L’Idiote

Armand Garreau

La Renaissance Louisianaise,  le 15 mai 1864


I

     En suivant la route de Barbezieux à Bordeaux, on traverse, à quelques lieues avant d’arriver à cette dernière ville, un pays stérile, presqu’entièrement couvert de bruyères et d’ajoncs. De distance en distance, des forêts de pins viennent donner une couleur plus sombre à cette pauvre contrée qu’on appelle la Lande. Lorsque le vent souffle dans les hautes branches de ces pins, on croirait entendre le vague mugissement des flots après la tempête. Dans ce lieu, où la vue ne peut se reposer que sur des objets d’une majesté sauvage et triste, où l’oreille ne peut saisir d’autre bruit que le cri des oiseaux de proie et le gémissement de la brise, on a, malgré soi, l’âme lugubrement impressionnée.
      Aujourd’hui, on trouve quelques pauvre villages parsemés sur ce sol ingrat. À force de soins, de travaux et de sueurs, de malheureuses familles essaient d’arracher leur nourriture aux coins de cette terre les moins rebelles à la cultivation ; de rares épis viennent, chaque année, montrer à regret leur tête rabougrie, à la place qu’une main laborieuse et opiniâtre a disputée à la maigre bruyère. Peut-être, avec le temps, la volonté persévérante d’homme parviendra-t-elle à faire de ce sol nu et solitaire une terre féconde et peuplée ; mais, il y a plusieurs années, il fallait à celui qui s’aventurait dans cette lande, marcher pendant bien des heures avant d’y rencontrer le moindre champ cultivé, la plus misérable chaumière.
      Cependant, à cette époque, une charmante habitation, entourée d’une verdoyante prairie où le Lary promenait ses eaux limpides, et que bordaient, à une assez grande distance, des champs bien cultivés, se cachait au milieu de ces sombres forêts de pins.
      C’était comme une brillante oasis au milieu des sables du désert.
      Une longue avenue de pommiers conduisit de la porte du jardin à la route qui traversait la pinière.
      C’était au mois de mai. La nature commençait à déployer toute sa luxuriante richesse sur cette petite campagne enfouie dans la lande. Là, mieux qu’ailleurs, on aimait à savourer les suaves émanations des arbres, à admirer tous les détails d’une végétation puissante, parce que de tous côtés, à quelques pas plus loin, les âpres senteurs des bruyères et le sombre aspect des forêts de pins offraient un contraste saisissant.
      Le soir était venu ; le soleil allait disparaître à l’horizon.
      À cette heure, deux hommes sortirent par la porte du jardin et suivirent l’avenue. L’un d’eux, le plus jeune, était à cheval. L’autre, qui paraissait être un des domestiques de l’habitation, l’accompagnait à pied.
      Un air de bonheur et de joie rayonnait sur le visage du jeune homme. Il laissa son cheval régler son pas sur celui du paysan, et il s’abandonna tout entier aux douces pensées qui occupaient alors son esprit.
      Ils avaient ainsi parcouru silencieusement la longueur de l’avenue et ils allaient pénétrer dans la pinière, quand une voix aigre comme le cri de la corneille vint tirer le jeune homme de sa rêverie.
      — Insensé ! disait la voix, insensé ! qui pense à l’amour et au bonheur, comme si l’amour et le bonheur étaient possibles dans la maison de mon père !
      Le jeune homme tressaillit. Il s’arrêta et chercha des yeux la personne qui semblait lui adresser de si funestes paroles.
      À quelques pas de lui, une douzaine de brebis et une vache paissaient les rares brins d’herbe qui croissaient sur le bord de la lande. Au milieu d’elles une femme se tenait debout et immobile.
      Il est impossible de se figurer rien de plus hideux, de plus repoussant que l’était cette femme. Son dos arrondi et son cou qui semblait brisé ramenaient sa tête sur sa poitrine. Des cheveux roux et sales s’échappaient en désordre de sa coiffe noirci et chiffonnée.
      Un grossier jupon de droguet lui descendait à peine aux genoux, et laissait voir des jambes jaunes et maigres qui paraissaient vouloir s’engloutir dans de larges sabots de bois.
      — Quelle est cette créature ? demanda le jeune homme avec dégoût à son conducteur.
      — Ça ? c’est Françoise l’idiote ! répondit le paysan.
      La femme fit entendre un ricanement sinistre, et son œil gris, à travers les sales mèches de cheveux qui lui couvraient le visage, brilla comme celui de l’orfraie dans la nuit.
      — L’idiote ! l’idiote ! répéta la voix glapissante de l’affreuse créature, l’idiote, allez, a conservé encore assez d’intelligence pour savoir comment il faut punir !... Ha ! ha ! ha ! Ils se réjouissent sous le toit de mon père !... Ils recueillent mes mousses !… Ils foulent aux pieds mes belles prairies vertes et ils m’appellent l’idiote !... ha ! ha ! ha !
      — Le jeune homme ne put d’abord se défendre d’une sorte d’épouvante en entendant cette voix stridente et métallique. Mais, réfléchissant aussitôt que les paroles de cette femme ne devaient avoir aucun sens, aucune signification, son état d’idiotisme la rendant incapable de penser, il se sentit ému de pitié pour elle.
      — La malheureuse ! s’écria-t-il en se rapprochant du paysan.
      — Oui, malheureuse ! continua l’idiote. Plus malheureuse qu’elle ne le croit... Elle prépare sa couronne de fiancée, et elle ne se doute pas que les fleurs de cette couronne viendront pâlir sur son cercueil !... Elle rêve fête et amour ; elle prend le glas funèbre pour une musique joyeuse ! elle se propose de danser dans la maison de l’idiote, et c’est l’idiote qui dansera autour d’une tombe qu’elle va creuser !... ha ! ha ! ha !
      — Te tairas-tu, vieille sorcière ! cria le paysan d’un ton de menace.
      — De qui parle-t-elle ? demanda le jeune homme frappé, malgré lui, des paroles qu’il venait d’entendre.
      — Bah ! Elle ne le sait pas elle-même. depuis qu’elle a perdu l’esprit, elle fait ainsi de fâcheux pronostics à tout le monde.
      Le paysan, visiblement contrarié, prit la bride du cheval et l’entraîna sur la route de la pinière.
      — Va ! bel étranger, s’écria l’idiote pendant que le voyageur s’éloignait, va ! ce n’est pas pour toi que les prairies du Lary sont si vertes ! Ce n’est pour toi que ces champs mûriront leurs épis !... Ce n’est point pour toi que la maison de mon père a été recouverte de belles ardoises grises !... va !... il y aura grande fête pour moi le jour de son mariage !... Le pompeux éclat des lumières ira rougir tous les bois d’alentour !... va !... il y aura des cris de bonheur si joyeux, des éclats de rire si perçants qu’ils couvriront les plaintes et le râle des mourants !... va !... Paul qui me regarde avec ses grands yeux noirs, me dira comme autrefois : Bien ! c’est bien ! ma petite Françoise !
      Le reste de sa phrase se perdit dans l’éloignement.
      La nuit, pendant ce temps, était arrivée, et l’obscurité était de plus en plus épaisse dans la pinière.
      Les deux hommes continuèrent longtemps leur route sans rompre le silence.
      Enfin le jeune homme, qui était encore sous l’impression des sinistres paroles qu’il avait entendues, demanda à son guide :
      — Cette femme est-elle au service de M. Laurent, Jacques ?
      — Quelle femme ? répondit Jacques, feignant d’avoir oublié.
      — Françoise l’idiote.
      — Tiens, monsieur Jules, vous pensez encore à ce que vous a dit cette malheureuse créature ?
      — Vous le voyez bien, puisque je vous adresse cette question.
      — Mon maître ne vous en a donc jamais parlé ? dit Jacques avec embarras et évitant de répondre.
      — Si M. Laurent m’en eût parlé, il est probable que je ne m’adresserais pas à vous pour savoir ce qu’est cette femme.
      Jacques se gratta l’oreille sans répondre.
      — Ma question paraît vous embarrasser. Y a-t-il, à propos de l’idiote , un mystère qu’il soit défendu de pénétrer ?
      — Mon Dieu non ! fit jacques. Françoise est tout simplement une pauvre femme... Née dans une condition... riche... des malheurs... l’ont frappée... Ce Paul, dont elle a prononcé le nom, devait l’épouser... Il a été se faire tuer à l’armée de chagrin parce que des obstacles imprévus sont venus empêcher ce mariage... Enfin, elle est devenue folle... Elle garde les troupeaux de M. Laurent, et elle croit toujours que son fiancé reviendra.
      Il fut facile à Jules de comprendre que Jacques ne lui disait pas tout, retenu sans doute par la défense de M. Laurent, son maître. Il n’en fut que plus curieux de connaître une histoire qu’on semblait vouloir lui cacher ; mais il n’en fit rien connaître.
      — Pauvre femme ! se contenta-t-il de dire après le récit du paysan, et il garda le silence.
      Jules Morillon était un jeune homme de vingt-cinq ans ; beau, riche et amoureux, il était sur le point d’épouser Blanche Laurent, non moins belle, riche et amoureuse.
      Jules et Blanche s’étaient connus à Bordeaux, où ils demeuraient. Ils n’avaient pas tarder à éprouver l’un pour l’autre une affection que M. Laurent avait encouragée parce que Jules Morillon, orphelin et maître d’une grande fortune était, sur tous les points, un excellent parti. Deux jours avant celui où nous le rencontrons dans la pinière, il avait accompagné la famille Laurent à la campagne, où il avait été convenu que les deux jeunes gens se marieraient huit jours plus tard, et il allait, à cette heure, prendre la diligence qui devait le conduire à Bordeaux.
      Ce voyage était nécessité par l’oubli de quelques papiers et l’exécution de formalités indispensables ; il devait revenir deux ou trois jours plus tard.
      Il était dix heures quand Jules Morillon et Jacques arrivèrent à Monlieu. La voiture publique n’y devait passer qu’à minuit. Le jeune homme avait donc deux heures à attendre dans l’auberge de la petite ville. Quant à Jacques, montant sur le cheval qui avait amené le futur époux de Blanche, il était reparti au grand trot pour l’habitation.
      Quand Jules fut seul, les paroles de l’idiote lui revinrent à l’esprit. Étonné lui-même de l’intérêt involontaire qu’il prenait à cette femme, il chercha à satisfaire sa curiosité.
      La salle dans laquelle il se trouvait était vide de voyageurs. Le maître de l’auberge, bonhomme rouge et ventru, assis dans son fauteuil, paraissait sur le point de céder au sommeil. Jules l’interpella :
      — Dites-moi donc, monsieur l’aubergiste, connaissez-vous l’Aubière ?
      — L’Aubière, sur les bords du Lary ?... La campagne de M. Laurent, enfin ?
      — C’est cela.
      — Je crois donc bien, que je la connais ! j’y ai servi... du temps du vieux... Et je connais bien Jacques aussi, le valet qui vous a amené ici.
      — Ah ! alors vous devez savoir l’histoire de toutes les personnes qui demeurent à l’Aubière ou dans les environs.
      — Comme mon Pater. Pourquoi me demandez-vous cela ?
      — C’est que j’ai vu là-bas un singulier personnage... une pauvre femme difforme et misérable qui garde les troupeaux et qu’on appelle...
      — Françoise l’idiote, acheva l’aubergiste. Tout le monde dans le pays connaît Françoise ; et pas une personne n’a eu le courage de lui rendre justice !
      — Comment justice ? fit Jules dont la curiosité était de plus en plus excitée.
      — Oui ! on craint M. Laurent parce qu’il est riche et méchant. Mais moi, ça ne m’empêche pas de parler tout haut.
      — Qu’y a-t-il de commun entre M. Laurent et cette femme ?
      — Quoi ! vous venez de chez lui et vous me demandez cela ? Vous ne connaissez donc pas M. Laurent ?
      — Je connais, au contraire, M. Laurent depuis longtemps ; je suis son voisin à Bordeaux ; mais je ne connais cette femme que pour l’avoir rencontrée, il y a deux heures, sur le bord de la pinière.
      — Ah ! je conçois vos questions alors. Eh bien ! mon cher monsieur, Françoise l’idiote, cette femme qui vous paraît si vieille, et qui n’a pas beaucoup plus de quarante ans, cette créature si laide, si repoussante, qui est pour tous un objet de dégoût et de pitié, c’est la vraie propriétaire de l’Aubière, c’est la sœur, la propre sœur de M. Laurent !
      — Hein ? fit Jules en bondissant sur sa chaise.
      — Ni plus ni moins, monsieur.
      — La tante de Mlle Blanche ?
      — Sa tante, comme vous le dites.
      — C’est une plaisanterie.
      — Rien n’est plus sérieux.
      — Ah ! dit Jules en lui-même, aurait-on voulu me tromper ?
      — Je devine, continua l’aubergiste, que vous êtes le monsieur de Bordeaux qui doit devenir le gendre de M. Laurent, et que je comprends alors pourquoi il vous a caché sa parenté ; il aurait fallu vous raconter ses cruautés... et, après tout, il a mieux fait... Mais, il ne faut pas que cela vous donne une mauvaise opinion du cœur de votre fiancée... Oh ! Mlle Blanche, que j’ai connue tout enfant, n’en est pas moins la plus charmante, la plus douce créature qu’il y ait au monde, et…son père n’en est pas moins un homme fort riche.
      — Mais comment Mlle Blanche peut-elle souffrir qu’on laisse sa tante dans ce misérable état ?
      — D’abord, mademoiselle n’est pas maîtresse ; ensuite, elle a été élevée ainsi ; depuis qu’elle existe, elle a toujours vu Françoise mise au-dessous du dernier valet de la ferme, et elle s’est accoutumée à cela sans s’apercevoir que c’était... peut-être une injustice, peut-être une cruauté... peut-être aussi un calcul...
      — Je ne comprends pas.
      — Tenez, vous avez l’air d’un excellent jeune homme ; vous pourrez bientôt, si, comme je le crois, vous avez le cœur bien placé, réparer ces torts... qui durent, hélas ! depuis bien des années... Il faut donc que je vous raconte toute l’histoire de Françoise. Nous avons le temps. La voiture ne passera pas encore d’une heure.
      Jules fit un signe d’assentiment, et l’aubergiste commença aussitôt le récit suivant.


II

     Il y a une trentaine d’années, M. Jérôme Laurent, le grand-père de Mlle Blanche, et le fondateur de la riche habitation que vous avez vue, vivait encore. C’était un digne homme, plein d’une douce bienveillance pour ceux qui l’entouraient, et préférant à tout la douce tranquillité dont il jouissait dans cette campagne, où il s’était retiré après la mort de sa première femme. Il était jeune encore quand il devint veuf, et n’avait qu’un fils.
      Il avait épousé en seconde noces une jeune fille pauvre des environs de l’Aubière. Cette seconde femme mourut en donnant le jour à une fille. Cette fille est Françoise, qui avait dix ans quand j’entrai au service de son père, et il y a de cela une trentaine d’années, comme je vous le disais en commençant.
      M. Jérôme Laurent avait pour ses deux enfants une égale tendresse. Entre le frère et la sœur, il y avait une ressemblance physique frappante, quoi qu’ils n’eussent pas la même mère. Cette ressemblance avait lieu d’étonner ceux qui connaissent les contrastes de leurs caractères. Le jeune homme était rude, méchant même. Il portait envie à tout ce qui lui était supérieur ; son désir de posséder était insatiable. La part que sa sœur devait avoir dans la fortune paternelle lui semblait un vol, une spoliation dont il était victime. Aussi, ce n’était pas seulement un sentiment de jalousie qu’il nourrissait contre elle, c’était de la haine, de la fureur... c’était plus encore...
      — Plus ? ce n’est pas possible, dit Jules.
      — Ma foi, monsieur, je crois que si... Je ne puis vous expliquer cela ; mais j’ai souvent cherché à me rendre compte de la conduite de M. Laurent envers sa sœur, et son amour pour la fortune ne m’a pas paru un motif assez puissant. Il me semblait qu’il y avait autre chose... Peut-être aussi est-ce dans sa nature... J’ai bien entendu dire qu’il n’a pas une grande intelligence ; quelques-uns même ajoutent qu’il en a moins que la pauvre Françoise ; mais enfin, si peu d’esprit qu’il ait, un homme doit comprendre qu’il est l’ami, le protecteur de sa sœur, et il ne consent jamais à se faire son tyran, son persécuteur, son bourreau !
      — Bien ! continuez, je vous prie. J’ai hâte de connaître l’histoire de Françoise.
      — Mon Dieu ! monsieur, figurez-vous la patience poussée jusqu’à ses dernières limites, la résignation arrivée presque à l’état d’insensibilité, la soumission d’un chien pour un maître exigent et brutal, et, de temps à autre, un cri de menace impuissante arraché à une âme qu’une torture nouvelle réveille de son sommeil pénible, de son engourdissement funeste.
      — Mais elle n’a pas toujours été dans cet état. Du temps de son père, par exemple ?
      — Non certainement, monsieur. Quand je l’ai connue, c’était une délicate enfant d’une dizaine d’années, douce et bonne. Elle n’était point belle, et pourtant ses longs cheveux blonds encadraient si délicieusement son pâle visage, on lisait si bien dans ses grands yeux bleus la sérénité de son âme qu’on se sentait pénétré d’un tendre intérêt en la voyant. Sa grande timidité, l’espèce de crainte qu’elle manifestait à l’aspect de son frère, ont fait croire à quelques-uns que les facultés de son intelligence étaient, dès lors, tout à fait anéanties. M. Laurent, son frère, se plaisait d’ailleurs à propager ce bruit. Cependant, je puis vous l’assurez, quand la pauvre enfant se trouvait seule avec son père, qui l’aimait tendrement, sa physionomie prenait une expression d’heureuse confiance, et elle avait au moins autant de raisonnement et de bon sens que son frère. C’était, comme son père, du reste, une nature faible, excessivement impressionnable, qui eût demandé des soins, des égards, et surtout une affection constante. Si son père eût vécu quelques années de plus, s’il l’eût confiée à un honnête jeune homme, il est probable que Françoise eût été une épouse dévouée, une excellente mère de famille... Mais le ciel en avait décidé autrement.
      Elle avait sans doute une espèce de pressentiment du triste avenir qui l’attendait, car jamais je ne l’ai vue sourire.
      Dans les instants les plus heureux de sa vie, quand son père était encore là pour veiller sur elle, elle accablait le vieillard de touchantes caresses, et lui prodiguait toutes les marques d’une sainte adoration ; mais son bonheur était concentré en elle ; aucun signe extérieur ne le faisait connaître. Elle semblait craindre que son frère, en lui voyant un bien, une jouissance dont il ne soupçonnait pas, dont il ne sentait pas l’importance et le prix, ne parvint à lui dérober l’unique trésor qu’elle dût jamais posséder : la tendresse de son père.
      Elle comprenait instinctivement qu’elle ne pouvait attendre d’aucune autre personne que ce dernier le moindre intérêt ni la moindre pitié, et elle se cramponnait, pour ainsi dire, au vieillard, de toute la force de son amour pour lui.
      Aussi, quand je me rappelle cette époque de la vie de Françoise, quand je songe au morne désespoir qui s’empara d’elle le jour où son père, étendu sur son lit de mort, déposa pour dernier adieu un dernier baiser sur son front pâle ; quand j’entends surtout le cri suprême qu’elle lui jeta au moment où l’âme du mourant quittait la terre : “Ô mon père, n’abandonnez pas votre pauvre petite Françoise !” Quand je reviens sur tous ces détails du passé et que je revois l’état actuel de cette infortunée, je ne puis m’empêcher de penser que la justice de Dieu se fait attendre quelquefois bien longtemps.
      — Ce monsieur Laurent est donc un profond hypocrite et un monstre infâme ?
      — Écoutez-moi, monsieur, et vous le jugerez. Ne croyez pas que j’invente ou que j’ajoute rien ; tout ce que je raconte est parfaitement connu dans la contrée, et la première personne venue pourra vous le dire comme moi.
      — Continuez.
      — Aussitôt après la mort de M. Jérôme Laurent, chaque jour fut un nouveau supplice pour la malheureuse Françoise. M. Jérôme, cependant, prévoyant ce que sa fille aurait à souffrir si elle était obligée de vivre avec son frère, dont il avait jugé les mauvais penchants, avait abandonné à ce dernier la plus grande partie de sa fortune, et l’avait engagé à aller habiter Bordeaux pour y continuer le commerce, source première de ses richesses. Il avait donné à Françoise sa propriété de l’Aubière, espérant qu’elle y vivrait seule, heureuse, tranquille et à l’abri de l’influence tyrannique de son frère. Mais ses désirs ne furent point exaucés.
      M. Laurent, de dix ou douze ans plus âgé que sa sœur, se regarda comme l’unique héritier de son père. Françoise, alors âgée de dix-sept ans, et jusque là dispensée de toute occupation, de toute fatigue, fut forcée par lui de se charger des soins les plus pénibles du ménage, et il en fit bientôt la servante de la maison.
      La résignation de la jeune fille, sa patience à tout souffrir sans se plaindre, son obéissance passive aux ordres les plus injustes, auraient dû lui mériter au moins quelques égards. Au contraire, plus elle se montrait douce et patiente, plus les exigences de M. laurent étaient grandes. Il était furieux de rencontrer tante de soumission à son despotisme cruel. J’ai souvent été témoin de ses actes de brutalité envers la pauvre enfant. les injures les plus grossières ne suffisaient pas à sa rage incompréhensible ; je l’ai vu frapper impitoyablement la pauvre créature.
      Mais, dans aucune circonstance, son mauvais cœur ne s’est, selon moi, montré aussi clairement que dans le fait suivant.
      J’avais oublié de vous dire qu’outre la tendresse si touchante de Françoise pour son père, un autre sentiment était venu jeter un peu de joie dans sa vie. M. Jérôme avait non seulement toléré, mais encouragé l’attachement de sa fille pour un jeune homme, son voisin de campagne. Ce jeune homme, Paul Beaudouin, n’était pas riche, mais c’était un excellent garçon. Presqu’aussi timide que Françoise, doux comme elle, ils devaient, je crois, leur affection mutuelle à la ressemblance de leurs caractères, de leurs goûts.
      Aussitôt après la mort de son père, M. Laurent ne permit plus à Paul Beaudouin de revenir à l’Aubière. Il lui rapprocha même très durement de feindre pour Françoise une affection qu’il avait pour sa fortune seule, car il était impossible, disait-il, d’aimer une créature si niaise et si laide.
      Paul, désespéré, et trop délicat pour supporter le reproche d’avidité qu’on lui adressait, quitta le pays, jurant à Françoise qu’il reviendrait riche ou qu’il mourrait à la peine. Hélas ! le pauvre garçon a tenu parole, il est mort !
      Le départ de Paul causa un bien violent chagrin à la triste Françoise. Elle passait ses jours et ses nuits à pleurer. Encore fallait-il qu’elle cachât ses larmes à son frère, car celui-ci l’accablait de mauvais traitements dès qu’il apercevait qu’elle avait pleuré.
      Dès ce moment, sa vie ne fut plus qu’une torture de tous les instants, et si aujourd’hui vous lui voyez ce regard fauve et sinistre, elle le doit à la terreur continuelle dans laquelle elle a vécu depuis trente ans. Si sa taille est brisée, si sa tête paraît vouloir se cacher dans sa poitrine, il faut l’attribuer aux violences, aux coups, aux tourments qui ont marqué chaque heure de sa vie.
      Maintenant, il est vrai, sa raison est absente ; ses actes, ses discours, tout, jusqu’à son aspect horrible, semble autoriser le nom d’idiote qu’on lui a donné, et c’est là, sans doute, que voulait en venir son frère ; le motif est bien facile à comprendre.
      — Tout ce que vous me dites là me paraît un songe, interrompit Jules, et je ne devine pas quel avantage M. Laurent peut retirer de la misérable position de sa sœur.
      — Oh ! vous ne comprenez pas ? fit l’aubergiste avec un son de voix étrange, eh bien !... je vais vous mettre sur la voie... Croyez-vous qu’il eût été possible à une idiote de se marier, par exemple ? Croyez-vous qu’on lui eût laissé le droit de disposer de ses biens ?... Non ! car dès le jour, sachez-le bien, où on l’eût crue seulement capable d’avoir un désir, de former une pensée à ce sujet, on l’eût fait interdire ! On ne la tue pas, parce que la loi punit les meurtriers... mais on l’a faite idiote !... Puis il faut si peu à la pauvre femme !… Vous avez vu son costume ; le reste est de même. Elle couche sur la paille, à côté de ses brebis ; et si, parfois, elle mange autre chose que du pain noir, c’est que Mlle Blanche est à l’Aubière, ou bien qu’un domestique de la maison a eu pitié d’elle.
      — Quelle horreur ! fit Jules avec indignation. Oh ! il faut que la position de cette malheureuse femme change !... Dans huit jours, j’aurai quelques droits dans la maison, et je veux que ce soit sa nièce elle-même qui fasse oublier, par ses soins, ses prévenances, à la pauvre Françoise toutes ses souffrances passées !... Je veux enfin que la tante de ma femme retrouve, sinon son bonheur, au moins sa tranquillité d’autrefois.
      — Bien ! monsieur, bien ! fit l’aubergiste en se levant et ôtant respectueusement son bonnet de coton. Ce que vous dites là est d’un honnête homme ! Si vous eussiez ressemblé à M. Laurent, tout le monde là-bas, eût fini par devenir cruel et méchant ; car les valets prennent aisément les défauts de leurs maîtres. Il était temps qu’ils eussent sous les yeux quelques exemples d’humanité. Votre présence à l’Aubière sera pour tous une véritable bénédiction.
      — Je l’espère.
      — Tenez !... monsieur... j’entends la voiture qui entre dans le bourg. Eh bien ! elle m’amènerait dix voyageurs que je serais moins content que je ne le suis. Je suis aussi heureux de vous avoir conté l’histoire de Françoise que si j’avais fait une bonne action.
      — C’est moi qui suis heureux de votre récit, mon brave ; car je vais rêver dès cette nuit aux moyens de réparer tant d’injustices.
      — Adieu, monsieur, Dieu vous protège !
      Jules serra cordialement la main de l’aubergiste, et dix minutes après la diligence l’emportait vers Bordeaux.

III

     C’était huit jours plus tard. Depuis longtemps la nuit était venue.
     Un mouvement inaccoutumé se faisait remarquer dans la maison de M. Laurent. Toutes les fenêtres du premier étage étaient éclairées, et la lumière qui s’échappait au dehors à grands flots allait se refléter dans les eaux du Lary qui coulait tranquillement au milieu du jardin.
      À cette heure, une ombre sortit par une des portes du rez-de-chaussée et se glissa silencieusement jusqu’aux premiers arbres du jardin. Arrivée là, elle se retourna et promena son regard sur les fenêtres étincelantes du premier étage. C’était Françoise.
      Sa face terreuse était contractée par une émotion indéfinissable, et ses yeux, à travers les mèches de cheveux sales qui sortaient en désordre de sa coiffe déchirée, brillaient d’un éclat sinistre. Ses longs bras jaunes et décharnés pendaient immobiles à ses côtés ; sa respiration, rauque et précipitée, sortait avec effort de sa poitrine caverneuse et enfoncée.
      Son regard s’arrêta sur la dernière fenêtre, à droite du bâtiment, et elle s’appuya sur l’arbre qui était derrière elle.
      À quelle pensée, à quel souvenir du passé s’abandonna la pauvre idiote pendant sa contemplation muette ?... Le temps si heureux de ses jeunes années lui revint sans doute à l’esprit ; une larme se fit jour à travers les cheveux qui voilaient son visage et vint tomber sur son pied nu.
      — C’est là, murmura-t-elle, là que doit se trouver encore la petite couchette si douce qui fut la mienne pendant quinze ans !... Et en voici bientôt trente qu’on m’en a chassée !... car on m’a tout pris, à moi, tout... jusqu’à la petite chambre si blanche où j’étais heureuse autrefois ! Oh ! j’eusse tout pardonné, mon Dieu ! si l’on m’eût laissé cela... rien que cela au monde !... Pauvre chambre, où mon père venait chaque matin m’embrasser au front !... Eh ! que leur importait à eux de me voir là ? C’était si peu pour eux, et c’eût été tout pour moi !... Ha ! reprit-elle avec un rire forcené, pauvre idiote ! tu voudrais une chambre, un lit !... Et pourquoi faire ?... Va donc, horreur ! monstre ! quelques brins de paille au fond le plus obscur de l’étable, n’est-ce pas trop bon pour toi !... Est-ce que tu fais partie de l’humanité, toi ?... Est-ce que tu es digne de vivre ?... Est-ce que ton corps hideux est seulement sensible aux coups dont on l’accable ?... Est-ce que cette horrible enveloppe a une âme pour comprendre et un cœur pour sentir les injures, la haine ?... Va donc, idiote ! idiote ! idiote ! Ha ! ha ! ha !
      Un ricanement d’une expression affreuse acheva la pensée de la malheureuse créature, et ses longs bras se tordirent dans un élan de fureur désespérée.
      Un moment après, elle reprit avec un peu plus de calme :
      — Et pourtant, mon Dieu !... je les eusse bien aimés !... S’ils avaient seulement été pour moi ce qu’ils sont pour tout le monde, je ne demandais pas mieux que de reporter sur eux la tendresse dont mon âme était pleine... Elle, surtout, cette jeune créature si belle que le ciel semble avoir épuisé pour elle tous les trésors dont il peut parer une créature humaine. Oh ! elle !... j’aurais voulu baiser ses beaux cheveux blonds, ses joues si roses et si fraîches !... j’aurais eu pour elle toute l’affection d’une mère dévouée... Mais c’est à peine si elle daigne jeter un regard de pitié à l’idiote !... On lui a appris, dès ses plus jeunes années, à me regarder comme un être abject et immonde... Oh ! mon Dieu ! ai-je assez longtemps souffert !...
      Sa tête retomba sur sa poitrine, et elle eut peine à retenir ses sanglots.
      — C’est égal ! reprit-elle avec fermeté et en relevant vivement la tête, je reverrais ce soir ma petite chambre d’autrefois et ma blanche couchette de jeune fille... Oh ! ce sera au tour de l’idiote de faire frémir et trembler !... Allons ! il en est temps !
      Françoise abandonna alors l’arbre sur lequel elle était appuyée et rêvait vers la maison. Bientôt après elle disparut par une porte qui se trouvait au-dessous de la chambre qu’elle considérait avec une si grande attention un instant auparavant.
      Tout le rez-de-chaussée de l’Aubière était occupé par des servitudes. C’étaient de vastes granges, un cellier et un hangar rempli de paille et de bruyères sèches. La porte du centre seule faisait exception ; elle ouvrait sur un carré, où se tordait l’immense escalier en bois qui conduisait au premier étage.
      Dans la chambre qui avait attiré les regards de Françoise, deux personnes venaient de s’asseoir autour d’une petite table ronde.
      — Maintenant tout est prêt, dit M. Laurent à sa fille en la regardant avec amour. M. le curé sera enchanté du charmant petit autel que nous avons installé dans la grande salle. Il ne regrettera pas son église de village.
      — A-t-on pensé aux fleurs ? demanda Blanche.
      — J’ai fait dépouiller tout le jardin ! La salle est resplendissante de bougies !... Enfin, tout est prêt !... Tu devrais commencer à faire ta toilette. Il est dix heures ; la diligence a dû arriver à Monlieu vers neuf heures. Ton fiancé est presqu’à moitié chemin. Il sera ici avant que tu aies fini de t’habiller. J’ai envoyé Jacques avec la voiture au-devant de M. le curé. En passant devant le village, il prendra l’adjoint. Ils seront tous ici dans un instant, et je suis sûr qu’on sera obligé de t’attendre. Allons ! dépêche-toi.
      Blanche baissa la tête sans répondre et ne fit pas un mouvement pour obéir à son père.
      — Qu’as-tu donc ? demanda M. Laurent avec inquiétude ; tu parais triste ? Quelque chose manque-t-il à ton bonheur ? Voyons, tu sais bien que je céderai à ton moindre désir. Dis-moi ce qui a amené ce vilain nuage sur ton front ?
      — Je n’ai rien, je t’assure ; je cherche moi-même à me rendre compte de ce qui se passe en moi, et je ne puis y parvenir. Toute la nuit dernière, j’ai fait des songes affreux, et ce soir mon cœur se serre ; des larmes viennent à mes yeux quand je veux sourire, et pourtant je ne me sais aucun sujet de chagrin. Est-ce un pressentiment ? Est-il arrivé quelque malheur à Jules ? Tout cela est incompréhensible, mais je ne puis vaincre ce…je ne sais quoi de pénible qui m’oppresse.
      — Allons ! allons ! tu es folle. Dans une heure il n’y paraîtra plus. Va t’habiller ! Le plaisir de la toilette suffira pour te rendre à toi-même.
      Blanche se leva et se dirigea vers la porte, qui s’ouvrit subitement au moment où la jeune fille posait la main sur la poignée de la serrure.
      Elle recula avec effroi en jetant un cri.
      Debout, devant elle, se tenait Françoise, l’œil hagard, la bouche écumante, le corps de l’idiote était agité d’un tremblement convulsif, jamais, peut-être, elle n’avait paru plus hideuse, plus repoussante.
      Un ce moment, un grand cri retentit dans toute la maison. mais M. Laurent ne l’entendit point, tant était violente la fureur qu’avait fait naître en lui l’audacieuse action de Françoise.
      D’un bond il quitta sa chaise et s’avança vers sa sœur en lui criant :
      — Malheureuse !... qui t’a permis de venir ici ?
      Et il tendit vers elle son poing menaçant. Blanche se jeta entre eux deux.
      — Ô mon père ! dit-elle avec un accent de prière, ne lui fais pas de mal.
      Cependant Françoise avait rapidement retiré la porte, fermé la serrure à double tour et pris la clef qu’elle tenait à la main.
      — Je suis chez moi ! dit-elle avec une fermeté qui frappa de stupeur M. Laurent, accoutumé à la voir trembler sous son regard.
      — Affreuse idiote !... Tu veux donc !...
      Plusieurs coups violents frappés à la porte d’en bas, qui donnait accès sur l’unique escalier de la maison, interrompirent M. Laurent... Françoise avait également fermé cette porte avec soin, pour empêcher les gens de la maison d’y pénétrer.
      — Le feu ! le feu ! criait-on. Sortez vite ! l’escalier est en flammes !
      À cette voix, M. Laurent répondit par un rugissement de rage, Blanche par un cri de désespoir, et l’idiote par un ricanement sauvage.
      — Infernale créature ! hurla le frère de Françoise. C’est toi qui as commis ce crime !... Malheur à toi !
      Et il se précipita vers elle.
      Celle-ci, avec une vigueur qu’on n’eût pas soupçonné dans un corps si chétif et si frêle, le repoussa si rudement qu’il alla retomber sur la table placée au milieu de la chambre. Puis, s’élançant vers la fenêtre, elle en brisa une vitre et jeta la clef au dehors.
      Soudain un craquement sinistre se fit entendre. L’escalier venait de d’ébranler. Les cris redoublaient au dehors, et, au même instant, la flamme s’échappant avec force de la grange placée au-dessous de la chambre, vint se tordre en sifflant devant la fenêtre qu’elle embrassa. À coups de hache, les valets de la métairie essayaient d’enfoncer la porte donnant accès à l’escalier qui venait de s’abîmer. Partout ailleurs, le rez-de-chaussée n’était qu’une fournaise ardente alimentée par les pailles et les bruyères sèches.
      Le parquet fumait de tous côtés.
      — Au secours ! au secours ! s’écria la pauvre Blanche désespérer.
      Françoise, morne et silencieuse, regarda avec une joie féroce la scène qui se passait sous ses yeux.
      M. Laurent s’était relevé, avait couru à la fenêtre, et s’était reculé épouvanté à la vue des flammes qui s’élevaient de plus en plus menaçantes. Alors, il s’était jeté de toutes ses forces sur la porte fermée qui résonna sourdement, mais ne s’ébranla point. Il redoubla d’efforts ; son pied, avec une fureur croissante, frappa à coups multipliés sur cette porte, dernier espoir de salut. Les planches craquèrent enfin. Un long soupir de soulagement s’échappa de la poitrine de M. Laurent. Il se recula de quelques pas pour donner plus d’énergie à son dernier effort. La sueur ruisselait de son front ; ses dents étaient serrées par une contraction affreuse ; son regard était sanglant. Il brandit les poings et s’élança.
      Deux longs bras hideux l’entourèrent. Entraîné par son élan, il fit quelques pas malgré cet obstacle, puis il tomba sur le plancher avec l’idiote, qui le retenait dans une horrible étreinte. Ses mains, en touchant le parquet,le sentirent brûlant. La chambre se remplissait d’une fumée rougeâtre, et les cris que la fureur arrachait à M. Laurent étaient couverts par le rugissement des flammes, le craquement des poutres embrasées et le sinistre rire de l’idiote.
      Blanche, au milieu de l’appartement, se tordait de désespoir.
      Le frère et la sœur, luttant avec rage, roulaient sur le plancher. M. Laurent labourait de ses ongles crispés la face ensanglantée de Françoise, sans parvenir à se débarrasser des bras et des jambes dont il était entouré comme dans les replis d’un serpent hideux.
      — Il est beau, mon cadeau de noces ! ô Laurent ! disait l’idiote en serrant plus étroitement son frère. Ha ! ha ! ha ! il y a fête aujourd’hui dans la maison de mon père !... et c’est moi qui en fais les frais !
      — Malédiction ! hurlait le frère.
      Et ses bras, se roidissant, cherchaient à éloigner de son visage la tête de l’idiote qui se dressait comme celle d’un reptile.
      Et déjà la flamme se faisait jour dans plusieurs endroits de la chambre, et la fumée était devenue si épaisse et si brûlante qu’on y respirait à peine.

IV

     Pendant ce temps, dans la route qui traverse la pinière, un cavalier s’avançait rapidement. Les pensées qui l’occupaient devaient être agréables, à en juger par l’air de satisfaction répandu sur tous les traits.
      C’était, en effet, Jules qui venait retrouver sa fiancée, et Jules était bien amoureux, car Blanche était bien belle.
      Aussi, les éperons du jeune homme venaient à chaque instant stimuler le courage de son cheval qui, n’ayant pas les mêmes motifs d’empressement, revenait volontiers à une course plus modérée.
      — Le temps sera magnifique demain ! se disait le jeune homme en apercevant la couleur rougeâtre qui menaçait le ciel à l’horizon.
      Cependant, à mesure qu’il avançait, cette teinte pourprée prenait un ton plus foncé et grandissait au point que tout le ciel lui parut embrasé avant qu’il eût atteint la lisière du bois.
      Une crainte secrète, indéfinissable, s’empara de lui, il précipita encore le galop de son coursier.
      Bientôt la vérité lui apparut dans toute son horreur. Au moment où il entrait dans l’avenue, il vit la maison de l’Aubière tout en flammes.
      Le cheval courait, rapide comme la pensée, et cependant le temps qu’il mit à parcourir l’avenue parut durer un siècle au pauvre Jules. Arrivé à la porte du jardin, le jeune homme s’élance du dos de son cheval par dessus la barrière. Il ne prend point la peine de se détourner pour gagner une passerelle jetée sur le Lary. Il se précipite dans la rivière, heureusement peu profonde, et arrive tout ruisselant devant la maison embrasée. Dix personnes sont là, faisant retentir l’air de leurs cris, et n’osant se hasarder dans cette fournaise ardente.
      — M. Laurent ?... Blanche ? demanda Jules avec angoisse.
      Pour toute réponse, on lui montre du doigt la chambre où se trouve sa fiancée, et d’où s’échappe par les vitres brisées une vapeur épaisse.
      Jules n’hésite pas un instant. Il arrache des barrières du jardin une échelle qui y est suspendue et la dresse sous la fenêtre de la chambre. Des langues de feu sortent de la porte inférieure et dardent leur pointe jusqu’à cette fenêtre.
      — Vous vous perdez, malheureux ! s’écrie-t-on de tous côtés.
      Jules n’écoute rien, n’entend rien. Il s’élance sur l’échelle malgré les flammes qui l’entourent. Heureusement ses habits sont tout mouillés. Il monte toujours, et, quoique aveuglé par la fumée, il brise les boiseries de la fenêtre à demi consumée et se jette dans la chambre. Une vapeur brûlante le suffoque. Il sent le plancher frémir et craquer sous ses pieds ; il avance encore. D’une voix brisée, il appelle :
      — Blanche ! Blanche !
      Rien ne répond. On n’entend que le sifflement de la flamme, le déchirement des planches, et les acclamations des domestiques au dehors.
      Jules est presque étouffé par la fumée qui l’entoure, et pourtant il pénètre plus avant encore. Enfin son pied heurte un corps. Le jeune homme se baisse, et sa main rencontre une longue chevelure.
      — C’est elle ! s’écrie-t-il avec transport.
      Et, avec une rapidité d’autant plus grande que la respiration commence à lui manquer, il saisit dans ses bras nerveux le corps qui est étendu à ses pieds, et se dirige vers la croisée. L’échelle y est encore ; mais déjà elle brûle. Jules s’y cramponne d’une main, et, de l’autre, il soulève son précieux fardeau. Ses cheveux s’enflamment, ses doigts sont dépouillés ; il ne sent rien. Enfin éperdu, suffoqué, hors d’haleine, il arrive à terre.
      Au même instant, un bruit épouvantable annonce que tout l’intérieur de la maison vient de s’abîmer dans les flammes.
      — Elle est sauvée ! crie le jeune fiancé avec une expression de bonheur inexprimable.
      Et ses yeux se reportant avec amour sur le visage de celle qu’il vient d’arracher à une mort certaine
      — Enfer !!! s’écrie tout à coup Jules en pâlissant.
      Et il tombe évanoui sur le sol.
      Son regard venait de rencontrer la face hideuse de l’idiote. C’était elle qu’il avait sauvée !

 

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