La Guerre

François Tujague

Renaissance Louisianaise, le 8 déc. 1862, p 182.


I.

Un peuple florissait, jeune encor dans l’histoire,
Nourri quatre-vingt ans et de paix et de gloire,
Libre et grand, riche et fort, beau, puissant, redouté,
Il s’élançait, joyeux, vers la postérité.
Son or, de l’ancien monde appelait l’indigence;
Ses champs et ses maisons regorgeaient d’opulence;
Son pays, de trésors jonché de toute parte,
Entourait d’espérance et l’industrie et l’art;
Fiers et grands, ses vaisseaux se groupaient sur les ondes…
Son essor, pour tout dire, étonnait les deux mondes.

Tandis que sa puissance ornait d’un beau renom
Son histoire et ses lois, sa bannière et son nom,
Des sages, ses élus, dans l’arène publique,
Au chemin du progrès guidaient la République,
Comme une arche en leurs cœur s gardaient sa liberté….
Mais d’un bonheur si long le sort fut irrité;
Le sort, ce dieu cruel, qui veut que l’homme lutte,
Au sein du peuple heureux fit germer la dispute,
Fit d’un tout si parfait deux partis ennemis,
L’un de l’autre jaloux, et tous deux insoumis.

Alors, ce peuple ému, qu’aveugle sa colère,
Tout près à s’égorger, jette son cri de guerre;
L’ordre cède au canon, le fer tranche les lois,
Chacun croit se lever pour défendre ses droits.
La paix s’envole aux cieux, l’air retentit d’alarmes;
On court, le canon tonne, on fuit, on crie: aux armes!
Et brûlant de fureur, dans son égarement,
Le peuple se sent pris d’un vaste embrasement.

II.

Maintenant, regardez: —sur ce riche domaine,
La ruine s’élève et la mort se promène:
La famine et la guerre, avec leurs sombres faits,
Ont remplacé partout l’abondance et la paix;
Les champs sont hérissés d’armes de sang trempées:
Où germaient les moissons, se dressent les épées.
La foudre des combats trouble ces bords heureux;
Les vapeurs du salpêtre obscurcissent les cieux.
Le ravage s’étend des fécondes vallées,
Des bois et des hameaux, aux villes désolées.
Dans sa marche de mort, la guerre au pied d’airain,
Broie, émeut, soumet tout à ses horreurs sans frein.

Peuple jadis si grand, jeune et belle victime,
Peuple, pour tant de maux, grand Dieu! quel fut ton crime!
Le monde, en ta fureur, te regarde, interdit,
Sondes-tu l’avenir, ou bien es-tu maudit?
Ta race a-t-elle au ciel fait monter quelque outrage?
Peuple, ton nom grandit dans ton sombre courage;
Tu deviens immortel; mais, hélas! tes malheurs,
Sans te donner d’espoir, t’ont valu trop de pleurs.

Où sont tes biens, où sont tes soldats, ta jeunesse,
Des gloires du pays, douce et chère promesse?
La bataille les ronge, ou le mal te les prend:
Le fer, tout mutilés, chaque jour te les rend.
Les corps gissent épars, le sang rougit la terre;
La sœur , le front voilé, pleure au tombeau du frère;
L’amante perd l’amant; par d’inutiles cris,
La mère au champ d’honneur redemande son fils;
Le spectre de la mort, le deuil au front livide,
Glace, flétrit les cœur s, s’asseoit au foyer vide,
Et, peuplant de regrets ces séjours du malheur,
Remplit la nation d’une immense douleur.

Scènes du désespoir, fuyez dans les ténèbres!
Nos yeux sont effrayés de vos tableaux funèbres.
Partez! le ciel est noir, vous troublez l’avenir:
Fuyez! n’existez plus que dans le souvenir.

Peuple, suspends tes coups, cette guerre est impie,
Parent contre parent, quelle aveugle furie!
L’humanité gémit, peuple, écoute sa voix:
Nul ne peut, sans forfait, se soustraire à ses lois.
L’ennemi, c’est ton sang. Quoique ardent de colère,
Soldat, ne tire pas: c’est peut-être ton père,
Ton frère ou ton ami: veux-tu donc percer leur sein?
Sois brave, c’est ton droit, mais crains d’être assassin.
Si ta main, sans frémir, tient un fer homicide,
Ton cœur ne sent-il pas l’horreur du parricide?…

Combattants, la raison vous conseille la paix;
L’honneur n’exige plus de vos sanglants succès;
Le progrès hait le sang; l’ordre meurt par les guerres;
L’humanité vous dit: hommes vous êtes frères!

décembre 1862


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