Cupidon octogénaire
      Nouvelle.


C.C. Théard

Renaissance louisianaise, le 30 oct. 1870, pp.8-9.
     


      Peut-être avez-vous remarqué, il y a quelques années encore, le dimanche matin à l’heure de la grande affluence d’acheteurs au Marché français de la Nouvelle-Orléans,—jasant près de la table de quelqu’un des débitants des nombreuses denrées qu’on y trouve, ou traversant les halles d’un pas lent et comiquement majestueux, une femme d’une taille un peu au-dessous de la moyenne, plutôt grasse que maigre, assez pauvrement vêtue, et traînant presque invariablement plus qu’elle ne le porte, un panier long dit panier à salade. Cette femme, dont la démarche, aussi bien que les rides multipliées, atteste un grand âge, est l’héroïne d’un incident aussi bizarre que nous allons raconter. Mais avant d’y arriver, il est indispensable, pour l’intelligence de ce qui va suivre, de retracer en quelque traits sa longue carrière.
      X…est une des épaves que la Révolution de St-Domingue jeta, il y a trois-quarts de siècle ou à peu près, sur les rives du Mississippi. Arrivée à la Nouvelle-Orléans, toute jeune, sans parents ni protecteurs, elle se vit bientôt environnée d’un cortège d’adulateurs. Comment, au lieu de devenir la compagne légitime de l’un de ceux qui pouvaient l’épouser, elle se laissa tenter par les promesses fallacieuses d’un négociant déjà marié et y succomba, c’est ce qu’il ne nous appartient pas de déterminer. Le fait est que, cette lune de miel factice savourée, elle fut abandonnée par son séducteur, et ne se releva que bien des années après du bourbier où elle était tombée. Mais il y avait longtemps, un quart de siècle ou plus, qu’elle était revenue au bien, lorsqu’arriva l’incident qui nous la fait mettre en scène aujourd’hui.
      Une après-midi de l’automne de 186…, X… accoudée sur l’appui de l’unique fenêtre de sa masure, regardait machinalement la nature qu’elle avait tant aimée. Elle semblait malade depuis quelques semaines et lutter avec le vent de la mort, comme dans une lampe où l’huile va manquer, lutte la vacillante lueur du lumignon, laquelle s’élevant par saccade plus que de coutume, retombe plus bas après chaque élan, jusqu’à ce qu’elle s’éteigne. Elle souffrait horriblement, car dans les natures obstinément robustes, le germe de destruction, rencontrant plus résistance dans l’accomplissement de son oeuvre fatale, cause nécessairement au patient une souffrance plus longue et plus pénible. Mais ce jour-là avait amené pour X… le commencement d’une singulière trêve avec l’âge et la douleur.
      Un homme d’une trentaine d’années, aux cheveux blonds ondés, à la barbe de la même couleur, au teint vivement colorié des enfants de la Normandie, vint à passer devant la masure. Etrange hallucination! X… a cru retrouver en lui l’homme de ses premières amours. Mais elle ne le revoit qu’avec le cortège de douceurs qui accompagnèrent sa séduction; tous les malheurs dont il fut la cause sont oubliés; un bonheur indicible vient de s’emparer d’elle! Elle suit, aussi longtemps que lui permet sa vue affaiblie, cette forme qui se perd dans l’obscurité et le lointain.
      Quand la vieille X… se fut enfin décidé à fermer sa fenêtre, les voisins entendirent dans sa chambre un grand bruit, des ébats joyeux, enfantins; et quelques-uns des curieux (quelle classe impitoyable!) ayant regardé par les interstices des volets ou par les trous de la serrure; virent ce que nous allons essayer de décrire.
      Un grand coffre était ouvert au milieu de l’appartement: la vieille, l’oeil brillant, sa chevelure grise dénouée, en retirait des jupes et des mantilles qui avaient dû être d’un grand prix, des chiffons de dentelles, des rubans, des fleurs artificielles, mille riens, qui, en s’éparpillant dans la chambre répandirent une singulière senteur—comme les dernières effluves des parfums depuis longtemps décomposés, dont tout cela avait été imprégné. Et de ce milieu de choses fanées, la vieille se composa une toilette complète—celle qu’elle avait portée peut-être, quarante ans auparavant, dans la dernier bal où sa beauté avait trôné—et s’en revêtit. On eût dit Marion Delorme ou Ninon de Lenclos (mortes très vieilles) secouant tout-à-coup la poussière des siècles accumulée sur son linceul pour voir passer encore une soirée avec les vivants! Après d’être longuement regardée dans sa vieille glace cassée aux antiques dorures, après avoir soigneusement ajusté chaque nœud de ruban, chaque bribe de son pittoresque costume, X… l’octogénaire, ouvrit la porte et sortit chantant et bondissant comme à quinze ans.
      Où allait-elle?
      On le devine sans peine, elle allait à la recherche de l’inconnu qui venait de réveiller si inopinément en elle les choses du passé. Etrange velléité de Cupidon! La fibre d’amour,—assoupie depuis quarante ans dans ce cœur dont la religion avait recouvert le brasier, et qu’on eût pu croire carbonisé,—venait de se réveiller!
      …La vieille rentra fort tard ce soir-là; et un mois durant au moins, ingambe comme à l’époque de ses plus beaux jours, on la vit sortir de chez elle et y rentrer à la même heure.
      Tant que dura cette espèce de folie, X… ne cessa d’étourdir ses voisins stupéfiés en leur parlant d’hommes et de poésie, de bals, de théâtre, de soupers délicieux—en un mot, de tous les plaisirs qui l’eussent rendue vraiment heureuse, au temps où elle était susceptible de les apprécier, et qui, à l’heure où elle parlait, eussent doucement bercé ses dernières années, si, au lieu de goûter l’amour dans le mal, elle l’avait goûté dans le bien…
      Mais, une fois passée, cette presque invraisemblable réminiscence de fausses jouissances de sa jeunesse, qu’est devenue X…? demandera certainement le lecteur.
      Si, au lieu de rapporter un phénomène que la hasard a porté à notre connaissance, nous avions voulu faire du roman, nous aurions dit qu’après cet effort de la nature “pour réparer des ans l’irréparable outrage”, X… a rendu son âme à Dieu; mais la vérité, aussi bien que la fiction a ses exigences, et nous devons avouer en toute humilité pour notre héroïne, qu’elle n’a pas su mourir. Bien plus cassée qu’avant sa métamorphose de trente jours, si vous avez la curiosité de la connaître, traversez le matin—plutôt la semaine que le dimanche,—une petite halle presque déserte du centre du Troisième District: là assise sur les gradins de pierre de l’un des côtés de l’édifice, on la trouve souvent la tête dans les deux mains regardant le passé.

 


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