Saint-Denis
par Charles Testut
Troisième partie: Choses Humaines.
Chapitre Premier.
Le Soupçon.
Comme nous l’avons
dit, Angéla est malade. Près de son lit se tient une jeune
servante, espagnole comme sa maîtresse et assez avancée
dans la confidence de la jeune fille.
—Moi, je l’aurais tué! dit
la suivante avec une pétulance extraordinaire et un regard flamboyant….
Cependant ajouta-t-elle avec un changement subit dans sa voix, il me
faudrait des preuves!
—Tais-toi, dit Angéla…tantôt
tu ressembles à un petit volcan; une minute après tu es
de glace.
—Ecoutez donc, señora, une Espagnole
trahie doit tuer ou mourir…mais…les apparences sont trompeuses après
tout!
—Vois-tu, Lariza, tu ne sais pas ce que
fait souffrir l’incertitude! Il y a des cœurs pour qui un
mauvais soupçon est un mal affreux. Si j’étais sûre,
fût-ce en mal, je ne souffrirais plus…
—Eh bien, señora, si vous le voulez,
raisonnons la chose tranquillement, comme si c’était l’histoire
de la czarine…Vous avez vu, de cette fenêtre, une femme causant
avec votre chevalier; cela n’est rien…au milieu de la nuit, cela
devient grave. Ils se sont éloignés, m’avez-vous
dit, au bruit de votre fenêtre: cette action ne dit rien de mal,
rien de bien: tout dépend du motif qui les avait réunis.
Moi, depuis hier, je sais quelque chose qui peut jeter un grand jour
sur cette question obscure: je sais le nom de la jeune femme!
—Qu’importe le nom?…enfin, quel
est-il?
—Fata. C’est une jeune Indienne
d’une grande beauté.
—Fata!…mais elle est morte il y a longtems…
—S’il n’y en a qu’une
de ce nom, vous pouvez être certaine qu’elle est on ne peut
plus vivante…et assez belle pour avoir envie de vivre longtems!
—Fata! répéta la pauvre
fille de don Pedro…oh! je vois maintenant, je vois!…
Et, les yeux égarés, le
sein palpitant, blanche de peur, Angéla semblait chercher, dans
le lointain de l’invisible, une clarté nécessaire
pour ne pas mourir.
—Mon Dieu! dit-elle, donnez-moi la lumière….
le cœur que j’aime est-il si bas?…ou le mien n’est-il
pas assez grand pour comprendre?…Lui,… mentir…la faire morte…et l’avoir
à ses côtés!..oh non…jamais! il n’a jamais
menti…il n’a jamais trompé…c’est impossible. Et pourtant,
ils étaient là, au milieu de la nuit; je les ai vus par
cette fenêtre, quand je rêvais des pompes de l’hymen
et que le prêtre nous avait bénis!… Et cette femme était
Fata…qu’ils ont enterrée loin d’ici…sur sa tombe
ils ont planté un saule…et elle vit!…quel chaos!
—Justement, señora, il s’agit
de voir clair dans tout cela, et c’est bien difficile.
Angéla souffrait donc d’une
mauvaise pensée. Le démon de la jalousie l’avait
saisie au cœur et il la torturait durement, car la jeune fille
aimait avec force.
De son côté, notre chevalier,
impatient de trouver une occasion favorable pour sortir franchement
de la fausse position où l’avait jeté le hasard,
sortait chaque matin avec Louis Deléry confident de ses peines;
ils battaient ensemble les bois et les prairies, cherchant un soulagement
dans la fatigue du corps.
Plusieurs fois, St-Denis avait demandé
à voir sa fiancée, et toujours quelque prétexte
l’avait éloigné de cette visite. Tantôt la
fièvre avait redoublé; tantôt Angéla sommeillait;
d’autres fois elle disait: non, tout court. C’était
à devenir fou, qu’une incertitude si longtems prolongée.
Quant à don Pedro, il venait de
tems en tems voir sa fille, l’embrassait au front, lui demandait
comment elle avait passé la nuit et retournait à ses affaires,
plus contrarié qu’inquiet de tout cela.
Chaque jour, quand St-Denis passait près
des cabanes de la tribu, ou qu’il revenait fatigué de son
excursion, il apercevait la belle Indienne appuyée sur quelque
arbre du chemin, ou assise sur un tronc renversé, le contemplant
d’un long regard…. Il lui faisait un signe de salut qu’elle
rendait toute confuse, puis elle disparaissait. Chaque soir, elle errait
sous les fenêtres de la maison, s’arrêtant pensive,
de longs moments, puis reprenant sa marche au hasard. Quand la chambre
d’Angéla était éclairée, Fata y fixait
de longs regards qui tantôt se mouillaient de larmes, tantôt
s’allumaient furieux. Deux natures étaient aux prises chez
elle: la nature matérielle, ardente et tyrannique, et le sillon
des bons sentiments laissés dans son cœur par les préceptes
d’une saine morale. Tantôt la femme, la femme au sang de
feu, avait le dessus, et alors une sorte de vertige d’ivresse
la poussait à tout, pour sa passion…tantôt, la reconnaissance
et l’amitié vouées à St-Denis adoucissaient
son cœur et lui montraient la vanité de cette passion que
rien n’avait volontairement allumée chez elle, de la part
de celui pour qui elle la ressentait.
Comme ils tombent, aux yeux du lecteur,
ces héros si grands jusqu’à ce jour! c’est
que, comme nous l’avons dit en d’autres termes, il n’y
a rien ici-bas de complet, d’absolu, ni en bien ni en mal…. Il
n’y a pas de scélératesse qui n’ait son heure
de probité: celui qui se relève est plus grand que celui
qui n’est pas encore tombé: il y en a tant qui restent
à terre!
Patience donc: si nos héros sont
de ces belles natures qu’on aime tant, peut-être parce qu’ils
sont rares, ils traverseront le bourbier humain, pour en sortir aussi
purs qu’ils étaient avant de payer leur tribut à
l’imperfection de notre espèce.
Dans des cœurs dont la noblesse
est l’essence, accoutumés à vivre dans les sphères
élevées de la confiance et de la probité de sentiment,
quelle perturbation peut jeter le soupçon d’une action
basse, d’un mensonge, d’une infidélité! Le
cœur qui accuse et celui qui est accusé doivent également
souffrir dans leur orgueil, le premier par la torture de doute, le second
par l’indignation d’être méconnu.
Des âmes ordinaires auraient fini,
après bien des hésitations, des explications et quelques
scènes plus ou moins attendrissantes, par s’entendre et
se réconcilier, peut-être encore avec une arrière-pensée
de doute. Il n’en fut pas ainsi entre St-Denis et Angéla.
Quoique la passion de Fata eût jeté le désordre
dans ses affaires d’hymen, Saint Denis ne s’était
jamais senti le courage de faire à la jeune Indienne des reproches
à ce sujet. Il résolut seulement de sortir à tout
prix de cette impasse. Pendant plusieurs jours il envoya des messagers
de côté et d’autre, fit des préparatifs de
voyage et ne chercha plus à voir Angéla. Puisqu’elle
avait refusé de le voir, il voulait que, la vérité
connue, il fût rappelé par elle ou que tout au moins son
retour fût ardemment désiré. D’un autre côté,
cette absence brisait la poursuite de Fata qui aurait entretenu la jalousie
dans le cœur de la fille de don Pedro.
Saint-Denis et Deléry se promenaient
du côté des cabanes indiennes.
—Moi, dit Deléry, je sortirais
de tout cela d’une autre manière: j’irais la trouver
sans lui demander audience; je lui dirais rondement de quoi il s’agit….
Bombarde du Grand Turc! parce qu’une jolie femme se prend pour
vous d’une passion folle; parce qu’elle vient, la nuit,
comme un fantôme, vous dire: "me voilà" et vous laisser
voir: "je vous aime" ce n’est pas une raison pour briser un amour
sérieux! On s’explique, que diable! et tout est dit.
Saint-Denis écoutait ou semblait
écouter. Deléry n’obtenant pas de réponse,
continua:
—Et puis je dirais à cette Indienne:
"Ma belle amie, parce que je vous ai peut-être sauvé la
vie, il ne s’en suit pas que vous deviez briser la mienne par
votre reconnaissance…. Vous m’aimez; c’est très bien:
on n’est pas maître de cela…. Moi, j’aime Angéla,
je suis sur le point de l’épouser et votre présence
lui donne de mauvais soupçons. Faites-moi donc l’amitié,
puisque heureusement vous n’êtes pas morte, de me dire adieu
et de partir." Et voilà!
—Non, mon bon ami; au premier signe de
soupçon, j’ai voulu faire ce que vous me conseillez là,
au sujet d’Angéla seulement; il ne m’a pas été
accordé de la voir. Il faut que la vérité se fasse
sans moi. Nous ferons le voyage dont tous les préparatifs sont
achevés. Nos braves canadiens seront ici à l’heure
indiquée et nous partirons. Seulement, quand nous serons à
quelque distance, Angéla recevra une lettre que j’ai déjà
écrite, et à notre retour, non seulement il ne lui restera
plus l’ombre d’une pensée injuste, mais encore jamais
à l’avenir ma parole ne sera soupçonnée.
Quelques heures après la conversation
des deux amis, un autre dialogue avait lieu dans la chambre que nous
connaissons, entre Angéla et Lariza:
—S’il m’est permis de vous
dire ce que je pense, ma bonne maîtresse, je dirai que vous avez
eu tort de refuser de le revoir: d’un mot peut-être il eût
tout éclairci…. Lui, si noble, si grand…qui vous aime d’un
amour si élevé, comment croire?… Au fait, on a vu des
morts revenir, c’est-à-dire des gens enterrés vivants,
être rappelés par une circonstance due au hasard, et il
n’est pas prouvé qu’un homme soit faux en fidélité,
parce qu’un sentiment qui, après tout, peut-être
l’amitié ou la reconnaissance, a conduit vers lui une jolie
femme…
—Au milieu de la nuit?
—Pourquoi non? Peut-être y a-t-il
une pensée de délicatesse dans le choix de cette heure,
si toutefois il y a choix…
—Oh! mon Dieu…peut-être as-tu raison,
Lariza…
—Alors, il faut le voir…. Votre père
finira par trouver tout cela bien singulier.
—Qu’il vienne donc, Lariza!..toi
qui sais où il va d’habitude, depuis quelques jours, amène-le,
si tu le rencontres.
—A la bonne heure, donc! Est-ce qu’il
faut ainsi condamner sans entendre, faire deux malheureux pour une injustice,
peut-être?..
Et la sémillante jeune fille ouvrit
vivement la porte et se précipita dans les escaliers. Arrivée
à la clôture du jardin, elle se trouva face à face
avec un messager qui lui remit une lettre pour Angéla, en lui
disant: "de la part de M. de St-Denis!"
II.
Trop Tard!
Autant Lariza était
sortie radieuse et empressée, autant elle rentra morne et lente.
Elle tenait à la main le papier fatal qui allait briser le cœur
de sa maîtresse. Au bruit des pas de sa jeune suivante, Angéla
qui ne l’avait pas encore aperçue, se souleva en disant:
—Eh bien! tu l’as vu déjà?
Lariza n’eut pas le courage de
répondre. Elle s’avança vers le lit et tendit à
la pauvre malade le billet qu’elle venait de recevoir.
Angéla atterrée prit le
papier d’une main tremblante, et lut…puis s’affaissa en
laissant tomber sur sa poitrine la lettre et la main qui la tenait encore.
Quelques minutes après, elle rouvrit
les yeux, jeta autour d’elle un regard navré et relut encore,
mais à voix haute cette fois, les tristes lignes, punition de
sa méfiance:
«Vous en avez cru vos yeux pour
me soupçonner de félonie; vous n’avez pas même
voulu m’entendre…voici ce que je vous aurais dit: "Sur mon honneur,
Angéla, je ne vous ai jamais trompée, car je n’ai
jamais aimé, n’aime et n’aimerai que vous"…Au revoir;
que la vérité vous arrive pendant mon absence, pour qu’il
n’y ait plus de doute dans nos cœurs, car s’ils ne
devaient pas s’unir ainsi pour toujours, je mourrais.»
—Mon Dieu! dit Angéla…ne mesurez
la punition à la faute: que votre clémence ne la fasse
pas plus longue que mon courage!
—Lariza, dit-elle ensuite, donne-moi
ce qu’il faut pour m’habiller: j’ai besoin de marcher,
de respirer un air frais…j’étouffe ici! Tu viendras avec
moi au jardin.
—Y pensez-vous, señora; dans l’état
de faiblesse où vous êtes encore, vous voulez sortir et
la nuit approche.
—Ne crains rien: l’air du soir
me fera du bien; je me sens plus forte…. L’attente vaut mieux
que l’incertitude.
Pendant plusieurs jours les deux jeunes
Espagnoles sortirent ainsi le soir pour errer du jardin aux cabanes
indiennes. Loin de nuire à la santé d’Angéla,
cet exercice lui rendit ses forces. Il est vrai que, quoique souffrant
de l’absence de St-Denis, elle était débarrassée
de cet énorme poids que la jalousie fait peser sur le cœur.
Ce qu’elle éprouvait n’était plus la souffrance:
c’était du repentir et une rêveuse mélancolie.
Bizarre énigme du cœur humain! la Perle délaissée
trouvait comme un baume d’amour dans le départ de son chevalier….
Toutes les explications terre à terre, même en chassant
le nuage du ciel de son bonheur, n’auraient pas rendu son amour
si fort et si fier que ce départ et les quelques lignes de son
fiancé!
Un prétexte avait été
trouvé pour expliquer, tant bien que mal, à don Pedro,
l’absence de St-Denis. Celui-ci, dans le voyage que nous avons
précédemment raconté, avait laissé dans
différents lieux, quelques objets de trafic, dont aucun compte
ne lui avait été tenu encore. Le départ causé
par la jalousie d’Angéla s’appuyait du prétexte
de réclamations au sujet de ces marchandises. Comme il n’entre
nullement dans notre cadre et dans les allures que nous avons choisies,
de nous occuper d’affaires commerciales, nous laisserons entièrement
ce côté prosaïque et sec, pour faire suivre à
notre narration la route qu’elle a tenue jusqu’ici.
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Plusieurs jours se sont écoulés
depuis le départ de Saint-Denis et de la troupe des Canadiens
qui l’accompagnent. Le soleil est descendu derrière les
grands arbres. Il y a encore environ une heure de jour. Hommes, chevaux,
mulets de charge, attendent l’heure du repos avec impatience.
La veille, ils ont trouvé une nation de sauvages errans, forte
de trente cabanes. Ils y ont été reçus avec une
franche hospitalité. Trouveront-ils ce soir quelque nouvelle
station habitée, ou bien leur faudra-t-il bivouaquer, comme il
leur est arrivé si souvent, à la belle ou plutôt
à la laide étoile? Ils ont fait six lieues depuis le matin
et ont traversé une petite rivière à deux branches.
Des lazzi continuels ont égayé
la route: parmi les compagnons de St-Denis, se trouve un vieux troupier
français que les hasards d’une vie aventureuse ont jeté
dans vingt pays divers. Après avoir arpenté des étapes
chez tous les peuples d’Europe, il mesure aujourd’hui, d’un
pas toujours ferme, le sol des forêts américaines. Sa joyeuse
faconde ne l’a jamais abandonné, pas plus dans les misères
et dans les combats, qu’au repos et à la veillée.
Chaque soir, un cercle se forme autour de lui et, tant qu’un de
ses auditeurs est éveillé, Jean dit la langue ne tarit
pas.
—Pour lors, mes amis, dit-il à
ceux qui ont le bonheur de cheminer près de lui, moi qui ai traîné
mes gants de pieds rembourrés de têtes de clous, sur tous
les chemins et même sur d’autres, je croyais avoir tout
vu, surtout en fait de batteries, de virgules de sabre et de points
de fusil de calibre…mais bah! va-t-on voir s’ils viennent!… La
première fois que j’ai daubé sur une peau rouge,
dans ce pays-ci, le jeune sauvage s’amusait, avec une pierre à
fusil, à couper la peau de la tête à un pauvre diable
blessé mais pas mort, et ça, pour l’histoire de
se former une collection de cheveux. C’était peut-être
son commerce et je ne sais pas s’il en avait le droit. Tout de
même, ça m’a fait sortir de mon caractère
qui est assez paisible quand on ne lui dit rien, et, ma foi, comme je
n’avais plus de poudre pour le quart d’heure, vu que je
l’avais usée à la chasse, je lui ai tombé
dessus à grandissimes coups de crosse, si bien que ça
l’a fait rester tranquille et qu’il n’a pas pu continuer
son opération!
«Mais voilà le plus beau
de l’affaire: le gredin que j’avais pansé comme-ci
comme-ça, même que je lui avais recollé sa peau
à peu près à sa place, se trouve mieux; je le lave
avec de l’eau pas trop claire et il revient à lui. Faut
vous dire que je mordais déjà à l’allemand
de ces gaillards-là qui est une drôle de langue! Pour lors,
mon farceur que je croyais qu’il allait se prosterner vis-à-vis
de moi qui étais son sauveur, se met-il pas à me regarder
de travers et même qu’il m’aurait battu s’il
n’avait pas été à moitié cuit!
—Ah! ça, que je lui dis, qu’est-ce
que c’est que ce genre-là? c’est comme ça
que tu me remercies!
—Tamalaka, qu’il me répond,
a vaincu Pied-Fort!
—Qu’est-ce que c’est que
ça, Tamalaka, que je lui riposte?
C’est lui, dit mon sauvage, en
me montrant l’autre qui se débattait comme un homard dans
l’eau chaude.
—Et Pied-Fort?
—C’est moi!
—Eh bien, est-ce que tu es fâché
qu’il n’ait pas accroché à sa ceinture tes
cheveux et la peau avec?
—C’était son droit, qu’il
me répond, en tâtant sa tête!
—Si tu y tiens beaucoup, vieille bête,
que je lui dis, je vais continuer l’opération?
—Le visage pâle n’a pas vaincu
le fils de la tribu; il ne doit pas prendre sa chevelure!
«Je voyais bien qu’il n’y
avait pas moyen de causer avec mon particulier; je le laissai se dépêtrer
à la mode de son pays, et je filai mon nœud.
A ce moment, le père la Langue
se baissa sur la tête de son cheval et sembla écouter.
—Dites donc, vous autres, dit-il, est-ce
que vous n’entendez pas comme un remue-ménage là,
dans le bois?
—Non, répondit son plus proche
voisin, c’est le vent qui joue avec les feuilles.
—Un drôle d’amusement qu’il
se donne là, reprit le loustic; m’est avis plutôt
qu’il y a des pieds qui les écrasent, les feuilles…. Il
y autant de feuilles à gauche qu’à droite et je
n’ai rien entendu à gauche.
—Dites donc, père la Langue, si
vous nous racontez l’histoire de l’Odalisque, en attendant
qu’on ait des nouvelles du bruit que vos fines oreilles ont entendu?
—Jeune voyageur, répondit le loustic,
mes fines oreilles en ont plus entendu que les tiennes, toutes longues
qu’elles sont, mon enfant. Quant à l’Odalisque, il
paraît que tu y mords joliment, car tu as déjà entendu
cette farce d’histoire racontée par mon individu!
—Si j’y mords, père la Langue!
j’y mords d’autant plus qu’elle est rare d’autant
moins!
—A la bonne heure! tu fais de si jolies
phrases, qu’on voit bien que tu as usé tes fonds…de pantalons…sur
les bancs de l’ABC!
Un rire général accueillit
cette grosse plaisanterie et le jeune facétieux en fut pour ses
frais.
—Ce n’est pas à dire pour
cela que je refuse l’Odalisque, continua le troupier en se rengorgeant…l’Odalisque
est toujours un bon morceau.
—L’Odalisque! l’Odalisque,
crièrent plusieurs voix.
«Pour lors, commença le
troupier, il y avait, dans un pays cossu, une femme qui n’était
pas une femme; cela veut dire qu’elle était descendue de
la plus fameuse fabrique de beautés qu’il y avait sous
la calotte des cieux. Figurez-vous la perfection des perfections; des
détails plus séduisans les uns que les autres: la taille
d’un carabinier et les grâces d’un jeune officier
de mousquetaires; une figure brillante de santé comme la pomme
de canne d’un tambour-major! Avec ça, des yeux qui donnaient
la chair de poule, et une voix de trompette dans un nuage! Quand elle
passait sur les promenades de Stockholm, tous les cavaliers formaient
une double haie serrée au milieu de laquelle elle marchait comme
une reine qui va gravir son trône. Elle était toujours
vêtue d’une robe de velours noir, ce qui lui donnait une
majesté atroce, si bien qu’on disait que rien qu’en
passant et en jetant les yeux ça et là, elle lançait
mille flèches d’amour dans tous les cœurs!
—Oh! délicieux…les flèches
d’amour! exclama le lycéen.
—Silence, poète manqué,
dit le grognard! admire en toi-même.
—Pour lors, toute la capitale de la Suède
était amoureuse de l’incomparable mortelle…mais le cœur
de la déesse était de marbre! Moi qui vous parle, je l’ai
vue! Mille millions de…n’importe quoi! la première fois
que cet accident m’est arrivé, j’ai senti un tremblement
depuis les orteils jusqu’aux cheveux…j’étais comme
une muraille devant une bombe! Je ne pouvais plus marcher et chaque
coup d’œil qu’elle me lançait faisait une nouvelle
brèche à mon individu…
—Vous deviez être joliment criblé,
père la Langue!
—Si tu dis encore un mot, M. Kinsester,
je rengaine l’Odalisque dans le fourreau de mon silence!
«Pour lors, j’étais
quasiment démoli! Faut vous dire qu’elle me regardait à
tout moment. La troisième fois qu’elle repassa devant moi,
elle me fit un signe. Je ne sais au juste si j’étais vivant
à ce moment-là. Malgré cela, je compris qu’elle
voulait me parler. Alors, j’emboîtai le pas, d’un
peu loin et je la suivis. Il me semblait que la terre avait peine à
me supporter. Je marchais le nez au vent, le jarret tendu. Cette femme-là
est pour le moins une princesse, que je me disais…Pas accéléré:
arrive que plante! Elle allait toujours et moi aussi. A force de marcher,
on fait du chemin, et quand on est arrivé, on se repose. A la
fin des fins, nous avions dépassé les murs de la ville
et nous allions toujours. Au moment où je commençais à
croire que nous n’arriverions jamais, la déesse en velours
noir s’arrêta devant une petite maison neuve entourée
d’arbres. Elle y entra et me fit encore un signe. "J’ai
donc jusqu’ici méconnu mon physique, que je me dis" d’autant
plus que je jouissais alors d’une balafre à la figure,
que m’avait administrée un colosse de Suédois à
propos…de bottes.
—Comment, à propos de bottes?
—Silence dans les rangs! la curiosité
est le père de tous les vices! répliqua sentencieusement
l’ex-balafré.
«Pour alors, elle entre; j’entre;
nous entrons! Elle me fait asseoir sur une chaise molle, que je croyais
que j’allais m’y enfoncer complet.
—Vous avez une bonne figure, qu’elle
me dit…
—Mais oui, pas mal, sauf le coup de sabre,
que je réponds.
—Voulez-vous me rendre un service?
—Comment, un service! deux, dix, vingt,
cent!
«Le toupet m’était
revenu avec la raison et je me voyais sur le chemin d’une chance
colossale!
«Pour lors, elle me regarda au
moins une grande minute…ça commençait à me troubler.
—Voulez-vous me conduire à Constantinople,
qu’elle me demande d’un grand sérieux?
—Ça m’est égal, que
je lui dis; mais les finances sont rares dans le gousset du fils de
mon père, et il y a loin d’ici en Turquie.
«Avant d’entrer avec cette
belle personne, je m’imaginais toutes sortes d’imaginations;
je cherchais des phrases distinguées et j’avais diablement
peur de n’en pas trouver beaucoup. Eh bien, je ne sais comment
il se fait, qu’arrivé chez elle, dans sa chambre, je commençai
à changer d’idée. Je fus tout à fait à
mon aise et je ne cherchai plus de belles paroles. Et puis, elle avait
l’air si ronde et si bon enfant, que je voulais faire comme elle…sans
compter que ça m’allait mieux.
—Je crois ça que ça vous
allait mieux, père la Langue, dit l’incorrigible bavard,
pour faire éclore une pointe du cerveau irrité du vieux
conteur.
—Vas-tu taire ton bec, oiseau de malheur!
«Pour lors, elle me dit: Quant
à de l’argent, je n’ai pas la bassesse de vous en
demander: je désire seulement savoir si vous voulez être
mon chevalier?
—Comment donc! si je veux…c’est
à dire que j’en serais fier…et heureux…et…sans indiscrétion,
qu’est-ce que nous allons faire à Constantinople?
—Ça, c’est mon affaire,
qu’elle me répond.
«Il faut vous dire que je comprends
aussi l’allemand de ce pays-là…voire même que je
l’écorche un peu.
—C’est donc toujours de l’allemand
ce qu’on vous dit dans les pays étrangers, insinua le collégien?
—Maître d’école! foi
de troupier, si tu reviens à la charge, nous allons dégainer
un métal capable de te couper l’instrument de la parole!
«Pour lors, continua-t-il, du moment
que c’était ses affaires, le silence était à
l’ordre du jour…
Au moment où le troupier achevait
cette phrase, quelque chose siffla dans l’air et le lycéen
poussa un cri…
III.
L’attaque.
Mille millions de …n’importe
quoi! jura le père la Langue…c’est une flèche! gare
aux autres, et attention…
La colonne s’arrêta.
D’un temps de galop, St-Denis avait
gagné la tête.
—Dix hommes en avant, s’écria-t-il,
et au galop chacun d’un côté!
L’ordre fut exécuté
à la minute et ceux qui restaient se serrèrent l’un
contre l’autre en apprêtant leurs armes.
Le silence le plus profond régnait
autour de la troupe de St-Denis. On eût dit que l’attaque
commencée venait du ciel ou de dessous terre. Toutefois nos voyageurs
n’étaient pas débarqués de la veille et savaient
à quoi s’en tenir sur les allures des aborigènes…ils
se tenaient sur leurs gardes.
Saint-Denis penché sur son cheval,
un long pistolet d’une main et son sabre recourbé de l’autre,
écoutait et regardait, tenant entre ses dents la bride de son
cheval. Les autres cavaliers étaient aussi préparés
au combat. On avait placé les mulets de charge sur l’arrière
de la petite colonne.
Soudain un coup de feu partit vers la
gauche. C’était par là que s’était
dirigé le troupier la Langue suivi de son incorrigible interrupteur
surnommé le lycéen, qui, tout en échauffant la
bile du vieux soldat, l’aimait comme un père.
Au bruit de la détonation, St-Denis
fit un signe avec son sabre et les hommes de sa suite formèrent,
l’un derrière l’autre, une ligne droite dont l’homme
d’avant-garde était tourné vers le point d’où
le coup de feu était venu.
Plusieurs flèches partirent alors
de différentes directions et sifflèrent aux oreilles des
cavaliers immobiles. Un mulet de l’arrière-garde fut atteint
et tomba. Au même moment deux coups de feu ripostèrent.
St-Denis, par signes, commandait le silence
et l’immobilité: le moment de charger n’était
pas venu.
Le soleil commençait à
disparaître à l’horizon. Comme la dernière
fraction du globe lumineux descendait, un cri composé de mille
cris fit trembler les échos. Les Sauvages poussaient leur hurlement
de guerre et paraissaient nombreux, à découvert.
Il faisait encore jour.
—Maintenant! s’écria St-Denis.
Alors les éclaireurs retraitèrent
au galop vers la bande stationnaire; un demi-cercle fut formé
présentant sa convexité à l’ennemi, et une
décharge générale retentit au loin dans les bois.
A peine la fumée de la poudre
était-elle dissipée, que la troupe des blancs étaient
hors de la portée meurtrière des flèches indiennes.
Les Sauvages trompés par cette fuite se précipitèrent
au galop à la poursuite des fuyards, en poussant des cris de
victoire.
Alors, une volte-face rapide s’opéra.
Les Sauvages attirés hors du bois dans la prairie, furent à
demi cernés et une charge furieuse jeta l’épouvante
dans leurs rangs désordonnés. Le sabre et le tomahawk
étincelèrent et la mêlée devint générale.
Les deux troupes étaient également bien montées;
mais d’un côté les Indiens cuirassés de peaux
de bœuf, étaient supérieurs en nombre, et de l’autre
les blancs avaient l’avantage de l’arme à feu; il
leur restait encore un pistolet dans les fontes. La même ruse
de guerre fut employée à un cri poussé par St-Denis
dont le bras rapide et infatigable avait jeté à terre
plusieurs Indiens.
Cette fois encore, comme la fuite paraissait
un signe de défaite, les sauvages, au lieu de bander leurs arcs,
se mirent à la poursuite pour la seconde fois.
—Mes amis, tirons bien, s’écria
St-Denis, et sabrons avec fureur…volte!
La même manœuvre fut exécutée.
Chaque coup porta et les Indiens reculèrent.
—Taille! taille! cria le vieux troupier…pointe
et tranchant…et vive l’Odalisque!
Sans l’espèce de bouclier
dont les Sauvages étaient en partie couverts et qui amortissait
les coups, ils n’auraient pas tenu longtems contre l’impétuosité
des blancs; toutefois, comme arme blanche, ils avaient une sorte de
lance assez longue qu’ils maniaient habilement, et sans les armes
à feu qui avaient ouvert leurs rangs et jeté le désordre
parmi eux, le convoi serait peut-être tombé entre leurs
mains.
Il y avait trois morts du côté
de St-Denis et cinq fois autant environ parmi les Sauvages. Quant aux
blessés, on ne sait cela qu’après le combat.
—Tapons dru, les amis, et n’oubliez
pas que ces gaillards-là font collection de chevelures! s’écria
le père la Langue…Gare à toi, lycéen!
Il était tems. Sans cet avertissement
opportun, il est probable que le pauvre jeune homme n’aurait plus
interrompu les narrations du troupier: le tomahawk d’un Sauvage
lui fendait la tête…mais le mouvement que fit le jeune Canadien
déroba sa tête au coup fatal, et son cheval fléchit
sous l’énorme blessure destinée à son cavalier.
Gredin de Peau-Rouge, exclama la Langue,
pare-moi celle-ci…et avec la dernière syllabe du dernier mot,
une magnifique balafre du plus beau rouge aveugla le sabreur indien.
A ce moment, St-Denis emporté
par son ardeur, était pressé vivement par trois guerriers
d’une haute stature, à quelques pas du combat principal.
Il tenait bon cependant: son espèce de cimeterre voltigeait rapide
de l’un à l’autre de ses adversaires; une des trois
lances avait été coupée d’un coup de revers
et l’officier français n’était pas encore
blessé. Toutefois ses forces devaient bientôt s’user
dans cette lutte énergique et le plus grand danger le menaçait.
—France…France! s’écria-t-il…
A cet appel connu, un cavalier blanc
occupé plus loin à combattre parmi les siens, quitta la
mêlée et arriva au galop sur les trois assaillants qui
entouraient St-Denis.
—Bombarde du Grand Turc! s’écria-t-il
en tombant comme une avalanche sur les Sauvages, trois contre un! et,
d’estoc et de taille, il rétablit les chances en un clin
d’œil. Chair à pâté! avec cette viande-là,
criait-il, et il joignait rudement l’action à la parole.
Coupe les lances, cria St-Denis, coupe!
Le conseil était bon; mais Deléry
était atteint au moment où il exécutait cette prudente
manœuvre. Heureusement son bras gauche seul avait été
frappé et le guerrier qui l’avait blessé était
en me tems tombé sans vie, de son cheval. Les deux autres furent
bientôt hors de combat. Alors St-Denis et Deléry se dirigèrent
au centre de l’action: les Sauvages mollissaient déjà
et la charge impétueuse des deux amis acheva de les déconcerter.
Ils poussèrent de longs cris et tous ceux qui étaient
encore valides prirent la fuite au galop de leurs chevaux.
—Tas de braillards! s’écria
le troupier, ils chantent victoire en filant leur nœud…
—Pour lors, mes amis, ajouta-t-il, nous
allons essuyer nos égratignures et nous donner un air de repos…si
toutefois ça va au chef.
—Ah! père la Langue, dit le lycéen,
je vous dois une fameuse chandelle! sans vous, on aurait peut-être
fait une opération sur la peau de ma tête, comme vous nous
avez raconté avant le tremblement.
—Sans compter que tu as une belle chevelure,
mon fiston, et que le Sauvage aurait probablement gagné dessus!
—Oh! ce n’est pas ce qu’il
aurait gagné qui m’occupe, je vous prie de le croire…
—Fin finale, tu as ton personnel au grand
complet; mais, vois-tu, avec ces lapins-là, il faut regarder
un peu à droite pendant qu’on tape à gauche; sans
ça, on attrape l’atout oblique.
—Oh! l’atout oblique! où
avez-vous pris celui-là, père la Langue?
—Cela sort du dépôt général
de ma réserve, mon fils.
Dès que les Sauvages eurent pris
la fuite, la nuit arriva comme si elle n’eût attendu que
la fin du combat. Alors, on alluma des feux, on dressa les cabanes de
nuit pour bivouaquer plus à l’aise: chacun était
à l’ouvrage. L’un coupait des branches, l’autre
attachait les cordes pour retenir les toiles et, au bout d’une
heure, on était, tant bien que mal, à l’abri des
caprices de l’atmosphère. Toutefois, nos braves aventuriers
n’étaient pas tellement bien abrités que la pluie
et les vents ne les inquiétassent assez souvent. Chacun pansa
son camarade tant bien que mal: les quatre morts furent soigneusement
enveloppés et déposés en terre au milieu du recueillement
général. Quand la triste besogne fut achevée, on
songea aux vivants. Des vivres furent tirés des sacs portés
par les mulets de charge et chacun mangea de bon appétit, comme
si de rien n’était.
Il faut le dire: quoiqu’on regrettât,
alors comme toujours, ceux que la mort frappait dans les combats qu’on
avait alors à soutenir chaque jour, cette vie vagabonde et aventureuse
emportait avec elle l’idée de regrets courts, de consolation
facile…et il n’en pouvait être autrement.
Aussi, au bout de quelques heures, il
n’y avait de moins que quatre hommes, comme il aurait pu y en
avoir huit, et tout était dit.
Quand le repas fut achevé, il
y eut, comme il y a toujours dans une réunion d’hommes,
dissidence de volonté: les uns votèrent pour le sommeil
et allèrent se coucher; les autres ne partagèrent pas
cet avis, se réunirent quelques minutes à l’écart…et
la suite va nous apprendre le résultat de leur délibération.
Il faut dire, en passant, que le lycéen
était de l’avis de ceux qui ne voulaient pas encore dormir;
aussi, fut-il unanimement choisi pour porter à notre loustic,
pour qui le sommeil était un superflu, une requête à
laquelle chacun s’attend:
—Brave père la Langue, dit-il,
en s’avançant à pas comptés vers le troupier
assis tranquillement sur un tronc d’arbre, je suis député
vers vous comme l’orateur de la troupe, pour vous faire une demande.
—Formule ta demande, mon fils, et surtout
sois bref!
—J’aurai fini en quelques mots:
avant le coup de peigne qui vient de se donner et dans lequel j’aurai
pu perdre ma chevelure et la peau de ma tête en même tems,…
—Ne tourne pas ainsi autour de la question,
mon fils; aborde une fois!
—Vous nous racontiez donc l’histoire
intéressante, étonnante, surprenante, attrayante…
—Pas tant de ante et fais vite!
—Alors, pour finir, la société
réclame ou plutôt demande…la fin de l’Odalisque.
—Ah! ah!…on demande la fin de l’Odalisque!
heureusement que la mienne est apaisée, de faim…
Et le troupier se caressa le menton…
—Oh! dit le lycéen pour flatter
le troupier, que vous faites joliment les calembours!
—Mais z’oui donc! quand on parle
plusieurs langues, on peut les emberlificoter pour produire quelque
chose de fin!
Chacun avait pris place autour du loustic,
pour entendre le dénouement de l’histoire.
IV.
L’Odalisque.
—Pour lors…—où
donc que j’en étais resté?—
—La belle femme vous avait choisi pour
son chevalier, à condition que vous la mèneriez à
Constantinople, sans payer…
—C’est bon. Pour lors donc, je
lui réponds: ça me va!
—Eh bien, qu’elle me dit, il ne
faut jamais remettre à demain ce qu’on peut faire aujourd’hui,
et…
—Comment, que je riposte, il faut que
nous partions aujourd’hui pour la capitale de la Turquie?
—Non pas; c’est une manière
de parler. Je veux dire que nous partirons le plus tôt possible,
et cela ne sera pas long.
«Là-dessus, elle ôte
une espèce de mantille blanche, qui était par-dessus sa
robe de velours noir. Dieu de Dieu! quelles épaules! c’était
du satin blanc avec des lignes bleues…puis ce fut le tour d’un
chapeau orné de plumes, et je vis les plus beaux cheveux du monde!
—Hein, père la Langue, si un Indien
avait tenu cette tête-là sous sa pierre à fusil?…
—Tais-toi innocent! l’Indien serait
tombé à genoux!
«Pour lors, continua-t-il, je commençais
à voir trouble et la boussole déménageait.
—Quand donc partirons-nous, lui dis-je
dans un beau langage; quand serai-je nommé le chevalier de la
plus belle femme du monde?
—Si vous êtes aussi galant, me
répond-elle, je serai obligé de chercher ailleurs!
«Quelle tuile sur la tête,
mes amis! je restai coi.
—Attendez un peu, me dit-elle.
«Pour lors, elle passa dans une
autre chambre qui n’était séparée que par
un rideau, de celle où nous étions. J’entendis retentir
une sonnette et des pas légers crièrent sur le parquet…puis,
ce fut un autre bruit bien plus…n’importe quoi!… Un lacet de soie
qui allait et venait avec vitesse…et moi j’étais là
sur mon fauteuil rembourré, immobile comme au port d’armes.
«Pour lors, au bout de quelques
minutes, le rideau s’ouvrit et la princesse reparut toute vêtue
de blanc; elle portait une robe sans façon d’une gaze légère:
c’était comme qui dirait un joli oiseau couvert de duvet
blanc. Je devais avoir l’air plus hébété
qu’un dromadaire frappé par la foudre et qui reste debout
par habitude!
—Maintenant, dit-elle, causons…
«Je soufflai comme un cachalot.
—Oui, causons, que je lui réponds…
—Avez-vous été à
Constantinople, me dit-elle?
—Mais oui, princesse…
—D’abord, je ne suis pas princesse:
je m’appelle Léona, et vous pouvez me donner ce nom.
—Eh bien, madame Léona, je connais
un peu la ville dont vous parlez…c’est une fameuse ville, allez!
où les femmes ne sont guère visibles…c’est même
très dangereux de les regarder.
—Je sais: j’ai lu tous les livres
qui parlent de la Turquie, et je veux à toute force voir ce pays-là.
Ainsi, ajouta-t-elle, c’est convenu: dans trois jours il y a un
navire qui fait voile pour la ville magnifique où vous allez
m’accompagner…. Mais…j’ai autre chose à vous dire,
et c’est très délicat: il faut que je sois sûre
de votre discrétion, et c’est parce que vous m’avez
inspiré une grande confiance à première vue, que
je vous ai appelé.
—Parlez, lui dis-je, madame Léona;
c’est à la vie à la mort!
—Eh bien—plus tard je vous dirai peut-être
pourquoi—du moment que nous aurons mis le pied sur le navire, vous m’appellerez
votre sœur, entendez-vous?
—Oh!..certainement…je vous appellerai…ma
sœur, et…
—Et je vous dirai: mon frère!
—Comme vous voudrez…alors, quand nous
serons en route, vous me raconterez…ce que vous voudrez, car ça
m’intrigue diablement!
—Vous m’avez promis une discrétion
absolue, dit-elle me jetant un regard à damner un saint…prenez
garde!
«Je devenais bête à
faire plaisir; cette femme-là me faisait tourner comme une toupie
d’Allemagne. Je la quittai tout bouleversé: ça avait
autant l’air d’un rêve que d’autre chose. Quand
je me trouvai dehors, je commençai à me remettre et je
me fis le raisonnement suivant:
«Pour lors, que je me dis à
moi-même, voilà une aventure assez drôle…voyons la
chose: je me promène tranquillement; je vois une femme qui fait
retourner tout le monde; bon: je la regarde, elle me regarde; bon: mais
voilà qu’elle me fait signe…je la suis…j’entre chez
elle, fier comme un paon et j’en sors bête comme une oie!
De but en blanc, elle me dit qu’elle m’a choisi pour la
conduire à Constantinople…en qualité de frère!..mais
ça devient fabuleux, que je me raisonne; elle est peut-être
timbrée la princesse…ou madame Léona…. Enfin, n’importe,
ça aura une fin comme toute espèce de chose; nous verrons;
en attendant, je me fais l’effet d’être un peu dans
les…n’importe quoi…
«Pour lors, vous autres qui êtes
là à m’écouter, qu’est-ce que vous
pensez de tout ça? je parie qu’il n’y en a pas un
seul qui devine la fin…
—Oh si, moi je parie que je la devine,
dit le lycéen.
—Ah ça, il faut que tu aies le
front assez bronzé, mon petit, pour appeler ça deviner;
tu as assez entendu l’histoire pour la savoir par cœur.
—Moi, dit un autre, voici mon idée:
Quand vous êtes arrivés tous les deux en Turquie, elle
vous a épousé, vu qu’elle ne pouvait peut-être
pas le faire en Suède.
—Cette opinion-là me flatte excessivement,
répondit le troupier en se redressant; mais elle est très
fausse.
—Alors, dit un autre, puisque vous l’appelez
l’Odalisque, c’est que vous l’avez vendue au sultan
ou qu’il vous l’a volée.
—Ça n’est pas encore ça,
mon brave; d’abord, je vous prie de croire que je ne suis pas
homme à agir de la sorte et je ne l’aurais pas pu pour
deux raisons: la première, c’est qu’elle n’était
pas à moi; la seconde, c’est que j’aurais mieux aimé
la garder pour en faire mon épouse!
—Tiens, tiens, tiens…c’est joliment
raisonner ça, dit le lycéen.
—Pour lors donc, personne ne devine?
une fois, deux fois…
Je vous dirai la fin un autre jour.
Un hourra de réclamations fut
poussé par le cercle des auditeurs et le troupier fut serré
de près par les curieux.
«Pour lors, dit le père
la Langue qui n’avait jamais pu débuter que par ces deux
mots, vous vous attendez probablement à une fin terrible ou extraordinaire;
vous allez être joliment trompés, car ça finit bien
bêtement…pour moi qui vous parle. Figurez-vous que j’ai
joué dans tout cela le rôle le plus aplati qu’il
soit possible de voir…c’est bien le cas de dire que les malins
sont des sots, allez! je continue:
«Pour lors donc—c’est humiliant
à raconter—enfin, au jour dit, nous embarquons; c’est bon…le
plus beau tems du monde pendant toute la traversée…c’était:
mon cher frère, par-ci, ma chère sœur, par-là,
un tas de singeries que je ne voudrais pas recommencer pour des épaulettes
de général, quoi! Bref, nous arrivons, après pas
mal de quolibets sur notre parenté qui paraissait singulière,
vu la différence de physique. Après cela—pour la satisfaction
particulière de mon amour-propre—je vous dirai…ou plutôt,
je ne vous dirai rien: j’ai fait un serment! Assez causé…nous
allâmes donc loger dans un hôtel superbe. An bout de deux
jours que nous étions là à mener une vie de rentiers,
ma Suédoise disparut en me priant, par un billet, d’attendre
quelques jours de ses nouvelles.
Faut vous dire que l’argent ne
manquait pas. En attendant, je m’amusais à visiter la ville,
le port, les monuments et toutes les curiosités. Un beau matin,
comme j’allais me lever, je vois entrer dans ma chambre un moricaud
habillé de rouge, galonné sur toutes les coutures; derrière
lui marchait un autre individu habillé assez pauvrement. Le noir
me fait signe de me lever, ce que j’exécute en trois tems,
plus ou moins. Alors mon grand galonné se retourne vers l’homme
qui le suivait et lui fait un signe. Tout ça commençait
à me paraître assez original. L’individu s’avance
donc vers moi en croisant ses bras sur sa poitrine et en se prosternant
jusqu’à terre; moi, je le salue militairement et j’attends
immobile.
—Chrétien, me dit-il, tenez-vous
beaucoup à votre tête?
—Est-ce que vous comprenez aussi l’allemand
de Constantinople? glissa l’incorrigible.
—Le susdit, cette fois, parlait français:
c’était l’interprète de l’autre, moulin
à paroles!
«Pour lors, je lui réponds:
Vous me faites là, mon brave, une drôle de question…j’y
tiens énormément, et, ça me paraît assez
naturel.
—Alors, qu’il me répond,
vous avez le droit de rester encore vingt-quatre heures dans ce pays-ci.
Une minute plus tard, le messager que voici vous apporterait un cordon
en soie pour vous passer autour du cou!
«Je commençais à
trouver ces façons-là un peu cavalières, et la
cravate en question ne m’allait pas du tout:
—J’aime beaucoup votre pays, que
je réponds; mais, je vais filer en double, vous pouvez compter
là-dessus. Seulement, est-ce que je ne pourrais pas savoir, sans
indiscrétion, d’où me vient cette politesse?
«Alors, l’interprète
se tourna vers le moricaud rouge et lui dit quelques mots respectueusement.
Celui-ci me tendit alors une manière de parchemin où il
y avait un grand cachet et un ruban superbe. Je pris la pancarte et
je vis un tas de barbouillages en zigzag, qui me troublaient la vue.
—Qu’est-ce qu’il y a là-dessus,
que je demande à l’interprète?
—Il y a en vingt lignes ce que je vous
ai dit en quelques mots, me répond le porte-parole. Ce parchemin
est l’ordre en question obtenu à la demande de la première
Odalisque, Léona!…et les deux hommes se prosternèrent
à ce nom; après quoi, sans me regarder, ils s’éloignèrent
lentement et me laissèrent hébété.
«Ainsi donc, j’étais
fait! Léona, à ce qu’il paraît, n’avait
eu qu’à se montrer devant le sultan pour avoir le premier
rang parmi les Odalisques…et moi!…
—Oh! père la Langue, quel pied
de nez, hein?
—Oui, mes enfans, on appelle ça
les vicissitudes des choses humaines! c’est une phrase que j’ai
entendue d’un philosophe troupier qui en a vu de toutes les couleurs.
«Pour lors, j’avais juste
le tems de me lamenter une heure ou deux, de préparer mes paquets,
de faire signer mes papiers, et de retenir mon passage. J’avais
bien vingt-quatre heures, mais j’aimais autant n’en prendre
que vingt-trois et même moins, de peur d’une erreur à
l’horloge du moricaud, ce qui m’aurait procuré la
cravate du pays, qui serre un peu! Par malheur il n’y avait en
partance, pour le jour même, que le navire qui nous avait amenés.
Je n’avais pas plus de motifs d’aller en Suède que
partout ailleurs: je faisais à cette époque-là
le métier de coutelier, tantôt d’un côté
tantôt de l’autre.
«Pour lors, je m’embarquai
en double et nous étions déjà loin le lendemain
matin. Pendant la traversée, je devins d’une tristesse
étonnante pour mon caractère: faut vous dire que j’avais
pris la chambre de Léona et que ça me faisait un drôle
d’effet…il me semblait la voir dans tout ce qu’elle avait
touché…je trouvai dans un coin de sa chambre un petit mouchoir
de batiste comme elle en avait…. Eh bien, vous direz ce que vous voudrez,
mais cela me fit plaisir et chagrin en même tems. J’ai été
quelquefois près de pleurer, moi! Et oui donc! pourquoi que je
ne le dirais pas?… Tant qu’elle avait été là,
J’étais comme qui dirait tantôt attiré, tantôt
repoussé par un je ne sais quoi qui m’occupait. Quand je
me vis seul, foi d’honnête homme, je ne sais pas ce qui
se passa dans mon individu! Au fond elle était si bon enfant!
Et puis c’était son idée de devenir odalisque!…Gredin
de sultan, que je me disais…j’ai donc été son cornac
à ton profit! Dieu de Dieu! si j’avais su ça!… Enfin,
c’est fini.
«Pour lors, mes enfants, ma traversée
fut triste: j’usais les journées à penser à
Léona qui était si belle malgré son idée
originale d’être odalisque!
«Au bout du compte, elle m’avait
demandé un service; je lui ai rendu ce service: elle ne me devait
rien. Les femmes, voyez-vous, c’est comme qui dirait…. Voyons,
lycéen, fais-moi une comparaison?
—Eh bien, les femmes c’est comme
les girouettes!
—Mauvais, mon fils: les girouettes, ça
tourne au vent, mais c’est toujours la même évolution.
—Moi, dit un autre, je crois que c’est comme les feuilles
sèches: ça va au hasard.
—C’est pas encore ça.
—Alors, dit un troisième, c’est comme les rêves:
ça promet beaucoup et ça tient très peu.
—Ça ne m’a pas l’air d’être juste.
—C’est comme les sauvages, dit un autre: ça vous
court après quand on a l’air de fuir, et ça se sauve
quand on s’y acharne!
—Voilà qui n’est pas mal; mais il y a quelque chose
à redire.
—Alors, pour le dernier coup, hasarda un autre, c’est comme
une loterie: ça donne toujours des espérances.
«—Pour lors, moi, dit le troupier, je crois être plus
vrai que tout cela: la femme est un composé qui tient de Dieu
et du diable.
—Ainsi donc, dit un des compagnons
de St.- Denis, voilà la fin de l’histoire, père
la Langue. Savez-vous que c’est une aventure extraordinaire…et,
est-ce qu’elle est vraie?
—Que trop! mon brave, que trop! Mais ce n’est pas là
tout; il y a encore la fin de la fin qui n’est pas longue.
—Bah! dit le lycéen, je ne sais que jusque là, moi;
vous aviez donc gardé un morceau pour une autre occasion?
—Oui, mon fils; c’est si peu gai, que je vais finir vite:
«Pour lors, au quinzième jour de la traversée, le
capitaine me fit appeler dans sa chambre.
—Voilà, me dit-il, une lettre qu’on m’a chargée
de vous remettre au bout de quinze jours de mer; j’ai promis de
le faire et je suis exact.
«Je pris la lettre, je m’enfermai dans ma chambre, l’exchambre
de Léona, et je lus:
«Mon bon frère: Depuis longtems je voulais faire partie
des Odalisques, à Constantinople. C’est une idée
peut-être extraordinaire; mais si jamais je suis fatiguée
de cette position vers laquelle l’ambition et la curiosité
m’ont entraînée, je saurai bien en sortir. Je vous
aime pour le service que vous m’avez rendu de m’avoir accompagnée.
J’étais riche à millions; J’ai été
mariée pendant quelques mois à une bête brute qui
m’a jetée dans la boue de la misère dont je suis
sortie plus tard. Il est mort, Dieu merci! et je suis libre. La Turquie
a toujours été mon rêve et je veux le réaliser.
Adieu…peut-être un jour nous rencontrerons-nous; jusque
là, je penserai toujours à vous comme je vous prie de
ne pas m’oublier.»
«Et voilà, dit le troupier ému malgré lui,
ce qui me reste de cette femme extraordinaire que je n’ai jamais
revue:
Et il fit voir à ses auditeurs un papier jauni par le tems et
un petit mouchoir brodé.
V.
Au Presidio.
Que se passe-t-il au Presidio, pendant
que nos voyageurs font du chemin au milieu des récits et des
escarmouches. Dans les dernières scènes, nous avons laissé
dans l’ombre notre personnage principal. C’est que St-Denis,
quoique fort de volonté, ne peut songer, sans une mélancolique
tristesse, à ce qu’il a laissé derrière lui.
L’image chérie le suit partout; le nuage qui a passé
sur son bonheur ne s’est pas encore dissipé, et tant de
jours ont été perdus depuis le jour où il aurait
pu être si heureux!
Son esprit et son cœur sont sans
cesse tournés vers ce Presidio, tout l’espoir de sa vie.
Usons donc de cette rapidité permise
à notre imagination, rapidité qui laisse bien loin le
vol de l’oiseau, le jet de la lumière, toutes les choses
matérielles enfin, et, d’un seul coup d’œil
de notre volonté, transportons-nous vers les personnages que
nous avons abandonnés pendant quelque tems.
Quand St-Denis s’éloigna
avec ses compagnons, Fata n’était pas avec la tribu. L’amour
d’abord tranquille et mélangé de sentiments qui
en tempéraient l’ardeur, a acquis chaque jour, chez la
jeune Indienne, l’énergie donnée par la solitude
et par les obstacles. A mesure que la passion grandissait chez elle,
l’amitié et la reconnaissance, sentiments trop faibles
pour soutenir la lutte, s’étaient retirés peu à
peu…. Les préceptes chrétiens avaient cédé
à l’impérieuse tyrannie de la passion. Le brusque
départ de St-Denis mit au cœur de Fata une mauvaise pensée.
Au lieu de se considérer elle-même comme un obstacle à
l’union d’Angéla et du Chevalier, elle crut que celui-ci,
par sa fuite, voulait tout briser et que son amour était à
elle-même. Aurait-il quitté Angéla s’il eût
aimée? Une fois sur la pente de cette erreur, son amour s’accrut
par l’espoir, son esprit s’exalta, et l’essaim de
mauvaises pensées commença à bourdonner autour
de sa tête égarée.
Chaque jour elle voyait la fille du gouverneur
promener sa tristesse aux environs et jeter sur le chemin des regards
pleins de regrets. Jamais Angéla n’avait aperçu
la jeune Indienne et elle était loin de se douter des ravages
qui se faisaient chez cette rivale inconnue.
D’erreurs en erreurs, de mauvaises
pensées en mauvaises pensées, Fata arrivait, comme entraînée
par une pente inévitable, au bord du gouffre où reposent
les résolutions criminelles. La jalousie qu’elle se croyait
le droit de ressentir, jetait de profondes racines dans cette nature
qui revenait à ses instincts violents. Ces idées, d’abord
vagues et quelquefois repoussées, prirent de la consistance et
finirent par dominer en elle…. Elle avait l’amour de St-Denis;
Angéla n’était plus qu’un obstacle qu’il
n’osait briser à cause des antécédens…heureusement
efficaces. C’était donc à elle, Fata, à conquérir
le bonheur à tout prix, au prix du crime! Alors, quand l’obstacle
aurait été brisé, elle irait le trouver
et lui dirait: "Il n’y a plus rien entre nous; vous pouvez m’aimer:
me voilà!" Et pourtant, l’Indienne n’avait pas dans
l’âme ce levain méchant qui pousse au mal; c’était
une nature généreuse mais extrême, capable de tout
bien au premier élan, et de tout mal après de longs combats.
La haine qu’elle n’avait jamais connue jusque là,
se glissait dans son esprit, plutôt que dans son cœur, à
travers les fissures ouvertes par la jalousie et par l’aveuglement
de sa passion.
……………………………………………………………………………….
Il est nuit. La douzième heure
est près de sonner. Tout repose dans la maison de don Pedro Villescas.
Depuis longtems Angéla a cédé
au sommeil. Une veilleuse à la clarté mourante répand
une lumière voilée dans la moitié de la chambre
où se trouve le lit de la jeune fille. Le reste est dans l’ombre.
Une brise fraîche pénètre par les lames vertes des
persiennes. Les rideaux du lit sont ouverts afin que le souffle du soir
rende plus léger et plus agréable le sommeil de la belle
Espagnole. Elle sourit en ce moment,peut-être à un doux
rêve qui la caresse. Le tems de l’absence n’est plus
et voici le retour avec d’enivrants espoirs. Qu’elle est
belle dans son sommeil, la Perle du Presidio! Un de ses bras, ronds
et fermes, fléchit mollement et se cacha à demi sous les
flots parfumés d’une chevelure luxuriante…l’autre
couvre en partie le voluptueux relief d’un sein qui soulève
la fine batiste du drap coquettement frangé. L’oreiller
blanc garni de dentelles, où repose cette tête suavement
belle, semble le cadre obligé de cette pose de sirène
lassée de chants. Parfois ses lèvres de corail humide
s’entr’ouvrent pour prononcer quelques mots: son beau bras
s’agite faiblement dans le vide, comme pour un appel ou un adieu.
A ce moment, une forme vague apparaît
sur la muraille de la chambre: une persienne a été ouverte
sans bruit et deux pieds légers s’avancent lentement sur
le parquet. Malgré la demi-obscurité qui règne
dans cette chambre, un spectateur caché dans l’ombre aurait
pu voir briller deux yeux ardents plongeant dans toutes les parties
de l’appartement. La personne qui marche ainsi sans bruit comme
le tigre qui va chercher sa proie, est couverte d’une sorte de
vêtement de couleur sombre. Son visage que, de tems à autre,
frappe la lumière de la veilleuse, est brun, et semble animé
par une passion violente retenue à grande peine. Parfois elle
s’arrête et écoute. Sa main droite tient une petite
fiole et sa main gauche s’étend devant elle en demi-cercle,
comme pour chercher un appui ou écarter un obstacle. Ses lèvres
s’agitent comme émues par un sentiment extrême qui
voudrait se répandre en paroles.Elle est arrivée pas à
pas, près du lit où Angéla repose. Là elle
s’arrête.
«Qu’elle est belle! murmura-t-elle
si bas, si bas, que l’ouïe de la pensée peut seule
l’entendre…Comme le bonheur respire sur ce visage…oh! s’il
l’aimait, je ne pourrais pas…»
Fata se tait. Elle regarde longtems la
belle Espagnole…. Un combat semble se livrer dans le cœur de l’Indienne….
Peu à peu ses traits contractés se détendent…elle
s’éloigne du lit sans faire plus de bruit qu’un souffle
aérien sur un lac endormi. Elle a cherché l’ombre
et s’est assise dans un coin de la chambre.
«Non! dit-elle, ma main ne pourra
jamais verser entre ses lèvres le poison qui tue à l’instant!
J’ai passé bien des nuits à le composer des sucs
que nous connaissons nous, enfants des tribus libres…. là, dans
une seconde, sous mes yeux, l’âme abandonnerait ce beau
corps qui deviendrait froid et blanc…son cœur ne battrait plus…ses
yeux seraient ternes et la terre la recevrait pour ne jamais la rendre!
Mais moi!…c’est moi qu’il aime…il l’a quittée
croyant que j’allais le suivre…et la jalousie a été
plus forte que l’amour: je suis restée pour la voir morte
et pour être seule à aimer!… Pourtant j’hésite,
j’ai peur! avec quelques gouttes, tout serait fini…j’aurais
son amour à lui…lui qui m’attend peut-être! Mais
moi! si elle vit, que vais-je devenir?» Et la tête de la
jeune femme s’affaissa sous cette pensée. Au bout de quelques
instans elle se releva d’un bond comme mue par un ressort. Ses
traits avaient repris une expression sauvage et décidée.
Elle fit quelques pas, puis s’arrêta frémissante
et sembla, immobile, écouter une voix lointaine…. Le cœur
avait jeté son cri, et ce cri avait lutté quelque tems
contre les mauvaises passions de la nature matérielle. La vue
d’Angéla, il est vrai, avait comme jeté l’eau
sainte sur cet incendie; mais le souffle de la jalousie avait tout séché
et emporté au loin les cendres vaines du repentir et du pardon.
Sous l’haleine empoisonnée du mal, le feu s’était
rallumé plus vivace et avait comme asphyxié la raison.
«Oui! dit-elle, qu’elle meure!…
D’ailleurs, il ne l’aime plus…et moi, je ne vivrais pas
sans son amour! ma main ne doit pas trembler: il faut que j’achète
le bonheur à tel prix qu’il soit!
Alors elle s’avança d’un
pas ferme vers le lit.
Angéla fit un mouvement sans s’éveiller.
Ses deux bras se croisèrent sur sa poitrine et ses lèvres
murmurèrent comme une prière. Peu à peu les paroles
devinrent plus distinctes:
«Mon Dieu! dit-elle, est-ce que
je vais mourir sans le revoir…. Ai-je touché le bonheur de si
près pour qu’il m’échappe?… Et je l’ai
cru trompeur…infidèle…lui qui mourrait sans mon amour! Il me
l’a écrit avant de partir…oh! mais il reviendra…et les
joies de notre hymen effaceront les pleurs de l’absence!…je l’ai
là, sa lettre…sur mon cœur…
Angéla se tut; le sourire de ses
lèvres semblait respirer un bonheur céleste.
Fata avait écouté avidement
les phrases brisées sorties des rêves d’Angéla.
A mesure que la Perle de Presidio disait les espérances et les
joies de son cœur, la jeune Indienne semblait recevoir le fluide
magnétique de ses paroles.
«Sur son cœur, avait dit Angéla.»
Oh! maintenant, il s’agissait de
prendre ce billet et d’y lire la mort ou le salut. Elle trembla
à cette idée, car, on l’a dit, les projets criminels
de l’Indienne n’avaient grandi et pris force que vivifiés
à la source de l’erreur; elle croyait fermement avoir seule
l’amour jusqu’ici empêché de St-Denis; elle
croyait qu’Angéla était, dans le noble cœur
du chevalier, le seul obstacle à leur bonheur. Ne l’avait-il
pas souvent saluée, elle Fata, et suivie du regard? Certes c’était
là bien peu pour faire croire à l’amour de St-Denis;
mais St-Denis n’était-il pas parti quoique fiancé
à Angéla? Il fallait toutefois peu de chose pour que la
lumière se fît en elle, et ce peu de chose se dessinait
maintenant devant ses yeux épouvantés.
Fata appela à elle tout son sang-froid.
Elle commanda à son cœur de ne pas battre trop fort, et
à sa main de ne pas trembler, car elle voulait maintenant avoir
cette lettre qui dormait sur le sein de la jeune Espagnole, comme une
de ces fleurs du souvenir dont l’éclat matériel
peut bien se faner, mais qui conserve toujours l’impérissable
fraîcheur du sentiment.
Elle recula jusqu’à la persienne
restée entr’ouverte, aspira l’air du dehors, à
pleins poumons, et resta quelques instans à attendre le calme
dont elle avait besoin pour exécuter son projet.
Puis, d’un pas tranquille cette
fois, elle s’avança vers le lit. Arrivée là,
elle se mit à genoux, appuya lentement ses coudes sur le second
drap après avoir écarté le premier, pour donner
plus d’assurance à sa main…
Angéla fit un mouvement et Fata
attendit patiente et calme.
A ce moment, un orage lointain grondait
sourdement et de larges gouttes de pluie commençaient à
tomber. Le vent s’élevait et commençait à
mugir dans les bois. Le ciel jusque-là clair et parsemé
d’étoiles devint sombre et menaçant. On eût
dit qu’un crêpe noir avait été jeté
tout à coup sur les parties lumineuses du firmament.
Angéla semblait agitée
comme si elle eût reçu, pendant son sommeil, l’électricité
de l’atmosphère.
L’Indienne se leva pour aller fermer
les persiennes restées entr’ouvertes, afin que le vent
se précipitât avec moins de force dans la chambre et que
le bruit de l’orage fût assourdi.
La jeune Espagnole, répondant
sans doute à son rêve, recommença à parler,
et l’Indienne s’approcha vivement pour recueillir ses paroles.
—Fata, dit-elle, pourquoi as-tu mis un
nuage sur mon bonheur?…j’étais sa fiancée…et il
est parti…parce que j’ai douté de lui…. Mais le voilà!…il
revient…car il m’aime plus que jamais… Pauvre femme, il te faut
fuir…oh! fuis, fuis…et ton nom sera toujours dans mon souvenir…
Après avoir prononcé ces
mots entrecoupés, Angéla sembla plus tranquille. Sa respiration
douce et régulière annonçait un sommeil plus profond.
Alors, la jeune Indienne reprit sa position
près du lit. Elle écarta doucement le tissu léger
qui couvrait la poitrine de l’Espagnole. Au bout d’un fin
cordon de soie était attaché une sorte de sachet odorant,
d’un vert clair, couleur de l’espérance.
Il était difficile de casser ce
lien solide sans réveiller la belle endormie. L’Indienne
n’avait sur elle aucun instrument tranchant. Alors, elle chercha
de tous côtés en tâtonnant faiblement aidée
par la lueur tremblante de la veilleuse.
L’orage s’était rapproché
et jetait sa grande voix à tous les échos. Des éclairs
éblouissants couraient ça et là. La pluie tombait
rapide et bruyante et le vent mugissait, de tems à autre, comme
le tigre du désert.
—Enfin! dit Fata en mettant la main sur
une petite paire de ciseaux qu’elle venait de trouver prés
d’un ouvrage de tapisserie.
D’une main adroite elle souleva
doucement le petit sachet où était sans doute enfermée
la lettre de St-Denis, et qui reposait, comme un souvenir bien-aimé,
entre deux globes d’amour voluptueusement arrondis. D’un
coup sec elle trancha le cordon qu’elle laissa retomber doucement
et prit, d’une main qui commençait à trembler, le
sachet encore chaud de la douce émanation du corps d’Angéla.
Pendant son séjour parmi les Blancs,
Fata, fille d’un Européen, avait acquis quelques connaissances
élémentaires, et depuis longtems elle savait lire. Quelques
ouvrages de morale que le hasard lui avait procurés et qu’elle
avait lus dans ses longs loisirs, lui avaient laissé au cœur
un fond de bonté et de générosité chrétienne,
tout en perfectionnant chez elle l’aptitude à s’instruire.
Aussi, on a vu les combats qu’elle eut à soutenir, avant
d’arriver à ce qu’elle appelait la vengeance, dans
l’erreur de son imagination.
Fata s’approcha de la veilleuse,
déchira l’enveloppe parfumée et trouva la lettre
du Chevalier. Alors le calme qu’elle avait trouvé à
grand’peine pour exécuter cet enlèvement, l’abandonna.
Elle se prit à trembler devant la feuille légère
qui allait lui apprendre la vérité et saper peut-être
tout cet échafaudage élevé dans son esprit par
la passion.
Enfin, elle ouvrit la lettre et lut…
A mesure que les quelques lignes du billet
s’effaçaient devant ses yeux et entraient dans son esprit,
l’Indienne sentait comme un froid mortel se glisser dans tous
ses membres. Tout son sang afflua vers son cœur et elle faillit
se trouver mal.
Ces deux phrases du billet l’avaient
comme mortellement frappée:
«Je n’ai jamais aimé,
n’aime, et n’aimerai que vous…»
«Qu’il n’y ait plus
de doute dans nos cœurs, car s’ils ne devaient pas s’unir
ainsi pour toujours, je mourrais!»
Tout était dit. Fata alla s’accroupir
machinalement près de la persienne fermée. Sa tête
s’affaissa sur sa poitrine et elle resta immobile.
Angéla dormait toujours.
Au dehors, le vent mugissait furieux,
l’orage grondait menaçant et les cataractes du ciel versaient
sur la terre des torrents du pluie.
VI.
Conclusion.
Avant la nuit dont nous
venons de raconter les événements, Angéla avait
confié à son père le véritable motif du
départ de St-Denis.
Le vieillard avait écouté
sa fille sans l’interrompre et lui avait répondu:
«Mon enfant, il y a des hommes
dont on ne doit jamais suspecter la loyauté, quelles que soient
les apparences: M. de St-Denis est de ceux-là. Tu l’as
blessé au cœur en doutant de lui; heureusement l’amour
est la plus forte de toutes les passions et le retour de celui qui t’aime
te le prouvera bientôt.
«Et puis, peux-tu comparer la Perle
du Presidio, la fille d’un Vallescas, à une pauvre femme
Indienne! C’était vous abaisser tous les deux, le Chevalier
et toi, que nourrir de tels soupçons.
—Vous avez raison, mon bon père;
je n’ai pas réfléchi à tout cela.
—L’amour ne réfléchit
guère, ma fille, reprit le vieillard.
Angéla baissa la tête en
rougissant:
—C’est vrai, répondit-elle
doucement…mais tenez, mon père, voyez ce qu’il m’a
écrit.
Don Pedro prit le papier que lui tendait
sa fille et lut en souriant l’épître courte et franche
où le caractère de St-Denis se peignait si bien.
—Eh bien, dit-il en rendant la lettre
à Angéla, que te disais-je? Il y a des hommes dont la
loyauté doit être à l’abri de tout soupçon….
Que cette lettre soit pour toi un avertissement pour l’avenir…c’est
un noble cœur que celui à qui tu as donné le tien!
Ces paroles de sagesse et d’espoir
répandirent comme une douce rosée dans tout l’être
de la jeune fille. Elle était heureuse de se sentir entourée
d’un amour si grand, malgré la petite honte de sa coupable
erreur et de ses soupçons injustes. La lettre du Chevalier était
la preuve du degré de son amour.
Elle mit le billet chéri dans
un petit sachet de soie et le suspendit à son cou pour ne s’en
séparer jamais.
……………………………………………………………………………………….
Pendant les derniers événements
de notre récit, St-Denis et ses compagnons avaient fait du chemin.
Notre héros avait perdu de sa mélancolie en se mêlant
aux auditeurs du troupier. Et puis, la cause principale du changement
de ses pensées est le retour; car en ce moment, nos voyageurs
ont rebroussé chemin et notre chevalier ressent déjà,
par anticipation, la douce influence de celle qu’il aime. Il sait—le
cœur est si clairvoyant parfois—que sa belle fiancée doit
avoir depuis longtems reconnu son erreur et qu’elle attend, avec
l’impatience du bonheur, le moment de réparer ses injustes
soupçons, par une noble franchise.
Le père la Langue a redoublé
de verve en voyant le chef écouter ses récits. Il dépasse
alors les bornes du possible pour faire plus d’effet. Ce ne sont
qu’exclamations, qu’éclats de rire…et lui, toujours
impassible, va son train.
—Pour lors, dit-il chaque fois que l’incrédulité
éclate autour de lui, ce que je vous ai raconté est l’exacte
vérité: je ne suis pas gascon, quoique mon estimable père
soit né près des bords de la Garonne!
St-Denis a terminé heureusement
les affaires qui étaient le prétexte de son voyage. Sauf
la rencontre que nous avons vue précédemment, le voyage
n’a été marqué par aucune contrariété
majeure.
On est arrivé à quelques
milles du Presidio.
Le jour vient de paraître.
St-Denis confie alors la conduite de
la colonne à Deléry et prend les devants.
Le soleil s’est levé radieux.
Les larmes de la rosée répandent une douce fraîcheur
dans l’atmosphère. Les oiseaux s’éveillent
en chantant. Tout semble verser à flots l’espoir et l’amour.
Depuis une heure à peu près,
le cheval de St-Denis a tenu le galop sur la route qui se déroule
entre un double bois au vert feuillage. Il aperçoit la maison
où gît l’aimant de son cœur. Il poussa l’ardent
coursier qui ne demande qu’à dévorer l’espace.
Il arrive, il descend. Son cœur bat à rompre sa poitrine.
La porte du salon est ouverte. St-Denis s’y est précipité;
mais soudain il s’arrête…. La pâleur est sur tous
les visages. Don Pedro tient sa fille tremblante entre ses bras. Que
s’est-il passé?…
A l’aspect du Chevalier, Angéla
a quitté les bras de son père.
—C’est vous! s’écrie-t-elle,
et St-Denis la reçoit dans ses bras.
—Qu’y a-t-il? demande-t-il avec
angoisse? Angéla, vous me faites mourir!
—Il y a un cadavre dans ma chambre!…
—Un cadavre?
—Oui, répond don Pedro, l’Indienne
Fata s’est empoisonnée, et votre lettre était ouverte
à ses côtés!
Si le premier élan de la joie
était brisé, la nature même de la cause qui y mettait
obstacle entraînait avec elle un bien pour l’avenir. Le
bonheur du retour effaça vite la douloureuse impression du drame
récent dont la jeune Indienne s’était faite la victime...
A quelques jours de là, un autel
était dressé dans la salle de réception du gouverneur
du Presidio del Norte. Les officiers de la garnison avaient revêtu
le grand uniforme des jours solennels. Les chefs indiens de la tribu
étaient réunis autour de la demeure de celui à
qui ils devaient leur tranquillité.
Tout à coup des cris de joie partis
de toutes les bouches couvrirent quelques paroles d’amour qui
s’échangeaient entre les nouveaux époux:
Le Chevalier Juchereau de St-Denis et
Maria Angéla de Villescas venaient d’être solennellement
unis, à la face de Dieu et des hommes.
FIN.
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