Poésies du père Joseph Maltrait


La Chatte et les chatons 

Enfants, écoutez l’histoire 
D’une chatte blanche et noire. 
Elle avait trois chatons 
Bien lutins, bien mignons, 
Sous un buffet, dans un coin de la salle, 
L’un gris, le second rouge, et le troisième noir.
La bonne mère, un soir, 
Leur fit cette morale: 
« Mes petits chats-chats, 
Je vous fais défense 
De griffer les petits rats-rats. 
Je sais qu’autrefois notre engeance, 
A coups de patte, à coups de dent, 
Les taquina... Mais à présent 
La guerre est finie. 
Plus de combats! 
La nation des Souris et des Rats 
Désormais sera notre amie. 
Ne versons plus le sang; cet acte criminel 
Serait à l’avenir un gros péché mortel ». 

A peine la chatte 
Achevait ce discours, qu’un petit rat passa 
Tout auprès du buffet. « Qu’est-ce que c’est que ça? » 
Dit-elle, en lui lançant la patte. 
« Je le tiens, mes chatons! Croquez! Régalez-vous! 
N’allons pas nous priver pour messieurs les Hiboux 
D’une si bonne prise ». 
Ils croquèrent le rat, et s’en trouvèrent bien. 
Puis, quand il ne resta plus rien, 
Le petit chat qui portait robe grise 
S’écria, bouillant d’indignation: 
« La vilaine action 
Que nous venons de faire ». 
« Sans doute, cela n’est pas beau », 
Dit doucement la mère; 
« C’est une erreur; j’ai pris ce rat pour un oiseau ». 

Hélas! Faut-il bien qu’on le dise? 
Souvent l’homme ainsi moralise. 
Il moralise avant, il moralise après, 
Et se trompant lui-même avec beaucoup de ruse, 
Il agit au plus mal et se forge une excuse. 
Il peut dire toujours: « Je n’ai pas fait exprès ». 


Les nez

 J’ai lu, je ne sais où, qu’un brave Européen
Ayant perdu le nez dans une guerre,
Chercha le moyen
De s’en faire faire
Un postiche, en bois!
On en fabriqua pour lui plus de mille.
Le plus beau qu’il choisit, fut l’œuvre d’un Chinois
Menuisier fort habile.
L’Européen trouva ce nez si bien tourné
Et si bien proportionné,
Qu’il le préféra même à son nez véritable,
Qui, trop lancé, dit-on, l’empêchait d’être beau;
Tandis qu’avec son nez nouveau,
Il se trouva soudain d’un visage adorable.
Reconnaissant, il donne au Chinois cent sous d’or.
Le Fils du Ciel se dit:«Puisque cela rapporte,
Il faut en faire encor;
Si tous sont payés de la sorte,
Je serai riche en peu de temps.
Commençons!» Manœuvrant le tour après la hache,
A fabriquer des nez le voilà qui s’attache.
En deux jours il en fit trois cents;
Et quand, au bout de deux années,
Il eut en stock dans sa maison
Cent mille pifs, valant un monceau de guinées,
Il partit pour l’Europe avec sa cargaison.
A peine débarqué sur le gascon rivage,
Il se mit en devoir
D’étaler son ouvrage.
Bien vite il dut s’apercevoir
De sa bévue! Il; vit que dame la Nature
Ici comme là-bas, mit sur chaque figure
Un nez! Ce petit ornement
Qui ne manque pas d’agrément
Quand il est bien moulé, de couleur blanche et rose,
Le mien m’a l’air un peu commun;
Mais tel quel, j’en suis fier! Car c’est si belle chose
D’en avoir un!
Ces nez-ci sont trop courts, ceux-là manquent de pente.
Tant pis! Tant mieux! Du sien que chacun se contente.
Devant les nez de bois, les Gascons, étonnés,
Pouffèrent de rire.
L’un même au céleste osa dire:
«Prends garde de manquer de nez!»


Le Melon

 « Souvent notre méchanceté
N’est, tout bien compté,
Qu’une erreur grossière ».
Démontrons cette vérité:

 Un Créole avait une melonnière
Si belle et riche en fruits, que messieurs ses cochons
N’étaient nourris que de melons.
En faisant un matin sa tournée ordinaire,
Il remarqua par terre
Quelques morceaux d’écorce et des traces de pas.

 Le voilà dans tous ses états,
Qui s’écrie: « Il faut qu’il périsse
Le criminel qui vient, au mépris de la loi,
Me faire l’injustice d’entrer la nuit chez moi
Pour gaspiller mon bien »! Alors, suivant l’usage,
Il soupçonna quelqu’un du voisinage:
« C’est ce nègre et ses négrillons »,
Dit-il, « qui mangent mes melons »!
Et n’écoutant que sa colère,
Il court de céans chez l’apothicaire
Acheter du poison.;
(C’était, je crois, de la strychnine,)
Dont il pique un melon
De fort belle mine.
Puis, il se retire en disant:
« Mon gourmand de noiraud peut venir à présent:
Je lui promets la plus belle colique ».
Le voleur vint. Sur lui, le poison fut très fort;
Le faiseur de melons au jour le trouva mort.
C’était son fils unique. 

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