendre une voix chère prononcer son nom. Quand le sommeil revient s’emparer de ses sens, elle vogue, mollement étendue sur les coussins de velours d’un brick coquettement pavoisé…. Un bras connu presse délicieusement sa taille et une voix mélodieuse lui murmura à l’oreille des paroles d’amour! Quelques instans après, c’est une course ardente au désert; ils sont deux, entraînés par une course à la Mazeppa et les échos répètent leur joie bruyante…lui, tantôt la devance sur un coursier plus noir que la nuit sans étoiles; tantôt elle le laisse loin derrière elle, emportée par un cheval blanc rapide et infatigable…. Tout change. C’est maintenant un bal étincelant de lumières, orné de ces créatures si belles que la main de Dieu n’a rien fait d’égal à leur beauté après la création de ce chef-d’œuvre! Voilà le fandango lascif où les yeux ont un langage si passionné…. Voilà la valse onduleuse où les pieds s’enchevêtrent, où les corps ploient comme les roseaux sous l’haleine du vent…. Une musique enivrante a commencé, d’abord lente et mélancolique, puis, peu à peu plus vive, plus précipitée, ardente, folle…à chaque tour, le cœur s’échauffe au souffle de l’harmonie, au délire des sens, et une voix de feu jette, rapide comme la mesure: "Je t’aime, Maria; je t’aime Angéla; je t’aime!" Alors, le sein oppressé, le front baigné de sueur, la respiration haletante, elle s’éveille et ne voit plus, dans le lointain de sa pensée, que l’ombre des nuages qui ont enivré son sommeil. Aux riants tableaux succèdent bientôt des scènes lugubres…elle s’est rendormie…l’échafaud est dressé sur la grand’place; une foule de peuple murmure d’impatience parce que le condamné n’arrive pas. Le condamné, c’est lui! Le bourreau a déjà coupé au ras ses cheveux qu’une main chérie avait parfumés. Couvert d’une robe grise, les mains liées au dos, le visage pâle et les yeux creusés par la douleur, le beau chevalier attend, immobile et atone, la minute d’une séparation éternelle…. Mais elle veut mourir avec lui, pour n’avoir pas à traîner dans les sentiers du monde une douleur inconsolable. Une demi-folie s’est emparée d’elle… elle rit, elle chante; elle abat elle-même ses longs cheveux déroulés qui caressent des formes ravissantes…. Vivre ensemble, mourir ensemble…et puis plus rien…ni pleurs, ni regrets: le néant! Mais non…. Un souffle d’amour a passé…l’échafaud c’est l’autel de l’hymen; la foule impatiente attend les fiancés sous les voûtes de l’église…il n’y a plus de bourreau: c’est un prêtre vénérable qui appelle sur tous la bénédiction du ciel! 
      Ainsi, quelque fantastique que soit le rêve; qu’il entraîne la belle dormeuse sur les flots azurés, aux sables du désert, aux splendeurs du bal; qu’ensuite il évoque la lugubre image d’une mort ignominieuse pour la changer après en chants d’hymen…, toujours et partout c’est un rêve d’amour! 
      Et lui, St-Denis, que fait-il? En vain il a cherché le sommeil: sa tête et son cœur sont trop pleins d’agitation pour que le Dieu du repos descende vers lui. Le pauvre chevalier n’y peut plus tenir: il est descendu au jardin pour y chercher une brise rafraîchissante et embaumée, pour y causer longuement avec lui-même, pour donner à ses rêves un plus large espace sous la voûte céleste. 
      Dans sa marche au hasard, il a ouvert la porte qui donne sur la campagne; il a suivi quelques sentiers tortueux, puis il est revenu au jardin et s’est assis sur le banc du kiosque; là, les yeux à demi-clos, il rêve éveillé… 
      Le ciel est émaillé d’étoiles. La voie lactée resplendit, blanche et lumineuse, comme une neige lointaine sur un coteau verdâtre où la lune jette ses rayons. 
      Est-ce un rêve? St-Denis entend au loin la cadence d’un pas léger foulant les feuilles mortes; il regarde…à travers le tamis des arbres, il voit une forme, indécise encore, s’approcher de son côté. En même tems, une lumière apparaît à la fenêtre d’Angéla. Le cœur du chevalier est attiré d’un côté, sa curiosité de l’autre. La jeune fille ne dort donc pas! qui peut venir à cette heure? c’est une femme. Quelques pas seulement la séparent encore du chevalier rêveur…. Elle approche. 
      —C’est moi! dit-elle en s’agenouillant à demi. St-Denis regarde et jette un cri: 
      —Fata! dit-il…Fata…morte sous mes yeux! 
      —Oui, c’est elle! Fata…morte, Fata mise en terre…le Grand Esprit l’a rappelée et elle est revenue près du visage pâle qui l’a sauvée! 
      St-Denis doutait encore, quoiqu’il eût reconnu la jeune femme toujours présente à son souvenir. 
      C’était bien elle, en effet, mais plus belle que jamais. La lumière argentée qui descendait du ciel jetait sur son doux visage et sur ses belles formes, une demi clarté vaporeuse et poétique. Ses longs et noirs cheveux déroulés tombant sur ses épaules, ajoutant à ses charmes sans apprêt, la gracieuse parure de leurs flots mobiles. Ce qui rendait surtout la jeune femme séduisante autrement que les beautés de nos villes, c’était cette vigoureuse souplesse qu’elle avait hérité des races indiennes, unie aux dehors gracieux dus à la fréquentation des étrangers. Si on l’eût comparée à cet idéal que nous créons, on aurait pu dire que Fata inspirait moins de rêves et plus de volupté; c’était la femme plus matérielle mais plus positivement belle, moins puissante sur le cœur, plus forte sur les sens…un poète ne l’eût peut-être pas aimée longtems, un sultan en eût fait son odalisque favorite. 
      A la voir si belle et si pleine de gratitude, St-Denis éprouva comme une crainte vague mêlée d’un autre sentiment encore indéfinissable. 
      La lumière brillait toujours à la fenêtre d’Angéla. Le chevalier se leva, prit la main de la jeune Indienne et ils se dirigèrent vers la porte du jardin. La lumière de la chambre y projetait quelques rayons. Au moment où ils franchissaient cette porte, un bruit se fit entendre: la fenêtre s’ouvrit et, au bout de quelques secondes, se referma doucement. St-Denis et Fata s’éloignèrent, le premier sous l’impression d’un vague pressentiment. 
      —Vous voulez savoir, n’est-ce pas, comment me voilà bien vivante après ma mort…et bien heureuse, ajouta-t-elle, de vous avoir retrouvé? Mon récit vous apprendra de qui je tiens les détails que je vais vous raconter: 
      «Pendant que nous avancions vers le lieu où je fus enterrée comme morte, trois hommes vivement poursuivis pour un vol considérable de diamants, qu’ils venaient de commettre, nous suivaient à peu de distance, se cachant de tems à autre. Quand je tombai sans connaissance, que tous vous crûtes que la mort m’avait saisie, les trois hommes voyaient tout sans être vus. Dès que vous vous fûtes éloignés et qu’un détour du chemin vous eut cachés à leurs yeux, une idée à laquelle je dois la vie, leur vint à l’esprit: ce qu’ils craignaient le plus, c’était d’être pris avec les diamants qu’ils auraient perdus et qui les auraient fait condamner. L’un d’eux proposa de cacher cette fortune dans le linge qui m’ensevelissait. D’abord, la terre fraîchement remuée était facile à ouvrir et comme ils n’avaient pas d’instruments, ils prirent des branches d’arbres pour cette opération; ensuite, ils pensaient qu’on n’irait jamais fouiller une tombe pour y chercher leur trésor dont le lieu dépositaire était en outre facile pour eux à reconnaître. 
      «Ils eurent bientôt fini. Ils me soulevèrent, l’un d’eux par la tête, l’autre par les pieds, et me posèrent sur le bord du trou pour ouvrir mon linceul et y cacher leurs diamants. Quand ils m’eurent découverte, je poussai un soupir. Deux d’entre eux saisis d’épouvante se sauvèrent à toutes jambes sans regarder derrière eux. L’un des deux fuyards laissa tomber un poignard de sa ceinture. Le voilà, je l’ai gardé. 
      «Un vent frais acheva de me faire revenir. Avec la vie, je retrouvai la mémoire. Combien de tems étais-je restée enterrée? je l’ignorais. Où étais-je, qu’allais-je devenir?…A ce moment je vis un homme qui me regardait, j’eus peur…et pourtant cet homme ne portait sur le visage le signe d’aucune mauvaise pensée. Il m’aida à me relever, me raconta tout ce que je viens de vous dire et voulut m’accompagner quelque tems. 
      «Je marchai lentement d’abord et avec peine; cependant peu à peu les forces me revinrent: je ne sentais ni fièvre ni souffrance; seulement j’éprouvais une soif dévorante. Heureusement nous rencontrâmes une source où je me désaltérai. Vers le soir nous arrivâmes à un campement indien composé de quelques cabanes. Nous y fûmes cordialement reçus. Je pris un peu de nourriture et une nuit de repos acheva de me rendre les forces. Le lendemain quand je me réveillai, mon compagnon de route de la veille était parti.» 
      A ce moment la route circulaire qu’avaient suivie St-Denis et Fata, les ramenait à la porte du jardin d’où ils étaient partis. 
      Il n’y avait plus de lumière à la fenêtre d’Angéla. 
      —Asseyons-nous sur ce banc, dit St-Denis; et ils prirent place sur le banc du kiosque. 
      Tout était silencieux autour d’eux. Le ciel étoilé jetait toujours une blanche clarté à travers les arbres dont les feuilles agitées par le vent faisaient entendre un léger murmure. 
      —Quelle est cette fenêtre, demanda Fata? Une lumière y brillait quand nous avons dépassé la porte du jardin. 
      St-Denis ne savait pas mentir. Quoique rien ne l’empêchât de dire son amour et de nommer Angéla, il hésita quelques instants. Toutefois cette hésitation dura peu. 
      —C’est la fenêtre de la chambre de doña Angéla de Villescas, répondit-il…la fille du commandant du Presidio. 
      —On m’a parlé d’elle, dit Fata…chez les Indiens de la tribu voisine. Elle est bien belle la fille de don Pedro! 
      —Oh! oui, répliqua St-Denis avec précipitation, bien belle et bien aimée…c’est ma fiancée! 
      Un assez long silence suivit ces mots. 
      St-Denis regarda la jeune Indienne: elle avait les yeux pleins de larmes et son sein violemment soulevé disait assez la peine qu’elle avait à retenir ses sanglots.
…………………………………………………………………………………………….. 
      Plusieurs jours se sont écoulés depuis la scène de nuit dont nous avons parlé. 
      Angéla n’est pas descendue de sa chambre; St-Denis n’a pu la voir et don Pedro ne comprend rien à la maladie subite de sa fille. 
      S’il nous était donné de lire, dans le cœur de nos personnages, au-delà de ce voile qui cache le vrai, peut-être serions-nous grandement étonnés d’y découvrir, au milieu de toutes ces magnifiques vertus que nous y avons vues jusqu’ici, quelques nuages sombres formés de sentiments mauvais, de passions coupables…. Hélas! il en est ainsi partout et toujours: il n’y a pas de ciel si bleu qu’on n’y découvre un coin sombre; il n’y a pas de cœur si pur qu’on n’y trouve une tache! Ce revers de la médaille, comme on dit vulgairement, a quelque chose de triste, de décevant, surtout pour les bonnes natures qui se complaisent dans le beau. 
      Toutefois, que cette ombre jetée sur notre tableau ne fasse pas concevoir au lecteur une trop mauvaise opinion de nos personnages: ceci est le chapitre des choses humaines, et la vérité a des droits incontestables que nous ne pouvons méconnaître. 


La troisième partie

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