« Tante ‘Trine... où
va la musique, une fois que le violon est cassé ?
»
En effet. Entourée de mille
fragments de ce qui avait été des meubles, le regard
fixé sur le bleu du ciel qu’elle voyait par le trou
dans le toit, Catherine se demandait la même chose. Où
va la vie, une fois en miettes ? L’ouragan n’avait
pas été doux, comme témoignaient les branches
de chênevert qui se séchaient sur ce qui restait de
la grande table en bois de cypre. Il avait mouillé pendant
deux jours sans arrêt. Heureusement la cheminée avait
tenu, et la garçonnière de la maison. L’orage
avait épargné toute la petite famille, c’était
l’essentiel. Le toit, ça pouvait se réparer,
les grands garçons arriveraient sans doute l’après-midi
pour commencer le travail. En général, après
un ouragan il faisait toujours beau... plus rien à craindre
de la pluie. Tout se réparait ici. Tout se renouvelait ou
repoussait dans cette jungle de Louisiane. Tout, sauf les vies.
« Tante Trine. Où va
la musique ? Elle est sortie pour toujours ? Elle s’échappe
par les cordes ? Elle est perdue ? Elle s’échappe
goutte à goutte comme l’eau de la levée ?
» Adam serrait sur son cœur le trésor qui avait
appartenu à sa sœur. Le violon, fabriqué par
l’arrière-grand-mère Emmeline Broussard en Acadie,
laissait piteusement pendre son manche inutile. Catherine pensa
aux poulets qu’elle tuait le dimanche pour les dîners
familiaux. Les cordes du vieil instrument ballottaient comme des
ligaments, inutiles à la bête qui ne chanterait plus.
Puis un frisson la cloua au sol : le manche cassé rappelait
le cou fracturé de Cécile.
Ce violon avait été
le salut de la petite Cécile, noyée lors de cet horrible
accident au cours d’une promenade il y avait deux ans. Elle
aussi avait eu le cou cassé : la fracture a dû
se produire quand elle est tombée du tronc de l’arbre
cornu qui liait les deux rives du petit bayou.
« Et si les cordes restent ?
Les cordes, Tante Trine ? » Catherine prit le vieux violon
et le mit sous le menton. Fait du vieil érable qui avait
poussé à côté de la vieille maison à
Grand Pré, il possédait, selon la tradition familiale,
des pouvoirs magiques. Sa création même avait des éléments
du merveilleux : on racontait qu’il y au moins un siècle
un gros orage était arrivé à l’improviste
le 22 novembre, chose exceptionnel en automne en Acadie. Le lendemain
l’arrière-grand-mère, Emmeline, âgée
alors de 12 ans, avait trouvé une grande branche, tombée
à deux pas de la maison. Frappée par un éclair,
a-t-on dit. Emmeline prit ce don de la nature comme un signe :
il fallait en faire quelque chose d’unique. Un instrument.
Un violon. Sauvé du feu de l’hiver qui s’annonçait,
le bois avait répondu à la miséricorde d’Emmeline
avec une reconnaissance sonore : le son du violon était
doux comme la voix d’une sirène. Mais Emmeline faisait
toujours attention à ne pas abuser du statut favorisé
du violon et n’en jouait que quand elle était seule.
Ce n’était pas aux femmes de jouer du violon :
elles chantaient le soir après le souper et elles chantaient
les berceuses. En bonne acadienne bien élevée, elle
respectait la tradition mais suivait sa propre destinée :
la musique se ferait. Mais seulement quand elle serait seule.
D’un coup le monde d’Emmeline
fut détruit : le Grand Dérangement mit en exil
toute la nation d’Acadiens. On racontait que le jour fixé
pour le départ de son groupe, les mères de famille
nouvellement arrivées à la plage découvrirent
qu’il n’y avait pas de place dans les bateaux pour tous
les effets personnels qu’elles avait apportés de leurs
petites maisons. Il fallait donc abandonner sur la plage les berouettes
pleines de marmites et d’édredons et prendre juste
le nécessaire. Sachant que pour Emmeline son violon valait
plus que la nourriture, sa mère ne dit rien quand celle-là
le prit dans ses bras. En attendant l’ordre de marcher, la
petite Emmeline se cachait entre sa mère et sa tante, saisie
de peur, évitant les yeux inquisiteurs des soldats qui contrôlaient
le départ. Son père et son oncle étaient détenus
ailleurs, son frère cadet était déjà
sur un autre bateau avec les autres enfants mâles, otages
pour garantir un exil calme. Tout à coup un soldat anglais
épia le violon et dit : « A fiddle ! You
think a fiddle is a necessity ? I’ll show you how much
you need it ! » Et il s’en empara. Emmeline voulut
le reprendre, mais il la menaça de sa baïonnette et
fit semblant d’en jouer devant ses camarades.
Après des heures, le Colonel
remit au lendemain l’embarcation du groupe. Mais le soldat
a gardé le violon, malgré les prières et les
pleurs d’Emmeline. Le soir, celle-ci a trouvé le courage
de se plaindre sans succès auprès du colonel lui -même.
Et ce dernier, fâché et craignant une révolte
de la part de ses prisonniers, a fait monter une garde devant la
porte d’Emmeline pour l’empêcher de sortir. Comme
une dernière gifle, il posta le petit soldat voleur devant
sa porte.
Le lendemain les camarades du soldat
ne l’ont pas retrouvé à son poste. Après
quelques heures, son copain l’a découvert, prosterné
dans la plage, raide , à côté du violon qui
flottait à côté aux caprices des vagues comme
un bébé à l’aise dans son élément.
Trois heures plus tard un soldat pâle comme la mort frappa
à la porte d’Emmeline et lui rendit son trésor
sans dire un mot, puis se sauva en courant. Les soldats ne la dérangèrent
plus au moment de l’embarquement et on la laissa monter dans
le bateau sans la forcer de descendre dans la cale, où un
pied d’eau salée attendaient les misérables.
Le violon fit donc le grand voyage avec les exilés, les accompagnant
dans leurs souffrances et trouvant un asile en Louisiane avec eux
en 1763. Depuis plus d’un siècle c’était
la gloire de la famille, et sa sonorité pure et cristalline
enchantait plus de trois générations de danseurs.
« Tante Trine. Où va
la musique ? » Ce n’était pas une question.
C’était plutôt un cri d’angoisse qui rappela
Catherine à la réalité. Elle n’avait
pas de réponse. Le violon était un symbole du sort
de la famille : brisé, meurtri, tenace, mais stérile.
J’ai d’autres choses à faire asteur, se dit Catherine,
ce pauvre violon pourra bien attendre. Il est inutilisable, mais
je ne saurais pas le jeter : c’est le seul chose qui
reste des aïeux. Catherine prit le pauvre violon dans ses bras
comme un enfant malade et le mit avec soin dans l’armoire.
Puis elle prit le petit Adam dans ses bras et se mit à le
bercer. Quel trésor il était ! Et quel coup c’était
il y a deux ans quand la mort de sa sœur l’avait bouleversé.
Il avait subi bien des chocs, ce petit orphelin.
Il y avait cinq ans, la mort soudain
de sa sœur en couches avait fait de Catherine une mère
de famille. Le veuf, Guillaume, adorait ses enfants mais leurs visages
et surtout leurs rires évoquaient la femme qu’il avait
adorée et dont la mort lui infligeaient un sentiment implacable
de culpabilité. Il avait tant de peine à revoir les
petits qu’il s’absentait de plus en plus souvent. Catherine,
qui vivait seule dans la maison d’en face, prenait soin des
petits. Trois mois après la mort de sa femme on a trouvé
ce pauvre veuf mort dans le bayou. Personne n’a rien demandé ;
il s’agissait d’un accident de chasse, il a dû
trébucher et le fusil s’est déchargé.
Et Catherine a pris possession de la maison et des enfants.
Le petit Adam acceptait bien Catherine :
il n’avait pas connu d’autre mère. Les filles
bessonnes avaient été autre : à l’âge
de dix ans, leur colère contre le bon Dieu a été
dirigée d’abord vers leur nouveau frère d’abord,
ensuite vers Catherine. Mais suite à une campagne acharnée
menée par leur tante pour gagner leur affection, elles avaient
fini par l’accepter comme mère adoptive, et peu à
peu l’acceptation est devenue affection.
On ne les aurait pas prises pour
des sœurs : Cécile, née du soleil, chantait
toujours et riait facilement : comme sa sainte patronne elle
débordait de musique. Brune et sérieuse, Doris semblait
garder en elle le côté sombre de la vie. Portée
plutôt vers la cuisine et les sciences, elle cherchaient toujours
la compréhension. Si elle avait été née
homme elle se serait fait médecin.
Mais un nouveau problème se
présenta : une fois que les sœurs avaient accepté
Catherine, elles se mirent à concourir entre elles pour son
affection. Si Doris apprenait son catéchisme Cécile
mémorisait les dix commandements. Si Cécile mettait
une semaine pour broder une petite rose sur un mouchoir, Doris passait
des nuits blanches pour en offrir une de plus grande. Le soir sur
la galerie après le souper, si Doris savait trois strophes
d’une chanson Cécile en composait deux sur place en
pour pouvoir en chanter davantage. Leur rivalité était
devenue quelque chose de plus intense, une amertume, presqu’une
haine dont les commères parlaient. Catherine ne pouvait pas
accepter cet antagonisme. Maîtresse d’école qu’elle
était, elle avait l’habitude des rivalités et
savait toujours rétablir la paix. Mais elle n’en pouvait
rien contre cette jalousie. Catherine apprit à ne rien remarquer,
à ne rien louer, de peur que l’une ne fasse la guerre
sourde à l’autre.
Un jour Catherine décida que
c’était bien le moment d’effacer cette rivalité.
Elle donna à Cécile le vieux violon et demanda à
Lionel, le vieux violonneux du village, de la prendre comme élève,
une demande un peu audacieuse. Mais il y a consenti, à condition
que la jeune ne joue pas en public. Ensuite elle alla parler de
Doris à Luc, le traiteur du village. Il avait déjà
remarqué son intelligence et offrit de la prendre chez lui
pour lui enseigner l’art de guérir par les herbes et
par les connaissances secrètes. Miraculeusement au cours
de leur douzième année, la méfiance réciproque
se transforma en tolérance, puis entente. Les bonnes femmes
du village s’émerveillaient de cette réconciliation :
on les voyait sourire, partager les secrets, se promener comme toutes
les sœurs, à parler garçons. Cécile fut
charmée par le petit Alain, fils du juge Babineaux, tandis
que c’était Hippolyte, le fils du forgeron, qui plaisait
à Doris. Au moment où le petit Adam commençait
à faire ses premiers pas, la famille entrait dans une période
de paix.
Puis comme un orage d’été
que personne ne prévoit, cet horrible accident s’est
produit il y a deux ans et la lumière s’était
éteinte dans le cœur de Catherine. Malgré sa
dévotion au Seigneur, il semblait à Catherine que
le Bon Dieu se moquait d’elle : Il ne se contentait pas
de donner 3 enfants à Catherine sans qu’elle les veuille :
trois ans plus tard il en avait retiré une.
Catherine connaissait bien les commérages :
que Cécile avait incitée une haine sourde par sa beauté
et sa gentillesse, et la jumelle l’avait assommée par
jalousie. Ce n’était pas vrai, ce ne pouvait pas être
vrai : Le constable a constaté que Cécile avait
dû trébucher sur le tronc de l’arbre couvert
de mousse qui faisait le pont sur le bayou. Sa tête heurtant
cet arbre, elle a sans doute perdu conscience et se noya. Doris,
courant devant elle, est revenue sur ses pas quand elle n’entendait
plus chanter sa sœur, mais la chevelure châtaigne de
sa sœur avait disparu sous les herbes qui bordaient le bayou.
Doris avait cherché de l’aide, mais quand le constable
est arrivé c’était trop tard. On l’a trouvée
le cou cassé, sans blessure. Doris était malade pendant
un mois, délirant, hallucinant, réclamant sa sœur
le jour, se réveillant en sanglotant la nuit. Adam demandait
sans cesse à sa mère adoptive pourquoi la musique
avait cessé, et Catherine dut se passer de deuil pour soigner
ce qui restait de sa famille.
Et puis Catherine a fait quelque
chose que les mauvaises langues trouvaient bizarre mais que Catherine
trouvait tout à fait normal. Après la messe funéraire,
elle coupa les cheveux de Cécile et les attachèrent
au vieil archet qu’elle mit dans l’armoire à
côte du violon. Gardienne de tous les souvenirs de la famille,
ayant l’habitude des reliques, Catherine trouva cela tout
naturel. Au lieu d’enterrer le violon avec Cécile,
on mettait ainsi Cécile près de son violon...
Et maintenant le violon était
en miettes devant elle. Comme sa vie.
le 22 novembre l875
Catherine regarda avec satisfaction
la maison remise en état. On attendait les invités
pour fêter les fiançailles des petits. Un grand plateau
chargé de gâteaux attendait les convives, qui allaient
chanter et danser des danses rondes.
Les anciens élèves
de l’école avaient fait preuve de leur affection pour
Catherine en arrivant chez elle le lendemain du passage de l’ouragan,
et au bout d’une semaine toute la maison était reconstruite
Ils ont même ajouté du nouveau bousillage pour protéger
contre le froid pluvieux qui s’annonçait. La maison
devenait de plus en plus confortable à mesure que les enfants
partaient : mais au moins Adam lui tiendrait compagnie pendant
dix ans et amènerait un jour son épouse chez elle.
La famille se perpétuerait.
La cheminée portait toujours
les cicatrices de l’ouragan, mais juste après on l’
avait badigeonnée, ainsi que la principale porte de la basse-cour
qui donnait sur le chemin Maintenant la cheminée se dressait
orgueilleusement vers le soleil. Il y avait eu, après tout,
une fille à marier. Selon la chanson :
C’est dans la maison là-bas,
Qui a une cheminée blanche
La fille qui est dedans
Est belle et ben plaisante ;
Les amoureux y vont
Par derrière et par devant.
Depuis la mort de Cécile,
Doris et Alain, rapprochés par leur douleur, avaient passé
de plus en plus de moments ensemble, et Catherine se rendit compte
un jour que le pauvre Hippolyte ne venait plus à la maison.
Doris avait l’air d’aimer Alain. Catherine ne voulait
pas que ce jeune homme oublie la première qu’il avait
aimée, mais elle se dit que ce n’était pas son
affaire. L’essentiel était que Doris soit heureuse.
Catherine jeta un coup d’œil
sur Adam, qui portait un nouveau gilet et s’admirait dans
le miroir. Lui aussi avait fait des progrès : il ne
pleurait plus devant les grands vents. Les cauchemars avaient disparu.
Il souriait de plus en plus souvent et parlait de moins de moins
de Cécile. Parfois il sifflait même.
Dommage que le violon soit toujours
muet. Après l’ouragan on en avait offert un nouveau
à Catherine. Ce n’était pas le violon de son
aïeule, apporté de la vieille Acadie, mais le son était
bon. Catherine avait refusé : elle n’en jouait
pas bien mais elle préférait garder le vieux. Elle
penserait le réparer une fois que Doris et son galant seraient
mariés. Elle le remit dans l’armoire, à côté
de l’alliance de sa sœur.
le 22 novembre 1876
Catherine se réveilla en
sursaut comme si une voix avait appelé son nom. Ne sachant
pas pourquoi, elle sortit de la maison comme dans un rêve,
errant sous la pleine lune pendant une bonne heure comme si en quête
d’un objet précieux sans savoir ni ce qu’elle
cherchait ni où elle le trouverait. Soudain comme prise par
une fantaisie elle s’arrêta devant un pin d’où
sortait de la résine. Elle s’en saisit d’une
boulette qu’elle emballa dans son mouchoir, un mouchoir que
Cécile lui avait offert il y avait dix ans, brodé
d’oiseaux moqueurs bleu et gris. Elle passa par l’église,
y entra, alla au bénitier, et trempa le mouchoir dans l’eau
bénite. Sortant de l’église elle traversa le
cimetière et se dirigea vers le tombeau de Cécile.
Sans hésiter elle ramassa trois feuilles sèches de
chênevert qui formaient un triangle sur le tombeau et une
plume provenant d’une chouette qui venait au cimetière
passer ses nuits en automne. D’un pas résolu elle regagna
la maison, entra dans la cuisine, prit le mortier et le pilon et
réduisit en poudre la plume et les feuilles. Puis elle prit
le vieux couteau et se blessa au troisième doigt de la main
gauche, d’où jaillit une goutte de sang. Ouvrant le
mouchoir mouillé elle prit la résine et y mélangea
le sang et la poudre. Elle sortit le violon de l’armoire et
mit cette substance sur les deux côtés de la fracture.
Elle joignit les deux morceaux et massa le manche en ôtant
toute trace de cet onguent. Elle remit le violon dans l’armoire,
regagna son lit, et s’endormit si profondément que
le lendemain on craignait pour sa santé : Doris a dû
appeler le médecin. Catherine ne savait ni d’où
était venue sa fatigue, ni comment elle s’était
coupé le doigt, ni pourquoi sa chemise de nuit était
mouillé.
Deux jours plus tard comme Catherine
ouvrait l’armoire elle fut surprise de voir que le violon
était réparé, une petite ficelle nouée
trois fois encerclant le manche. Elle prit le violon pour l’examiner
et faillit le lâcher : il était chaud comme si
quelqu’un en avait joué. Palpitait-il, ou était-ce
le son de son cœur qu’elle entendit ? Elle remit
le violon sur le lit, et quelques heures plus tard, un peu remise
de son choc, elle l’inspecta. En effet, il ne restait aucune
petite trace de la cassure. Elle le mit sous le menton et fit quelques
accords : le son cristallin était revenu.
Même les cauchemars doivent
mourir un jour.
le 22 novembre l877
Le jour du mariage, la calèche
du jeune Alain arriva à l’heure. Alain en descendit
et demanda son épouse. Quand Doris tout rougissante apparut
devant son futur, tout le monde applaudit selon la coutume . Le
père du marié donna sa bénédiction au
couple, et les trois parents firent l’éloge des futurs
époux : Alain était bon habitant, Doris bonne
travaillante. Après bien des larmes on quitta la maison pour
l’église.
À l’accompagnement des
cloches, le petit cortège arriva à l’heure,
la messe fut simple, et bientôt les convives arrivèrent
de nouveau à la maison. Les nouveaux époux, aux bras
de Monsieur et Mme Babineaux et Catherine s’assirent au bout
des tables faites de planches posées sur les barils, couvertes
de nappes blanches. On but à leur santé. Le gâteau
de noce, embelli de guirlandes et un bouquet naturel de magnolias,
suscita des ooh et des aah des convives : les commères,
un peu déçues, s’émerveillaient à
l’habileté de Catherine. Qui aurait cru qu’une
vieillie fille, ancienne maîtresse d’école, aurait
pu créer un si joli gâteau ?
Ensuite c’était le tour
de Catherine de chanter « Adieu la fleur de la jeunesse ».
J’avais promis dans la jeunesse
Que je n’aurais jamais marier ;
Adieu la fleur de la jeunesse, la
noble qualité de fille,
C’est aujourd’hui que
je veux la quitter.
Les larmes coulèrent, non
seulement celles les demoiselles d’honneur, mais surtout celles
de Catherine, qui pensa non seulement à la jeunesse envolée
de Doris, mais aussi à la petite Cécile pour qui elle
ne chanterait jamais cette chanson.
Les mots « Allons danser !
» interrompirent la rêverie de Catherine. C’ était
maintenant le moment de la promenade des mariés. Mais où
était le vieux Lionel, qui jouaient pour tous les bals ?
Il n’était pas jeune, après tout, et il oubliait
des choses. Le silence était pénible Adam disparut
pendant un moment, puis rentra avec le violon qu’il tendit
à Catherine en disant « Voilà, Tante Trine.
Tu joueras pendant que je vais chez Lionel, c’est à
toi de jouer asteur. C’est la tradition. »
N’ayant pas joué depuis
longtemps, elle ne savait pas quoi faire. En plus, elle jouait très
mal : c’était Cécile qui jouait si bien,
tout en chantant. Et jamais en public. La jeunesse attendait, et
l es commères avait commencé à parler entre
elles. Tout le monde attend.
Catherine prend le violon que lui
tend Adam. Un bruit court : Est-ce le vieux violon ? Il
n’est pas cassé ? Elle le met sous le menton,
et commence à jouer « La valse de la famille ».
Après la promenade, elle essaie de s’arrêter.
Mais le son continue. Le violon semble prendre un voix ! Est-ce
qu’elle entend des paroles ? Ce n’est pas possible.
D’où viennent-elles ? Elle se croit la seule à
les entendre. Mais non. Elle voit les autres qui s’approchent
d’elle en se demandant qui chante.
Cric Cric. Crisss.
Des paroles ? Impossible.
Crisss. Criss... Rissss. Risss.
Un silence atroce descend sur les
invités. Catherine, angoissée, veut s’arrêter,
mais elle ne peut pas. Il lui semble que le violon frissonne tout
seul. Elle continue de jouer ce qu’elle croit être une
valse. Mais elle n’a plus de pouvoir sur ses doigts
Risss. Do--risss. Do, Du. Yé.
Yé. No-yé. No-yé.
Do-ris m’a no-yée. Risss.
Criss.
Effaré, tout le monde se
retourne devant Doris immobile, bouche bée, pâle comme
la mort. Celle-ci se tourne et se sauve. Les invités sont
cloués au sol. Son nouveau mari, saisi d’épouvante
mais angoissé pour son épouse, la suit en courant.
On passe la nuit à chercher les nouveaux mariés. Alain
rentre à l’aube, trempé, épuisé.
Rien. Le constable même prête son aide, mais on ne trouve
rien. Personne.
Le lendemain, au moment du lever
du soleil, au même endroit où Cécile était
morte il y a cinq ans, on trouva Doris, au bord de l’eau,
toujours en robe de mariée, toujours coiffée par la
couronne de fleurs en papier. On aurait dit qu’elle était
noyée, mais elle était sèche, sans blessure,
sans tache, les yeux fixés sur un grand vide.
© May Ruth Waggoner 2003
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