Sous les « Chênes verts »
par François Tujague
Ces jours derniers, au cours d’une
promenade dans le City Park, – où l’herbe pousse
plus vigoureusement que les merveilles d’architecture depuis si longtemps
projetées, – un vieillard, mélancoliquement assis
sur un banc solitaire, attira notre attention. Cette physionomie nous
était familière. Nous nous approchâmes pour saluer
ce vénérable rêveur. Après un échange
de politesses, nous montrant du doigt les chênes légendaires,
il nous dit, avec un accent de tristesse dans la voix :
— La vue de ces arbres célèbres,
et dont l’histoire est si dramatique, évoque dans ma mémoire
une époque disparue, mais qui a laissé de vifs souvenirs
parmi les rares survivants de ma génération.
— Vous devez, assurément, connaître
quelque aventure intéressante.
— Écoutez-moi, répondit
le vieillard :
C’était, vous le savez, à l’ombre
de ces mystérieux centenaires, – alors entourés
d’une solitude sauvage se terminant par un horizon de tombes, –
que venaient se vider, – à l’épée, au pistolet
ou à la carabine,– les « affaires d’honneur »
qui prenaient naissance dans les salons, ou autour des tapis verts
de la Nouvelle-Orléans. C’était l’âge héroïque
de la Louisiane française.
Nos détracteurs l’ont appelé
l’âge de la folie. Peut-être abusions-nous alors un peu
trop des « Chênes Verts ». Mais ne valait-il
pas mieux vider nos différends dans un endroit écarté,
poitrine contre poitrine, et sans danger pour les voisins, –
que d’échanger en plein trottoir, – selon l’usage barbare
de l’heure présente, – des coups de pistolets, qui atteignent
parfois, non les combattants, mais des passants ahuris, parfaitement
étrangers à nos querelles ?
L’admets que la religion réprouve
le duel. Les moralistes, de leur côté, n’ont pas la main
tendre à son égard. L’âme humaine, d’ailleurs,
le déplore, tout en l’acceptant, dans certains pays, comme
un mal nécessaire.
J’ajoute volontiers qu’un coup d’épée
n’est pas un argument, et ne prouve point que nous ayons raison. Mais,
du moins, nous montrons que, pour soutenir ce que nous croyons être
notre droit ou notre dignité, nous ne reculons pas devant le
sacrifice de notre vie.
Il y a dans ce procédé une
crânerie qui fait oublier ce qu’il a d’absurde, et qui flatte
les instincts de l’homme courageux.
Au point de vue religieux, notre devoir serait
de pratiquer chrétiennement le pardon des offenses. Mais ce
pardon n’entrera guère dans nos mœurs tant qu’il nous vaudra,
de la part de nos semblables, moins d’estime que de mépris.
On brave plus aisément une balle de carabine que l’opinion
publique. On cesse d’être humain et sage, pour se soustraire
au stigmate de poltronnerie. Et puis, dans certains cas, l’indignation
fait taire en nous tout autre sentiment.
Dans tous les centres qui se prétendent
civilisés, on continuera donc, – en attendant l’ère
de la fraternité universelle, – de laver avec du sang
les taches que les lois ne peuvent effacer.
Ce genre de lessive ne constitue peut-être
pas l’idéal de nos progrès ; mais rien n’a la vie dure
comme les préjugés dont l’existence est le moins justifiée
par la raison...
Je poursuis mon histoire.
Un duel retentissant eut lieu, en 184..., sous
ce chêne que nous apercevons à notre droite. La date
en fut gravée sur le tronc. Les traces du couteau étaient
encore visibles il y a quelques années. Cet événement
provoqua, dans tout le pays, une émotion intense, et d’ailleurs
justifiée par la position sociale des combattants et le résultat
de cette rencontre sanglante.
***
Edmond Lormier (prêtons-lui
ce nom) était marié depuis deux ans. Issue d’une très
honorable famille, sa femme était remarquablement belle et
le comblait, à la fois, d’ivresse et d’orgueil. Un enfant,
né de cette union heureuse, était venu ajouter à
l’horizon du jeune ménage un nouveau rayonnement.
Penchés sur le berceau, et tendrement pressés
l’un contre l’autre, les deux jeunes époux, également
beaux, s’oubliaient souvent dans la contemplation de cet ange rose
et blond, dormant, avec ses petits poings fermés, d’un paisible
sommeil, sous les blancheurs transparentes des flots de mousseline.
Ce tableau formait comme une vision de poète,
idéalisant les joies de ce monde. C’était l’image du
paradis terrestre défini par Victor Hugo : « Les enfants
toujours petits, les parents toujours jeunes ».
Riche, fêté par la meilleure société ; très remarqué, d’ailleurs, par son intelligence et
la noblesse de sa vie ; plongé, en outre, dans les premiers
ravissements de l’amour conjugal et paternel, Edmond Lormier réunissait
tous les éléments de félicité qui puissent
devenir l’apanage des hommes.
Un bonheur si éclatant et si complet ne
pouvait longtemps exister sans faire sourdre, dans l’âme des
envieux, d’implacables colères.
Certaines natures sont moins malheureuses de leur
propres maux que du bonheur d’autrui. Elles inspireraient plus de
pitié que de réprobation, si elles n’étaient
si malfaisantes.
Edmond Lormier, avant son mariage, avait pour rival
un de ses amis, que nous appellerons Charles Bouteux.
Livré à tous les excès d’une
jeunesse orageuse, Charles Bouteux n’avait plus au cœur aucune de
ces délicatesses qui peuvent, au milieu de nos folies, nous
valoir encore l’estime de nos semblables. Dans les désordres
de sa vingt-cinquième année, il avait perdu jusqu’à
ces sentiments d’honneur qui arrêtent les débauchés
sur le seuil d’une mauvaise action et les empêchent de se transformer
en criminels. Le vice l’avait conduit à l’oblitération
du sens moral.
Froissé dans sa vanité par le refus
de la jeune fille, dont il était si peu digne, notre libertin
sentit germer et couva longtemps dans son esprit, désormais
sans scrupules, un sombre désir de vengeance. De tous les moyens
qui s’offrirent à lui, le plus cruel lui parut le meilleur.
Il choisit l’arme des lâches : une lettre anonyme inspirant
au mari des doutes sur la fidélité de sa femme et la
paternité de son enfant...
Il est des crimes pour lesquels on devrait inventer
des tortues inédites !
— Misérable ! s’écria le malheureux
Lormier, en parcourant d’un œil égaré cette monstrueuse
accusation... Misérable ! tu ne parviendras pas à ébranler
ma foi dans l’amour de ma femme !...
Non, le jeune époux ne pouvait mettre en
doute la fidélité de la mère de son enfant ;
et ce chérubin, douce lumière illuminant son foyer,
était bien son œuvre. Cependant, un démon était
entré dans sa vie intime et avait profané le sanctuaire
de sa petite famille. Le découvrir et le refouler vers l’enfer,
tel serait désormais le but de son existence.
L’écriture de la lettre, admirablement déguisée,
ne lui fournissait aucun indice sérieux. Tout au plus, parvenait-il
à concevoir des soupçons ; mais c’était la certitude
qu’il lui fallait pour punir le coupable.
Edmond Lormier prit sagement le parti de garder
le silence et d’attendre les événements. Mais sa joie
s’était envolée. Un ver rongeur s’était glissé
dans ses entrailles d’époux et de père. Sa femme, ne
comprenant rien à ses préoccupations, le pressait de
questions inquiètes et l’entourait d’un redoublement de tendresse.
« Qu’as-tu donc, Edmond ? lui demandait-elle
avec des larmes dans la voix... N’es-tu plus heureux de mon amour ?... » Et elle lui mettait son enfant dans les bras.
Lormier les couvrait l’un et l’autre de ses
baisers ; mais, malgré lui, dans son sourire perçait
une teinte de tristesse, dont il taisait obstinément la cause.
« Des tracas d’affaires ! » soupirait-il,
pour justifier ses pâleurs, l’agitation de ses nuits sans sommeil,
et son invincible mélancolie.
Cependant, Bouteux, n’apercevant à la surface
aucune émotion, et de plus en plus exaspéré du
bonheur apparent du jeune ménage, finit par trahir son incognito
et se livrer au châtiment. À sa lettre anonyme, il ajouta, d’une
voix rappelant le sifflement de la vipère, des insinuations
transparentes, qui tombèrent dans l’oreille surprise d’un ami
de Lormier.
Ce n’étaient point des accusations précises,
qui auraient, sans doute, révolté ses auditeurs. C’étaient
de ces demi-mots, accompagnés d’un clignement d’œil qui veut
être fin, d’un sourire qui croit être spirituel, mais
qui n’est qu’un rictus de caniche hargneux ; – c’étaient
de ces réticences perfides qui font entendre ce qu’on ne dit
pas ouvertement, mais qui disent suffisamment tout ce qu’on veut faire
comprendre, en même temps qu’elles ne compromettent qu’imparfaitement
le diffamateur, et lui ménagent, en cas d’accident, une retraite
pour se dérober aux conséquences de ses petites infamies.
Mis au courant de ce vil procédé,
Edmond Lormier ne s’y trompa pas.
« Voilà l’auteur de la lettre ! » s’écria-t-il, avec une indignation qu’il ne
chercha plus à dissimuler, mais sans mettre sa femme dans la
confidence.
Dans un autre milieu des populations américaines,
l’époux outragé aurait mis dans sa poche un revolver
et, à première vue, tranquillement, il eût brûlé
la cervelle au calomniateur.
Mais Lormier, Créole de descendance française,
appartenait à cette race chevaleresque qui, dans ses bons éléments
sociaux, ménage à son plus mortel ennemi les moyens
de défendre ses jours, – et même le salue avant
de le tuer.
Il était de ceux qui autrefois disaient : « Tirez les premiers, messieurs les Anglais ! ». Les
mœurs anglo-saxonnes n’avaient pas déteint sur lui.
Edmond Lormier, – toujours à l’insu
de sa femme, bien entendu, – provoqua en duel Charles Bouteux.
On choisit l’épée pour arme de combat, et pour terrain,
le gazon croissant à l’ombre immense des traditionnels «
Chênes Verts ».
Lorsque arriva le jour solennel, Lormier, anxieux,
mais résolu, prétexta un court voyage d’affaires et
prit congé, – avec un attendrissement qu’il ne put cacher,
– de sa jeune femme et de son bel enfant qui lui souriait et
semblait chercher à le retenir.
Lui-même montrait une hésitation inaccoutumée
à se soustraire aux caresses de ces deux êtres chéris,
qu’il voyait, peut-être, pour la dernière fois ! Le sort
des armes est parfois si injuste ! Mme Lormier crut même découvrir,
dans les yeux voilés de son mari, une larme prête à
surgir.
« Serait-il menacé d’un
péril inavoué ? », se demandait-elle avec
une vague inquiétude.
Parvenus, en compagnie de leurs témoins
et d’un médecin, sur le théâtre de la lutte, les
deux adversaires, après s’être dépouilles d’une
partie de leurs vêtements, se mirent en garde :
« Charles Bouteux, dit gravement
Edmond Lormier, avouez que vous avez calomnié, ou le combat
ne cessera que lorsque l’un de nous deux sera mort.
— Si je faisais cet aveu, répondit
son ennemi, on dirait que j’ai peur... En garde !
— Alors, que Dieu décide entre nous ! », murmura Lormier.
Et les deux épées s’engagèrent.
Jeunes, adroits, robustes tous les deux,
il était à prévoir qu’ils défendraient
énergiquement leur vie.
Cependant, sous l’empire de sa colère,
qui semblait décupler la solidité de son poignet, Edmond
Lormier montrait dans ses attaques, rapides comme l’éclair,
une vigueur remarquable, en même temps qu’une prudence salutaire.
Il était absolument maître de ses serfs, et restait froid
au milieu de sa bouillante indignation.
Une première fois, Lormier atteignit
au bras son adversaire. À la vue du sang, il releva son épée
et répéta avec un calme viril, plein de noblesse :
« Charles Bouteux, avouez que vous
n’avez pas dit la vérité...
— Il n’en est pas temps encore !...
répliqua celui-ci ; je ne capitule pas devant une égratignure. »
Les témoins et le médecin voulurent
s’interposer. Ils furent priés de s’abstenir ; et le combat
recommença furieux, acharné, implacable, cette fois.
Seule, la mort devait y mettre un terme.
Bouteux, malgré sa blessure qui paraissait
le faire cruellement souffrir, faisait bonne contenance. Les traits
contractés, il attaquait et se défendait courageusement.
Mais, jusque-là, c’était surtout à se défendre
qu’il avait consacré sa rare énergie. On eût dit
que, se sentant coupable, il hésitait à joindre un homicide
à ses autres méfaits.
La conscience reprend ses droits aux heures solennelles
de notre existence. Sa voix, qui sommeillait au fond de nos cœurs
égarés, trouve alors des accents qui nous glacent d’effroi.
Après avoir, à diverses reprises,
vainement essayé de désarmer son adversaire, Bouteux,
de son bras ensanglanté, fondit enfin sur lui avec rage et
le blessa, à son tour, légèrement à l’épaule.
Encouragé par ce premier succès, il revint aussitôt
à la charge par un coup formidable...
À ce moment, un cri lointain, poignant,
éploré le fit tressaillir et détourna son attention...
Au même instant, l’épée de
son ennemi lui pénétrait dans la poitrine, et le malheureux
s’affaissait pour ne plus se relever.
Ce cri de détresse, qui avait, sans
doute, valu à Bouteux le coup mortel, c’était Mme Lormier
qui venait de le faire entendre.
La pauvre femme, après le départ
de son mari, avait, par un hasard providentiel, découvert,
dans un tiroir de son armoire, une lettre où celui-ci lui révélait
le véritable motif de son absence et lui faisait, en cas de
mort, de touchants adieux, auxquels il ajoutait ses dispositions testamentaires.
« Notre vie était belle, y disait-il.
J’avais, pour ma part, atteint ce degré de bonheur où
l’on n’a plus de souhaits à former, où l’on ne trouve
à offrir à la destinée qu’une hymne de reconnaissance.
« Je ne désirais plus rien que
l’éternité des joies qui m’étaient échues
en partage.
« Mais il y a, dans, notre existence,
quelque chose de plus précieux que la félicité
même : c’est notre honneur, sans lequel tout le reste n’est
qu’amertume et que plaisirs empoisonnés.
« Et c’est pour le venger que j’expose
mes jours tissés de joies...
« Je crois à la justice du ciel,
et voilà pourquoi je te dis, non pas adieu, pensée désespérante,
mais au revoir !...
À cette lugubre trouvaille, Mme Lormier,
affolée de douleur, avait fait atteler sa voiture et l’avait
lancée, au triple galop, dans la direction des « Chênes
Verts ».
Comme on vient de le voir, elle était
arrivée à la minute suprême, marquée par
Dieu, sans doute, où son mari, échappant à un
immense danger, étendait sur le gazon son redoutable adversaire.
Charles Bouteux, respirant avec peine, soutenu
par ses témoins, appela à ses côtés. Lormier
et sa jeune femme.
Je vous ai gravement offensés,
murmura-t-il faiblement ; je le regrette. Toutes mes accusations étaient
des mensonges... Pardonnez-moi et soyez heureux !... »
À ces mots, le moribond expira dans le dernier
spasme de sa courte agonie.
En présence de ce tardif, mais touchant
repentir, tous les yeux se remplirent de larmes.
« Que Dieu ait son âme ! » s’écria
l’épouse outragée.